Chapitre 15
Lorelei était en train de faire une série d'étirements, quand la porte s'ouvrit à la volée, laissant passer deux soldats.
- Vous êtes attendue, lui annonça-t-on sans autre indication.
Un peu surprise par un tel empressement, la jeune femme les suivit sans dire un mot, ayant seulement pris la peine de détacher ses cheveux qu'elle avait liés pour faire son entraînement quotidien. Elle ne sortait pas souvent de sa cellule, et était toujours ébahie par l'aspect du palais gamilien quand l'occasion se présentait pour elle de s'y déplacer. Arrivant devant une porte, les deux soldats qui l'encadraient s'arrêtèrent, lui faisant signe d'attendre en silence.
Les battants s'ouvrirent, et laissèrent passer plusieurs généraux, tous endimanchés dans leurs costumes et leurs galons dorés. Elle reconnut plusieurs visages, qui avaient tout de même un peu vieilli en six ans, depuis la réception à laquelle elle avait participé. Ils ne firent pour la plupart pas cas de sa présence, et elle-même aurait eu du mal à remettre un nom sur ces personnes.
Mais un regard pâle croisa tout de même le sien : des cheveux blancs, le visage creusé, un sourire mesquin, le nom de l'homme lui revint en mémoire : Gimley, le directeur général de l'armée impériale, qu'elle avait rencontré le soir du bal. Il souriait comme à son habitude ; mais quand il croisa le regard de Lorelei, il eut un moment d'absence, comme s'il se remémorait la fois précédente où il l'avait rencontré.
Si les deux soldats auraient pu être des gardes du corps, la façon dont ils pressaient la jeune femme d'avancer était étrange.
Un éclair passa sur son visage, assombrissant soudain le sourire qui voilait ses traits.
La terrienne détourna les yeux, espérant ne pas recroiser les siens. Le plan de Dessler de se servir d'elle comme d'un appui politique allait s'effondrer, puisqu'un de ses ministres venait de comprendre à l'instant qu'elle n'était pas ambassadrice.
Il n'y avait aucun accord sur la conquête terronnienne.
Au bout de quelques mètres durant lesquels elle avait retenu son souffle, elle se retourna pour voir s'il s'était éloigné : mais à sa grande surprise, Gimley était resté là où ils s'étaient croisés, abandonnant le reste du groupe d'hommes politiques un bref instant. Il la dévisagea avec un sourire. Lorelei ne parvenait plus à respirer, essayant de ne rien laisser transparaître. Avec amusement, l'homme hocha poliment la tête, soutenant le regard de la jeune femme, puis se détourna, et rejoignit le reste des politiciens.
Les soldats n'avaient rien perçu, pas plus que les camarades du chef de la garde impériale. Pétrifiée, elle n'entendit qu'à peine quand on lui intima d'entrer.
Que voulait-il dire ?
Elle ne le connaissait pas suffisamment, ayant juste échangé quelques mots particulièrement acides avec lui, mais elle avait cru comprendre qu'il était singulièrement retors.
Allait-il vraiment garder son rôle secret ?
Ça retomberait sur elle, à tous les coups.
On la conduisit dans le hall où Dessler avait son trône : à part deux soldates de sa garde rapprochée, il n'était accompagné que par un jeune homme, probablement un Zaltzi, et une jeune femme qui ressemblait étrangement à l'Iscandarienne qu'elle avait entraperçue quelques années auparavant.
- Lorelei, l'accueillit-il avec un sourire, quand elle entra.
Ne sachant quoi répondre, encore un peu sous le choc de son dialogue muet avec Gimley, elle se contenta de soutenir ses yeux, conservant un visage le plus neutre possible. Il se leva, s'approcha d'elle, et s'adressa à la jeune femme blonde :
- Princesse Yurisha, je vous présente celle dont je vous ai parlé.
Sur ces mots, il glissa une main dans le dos de la terrienne, et la força à approcher ladite princesse tout en ayant l'air parfaitement naturel.
- Voici Lorelei Wyndham, elle sera votre femme de chambre pendant votre séjour sur Gamilas. Lorelei, voici la Princesse Yurisha Iscandar, dont je vous avais parlé.
Surprise, la jeune femme lui adressa un regard acéré, et ne put s'empêcher de dégager la main qu'il tenait toujours au bas de son dos.
- Vous savez bien que mon iscandarien est loin d'être aussi bon que le vôtre.
C'était la pire des raisons pour dissimuler des reproches, mais elle n'avait rien trouvé d'autre.
- Ce n'est pas un problème, sourit à son tour la princesse. Vous me parlerez en gamilien.
Le sujet semblait être entendu, mais ce qui inquiétait la terrienne, c'était le plan tordu qui devait se cacher derrière le sourire mauvais de l'Empereur.
- Je veux que vous teniez compagnie à la Princesse tandis qu'elle sera au Palais, lui ordonna Dessler.
Il avait presque failli la tutoyer. Il tenait bien son rôle, le bougre. Et qui plus était, il lui interdisait toujours de sortir. Elle acquiesça, consciente qu'elle faisait sûrement mieux d'accepter. Les quelques heures passées auprès de la Princesse lui permettraient certainement d'en apprendre plus sur la politique entre les deux planètes.
Dessler demanda à Norran, le Zaltzi chargé de protéger la princesse de la conduire à ses appartements. Il était prévu que Lorelei y loge également. Au moins verrait-elle autre chose que cette satanée cellule.
Quand ils tournèrent les talons, la jeune femme ne put s'empêcher de jeter un regard au tyran, qui semblait aussi ravi que s'il avait gagné une partie d'échec, après une longue réflexion. Les étincelles dans ses yeux croisèrent ceux de la terrienne, qui le défia une seconde, en silence. Son sourire s'intensifia, et elle se détourna de lui, le menton haut, comme pour lui faire comprendre qu'il n'aurait pas le dernier mot.
- D'où venez-vous ? lui demanda Yurisha, en souriant tristement.
La militaire sursauta : cela faisait quelques minutes qu'elles discutaient, arrivées dans les appartements de la princesse. Norran était resté devant la porte, en garde. Un domestique leur avait apporté à manger, et les deux femmes s'étaient assises à une table. La Princesse semblait curieuse, et paraissait … déboussolée. Lorelei avait l'impression qu'elle hésitait avant de toucher quoi que ce soit, ou de dire quelque chose à propos de Gamilas ou d'Iscandar. La militaire avait répondu à ses questions, qui étaient parfois étonnantes venant d'une princesse Iscandarienne.
Dessler ne lui avait donné aucune directive, ni ne l'avait menacée au sujet du rôle qu'elle devait jouer face à la princesse.
- De la Terre.
Les yeux de la princesse s'écarquillèrent.
- Pardon ? Vous êtes terrienne ?
Lorelei acquiesça, ne comprenant pas la stupeur de Yurisha. Celle-ci eut un sourire de soulagement intense, et papillonna fort des yeux, comme pour repousser des larmes.
- Je … Vous comprenez le japonais ?
Ce fut à Lorelei d'écarquiller les yeux.
- Un petit peu, répondit-elle en japonais.
- Oh mon dieu … soupira la princesse, passant ses mains sur son visage pour se débarrasser de la tension. Je suis si heureuse …
- Pour quelle raison ?
- Je suis l'officier Yuki Mori, et je sers sur le Yamato depuis plusieurs mois …
- Vous n'êtes pas la princesse Yurisha d'Iscandar ?
- Non … Je crois qu'ils m'ont confondue avec elle. J'ai été enlevée sur le Yamato, il y a quelques jours.
- Où … où est-il ?
- Il est prévu qu'il arrive bientôt sur Iscandar, sourit Mori.
- Comment … La Terre … Gamilas …
Une chappe de plomb s'était soudain abattue sur les épaules de Lorelei, qui plaqua ses deux mains sur sa bouche, pour essayer de s'empêcher de pleurer. Essuyant d'un geste les larmes à ses yeux, la jeune femme s'excusa auprès de l'officier terrienne.
- Ils ne l'ont donc pas coulé …
- Non, ils sont en vie, sourit la jeune femme blonde. Mais vous, que faites-vous ici ?
- J'ai …
Il lui fallut un peu de temps pour arriver à formuler sa pensée, aussi bien mentalement qu'en japonais. Elle raconta rapidement à Mori le naufrage du HJV5, et comment elle s'était retrouvée capturée, et amenée sur Gamilas.
- Depuis combien de temps êtes-vous ici ?
- Presque …
Elle compta, et réalisa combien de temps cela faisait qu'elle avait quitté l'orbite de Saturne.
- Sept ans …
Mori fut conviée à un thé avec la ministre de la Propagande, et dût abandonner Lorelei dans les appartements qu'on lui avait réservé. Elle avait trouvé un rayonnage de livres, et les reconnut pour la plus part, à l'exception d'un ou deux qu'elle n'avait pas lu. Si elle en prit un, elle ne trouva pas l'envie de le parcourir pour autant, et se contenta de se poster à la fenêtre, le volume dans les bras.
La jeune femme découvrit avec intérêt une autre perspective que celle qu'elle avait depuis la fenêtre de son ancienne cellule. Fermant un instant les yeux, un sourire étira ses lèvres quelques brèves secondes, plein de dépit et de sarcasme. Elle en était au point où découvrir un autre point de vue sur la ville l'émerveillait, elle était tombée bien bas …
Elle avait été tellement heureuse d'apprendre que le Yamato approchait … La terrienne s'en voulait de penser ainsi, mais que les gamiliens aient enlevé l'officier Mori signifiait également pour elle qu'il y avait des chances qu'elle parvienne à rentrer chez elle. Ils ne sacrifieraient peut-être pas un escadron entier pour récupérer un unique soldat, mais de ce que lui avait dit Yuki, elles pourraient compter sur le commandant Okita.
Lorelei avait ouvert son livre, et avait parcouru des yeux une page au hasard, sans réellement la lire. Elle se sentait tellement seule, maintenant plus que jamais : après avoir rencontré une autre terrienne, se retrouver de nouveau seule était terrifiant. Elle réalisa tout à coup qu'il n'était pas exclu que Dessler vienne la voir, sachant très probablement la fausse Yurisha partie, et elle n'avait aucune envie que cela arrive. Pensive, la jeune femme n'avait pas envie de trouver des parades à ses piques acerbes.
Avec un peu de chance, il ne se permettrait pas de rentrer dans les appartements de la princesse d'Iscandar devant ses gardes …
Yuki revint quelques heures plus tard, sans que personne n'eut troublé la solitude de Lorelei. Les deux terriennes discutèrent à nouveau, l'officier du Yamato racontant à sa comparse le voyage qu'ils avaient effectué depuis la Terre, ainsi que les conditions de vie sur l'ancienne planète bleue. La jeune femme apprit donc les atrocités menées sur sa planète, et la difficulté de la vie depuis qu'elle avait été enlevée.
- Je suis désolée, articula-t-elle.
- Vous n'y êtes pour rien, sourit Yuki.
Elle repensa à la soirée donnée par l'Empereur, six ans plus tôt. Si, elle y était pour quelque chose …
- Si … J'ai … J'y suis pour quelque chose : il s'est servi de moi pour légitimer la guerre contre la Terre …
- C'est-à-dire ?
- Il m'a présenté comme ambassadrice à certains de ses généraux, et ma présence lui a permis de légitimer sa conquête. J'aurai dû …
- Il vous aurait tuée, l'arrêta la jeune militaire blonde. Ce n'est pas grave, il aurait attaqué quand-même, ne vous inquiétez pas.
La porte s'ouvrit, arrêtant leur discussion. Plusieurs soldats, ainsi que Dessler entrèrent dans la pièce. Les deux femmes se levèrent, attendant de savoir de quoi il en retournait.
- Mesdames … les salua-t-il, toujours aussi hautain.
Il tendit une main polie à Yuki, qui finit par la prendre, après quelques instants d'hésitation. L'homme y déposa un baiser, puis reprit la parole, son sourire s'intensifiant.
- Nous avons un discours à tenir, Princesse, nous ferions mieux d'y aller.
La jeune femme jeta un regard à Lorelei, qui fixait le sol.
- J'aimerais que Miss Wyndham nous accompagne, serait-ce possible ?
Laissant échapper un petit rire, il ferma les yeux.
- Je crains que non. Mais si vous y tenez, j'enverrai quelqu'un la chercher pour qu'elle vous rejoigne après le discours, j'aurais quelque chose à vous montrer. Cela vous convient-il ?
- Soit.
Yuki ne trouvait pas sa proposition satisfaisante, mais elle devrait s'en contenter. L'autre terrienne les regarda partir, puis retourna prendre un livre dans la bibliothèque, en attendant qu'ils ne reviennent. Mâchoires serrées, elle s'était efforcée de ne rien laisser paraître, mais elle avait en horreur la façon qu'il avait de la traiter comme un objet.
La présence de Yuki changeait imperceptiblement quelque chose dans son comportement, et un frisson la traversa quand elle le comprit. Il fomentait quelque chose, c'était certain.
Mais quoi ?
