Chapitre 16
On était venu la chercher un peu plus tard, un énième soldat cloné lui ayant demandé de le suivre. Une grimace avait effleuré le visage de Lorelei, qui n'était pas rassurée. Que leur réservait-il, au juste ?
Le soldat lui avait remis un masque, et l'avait obligée à cacher son visage. Elle se doutait qu'il voulait éviter qu'elle soit reconnue, très certainement.
Les couloirs qu'ils empruntèrent étaient effectivement noirs de monde, le palais impérial fourmillant de vie. Le soldat semblait parfaitement savoir où il allait, et la terrienne eut du mal à le suivre : le décor dans lequel elle évoluait l'intriguait énormément : n'ayant que peu eu l'occasion de se déplacer dans la tour, la jeune femme avait du mal à détacher son regard des décors sur les murs, de l'architecture singulière de l'endroit. Puis ils passèrent une porte, et avancèrent dans des couloirs plus étroits. Arrivés devant une entrée, il lui fit retirer son masque. Elle n'en aurait plus besoin.
La porte s'ouvrit, on lui fit signe d'avancer. Yuki se retourna vers elle, et le soulagement se lut sur son visage.
Assis dans un fauteuil, face à un écran immense, Dessler contemplait avec suffisance les divers symboles qui s'y affichaient. Lorelei avança jusqu'à Yuki, et échangea un coup d'œil avec elle. Peu rassurée de ce qu'il souhaitait leur montrer, elle préférait s'assurer qu'il ne tenterait rien contre la fausse Yurisha.
Une planète, Epidora, s'afficha sur l'écran, et des lignes se tracèrent tout autour d'elle. Reconnaissant la cartographie du système Salezar comme elle l'avait vu dans certains livres d'astronomie trouvés dans la bibliothèque, la terrienne brune écarquilla les yeux : ils s'étaient posés sur les mots « canon » et « Yamato ». Elle s'inquiéta de ce que cela impliquait.
- Votre Altesse, intervint un soldat clone, Baleras II nous informe que l'attaque a été menée à bien.
- Très bien.
Un sourire satisfait s'étendit sur les lèvres du monarque.
Lorelei avait compris ce qui était arrivé, et cherchait à contenir ses tremblements. Le poing serré sur lui-même, ses ongles plantés dans sa peau, elle s'obligeait à respirer pour reprendre le contrôle sur sa colère et son impuissance.
Yuki, elle n'avait pas pu lire ce qui était marqué sur l'écran, mais craignait de le comprendre.
- Qu'avez-vous fait ? demanda-t-elle, inquiète.
- C'est une idée que j'ai eue il y a quelques temps, lui répondit Dessler avec un amusement malsain. Utiliser l'énergie à impulsion comme une arme.
Le soldat ayant rapporté la fin de l'opération reprit la parole :
- Le Yamato a été détruit, annonça-t-il.
La terrienne qu'on avait confondu avec la princesse d'Iscandar sursauta, horrifiée. Norran, l'ayant accompagnée et se tenant quelques pas derrière elle, en fut lui aussi fortement ébranlé.
- Quel dommage … Ils ont été vaincus alors qu'ils allaient atteindre leur but, face à la planète qui aurait pu les sauver, après un voyage si long et difficile … C'est une fin remarquable …
L'amusement dans sa voix dégoûta les deux jeunes femmes. Lorelei baissa les yeux et serra les dents, pour s'empêcher de lui sauter à la gorge. Yuki, elle, fixait l'écran tremblante, les larmes au bord des yeux. Ses prunelles sombres allaient d'un bout à l'autre de l'image, essayant de décrypter les lettres gamiliennes qu'elle ne comprenait pas.
- Je me demande à quoi ressemblait leur Capitaine … ça devait être un homme formidable, pour sûr …
Se levant, il ne pouvait réprimer le sourire qui dévorait son visage. Sans même les regarder, il sentait la peur et le désespoir qui étreignait les deux femmes derrière lui, et la tension flottant dans l'air de la salle de commande le faisait frémir de cruauté.
- J'aurais aimé le rencontrer, pour lui témoigner mon respect …
A ces mots, la japonaise bondit sans bouger, et jeta un regard plein de haine au dictateur, qui s'en amusa énormément. Si les regards avaient pu tuer, il aurait été démembré sauvagement, l'homme en était persuadé. Mais la prenant de haut, il se contenta de glisser sa main gantée le long du visage de la jeune femme, et lui caressa doucement la joue.
Voyant cela, Lorelei réprima un frisson de dégoût. Elle sentit le tissu doux des gants du gamilien effleurer sa propre joue, alors qu'il ne l'avait pas touché. Le souvenir brûlant de … de tellement de choses, tout cela se muant en rage et en répulsion, et qui accélérait toujours un peu plus le sang qui battait à ses tempes, et la faisait trembler …
- La Princesse semble se sentir mal, pourriez-vous la reconduire chez elle ?
Norran acquiesça, mais alors qu'il s'avançait pour lui demander de le suivre, Yuki se dégagea d'un geste de l'étreinte humiliante du monarque, et se dirigea vers la porte. Lorelei croisa les yeux de Dessler quelques secondes.
Elle ferma les siens, lui témoignant tout le dédain qu'elle avait pour lui, et emboita le pas de la jeune femme blonde.
- Votre Altesse, un objet a été détecté sur le radar …
- Comment ? répliqua-t-il d'une voix glaciale.
- C'est le Yamato !
La japonaise fit volte-face, l'espoir scintillant dans ses yeux. L'autre terrienne, elle, s'était juste arrêtée, un sourire soulagé s'efforçant de se frayer une place sur son visage. Les larmes affluaient à ses yeux, et elle essayait de ne pas leur laisser champ libre. Réalisant soudain que la jeune femme dont il était responsable allait vraiment finir par se trahir si elle continuait de se laisser entraîner par ses émotions, Norran posa une main rassurante sur le bras de Yuki, et l'accompagna à l'extérieur, entraînant aussi Lorelei avec eux.
Ils déambulèrent un long moment dans les corridors étroits de ce qui se serait plus rapproché d'un vaisseau que d'un couloir de palais. Les ayant parcourus à l'aller, Lorelei savait qu'ils en avaient pour un bon moment avant d'arriver aux appartements attribués à Yuki.
Mais soudain, un choc terrible secoua le bâtiment, projetant les trois personnes au sol. Norran attrapa Yuki pour qu'elle ne se blesse pas, et se pencha sur elle pour éviter qu'elle reçoive des débris si des morceaux de métal venaient à tomber. Lorelei se rattrapa à un des tubes lumineux qui apportaient de la clarté dans le couloir, et lutta pour rester debout.
Puis un instant de calme revint sur le couloir, laissant les trois personnes perplexes.
- Qu'est-ce qui s'est passé ?
- Aucune idée …
Le jeune homme se redressa, et expira en essayant de reprendre ses esprits.
- Il faut qu'on sorte d'ici.
Yuki se releva, et un sourire décidé éclaira son visage.
- Vous n'allez pas pouvoir courir dans cette tenue, lui fit remarquer Lorelei.
D'un geste sec et assuré, la jeune femme déchira la longue robe qu'on lui avait remise.
- Allons-y, sourit-elle.
Les joues rosies de Norran amusèrent Lorelei, mais elle se retint de dire quoi que ce soit.
Tandis qu'ils arrivaient devant l'une des salles de l'immense vaisseau et que Norran s'apprêtait à forcer la porte, une voix retentit, résonnant dans le métal du Deusura :
- Après l'opération, la nouvelle Baleras atterrira sur Iscandar. Moi, Abelt Dessler, déclare par conséquent que cette cité orbitale fortifiée est à présent la nouvelle capitale du grand Empire Gamilien, un nouveau cœur entre nos deux mondes ! Elle deviendra un pont entre Iscandar et Gamilas !
Lorelei laissa échapper une exclamation de surprise, terrifiée. Il virait complètement fou ...
Mori marchait au pas de course, moins entravée par sa robe trop longue depuis qu'elle l'avait déchirée, suivie par Norran et Lorelei. La jeune militaire était en colère, révoltée de ce qu'elle avait perçu chez le tyran gamilien. Lorelei, elle, savait déjà combien il était instable et à quel point il se méprenait sur l'attitude à adopter pour mener à bien ses projets, et était plus déçue qu'en colère. Ses sept ans de captivité l'avaient laissée imperméable à la méchanceté dont il pouvait faire preuve.
La jeune femme attrapa puis leur jeta chacun une combinaison étanche et un casque.
- Mettez ça.
Après avoir passé sa propre combinaison, elle demanda à Norran de les conduire jusqu'à la machinerie du vaisseau.
Les techniciens, se préparant à faire feu, ne se posèrent aucune question en voyant trois combinaisons identiques aux leurs traverser la zone sans gravité pour rejoindre les ordinateurs principaux.
Ils se dirigèrent tous vers le central du noyau à impulsion dans le vaisseau, Mori marchant en tête avec détermination.
- Qu'est-ce que tu vas faire ? demanda le soldat qui les surveillait toutes deux.
Elle ne répondit rien, trop concentrée sur ce qu'elle devait faire. La militaire blonde s'échina sur un clavier, contrôlant l'interface du canon Dessler.
- Qu'est-ce que tu fais ? demanda à nouveau Norran.
- Je vais détruire tout ça, sourit Yuki en lâchant le clavier.
Lorelei croisa ses yeux : la soldate du Yamato lui adressa un regard déterminé.
- Lorelei, aidez-moi à tout désactiver, lui demanda-t-elle.
L'intéressée lui montra les touches qui serviraient à entraîner la surchauffe.
- Pourquoi ? demanda le Zaltzi, incrédule.
- Parce que j'ai enfin compris ce que je devais faire, affirma la jeune femme, avec aplomb.
Soudain, Norran pointa son arme sur l'officier du Yamato.
- Norran, qu'est-ce que tu fais ?
- C'est ma chance de devenir un vrai gamilien … expliqua l'homme, braquant son arme sur le front de la jeune femme.
Il échangea un regard avec Lorelei, et força Yuki à se tourner, puis à avancer vers un local.
- S'il apprend que j'ai protégé son arme secrète, peut-être que l'Empereur m'accordera même la pleine citoyenneté, quand je lui amènerais la prisonnière qui voulait la détruire.
- Ne dis pas de bêtises !
- Ce n'est pas le cas !
Il appuya sur un bouton, et une cellule s'ouvrit :
- Toi, gronda-t-il vers Lorelei, entre là-dedans !
Le regard du jeune homme avait trahi son intention tout comme ils avaient partagé un court échange visuel. Lorelei s'exécuta, comprenant son plan.
- C'est un adieu, ajouta doucement Norran à l'oreille de Yuki.
Il la poussa contre Lorelei, qui la ceintura. La porte se referma, et la jeune femme essaya de se dégager des bras de sa comparse.
- Norran !
L'homme appuya sur une commande, et les deux femmes sentirent le vide spatial les aspirer à l'extérieur de leur cellule. L'aspiration créée par le vide les attira à l'extérieur du vaisseau si vite qu'elles ne purent voir les murs qui les entouraient.
Puis elles furent dans l'espace. Le vide autour d'elles était presque apaisant.
Sur le pont du vaisseau, Talan fixait avec horreur les images de l'écran principal.
- Votre Majesté, arrêtez ! Vous êtes sur le point de tirer sur votre peuple !
Le monarque se tourna vers lui, un sourire calme vissé aux lèvres.
- C'est pourquoi je dois le faire par moi-même. Je dois être celui qui sacrifie les vies de mon noble peuple pour le futur de l'Empire.
Horrifié, Velte Talan resta saisi par les mots de son dirigeant, n'entendant aucune hésitation. Droit dans ses bottes et frémissant d'inquiétude en silence, le ministre avait le regard accroché à l'écran, craignant ce qui allait se passer.
- Cela me hantera jusqu'à la fin de mes jours, murmura le dictateur en pressant son doigt contre la détente.
Une alerte retentit soudainement, et les voyants virèrent au rouge.
Quelques secondes plus tard, une explosion ravagea le vaisseau, illuminant le visage des deux jeunes femmes. L'onde de choc se fit sentir ensuite, et balaya l'espace sur des dizaines de mètres, emportant dans son sillage les deux silhouettes en combinaison. Malheureusement, les débris finirent par les séparer, et si Yuki avait été écartée du lieu de l'explosion, Lorelei avait été prise dans le flux désorganisé des morceaux de carlingue. Heurtée par un débris de coque de la nouvelle Baleras, elle avait été assommée et perdu connaissance.
Un vaisseau s'arrêta en vol stationnaire à quelques mètres de la silhouette de Yuki. Le Cosmo Zéro terrien s'ouvrit, et un autre astronaute s'en échappa. Avec une grande tendresse, il récupéra Yuki, et s'assura qu'elle était vivante. La jeune femme reconnut Kodai, l'officier tactique, heureuse de le voir. Dans le vaisseau, Yurisha Iscandar observait les deux terriens, à la fois attendrie et contente d'arriver à renforcer leur couple.
Les deux humains contemplèrent un instant le vaisseau éventré par l'explosion à impulsion.
- Rentrons, murmura le militaire.
- Attend, il y avait une autre terrienne … Où est-elle ?
Elle réalisa soudain que Lorelei n'était pas dans son champ de vision.
- De qui tu parles ?
- Il y avait une autre terrienne, répéta Yuki. Elle a une combinaison comme la mienne …
Surpris, Kodai l'attira jusqu'à la navette, et après avoir refermé le cockpit, il effectua un tour dans les débris pour essayer de trouver l'autre jeune femme. Au bout de quelques minutes de recherches, ils aperçurent la silhouette, flottant inerte entre les morceaux de carlingue et les câbles coupés.
L'homme demanda à Yurisha de récupérer Lorelei, et une fois qu'elle l'eut ramenée dans le Cosmo Zéro, il fit demi-tour et retourna jusqu'au Yamato.
Il y avait beaucoup de lumière, quand elle ouvrit les yeux. L'espace autour d'elle, encore flou, se précisa progressivement. Quand elle put identifier le matériel électronique à côté d'elle, la jeune femme se redressa soudain, prise d'un réflexe. A quelques mètres, un vieil homme courbé sur un microscope, se retourna quand il l'entendit bouger.
- Vous êtes réveillée, sourit-il calmement.
Il parlait japonais, et à l'entendre, la militaire resta figée.
- Où … suis-je ? demanda-t-elle doucement, dans un japonais hésitant.
- Sur le Yamato.
De joie, elle se mit à pleurer.
- Tout va bien ? s'inquiéta le docteur Sado.
En essuyant ses yeux d'un geste du coude, la jeune femme lui sourit.
- Merci infiniment …
Je Je ne me rappelais pas avoir conclu si rapidement cette partie. Même si c'est celle que j'ai eu le plus de mal à écrire ...
