Coeurs imprudents

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WAGONS HO*


Fin mars 1848. Independence, Missouri

Edward Masen était le seul employé de James Hunter qui ne soit pas sorti du bordel ce matin-là. Il fallait s'y attendre. Dans quelques jours ils seraient sur la piste où tout leur temps et leur énergie seraient nécessaires. Non, Edward n'était pas un moine mais il le gardait le plus souvent pour lui quand il n'était pas sur la piste. La nuit d'avant n'avait pas été différente.

"J'espère que vous en avez bien profité parce que on reprend le boulot maintenant. Les gens que nous avons là sont de la bonne espèce. Ne nous faites pars perdre la commission. Il y en a plein d'autres qui ont envie de prendre leur argent. Je préfère qu'il aille dans nos poches, c'est clair ?"

Edward, ainsi que les autres, opina. Ils étaient quatre en tout. James était guide ainsi qu'Edward, Laurent, un français ancien trappeur et Victor un garçon de vingt-deux ans aux cheveux rouge vif qui adorait le sol sur lequel James avait marché et avait prouvé qu'il pouvait être utile comme éclaireur.

James hocha la tête. "Nous accompagnons deux familles. Les Cullen et les Hale. Carlisle Cullen, quarante-cinq ans. Il est docteur, ça peut être utile. Sa femme, Esmée Cullen, quarante-deux ans. Emmett Cullen, trente-cinq ans, un charpentier. Sa femme Rosalie Cullen, trente et un ans. Alice Cullen, vingt ans. Alistair Hale, cinquante-trois ans, banquier. Vera Hale, trente ans. Jasper Hale, vingt et un ans. Pas de profession. Peter Hale, huit ans. Henry Hale, six ans." Il plissa les yeux vers le papier dans sa main. "Et Isabella Swan, dix-huit ans. Qui sait où elle se situe dans ce bordel... Peut-être qu'elle est bonne…"

"Nous avons connu pire comme voyageurs. Même les plus petits ne sont pas si petits. Pas de bébés," expliqua Laurent.

"Pas pour le moment," marmonna Edward.

"Quoi qu'il en soit. Ils arrivent. Nous allons les rencontrer dans environ une heure alors soyez présentables."

Oo FH oO

Les Cullen et les Hale étaient plus instruits que la plupart des voyageurs. Edward ne pouvait pas compter le nombre de fois où James et les autres avaient dû dissuader une famille de faire quelque chose de stupide avant même d'être sur la piste. Ce que la plupart des familles considéraient comme une nécessité au début du voyage devait être abandonné au bord de la piste car ça ajoutait trop de poids pour les animaux de trait ou pire contribuait à la mort des gens eux-mêmes.

Edward se détourna de cette pensée en regardant le groupe. Ils semblaient être soudés. Heureusement avait plaisanté Carlisle, les enfants étaient tombés amoureux. "Cela crée une famille unie."

Deux familles complètes et juste une femme seule à côté, étrange Isabella Swan. James et son équipe avaient tous leurs forces et leurs faiblesses. La perspicacité d'Edward était un atout précieux pour les hommes qui faisaient leur métier de la piste. Il était dans l'intérêt de tous de maintenir tous les membres de cette expédition en vie – ce qui n'était pas une tâche facile même avec beaucoup d'imagination.

Selon l'estimation d'Edward cette fille était au moins aussi vulnérable que les deux plus jeunes garçons, si ce n'est plus. Quand il s'agissait de survivre il y avait toujours une hiérarchie dans tous les groupes. Il était naturel que les maris s'occupent de leur femme et que leurs femmes s'occupent de leurs enfants. Les plus âgés de la fratrie veillaient sur les plus jeunes. Le convoi gardait un œil sur les plus jeunes. Isabella n'était ni une fille ni une épouse. Elle était assez grande pour ne plus être considérée comme une enfant. Elle n'était la priorité de personne. Edward la fit passer en haut de la liste.

Et comme si elle entendait ses pensées elle leva les yeux sur lui. Ce n'était peut-être pas poli mais il ne détourna pas les yeux. Ses joues rosirent sous son regard mais ses yeux semblaient exprimer de la perplexité. Elle haussa un sourcil comme pour lui montrer son impolitesse. Elle a du cran, pensa Edward. Ce n'est pas une fleur fragile.

Elle survivrait à ce voyage.

Une fois les présentations terminées, les autres quittèrent Carlisle pour gérer les affaires.

"Il y a un convoi qui part le 7 avril si le temps le permet," déclara James.

"Pas plus tôt ?"

"Ça craint parfois au début d'avril. S'il y a toujours de la neige il n'y a pas d'herbe à brouter. Pas de pâturage, le bétail va mourir de faim et je doute que vous tiriez le chariot vous-même. Le sept c'est le plus tôt possible et ça dépendra de la météo."

"Très bien. C'est pour le mieux. Ça va nous permettre d'organiser un mariage."

"Un mariage ?"

Carlisle fit un sourire fier. "Ma fille et son fiancé souhaitent se marier avant notre départ."

"Votre fille veut se marier ?" demanda James.

Laurent attira le regard d'Edward et fit une grimace que Carlisle ne put voir. Edward grimaça aussi.

"C'est ce qu'elle veut, oui," dit Carlisle.

"Euh euh. Bon, félicitations alors." James serra la main de Carlisle. "Nous commencerons à rassembler vos affaires demain."

"Tu aurais dû l'avertir," dit Edward quand Carlisle fut parti pour rejoindre sa famille.

"Pas mes affaires. Nous en avons assez dit. Il sait à quel rythme nous devons avancer. S'il y a un membre de la famille qui reste en arrière c'est son problème," dit James.

"Je ne comprends pas. Qu'est-ce qui ne va pas avec le mariage de la fille ?" demanda Victor.

"Une femme enceinte peut nous ralentir. Il aurait mieux fait de garder sa fille sous sa tente jusqu'à ce que nous voyons le bout de la piste," dit James. "Ça ne fait aucune différence comment. Il y en a peut-être déjà un tas qui sont pleines et c'est à eux de gérer. Soit ils suivent soit ils se laissent distancer. C'est tout."

Il désigna Edward. "Ferme ta gueule Masen. Ce Cullen est le genre d'homme qui n'épargne aucune dépense et j'en ai quelques-unes en tête, tu piges? Ne lui fais pas peur en fourrant ton nez dans des choses qui ne te regardent pas."

Edward leva les mains dans un geste apaisant. "Très bien, très bien. Il semble aussi que ce soit le genre de type qui aurait pu écouter, c'est tout."

Oo FH oO

Bella suivit quand Carlisle et M. Hale allèrent avec James. Elle resta bien à l'écart s'occupant à caresser certains des plus petits animaux pendant que James vantait les vertus des bœufs sur les chevaux.

"J'ai entendu dire que les mules étaient les meilleurs," déclara Carlisle.

"Oh c'est vrai, elles sont idéales. Plus solides que les chevaux et fortes comme des bœufs mais plus légères. Le problème c'est qu'elles sont têtues. Si elles ne veulent pas faire quelque chose elles ne le font pas. Cela peut sembler un détail jusqu'à ce qu'elles descendent une colline ou que vous vouliez les faire traverser de l'eau."

"Je vous entends. Des bœufs d'accord."

Ils s'étaient fixés sur deux grands chariots et un chariot moyen entre les deux familles et plus de bœufs que Bella avait des doigts et d'orteils.

Et ce n'était que le début. Sous la tutelle de James, ils achetèrent des kilos de farine, bacon, sucre, café et saindoux. Débordé par la quantité de fournitures nécessaires pour leurs familles pendant cinq mois, Bella battit en retraite précipitée.

Dans l'air vif, elle croisa un des autres guides. Il y avait des cartes étalées autour de lui sur le porche du magasin mais sa tête était penchée sur un journal relié en cuir. C'était lui qui l'avait fixée quand ils s'étaient rencontrés. Bella se demandait si elle devait être nerveuse d'être ici, seule avec lui mais il ne montra aucun signe qu'il savait qu'elle était là. Il griffonnait dans son journal et les yeux de Bella se fixèrent sur les cartes à côté de lui. Elle inclina la tête, essayant de déchiffrer ce qu'elle pouvait des cartes. Les lignes et les couleurs n'avaient pas beaucoup de sens pour elle.

"Tu peux venir t'asseoir si tu veux regarder."

Bella sursauta au son de sa voix et elle leva les yeux pour le trouver en train de la regarder. Elle serra son châle autour de ses épaules et tint la tête haute, espérant qu'il prenne son rougissement pour la morsure du vent. "Je ne veux pas te déranger."

"Ce n'est pas un problème. Tu as des questions, tu peux me les poser. Ou à James si tu es plus à l'aise."

"James est occupé avec Carlisle."

"Alors je suppose que tu es coincée avec moi." Il lui fit un sourire qui donna envie à Bella de sourire en retour.

"Vas-y, alors. Assieds-toi."

Bella souleva ses jupes pendant qu'elle s'installait les jambes pendantes sur le côté du porche et les cartes entre eux. " Ton nom est Edward, n'est-ce pas ? "

"C'est bien ça. Edward Masen à ton service. Et tu es Isabella Swan."

"Bella. S'il te plaît."

"Bella alors."

Elle tourna la carte du haut dans sa direction et essaya de comprendre ce qu'elle regardait.

"Vas-y et demande. Je peux voir que tu as des questions."

Bella leva les yeux. " Tu es sûre que je ne suis pas une enquiquineuse. "

"Non, mademoiselle. Tu es très bien."

"Eh bien. C'est juste que je ne sais pas où on va finir et comment on va y arriver. Sur la carte, je veux dire. Je comprends la partie sur la piste, les chariots et la marche."

Edward leva le sourcil, un sourire amusé jouant sur ses lèvres. "Cette piste va être ta vie pendant des mois et tu ne sais pas où tu vas ?"

Le commentaire était catégorique. "Je me suis dit que c'est ton boulot, n'est-ce pas ? Tu vas me le dire ou me taquiner ?"

Il gloussa mais prit une autre carte de son sac et l'étala. Elle était bien usée et celle-là... était marquée par son propre crayon. " Tu vois ici ? " Il indiqua un point sur la carte. "C'est là que nous sommes. Indépendance." Avec son doigt il suivit le trait où son crayon avait tracé une ligne sombre à travers la carte. "On arrive par ici. A travers ces montagnes - les montagnes Rocheuses - à travers ce morceau de désert et ici jusqu'à la vallée de Willamette."

Bella suivit avec ses doigts un certain nombre de lignes qui coupaient la piste. "Est-ce que ce sont des rivières ?"

"Oui, c'est ça." Il inclina sa tête vers elle, l'étudiant. "Quelquefois il y a des bacs pour traverser. Ta, euh, famille a un certain avantage là, pouvant payer le passage pour tous. Le premier passage est à Blue River. Nous ne serons même pas sur la piste depuis un jour avant de l'atteindre. Il est probable que nous devrons attendre un jour ou deux pour que notre tour arrive."

"On doit attendre pour traverser ?"

"Ils ne peuvent transporter qu'un seul chariot à la fois, donc il y a une file d'attente. Ce sera pire dans un mois, crois-moi..."

"Je te crois." Bella pinça les lèvres en regardant la piste sur la carte. Elle essaya de visualiser ce que signifiaient les couleurs et les lignes, les rivières, les montagnes, les étendues de rien.

"Hey." Il lui toucha l'épaule et Bella sentit une décharge dans son dos. Elle s'assit plus droite, se trouvant prise dans son regard. "Ne t'inquiète pas. James est beaucoup de choses mais il est bon à ce qu'il fait. Nous prendrons soin de toi et des tiens."

En regardant dans ses yeux, Bella se sentit plus en sécurité. Pourtant, elle ne put s'empêcher de demander. "Tu as déjà perdu quelqu'un sur la piste ?"

La douleur lui traversa le visage de façon si vive que l'estomac de Bella se tordit mais il regarda ailleurs tout aussi vite.

Il s'éclaircit la gorge. "Autant de fois que j'ai fait ce voyage. Il est impossible de ne pas perdre quelqu'un. C'est juste un fait regrettable de la nature."

L'envie de Bella de le réconforter prit le pas sur le décorum et la bienséance. Elle tendit la main pour lui donner la sienne. "Je suis désolée. C'était stupide de demander."

Il fixa leurs mains et Bella, gênée, recula. Son expression était un masque alors qu'il la regardait à nouveau. "Je comprends pourquoi tu as demandé. Je me souviens de ton père, tu sais."

"Tu t'en souviens ?"

"Bien sûr. Il était courageux. Un homme bon. Il aidait toujours les autres quand il le pouvait. Peut-être trop. Il parlait de toi."

Bella sentit ses joues se teinter de rose. "Il l'a fait ?"

"Oui, madame. Chaque fois qu'on avait du temps autour du feu ou qu'on allait pêcher ensemble, il parlait toujours de sa fille." Il lui offrit un sourire en coin. "Et pour être... honnête, je t'imaginais comme une petite chose, peut-être qui m'arriverait jusqu'aux genoux."

Les lèvres de Bella firent une moue. "Eh bien, je pense que c'est comme ça qu'il me voyait encore. J'étais si jeune quand il est parti."

Il gloussa. C'était un son si riche, ça plut à Bella d'une certaine façon. " Tu es encore très jeune. "

"Je ne suis pas un bébé."

"Non." Ses yeux balayaient son visage. " Tu ne l'es pas."

Oo FH oO

La veille de leur départ, les chariots se mirent un cercle en dehors d'Independence. Leur convoi était composé de cinquante-quatre chariots.

"Vous devez considérer le convoi comme une ville qui voyage," dit James, en expliquant comment ils allaient voyager.

"A peu près tous les convois dont j'ai fait partie ont élu un Conseil. C'est parce qu'il y aura des querelles en cours de route et nous devons avoir un moyen de les régler. C'est plus comme si j'allais être élu au conseil. Je le suis toujours mais en fin de compte, nous avons la liberté de choix. Le convoi va dans une direction avec laquelle nous ne sommes pas d'accord, nous pouvons toujours choisir un chemin différent. Le sentier bifurque dans un certain nombre d'endroits, après tout. Mais pour la plupart, il est plus sage de rester avec le groupe."

Fidèle à sa parole, James avait été élu au conseil. Fidèle à la parole d'Edward, ils n'avait pas encore fait un jour de marche d'Independence avant d'atteindre la Blue River et de devoir attendre poue la traverser.

Les jours étaient froids et Bella avait envie de retourner sous la protection de la ville qui n'était pas si loin derrière eux.

Elle se retrouva à chercher le guide, Edward, chaque fois qu'elle pensait ne pas pouvoir y arriver. Il était plus accessible que les autres et lorsqu'on l'encourageait, il lui racontait des histoires qui la faisait se sentir mieux à propos du voyage. Il était facile d'entendre seulement les dangers et les tragédies survenus sur la piste. Il était facile de craindre les accidents, la noyade et la maladie. Mais Edward lui parlait des bonnes choses auxquelles elle pouvait s'attendre. Il lui parlait de la beauté de la nature et des choses qu'il avaient vues. Il lui racontait les triomphes des premiers voyageurs et les forts surgis un par un.

En écoutant Edward, Bella commença à ressentir une certaine excitation à propos du voyage. C'était une aventure qu'elle vivrait pour la raconter à ses petits-enfants, avait-il dit.

Plus d'une fois pendant les quelques jours où ils attendaient au bord de la rivière, Bella s'endormit près du feu, en écoutant la voix mélodieuse d'Edward.

...

*C'est comme ça qu'ils donnent le départ du convoi le matin