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CHIMNEY ROCK


"Je commençais à penser que nous n'arriverions jamais ici."

Edward gloussa et regarda Bella du coin de l'oeil. "Je t'ai dit qu'il y en avait jusqu'à la fin de la journée. Chimney Rock peut être vu de plus loin que la plupart des points de repère sur la piste."

Bella bailla et s'étira. "C'est assez joli."

"Oui," dit Edward mais il ne regardait pas le rocher. Aussi pittoresque soit-elle, la terre perdait de sa splendeur parce qu'elle ne représentait qu'une des splendeurs du voyage. Cependant il aimait voir l'émerveillement dans les yeux de Bella. Parfois Edward pensait qu'il avait trop vu la violence de la terre pour apprécier sa beauté.

Bella le regarda avec une expression contemplative mais avant qu'elle puisse à nouveau parler, tout le monde s'agita autour d'eux.

Bella lui fit un sourire penaud quand Alice s'approcha pour l'entraîner loin de lui.

Tout le monde avait quelque chose à faire lorsque les chariots se mettaient en cercle pour la nuit. Peter et Henry se poursuivaient dans la prairie, courant après les autres enfants pour trouver du crottin de bison sec. Lorsque le bois était rare c'était une source précieuse de combustible. Il brûlerait - et sans odeur - toute la nuit s'ils arrivaient à en trouver assez.

Edward aida Carlisle et Alistair à déballer les chariots pour la nuit. Des tentes - le temps pouvait être pluvieux en ces jours de printemps - étaient disposées autour du foyer que Jasper et Emmett étaient en train de construire.

Les femmes se mirent à penser au dîner. Il y avait une variété de légumes secs et les hommes avaient abattu un bison le jour d'avant. Une partie de la viande était mise à sécher mais le reste était parfait pour être mangé.

"Emmett ?" appela Edward. "Tu es charpentier pas vrai ?"

"Oui, c'est ça."

"Bien. Ce serait une bonne idée de vérifier le chariot et les roues. Ici ça va devenir de plus en plus rocailleux et une pièce cassée pourrait nous bloquer. Je sais ce que je cherche mais c'est toujours une bonne idée d'avoir un oeil d'expert."

"Je surveille l'usure mais c'est une bonne idée. Le chariot a failli se coincer dans la boue lors de notre dernière traversée. Nous aurions pu endommager une pièce ou une autre." Emmett entreprit alors de vérifier attentivement le chariot.

Avant qu'Edward puisse le rejoindre Carlisle l'appella. "Je suppose que je me souviens de ces vieilles histoires concernant les chariots renversés et les pièces cassées," dit-il en grimaçant.

"Il y a des moyens plus sûrs pas vrai pour passer ces collines plus abruptes ?"

"Bien sûr des cordes et des chaînes. Nous pourrions avoir à ancrer le chariot pour le stabiliser sur la colline la plus raide."

"Je ne suis pas sûr que nous ayons assez de cordes. J'en ai utilisé une partie pour mettre en place la traction pour la petite fille avec la jambe cassée et je pense que Jasper en a pris pour sécuriser la cargaison. Y a t-il bientôt un fort où je pourrais acheter ce dont nous avons besoin ?"

"Le col de Robidoux a un comptoir d'échange. Il est juste à un autre jour de marche." Edward s'arrêta et regarda par-dessus son épaule aussi discrètement que possible. Quand il ne vit James nulle part il continua. "Mais si je peux me permettre je pense que nous avons assez de corde jusqu'à la fin du voyage. Les prix ne vont aller qu'en augmentant plus on va aller vers l'est."

"Le désespoir paie."

"C'est le cas."

Edward se figea quand il entendit une voix familière se racler la gorge. James s'approcha d'eux et tapa dans le dos d'Edward. Fort.

"Il faut excuser Edward, Doc. Il est du genre optimiste, il ne veut pas être préparé comme vous et moi. Il vaut mieux être bien préparé que désolé quand il s'agit de la famille pas vrai ? Quoi qu'il en soit il a raison pour une chose. On ne peut pas trop compter sur le comptoir d'échange mais pas pour la raison qu'Edward vous a dite."

Une autre claque dans le dos avant que James ne se déplace à côté de Carlisle. Il prit l'homme par l'épaule. "Il y a un autre fort à venir dans la semaine. Mieux vaudra s'y approvisionner."

Edward se mordit l'intérieur de la joue, essayant de garder son sang-froid. Ce n'était pas nouveau. James avait sa philosophie et une bonne raison. Leurs clients n'étaient jamais vraiment pauvres. La raison pour laquelle des gens comme les Cullen et leurs semblables embauchaient des gens comme James était pour leur tranquillité d'esprit. S'ils pouvaient se le permettre et que cela les faisait se sentir mieux, quel mal y avait-il à leur donner ce qu'ils voulaient. Et si James en faisait un peu profiter son équipe ? Ce n'était pas tellement plus que ce qu'ils auraient payé par eux-mêmes.

Toutes les autres fois où ils avaient fait ça Edward s'était dit que ce n'était pas lui à remettre en question la façon de faire de James. Ce jour-là cependant il semblait qu'il ne pouvait pas tenir sa langue. "Si vous êtes vraiment déterminé il n'y a pas de mal à tenter votre chance au comptoir d'échange en premier, vous aurez meilleur prix."

James fit un sourire pincé à Carlisle avant de tourner la tête sans masquer le regard méchant qu'il lança à Edward. "Quoi qu'il en soit..." dit-il se retournant vers Carlisle, "...nous avons tout le temps de décider ce dont vous avez besoin. Nous pourrons en parler demain quand nous serons en route."

Il attrapa Edward par le bras, sa poigne très ferme mais sa voix toujours aussi posée. "Si vous voulez bien nous excuser j'ai besoin de l'attention d'Edward ailleurs."

Edward garda son irritation pour lui pendant que James l'entraînait. Quand ils furent hors de vue et hors de portée il se dégagea de l'étreinte de james. "Lâche-moi."

"Putain mais tu fais quoi là ?" fit James en le poussant. "Tu sais bien comment ça fonctionne."

"Ouais je le sais. Tu perçois une commission quand ils ont besoin de quelque chose mais tu sais très bien qu'ils ont ce dont ils ont besoin. Tout se passe bien. Il n'y a pas de raison…"

"Je n'ai pas besoin de raison sauf ce que veut cet homme. Si ça lui fait du bien d'avoir plus de corde qu'est-ce ça peut bien me faire ou à toi ?"

"Tu l'as dit avant, je sais comment ça fonctionne. Je sais comment ça se passe aussi. Tu achètes cette corde et tu lui dis tout ce dont tu pourrais avoir besoin pour le plumer encore un peu plus. Tu as pris ces deux hommes en plus à Independence."

"Pourquoi ça t'inquiète ? Le bon docteur est très à l'aise avec son argent. Il a déboursé sept dollars pour chaque chariot au dernier ferry."

"La rivière était en crue. C'était plus une nécessité qu'autre chose. En l'état, le ferry n'ajoute pas plus de sécurité."

James agita une main dédaigneuse. "Nous aurions pu les faire traverser ailleurs." Il lui donna un coup dans la poitrine. "Ce n'est pas grave. L'essentiel c'est que tu travailles pour moi. Si tu as une meilleure façon de faire tu peux y aller mais pas ici. Pas avec mon équipe, pas avec mes clients. C'est bien compris ?"

Edward plissa les yeux. "Ouais."

"Je le pense, Masen. C'est notre gagne-pain, peut-être que ça ne te concerne pas mais les autres…"

"J'ai dit que j'avais compris. Carlisle pense qu'il a besoin de plus de corde, je ne tenterai pas de l'en dissuader."

"Bien. Je détesterai avoir à te laisser. Tu es bon mais je n'hésiterai pas à te laisser si tu rends mon travail plus difficile."

Oo FH oO

"Hé."

Edward leva les yeux pour voir Bella éclairée par la lumière de la lune. "Qu'est-ce que tu fais là dans l'obscurité ?"

"Je pourrai te demander la même chose. En fait c'est ce que je pensais te demander. " Elle s'assit à côté de lui sans lui demander et lui tendit une assiette en fer remplie de nourriture. "Je ne t'ai pas vu dîner avec les autres."

Edward soupira et décida de s'épargner la peine d'une dispute. Elle gagnait toujours. "Tu es sûre que ça ne dérange pas Carlisle que tu donnes sa nourriture à quelqu'un d'autre qu'à sa famille ? Nourrir une bouche de plus peut faire une énorme différence si les choses se résument à cela."

"Il y a assez de viande avec ce bison pour nous nourrir tous pendant des jours plus quelques-uns. En outre Carlisle a une théorie selon laquelle certains maux d'estomac qu'il a vus proviennent de la viande qui a été conservée trop longtemps. S'il a raison mieux vaut l'utiliser tant qu'elle est mangeable."

"Tu as réponse à tout."

Elle le fixa. "Mange Edward. Tu dois garder tes forces comme les autres."

Il souleva son chapeau. "Oui mademoiselle, si ça te fait plaisir." Le plat de viande était copieux et savoureux, servi avec un accompagnement de céleri mou mais assaisonné. "En parlant de choses que ton tuteur désapprouve, je suppose que tu n'as pas demandé la permission de venir."

Elle se tut pendant un temps avant de parler sur un ton défensif. "Carlisle est épuisé. Il a couru sans cesse entre les chariots avec toutes les fièvres qui ont surgi ces derniers temps.. Et il s'inquiète pour Rosalie. Il n'y a aucune raison de le déranger pour ça. Nous ne faisons rien de mal, après tout. Il nous a toujours appris à faire attention à nos semblables. C'est… tout ce que je fais ici".

"Je pense qu'il ne le verra pas de cette façon quand le fait d'être voisin inclut le fait de s'asseoir seule ici dans le noir avec moi".

"Si tu veux que je parte..."

Elle se leva mais Edward tendit la main et saisit son poignet sans réfléchir. Elle retomba sur ses genoux, plus proche qu'elle ne l'était et fut légèrement déséquilibrée. Edward la stabilisa et son souffle se coupa alors que le clair de lune illuminait ses traits délicats. Ses yeux bruns étaient grands et surpris et son cœur rata un battement quand il la regarda. Il déglutit. Cela lui prit quelques secondes de trop pour la laisser partir.

"Je n'ai pas dit que je voulais que tu partes. Juste qu'il pourrait y avoir des rumeurs si nous sommes toujours seuls ensemble. C'est ce qui préoccupe Carlisle."

Son expression était penaude mais frustrée alors qu'elle s'asseyait à ses côtés. "Tout cela me semble idiot. Et s'il y a des rumeurs ? On ne peut pas juste répondre ? Mettre tout au clair s'ils pensent qu'il se passe quelque chose ? Nous ne faisons que bavarder, c'est tout. Il n'y a pas de mal à ça."

Il gloussa et mit son assiette vide de côté. Rempli de bonne nourriture chaude et réchauffé par sa compagnie, il s'allongea dans les hautes herbes, fixant la lune.

"Ça ne marche pas comme ça mais tu es assez vieille pour le savoir. Reste, si cela te plaît. Je suis d'humeur rebelle ce soir de toute façon. Je pense que je vais… me sentir différemment quand Carlisle demandera à James de me laisser derrière."

"Carlisle ne le ferait pas. Même au plus fort de sa colère, il a trop de compassion pour faire quelque chose d'aussi cruel."

Edward tourna la tête pour la regarder. "Puisque je ne te renvoie pas à lui rapidement, je suppose que je dois compter là-dessus."

Elle fronça les sourcils mais ne fit pas de commentaire. Au lieu de cela, elle plia ses jambes pour pouvoir poser son menton sur ses genoux. "Tu ne m'as jamais dit ce que tu faisais à bouder tout seul ici."

"Je ne boudais pas. Eh bien. Peut-être que si." Edward pinça les lèvres alors qu'il considérait la réponse à sa question. Il ne pouvait pas lui dire toute la vérité mais il voulait parler, partager certaines de ses réflexions avec elle en particulier. "Je réfléchissais, c'est tout. Au cours des années où j'ai été employé par James, il y a beaucoup de choses auxquelles je n'ai pas fait attention. Je suppose qu'on peut dire que je les prends en compte maintenant." Pourquoi maintenant ? Qu'est ce qui avait changé, se demandait-il.

"Quel genre de choses ?"

"Depuis longtemps, je dois vivre avec l'idée de ce qui peut être changé puis il y a ce qui ne peut pas l'être et qui peut être seulement géré. La nature et la terre sauvage sont inéluctables. Nous pourrions nous préparer autant qu'il est raisonnable mais la nature fera comme prévu. Les tempêtes nous frapperont, même si nous essayons de les distancer." Il fit un geste vers la prairie ouverte. "Les bisons tout autour de nous pourraient décider de charger."

"Je suppose que je me suis mis en condition d'accepter la vie telle quelle mais ce soir... Ce soir, je me demande combien de choses je dois accepter."

"Il s'est passé quelque chose avec ton patron ?"

" Tu es perspicace, pas vrai ?"

"C'est le processus d'élimination, c'est tout. Tu as dit toi-même que ça ne pouvait pas être quelque chose à propos de la piste. Il y a des choses que l'on peut changer et d'autres que l'on ne peut pas. Nous n'avons pas d'autre choix que de suivre cette piste pour arriver là où nous allons. Ce sont les gens que l'on décide de suivre ou non. Je suppose que tu pourrais discuter de ton dilemme. Je ne suis probablement pas objective mais je ne peux pas imaginer que Carlisle soit un problème pour toi et je sais que M. Hale le laisse faire."

"Il ne reste plus que ton équipe. J'espère que tu me pardonneras de le dire mais il me semble que ce sont principalement les politiciens et les supérieurs qui râlent..."

Edward éclata de rire.

"Je suis désolée," dit Bella. "Ce n'était pas mon rôle de dire cela."

"Peut-être selon les termes de la société conventionnelle... mais ne t'excuse pas." Il ricana de nouveau. "Même ici, les gens s'expriment rarement. Je m'en réjouis et tu n'as pas tort. Oui, c'est James qui me fait râler mais ne te fais pas de souci. Ce n'est pas le genre de problème qui concerne ta sécurité ou celle des tiens."

"Je sais cela. Je ne pense pas que tu mettrais volontairement quelqu'un en danger... même si le président lui-même te le disait."

Edward attendit un battement de coeur plus longtemps que la politesse. Comment avait-il gagné l'admiration de cette fille ?

Effectivement elle l'admirait trop, c'est tout. Il pouvait le voir dans la façon dont elle le regardait, avec une telle confiance. Il se demandait alors à quel point les paroles de Carlisle, prononcées quelques soirs auparavant, étaient vraies.

Se pourrait-il que Bella le regarde avec plus que de l'admiration ? Serait-il même capable de le dire ? Il savait ce qu'est le flirt, enfin celui d'une jeune fille écervelée et simple, qui battrait des cils vers lui. Il ne pouvait pas imaginer que Bella agisse ainsi.

Pour remplir l'espace de sa tête avec autre chose que ces pensées, Edward commença à parler des étoiles. Il lui raconta quelques histoires qu'il avait apprises en chemin sur ce que les Grecs de l'Antiquité croyaient savoir sur les étoiles et il lui montra comment s'orienter grâce à l'étoile polaire.

C'était mieux, pensait-il, d'être ici dans l'obscurité à discuter, si Bella apprenait quelque chose. Il appréciait sa compagnie plus que n'importe quelle autre depuis des années. Plus qu'il n'avait jamais apprécié la compagnie de Maggie.

Maggie était attentive mais pas aussi intelligente que Bella. Il pensait qu'elle avait apprécié de l'entendre parler, apprécié l'idée qu'il y avait tant à savoir en dehors de sa petite vie mais elle ne s'était pas beaucoup soucié d'apprendre.

Bella, par contre, était toujours pleine de questions. Elle se les appropriait rapidement et insistait pour en savoir plus lorsqu'elle ne comprenait pas tout.

Ce n'était pas une comparaison juste et Edward se dit plus tard qu'il l'avait faite seulement parce que Maggie était la dernière personne, la dernière femme, qui s'était préoccupée de lui. Il était tout naturel que Bella attrape son attention.

Elle avait le même âge que Maggie et était seule, bien que pas aussi seule que Maggie l'avait été. Elle était douce et jolie et tout ce qu'Edward avait envie de faire, c'était de la protéger. Si l'une des autres de ses craintes arrivait sur la piste, Edward se sentirait responsable mais si Bella était blessée...

Il n'allait pas y penser. Il ne pouvait pas.

L'heure passait et le sens du devoir d'Edward lui revint. Il se leva et lui offrit son faisait si longtemps qu'il n'avait pas eu à penser aux règles de bienséance mais il savait comment traiter une dame. "Viens, Mlle Swan. Il est tard et la journée a été très longue."

"Avec la même pour demain," dit-elle, en passant son bras sous le sien.

"Et ensuite, encore et encore." Edward se baissa pour récupérer l'assiette en fer de son dîner.

Ils marchèrent bras dessus bras dessous en silence jusqu'à ce qu'ils soient assez près des chariots pour qu'Edward la lâche. Il lui fit signe de partir en premier et il la regarda retourner auprès de sa famille. Lorsqu'elle fut en sécurité dans la chaude lueur du feu, il retourna vers sa tente et son équipe.

Pour la première fois depuis longtemps, depuis la mort de Maggie, il se demanda comment ce serait de s'occuper de quelqu'un, la personne, les gens, qui seraient vraiment à lui. Le garçon idiot qu'il avait été ne méritait pas d'avoir une famille à charge. L'homme plus averti qu'il était devenu serait-il capable de garder sa propre famille en vie ?

Edward regarda Carlisle se déplacer parmi sa couvée. Il embrassa la joue de sa femme lorsqu'elle revint de ses cours avec les enfants. Il caressa les cheveux de Bella alors qu'il passait devant elle pendant qu'elle faisait la vaisselle du dîner.

Il donna une tasse de quelque chose à Rosalie qui avait sans doute pour but de gérer les aspects les plus inconfortables de sa grossesse. Il fit signe à Emmett et lui parla, leurs têtes penchées l'une contre l'autre.

Le père d'Edward aurait-il pu lui donner des conseils pour être un meilleur mari, se demanda-t-il. Si sa famille avait vécu, sa femme aurait-elle survécu ?

Pour la première fois, Edward se demanda ce que ce serait d'être à la place de Carlisle au lieu d'être à la sienne.