Chapitre 3 :

Le silence se faisant pesant dans la cellule austère, uniquement interrompu par le bruit des gouttes d'eau qui tombaient à intervalle régulier sur les dalles de granit et le bruit, tout aussi rythmé d'une respiration. Mis à part ces deux éléments, rien, absolument aucun bruit. Tant et si bien que cette absence de bruit semblait plus menaçant encore que n'importe quel éclat. Elle planait là, comme une ombre sur le point d'engloutir le monde, à l'avaler tout entier, plus angoissante que jamais.

N'eussent-été les bruits de respirations, on eût pu croire que l'endroit était désert, vide de toute présence. Ce n'était, bien évidemment, pas le cas.

Recroquevillée en position fœtale dans la pénombre se tenait Hermione. Dans la pénombre qui entourait sa geôle, ni son visage, ni le reste de son corps n'étaient visibles. Plongée dans le noir, seul un fin rayon traversait le cachot où elle était retenue depuis si longtemps.

Depuis combien de temps était-elle là exactement, Hermione l'ignorait : quelques jours, quelques semaines, plus ? Dans une pièce privée de lumière et de quoi que ce soit d'autre, il était difficile d'estimer le temps qui s'écoulait. Hermione se contentait d'être là, frémissant à chaque son qui se faisait entendre, la panique la gagnant au moindre bruit de pas. A chaque instant, l'angoisse la rongeait, toujours un peu plus, lui tournant et retournant l'estomac – partiellement vide . A chaque instant, elle se rendait compte de l'étendue de sa solitude. Elle était seule contre eux tous, sans aucun espoir de s'en sortir vivante. Mais elle s'efforçait de tenir bon, pour Harry et pour ses parents, si elle les retrouvait un jour, dans l'éventualité où elle parviendrait à réparer leurs souvenirs.

Les derniers temps avaient été, pour être totalement honnête, un enfer pour la jeune sorcière. De temps en temps, un Mangemort venait la chercher sans cacher son mépris et la traînait devant son Maître. Le pire était encore lorsque le Mangemort chargé de la mener à Voldemort était Bellatrix. Elle s'accommodait tant bien que mal des autres Mangemorts, malgré qu'ils fussent détestables, ils restaient relativement dociles, trop effrayés à l'idée que leur chef trouvât à redire sur la façon dont ils se comportaient avec la fille. Elle supportait Lucius Malfoy et ses brimades, qu'il utilisait comme sa seule arme de défense. Mais Bellatrix était différente, imprévisible, folle à lier, dangereuse, inquiétante : en bref, ingérable. Bellatrix l'effrayait plus que les autres. Ses penchants vraisemblablement sadiques la faisaient jubiler lorsqu'elle annonçait à leur jeune victime que « le Maître la réclamait ». En ces instants, Bellatrix ne pouvait s'empêcher de s'esclaffer d'un rire à glacer le sang et de sautiller à tout va comme une enfant devant son nouveau jouet. En ces instants, elle était plus effrayante que jamais. Après avoir annoncé la nouvelle à Hermione, elle se saisissait d'elle, s'efforçant autant que possible de lui faire mal et la menait face à 'son aimable hôte : l'éminent Lord Voldemort.

Voldemort. Rien que de songer au sorcier, Hermione ne put réprimer un frisson d'horreur. Elle l'avait indéniablement sous-estimé en pensant qu'elle survivrait facilement. Les souvenirs de chaque instant qu'elle avait passé en sa compagnie lui donnait envie de hurler et de s'enfoncer six pieds sous terre, ce qui lui était, en l'occurrence impossible. Sa seule satisfaction, à cet instant, était que le mage n'était pas encore parvenu à accéder à son esprit et ce pour une raison inconnue. Mais combien de temps cela durerait-il ? Et que se passerait-il après ? Il la tuerait. Lord Voldemort allait la tuer.

Assis dans un large fauteuil de cuir brun, le Seigneur des Ténèbres semblait songeur. Sa main squelettique caressait sans y prêter gare la tête du serpent qui reposait sur ses genoux. L'eût-il moins bien connu, Severus Rogue eût presque pu croire que le vieillard – car c'est ce qu'il était malgré tout, un vieil homme ou tout du moins un homme qui commençait à prendre de l'âge – ressassait les souvenirs du temps passé. La pensée eut presque pu prêter à sourire. Mais Severus Rogue n'avait certainement aucune envie de sourire en ce moment précis, non pas d'ailleurs qu'il eût jamais aimé sourire. Voldemort ne ressassait pas ses souvenirs. Lord Voldemort n'était pas nostalgique. Jamais. Et il n'y avait donc qu'une raison plausible pour que le sorcier restât ainsi dans son fauteil : il ourdissait un plan. Et quel qu'il soit, ce plan promettait d'être horrible. Ingénieux, sûrement, mais non pas moins horrible. Il le détestait d'avance et savait qu'il devrait néanmoins s'efforcer de le réaliser ou tout du moins, de paraître impassible, voire même enjoué.

Il n'avait vraisemblablement eu aucune idée de ce qu'il devrait affronter en promettant d'espionner pour le compte de Dumbledore, une vingtaine d'années auparavant. Pas plus que le vieux fou n'eût jamais pu comprendre tout ce que cela impliquait. Comment l'eût-il pu ? Mais il était trop tard pour reculer et puis, après tous ses méfaits, Severus pouvait bien endurer ce sacrifice. Il avait perdu sa vie (ou tout du moins son envie de vivre) quinze ans auparavant, un certain soir d'octobre 1981. Il n'avait rien, absolument plus rien à perdre. Certains auraient trouvé cela triste. Lui trouvait cela rassurant.

Monseigneur m'a demandé ? s'enquit le serviteur en s'agenouillant face à son Maître, lequel n'avait pas encore daigné le regarder.

Ah, Severus, mon ami …. Toujours aussi peu ponctuel, susurra Voldemort.

Pardonnez-moi Maître, le professeur Dumbledore était dans mon bureau, je ne pouvais pas l'y laisser sans éveiller ses soupçons.

Oui, bien sûr, tu as raison, Severus.

Maître… s'inclina Rogue tout en feignant un plaisir qu'il était loin de ressentir

Vois-tu, Severus, il se trouve que j'ai eu une idée. J'ai cependant besoin de mon meilleur Maître de Potions pour réaliser mon dessein… »

Autant dire que je suis le seul Maître de Potions à sa disposition, ce serait lus exact, songea l'intéressé tout en ayant le bon sens de ne pas formuler cette pensée à voix haute. A la place, le Professeur se contenta de répondre :

Mes talents sont à votre disposition, Monseigneur. Comme toujours …

Oui, oui, certes. Reprit l'aîné, visiblement peu intéressé par ce que son cadet venait de lui dire. Combien de temps te faut-il pour préparer du véritasérum ? »

Severus ne s'y trompait pas. Toutes ces années au service du Mage lui avaient appris que Celui-Dont-On-Ne-Doit-Pas-Prononcer-Le-Nom ne posait jamais, ô grand jamais, de question anodines. Derrière chaque question il y avait à la fois un objectif, un ordre et une menace. Préparer une potion de Vérité n'était pas quelque chose que l'on faisait à la légère : on ne laissait pas le veritaserum dans n'importe quelles mains et certainement pas dans les mains d'un puissant sadique. Avant de formuler sa réponse, il fallait absolument que le Maître des Potions sût de quoi il en retournait : de sa réponse pouvait dépendre plus d'une vie.

Du Veritaserum ? Dans quel but, Maître ? Vous êtes le plus grand Legi…

Endoloris »

Le sort de torture fut donc la seule réponse à sa question. Une vingtaine d'années d'expérience n'avaient pas suffi à l'habituer à l'indicible mal qu'entraînait un sort d'endoloris. La douleur se propageait sournoisement sous et sur chaque centimètre de peau, comme un feu enflammant chaque parcelle de chair . Aucun mot n'aurait pu décrire la sensation ressentie lors d'un endoloris. C'était comme un monstre qui vous dévorait de l'intérieur, un feu qui vous brûlait, un corps qui menaçait d'exploser, des pointes qui transperçaient le corps tout entier et pourtant, même dépeint de cette manière, on était encore loin de la vérité.
Severus ne comptait plus le nombre d'Endoloris qu'il avait subis. Il était certes devenu plus résistant à la douleur, mettait peut-être moins de temps à se remettre mais l'algie était toujours là, sournoise et tenace. Il avait été maladroit dans sa façon de poser la question et cependant, il savait qu'il aurait fini par endurer ce supplice quelle qu'eût été la façon dont il aurait interrogé son Maître : Voldemort s'ennuyait et sa plus grande distraction dans son insatisfaction était la souffrance des autres.

Quand le Seigneur des Ténèbres décida qu'il s'était suffisamment délecté des rictus de souffrance de son Maître des Potions, il mit fin au sortilège et se pencha au-dessus du corps de Severus qui haletait pour retrouver son souffle ainsi que l'usage de ses membres.

Comment oses-tu m'interroger, Severus ? persiffla-t-il.

Je vous demande pardon, Monseigneur. Souffla l'homme.

Je te pardonne. Et puisque tu prépareras cette potion, je suppose que je peux bien t'expliquer mon plan. Assieds-toi. »

Il se délectait de la douleur sur le visage du Professeur tandis qu'il s'efforçait de se redresser dans le but de s'asseoir dans le fauteuil qu'il venait de transfigurer. Oh, bien entendu, Severus ne laissa échapper aucun son -c'était cela qui était si peu amusant avec Severus : l'homme ne laissait jamais échapper une plainte ce qui diminuait le plaisir – mais ses traits crispés parlaient pour lui.

Vois-tu Severus, la fille me pose un problème, commença Voldemort.

La fille. Inutile de se demander à qui le Seigneur des Ténèbres pouvait bien référer, c'était bien trop clair : Granger. Et une telle entrée pour la matière était, pour ainsi dire, un mauvais signe. Tant pour la Gryffondor que pour le stupide protégé de Dumbledore et, de manière plus générale, tous les gens impliqués dans l'Ordre, lui compris. Severus jugea plus sage de ne rien répondre et de laisser le Maître des Ténèbres continuer un semblant de dialogue qui, finalement, n'appelait aucune réponse.

Pas une avancée en cinq semaines ! Cinq semaines que je tente d'accéder à ses souvenirs et à chaque fois je me heurte à cette chose étrange. Tu n'as toujours pas d'idées, je suppose ?

Non, Monseigneur. Aucune recherche que j'aie pu faire n'a aboutie. »

Pour une fois, ce que disait Rogue n'était que la stricte vérité. Intrigué par ce à quoi il s'était heurté en essayant de pénétrer dans l'esprit de la jeune fille, il s'était empressé, en rentrant à Poudlard, de se jeter sur des livres divers et variés traitant de l'Occlumencie. Rien. Pas un seul de ces livres ne faisait mention d'un tel phénomène. C'était incompréhensible et une petite voix soufflait à Severus que, pour le bien de tous – Voldemort mis à part, bien entendu, il valût mieux qu'ils ignorent d'où venait ce phénomène. Un rictus de désappointement et de fureur mal réprimée s'inscrit sur le visage reptilien :

Je m'en doutais ! Mais je finirai bien par trouver, tu peux me croire … Que je décide de garder la fille ou non est une toute autre histoire. Comprends-moi bien Severus, je suis las de courir après Potter. Or, toi et moi savons qu'il sera presque impossible de l'atteindre lorsqu'il sera à Poudlard… Par conséquent je veux ces informations au plus vite … C'est là que tu entres en action. Puisque la Légilimencie n'a pas l'air de fonctionner sur la fille, nous allons en revenir à des méthodes plus traditionnelles, comme au bon vieux temps. Un peu de véritasérum, et en posant les questions que je veux, nous aurons suffisamment d'éléments pour exterminer ce morveux et ses compagnons….

C'est un plan brillant, Maître, grinça Severus, s'efforçant de sonner aussi enthousiaste que possible.

Ravi que tu partages cette opinion. Combien de temps pour produire du veritaserum ?

Et bien … environ … 5 semaines. »

C'était un mensonge, bien évidemment, mais par chance Voldemort était incapable de créer du veritaserum et n'en saurait donc absolument rien. En vérité, deux à trois semaines étaient plus que suffisantes mais en cinq semaines Severus espérait trouver une solution pour éviter cette catastrophe.

« - Tu as trois semaines. Et il vaudrait mieux que ce soit prêt. Personne n'est indispensable Severus, n'oublie jamais cela. Vas maintenant, le vieux fou risque de se demander où tu es passé. Nous ne voudrions pas attirer de soupçons, n'est-ce pas ?

Bien sûr, Maître. » s'inclina à nouveau Rogue avant de prendre congé.

Debout devant la gargouille de pierre, Severus semblait pensif. Dans sa tête, les images de son entrevue avec le Seigneur des Ténèbres défilaient encore et encore, incessantes, angoissantes. « Vois-tu Severus, la fille me pose un problème », « Que je décide de garder la fille ou non est une toute autre histoire ». Garder Granger, une Sang-de-Bourbe, une amie de Potter ? Evidemment que Voldemort ne la garderait jamais vivante. Granger était en danger. Encore une fois comme si souvent ces cinq dernières semaines, il se demanda comment une jeune fille d'ordinaire - et il détestait l'admettre – si intelligente avait pu se laisser attraper ainsi. C'était elle qui avait toujours permis à Potter d'en réchapper ou presque, qui avait toujours dit à Potter d'être prudent. Et la première à être prise. Stupide Gryffondor ! « Personne n'est indispensable Severus », non, sans blague, songea-t-il. Pour un Serpentard, la subtilité de Voldemort laissait à désirer…

Severus, mon garçon, vous comptez entrer ou bien vous êtes-vous perdu dans la contemplation de cette gargouille ? Elle date …

Je n'ai pas le temps pour un cours sur l'histoire –ô combien fascinante, j'en suis sûr- des gargouilles de Poudlard, monsieur le Directeur. Nous avons un problème, le coupa abruptement Severus, sans même prendre la peine d'essayer de se montrer courtois.

De toute évidence, oui. Répondit le vieil homme en le dévisageant.

Pardon ?

Oh, rien, rien. Venez, allons dans mon bureau. »

En silence Severus suivit Albus dans l'escalier de pierres. Comme toujours, il avait cette désagréable impression de n'être encore qu'un étudiant convoqué dans le bureau du Directeur. Il appréciait Albus, en dépit de ses frasques, et cependant, en sa présence, il se sentait toujours replongé dans sa jeunesse et, par conséquent, dans ses erreurs de jeunesse, lesquelles avaient eu des conséquences désastreuses.

Comme à son habitude, le Directeur s'installa dans un confortable fauteuil, attrapant au passage un sorbet au citron. Un instant, Severus se dit que si le vieillard osait lui en proposer un, il exploserait. Par chance, Dumbledore eut le tact – ce qui était extrêmement rare de la part d'un Gryffondor – de ne pas pousser sa chance. D'un geste de la main, il invita son espion à s'asseoir mais celui-ci déclina l'offre.

Nous avons un problème.

Vous l'avez déjà dit je crois, Severus.

Je ne plaisante pas monsieur le Directeur. Nous avons un sérieux problème, reprit-il en insistant lourdement sur le mot « sérieux ».

Miss Granger ? demanda Albus, son sourire s'effaçant à mesure que Severus s'agitait.

Elle, Potter, nous tous … Il veut que je prépare du veritaserum.

Pardon ? Mais Tom est un Legili…

Oui, merci, je suis au courant. Il se trouve que pour une raison incompréhensible ni lui, ni moi, ne pouvons entrer dans l'esprit de Miss Granger.

Mais elle …

Non, elle ne pratique pas l'Occlumencie. Du moins aucune forme d'Occlumencie que j'aie jamais vue … Pourtant ….

Pourquoi ne pas reprendre au début ?

Très bien… Je lui ai dit que Miss Granger n'était rien d'autre qu'une simple étudiante mais qu'elle était sûrement aussi le cerveau du Trio. Allons Albus, vous pouvez bien l'admettre, ce n'est sûrement pas Potter qui a les meilleures idées des trois et sans elle …

Bien que je tienne Harry en plus haute estime que vous, Severus, je n'ai jamais prétendu qu'il était à l'origine de toutes ces idées brillantes … Bref, continuez, l'enjoignit le vieux sorcier.

Très bien. Il a décidé qu'il désirait qu'on lui emmène Miss Granger, vivante, comme je vous l'ai expliqué pour utiliser ses souvenirs …

Contre Harry.

Contre nous tous ! Je pensais vraiment qu'elle serait suffisamment intelligente pour être un peu plus prudente. Vraisemblablement je l'ai surestimée… Toujours est-il que Draco l'a ramenée. C'est une chance que ç'ait été lui et pas un autre…

Oui, en effet.

Il a tenté de l'affaiblir avec un … endoloris, poursuivit-il, sa voix fléchissant légèrement en mentionnant le sortilège.

Par Merlin ! s'exclama le Directeur comme s'il venait simplement de prendre conscience de la situation.

Mais lorsqu'Il est entré dans son esprit et bien… Il était furieux. Il m'a appelé. J'ai voulu essayer de voir quel obstacle pouvait empêcher un Legilimens de ce niveau de pénétrer dans l'esprit d'une sorcière aussi peu expérimentée et sans aucune formation en Occlumencie.

Et ?

Rien … ou plutôt, si. Il y avait une sorte d'immense statue de chouette autour de laquelle se propageait quelque chose, une sorte de brume pourpre. Lorsque j'ai voulu la traverser, je me suis retrouvé propulsé en arrière et ai fini hors de son esprit.

Tom a du mal réagir ….

Il était vexé, furieux. Mais je crois qu'il est aussi intrigué… Cependant il s'impatiente. Il veut ces informations, c'est pourquoi il veut du veritaserum. Pour dans trois semaines. Et je n'ai pas le choix, il a été relativement clair.

Nous ne pouvons pas risquer votre couverture, fit remarquer le Directeur.

Pardon ?

Severus… Je vais t'en demander beaucoup…. Dumbledore était passé au tutoiement : c'était mauvais signe

Et je sens que je vais détester cela, répliqua-t-il.

Tu ne lui donneras pas du veritaserum…

Pardon ? Je …

Tu ne lui donneras pas du veritaserum. Tu lui donneras une potion mortelle et …

Vous plaisantez ?

Ecoute-moi ! Je déteste cela au moins autant que toi … Mais nous n'avons pas le choix. Nous devons tous faire des sacrifices…

Albus, c'est une enfant !

Plus vraiment … fit remarquer le Directeur. C'est le seul moyen de conserver votre couverture et d'éviter que nous ne mourrions. Tous.

Vous avez oublié un très léger détail dans tout cela Albus…. Et si Il ne me laissait pas administrer la potion ?

Il le fera.

Vous n'en savez rien…

J'ai eu Tom comme élève pendant toute sa scolarité. Je le connais depuis ses onze ans. Tom a toujours laissé aux autres ce qu'il considère comme 'les basses besognes'.

Sauf qu'ici, il s'agit de laver son honneur.

Son honneur sera lavé en disant que l'idée vient de lui. Il n'ira pas se salir les mains avec une Sang-de-Bourbe… En tant que Maître des Potions… Le rôle t'échoira.

C'est insensé.

C'est Tom …

Je ne peux pas faire ça…

Nous n'avons pas le choix, Severus. Nous n'avons pas le choix. Aucune solution ne permettrait d'assurer à la fois ta couverture – et tu sais comme elle est utile à notre cause – et la sécurité de l'Ordre … Et plus généralement, du monde. Sorciers et Moldus confondus. »

Severus ne répondit pas. Une partie de lui voulait hurler, crier au scandale, à l'injustice. Il ne pouvait pas faire cela à une enfant. Il ne pouvait faire cela à personne ! Sans un mot, il tourna les talons et, dans une envolée de sa cape descendit en direction des cachots. Ce sentiment d'être piégé, ce dégoût qu'il ressentait à l'idée d'exécuter ce plan le répugnait. Il avait presque l'impression de suffoquer.
Il n'avait jamais apprécié la jeune Gryffondor et ne s'en était jamais caché. C'était une insupportable petite pimbêche, orgueilleuse, une détestable petite Mademoiselle-Je-Sais-Tout. Mais Hermione Granger avait été son élève depuis six ans. Il l'avait vue grandir. Comment pourrait-il faire… cela ?

La terrible entrevue avait eu lieu trois semaines plus tôt. Trois semaines pendant lesquelles le Professeur Rogue avait ressassé sans relâche les discussions qui s'étaient succédées, incapable de se résoudre à la fatalité. Le jour, il s'efforçait de concocter le veritaserum pour Voldemort. La nuit, il feuilletait sans relâche des livres divers et variés. Il fallait qu'il trouve une solution se répétait-il. Cela ne pouvait pas se passer ainsi. Quinze ans auparavant, il n'était alors encore qu'un jeune homme, il s'était promis que plus jamais, plus jamais, il n'y aurait de Lily Evans ou autres martyres …. Certes il n'avait pas pu empêcher toutes ces morts, mais celle-ci, il y avait sûrement un moyen de l'éviter …

C'est ainsi qu'un soir, un plan avait germé dans l'esprit bouillonnant du Professeur. Il avait toujours été excellent en stratégie. C'était l'occasion de le prouver. A présent que le jour était arrivé, il était l'heure de mener ce plan à exécution. En espérant que tout se passe bien.

Lorsqu'il arriva à Malfoy Manor, Severus fit son possible afin que personne ne le remarque. C'était là la base du plan. Si quelqu'un, n'importe qui, le remarquait, c'en était fini de Granger. Et peut-être même de lui. Il lui restait maintenant à activer la seconde partie de son plan. Severus se cacha dans un recoin sombre, là où personne ne pourrait le voir. Délicatement , il tira sa baguette de sa poche. C'était l'heure de vérité. Et il valait mieux pour lui que tout se passe bien ou les résultats seraient irrémédiablement catastrophiques. Pointant sa baguette vers son visage, il murmura gravement :

A' càradh. Coltas. A roinn

Le sortilege était ancien. Extrêmement ancien. Et aussi peu recommandable qu'il n'était utilisé. Ecrit en Gaëlique, on pouvait supposer qu'il venait de l'époque des Druides, bien que Severus n'eût pu trouver absolument aucune information là-dessus.

A' càradh: Réparer. Coltas : L'Apparence. Roinn : diviser.

Le sort permettait de changer l'apparence d'une personne. Cependant les dangers étaient multiples : la présence du terme diviser dans la formule n'était pas anodine. Pour se transformer , le sorcier devait accepter de diviser sa personne et par conséquent de se séparer d'une partie de lui-même sans garantie de la retrouver : un grand risque de se perdre en chemin donc. L'invention du polynectar et d'autres potions moins puissantes avaient fini par supprimer ce sort bien trop dangereux.

Mais c'était un risque à prendre et Severus, en toute connaissance de cause, avait décidé de le prendre. De sa poche, il sortit un minuscule miroir et y observa son nouveau reflet : il était méconnaissable. Un visage inconnu s'offrait à son visage : devant lui se tenait un jeune homme d'une vingtaine d'années, les cheveux bruns en bataille, les yeux clairs, le nez droit… Tout ce qu'il n'avait jamais été. Tout ce qui lui aurait épargné une jeunesse aussi difficile et les brimades de certains de ses congénères.

Secouant la tête, le sorcier revint à la réalité. Il avait une mission qu'il était essentiel de mener à bien. Son plan lui semblait génial et il était étonné qu'Albus n'y ait pas pensé lui-même. A moins que … A moins qu'Albus ne se soit attendu à ce qu'il trouve lui-même une solution. Non, cela semblait improbable. Mais c'était tellement dans la lignée de ce dont était capable Albus... Descendant les escaliers, il plongea la main dans son autre poche, se saisissant d'une seconde baguette. Il ne put réprimer un sourire en songeant à quel point la baguette et sa propriétaire se ressemblaient.

Lorsqu'il arriva enfin aux cachots, il fut surpris du silence qui y régnait. Il ignorait ce à quoi il s'était attendu, sûrement à entendre des sanglots, des gémissements de douleur. Mais rien. Absolument rien.

Au son des pas qui s'approchaient de sa cellule, le corps d'Hermione tout entier se raidit. On venait donc la chercher. Encore. Cela signifiait donc qu'encore une fois, elle allait devoir affronter le sadisme effréné de Lord Voldemort et de ses congénères. Son estomac se révulsa à cette pensée. Elle ignorait combien de fois elle avait subi tout cela, mais une fois de plus serait sans nul doute une fois de trop. Son corps, elle le savait, n'en supporterait plus d'avantage. Mourir eût été une douce consolation face à ce cauchemar. Mourir aurait été un soulagement. Roulée en boule, elle enfonça ses ongles dans ses paumes de mains, comme pour s'empêcher de sangloter.

La porte grinça. Encore une fois, on allait la traîner devant le Seigneur des Ténèbres, lequel se chargerait de tenter de pénétrer dans son esprit à nouveau. Nul doute qu'il échouerait, encore une fois et que, furieux, il déchargerait sur elle sa rage à coups d'Endoloris et autres sorts divers et variés, jusqu'à ce qu'épuisée, elle ne puisse plus que supplier qu'il l'achève.

La première fois, Hermione avait réussi à souffrir en silence, refusant de lui laisser le plaisir de la voir se traîner à ses pieds et hurler de douleur. Mais les jours s'étaient enchaînés, avec eux la violence et la souffrance, ne laissant à Hermione plus aucun répit, ne laissant plus là qu'un corps décharné et épuisé.

En entrant dans la geôle, le professeur Rogue s'était, plus ou moins inconsciemment, attendu à retrouver l'insupportable chevelure ébouriffée et le visage studieux mais plein de vie de l'agaçante petite protégée de Minerva. C'était stupide, sans aucun doute, mais cela eût été rassurant. Cependant, contrairement à ce qu'il avait pensé, il ne trouva rien de tout cela. Là, devant lui, se trouvait une silhouette amaigrie et tremblante, recroquevillée contre le sol de granit. Elle leva vers lui son visage et Severus resta arrêté un instant. Dans ses yeux, il s'était attendu à lire de la colère. Il aurait aimé lire de la colère. A la place, il ne voyait que de la peur. Et du vide. Beaucoup de vide. Trop de vide. Elle avait le même regard que ces gens qui se laissent dépérir n'attendant que la mort. Hermione Granger, attendait de mourir. Une enfant si jeune attendait la mort. Cette seule pensée suffirait à lui donner des cauchemars pour le reste de sa vie.

Il fallait qu'elle sorte de là. Plus que jamais Rogue se rendit compte que c'était une question de vie ou de mort : d'une manière ou d'une autre, le Seigneur des Ténèbres allait la tuer. Il devait la sortir de là. Maintenant.

D'un mouvement souple du poignet, il la libéra des chaînes qui l'entravaient. La jeune femme ne réagit pas. Pas un mouvement, rien. Il se baissa vers elle et murmura :

Miss Granger ?

Elle ne répondit pas, ne cilla pas, se contentant de regarder à travers lui.

Miss Granger, je sais que vous m'entendez… Vous devez vous enfuir. Maintenant.

Voyant que la jeune femme n'esquissait pas un mouvement mais que son regard, lui, s'était légèrement modifié, semblant soudainement intrigué et formulant une question muette, il la saisit sous ses épaules. Ses bras attrapant ses aisselles, il s'avisa soudainement de la maigreur de la jeune femme tandis qu'un gémissement de douleur échappait à celle-ci. Décidément, il avait sous-estimé le sadisme de Voldemort. Mais la jeune femme finit par se lever malgré la douleur, malgré ses jambes qui menaçaient de l'abandonner à tout moment.

Bien. Je sais que ce n'est pas facile pour vous. Je sais aussi que vous avez horriblement mal. Mais vous devez fuir… Pour , il hésita un moment il ne pouvait pas trop en dire, pour tous ceux auxquels vous tenez … Je vais sortir en premier. Je ne peux plus vous aider maintenant. Vous allez devoir vous en sortir seule. Il faudra faire vite. Evitez de transplaner, autant que possible. Ne transplanez que pour fuir d'ici. Ensuite, abstenez-vous en, vous seriez trop repérable. Vous êtes prête ?

Hermione fut incapable de répondre. Mille-et-une questions se bousculaient dans son esprit, questions qu'elle s'efforçait d'arranger de manière claire et rationnelle. Elle était épuisée, son corps la faisait souffrir plus que jamais : dans ses conditions, comment pouvait-elle ne serait-ce que transplaner et plus encore fuir ? Mais plus encore, qui était cet homme ? Pourquoi essayait-il seulement de l'aider puisqu'il était de l'autre côté. Peu importait, elle y réfléchirait plus tard. Il fallait qu'elle s'en aille. Comme il l'avait dit, il fallait qu'elle s'enfuie et puisqu'elle en avait l'opportunité… Peu importait si c'était encore un piège de Voldemort, qu'il voulait une petite 'partie de chasse' ou autre. Elle avait une opportunité de s'enfuir et comptait bien la saisir. Elle attrapa la baguette qu'il lui tendait : sa propre baguette que Drago lui avait enlevée en l'emmenant ici.
En silence, la jeune fille hocha la tête. Severus tourna les talons en esquissant un rictus. Pour autant qu'il détestait l'admettre, il était heureux de voir qu'elle restait une vraie Gryffondor, courageuse jusqu'au bout des ongles en dépit des circonstances.

Hermione attendit un petit moment que l'inconnu ait disparu dans les escaliers puis força chacun de ses muscles à se mouvoir et se lança vers la sortie aussi discrètement que possible. Ils ne devaient pas la trouver. Pas maintenant.


Petite note : le chapitre a été relu mais les modifications de style nécessaires n'ont pas été apportées ... je me disais juste que ça faisait longtemps, non ?
Les reviews font toujours plaisir ;)