Chapitre 6 :
Bien vite, Severus Snape se prit à regretter cette annonce. Immédiatement après que les mots eurent franchi ses lèvres, la maisonnée tout entière s'agita frénétiquement. Molly se précipita à l'étage en pépillant de joie : elle n'avait décidément pas idée de ce qu'elle trouverait à l'étage. Les cheveux de Nymphadora avaient pris une teinte encore plus fluorescente que Severus abhorrait. Remus, ce grand benêt, souriait d'une oreille à l'autre et ne cessait de jacasser avec Arthur Weasley. Minerva, elle, ne tenait plus de joie mais, d'après le regard qu'elle lui lançait, il se doutait bien qu'elle ne tarderait pas à l'assaillir de questions auxquelles il ne souhaitait indéniablement pas répondre. N'était-ce pas assez qu'il les eût informés de l'arrivée pour le moins inattendue de la fille, fallait-il en plus qu'il subisse un tel supplice ? La cuisine était sens dessus-dessous. Dans sa joie, Minerva avait transformé l'eau en vin, le contenu de la bouilloire en Whisky Pur Feu et on ne tarda pas à trinquer. Au fond de la pièce, Kingsley Shacklebot et quelques autres membres de l'Ordre dont Severus ne connaissait que très peu les prénoms, l'observaient d'un air circonspect. Même la lumière, vacillante, semblait se joindre à l'effusion de joie qui avait suivi les paroles du Maître des Potions.
Ce fut alors qu'un cri interrompit la fête qui se tenait en bas. Chacun posa son verre d'un air éberlué tandis qu'à l'étage, un objet quelconque heurtait lourdement le sol. Quelques instant plus tard, Molly Weasley, le regard en feu, les cheveux ébouriffés, les manches remontées s'avançait d'un air menaçant, baguette pointée vers Severus. Molly avait donc vu l'état dans lequel se trouvait Hermione Granger. Et de toute évidence, elle le tenait pour responsable...
« Par Merlin, Molly, voyons que... bafouilla la voix de Minerva, émergeant du silence dans lequel un tel éclat de colère avait plongé l'assemblée.
VOUS ! hurla la mère de famille ! Comment avez-vous pu... Qu'avez vous fait à cette petite ? Je jure que je vais...
Baissez votre baguette Mrs Weasley..., répondit l'intéressé avec nonchalance.
Severus, voyons, que se passe-t-il ? Reprit sa collègue tout à fait interloquée.
Ce qu'il se passe ? Ce qu'il se passe ? fulminait Molly. Ce qu'il se passe c'est que ce monstre et ses semblables ont… ils ont...
Il se trouve que Miss Granger a été... comment dire, légèrement malmenée par le Seigneur des Ténèbres... Vous vous doutez bien qu'il ne s'agissait pas d'une petite visite de courtoisie… » rétorqua-t-il, sarcastique.
Molly, ne trouvant aucun mot et semblant réaliser que la jeune fille en question avait en effet besoin de soins urgents remballa sa baguette et gravit de nouveau l'escalier, sans paraître décolérer pour autant. Severus le savait, il n'était jamais vraiment bon de se mettre Molly Weasley à dos. Il était décidément dans de beaux draps. Tout d'abord, il lui faudrait expliquer à Dumbledore comment le troisième membre de cet insupportable trio avait pu s'échapper des griffes de Voldemort – ou plutôt de ses crochets- : bien sûr, il était hors de question de mentir, Dumbledore s'en rendrait compte immédiatement. Bien sûr, Dumbledore ne serait probablement pas ravi d'apprendre que son espion lui avait, délibérément, désobéi. Ajoutez à cela que Molly Weasley – et bientôt tous les membres de l'Ordre – avait vraisemblablement l'intention de lui faire payer... Sans même parler de ce qu'il risquait du côté de ces chers Mangemorts… Les choses pouvaient difficilement être pires.
D'un regard, les membres de l'Ordre les plus proches de la jeune fille décidèrent d'emboîter le pas à Molly dans le but évident de juger de leurs propres yeux ce qui, l'instant d'avant, avait créé un véritable esclandre.
Arrivés dans la chambre bleue et or créée l'été précédent spécialement pour la jeune fille – il avait d'ailleurs, à l'époque été étonné qu'elle ne choisisse pas le rouge et or de Gryffondor, c'était tellement… tellement le genre de choses qu'aurait fait tout membre du Trio... - la plupart des amis d'Hermione ne purent retenir un petit cri d'horreur en avisant la frêle forme inerte allongée sur le grand lit à baldaquins.
Dans le but évident d'évaluer l'étendue de ses blessures, Molly avait retiré le haut que portait la jeune femme et Severus comprit alors ce qu'avait ressenti la mère de famille lorsqu'elle était descendue le menacer de sa baguette.
Bien sûr, lorsqu'il avait fait sortir la jeune fille, il avait réalisé qu'elle était blessée : n'importe qui l'aurait fait. Il n'avait juste pas compris à quel point. Inconsciemment, il avait mis son manque de réaction sur le compte de l'épuisement. A présent qu'elle se tenait là, aussi vulnérable sous ses yeux, le corps lacéré, Severus comprenait. Et il se sentait coupable. Il aurait du savoir, après tant d'années passées à servir ce monstre de sadisme qu'était Voldemort, il aurait du se rendre compte qu'il y avait bien plus qu'il n'en laissait paraître.
Immobile sur ce grand lit, le teint pâle mais l'air tellement paisible se tenait une jeune fille, une enfant, totalement brisée. Elle avait le dos tourné vers eux, leur laissant entrevoir une immense plaie béante qui lui barrait entièrement le dos. Un liquide noirâtre semblait en découler. A en juger d'après les regards des personnes présentes dans la pièce : personne n'avait jamais rien vu de tel. Partout, sur les épaules, les omoplates, la nuque on retrouvait des plaies, plus petites mais toutes aussi suintantes, visiblement infectées. Personne n'osait plus bouger ni parler, trop horrifiés par ce tableau qui s'offrait sous leurs yeux, des yeux qu'ils ne tardèrent pas à tourner, réprobateurs, vers l'espion, le traître, le Mangemort, Severus Snape.
Celui-ci s'en moquait. Ses yeux étaient fixés sur ce corps inerte et il ne cessait de se demander comment on pouvait en arriver à un tel niveau de cruauté. Insidieusement, une voix prenait plaisir à lui rappeler que lui aussi, un jour, avait agi de la même manière et que ça ne lui avait posé aucun problème. Il en était conscient, bien trop conscient, et se haïssait pour cela. Mais il avait changé, ou du moins il souhaitait croire qu'il avait changé. Qu'il n'était plus le sombre abruti qu'il avait été à l'aube de ses vingt ans. Et la petite voix de ne cesser de le tourmenter : avait-il vraiment changé ? Il en doutait parfois.
Soudain, quelque chose d'infime attira son attention et Severus s'approcha du lit. Du coin de l'oeil, il avisa le mouvement que fit Molly mais l'ignora volontairement. Là, sur l'avant bras de la jeune fille, quelques plaies étaient… différentes des autres. Outre leur forme, elles semblaient … scintiller de manière insidieuse. Severus se saisit doucement de l'avant-bras de la jeune fille et passa le doigt sur l'une de ces blessures. Sentant la jeune-fille se raidir sous son geste, il en déduisit que la plaie était très douloureuse. Sortant sa baguette, il la pointa vers le bras d'Hermione et murmura :
« Vulnera Sanentur. »
Rien ne se passa. Bien au contraire, le sort, d'ordinaire utilisé pour soigner les plaies magiques, n'eut pour unique effet que d'arracher un cri de douleur à la victime, encore endormie. Sans même avoir à les regarder, Severus sentit que les membres de l'Ordre se questionnaient, tout autant que lui. Approchant de nouveau sa baguette il prononça :
« Lumos »
Ce qu'il eut sous ses yeux l'horrifia au plus haut point. Là, profondément incrustés dans la chair de son élève, brillaient les mots « Sang-de-Bourbe » et « Chienne »... Il ne put que suffoquer d'horreur devant cette découverte qui ne tarda pas à faire ressurgir des souvenirs enfouis depuis bien longtemps.
Par Merlin... frissonna-t-il.
D'un bond, l'homme se releva et quitta la pièce sans plus un mot. Il avait besoin d'un bon verre de whisky. De plusieurs verres de whisky.
Seul Remus Lupin le suivit dans la cuisine du 12 Square Grimmaud. Pour une raison qu'il ne pouvait s'expliquer il ne pensait pas Severus responsable de tout cela. Pas vraiment. Aussi bon comédien fût-il, le Maître des Potions n'aurait jamais pu feindre une telle stupeur, un tel dégoût, de tels remords ….
Le loup-Garou trouva son ancien collègue penché au dessus d'un verre de Whisky déjà à moitié vide. Le mangemort ne releva pas même la tête lorsque l'autre fit son entrée. Il se contenta de grommeler :
« Venu pour réclamer vengeance Lupin ? Je t'en prie, fais donc... Mais n'oublie pas que j'ai toujours été bien meilleur que toi…
Ca n'aurait jamais du arriver, Severus, se contenta de répondre Remus.
Non, vraiment, railla le professeur. Quel esprit de déduction, tu m'épateras toujours…
Je suis désolé, Snape.
Pourquoi ? Je ne suis qu'un Mangemort, non ? rétorqua Severus, d'un ton glacial.
Remus ne tenta même pas de lui faire entendre raison, c'eût été peine perdue.
Des jours durant, les Weasley, Harry, Remus et Nymphadora se relayèrent au chevet d'Hermione qui, immédiatement après son arrivée avait glissé dans un sommeil dont il semblait impossible de la sortir. Molly Weasley avait tempêté qu'il fallait d'urgence emmener la jeune fille à Ste-Mangouste ce qui, bien entendu, avait créé de vives polémiques au sein de l'Ordre. Le mot final avait été donné par Dumbledore à Snape, l'espion, le seul à connaître réellement les plans machiavéliques du Seigneur des Ténèbres. Et Snape avait décrété qu'il était nécessaire de garder la fille où elle était, s'attirant un peu plus si cela était possible les foudres de certains membres, Molly Weasley en tête de liste. Mais Severus Snape, l'ermite, la chauve-souris des donjons s'en moquait éperdument.
Les mois derniers, les réunions des sympathisants de Voldemort lui avaient permis de glaner suffisamment d'informations pour comprendre qu' envoyer la jeune fille à l'hôpital reviendrait à signer son arrêt de mort immédiat : et l'espion ne s'était sûrement pas donné tant de mal à la sortir de là pour rien ! Peu à peu, les mangemorts avaient réussi à soumettre une bonne partie du personnel soignant au sortilège de l'imperium. Par conséquent, tous avaient accès aux informations de chaque patient, certains ayant malencontreusement disparu de la circulation, comme ce fût le cas, un mois auparavant, pour Franck et Alice Longdubat. Certes, Molly avait proposé, à bout d'arguments, de présenter la jeune fille sous une fausse identité. Cela avait eu le don de faire rire Severus. Qu'il était naïf de penser, une seule seconde pouvoir tromper aussi grossièrement non seulement les médecins, mais surtout les mangemorts, Voldemort lui-même ! Et même dans l'hypothèse absolument peu probable où cela eût fonctionné pour certains médecins, la jeune fille était bien trop connue. En quatrième année, son visage s'était, à de nombreuses reprises, retrouvé étalé à la une de la Gazette du sorcier. L'année précédente, après les « incidents » du ministère , l'insupportable Trio avait accordé une interview avec l'espoir qu'une fois encore, le public finisse par réagir. La photo d'Hermione Granger accompagnait ledit article avec une phrase qui, Snape le savait bien, le visait directement : « Les mangemorts sont partout. Ils sont bien plus proches qu'on ne le pense ». Depuis cette affaire de prophétie, pour laquelle tous les mangemorts avaient dûment payé leur échec, il savait que la jeune fille mettait en doute sa loyauté à l'Ordre. Il avait vu son regard se figer lorsque, au moment des faits, elle l'avait vu pointer sa baguette sur la plus récente recrue de l'Ordre, Menera Dowell. L'espion était presque certain qu'elle l'avait reconnu. Pour toutes ces raisons, et bien d'autres encore, il lui avait paru plus sage de laisser la jeune fille dans la chambre où elle se trouvait déjà.
Pourtant presque une semaine après cette discussion houleuse, il arrivait au professeur de douter. Avait-il pris la bonne décision ou, avait-il, comme Molly le lui reprochait chaque jour, « condamné la pauvre fille à une mort certaine » ? Depuis bientôt trois semaines, son élève n'avait repris connaissance qu'une ou deux fois, sans être vraiment consciente de ce qui l'entourait. Des réveils aussi rares que fugaces. Pire, la fièvre s'était installée. Les plaies, déjà suintantes lorsqu'elle était arrivée, avaient fini par s'infecter tout à fait et, de par leur origine inconnue, ni Severus, ni Molly n'étaient parvenus à trouver un traitement. Trois semaines après son arrivée fracassante au Quartier Général de l'Ordre du Phoenix, Hermione Granger semblait s'éteindre à petit feu.
Chaque membre de l'organisation jugeait secrètement le sorcier responsable de l'état de leur petite princesse. Lui aussi, d'un sens, bien qu'il ne l'aurait jamais avoué. Mais cela n'avait aucune importance. Molly lui adressait à peine la parole, quant à ses enfants et à Potter, les uns comme les autres semblaient prêts à lui faire la peau d'un instant à l'autre. Severus ne les en blâmait pas, surtout pas Molly qui, il le savait, considérait Granger comme sa propre petite. Or il était de notoriété commune qu'il ne fallait jamais faire de mal à l'un des enfants de cette petite femme rousse sous peine de mourir dans d'atroces douleurs. Au fond, il admirait cette capacité qu'avait la mère de famille, d'aimer du plus profond de son être. Il admirait également sa force de caractère – il fallait bien avouer qu'entre les jumeaux, Percy et l'imbécile de Ronald , vivre avec une telle famille demandait bien du courage -. Et pourtant l'attitude du clan Weasley – Potter inclus – commençait sérieusement à l'agacer.
Aussi Snape décida-t-il de ne plus se rendre au Quartier général que dans des cas d'extrême importance.
Ce fut le cas, le dernier samedi avant la rentrée scolaire. Dumbledore avait prévu une réunion de la plus haute importance pour les membres les plus importants de l'Ordre ce qui voulait généralement dire : Fol Oeil, McGonagall, Shackelbot, Tonks, Lupin, les Weasley… et Severus.
A l'étage, comme presque chaque jour depuis plus de trois semaines, Ginny Weasley jouait les infirmières au chevet de Granger.
« Eh bien, eh bien, mes amis. Je déclare notre séance ouverte déclara Dumbledore en émergeant de la cheminée. Severus ici-présent m'a récemment informé que... »
Le Directeur ne put guère aller plus loin, coupé dans son élan par un cri venu de la chambre aux tentures bleues, accompagné d'un bruit sourd. Quelques secondes plus tard, un bruit de pas précipités retentit dans l'escalier, s'approcha dans le couloir et la porte s'ouvrit à toute volée. Les cheveux roux de la cadette des Weasley étaient tout ébouriffés, ses joues viraient au cramoisi et ses yeux brillaient étrangement.
« Ginny, qu'est-ce …. s'exclama Arthur, les yeux rivés sur sa fille.
Venez vite ! Elle est réveillée. Vraiment réveillée ! »
Comme le jour où Hermione Granger était arrivée tout le monde se précipita à l'étage, à l'exception de Severus. Celui-ci prit tout son temps avant de regagner la chambre dans laquelle il s'attendait à voir la jeune femme replonger vers l'inconscience.
Lorsqu'il arriva dans l'embrasure de la porte, il distingua la jeune fille, assise l'air hébété et épuisé, le visage couverts de marques qui n'avaient pour l'heure, pas toutes guéries, qui les dévisageait étrangement.
Ce fut Dumbledore qui décida de prendre la parole en premier.
« Décidément, Miss Granger, on peut dire que vous avez un talent certain pour mettre un terme à nos réunions... C'est un plaisir de vous revoir parmi nous ! »
