Chapitre 2 : Charles et Sydney
Les braises crépitèrent dans la cheminée et Hermione se réveilla. Elle observa le plafond et sentit l'odeur du feu qui mourrait doucement comme arrivait l'aube. Cela faisait maintenant deux jours qu'elle avait changé de cellule et sa condition physique s'était nettement améliorée. La nourriture apportée par ses geôliers s'était finalement avérée sans danger et plus que revigorante. Elle avait tout de suite senti les bienfaits de manger enfin solide et pouvait à nouveau se concentrer sur des pensées complexes plus de dix minutes d'affilée.
Elle pensa alors à Ron. Elle se demandait s'il était vivant quelque part, en fuite à la chercher ou, comme elle, enfermé quelque part à moisir au fond d'un cachot humide. Imaginer l'homme de sa vie mort n'était pour l'instant pas une option. Elle préférait attendre d'avoir des indices sur le sujet pour oser l'envisager. Tant qu'elle ne serait pas sortie d'ici et qu'elle n'aurait pas eu vent de ce qui se passait dehors, elle considèrerait Ron comme vivant. Comment faire autrement ? Elle avait déjà vu tant de ses amis mourir sous ses yeux qu'elle ne pourrait vivre dans un monde où elle serait la seule survivante et la seule à vouloir la chute du régime en place.
- Tu dors ? chuchota une voix de l'autre côté de la pièce.
Hermione tourna les yeux vers les lits superposés coincés entre la cheminée et le mur du fond, Sydney l'observait par-dessus les barreaux de sa couche.
- Non, répondit-elle à voix basse.
- Je peux venir à côté de toi ?
Hermione hésita un instant et se décala pour lui laisser de la place. Prenant ça pour un « oui », Sydney attrapa sa couverture et entreprit de descendre l'échelle sans faire de bruit. Hermione avait très rapidement compris que ce n'était pas la première fois que la jeune femme entendait parler d'Hermione GRANGER. Elle s'était montrée fascinée par tout ce que celle-ci avait accompli pendant la guerre et par l'aide qu'elle avait pu apporter à Harry dans son combat contre Voldemort. Hermione s'était dans un premier temps agacée de cette adolescente qui l'observait comme si elle était une bête curieuse, mais avait finalement décidé qu'elle était la seule source de distraction pour cette enfant prise dans les tourbillons et l'horreur d'une guerre qu'elle ne devait pas comprendre. Elle s'imaginait la peur que Sydney avait dû ressentir lorsqu'elle et son cousin s'étaient fait repérer par les râfleurs à quelques mètres de la liberté.
- Pourquoi tu ne dors pas ? demanda Hermione avec un fond de reproche dans la voix. Tu devrais te reposer.
- Je ne suis pas fatiguée. On n'a rien à faire ici pour dépenser son énergie.
Sydney s'était installée aux pieds du lit, emmitouflée dans sa couverture.
- Tu peux toujours penser, répondit Hermione d'une voix douce. Et c'est le bien le plus précieux. Tu sais, avant qu'on m'amène ici, cela faisait plusieurs jours que je n'avais pas réussi à penser à autre chose qu'à la nourriture. La faim est la meilleure façon d'empêcher les rebellions.
- Je peux te poser une question ? demanda Sydney timidement.
Hermione hocha la tête et attendit. Sydney hésita un moment puis inspira comme pour se donner du courage.
- Tu étais avec Ron Weasley avant d'être conduite ici non ?
La respiration d'Hermione se bloqua dans sa gorge. Elle n'avait pas entendu prononcer le nom de Ron par quelqu'un d'autre depuis des semaines et l'entendre dans la bouche de cette jeune femme qu'elle connaissait à peine était d'autant plus douloureux.
- Tu le connais ? demanda-t-elle alors en tentant de cacher son désespoir comme elle le pouvait.
- Et bien… hésita à nouveau Sydney. Vous étiez connus, Harry Potter, Ron et toi. Enfin, vous êtes connus. On a beaucoup entendu parler de vous il y a quelques mois, à propos d'une évasion de Gringotts à dos de dragon. Nous nous sommes d'ailleurs demandé si c'était vrai. Et puis on savait que Potter était avec la sœur de Ron avant de mourir. Nous avons tous été très tristes pour elle. Mais je me demandais pour toi et Ron du coup.
Hermione sourit. C'était la première fois qu'elle rencontrait quelqu'un de totalement étranger à l'ordre du Phoenix ou à l'Armée de Dumbledore. Et entendre parler d'elle comme d'une légende qu'on conte au coin du feu les soirs d'hiver lui donna un sentiment de fierté. Puis l'échec de leur mission lui sauta aux yeux et la fierté ressentie l'espace d'un instant se transforma en honte.
- Hermione ? osa Sydney doucement.
- Oui, répondit-elle en sentant une larme couler sur sa joue. J'étais avec Ron Weasley. Nous n'avons malheureusement pas eu le temps de profiter de notre histoire. Harry est mort quelques heures après, puis nous avons été séparés.
- Tu l'aimais ? ajouta Sydney toujours avec une voix minuscule.
- Je l'aime, répondit Hermione d'un ton ferme et assuré. Il est vivant quelque part. Je le sais.
- Moi j'aimerai bien avoir un copain.
Elle avait lâché ça sur le ton de la conversation, comme si elles parlaient de la pluie et du beau temps. Ce changement brutal fit sourire Hermione et lui rappela qu'elle parlait à une adolescente qui n'avait pas dû avoir de vraie conversation depuis un moment.
- Tu as tout le temps pour ça, répondit-elle d'un ton complice.
Sydney s'adossa contre le mur de pierre en souriant, puis leva les yeux quand elle entendit bouger de l'autre côté de la pièce. Charles était en train de se réveiller.
- Sydney ! lança-t-il en voyant sa cousine sur le lit d'Hermione. Ne l'embête pas dès le réveil s'il te plaît ! Hermione, n'hésite pas à lui dire si elle te dérange.
- Elle ne me dérange pas, répondit Hermione en souriant. Au contraire, on parlait de toi.
Elle lança un clin d'œil à Sydney qui pouffa de rire dans sa couverture.
- Ah bon ? sembla s'indigner Charles. Et puis-je savoir quel monceau d'âneries vous débitiez dans mon dos ?
- Je ne sais pas si on va te le dire, répliqua Sydney. Je ne pense pas que tu le mérites.
Charles regarda devant lui, outré par la réponse de sa jeune cousine et fit mine de prendre à partie une quatrième personne qui n'existait pas.
- Non mais vous l'entendez celle-là ? Comment elle prend la confiance ? Alors ça y est, une héroïne de guerre partage notre chambre deux jours et elle se permet de me parler sur ce ton !
Hermione ne releva pas le terme employé par Charles pour la qualifier, préférant s'attarder sur l'humour de la conversation.
- En même temps je la comprends, dit-elle d'un ton solennel. Il parait que je fais cet effet aux gens, avec moi ils prennent confiance et se rebellent contre leurs aînés.
Charles se dégagea de sa couverture et se leva d'un ton pompeux.
- Et bien puisque je vois que je suis en infériorité numérique, dit-il en levant le menton, je m'en vais.
- C'est ça ! répliqua Sydney. Laisse-nous entre gens civilisés !
Elle éclata d'un rire cristallin qui raisonna dans tout le cachot. Hermione eut soudainement l'impression qu'un vent d'air chaud lui parcourait le corps. Tous trois se mirent à rire à chaudes larmes et Charles se rapprocha d'elles. Il s'assit à son tour sur le bord du lit d'Hermione et la regarda d'un air tendre.
- Merci, finit-il par dire en souriant.
- Pour quoi ? demanda Hermione l'air interrogateur.
- Pour ce que tu fais à Sydney depuis deux jours, lui faire penser à autre chose qu'aux murs de ce cachot.
- Hé ! lança Sydney au pied du lit. Je suis toujours là !
Hermione sourit et hocha doucement la tête vers Charles. Cela lui faisait beaucoup de bien à elle aussi et elle voulait profiter d'avoir des gens de confiance à qui parler, avant qu'ils ne lui soient enlevés à leur tour. Elle savait que la menace de leur départ prochain planait au-dessus du cachot comme un détraqueur tapi dans l'ombre. Prêt à surgir et à lui retirer toute trace de bonheur.
- C'est l'heure de la douche ! lança Charles en agrippant le pied de Sydney qui dépassait de sous la couverture.
- Yes ! répondit-elle avec entrain.
Elle se leva et attrapa une bassine en métal qui pendait au plafond, à côté du panier contenant le pain. Elle y versa de l'eau et plaça la bassine au-dessus de la cheminée. Elle souffla sur les braises, ajouta une bûche de bois et rapidement un feu dansa à nouveau dans l'âtre. Elle installa un drap au plafond, qui leur permettait d'avoir une certaine intimité pendant leur toilette et disparut derrière. Bientôt, Hermione entendit Sydney chantonner au rythme des crépitements du feu et de l'eau qui tombait sur le sol froid.
- Tu n'as aucune idée de l'endroit où ils nous amènent après ? demanda-t-elle à Charles qui retournait près de son lit.
- Non… je pense sincèrement que c'est mieux que nous ne le sachions pas. A mon humble avis, il y a très peu de chance qu'ils nous renvoient auprès de nos familles.
- Si c'était le cas, ils auraient bien du mal à trouver la mienne.
Face à l'air interrogateur de Charles, Hermione entreprit de lui expliquer ce qu'elle avait fait à ses parents plus d'un an auparavant. L'air enjoué qui s'était installé sur le visage de Charles suite à leur fou rire matinal s'atténua peu à peu et il perdit bientôt le peu de couleur qu'il avait récupéré. Lorsqu'elle eut fini, il eut un geste qu'Hermione ne comprit pas sur l'instant. Bientôt, elle se retrouva en larmes dans les bras de Charles qui la serrait contre lui. Elle sentit la chaleur de son corps l'envahir et se laissa apprécier cette proximité soudaine avec cet homme qu'elle connaissait à peine. Leur malheur les avait rapprochés et, dans la mort, la chaleur humaine était la seule chose qui pouvait les faire tenir.
Sydney avait arrêté de chanter. Hermione se demanda si elle avait entendu son histoire et elle supposa qu'elle avait fini de se laver. Elle se redressa et s'écarta de Charles, ne voulant pas que sa cousine les voit dans cette posture. Elle lui lança un regard tendre mais dénué de sentiment, qu'il lui rendit. Sydney passa la tête par-dessus le drap et les observa se regarder.
- Tout va bien ? s'inquiéta-t-elle.
- Oui ma puce, répondit Charles sans quitter Hermione des yeux. On discutait du passé.
- Oh ! lança Sydney avec joie. Tu nous racontes l'histoire de Maria Ljudmila ? S'il te plait !
Charles leva les yeux au ciel et soupira.
- Tu n'es pas un peu grande pour cette histoire ?
- Mais non ! j'adore les histoires romantiques !
- Je serais curieuse d'entendre ça, intervint Hermione ravie de pouvoir parler d'autre chose.
- Et bien ne m'aide pas surtout ! répliqua Charles.
Face aux regards implorants de Sydney et à la volonté d'Hermione d'entendre cette histoire, Charles ne put que céder et s'installa à nouveau sur le coin du lit d'Hermione. Il attendit que Sydney se soit à nouveau blottie dans sa couverture et inspira profondément.
« Maria Ljudmila était une magnifique jeune femme qui vivait au palais impérial de Viennes. Elle aurait pu tout avoir pour elle tant elle était intelligente, futée, douée dans les arts et belle. Cependant, Maria Ljudmila était née esclave. Ses parents avaient déjà de nombreux enfants et, face à la difficulté de les nourrir, avaient convenu un marché avec un vendeur d'esclaves. Leur futur enfant à naître contre de l'argent. Le marchand était donc revenu un jour après l'annonce de la naissance pour emporter l'enfant et l'avait amenée au palais royal pour y être élevée en parfaite domestique. Mais la beauté et l'esprit aiguisé de Maria la fit rapidement remarquer par la cheffe des servants qui la proposa comme dame de seconde compagnie.
Celles-ci étaient chargées d'accompagner le plus discrètement possible les dames de compagnie pour les assister tout au long de leur vie. Maria fut donc à 16 ans choisie pour accompagner la première dame de compagnie de l'impératrice. Elle comprit rapidement que cette place était très recherchée par les domestiques, au vu de la vague de jalousie auquel elle dut faire face suite à cette nomination.
Un jour, alors que l'impératrice et ses dames assistaient à une réception au palais, Maria croisa le regard d'un jeune homme qui la regardait avec des yeux ronds. Elle baissa aussitôt le regard et tenta de se cacher dans la foule, comme c'était son devoir. Mais tous les déguisements du monde ne pouvaient cacher sa beauté et sa grâce. Alors le jeune homme se mit à la chercher dans tous les recoins du palais et finit par la trouver. Maria était sévèrement réprimandée par la cheffe des domestiques qui, à la vue du jeune homme, s'horrifia d'avantage et se mit à la battre avec un fouet.
- Tu ne dois pas être vue ! hurlait la cheffe sur Maria.
Le jeune homme s'interposa alors entre les deux femmes et protégea Maria de ses bras. La cheffe cessa aussitôt ses coups et s'inclina devant le jeune homme.
- Votre majesté, dit la cheffe. Cette femme a désobéi.
- Je m'en porte garant, lança le jeune homme avec assurance.
Maria se releva doucement et observa son sauveur qu'elle n'avait pas reconnu jusqu'à présent. Le jeune homme était en fait le prince du palais, le fils de l'impératrice, futur empereur.
- Votre majesté, répondit alors la cheffe, cette femme est une esclave. Vous ne pouvez vous porter garant pour elle. C'est contre les lois de votre père.
Maria savait ce que cela signifiait. Ce prince qui venait de la sauver faisait partie de la famille de ceux qui avaient permis à des parents de vendre leurs enfants et à des hommes de les acheter. Il était en partie responsable de sa misérable vie. Le prince lui tendit la main pour l'aider à se relever, mais Maria hésita. Elle ne savait pas si elle pouvait faire confiance à un homme qui haïssait profondément ses semblables et qui acceptait qu'on les traite ainsi. »
- Mais finalement elle accepte et le prince change la loi pour pouvoir la sortir de sa condition ! coupa Sydney pour abréger la fin de l'histoire. N'est-ce pas magnifique ?
Hermione éclata de rire face à l'air indigné de Charles qui semblait scandalisé qu'on l'ait coupé au milieu de son récit.
- Et quelle est la morale de cette histoire ? demanda-t-il à l'attention d'Hermione.
- Qu'il faut savoir pardonner et accepter la rédemption de ceux qui nous aident ?
- Parfaitement ! répondit Charles d'un air satisfait.
Sydney s'affala sur le lit et soupira :
- Un jour, un beau et charmant jeune homme viendra me sauver et je devrai le pardonner pour ses erreurs passées car je serai folle amoureuse de lui.
A suivre…
