Salut à tous ! Voilà le deuxième chapitre de ma nouvelle série sur Fruits Basket!
J'avoue que je suis encore un peu en roue libre, j'ai une idée générale de vers où je veux aller, une idée assez claire de par où je veux passer, mais alors pour le reste, on est clairement sur une base de gros tourisme des familles. J'espère en tout cas que l'histoire qui se déroule de ces balades mentales vous plaira!
Bonne lecture à vous!
Chapitre 2 : Misérable comme un rat
Ce qu'il pouvait haïr ce genre de matin.
-Yuki veut te voir.
-Et t'étais obligée de me dégueuler dessus pour me dire ça ?
Recroquevillée au sol, elle s'était contentée de lui adresser un de ces regards noirs dont elle seule avait le secret, avant de laisser s'échapper une nouvelle gerbe de liquide pourpre au sol. Du miracle improbable qui avait permis à Rin d'articuler quelques mots entre deux vomissements, il ne restait pas la moindre trace au milieu de ses longs cheveux noirs en pagaille.
Forcément, Kagura était déjà à ses côtés, une bassine à la main, l'air inquiet au visage et la sollicitude au bout de la langue. Grondant de colère, Kyô tentait d'évacuer son agacement en chassant de son front la large trainée gluante qui y dégoulinait. C'était le genre de douche dont il se serait bien passé, lui qui quelques secondes auparavant savourait l'ivresse du réveil.
Ce n'était pas la première fois, et il ne comprenait pas comment une fille qui se savait sujette à de tels geysers malvenus pouvait être capable de bosser pour Face de rat. La sensation désagréable de ses cheveux restant collés à son cuir chevelu le fit froncer les sourcils : elle était arrivée comme une furie, très certainement en sentant le coup venir. Mais plutôt que de choisir la saine voie des latrines ou de la bassine, elle l'avait dévisagé, s'était approchée de lui, lui qui lui avait rendu son regard, médusé. C'était à ce moment-là qu'il aurait dû flairer l'arnaque. Il lui restait encore beaucoup à apprendre avant de pouvoir se vanter pleinement de son instinct.
Kyô frotta ses mains entre elles, dans l'espoir d'en diminuer l'aspect poisseux. Kagura lui grognait tout le dégoût que lui inspirait cet acte, comme si c'était lui qui éructait des litres de sang sur le premier venu. Mais bordel, ce n'était même pas comme si c'était la première fois ! Aussi se contenta-t-il d'observer la traînée rouge carmin étalée sur ces paumes, en prenant grand soin d'ignorer sa voisine. Madame ne s'était encore jamais vu offrir une douche sanglante de bon matin, aussi était-elle mal placée pour la ramener.
Mais après tout, il n'était guère surprenant que l'on vomisse à sa vue et non celle de Kagura. Surtout de la part d'un individu qui l'avait déjà connu à cette époque.
Sourd aux protestations de Kagura, Kyô préférait encore partir, histoire de se trouver un coin un peu plus tranquille pour faire disparaître l'hémoglobine qui jurait sur sa chevelure rousse. Le fait que Rin accepte de les héberger ne valait peut-être pas à le fait de se faire dévisager dans la rue, recouvert d'un mélange de flux gastrique et de jus de boudin, mais la compensation demeurait honnête.
Et puis, Rin avait connu cet endroit et ses conditions. Alors il avait beau ne pas pouvoir la blairer, elle en avait gagné à jamais quelque chose de sacré.
L'autre débile les avait recrutés, elle et Haru, en tant que gardes du corps, au début de ses prouesses. Ah ça, s'il y en avait un qui savait se donner une image attrayante, c'était bien lui, rien à redire. Ça avait limite un côté sexy, cette espèce de vampire dans ses tenues de gothique surcompliquées, et son punk de mec qui jouait les gros bras dans le fond. Pas sûr que ça soit du goût de tous les civiles que Yuki défendait. Mais encore ça se discutait, ne jamais sous-estimer les chaînes et les accessoires en cuir.
-Tu t'es fait tout beau pour l'occasion ? s'étonna placidement Haru, fidèle à son poste devant l'entrée de la Serre.
Kyô secoua vainement sa tête ruisselante sans parvenir à obtenir un résultat plus probant qu'un Haru recouvert de gouttelette. Le jeune homme, recouvert de tatouage de la tête au pied, les oreilles lestés de piercings et de clous en tout genre, batte de baseball à la main, tout en muscle des poignets aux chevilles, se laissa arroser avec indifférence. A peine trouva-t-il la force de faire émerger de sa voix songeuse :
-Eh, j'avais pas besoin de douche, moi.
-Ca, c'est à cause de ta copine. Elle m'a dégobillé dessus ce matin.
-Je vois, se contenta de répondre vaguement Haru, en fronçant vaguement les sourcils. Et d'ajouter, l'air soudain plus apaisé : Elle a toujours été très entreprenante.
-Vous me dégoûtez…
Kyô ne bitait rien à la relation de ces deux-là, et à chaque conversation avec Haru, il souhaitait toujours plus ardemment qu'il en reste ainsi.
-Au moins, tu as l'air en forme, conclut Haru sans grande conviction, avant de s'effacer à côté de l'entrée.
-Il me veut quoi l'autre ?
Kyô préférait toujours rallonger ses conversations avec le punk, aussi déroutantes pouvaient-elles être, plutôt que de s'infliger, trop tôt et trop longtemps à son goût, la présence horripilante de Yuki.
-Je crois que tu l'as mis vénère.
-Qu'est-ce qui lui va pas, encore ?
-… à cause d'une milicienne.
-Et alors ? C'est pas ma mère que je sache.
-Je crois pas que y'ait qu'à ta daronne que ça ferait chier si tu te mettais à buter des gens.
Mais avant même que Kyô n'ait pu ouvrir la bouche pour argumenter, pour réclamer à grands renforts de cris des définitions de « gens » et à force de hurlements la vraie signification de « tuer », Haru l'invita à rentrer d'un mouvement oculaire en direction de la porte, accompagné d'un léger remous de l'épaule. Il était réellement ennuyé cette fois-ci. Kyô s'exécuta sans demander son reste, se creusant dans l'esprit un petit terrier où enfouir son amertume. Il avait autre chose à foutre que de devoir gérer les multiples facettes capricieuses de ce type. Et le goût pour la baston de certaines d'entre elles.
La Serre était un bâtiment à l'apparence aussi improbable que son contenu. A en croire la décoration intérieure, composée de peintures et de sculptures en total décalage avec l'ambiance générale de la Grande Fête, l'endroit avait jadis été un musée, qui s'était vu épargné lors de la grande panique, celle qui suivit le bouclement de la Grande Fête, allez savoir par quel miracle. C'était à peine si le parquet était usé.
Vu de l'extérieur, le nom de l'endroit prenait tout son sens dès lors que l'on levait le nez : les derniers étages n'étaient que verrières immaculées, où l'on voyait parfois s'afférer ces gens qui avaient la bêtise de venir travailler pour cette face de rat. Sans y avoir jamais mis une seule fois les pieds, Kyô demeurait convaincu que l'on devait mourir de chaud là-haut, surtout maintenant que des luxes tels que la climatisation n'étaient plus que de lointains souvenirs, voir de vraies mythes modernes.
Une petite femme à l'air tracassé le dépassa, tandis qu'il empruntait les sempiternelles escaliers qui menaient à l'antre de la perfection. A voir l'agitation qui régnait dans les couloirs, il y avait fort à parier que Yuki attendait une visite un peu plus prestigieuse que celle du rouquin. Kyô haussa les épaules : il n'avait jamais eu vocation à se faire passer pour du gratin.
Un petit homme pesta en le croisant, dévoilant dans son sillage la porte entre-ouverte du bureau de sa majesté des vermines. Kyô se glissa dans l'entrebâillement, sans prendre la peine de frapper.
Derrière son grand bureau d'adulte consciencieux, Yuki étudiait une série de papiers étaler devant lui. A en juger par la délicate ride qui balafrait ce front habituellement si immaculé, le contenu devait être quelque peu coton. Sans doute le compte-rendu du bordel dans lequel se dépatouillaient actuellement ses gens.
Kyô laissa volontairement résonner ses pas au sol. Surpris, Yuki releva aussitôt la tête, l'air hagard, le regard rougi par la fatigue. A noter néanmoins que la manœuvre ne froissa nullement le costume gris que revêtait le jeune homme. Ses pupilles argentées le dévisagèrent.
-T'as l'air surpris de me voir.
-Je dois admettre que oui. Je ne m'attendais à te voir arriver avant demain.
-Tes sbires gèrent bien leur taff de pigeons voyageurs.
-Oh mais ça, je n'en doutais pas le moins du monde.
Ah, déjà cette envie de se barrer ? Décidément, Yuki battait tous les records.
-T'es casse-couille.
-Voilà qui nous fait au moins un point commun alors.
Kyô roula des yeux. Son regard s'attarda sur Yuki qui ne semblait pas particulièrement pressé de conclure sa tâche : droit comme un i dans son fauteuil, môssieur rassemblait sagement ses papiers, égalisait les piles, redressait sa cravate, avec un perfectionnisme et une méticulosité d'un ennui dont Kyô se demandait s'il pouvait tuer.
-Il faut qu'on discute. Cette situation n'a que trop duré. Prends un siège.
Kyô haussa les sourcils, sans esquisser le moindre mouvement en direction du fauteuil en cuir que Yuki lui désigna. Ce dernier finit par ramener sa main vers lui, tandis que sa lèvre se soulevait légèrement d'un sourire méprisant.
-Qu'est-ce que tu me veux ?
Le rouquin préférait être direct : il se fichait éperdument du jeu d'apparence que Yuki menait contre le reste de la Grande Fête.
-Je veux que tu cesses de t'en prendre aux androïdes miliciennes de la Kamisama Corporation.
-Tu me vois carrément désolé de gâcher tes petites discussions polis avec la KamisamaCorp en essayant de sauver ma peau. J'ai pas trop fait de bruit au moins ? Ce serait vraiment dommage qu'une petite nature fragile comme toi n'aies pas pu avoir ses 8 heures de sommeil quotidiennes.
-Ne me prêtes pas des propos que je n'ai pas dit. Tes altercations se soldent trop sur la destruction des miliciennes pour que je puisse plaider seulement la légitime défense. Le haut siège se pose des questions, et je veux à tout prix éviter une altercation. Et puis…
L'acier des pupilles de Yuki se planta dans les braises du regard de Kyô.
-Admets au moins que c'est volontaire, toutes ces … destructions. Voilà qui nous fera gagner un temps précieux à tous les deux.
Il avait pris un grand soin à ne pas articuler le mot « meurtre » qui lui brûlait visiblement ses petites lèvres roses de demoiselle.
-A t'entendre, on dirait que c'est moi qui patrouille en ville pour déglinguer des gens aux hasards de ce que me murmure mes circuits. Débarrasse-nous des miliciennes, au lieu de me casser les noix. Ça, ça nous ferait gagner un temps précieux, à tous.
Ce disant, son pouce se leva en direction du ciel. Même sans le voir d'ici, Kyô sentait le décompte avancer inexorablement au-dessus de leur tête. Le panneau avait beau être dépourvu de la moindre mécanique, il lui semblait que chaque seconde correspondait à un tic imperturbable répondant à un autre tac.
Yuki soupira en secouant la tête.
-Et j'imagine que tu considères que tes actions pallient un manque d'initiative de ma part ?
-Parfaitement. Il faut bien qu'un de nous fasse quelque chose. Et je ne vois pas ce que tu as à y redire. Ce n'est pas comme si c'était toi qui te salissais les mains, pour changer.
La fine et délicate mâchoire du jeune homme se contracta sensiblement sous ses longues mèches argentées. Même à distance, il semblait à Kyô que le doux prologue de la bataille, le grincement des dents de Yuki, entamait ses premières notes. Celui-ci ne tarda pourtant pas à reprendre contenance : il se leva, contourna son bureau et vint planter à nouveau son regard dans les pupilles de son interlocuteur : à croire que ce type ne savait se battre qu'avec ses yeux.
-Ah mais bien sûr, tu peux continuer de t'en prendre à la milice. Cela étant, je serais ravi que tu m'expliques comment construire une société paisible par la suite.
Kyo serra les dents : cette face de rat le gonflait déjà avec ses petites tournures polissées de petit politicard.
-Et toi, hein ? Non parce que bon, elles sont bien sympas tes jacasseries. Mais moi, j'en ai encore vu aucune servir à quoique ce soit quand un gosse se fait enlever ou quand une famille se fait réduire en purée sous prétexte qu'elle s'est installée trop près de la frontière.
Son crâne claqua aussitôt contre le béton du mur. Kyô ne l'avait pas vu venir, ou tout du moins, ne s'était pas attendu à le voir réagir aussi vite. Yuki fulminait, bras tendu dans sa direction, maintenant le col de Kyô froissé entre ses fines phalanges de pianistes. Un sourire glissa imperceptiblement sur ses lèvres, tandis qu'il sentait cette délicate main s'agiter d'un tremblement incontrôlé. La belle chemise du politique émit un craquement des plus révélateurs : une musculature absurdement abondante tirait le tissu de sa manche jusque dans ses derniers retranchements.
Le sourire de Kyô se fit plus franc tandis que la musculature hypertrophiée de Yuki dépassait jusqu'au niveau de son épaule droite. Là ! Il y avait peut-être moyen de parler le même langage, après tout.
-On ne construit pas une société saine dans un bain de sang, siffla Yuki entre ses dents.
-Sans déc ? Et une société tout court, y'a moyen ? T'as conscience que ça non plus, on est pas bien sûr que ça se fasse ?
Yuki relâcha sa prise. Les traits délicats de son visage avaient toute la peine du monde à masquer l'intégralité de la haine que lui inspirait Kyô. Ce dernier n'en demeura que davantage sur ces gardes : le soupir que Yuki venait de laisser s'échapper ne pouvait être annonciateur que de bien trop de choses à la fois.
-Je veux bien croire que tu es persuadé d'agir pour le mieux. Mais il faut que tu comprennes que tes actes ont des conséquences.
-On parle de défoncer des machines, face de rat.
-Des machines qui peuvent ressentir.
-Et qui ne le font QUE si on les programme pour.
Yuki le toisa tandis qu'il roulait des yeux.
-Une singularité, articula le jeune homme tout en inspectant sa manche déchirée par la musculature palpitante de son bras droit, pourrait survenir à n'importe quel moment. Ces machines auraient alors des droits, et il faudra bien, à ce moment, que nous rendions des comptes.
-Tu déconnes j'espère ! Mais qu'elles viennent chouiner tes machines ! J'en profiterai pour leur demander de m'expliquer ce qu'on ressent quand on massacre des humains !
-On les a programmées dans ce but, comme tu l'as si bien fait remarquer.
Kyô se détourna. Définitivement, cette conversation tournait en rond, et ne servirait à rien, si ce n'est à le gonfler.
-Eh bien « on » est un con. Et ce n'est certainement pas moi. Allez, tu veux tout gérer à l'amiable et en douceur ? reprit Kyô fermement sans laisser son interlocuteur le couper. Vas-y ! Fais-toi plaisir ! Mais viens plus m'emmerder avec tes utopies à la con.
-C'est du gâchis ce que tu fais, abruti de chat.
Les rubis qui trônaient dans le regard de Kyô s'illuminèrent, glissèrent le long du bras normal de Yuki, le gauche, avant de se figer sur l'incohérence musculaire de son hémisphère droit.
-Je te retourne le compliment, face de rat. Du putain de gâchis, même.
Ça lui cassait définitivement trop les couilles. Ce type était une putain de machine à broyer les os, planquée derrière un rideau de velours. Cette mission dont il avait décidé de se vêtir, Kyô n'en avait cure. Le plus égoïstement possible, certes. Il était le premier à en avoir conscience. Mais Yuki désirait trop arrondir les angles dans un univers qui n'étaient que pointes aiguisées et violences aiguës.
Sur le papier, Yuki faisait partie du camp des bons, et Kyô celui des fous furieux. Dans les faits, les réalités physiques de ce monde en disaient autrement. Sans doute.
Yuki retira sa chemise brisée, excédé, sans ménagement pour son énorme bras prisonnier de quelques coutures trop solide. A l'image de son membre droit, son torse avait développé une musculature absurde, gonflé, pulsant au rythme du sang et des nerfs qui s'y agitaient. Kyô savait que contrôler sa force nécessitait une énergie phénoménale à Yuki, et que faute de cela, il serait mort sur le coup quelques minutes auparavant. Cela non plus, il ne le comprenait pas. Cet abruti de rat avait souffert. Lui aussi, il devait savoir que faire comme si rien ne s'était passé ne pouvait suffire.
Mais à la place, ce type se berçait d'illusion, offrait une mine délicate et raffinée au tout venant, et changeait de chemise.
-Tu fermeras la porte derrière toi, en partant.
Et là, le point final qui marquait le retour à cette absurde normalité professionnelle que Yuki affectionnait tant. Ce petit air satisfait qui trônait sur sa tronche de gonzesse lui foutait les boules. Il était hors de question de lui laisser le dernier mot, et ce n'était certainement pas une phrase pareille qui marquerait son congé. Alors, avant de disparaître, Kyô lança par-dessus son épaule :
-Akito te salue, au fait.
A voir l'air mortifié de Yuki, on pouvait considérer qu'il ne partait en tout cas pas sur une défaite. Kyô ne referma pas la porte.
Il y avait de cela 12 ans, lorsque son maître l'avait sauvé, Kyô s'était fait une promesse. Ne jamais excuser. Ne pas chercher à comprendre. Pourquoi existait-il des centaines d'enfants de son âge qui ignoraient que l'on pouvait aussi peu leur vouloir du bien, à quelques kilomètres de lui ? Une question qui ne se poserait pas. Pourquoi lui avait-on offert sur un plateau un très large panel des horreurs dont l'humanité se rendait capable ? Une question qui ne se posait pas. Avait-il correspondu à un cahier des charges ? Une question qui ne devait en aucun cas se poser.
Parmi les expériences qui tentaient de se maintenir à flot dans le ventre de la Grande Fête, le cas de Yuki était l'un des rares où toutes les cartes étaient connues de tous. Il répondait à un schéma d'un classicisme absolu, le désir ardent de toute société totalitaire souffrant d'un manque de confiance en elle : le fantasme de l'homme à la puissance surhumaine. Yuki, lui, n'était pas le rejeton des relations incestueuses entre deux éprouvettes, mais un gosse du dehors, calibré et millimétré pour correspondre aux attentes d'une procédure qui aura fait crever son lot d'enfants parfaits. On racontait que dans le laboratoire qui avait abrité ce rêve déçu de surpuissance, l'on avait parfois pu apercevoir, malgré les vitres teintées, des enfants exploser, déchirés par la masse musculaire se développant trop vite pour leur organisme pourtant déjà très malléables.
Qui était exactement ce « on », mystère comme toujours dans la Grande Fête. Kyô connaissait plusieurs anciens résidents : Haru pour commencer. Momiji, qui y avait très certainement séjourné un certain temps. Et quelques protégés d'Akito, bien évidemment. Peu importait de toute manière l'endroit, il y avait forcément au moins un protégé d'Akito qui y avait séjourné.
Il dépassa Haru sans rien répondre à son laconique « Ah, déjà ? ». Ce quartier avait beau avoir pour réputation de relever de la tranquillité qui rassurait les civiles, il y trainait le parfum désagréable de la vermine grouillante. De tous les rats qui jonchaient cette ville, Yuki était celui qui le débectait le plus. Sans doute car cette saloperie de souris lui avait inspiré une dose d'espoir bien trop grande pour pouvoir se permettre de le laisser désormais évoluer dans le manque.
Kyô avança droit devant lui, ignorant un Haru surpris qui le hélait une dernière fois. Ça se paierait sans doute plus tard. Mais pour le moment, il avait plus important à faire.
Ses pas le menèrent dans ce qui avait dû être autrefois une école. La simple perspective de croiser le regard de Rin ou de devoir se confronter à Kagura avait découragé ses jambes à emprunter le chemin naturel de la « maison ». Accoudé à la barrière principale de la cours, Kyô laissa son regard vagabonder aux alentours. Rin les hébergeait depuis suffisamment longtemps pour que cet endroit puisse porter le nom de « chez soi ». Pourtant, Kyô ne pouvait s'y résoudre.
Il existait, au-delà du grillage de mort qui encerclait cette ville, un endroit qui s'appelait « chez lui ». Et dans cet endroit, se trouvait son maître.
Le panneau lumineux dans le ciel était encore plus absurde de jour que de nuit. Quand le soleil disparaissait, il s'enveloppait d'une aura de mystère, ses valeurs paraissaient presque aussi magiques que les méthodes qui lui permettaient de demeurer dans le ciel. Le jour, on en venait presque à l'oublier, et à se surprendre de cette ombre étrange qui survenait. On ne prenait plus la peine d'étudier les turbines et les mécanismes mis en place pour lui permettre de demeurer en vol stationnaire au-dessus de la Grande-Fête. Parfois, selon la météo, l'on peinait davantage à déchiffrer ses chiffres qui s'enchaînaient. En bref, le jour, le panneau lumineux dans le ciel devenait encore plus terrifiant que tout ce qu'avait à offrir la ville : il devenait l'implacable banalité de la mort dans cet immense ghetto.
Kyô s'étira, sentant dans la manœuvre le bracelet incrusté dans son poignet gauche tirer dangereusement sur sa peau. C'était son maître qui avait pris grand soin à le lui incruster dans les chairs. Il n'était pas rare que les billes d'acier se détache doucement de leurs socles, pour quelques secondes. Avec le temps il s'y était fait. Le bracelet incarnait un souvenir du maître, et dans chaque boule de métal résidait la preuve que des gouttes d'altruisme perduraient au milieu de l'océan d'immondice que constituait le genre humain.
Une impression le prit à l'abdomen, une pression désagréable. Parfois, Kyô en venait à regretter sincèrement de ne pas être un homme aussi bon que son maître. Comme deux araignées s'éteignant en même temps, ses doigts se replièrent doucement, tirant pleinement sur ses muscles et sa peau dans une sensation désagréablement habituelle. S'il était honnête, il aurait fallu admettre que ce qu'il entreprenait, ces miettes qu'il cherchait désespérément, il ne les trouvait que pour satisfaire sa propre petite personne. Kagura n'était que le passager clandestin de sa vie, suffisamment utile pour demeurer à bord. La population entière de la Grande Fête, un dégât collatéral, un agneau à sauver ou à dévorer selon les circonstances. Une fois que les fausses excuses s'évanouissaient au sol, il ne demeurait que la réalité, celles qui se retrouvaient jusque dans leur genèse : c'était Yuki le héros, celui qui était fait pour sauver les autres et qui le désirait ardemment.
Kyô, lui, n'était qu'un monstre.
