Chapitre 3 : La seule barrière que l'on ne saute pas
Il n'y avait pas à proprement parler d'école dans la Grande Fête. L'enseignement que l'on fournissait aux petits veinards qui avaient la grande idée de venir au monde dans un bordel pareil, relevait toujours du hasard : des parents aptes à partager les connaissances qu'il leur restait en mémoire, des rassemblements de passionnés dans des tentatives de classes improvisées…
Pourtant, s'il était une connaissance que chaque habitant de la Grande Fête maîtrisait, comme un savoir inné, c'était bien la relativité du temps. Kyô en tout cas n'avait pas eu besoin qu'on lui articule le nom d'Einstein et quelques savants calculs sur un tableau noir pour comprendre intimement cette réalité.
Il lui avait suffi de faire l'expérience de ce genre de situations, celles où tous ses réflexes demeurent en alerte, où son épiderme lui hurle régulièrement le danger, pour comprendre que le temps pouvait plus que violemment ralentir : il en venait parfois pratiquement à s'arrêter.
La Grande Fête était un non-lieu très abstrait, mais pas totalement imperméable. Outre les ravitaillements en matières premières, relativement irréguliers mais loin d'être avares en carton, il arrivait parfois que des gens du dehors pénètrent en ces lieux. Ceux-là, bien sûr, arboraient alors obligatoirement l'écusson de la KamisamaCorp, un genre d'oiseau stylisé en plein envol parmi la pluie (ou figé dans le ciel après s'être pris une balle, suivant qui vous en proposera une description).
Kyô avait eu suffisamment l'occasion de détailler cette image pour ne plus y voir d'oiseau du tout.
Accroupi dans l'ombre d'un vieux balcon à moitié écroulé, il observait silencieusement. La périphérie dans laquelle il se situait n'était qu'à quelques dizaines de mètres de l'enceinte. Ici plus qu'ailleurs, les miliciennes patrouillaient paisiblement, s'assurant que personne ne vienne se risquer contre la paroi qui s'étendait à perte de vue en hauteur, circonscrivant même le ciel entre les murs de la Grande Fête.
Il aurait été absurde qu'on les programme pour tuer à vue des individus qui de toute manière auraient dépéri au premier contact avec la paroi, reconnue comme hautement électrique. Leur véritable mission consistait à dissuader quiconque d'approcher… et donc d'assister à ces terribles moments de perméabilité où les employés de la KamisamaCorp traversaient le mur. Tout du moins était-ce là la théorie de Kyô. Rares étaient ceux à s'être aventurés en ces lieux et à avoir pu rapporter ce qu'ils y avaient vu. A ce titre, même Kagura refusait d'accompagner Kyô en un pareil endroit.
La perméabilité du mur ne se limitait pas aux hommes : les plantes proliféraient comme nulle-part ailleurs dans ses abords, tapissant de mousses les anciennes habitations, effritant le goudron à grand coup d'herbes et de fleurs en tout genre. Un véritable Eden se déroulait tout autour de Kyô, mais un Eden rageusement surveiller par ses anges de la mort.
L'odeur d'humus et le bruit du pas des miliciennes dans la verdure avaient quelque chose de déroutant. Heureusement pour lui, le grésillement de la muraille ne laissait place à aucune divagation : ce monde n'était que de la saloperie, enclavée d'absurdité.
La respiration de Kyô ralentit encore, lui donnant l'impression que ces poumons n'étaient pas plus grands que deux balles de tennis, logés à la base de son cou. Une milicienne avait tourné la tête un peu trop dans sa direction. Il pouvait entendre son processeur cogiter, peser le pour et le contre entre la vérification de son impression et l'abandon de sa sacro-sainte routine de machine. A en juger par sa démarche qui se poursuivit parallèlement à l'immeuble, cette intelligence artificielle-là se pépérisait. Tant mieux.
Une bouffée de chaleur recouvrit les sueurs froides qui l'avaient glacé à la vue de la milicienne. Celle-là portait des couettes hautes et une petite robe à froufrou qui ne lui était pas inconnues. Kyô plissa les yeux. C'était un modèle récent, à n'en pas douter. La robe à froufrou, c'était le genre d'indicateur qui ne trompait pas : les affres de la mode touchaient surtout les miliciennes entre ces murs. L'androïde disparut, masquées par les immeubles, poursuivant sa ronde, inconsciente de son improbabilité dans le décor.
Une telle improbabilité ne valait pourtant rien en comparaison de celle qui accompagnait l'entrée des véhicules de la KamisamaCorp. Au premier crépitement viscéral, Kyô reporta aussitôt son attention sur le mur qui lui faisait face. C'était comme si le béton vibrait. Il prit une inspiration, et serra les dents. Ce n'était pas la première fois qu'il assistait à la traversée de la muraille, mais, comme à chaque fois, l'anomalie spatiale que causait le passage des énormes véhicules cubiques le plongeait dans une incompréhension nauséeuse. Le mur pulsait à mesure que s'avançait la carrosserie, au rythme d'un battement du béton. C'était comme si la muraille accouchait de ces camions, et souffrait d'ailleurs dans l'opération, à en juger par l'accélération de ce rythme on ne pouvait plus organique.
La gorge du jeune homme se tapissait de bile à mesure que ses yeux détaillaient le métal blanc qui recouvrait la structure. Il n'y avait bien que les ravitaillements de la KamisamaCorp pour offrir le luxe de la vision d'un véhicule en ses lieux : il y avait bien eu, il fut un temps, des voitures piégées avec leurs possesseurs, lors de la grande panique. Mais force avait été de constater qu'un véhicule ne vaut que bien peu dans un monde en vase clos, comparé à de l'acier, de la tôle et de l'essence.
La délivrance arrivée à son terme, les androïdes se précipitèrent en direction du camion blanc éclatant, attirées comme des fourmis par un morceau de sucre. Elles n'avaient guère besoin de la moindre indication : elles ouvraient d'elles-mêmes les portes du véhicule, s'affairait consciencieusement à le vider de son contenu, avant d'aller livrer ou abandonner les cargaisons aux quatre coins de la Grande Fête, selon le taux d'idiotie ou de feignasserie de leur programme. Kyô ne parvenait pas à trancher entre les deux hypothèses, hautement probables selon lui.
Mais ce n'était pas pour elles que le jeune homme s'était offert cette visite hautement mortelle. Pas aujourd'hui.
Son intuition se confirma quand, enfin, ce ne fut pas un carton, mais une jambe qui émergea hors du tas de ferraille. Kyô ne put s'empêcher de se mordre la lèvre inférieure, d'excitation. Une deuxième jambe, semblable à la première émergea. Une paire de membres d'une finesse surprenante, qui prirent tout leur sens quand, à leur sommet, l'observateur attentif découvrit le corps d'une jeune femme, en tailleur, écusson de la KamisamaCorp épinglé à la poitrine. De travers. Il avait vu juste.
Yuki avait de la compagnie aujourd'hui.
Une deuxième paire de jambes ne tardèrent pas à s'extraire de l'habitacle du camion, en vitesse, comme si elles étaient pressées de dévoiler à la face de l'univers le type en costard qu'elles supportaient. Supporter était parfaitement bien choisi comme terme : ce type avait une tête de con, ça crevait les pupilles en une seconde.
-Oh putain, quelle route !
Les tympans, également. Le type s'avançait tranquillement, maître en son territoire, tandis que la femme inspectait les caisses que les miliciennes entassaient. N'était-elle pas censée en connaître le contenu ? Le manque de professionnalisme dans la dégaine de ces deux-là désarçonnait Kyô.
Ce n'était pas la première fois qu'il se rendait à la frontière de la Grande Fête, ni qu'il espionnait des émissaires. A chaque fois, c'était la même rengaine : le dégoût produit par l'accouchement du mur, très vite balayé par l'excitation intense qui lui enflait les veines du désir d'attaquer. Sa raison était à chaque fois le dernier rempart qui le séparait du massacre des rejetons de la KamisamaCorp. Et pour cause : Kyô se savait pertinemment foutu avec autant de miliciennes au mètre carré.
Il plissa les yeux en s'attardant sur le costard un brin débraillé du mec. Peut-être aurait-il dû s'en vouloir de ne pas prendre en compte la merde sans nom dans laquelle il plongerait la population au moindre égorgement incontrôlé. Mais il se rassurait en songeant que n'était sans doute pas pour rien qu'on leur refourguait à chaque fois des androïdes de nouvelles générations en guise de garde du corps.
Le type en costard leva la tête dans sa direction. Les pupilles de Kyô s'affinèrent d'horreur en deux fines balafres dans son regard : le brun l'avait repéré. Pas directement, bien évidemment : personne en dehors de lui n'aurait été capable de voir d'aussi loin. Personne, à sa connaissance du moins ? Sa bouche s'assécha à mesure que toute la salive s'agglutinait à l'entrée de sa gorge. Une fine pellicule de sueur lui recouvra la peau tandis que son corps se glaçait d'appréhension. Ce mec souriait, d'un sourire faussement peiné, avec un regard plissé emprunt de la pitié de celui qui ne se contente pas de se croire en supériorité, mais qui le sait.
Kyô avait fait un mauvais calcul. Il recula doucement. Les miliciennes continuaient de s'affairer comme si de rien n'était. L'autre, la nana avec ses tifs sur le visage désormais, continuait d'inspecter les caisses que les vieilles machines s'évertuaient à acheminer hors de la zone. Seul ce type détonnait avec le paysage. Kyô ne l'avait jamais vu. Il ne se souvenait pas non plus avoir jamais croisé de meuf en costard. La KamisamaCorp était très old school sur ce point : jusqu'à aujourd'hui, elle avait eu l'air de particulièrement tenir à ce que ses représentants soient en possession d'une maîtrise parfaite du nœud de cravate et d'une paire de burnes.
Il fallait croire qu'au fond, seule la cravate était réellement pertinente.
-« Eh ! Dis-moi, cet endroit ne te rappelle pas quelque chose ? »
Le salaud avait articulé distinctement, comme pour s'assurer que Kyô puisse bien percevoir ses paroles, et ce sans détourner le moins du monde son regard. Et il avait vraiment fallu que la nature le pourvoit d'une voix de petit con hautain, avec ça.
Il ne laissa même pas sa comparse répondre qu'il enchaîna : « Pouvoir traverser ces murs aura vraiment été la plus belle opportunité qu'on nous aura offerte. Il serait dommage que certains nous la jalouse ici-bas. »
Une milicienne s'arrêta dans sa ronde pour venir se poster à côté de lui, ronronnant doucement de tous ses circuits. Kyô commença doucement à battre en retraite, très lentement, sans quitter du regard l'autre tête de nœud. Sous ses semelles, chaque pas résonnait comme une déferlante de bruits, chaque gravier qui se risquait à rouler au loin n'était rien de moins qu'une avalanche à ses oreilles. Kyô ne respirait plus que du bout des narines, de crainte de se trahir avec sa respiration. L'appréhension tendait ses muscles, prêts à entamer un sprint au premier signal, et le temps d'un marathon si nécessaire.
Un marmonnement émana de la femme, quelque chose de suffisamment brouillon pour que même lui ne parviennent pas à en déceler le moindre sens. Une autre milicienne vint se poster à côté du type, de l'autre côté que sa collègue.
-« Tu sais, je crois que tu as raison. Mais je ne peux pas m'en empêcher. »
Et à ces mots, les deux miliciennes bondirent dans sa direction.
Le sang, l'adrénaline, la peur, la chaleur, le vide : tout remonta instantanément dans l'organisme de Kyô à l'instant-même où il pivota sur lui-même, avant de bondir à son tour sur un balcon de l'immeuble voisin. Ses muscles n'étaient que ressort et impulsion de vitesse. Il se réceptionna sur une barrière, s'accrocha à l'estrade voisine, bondit, se laissa submerger par le bruit du balcon s'effondrant derrière lui tandis qu'il flottait à nouveau en l'air, ses mains se préparant à se saisir d'une prochaine prise, mues par leur propre conscience. Il escalada une série de fenêtres avant de traverser l'une d'entre elle, conscient de son absence d'autres échappatoires. Comment une telle information lui était venue ? Il était bien incapable d'y songer, et de toute manière, ce genre de savoir ne se logeait jamais dans son cerveau, mais quelque part à l'intérieur de sa colonne vertébrale, au creux de ses vertèbres, dans quelque chose de plus ancien, de plus primal.
Ce morceau de lui qui était programmé, indépendamment du reste de sa personne, pour ne remplir qu'un seul objectif : survivre. Survivre à tout prix.
Dans le dédale de couloir de cet immeuble, une faille dans le mur ne tarda pas à se présenter sur sa route, brèche dans laquelle il s'engouffra tant bien que mal, atterrissant dans ce qui avait dû jadis être un couloir de fonction. Au-dessus de lui résonnaient les pas des miliciennes, qui n'allaient pas tarder à découvrir le passage. Compte tenu des bruits qu'elles émettaient, il y avait fort à parier qu'une samaritaine s'était mêlée aux deux autres. C'était bien sa veine.
Vieux tuyaux en fin de vie, rats affolés tentant désespérément de fuir sa présence, et empilements de chaises en plastiques croupissant par série de 7, le mobilier n'offrait que peu d'opportunité à Kyô qui se contenta de balancer les chaises à chaque fois qu'une rangée avait le malheur de croiser sa route. Une petite voix hurla à l'intérieur de ses synapses qu'il n'était pas impossible que Kyô soit en train de participer à sa propre capture, se piégeant lui-même comme un rat.
Ses nerfs ne prirent pas même la peine de lui rire au nez tandis que Kyô traversait une seconde fenêtre. Les débris de verres s'enfonçaient dans sa peau tandis qu'il roulait sur lui-même pour se réceptionner sur la plateforme sur laquelle il venait d'atterrir. Il ne prit pas la peine de tenter de retirer les plus gros débris : la douce voix d'une milicienne venait d'entonner la mélopée de mises en gardes que son processeur jugeait les plus pertinentes en la circonstance. Tout dans la voix, mais rien de bien délicat dans le propos, pour changer.
A peine entreprit-il l'escalade de la résidence la plus proches que ses paumes le brûlèrent en signe de protestation, fort peu enclines à se laisser perforer par les éclats de verres. Kyô s'autorisa un grognement avant de choisir d'ignorer pleinement la vie intérieure de ses mains. Quitter l'avantage des hauteurs signait son propre arrêt de mort. Les miliciennes étaient de bonnes coureuses, des grimpeuses on-ne-peut-plus acceptables. Mais de bien piètres réceptionneuses, comme le confirma bien vite la première milicienne qui tenta de prendre le même chemin à travers la fenêtre, avant de s'écraser au sol dans une série de craquements mécaniques glaçants. Kyô ne prit pas la peine de tourner la tête pour vérifier l'état de son assaillante : une telle chute n'était pas à proprement parler « mortelle » pour ce genre d'androïde. Voilà qui ferait plaisir à Face de Rat.
Le temps, décidemment, était un repère atrocement incertain au sein de la Grande Fête. Kyô était incapable de juger depuis combien de temps il détalait ainsi. Cinq minutes ou un siècle, seul le grand panneau dans le ciel pouvait en juger, et Kyô menait actuellement des occupations un brin trop urgentes pour s'assurer de l'heure. S'il pouvait se fier à ses oreilles, il lui semblait qu'une autre milicienne s'était lassée de mener sa poursuite, à mesure que Kyô se rapprochait des zones habitées. Sans doute avait-elle juger qu'ils devaient simplement être suffisamment éloignés du mur, et que passer une certaine distance, il ne représentait plus la moindre menace – à moins que Yuki ait fini par obtenir un accord pourvoyant le code des miliciennes d'une interdiction de tuer en zone résidentielle ?
Peu en importait la raison, sa comparse mécanique n'avait de toute évidence par reçu le mémo. Elle continuait de le courser en entonnant régulièrement ses mises en gardes robotiques. Une fois, elle tenta de lui tirer dessus : malheureusement pour elle, le temps de le mettre en joue, Kyô gagna un temps précieux pour se mettre suffisamment hors de portée.
-« Dégagez ! »
Kyô avait fini par l'atteindre, ce premier cercle de l'enfer habité, grouillant de civiles à la mine patibulaire – quoiqu'un brin défrisé par l'arrivée en fanfare d'un rouquin poursuivi par une milicienne. Un couple de vieillards, observant sagement la rue par leur fenêtre, durent reculer en catastrophe pour lui céder un peu de place sur le rebord. Il eut à peine le temps d'entendre le bruit des deux pauvres personnes âgées tombant à la renverse dans leur petit logement que déjà son bras le balançait de l'autre côté de la rue. Désormais, c'était de fenêtres en fenêtres qu'il avançait, maltraitant ses muscles comme le pauvre linge que quelques inconscients s'étaient risqué à faire sécher dehors. Derrière lui, la milicienne avait préféré courir au sol plutôt que de se risquer à faire grimpettes. Tant pis pour elle, il avançait plus vite dans les airs qu'elle sur terre.
Les billes d'acier incrustées dans son poignet commençaient à lui faire un mal de chien. Sa peau n'avait définitivement pas été conçue pour accueillir un corps étranger aussi incommode. Peut-être que ce fut justement à cause de cette envie d'arracher une bonne fois pour toutes les billes, ou peut-être n'était-ce que le contre-coup de tout ce verre qui avait fusionné avec son épiderme : en tous les cas, l'une de ces mains, la droite, la plus libre des deux, forcément, eut une seconde d'hésitation, suffisante pour laisser échapper sa prise.
Kyô chuta dans le vide.
Ça avait quelque chose de grisant. Le vent qui claquait autour de lui, cet instant où plus rien ne semblait avoir d'emprise sur son corps, où même la gravité n'était pas réellement. L'envie de se laisser écraser au sol était si ensorcelante : il lui suffisait de dire non à cet influx électrique, quelque part dans sa nuque, à renoncer à ce mouvement si naturel qui le poussait à se tourner pour se réceptionner, comme un chat qui veut se poser sur ses pattes.
C'en était presque décevant de voir à quel point on l'avait conçu pour que ce ne soit pas une bête chute qui mette fin à ses jours. Alors qu'il touchait le sol, c'était à peine si les muscles de ses cuisses claquèrent. A une hauteur pareille, la bienséance aurait voulu qu'il se brise les jambes, au minimum. C'était sans compter sur ses réflexes qui le poussèrent à rouler au sol, diffusant les restes de l'impact à travers son corps, tandis que cartons, caisses et poubelles amortissaient sa chute.
Son corps finit par se stabiliser devant la porte ouverte d'une échoppe à l'apparence vaguement délabrée.
-Eh ! Vous allez bien ? Vous venez de tomber !
Une silhouette menue quitta la boutique pour s'accroupir près de lui. Kyô se saisit du col de l'individu, attirant un fin visage surpris à quelques centimètres du sien. Une forte odeur de riz cuit lui emplit les narines.
-Cache-moi.
A peine eut-il murmuré ces mots que ses pupilles se dilatèrent de surprise. Impliquer une civile dans ses emmerdes ? Riche idée Kyô, Face de rat te trouvait con et inconséquent, et voilà que tu lui donnes raison. Mais il n'eut pas le temps de revenir sur ses mots que la fine menotte de la jeune femme se saisit de son bras pour le relever. Kyô grimaça. Cette nana avait une poigne insoupçonnable compte tenu de sa carrure. Et dans la manœuvre, elle avait réussi l'exploit de lui enfoncer quelque chose de désagréable dans le biceps. Elle lui adressa un léger sourire.
-Rentrez. Faites comme chez vous, je ne vais pas tarder à faire du thé.
Kyô n'eut même pas le courage de lui qu'il avait davantage besoin de protection que de tisane. L'incongruité de sa réponse l'avait trahie. Tandis qu'elle le poussait vers l'intérieur de son échoppe, il se demanda quelles étaient les probabilités qu'il retombe sur elle aussi vite.
Ses tentatives de calcul furent interrompues bien vite par le bruit de la milicienne qui approchait. Kyô se jeta derrière le comptoir de la jeune femme, juste à côté de cette pile de linge qui lui avait tant occupé l'esprit la dernière fois qu'il l'avait vue. La marchande ne prêta nullement attention à Kyô, et se contenta de se saisir d'une casserole, qu'elle alla sagement remplir d'eau, en chantonnant doucement en air enfantin.
La milicienne avait atteint la porte, Kyô l'entendait cogiter de tous ces circuits. Une boule de bile lui remonta le long de l'œsophage : il venait de se prendre au piège tout seul, comme le dernier des imbéciles. L'horreur de sa situation le saisit à mesure que son cœur accélérait. La géante n'avait pas l'air d'être dans le coin, et il était hors de question de compter sur cette petite cuisto pour lui venir en aide. Quant à l'imaginer blessée par sa faute, voilà qui lui cassait suffisamment les couilles pour y préférer sa propre fin.
Laisser quelqu'un qui lui était venu en aide se faire descendre par une milicienne, c'était un peu comme planter directement un couteau dans le dos de son maître.
-Nous recherchons un individu humain. Grand. Corpulence moyenne. Chevelure rousse. Très probablement blessé. Cet individu constitut une menace et un danger pour la communauté. Veuillez coopérer.
-Oh, bonjour ! Que puis-je pour vous ?
Après, si sa propre connerie venait à en faire la cible de quelques balles de miliciennes, ce n'était plus vraiment de son ressort, n'est-ce pas ? Luttant contre l'envie d'engueuler la jeune femme, Kyô se contenta d'accélérer son analyse du terrain. Ses pupilles scannaient de manière saccader son environnement, s'arrêtant avec tension par instant. Se planquer dans le gros tas de tissus sombre ne constituait qu'une solution sur le très court terme : il n'était pas impossible que la milicienne songe à fouiller en premier une planque aussi évidente. Derrière lui se trouvait une gazinière. Un peu plus loin, contre le mur, reposaient également deux autres bouteilles de gaz : tout faire péter ?
L'idée était tentante, d'autant plus si la jeune femme finissait par se faire canarder. Kyô l'entrevoyait s'agiter, soulevant divers objets sur son comptoir, les reposant, en attendant bien sagement une réponse de la part de la milicienne, ce qui aurait été tout aussi improbable que ladite question. Au-dessus de lui pendaient des rangées d'ustensiles, de poêle et de casseroles. Il n'avait jamais tenté l'expérience, mais peut-être parviendrait-il à assommer une androïde ?
-Nous recherchons un individu humain. Grand. Corpulence moyenne. Chevelure rousse. Très probablement blessé. Cet individu constitut une menace et un danger pour la communauté. Veuillez coopérer.
-Ah ! Je vous présente mes plus sincères excuses, cela ne me dit rien du tout !
A quelques mètres de lui se trouvait une remise. Difficile pour Kyô de savoir si la milicienne parviendrait depuis sa position à le repérer s'il rampait jusque-là. Heureusement pour lui, le passage était constitué d'un panneau en papier de riz usé, tiré sur le côté sans doute pour faciliter les allées et venues de la jeune femme.
Celle-là déposa brusquement sa casserole sur le comptoir, laissant un peu d'eau tomber sur la tête de Kyô. C'était comme si elle cherchait à masquer les grosses gouttes de sueurs qui lui perlaient désormais au front. Kyô ne savait trop comment interpréter ce geste, mais une chose était en tout cas certaine : si la femme était mal à l'aise à cause de la milicienne, elle prenait un soin tout particulier à ignorer la présence du passager clandestin au sein de sa cuisine.
Les rouages de la milicienne se mirent à émettre la vibration caractéristique que produisent les vieux modèles soumis à la frustration. Cette meuf réussissait l'exploit de gonfler les robots, voilà qui n'était pas commun.
-En vertu des articles 6485 et 6496 du Code de coopérativité, veuillez avoir l'extrême obligeance de coopérer.
-Oh ! mais volontiers, volontiers, je coopère !
Elle posa un carton sur son étale, et entama une description détaillée de ses affaires de la matinée, avec un léger sourire transperçant sa voix. Cette femme avait l'air d'adorer son métier de petite cuisto de rue, ça crevait les tympans. Chaque action qu'elle détaillait, sans cesser de s'agiter sur son plan de travail, était d'une banalité affligeante, mais décrite avec une chaleur dans le ton et une douceur qui surprit Kyô. A croire qu'elle se plaisait ici.
Une fine paire de gambettes enjambèrent tout naturellement Kyô avant de revenir en direction de l'androïde avec un naturel non feint. De toute évidence, elle hypnotisait la milicienne avec son babillement, par une méthode qui échappait totalement au rouquin. Dans tous les cas, aucune transe n'est éternelle et il fallait impérativement qu'il trouve un meilleur endroit où se planquer. Ce n'était certainement pas la colonne de matériel que la jeune femme avait décidé d'ériger de manière improbable sur son comptoir qui parviendrait à le cacher.
D'autant que ça s'entendait au son de sa voix, elle commençait gentiment à en avoir fini avec les aventures palpitantes de sa journée de travail. La milicienne ne tarderait pas à mettre un point final à son PV et à entreprendre les recherches à l'ancienne. L'épilogue ne s'annonçait pas des plus radieux pour Kyô.
C'est alors qu'en un même geste, l'agitation nerveuse des bras de la vendeuse de boulette de riz se transforma en un moulinet incontrôlable, annonciateur de la chute dans laquelle la jeune femme embarqua une partie de son étale qui vint choir avec fracas au sol. C'était incroyable. Mais c'était le moment. Kyô profita de la cacophonie pour se laisser rouler en direction de la remise.
-Ouh là, là… gémit la jeune femme, avant qu'une nouvelle salve toute aussi tintamarresque ne débute : à en juger par le bruit, c'étaient toute la rangée de casseroles accrochées au mur qui venait de s'effondrer, allez savoir par quel miracle – ou malédiction. Car, tout en se cherchant un coin où se contorsionner parmi les cartons qui s'empilaient dans la petite pièce, Kyô sentait le doute poindre en lui : autant de maladresse, à ce stade, était-ce vraiment feint ? Ou assistait-il à la manifestation d'un handicap hautement improbable ?
Kyô replia ses jambes et ses bras contre lui, réduisant à néant les interstices de vides entre ses membres. Caché au milieu d'un empilement de cartons qui, à en juger par leur poids, devaient contenir des sacs de riz, il ne lui restait plus qu'à attendre – et pourquoi pas en profiter pour réévaluer l'intérêt d'avoir une divinité à prier.
-Puis-je peut-être vous proposer une tasse de thé ?
Si la situation n'avait pas été aussi critique, il y a fort à parier que Kyô aurait été bien incapable de retenir une main terriblement lasse de passer sur son visage. Cette meuf n'en ratait pas une, c'était donc officiel.
Pourtant, Kyô fut surpris d'entendre le processeur de l'androïde ronronner en réaction à cette question, analysant pleinement les mots qui flottaient encore dans l'échoppe. Ses sourcils ne purent retenir un froncement : ça buvait du thé, un robot ?
-Veuillez coopérer, tenta une ultime fois l'androïde avec une pointe… d'hésitation dans la voix ?
Pardon ? Il était en train de délirer, n'est-ce pas ? La milicienne avançait au travers de la pièce, écrasant de son pas lourd les victuailles qui se risquaient sur sa route. Il l'entendait bouger, sonder calmement la pièce… et à peine prendre la peine d'approcher en direction de la remise.
Il allait s'en sortir ?
-Êtes-vous satisfaite ?
La voix de la cuisinière était d'une douceur surprenante. Rien ne laissait percer la moindre pointe d'inquiétude, alors qu'elle devait bien se douter de la position du présumé criminel qu'elle avait fait rentrer dans sa boutique. Or, mentir à une milicienne, c'était mentir à la KamisamaCorp. Et mentir à la KamisamaCorp, c'était aller au-devant de problèmes dont les conséquences dépassaient de loin celles encourues en cas de destructions d'androïdes. Avec les miliciennes, on pouvait toujours plaider la légitime défense. Avec la KamisamaCorp, la justice était une magicienne, d'un genre qui vous faisait disparaître purement et simplement, sans que personne, pas même Face de rat n'ait ne serait-ce qu'un début d'idée de ce qu'il est advenu de vous.
Kyô n'osait même plus cligner des yeux. L'eau qu'il avait au front tombait en petites gouttes le long de ses mèches. La milicienne s'éloigna.
-Tout est en ordre. Nous nous excusons pour la gêne occasionnée et vous remercions pour votre coopération, Tohru.
Les bruits qu'émettaient la milicienne disparurent progressivement au loin, très vite remplacée par le grondement qui résonnait dans l'esprit de Kyô. Comment se faisait-il que cela ait été aussi simple ? Il existait vraiment une dimension où les vieux modèles d'androïdes se contentaient d'une ronde aussi sommaire avant de décréter que « tout était en ordre » ? Bordel, rien n'était jamais en ordre dans la Grande Fête, et même ces foutues boîtes de conserve le savaient !
Le souvenir lointain et imprécis d'un hurlement le tira de cette première torpeur pour immédiatement le plonger dans une seconde. « Tohru » ? Franchement, « Tohru » ? Pas de « matricule 39483-mes-circuits-sur-ton-front », non, juste ça, cette bête suite de deux syllabes ? TO-ROU ? Kyô ne fréquentait que peu de civiles, mais il était certain d'une chose : les miliciennes ne nommaient pas les civiles autrement que par leur matricule. Jusqu'alors, il était même persuadé qu'elles étaient incapables de faire autrement, imaginant bien mal la KamisamaCorp entretenir une base de données des véritables noms que se donnaient les habitants de la Grande Fête. Et là, comme ça « Tohru » ? Vraiment ?
Où diable avait-il atterri au juste ?
Même lorsque le grésillement de la milicienne ne fut plus qu'un lointain souvenir, Kyô ne put se résoudre à bouger hors de sa planque de cartons. Quelque chose clochait, et aussi improbable que cela pouvait paraître, cette cuisinière commençait à l'inquiéter. La pression qu'exerçait plusieurs sacs de riz reposant sur sa nuque, c'était exactement ce qu'il lui fallait pour se concentrer et réfléchir, loin de la sensation douloureuse que lui renvoyait ses bras, ou du contre-coup de l'adrénaline qui redescendait doucement.
Ça se mettait progressivement à tourner dans sa tête. La milicienne. La petite tenue rose pâle de la cuisinière l'enjambant. Ce hurlement. La milicienne. La casserole qui se remplissait d'eau dans la pièce d'à côté. Les couettes de la milicienne. L'eau qui coulait le long de ses cheveux. Ce hurlement. Le bourdonnement interminable des circuits de la milicienne. L'eau qui tombait du ciel. Ce hurlement. Un bruit infernal. L'eau du ciel, partout. Ce hurlement.
-Hum… excusez-moi, mais… désirez-vous que je vous apporte un peu de thé ?
Kyô écarquilla les yeux, relevant promptement la tête. La jeune femme était penchée au-dessus du tas de cartons où il était niché, soulevant à bout de bras les boîtes qui lui maintenaient la nuque à l'horizontal. Ses grands yeux bruns braqués sur lui, elle lui offrait un petit sourire, d'une tendresse alarmante.
-Je … hum… je ne voudrais bien sûr pas vous déranger, mais… hum… vous savez… comme je tiens un… euh… un restaurant… ?
Y avait-il moyen d'écarquiller les yeux au point de s'en déchirer les paupières ? Ne voulant pas vérifier cette dernière interrogation, Kyô baissa la tête en fermant les yeux, avant de s'extraire brutalement des cartons.
-Merci.
C'était plus froid que prévu, ça sentait plus le « adieu » que voulu, et en même temps, ces dernières réflexions étaient tout aussi involontaires que cette froideur. Cette femme l'inquiétait, sa bizarrerie l'inquiétait et sa sollicitude également. Un genre de Kagura, il pouvait faire avec. Mais un genre de Kagura sans arrière-pensée, c'était un inconnu difficilement gérable pour Kyô. Un genre de maître, avec moins de samurai, et plus de milicienne dans la garde-robe.
Il la contourna, fit quelques pas en direction de la sortie de la remise, avant de s'arrêter net, sur fond d'hésitations vocales de la propriétaire des lieux. Une véritable scène de fait divers. S'il avait eu à affronter la milicienne dans la pièce, Kyô imaginait aisément que les dégâts auraient été moins conséquents. Absolument tout était éparpillé au sol. Certains sacs de riz avaient été éventrés par le passage de la milicienne. Seul phare dans cette scène ravagée, une vieille bouilloire rouge vif reposait sagement sur la gazinière allumée.
Kyô se passa une main sur la nuque en soupirant. Merde, elle l'avait vraiment aidé. Il se pencha et se saisit d'une poignée de casserole dans chaque main.
-Je suis vraiment désolé… pour tout le bordel que j'ai causé en venant ici.
Il se tourna pour lui faire face, casseroles en main. Le sourire naturel de la jeune femme diminua doucement mais ne s'éteignit pas. Elle se saisit des deux ustensiles qu'elle raccrocha au mur d'un mouvement expert.
-C'est moi qui aurais été bien désolée de ne pas vous être venue en aide.
Elle se pencha, soulevant une série de caisses qu'elle redressa avec une étonnante facilité.
-Vous feriez vraiment mieux de rester ici, au moins un moment. Je doute qu'elle reste dans le secteur, mais hum… je ne peux rien assurer. Désirez-vous une tasse de thé ?
Kyô hocha de la tête, d'un mouvement bref. Que pouvait-il opposer à cela ? D'autant que s'il patientait suffisamment, il n'était pas impossible que la géante finisse par rappliquer. Son absence était vraiment surprenante compte-tenu de sa nécessité quelques minutes auparavant. Cette « Tohru » la mandatait-elle uniquement pour les ventes en extérieur ? N'avait-on jamais vu une garde du corps bosser à temps partiel ? D'un autre côté, ce n'était pas non plus ce qui courait le plus les rues, surtout dans des formats pareils.
Et tandis qu'il entreprenait de défaire la catastrophe qui avait pris place en ces lieux, Kyô coula un regard vers la porte d'entrée : la jeune femme avait pris grand soin de la rabattre correctement. Soit.
-Vous hum… vous avez l'air d'avoir vécu une sacrée aventure…
Kyô tourna derechef son regard par-dessus son épaule, croisant quelques morceaux de verre fichés dans son épaule en même temps que le regard un brin interrogateur de la jeune femme. Il ouvrit la bouche, bêtement, ne sachant que répondre, avant que le sifflement rageur de la bouilloire ne vienne à sa rescousse. La jeune femme fonça dessus avec une précipitation qui frisait l'excès. Kyô fronça les sourcils, avant d'accrocher la dernière paire de spatules au mur. Dans le capharnaüm ambiant, il n'y avait bien que le tas de chiffons empilés au sol qui n'avait pas bougé d'un centimètre.
Le jeune homme s'en approcha distraitement, s'interrogeant vaguement quant à sa nature, avant d'être brusquement tiré de sa rêverie par la petite cuisinière. D'aller chercher une des tables posées contre le mur de l'entrée ? Kyô s'exécuta, tout en songeant que ce devait sans doute être la géante qui se chargeait de ce genre de corvée habituellement : la table basse était peut-être petite, mais massive. Quelle idée de ranger un engin pareil en équilibre contre le mur !
-Et voilà…
Kyô peinait à défaire son regard des feuilles qui flottaient dans la théière, paisible. La cuisinière s'était invitée à la table, se tenant bien droite sur son coussin. Sa posture contrastait terriblement avec celle de Kyô, avachi, tentant tant bien que mal de prendre une position agréable, tout en retirant méticuleusement les morceaux de verres fichés dans son bras. La douleur, c'était bien peu. La possibilité que ça empire, et de devoir faire appel à Kagura, c'en était une autre. Moins sa colocataire en apprenait sur la teneur de sa journée, meilleur c'était.
-Vous voulez que je vous aide ?
Kyô ne prit pas la peine de relever les yeux de son bras. A la place, tout naturellement, ces mots s'échappèrent de sa bouche :
-Pourquoi la milicienne t'appelle « Tohru » ?
La jeune femme ne sursauta pas. Elle n'eut pas l'air surprise, ni anxieuse. Sa respiration ne s'affola pas, ni ne ralentit, et aucune tension ne parut s'installer. Tout au plus, alors qu'il daignait enfin la regarder, une légère moue avait pris place sur ses lèvres, une expression d'un genre qu'on dédiait aux énigmes et aux charades. Rien de plus.
-Eh bien, j'imagine que c'est parce que je me nomme ainsi ?
Et cet air benêt qui reprit le dessus aussitôt. Kyô ne put retenir un léger rictus : qu'elle soit débile ou qu'elle le prenne pour un con, au moins elle avait le sens du timing. Ça ne répondait absolument pas à sa question, mais il s'en contenterait pour aujourd'hui. Néanmoins, une petite porte s'entre-ouvrit dans l'esprit de Kyô : quelque chose clochait.
-Tu as l'air d'être une habituée des miliciennes en tout cas. Comme tu as su y faire avec elle, j'en reviens pas. Jamais vu un truc pareil chez les civils.
Elle ne tiqua pas non plus à ce dernier mot que Kyô avait délibérément lâché. « Civil », il n'y avait justement que les non-civils pour user d'un mot pareil. Le terme ne passait d'ailleurs pas toujours auprès de la population : il y avait comme une note dépréciative qui s'était glissée dans la dénomination, quelque chose qui, dans la bouche des anciennes expériences, avait la saveur d'un « les gens qui n'ont rien de spécial ». « Ceux qui ne savent pas ». Kyô ne niait pas la présence de cette nuance sur sa langue.
-Hum, pas vraiment en fait, répondit simplement Tohru en passant une main derrière sa nuque, visiblement flattée. Je crois que ce qui aide beaucoup, c'est juste de ne pas avoir peur.
« Juste de ne pas avoir peur ». Rien que ça. Kyô haussa un sourcil, avant de reporter son regard sur sa tasse que la jeune femme remplissait. A mesure que le le récipient se remplissait, son esprit s'emplissait d'une colère frustrée qui finit par déborder de sa bouche.
-Ne pas avoir peur des miliciennes, c'est carrément de l'inconscience, grogna-t-il.
Tohru haussa les épaules avant de remplir sa propre tasse du liquide olivâtre et fumant.
-Disons qu'ici-bas, ne pas avoir peur facilite grandement la vie.
Elle lui adressa un grand sourire avant de le tremper dans le breuvage.
Décontenancé, Kyô reporta son regard sur le petit tas de verre ensanglanté qu'il avait formé sur la table. Elle était d'une fragilité indéniable, cette cuisto, le genre qu'il pouvait sans aucun souci briser d'un claquement de doigt. Et il n'était de loin pas le seul. Pourtant, quand son regard se posait sur lui, Kyô voyait bien qu'à chaque fois, elle ne mentait pas. Elle n'avait pas peur. Elle l'observait comme elle aurait observé une compagne, un vieillard, ou un chat errant : sans la moindre once d'inquiétude.
-Hum… vous savez… vous ne devriez pas vous en faire comme ça. Pour la cuisine. Hum… j'ai vu bien pire avec Uoh vous savez ! Elle a même brisé une table comme celle-ci, une fois !
Elle ne comprenait pas ce qui le laissait pensif. Kyô ne put réfréner l'image de la géante tabassant gaiement tout ce qui bougerait dans la petite échoppe. Aussi, d'un air entendu, se contenta-t-il de porter à ses propres lèvres la tasse fumante. Il valait peut-être mieux qu'il prenne la poudre d'escampette avant que celle-là ne revienne : le jeune homme craignait quelque peu le traitement qu'elle lui réserverait si elle apprenait qu'il avait mis en danger la cuisinière.
-Mais… euh… ne vous méprenez pas, surtout pas !
Tiens, elle commençait à s'affoler toute seule. Par-dessus sa tasse, Kyô l'observa agiter ses mains en tout sens, en proie à un doute qui lui échappait en tout point. Elle bégaya quelques tentatives d'explications, constamment avorter par son flot d'hésitation.
-Je devrais me méprendre sur quoi ? Même si tu comptais me faire payer le triple pour une tasse de thé, ça serait clairement de bonne guerre.
-Ah ! Non, ce n'est pas de ça dont je parlais ! Je…
Sa pensée demeura en suspens au bout de ses petites lèvres roses, loin de toute compréhension pour Kyô qui haussa un sourcil. Les braises qui lui faisaient office de regard scannaient la jeune femme sans parvenir à déceler la moindre mouche qui aurait bien pu l'avoir piqué.
-Si tu essaies de gagner du temps, en attendant que la géante revienne pour me foutre dehors, c'est pas nécessaire non plus. Tu peux juste me dire de partir.
La perspective de se faire sagement mettre dehors par cette montagne humaine ne le tentait vraiment pas. Mais il s'étonna de voir les grands yeux bruns s'écarquiller de surprise et se figer sur le visage de Kyô. Sans détourner le regard, la petite cuisinière entreprit de lui resservir une tasse, en prenant une forte inspiration.
-Oh non, non, pas du tout ! Vous savez, c'est toujours un plaisir d'avoir un client qui s'arrête pour boire le thé.
Derrière elle, Kyô aurait juré avoir vu le tas de linges sombres remuer, comme en signe d'approbation.
J'espère que vous avez apprécié ce chapitre ! N'hésitez pas à vous manifester dans les commentaires - le bureau des plaintes est également ouvert, eh!
