Chapitre 4 : Clair de lune

Qu'allait-on faire de son cadavre quand tout serait enfin terminé ?

A chaque goutte de sueur, le vacarme causé par le fluide qui venait s'éclater contre le carrelage froid le ramenait à cet état de fait : il n'était pas éternel. Chaque frisson faisait vrombir toute sa personne, s'insinuait dans ses chairs implacablement. Certes, son corps paraissait capable de se plier aux moindres caprices de son environnement. Mais son pouvoir se limitait à ce monde. Oh, il n'avait pas l'âge de le comprendre, et pourtant il en était déjà intimement conscient. Il était une matière périssable, qui finirait tôt ou tard par s'évaporer en inutilité.

Et alors, à ce moment-là, que ferait-on de son cadavre ?

Ça pulsait en lui, une fois de plus. Il sentait ce rythme instable. Ses membres qui vibraient à mesure que la viande se formait et se déformait. Une voix avait un jour dit de lui qu'il était « passionnant ». Il les passionnait. Lui peinait à concevoir comment l'on pouvait paraître intéressant en se contentant de souffrir autant.

A bien y réfléchir, il savait qu'il ne comprenait pas grand-chose. Pourquoi était-il là, pourquoi était-il, qui était-il, qu'était-il ? Pourquoi avait-il fallu qu'il ressente, alors que cet aspect de sa personne ne les intéressait pas ? Pourquoi sentait-il qu'il se remplissait de choses, d'idées, d'appréciations, alors que celles-ci ne lui succèderaient pas ? Cela faisait-il parti du processus ?

Était-il nécessaire qu'il leur ressemble un peu pour qu'ils le maintiennent en vie ? Ou était-ce parce qu'il leur ressemblait qu'ils semblaient trouver tant d'intérêt à le voir trembler de douleur ?

Comment diable avait-il fait, un jour, pour commencer à penser dans un endroit pareil ?

Il oubliait avec le temps, pourquoi cette question lui avait la première fois traverser l'esprit. Il oubliait presque autant qu'il réfléchissait. Il oubliait énormément.

Sa chair se déchirait avec son esprit.

Les murs tanguaient autour de lui. Les formes se mélangeaient comme les voix, floues, lointaines, puis tout à coup assourdissantes de proximité. Il ne pouvait pas bouger, et à quoi bon ? Les images se déplaçaient pour lui. Le monde tournait autour de lui, et à sa place.

La saveur amère de la maladie et la texture ferreuse du sang lui tapissaient la bouche. Un jour, il finirait par s'effondrer, et ne devenir que cette sensation. Il serait alors le parfum de mort qui les envahiraient tous, tôt ou tard. Il se mêlerait à eux, à ces oiseaux de mauvais augures, ceux qui n'ont eu de cesse que de se pencher sur sa carcasse pour en trifouiller les chairs.

Il était trop las pour lutter ou être en colère. On le médicamentait bien trop pour qu'il ne puisse incuber autre-part que dans un réservoir de haine pure, aussi blanche que les carreaux.

Le monde vrombissait-il au rythme de sa métamorphose ou de la rage qui le maintenait à flot ?

Lorsque le silence se mit à retentir, il n'était déjà plus certain exactement de ce qu'il ressentait. Tout flottait dans le hasard des impressions. Avait-il toujours été accroché ici, ou n'avait-il pas le souvenir d'avoir vagabondé sereinement, quelque part, ailleurs, dans un autre temps ?

Il ouvrit les yeux. Il n'y avait plus personne depuis des heures, ce qui n'empêchait pas une lumière crue de l'inonder de son implacable blancheur. Le flou gaussien demeurait la norme dans le périmètre de son regard. Une douleur sourde intimait à ses paupières de se refermer, un ordre repris en cœur par quelque chose logé dans ses tripes. Il mit longtemps avant d'arriver à discerner cette ombre orangeâtre qui se rapprochait de lui, grossissant doucement.

Et quand enfin son regard parvint à faire le point, et que l'incongruité de la lumière qui l'entourait lui revint au visage comme une évidence, alors l'ombre orange s'ouvrit en une bouche béante, un puits sans fond, qui hurlait, à s'en arracher les mâchoires. Ses narines, sorties de leur léthargie, repérèrent alors aussitôt l'odeur du sang. De beaucoup de sang.

Un hurlement lui transperçait la bouche. C'était plus fort que lui, et pire, plus fort que tous ces réflexes préprogrammés dans sa moelle épinière. Sa tête ne retenait rien, elle n'était plus qu'un ballon perméable à l'air. Il hurlait à s'en disloquer la mâchoire, à s'en arracher la glotte, à s'en déchirer les poumons. Il hurlait à s'en faire exploser le crâne.

Depuis combien de temps ? Depuis des siècles, ou depuis quelques secondes. Peut-être même hurlait-il en continu depuis toujours, mais ne l'avait-il jamais remarqué ? Peu en importait : ce qui lui avait permis d'en prendre conscience, c'était le bruit produit par une arrivée fracassante dans la pièce.

Son corps se mit à remuer, involontairement. La force physique qui avait pénétrée dans son territoire le secouait comme un prunier, avec vigueur, ne lésinant pas sur les moyens pour le réveiller, mais rien n'y faisait. Il ne contrôlait rien : sa bouche ne s'arrêtait que pour inspirer le petit rien d'air nécessaire à maintenir le hurlement en vie. Ses bras et ses jambes se refusaient à bouger, quand bien même il aurait rêvé pouvoir joindre à nouveau ses lèvres entre elles à la force de ses phalanges. Son corps se contentait de se laisser balloter sur le futon.

Ce fut une baffe fracassante, le genre de mornifle qu'il ne se souvenait pas s'être déjà pris en pleine face, qui le ramena sur les berges de la réalité, et lui rendit l'usage de son corps.

Kyô releva le buste aussitôt, d'un bloc, et ouvrit enfin les paupières. La semi-obscurité faisait tanguer les ombres autour de lui, tandis que sa rétine semblait nécessiter un temps d'adaptation plus long que la normale pour appréhender la réalité. Le choc lui avait coupé le souffle, et haletant, il tentait tant bien que mal de discerner cette réalité toute grisâtre qui l'entourait. Une énorme tête bovine, au regard tendre perdu au milieu d'une longue fourrure, lui faisait face et semblait attendre patiemment qu'il reprenne pied.

Kyô laissa son regard remonter le long de la corne de l'animal, traverser un jardin de fleurs d'encre, avant d'enfin parvenir à atteindre une mâchoire dure et un regard de pluie teinté de nuages.

A côté de lui, à quelques raisonnables mètres, un Hatsuharu torse nu l'observait calmement, tout en se massant nonchalamment la main droite.

-Bordel, désolé vieux, mais j'avais pas vraiment le choix. T'empêchais Rin de dormir.

Kyô porta la main à sa tempe. La gifle assénée par ce gros tas de muscles lui avait fait claquer la mâchoire du bas. Une impression vaseuse remonta d'entre ses entrailles, comme le contre-coup de ce cri qu'il avait littéralement vomi oralement pour toute la maisonnée. Voilà qui au moins rendait la monnaie de sa pièce à Rin.

Haru laissa un silence gênant s'installer. Avec une intense concentration, il semblait décider à remettre en place le moindre de ses tendons, à quelques mètres du futon de Kyô. Enfin, les notes graves de sa voix glissèrent, sur un ton neutre :

-J'imagine que tu veux pas en parler ?

Kyô ne se priva pas de dévisager Haru, qui arborait la même mine fatiguée que l'énorme tête de vache qui trônait sur son pectoral droit. Il peina à réprimer la frustration qui était en train de bourgeonner dans sa propre poitrine : à en juger par la lueur laiteuse présente dans son regard, l'autre punk balançait entre une véritable inquiétude et l'indécrottable bienveillance fournie d'office sur le modèle d'origine. Ce qui, bien entendu, renvoyait à Kyô, comme un miroir, le reflet de sa propre impuissance.

Mais la fureur ne put éclore réellement que quand ses rubis de pupilles détaillèrent, en retrait d'Haru, la petite silhouette d'une jeune femme vêtue d'un t-shirt à la fois trop ample pour elle et trop étriqué pour ses longues jambes. Kagura se tenait là, arborant la mine basse de toute fautive qui se respecte.

-Tu imagines très bien, siffla entre ses dents Kyô.

Qu'est-ce qu'elle foutait là ? Depuis quand était-elle là ? A tous les coups, c'était elle, la grande samaritaine absolue, qui était réellement à l'origine de l'arrivée d'Haru. Kyô serra la mâchoire. Il détestait quand elle faisait ça. Il détestait quand elle venait le voir barboter dans sa propre incapacité, manquer de se noyer dans ses propres faiblesses. Mais pire que tout, il haïssait ce regard qu'elle adressait à ses propres pieds, ce simple refus de prendre en considération l'individu qu'elle était pourtant venue voir, comme si seule son impuissance comptait, en dépit de sa propre existence. Il détestait ce voile de culpabilité dont elle se drapait avec superbe, en détournant le regard de sa personne.

En un sens, oui, tout ceci était bien de sa faute à elle. Mais il ne pouvait plus supporter qu'elle le lui rappelle à chaque occasion.

Un soupir s'échappa de la bouche d'Haru, qui se releva lentement avant d'articuler de sa voix profonde, quoique placide :

-Alors évite simplement de réveiller à nouveau Rin, s'il te plaît. Elle non plus, elle n'a pas un sommeil facile.

Et il disparut dans l'entrebâillement de la porte, sans adresser la moindre parole ou le moindre regard à Kagura.

Cette dernière n'eut pas la sagesse de comprendre qu'elle gagnait à s'éloigner d'ici, en compagnie de l'autre peinture vivante. Au contraire, elle préféra pénétrer doucement le cagibi qui servait de chambre à Kyô, avec une impudence folle qui narguait le jeune homme. Un mur de tension ne tarda pas à s'élever tout autour de ce dernier, comme une citadelle d'émotion négative qui s'afférait à le maintenir loin du monde.

-Je m'inquiét…

-Recule, grogna Kyô, en relevant derechef la tête dans sa direction.

-Je m'inquiétais, reprit posément Kagura, en s'approchant davantage.

Sa respiration s'accéléra à mesure que son territoire se faisait profaner par le passage de la jeune femme, bien décidée à s'accroupir à son côté.

-Bien. Tu constates que je suis encore vivant. Tu veux bien dégager maintenant ?

-ON PEUT SAVOIR POUR QUI TU TE PRENDS ?

Ça avait éclaté en une nanosecondes. Les pupilles de Kyô se rétrécirent à mesure que la colère montait le long de ses veines. Le mode furie de Kagura était amorcé, et si en d'autres circonstances il eut été préférable de l'esquiver, l'état second dans lequel son esprit flottait encore l'invitait à foncer droit dans le gouffre de la querelle.

-Pour qui JE me prends ? Mais pour personne ! Et toi ? C'est quoi ton grade pour venir m'emmerder quand je te demande de me foutre la paix ?

-Mais je m'inquiète pour toi, moi ! Ce que tu peux être insensible bon sang !

Et sur ses mots, elle entreprit de l'étrangler en l'enlaçant, ou l'inverse, difficile de juger exactement. Kyô n'eut aucun mal à la repousser, hors de lui. Ce n'était pas la première fois qu'il était la proie de cauchemars, et ce ne serait très certainement la dernière. Mais s'il était une constante, c'était bien le fait que la moindre présence l'exaspérait au sortir des limbes du passé. Le maître lui-même ne lui avait jamais imposé une telle présence, et Kagura croyait que la sienne finirait par être reçue aimablement ?

C'était déjà un effort surhumain qu'elle lui imposait en venant titiller ses envies de meurtres, et il était censé dire « merci, reste, viens me rendre la tâche encore plus difficile » ? C'était à croire qu'elle aimait toujours le ramener à une existence douloureuse.

Kagura atterrit brutalement contre le plancher, l'air dévastée. Les paupières du rouquin se plissèrent : avait-il vraiment envie de la buter, là, froidement ? Non, bien sûr, il n'avait pas exactement envie de la tuer. Mais quelque chose flottait dans ses mains, et les remplissait d'une soif : celle de briser quelque chose, bois, chair, porcelaine, peu lui importait. Hagard, il porta son regard sur ses paumes, qui lui réclamaient un peu de massacre à grand coup de spasmes, leur langage à elles, bien trop banal pour être décryptable par autrui.

-CA VA PAS LA TÊTE ?! TU M'AS FAIT MAL TU SAIS ? QU'EST-CE QUI NE TOURNE PAS ROND CHEZ TOI ?

Ce furent ensuite ses dents qui se mirent à claquer, dans un désir féroce de mordre. Les griffes et les dents, toujours en premier, bien évidemment. La colère de Kagura fusait en plaintes énervées, quoique à distance raisonnable de sa personne cette fois-ci. Les mots se brouillèrent pour ne devenir que le bruit blanc du sang lui battant aux tempes. Ses crocs entamèrent la chair de sa propre joue, laissant se répandre un goût ferreux dans sa bouche, tandis que ses muscles se tendaient. Ce n'étaient plus des spasmes qui saisissaient ses mains, mais de véritables tremblements, en bonne et due forme. Ses narines s'emplissaient du parfum de sa propre sueur, de celle de Kagura, de l'odeur de renfermé de la pièce : 30 secondes, c'était le temps qu'il jugeait suffisant pour l'amocher de telle sorte qu'elle la ferme.

Ses jambes s'étaient déjà préparées à bondir, quand la tanière se mit à vrombir comme jamais du rugissement sépulcral de Rin :

-VOS GUEULES. BORDEL.

Cet équivalent de mise en garde eut l'effet d'une claque, couplée à un seau d'eau glaciale en plein faciès. Kagura se tut aussitôt, plongeant la pièce dans un lourd silence. Les paumes de Kyô se stabilisèrent dans les airs, tandis que ses yeux s'écarquillèrent, comme surpris par sa propre présence dans sa chambre. Kagura plaqua de son côté les deux mains sur sa bouche, prenant visiblement conscience de la posture menaçante que Kyô avait amorcée.

-Eh bien…

Kyô se releva et tourna un regard vide en direction d'une Kagura qui recula aussitôt ses jambes contre elle, visiblement effrayée par le caractère inopiné de son calme.

-… on va arrêter les frais là, Kagura. Trouve-toi quelqu'un d'autres pour t'aider à sortir. Moi, j'ai ma dose.

La jeune femme demeura muette, recroquevillée au sol. Kyô aurait bien pu la gifler qu'elle n'en aurait pas moins été sidérée. Elle ne tourna pas même la tête pour le suivre des yeux lorsqu'il passa la porte. Ce ne fut que lorsqu'il se faufila hors de la tanière qu'enfin il l'entendit : cette note brisée du sanglot, accompagnée des trémolos de la misère.

C'était injuste de sa part et Kyô le savait. Abandonner Kagura ainsi, c'était tout simplement l'acte le plus ingrat qu'il avait décidé d'entreprendre dans sa petite vie de créature égoïste. Kagura l'avait plus qu'aider lors de la disparition de son maître. Et si la promesse de la faire sortir avec lui était bien une friandise qu'il lui avait fait miroiter, Kagura avait fait bien plus que ce que le contrat impliquait. Elle n'avait pas laissé le temps au trou béant de prendre forme dans sa poitrine et son crâne de jeune homme abandonné, qu'elle l'avait aussitôt rempli avec la certitude de retrouver le maître, dehors.

Pour le moment, il avançait, fiévreux, éclairé par l'immense panneau lumineux dans le ciel. Son corps le faisait avancer, éloignant naturellement sa tête de ce fichu coin de malheur. Demain, plus tard ou encore après, il savait qu'il finirait par reprendre le flot de ses pensées, et qu'alors, il réaliserait à quel point son choix avait tenu de la connerie. Il se haïrait bien sûr, car il s'agissait là, plus que d'un sport, d'une véritable passion chez Kyô. Mais pour le moment, il avait l'esprit aussi peu clair que les brumes qui flottaient parmi les rues de la Grande Fête.

Kagura l'avait gonflé. Rin lui filait la gerbe. Haru l'exaspérait. Yuki lui cassait royalement les burnes. Et Akito trônait aux abonnés absents. Ce petit monde avait beau l'avoir aidé de près ou de loin, là, tout de suite, il ne voulait plus jamais avoir affaire à eux.

Cette nuit, il trouverait un moyen de se barrer de ce trou à rats. Demain, le maître serait à ses côtés, lui prodiguant les sages paroles que sa caboche ne savait pas produire. Il releva la tête. 244 jours, 15 heures, 24 minutes, 56 secondes. 55. 54. Kyô laissait les secondes défiler sous ses yeux, sans cesser d'avancer. Le seul seigneur en ses lieux s'appelait « Temps » et bien rares étaient ceux qui se soustrayaient à son joug.

-C'est une nuit magnifique pour se promener, n'est-ce pas ?

Kyô se figea, le nez toujours levé. Comme toujours, il ne l'avait pas entendu s'approcher de lui, mais il aurait reconnu entre mille cette voix fluette de garçonnet.

-Tu n'as pas passé l'âge pour les promenades nocturnes, vieillard ?

S'il ne le vit pas, il ressentit le sourire qui se mit à éclore dans la voix du jeune garçon.

-Il n'y a vraiment que toi pour avoir ce genre d'inquiétude à mon sujet. Je t'en remercie.

Kyô baissa enfin le regard devant lui. Enveloppé de brume et d'une blouse d'écolier, Momiji se tenait devant lui, souriant de toutes ses dents. Il avait, comme à chaque fois que Kyô le croisait, le regard plissé par la joie enfantine, ou les rides de la sagesse, c'est selon. Le rouquin ne se gêna pas pour le détailler longuement de son regard ardent : s'il y avait quelqu'un qui ne craignait pas la brûlure de son regard, c'était bien Momiji.

-Tu as vraiment une mine épouvantable, Kyô. Tu devrais te ménager un peu.

Ses iris couleur miel brillaient dans la nuit : la lumière du panneau lumineux y créait deux petites lunes, parfaites, d'une douceur opaline à la limite du surnaturel. Momiji posa une main compatissante sur son épaule, le tout enrobé d'un air paternaliste jurant terriblement avec la nécessité qui était la sienne de se tenir sur la pointe des pieds pour l'atteindre. Les astres de son regard engloutirent Kyô qui les observa en silence, incapable de ramener le flot de sa pensée à autre chose qu'un vide serein.

Croiser Momiji avait toujours quelque chose de rassurant.

-Si je puis me permettre, à ta place, j'irais boire une bonne tasse de thé. D'ailleurs, en te regardant de plus près, je ne peux que te conseiller d'opter pour une théière entière, directement.

Momiji s'éloigna doucement. Le flot de pensées remonta lentement le long de ses synapses. Kyô adressa un sourire en coin au garçonnet.

-Dis tout de suite que j'ai une sale gueule.

Momiji croisa les bras sur sa poitrine, laissant son rire lui soulever le menton.

-Disons que tu as l'air si fatigué que je t'ai repéré de loin. Peut-être souhaites-tu que je te conseille une adresse ?

Momiji lui décocha un dernier sourire avant de tourner les talons et de disparaître dans la brume, connaissant pertinemment la réponse de Kyô. Ce dernier le regarda simplement s'éloigner, à mesure que la saveur amère de son réveil venait se glisser dans les espaces laissés vacants par la présence du blondinet. Enfin, quand il n'y eut plus de traces d'un quelconque éclat doré au loin, Kyô laissa son regard trainer sur l'horizon de bâtiments, avant de reprendre sa route sans destination.

Chacune de ses rencontres avec Momiji était une expérience des plus apaisantes. Sans doute car, plus il y songeait, et plus Momiji lui apparaissait être un genre de créature tout aussi monstrueuse et terrifiante que lui. Peut-être même bien plus.

Ce n'était en tout cas pas le Temps qui le contredisait.

Tout en serrant les poings, Kyô reprit son avancé hasardeuse. Peut-être que Momiji avait entendu leur dispute ? Il accéléra le pas. D'y songer, il sentait un pincement au cœur le saisir. Il avait fait peur à Kagura. Là où l'amertume n'avait pas encore eu le temps de se couler, s'immisçaient déjà les graines de la culpabilité. Kagura n'avait jamais peur de lui – c'était du moins hautement improbable compte-tenu de sa tendance à lui coller aux basques. Mais les yeux qu'elle avait tournés vers lui à son départ, le regard de cette petite chose repliée, n'avaient hurlé qu'une seule chose : « Cette fois, j'ai compris ».

Kyô accéléra encore. Ce n'était pas faute d'avoir cherché à lui signifier ce qu'il était réellement. Ce n'était même pas comme si elle ne l'avait pas vu. Mais Kagura n'avait pas compris. Elle avait cru être en mesure de dissocier être et paraître. Elle s'était bêtement bercée d'une illusion de supériorité. Il se mordit violemment la lèvre inférieure. Il haïssait ceux qui croyait le maîtriser. Mais le cas de Kagura était particulier. En un sens, elle avait gagné sur tant de règles de ce monde, sur tant de choses, y compris à son propre sujet, que Kyô ne pouvait pas la blâmer de s'être crue capable de maîtriser l'existence improbable qui était la sienne.

Ça flottait dans son crâne.

Il ralentit, laissant ses pieds trainer délibérément au sol, usant la semelle de ses pompes contre le bitume comme pour râcler le surplus de dégoût que lui inspirait cette situation. Sur ce point, rien à redire à Momiji : il était moralement claqué.

Mais merde, ce n'était pas de sa faute si Kagura avait joué à l'apprenti-sorcier. Merde. Il n'était pas sa chose. Il n'avait rien demandé, et de ce fait, il ne lui devait rien. Sans cesser d'avancer, il laissa s'effriter ses phalanges contre un mur, en rythme, pour le plaisir de sentir la douleur envahir ses mains. Culpabilité et colère formaient un cocktail très commun, dont il savait qu'il ne devait pas s'enivrer.

Il reprit pleinement conscience de son environnement. Devant lui se dressait fièrement la Serre. Au-dessus, le ciel avait cette couleur bleu grisâtre délavé, et rosissait pâlement, comme une lessive particulièrement foireuse. La Serre n'étant pas très éloignée de la tanière, sans doute avait-il dû tourner en rond pendant des heures, à recycler ses pensées. Ou alors Momiji s'était laissé aller à le plonger longtemps dans le non-temps. A voir.

Kyô se passa une main derrière la nuque. Il aurait donné beaucoup pour n'importe lequel des fauteuils en cuir de Face de Rat. Rien que d'imaginer la moelleux improbable de ces sièges, il avait l'impression de sentir ses jambes devenir toute cotonneuses. Retenant un soupir de frustration, il laissa son regard s'attarder sur cette fameuse fenêtre illuminée. Quand on parle du loup… le bureau de sa majesté des vermines était illuminé. Devant le voile de la lumière se découpait par instant plusieurs silhouettes sombres, tantôt agitées, tantôt maintenues en une position statique qui empestait le manque d'aisance. Kyô plissa les yeux, tentant de discerner tant bien que mal qui pouvait bien être les hôtes extrêmement matinaux de Yuki… avant d'aussitôt se laisser tomber au sol.

Haru était en train de longer l'aile ouest de la Serre.

Sa tête se fit marmite bouillonnant de pensées, relevant tantôt d'une viscosité désagréable, tantôt de la limpidité de l'urgence. Il y avait bien sûr le souvenir très récent d'un Haru lui démolissant la mâchoire, ce regard bovin qui s'approchait le plus de ce que l'on pouvait qualifier d'inquiétude. Et puis, se chevauchaient d'autres images. Des crises de colère, un regard d'une noirceur d'outre-tombe, une voix acide réclamant vengeance et les coups. Les mandales par milliers, sans avarice, le plaisir d'offrir les bleus et de s'acharner. Les appels à l'anarchie, toujours plus forts. Même en les observant à travers le prisme délicat de sa mémoire, Kyô ne pouvait qu'être persuadé que ce n'était en réalité pas tant la violence physique qui aurait pu les faire taire, qu'un bon vieil exorcisme.

Replié sur lui-même, Kyô recula doucement. Oh certes, il ferait sans doute avancer la science en étudiant quelle facette de la colère du grand Hatsuharu sa présence réveillerait. Car il était évident que le jeune homme, pétri de sa gentillesse simplette, n'apprécierait guère l'abandon de Kagura – doublé de la gêne causée auprès de Rin. Mais Kyô avait d'autres chats à fouetter que de devoir gérer un fou enragé.

Il soupira doucement en voyant Haru s'arrêter pour fixer quelque chose en l'air. Il fallait avouer que ce n'était pas tout. Intérieurement, Kyô souhaitait davantage croiser la haine de Haru que de devoir se confronter au punk dans son état normal. La simple perspective d'affronter la pâleur de ses pupilles lui donnait des frissons. C'était donc ça, l'effet que lui-même faisait au reste de la Grande Fête ?

Haru ne bougeait pas. L'avait-il repéré ? Incertain, Kyô fronçait les sourcils tout en l'observant. Ce type avait tout de même un chic fou pour faire exactement l'inverse de ce que l'on attendait de lui, consciemment ou non. Tout en laissant ses dents s'entrechoquer d'agacement, une toute petite parcelle de Kyô, logé dans les tréfonds du lointain, lui susurrait à l'oreille que cela ne faisait pas une journée que cela s'était passé. Il y avait peut-être moyen de s'excuser, de s'arranger… Le claquement de ses dents se fit plus franc, comme pour faire disparaître la voix de la raison. Quelque chose d'un brin plus chaotique était désormais aux commandes : quelque chose de suffisamment irraisonné pour culpabiliser et s'inquiéter, et d'assez irraisonnable pour lutter contre toute réparation se présentant à lui.

Haru finit par baisser la tête, et tracer sa route. Las, Kyô se laissa pleinement choir entre deux cartons. Enfin ! C'était pas trop tôt ! Avec délice, il déplia ses muscles, étirant bras et jambes du haut de son trône de papier. Il ignorait ce qui le retenait de se lover au sol ici-même, et de laisser Morphée l'entourer de sa bienveillance : sans doute un peu la crainte de rêver à nouveau, et la perspective de se faire à nouveau réveiller par Haru. Cela ne lui interdisait toutefois pas de se reposer quelques minutes ici, avant de se trouver un nouveau coin où crécher. En accord avec lui-même, Kyô accompagna un dernier étirement rédempteur, en levant à son tour le visage vers le ciel.

-Bonjour. Auriez-vous, par hasard, besoin que je vous cache à nouveau ?