Chapitre 5 : Lune de sang
-Auriez-vous, par hasard, besoin que je vous cache à nouveau ?
Il cligna des yeux quelques secondes, hébété. Juste au-dessus de lui se tenait une paire de mirettes brunes qui l'observait avec une candide curiosité, et agrémentant ce regard, un sourire d'une douceur désarmante. Kyô demeura muet de stupéfaction, gobant les mouches, tandis que ses neurones se chargeaient tranquillement, sans trop se presser, de fouiller dans ses archives internes. Ce fut dans un classeur rosâtre, répondant à l'étiquette « Riz », au sein de la section « Souvenir olfactif » que l'identité de cette personne se révéla enfin.
Un silence vint s'écraser sur les épaules de Kyô, alors que la jeune femme n'esquissait pas le moindre mouvement, attendant, patiente et immobile, une réponse. Mal à l'aise, il se contenta de répondre de but en blanc, sans parvenir à quitter des yeux le visage de la petite cuistot :
-Ça dépend. On m'a conseillé du thé. Y'a moyen que tu m'en serves de nouveau ?
La petite vendeuse de riz haussa les sourcils, puis pouffa doucement en faisant, dans son hilarité, rebondir les sacs de riz qu'elle portait sur l'épaule. Enfin, reprenant ses esprits, elle tendit en sa direction son unique main libre, incapable de dissimuler la joie qui inondait désormais les traits de son visage.
-Bien sûr !... J'imagine que je peux prendre cela pour un oui ?
Qu'est-ce qu'elle foutait là, à une heure pareille, avec ses sacs de riz sur l'épaule ? Ignorant la main tendue devant lui, Kyô se redressa, surplombant désormais la jeune femme d'une bonne tête au moins. D'un geste un peu brusque, il se saisit des sacs de toile de la jeune femme pour les poser sur sa propre épaule, avec un brin de regret : comment diable pouvait bien faire un aussi minuscule bout de femme pour se trimballer de telles charges sur le dos ? Tohru le remercia suffisamment pour le convaincre qu'elle avait au moins conscience de leurs poids.
Suivre cette jeune femme s'avéra une tâche des plus reposantes, en dépit de ce fardeau de riz. Il suffisait à Kyô de lui emboîter le pas : ne pas avoir à réfléchir quant à la route à prendre, ne pas avoir à songer aux conditions pour atteindre la destination, mais juste avancer, simplement, religieusement, pouvait-on faire plus simple ? Son existence aurait dû se limiter à ça. Avancer tranquillement sur une route sans embûche.
A écouter les propos de la jeune femme, portant principalement sur les prévisions d'une journée radieuse à venir, il fallait croire que certains avançaient déjà naturellement sur un chemin de tranquillité. Kyô adressa un sourire tordu en direction du sol tout en cherchant ce qu'il avait de plus poli en matière de réponse. En voilà au moins une qui avait dû dormir sur ses deux oreilles.
La désolation qui les accueillit dans la petite échoppe de la jeune femme ne tarda pas à le contredire. Kyô en eut un haut-le-cœur, en se rappelant avoir participé au rangement très récemment. Or, le bordel qui s'étalait sous leurs yeux était sans commune mesure : à côté de ça, la venue de la milicienne ne représentait qu'un peu de poussière sur le comptoir.
Le restaurant était jonché de civils affalés, la plupart dormant en travers des tables, ou les uns sur les autres. Certains coussins avaient été troqués contre des repose-tête un tantinet plus exotiques, tels que des plateaux, casseroles, pots ou ce qui s'apparentait au cadavre profané d'une boulette de riz. Seuls au centre de la pièce demeuraient assis la géante et une poignée de civils, occupés à deviser au-dessus de ce qui s'apparentait à une carte, en tanguant dangereusement les uns en direction de la tête des autres.
Les effluves d'alcool qui stagnaient dans la pièce lui anesthésièrent immédiatement les narines.
La géante leva la tête en direction de la cuistot, troquant un début de salutation guillerette contre un regard noir qu'elle destina à Kyô dès l'instant où elle l'eut repéré. Aussitôt, elle balbutia hasardeusement le nom de la jeune femme, avant que celle-ci ne la coupe avec tranquillité :
-Ce monsieur est mon invité, Uoh. Mais continuez seulement ! Ne prêtez pas trop attention à nous.
Uoh demeura un instant interdite, toisant Kyô du même air de méfiance que celui qu'on accorde en général aux catastrophes naturelles ou aux nuisibles. Enfin, elle grogna quelque chose qui sonna comme « Saki et moi, on se chargera du ménage… », avant de reprendre ses échanges avec la joyeuse troupe alcoolisée.
Kyô coula un regard inquiet en direction de la jeune femme qui venait d'extraire sa bouilloire qui demeurait jusqu'alors fichée sous le crâne d'un client. Il était évident que la confiance accordée par la garde du corps ne lui était pas destiné, aussi lui parut-elle disproportionnée. Qui d'un minimum sensé laisserait une petite femme aussi menue avec un monstre de son genre ?
Un peu déconcerté, Kyô finit par suivre la jeune femme à l'étage de l'échoppe, un plateau de thé à la main, en tentant de se rappeler si Tohru était un nom connu parmi les femmes proposant d'autres genres de services dans la Grande Fête que la concoction de boulettes de riz.
-Installez-vous à votre aise. Je me suis dit que cet endroit serait sans doute plus agréable. J'aurais vraiment été embêtée si vous vous étiez senti obligé de m'aider à ranger le bazar en bas.
Kyô ne put s'empêcher de souffler du nez tout en prenant place autour de la table encombrée de paperasse qui trônait au centre de la pièce. Elle l'avait conduit dans une sorte de salle de repos, le genre d'endroit qui avait des airs de famille avec le salon de Rin, mais qui présentait un taux de paperasse entassé beaucoup trop élevé pour bénéficier du même statut.
-Qu'est-ce qui te fait dire que j'aurais voulu t'aider ?
-Vous avez l'air de quelqu'un de très gentil.
Réponse du tac au tac, d'une franchise à toute épreuve, même pour une commerçante. Kyô ne put réfreiner le sentiment de malaise qui pointait dans sa poitrine tandis que la jeune femme s'affairait à libérer un peu de place pour installer sa théière sur la table. Le problème, ce n'était même pas qu'il avait le sentiment de ne pas mériter un tel compliment, mais qu'il ne parvenait pas à concevoir comment on pouvait balancer de telles affirmations et malgré tout survivre en ces lieux.
Et alors qu'il observait la jeune femme disposer quelques victuailles sur la table, Kyô sentit grandir en lui à nouveau ce léger sentiment de méfiance. Est-ce que cette jeune femme cachait son jeu ? Est-ce qu'en réalité elle ne représentait pas une source de puissance autrement plus conséquente que la géante ? Sa suspicion se prit bien entendu un grand coup dans la face à l'instant où la jeune femme agita la main après s'être bêtement brûlée avec la théière bouillante. Il n'en demeura pas moins que le sentiment avait pris place, quelque part dans le crâne du rouquin.
-C'est une sacrée affaire que tu as l'air de tenir, glissa Kyô en songeant à la masse humaine qui végétait dans un nuage de ronflements au rez-de-chaussée. La perspective d'avoir de quoi manger et un toit sur la tête pour la matinée le rendait poli.
Tohru opina du chef, visiblement ravie par la remarque. Elle se lança alors dans une logorrhée joyeuse concernant l'échoppe qu'elle tenait, mélangeant pêlemêle quelques anecdotes quant à ses débuts derrière une gazinière, les meilleurs coins où récolter les sacs de riz abandonnés par les miliciennes, les clients particulièrement « amusants » (que Kyô aurait sans doute plutôt qualifié de « royalement dérangés ») et quelques faits d'armes de la géante.
Ah la géante… Kyô ricanait intérieurement. C'est qu'avec toutes ces émotions, il aurait presque fini par oublier l'une des nouvelles missions qu'il s'était attribué !
-Ah ça… c'est sûr qu'avec un sabre pareil au dos, elle doit pas rater une occasion pour se marrave.
Tohru opina du chef, visiblement séduite par l'intérêt que son « hôte » destinait à la géante. Malheureusement pour lui, si la jeune femme n'était pas avare en anecdotes de traques aux mauvais payeurs, et autres dézingages de petites frappes, elle se fit tout de suite plus muette quand Kyô tenta de la cuisiner plus précisément sur le sabre de la dénommée Uoh. Une moue incertaine finit tout de même par fleurir sur son délicat visage, avant que la jeune femme ne conclue le sujet d'un « Elle n'avait pas de sabre quand je l'ai rencontré. ». Une réponse assez vaseuse, qui laissait entendre à Kyô que le terrain était encore trop glissant pour le moment. Ce qui ne l'empêcha pas de se promettre en une petite note mentale de retenter sa chance une prochaine fois.
-Et sinon… vous ne vous faites jamais voler ? interrogea distraitement Kyô en mâchant un mochi, tout en songeant à l'amas de cartons et de sacs de riz dans la réserve, quelque part en dessous d'eux.
Cet endroit était une véritable mine de bouffe, et il était certain qu'il n'était pas le premier à le remarquer. Or, il fallait admettre et que si l'argent ne constituait plus la seule monnaie depuis longtemps dans la Grande Fête, le vol constituait encore la méthode la plus directe pour se fournir en biens.
-Oh… hum, rarement. Je pense que je mentirais si je disais que ce n'est jamais arrivé, mais… Je dois avouer que c'est plutôt rare. De la nourriture cuisinée, ça oui, peut-être. Mais sinon, il me semble que non.
Kyô haussa un sourcil interrogatif, en laissant sa joue s'enfoncer contre son poing refermé.
-Je crois que de moins en moins de personnes sauraient quoi en faire. J'ai l'impression que les gens perdent ce genre de connaissances. Savoir comment on fait pour cuire du riz, préparer quelque chose de simple… Cuisinier m'a tout l'air d'être un métier d'avenir, ici-bas !
Sur ce point, Kyô ne pouvait la contredire, dans la mesure où remontait le long de sa langue l'impression désagréable de vieux carton humide que lui évoquait la nourriture. Et pourtant, il songea à toutes ces fois où cette pâte infâme lui avait été proposée par des échoppes du même style que celle au rez-de-chaussée.
-Sauf que toi, ce que tu fais, c'est vraiment bon. J'ai pas souvenir d'avoir avalé un truc pareil depuis… je sais plus. Le début du bouclement ?
Kyô appuya son propos en soulevant un mochi d'un geste éloquent. En face de lui, le visage de Tohru concurrençait doucement sa tunique fuchsia. Le rouquin sentit ses propres joues chauffer en songeant à quel point cela la rendait mignonne. Par pudeur et certainement pas dans l'idée de camoufler son propre fard, il détourna les yeux.
-Si la bonne bouffe, c'est ce qui nous reste du monde d'avant… hm… eh bien, faut avouer que tu es une des rares à ne pas avoir oublié ce monde-là. Donc… Pourquoi toi, t'es encore capable de ça ?
Ce disant, Kyô planta ses braises dans le regard noisette de la jeune femme. Il ignorait quelle mouche le piquait, néanmoins la bestiole lui paraissait de bon conseil. Il y avait une bizarrerie qui le perturbait de la part de cette petite cuistot, quelque chose qui déplaçait l'intérêt porté pour le sabre de la géante.
Tohru agita ses doigts contre son léger menton, cherchant une réponse dans le plafond, avec un léger sourire, absolument insensible à son regard ardent. Avant de lâcher, sur un air benêt, « Aucune idée. » et de sourire d'un air simplet. Forcément. Cette fille aimait frustrer sa curiosité. Soit.
Kyô se contenta simplement de hocher légèrement cette tête qu'il tenait reposer contre sa main, comme si le propos de la jeune femme avait particulièrement nourri la conversation. Peut-être finit-elle par prendre conscience de ce manque, car celle-ci ne tarda pas à ajouter, d'un air sérieux qui jurait terriblement avec sa précédente attitude :
-Je crois que cuisiner fait partie de ce qui constitue notre humanité. Et qu'il est important de maintenir cette humanité à flot.
Dès lors, un silence pesant s'installa, silence durant lequel Kyô se contenta de mâchonner les victuailles, affamé par la fatigue, tandis que Tohru observait le vide d'un air enchanté. Elle était vraiment bizarre, cette fille, c'était certain. Il coula un regard dans sa direction. Mignonne, oui. Mais bizarre.
Qu'est-ce qu'une civile venait lui parler d'humanité ? Kyô n'était pas assez con pour croire qu'il y ait en ville encore des gens pour ignorer sa nature d'expérience. Mais rien ne prouvait que la jeune femme ne le fût pas elle-même suffisamment pour demeurer incapable de déceler sa vraie nature. Ou alors…
Il la sous-estimait, très certainement. Le monde entier devait sous-estimer cette fille, avec sa dégaine improbable et ses réactions capables de concurrencer la bizarrerie des miliciennes.
Et donc, si elle savait, s'agissait-il d'une attaque personnelle ? Une manière d'arguer « Moi, je suis humaine, nananère » à la face d'une machine à tuer dans son genre ?
D'un autre côté, elle lui paraissait bien trop ingénue pour savoir user d'une telle marque d'arrogance. Il n'en demeurait pas moins que c'était elle qui attaquait de front avec son « humanité ». Alors quoi ? Il fallait être capable de sortir de belles paroles et de grands discours philosophiques pour savoir faire bouillir de l'eau correctement ? L'agréable sensation de l'anko fondant contre sa langue lui laissa entendre que oui. Et que la population de la Grande Fête devait drastiquement manquer de philosophie.
Un bâillement surgissant des tréfonds des enfers brisa le silence, occasion pour Tohru de reprendre conscience de la présence de son hôte.
-Et vous, vous ne…
-Tu viens souvent faire ton business pendant les raves ? la coupa aussitôt Kyô. Oh, qu'elle parle à sa place ! Il était bien trop claqué pour réfléchir à ce qu'il pouvait fournir ou non comme information sur son propre cas.
-Oh ! Euh, eh bien…
Elle se redressa, et tenta de reprendre consistance tant bien que mal, en remuant les épaules. Kyô sentait ses propres paupières ralentir à chaque battement, en peinant toujours d'avantage.
-On ne se déplace généralement pas sur place, lors des fêtes… Mais Hana avait le pressentiment qu'il fallait qu'on saisisse cette opportunité pour nous faire connaître, alors…
Malheureusement jamais l'occasion ne sera donnée à Kyô de profiter de la fin de cette phrase, lui qui, balloté par la douce voix de la jeune femme, venait de se laisser emporter dans le puissant courant des flots du sommeil. Une question pourtant l'accompagna doucement.
Hana ? C'était quoi, « Hana », c'était qui, « Hana » ?
C'étaient des mots, dans la terre, qui grouillaient. Pas à la manière des insectes non. C'étaient des mots qui glissaient le long du sol, comme les serpents qu'il se souvenait avoir croisés, enfant. Ça rampait avec une aisance plus gracieuse, en tournant sur soi un instant, en virant, en changeant de cap comme bon leur semble. Ça verdissait à vue d'œil, ça prenait la gueule de ces plantes que Kagura faisait pousser aux abords de la tanière. Mais ça ne sentait pas Kagura. Ça ne sentait rien de connu.
L'horizon en était tapissé. A perte de vue, les mots s'écoulaient en cascades verdâtres, recouvraient un paysage anormalement vide. Ça dévorait les immeubles et le bitume et quand enfin, ce fut repu, tout s'éleva vers le ciel, des grappes et des grappes tapissant le sol, gonflant le monde alentour. Alors les fleurs se mirent à éclore, par milliers, dans un kaléidoscope de lumières et d'éclats inconnus de sa rétine.
« Enfin… »
Il avança. Là où ses pas laissaient un vide, les mots grouillaient à nouveau et se reformaient sans broncher. Là où ses pas se dirigeaient, les plantes s'écrasaient avant même que ne se pose sa botte. Il n'était plus rien, il n'était que mouvement, il n'était que silence. Et autour de lui, le murmure incessant des fleurs se mit à retentir.
« Ne t'inquiète pas. » « Bien sûr, tu en as le droit. » « Je ne me souviens pas t'avoir déjà croisé. » « Mais je commence à comprendre, effectivement. » « Je ne contrôle rien de plus que toi, tu sais. »
C'était le monde du dehors qui s'étendait à perte de vue devant lui. Un monde libéré de la dictature du béton et des miliciennes. Une terre éternelle, épurée de la folie humaine. Pourtant, il avait beau tourner la tête de toute part, il avait beau sonder au-delà de l'horizon, la sage silhouette de son maître n'y apparaissait pas.
Et puis d'un coup, tout se stoppa, net. Même l'air ne semblait plus capable de remonter le long de ses poumons. Son corps n'était plus que l'acier solide et la lourde fonte dont on avait voulu le façonner. Et toutes les fleurs tournèrent alors leur corolle dans sa direction, et toutes les fleurs le fixèrent d'un air dur qu'aucune plante jamais n'aurait su arborer. Et la lumière disparut, le silence se fit, car seuls les mots demeurèrent, aplatis au sol, bruts. Alors, retentit, clairement :
« Fais comme tu le sens. Mais ne t'avise surtout pas de lui faire du mal. »
Le retour à la réalité le fit sursauter. Ce ne fut pourtant ni la sensation du tissu se posant sur sa nuque, ni le bruit régulier d'une petite respiration à son côté qui le tira violemment hors du songe. Jamais aucun de ces sens ne le réveillait en premier. Ce qui le fit sursauter, c'était l'odeur délicate, bien trop délicate de la chair, et celle du fer.
-Ah ! Je vous ai réveillé ?
Affalé sur la petite table, Kyô tourna la tête pour découvrir au-dessus de son épaule, les petites mains de la cuistot tenant encore la couverture qu'elle avait commencé à déposer sur son dos. D'une torsion, le rouquin retourna sa personne, pour lui faire face, se débarrassant au passage du contact de l'étoffe. Il rêvait de fleurs maintenant ? De mieux en mieux.
Silencieusement, Kyô observa la jeune femme. Celle-ci avait conservé la position dans laquelle elle venait de se faire surprendre, gardant toujours entre ses petites mains une couverture de mauvaise facture, au motif vieillot. Il y avait définitivement un truc qui ne collait pas avec cette fille, quelque chose d'un brin anachronique, d'un peu artificiel.
Son regard s'attarda sur la tunique fuchsia, un peu passé, qu'elle portait. Oh, l'époque n'était guère regardante en termes de mode, désormais. Et pourtant… c'était comme si cette nana cherchait à se fringuer comme une petite fille… Non, pas exactement.
Kyô la jaugea de haut en bas, toujours plus pensif. Ce n'était pas exactement une affaire de sapes d'enfant. Mais alors quoi ? Il y avait bien quelque chose qui le titillait dans son apparence, un élément délicat, un rien du tout qui faisait remonter en lui une sensation, une impression bizarre. C'était quoi déjà…
Tohru se racla la gorge, visiblement désireuse de mettre fin à cette enquête détaillée de sa personne. Sans doute que s'il n'avait pas été aussi incertain quant à ses impressions, Kyô se serait senti gêné. Par respect néanmoins, il détourna le regard.
-Vous vous êtes endormi, sourit la vendeuse de boulettes de riz.
Kyô ignorait pourquoi, mais cette dernière phrase sonna à ses oreilles comme une perche qu'il se devait de saisir : c'était bien trop tentant, sa cervelle ne résista pas plus que sa langue ne le ferait. Derechef, il plongea ses braises dans les grands yeux bruns de la jeune femme.
-Ah, et toi t'es le genre de cuistot qui tripote ses clients quand ils s'endorment ?
Le délicat visage de la jeune femme s'empourpra aussitôt, avant que ses bras ne se mettent à mouliner dans les airs.
-AH, MAIS NON, MAIS JE NE VOUS TRIPOTAIS PAS ! JE…
-Ah, donc tu voulais me détrousser, la coupa Kyô en plissant les paupières d'un air suspicieux.
-MAIS PAS DU TOUT !
Kyô continua de la fixer, incapable de retenir le léger sourire moqueur qui était venu éclore aux coins de ses lèvres. La voir réagir ainsi le rassura, et l'impression retourna se tapir sous les tréfonds de ses viscères, en laissant poper une dernière bulle en son esprit : elle avait l'air normal, là, tout de suite. Cruche, certes, mais normal. Et mignonne. Détail.
-Je… je… Je vous jure que je n'agissais qu'en pensant à votre bien ! Jamais je n'oserai toucher à vos affaires ou vous… je ne pourrais jamais… je…
Ah, voilà qui infirmait définitivement sa théorie d'une échoppe supplément massage-mais-pas-de-souci-suivez-moi-dans-l'arrière-boutique. En même temps, les joues de la jeune femme avaient définitivement battu sa tunique, et de loin ! Clairement, pour un métier pareil, cela aurait fini par être un brin handicapant.
-J'suis trop moche pour toi donc, conclut Kyô en haussant un sourcil. A force, ça devenait terriblement amusant, et d'une aisance effarante avec ça !, de pousser du bout du doigt ce petit bouton qui la faisait démarrer au quart de tour. Se prenant au jeu, il en oublia même la réalité de sa remarque.
-MAIS PAS DU TOUT !
Si les souris savaient rugir, elles auraient sans doute poussé le même genre d'exclamation. Ouvertement amusé, Kyô croisa les bras sur son torse, tout en laissant un sourire franc s'épanouir sur son visage. Ce dernier eut au moins la qualité d'apaiser un peu la petite cuistot qui se gratta la nuque, visiblement incertaine quant à la posture à adopter.
-Vous vous moquez de moi, fit-elle remarquer en hésitant. Ce n'est pas très gentil.
-C'est en tout cas pas moi qui ai dit que j'étais gentil, répondit Kyô en haussa les épaules, incapable de se défaire de son sourire en coin.
Tohru balbutia quelques tentatives avortées de réponse, avant de fixer ses pieds, impuissante. En silence, elle contourna la table, en jetant des coups d'œil rapide en direction de son hôte, avant de plier sa couverture avec sans doute autant de concentration que pour une opération à cœur ouvert. Le rouquin la suivit tranquillement du regard avant de pouffer de rire.
-Ne t'inquiète pas.
-Mais je ne suis pas inquiète, rétorqua Tohru calmement, en lâchant enfin des yeux son ouvrage impeccablement replié au centimètre près. Je cherche simplement les bons mots pour vous convaincre que vous êtes gentil.
Sourcils et surprise atteignirent des niveaux stratosphériques.
-Mais c'est quoi ces conneries ?
C'était quoi encore cette histoire ? pourquoi elle insistait avec ça ? ça sortait d'où ? Qui croyait-elle être, au juste, pour le prendre de haut ainsi ? L'agacement ne tarda pas à enfler et à remonter le long de ses veines, se diluant dans son sang comme un colorant. Ça lui chauffait à l'intérieur de la poitrine. Le magma bouillait déjà, montait, montait, sans que le jeune homme ne parvienne à se raisonner.
Surtout, ne pas crier sur cette meuf, qui n'a l'air que de vouloir l'aider, que de vouloir être gentille. Ne pas crier… oui mais merde, à la fin ! Encore ce putain de mot. « Gentil ». Gentil, c'était de la merde, gentil c'était un mot à la con. Et elle, elle se prenait pour qui ? Un genre de sainte qui vient prêcher la bonne parole et juger des bons et des mauvais ? Elle avait tout faux, elle ne comprenait rien, et ça lui brisait carrément les noix.
Alors, cela explosa enfin, en une logorrhée acide.
-D'où je suis « gentil » ? D'où t'as le pouvoir de savoir ce genre de truc, franchement ! C'est pas parce que t'es pas foutu d'avoir la jugeotte de base pour ne pas inviter le premier clodo venu dans ta boutique que ça fait de moi un gars « gentil ».
Il y eut un mouvement de recul chez la jeune femme qui haussa à son tour les sourcils. Bien. Elle était au moins fournie avec le minimum syndical des réflexes nécessaires à un humain.
Quelque part dans la tête de Kyô, un petit bonhomme gueulait à plein poumon « Bordel, mais arrête ! Calme-toi ! ». Sauf que ce petit con se trouvait sous une cloche, elle-même scellée bien au fond de son esprit, dans les méandres tortueux d'un quartier qu'on appelait « Bon sens ».
Croyant l'avalanche terminée, la jeune femme tenta de glisser quelques mots, qui furent aussitôt recouverts par une seconde couche, plus ardente encore que la première.
-Mais merde, tu crois quoi ? Je pourrais te déglinguer si je le voulais ! N'importe qui pourrait te défoncer là, tout de suite, sans l'autre montagne à tes côtés ! C'est n'importe quoi ! Rassure-moi, je suis le premier à qui tu fais le coup de la bonne samaritaine ? T'es pas assez inconsciente pour t'être déjà fait avoir, et retenter quand même le coup ?
Plus sa colère se déroulait, plus ses propos devenaient incohérents. Qu'est-ce qu'il en savait, de la vie de cette meuf ? Si ça se trouve, elle était ceinture noire d'un art martial ancestral, et avait la capacité de lui retirer la cervelle par les narines avec des baguettes. Et en même temps, le simple souvenir de leur première rencontre suffisait à le convaincre que non. On ne se dégotte pas une garde du corps quand on est capable d'assurer sa propre défense.
Il baissa des yeux fous en direction de ses mains, qui n'avaient guère attendu pour commencer à s'agiter. « Ne t'inquiète pas » ? Mon cul. Il avait envie de lui faire mal maintenant. Elle l'énervait, sa connerie l'énervait, son insouciance encore plus, et il était grand temps qu'il se donne raison.
-C'est quand même dommage que vous ne perceviez pas la gentillesse dans vos propos.
Il releva un regard empli de haine dans sa direction. Ses pupilles rouge sang, aux reflets de meurtre, conçu pour l'assassinat, il les planta dans son visage comme on enfonce un poignard dans le cœur d'un ennemi.
En retour, elle le fixa simplement dans les yeux. Sa bouche ne dessinait pas l'anti-sourire de la crainte. L'orbe de ses yeux n'était pas déformé par les larmes. Sa silhouette était statique, fixe et ne bronchait pas au rythme des nerfs qui réclament la saine fuite.
En un mot, elle n'avait pas peur.
Le magma se refroidit instantanément et ses mains se figèrent devant lui. Ballantes, elles étaient inutiles et aussi absurdes qu'elles paraissaient molles.
-Je n'irais pas jusqu'à dire…
Sa peau ne s'était pas recouverte du film salé de la transpiration.
- …que la manière dont vous les exprimez soit très belle…
Sa respiration, à elle, ne s'était pas accélérée.
-…ou juste agréable à entendre.
Son rythme cardiaque était aussi tranquille que lorsqu'ils buvaient le thé ensemble.
-Mais derrière cette apparence…
Elle le regardait fixement, dans les yeux : pas comme une bête qu'elle s'apprêtait à affronter. Mais comme un simple interlocuteur de plus à convaincre.
-… elles sont bienveillantes.
Elle n'était pas en train de simuler. A cet instant très précis, elle n'avait factuellement pas la moindre once de peur dans les veines. C'en était terrifiant.
Qu'il soit encore capable de la réduire en bouilli ou de faire de sa vie un cauchemar absolu, cela n'avait plus tant d'importance. Chacune de ses paroles, bien qu'il n'en perçoive guère le sens, le réduisait de fauve à chaton. Elle n'était pas juste débile. Elle était très sérieuse et consciente. Mais elle avait un pouvoir qui lui échappait et qui, paradoxalement, lui fit peur.
-Est-ce que je vous ai fait de la peine ?
La cloche de verre se brisa. Le « petit con » revint sagement aux commandes, et fit baisser les yeux de Kyô vers le vieux bois de la table basse, honteux.
-C'est plutôt toi qui… hum… j'suis désolé pour… juste avant.
Le visage de la jeune femme s'éclaira, comme si l'orage n'avait jamais eu lieu. Elle remua en tous sens les mains, comme pour chasser toute once d'embarras dans l'atmosphère ambiante.
-Oh ! ça ne fait rien ! La colère fait souvent dire aux hommes tout ce qui dépasse leur pensée. Et puis, vous manquez de tout évidence de sommeil : reposez-vous seulement, je veille sur vous !
Ce disant, elle banda fièrement son biceps droit, avant de se saisir d'un ouvrage au crochet, trainant sur un carton. Kyô préféra enfouir sa tête sous ses bras, et faire mine de dormir sur la table. Il se sentait vraiment trop con. Elle l'avait maté en moins de deux. C'était le genre de situation inédite, qui remettait en cause beaucoup trop de choses à son goût. A ce stade, il n'était plus sûr d'avoir honte d'avoir perdu les pédales, ou juste d'avoir été remis à sa place.
Dans tous les cas, les événements de ce matin marquaient la naissance d'une contradiction interne en Kyô. Certes, ses côtes se tapissaient d'un désir ardent de se barrer sur le champ, d'abandonner toute enquête concernant le sabre de la géante, et de juste mettre le maximum de distance entre lui et la bizarrerie de cette jeune femme. Et en même temps, ses synapses lui beuglaient que tout ce qui le mettait mal à l'aise dans cette affaire n'était qu'un indice supplémentaire de la source d'informations que représentait cette échoppe, tant vis-à-vis de la disparition du maître, que d'autres éléments d'une situation qui le dépassait très certainement.
Il jeta un coup d'œil entre ses poignets à la mine calme de Tohru crochetant une pelote improbable de résidu de tissu. « Qui le dépassait assurément », plutôt.
Entre ces deux aspects de sa personne, il y avait aussi l'autre con, celui qui se contentait de répéter « Et elle est mignonne en plus. ». Mais celui-là, Kyô préférait en général le remettre sous sa cloche.
Le temps avait la fluidité d'une épaisse purée.
Incapable de se résoudre à écouter l'une de ses trois voix, il finit par faire émerger doucement sa tête d'entre ses bras.
-Tu devrais pas… préparer ton resto pour tes clients… ? finit-il par marmonner après ce qui lui sembla une éternité.
-Oh ! Quelle excellente idée !
De quoi ? Oh et puis merde, il abandonnait. Prenant appui sur la table, d'un geste d'autant plus lourdaud qu'une part de lui était en désaccord avec ce qu'il s'apprêtait à faire, Kyô se releva. Mais à peine s'apprêta-t-il à parler, que la jeune lança :
-Souhaitez-vous rester encore un peu ? Je pourrais vous préparer un vrai repas ?
Malgré la cloche retentissant dans son crâne à grand coup de « Et en plus elle cuisine bien ! », il refusa.
-C'est très gentil de ta part mais je… je vais devoir y aller.
-Oh, je vois…
Était-ce de la déception ? A en croire cet indécrottable sourire qui accrochait à ces délicates lèvres, sans doute que non.
Il devait sans doute y avoir une magie quelconque à l'œuvre, une petite offrande à une divinité quelconque – ou alors, évidence ! cette échoppe devait avoir été construite sur un ancien cimetière aïnu. Toujours était-il que lorsque les deux jeunes gens découvrirent l'échoppe, force leur fut de constater que l'endroit s'était métamorphosé. Les victuailles éparpillées avaient disparu avec les ivrognes, les tables se tenaient à leur place, bien droites, et le sol était si immaculé qu'on pouvait à juste titre se demander pourquoi s'embarrasser d'une table.
Quiconque tendait l'oreille pouvait toutefois entendre ronfler la géante à gorge déployée, depuis la réserve.
Un vague coup d'œil circulaire dans la pièce permettait de constater que, malgré l'absence de personnel, quelques clients avaient pris place autour de table. Etonnamment, Kyô se sentit rassuré en apercevant le tas de chiffon noir dans le coin du comptoir.
-Hum, dites ? Avant que vous partiez, je me demandais… De qui devais-je vous cacher cette fois-ci ?
-Ohé, Kyô !
Le sus-nommé sursauta illico, avant d'adresser un regard visiblement choqué au possesseur de la petite voix fluette qui venait de l'appeler. La bouille enfantine de Momiji trônait à une table, sirotant tranquillement une tasse de thé.
-De lui… j'imagine ? marmonna-t-il, ne sachant quel ton adopter.
-Eh bien, eh bien ! je vois que je n'avais définitivement pas besoin de te conseiller d'adresse où boire un excellent thé, concéda la légère voix de garçonnet, en lui adressant une œillade.
-C'est à cause de toi, si je suis ici ? s'exclama Kyô, sur ses gardes.
-A cause ? J'aurais plutôt dit « grâce à », songea Momiji en portant un doigt enfantin contre ses lèvres. Mais non, je n'y suis pour rien. Je vois mal comment j'aurais pu d'ailleurs.
Kyô n'en était pas aussi sûr. Le blondinet leva sa tasse dans sa direction, avec un sourire innocent. Ce vieillard avait le don de le rendre fou – lui comme n'importe qui, en fait, littéralement. D'un geste puéril, boucle d'or lui indiqua de prendre place en face de lui.
-Viens donc t'installer avec moi. Je me ferais un plaisir de t'offrir quelque chose à manger !
-J'ai pas besoin de ta pitié ! Je peux payer moi-même ma…
Et ce disant, il porta sa main à la hanche, là où reposait toujours sa sacoche, et se tut en réalisant que cette dernière se trouvait toujours chez Rin. Avec son argent et le flingue pour Akito.
Merde.
-Mais non, Kyô ! Prends-le comme l'invitation d'un ami ! insista Momiji en tapotant le coussin à côté de lui d'un air décidé.
Cette petite peste savait pertinemment qu'il était parti de chez lui sans le moindre sou.
A contre-cœur, le rouquin se laissa tomber en face du blondinet. Soit. Un repas gratuit, ça ne se refuse pas ? (en tout cas, certainement pas avec un budget aussi drastiquement amoindri que le sien) Si la présence de Momiji le plongeait déjà dans un état quelque peu … vaporeux, pour une fois, il ne perdait pas intégralement pied. « Bizarrement » eut-il envie de penser, avant de croiser le regard de la cuistot qui n'avait pas bougé d'un centimètre.
-Hum… mais donc… finalement…
Cette journée n'avait aucun putain de sens et n'était pas prêt d'en acquérir. Autant profiter d'un bon repas.
-Donc finalement, je reste, conclut Kyô en se forçant à sourire. Sers-moi ce qu'il y a de plus cher sur ta carte.
- ça, ce n'est pas très poli de ta part Kyô, rouspéta Momiji en haussant un sourcil, bras croisés.
Le rouquin le prit au mot, se tourna de manière à faire face à la jeune femme, et répéta entre ses dents, un sourire crispé toujours aux lèvres.
-Peux-tu me servir ce qu'il y a VRAIMENT de plus cher sur ta carte, s'il-te-plait ?
Ne percevant pas l'allusion mesquine, et ne s'interrogeant pas outre mesure sur le comportement du jeune homme, la cuisinière se précipita vers ses fourneaux, en chantonnant.
-Tu es terrible, Kyô !
-Enfin quelqu'un pour le remarquer ! lâcha ce dernier en levant les yeux au ciel. Momiji perdit aussitôt son sérieux et pouffa, comprenant l'allusion.
-Tu passes une drôle de journée, hein ?
Momiji lui étala un large sourire d'antiquité, le genre qui détonnait toujours sur son visage aux joues roses et potelées.
-Si ça peut te rassurer, tu n'es de loin pas le seul. Ça se sent dans l'air. Il y a comme un drôle de mouvement dans la Grande Fête.
Si Kyô sentit ses zygomatiques se détendre en un sourire involontaire, son esprit, lui, resta aux aguets.
-Tu appelles quoi « du mouvement », exactement ?
Momiji jouait avec sa tasse à moitié vide.
-Exactement, je n'en sais pas plus que toi. Je sens juste que ça bouge. On sent juste que ça bouge. Ça fait deux jours maintenant.
-Est-ce que c'est Akito qui a…
Un rire cristallin le coupa dans son élan.
-Akito ? Allez, Kyô reprends-toi un peu ! Tu ne me poses pas cette question sérieusement !
Mais voyant que le rouquin n'en démordait pas, et qu'un silence plus que gênant s'apprêtait à s'installer, Momiji soupira.
-Je ne suis sûrement pas le seul à l'avoir remarqué. Et nous allons être assez nombreux j'imagine à en voir les effets.
Et d'un haussement d'épaules, il ajouta :
-Eh, va savoir ! Peut-être qu'on va enfin tous sortir d'ici ! Depuis le temps que j'attends de voir ça, ah !
Mais pour l'instant, l'heure n'était pas encore au départ, voir même plutôt aux entrées fracassantes. En effet, un homme déboula aussitôt dans l'échoppe, manquant dans l'entreprise d'en arracher la porte. Si Kyô sentit ses muscles se tendre légèrement, force était de constater que la présence de Momiji endormait ses réflexes. Impuissant, il regarda l'homme, hagard, avancer lentement.
A première vue, c'était un civil qu'il avait sous ses yeux. Très élancé, plutôt svelte, le genre taillé pour la course et la fuite entre deux ruelles étroites, sous une barrière, sur un toit. Aussi paraissait-il surprenant de le voir peiner à reprendre son souffle et de manière aussi bruyante qui plus est : ce type venait de se taper le sprint de sa vie, à n'en pas douter.
Il vint un moment où enfin l'homme eut l'air d'avoir retrouvé un usage respectable de ses poumons. Alors, il prit une grande inspiration et beugla avec vigueur « Arisa ! ».
Il n'échappa pas à Kyô que plusieurs clients profitèrent que l'homme donne de la voix pour prendre la poudre d'escampette, flairant à la fois les ennuis et l'occasion de consommer à l'œil.
Pendant ce temps-là, Momiji, imperturbable, se faisait resservir du thé par une Tohru tout aussi imperturbable, puisque sans doute plus qu'habituée aux scènes de ménage. Dans la réserve retentit un bruit sourd, couplé à celui d'une pile de cartons s'effondrant.
Kyô, incapable de faire le moindre geste, se contenta de sourire bêtement, en attrapant sa tasse de thé. « Drôle de journée » qu'il disait, songea-t-il en avalant le liquide amer.
Enfin elle apparut. Gigantesque, musclée à en faire pleurer Yuki, et arborant en guise de peinture de guerre le magnifique masque de la gueule de bois.
-Quoi ?
-Bordel Arisa, elles arrivent !
-Quoi, « elles arrivent » ?
-Elles… on s'est fait chopper !
De là où il se tenait, Kyô pouvait sentir le bloc de glace métaphorique s'effondrer sur la géante.
-Ne me dis pas que vous avez… BORDEL DE MERDE ! MAIS VOUS VOUS FOUTEZ DE MA GUEULE.
-ON POUVAIT LE FAIRE !
-Vous pouviez mon cul ! Et… eh mais putain attends, et tu rappliques ici ? Alors qu'elles arrivent ?
-Tu dois m'aider, Arisa !
Kyô pouvait entendre les coins des paupières de la géante craquer tant elle avait les yeux écarquillés.
-Mais dans tes rêves ? On avait été très clair sur la procédure ! Vous vous barrez seuls et vous faites en plus de la merde ? Il est hors de question que tu fasses couler tout le monde avec toi ! C'est pourtant la base : on ramène pas de problèmes au resto ! Tu te démer…
-TU VAS M'AIDER ARISA !
La bonne nouvelle pour la petite cuistot, ce matin-là, c'était qu'il ne restait désormais plus que deux clients dans son échoppe. Des gaillards pas trop regardants, du même genre que Kyô (tiens d'ailleurs, Kyô en faisait partie). De ce fait, la réputation de son établissement ne risquait pas de trop se ternir aux yeux de ses habitués.
La moins bonne, c'était qu'il n'allait pas tarder à y avoir une petite fusillade dans ce restaurant sans prétention. Et que ça, par contre, ça risquait de toute évidence de faire jaser un peu.
Mais bon, dans l'état des choses, ça ne concernait pas des masses Kyô. Enfin, non, il ne s'en fichait pas. Au contraire, il était médusé, et peut-être un brin catastrophé. Mais étant incapable du moindre mouvement et sentant son corps contraint de subir la béate sensation de tranquillité que produisait la présence de Momiji, il ne pouvait qu'observer ce dernier lui sourire tranquillement, un canon de revolver planté contre l'arrière du crâne.
-VOUS ALLEZ M'AIDER BORDEL DE MERDE. J'AI PAS SIGNÉ POUR CA MOI. VOUS AVIEZ DIT QU'ON SE SOUTIENDRAIT. T'APPELLES CA DU SOUTIEN, ARISA ?
-J'adorerais vous soutenir pour ma part, mais pour cela il faudrait que nous puissions nous asseoir en tête à tête, mon cher monsieur, glissa Momiji sur le ton de la conversation, pas le moins du monde déstabilisé par la mort en poudre dardée sur sa tête.
-TA GUEULE LE NABOT.
Momiji se contenta d'une moue approbatrice, l'air convaincu par un argumentaire aussi poussé.
Kyô quant à lui ne comprenait pas pourquoi celui-là ne relâchait pas son pouvoir sur lui ? Était-il devenu complètement fou ou en avait-il perdu la maîtrise ? Était-ce pour cela que son propre esprit lui paraissait être le témoin observant, incapable, son véhicule s'effondrer doucement dans les limbes ?
Ça sentait le plomb à plein nez cette affaire, et Momiji était de loin le plus capable d'en prendre conscience, dans cette pièce.
-TU ME DOIS CETTE AIDE, ARISA. J'AI TOUJOURS ÉTÉ FIDELE A TA CAUSE, PUTAIN. TU PEUX PAS M'ENVOYER CHIER COMME CA MAINTENANT, ESPECE DE VIEILLE SALOPE.
-Veuillez tout de suite vous calmer et remettre votre arme.
Arisa n'avait plus pipé un seul mot depuis l'apparition de l'argument gâchette, encaissant le coup en cherchant sans doute une solution pour éviter que tout ceci ne finisse en bain de sang. Aussi, ce ne fut bien sûr pas sa voix qui résonna. Dans un autre contexte, Kyô aurait pu croire qu'il s'agissait de l'arrivée d'une milicienne, venue déballer son protocole pénal au tout venant. Mais aucun tas de ferraille n'avait passé la porte malmenée, et la voix émanait de derrière lui.
-Vous n'avez pas le droit de menacer mes clients.
Forcément, c'était elle. Forcément, elle ne pouvait pas savoir. Parce que forcément, elle n'avait pas peur.
Alors tout alla très vite.
Une gerbe carmine explosa le long de la table, éclaboussant dans son tracée la théière, les coussins et l'hémisphère gauche de Kyô. Ce dernier eut à peine le temps d'esquisser un mouvement de tête, un parfum de plomb et de fer lui envahissant déjà les narines, que comme une bourrasque d'un vent glacial, la pleine maîtrise de son corps lui revint.
Celui de Momiji, inerte, s'affala sur la table, produisant un son à la fois sourd et terriblement mou pour ce qui un instant plus tôt avait été cet imbécile de vieillard. L'hémoglobine ne cessait de grossir en une sainte auréole écarlate, qui bien vite ne tarderait pas à dépasser les limites du meuble, pour tomber au sol en de grosses gouttes poisseuses.
Il n'y eut pas de cris, pas de pleures affolés, ni de jubilation de bourreau satisfait. Seule Arisa finit par rompre le lourd silence qui accompagnait l'assourdissante détonation, en déversant un flot d'injures entre ses dents serrées.
Envahi par le parfum du sang, les dents de Kyô ne tardèrent pas à s'entrechoquer de désir. Merde.
Le temps et la vitesse s'insinuèrent à nouveau en sa moelle épinière à mesure que le pouvoir de Momiji s'en allait rejoindre ce dernier dans les limbes.
Plusieurs options se présentèrent. Bien entendu, tout faire péter demeurait comme toujours la solution la plus envisageable, mais la moins efficace dans une optique de survie. Se jeter sur l'autre crétin du barillet et retourner son arme contre lui ? Un coup à se prendre une balle. Avec risque fortement accru également pour la cuistot et la géante. Momiji passait encore, mais hors de question qu'une de ces deux civiles ne viennent l'imiter.
Qu'on ne lui demande pas pourquoi les protéger devenait une prérogative. Kyô prenait déjà grand soin d'éviter minutieusement la question.
Un recalcul de la situation était nécessaire. Pour sortir de la Grande Fête, il lui fallait demeurer en vie, et la possible arrivée des miliciennes, prédite par la panique d'Arisa, y contrevenait grandement. L'objectif était de se débarrasser de la présence de ce taré, et pour ce faire, le jeter aux crocodiles, loin d'ici.
-J'AI ÉTÉ ASSEZ CONVAINCANT, PETASSES ? OU VOUS AVEZ BESOIN D'UNE DEUXIEME DEMONSTRATION ?
Parallèlement, l'odeur du sang faisait bouillir en lui, ce qui lui apparaissait être la seule solution acceptable désormais : retirer les billes incrustées dans son poignet. Se débarrasser du mécanisme mis en place par le maître, envoyer valdinguer le masque auquel il s'était habitué, et laisser libre cours à sa vraie nature, avec le moins de créativité possible et le plus d'efficacité.
Et si possible, prier pour qu'ensuite il parvienne à réinsérer les billes dans leur socle.
Résolu, il détacha alors ses yeux de la béance au milieu des bouclettes d'or, pour planter ses braises ardentes dans le regard du type qui le tenait désormais, lui, en joue. Du sang avait giclé contre son visage également, complétant la peinture de fou-furieux qu'il avait entrepris de proposer au monde en pénétrant dans cette échoppe.
Kyô lui sourit, en prenant grand soin de dévoiler ses canines qu'il savait anormalement développées, une main sur le mécanisme de son poignet, les doigts déjà agrippés aux câbles et aux billes.
Allez, on allait s'en payer une bonne tranche cette fois.
-Ce ne sera pas nécessaire. Ne fais pas ça.
Ses oreilles ne perçurent rien. En une seconde, le temps se suspendit, tandis que dans son crâne, ces deux petites phrases résonnaient, d'une voix qui n'étaient pas celle de ses pensées.
De son côté, le type au revolver venait de détourner le regard, visiblement choqué par quelque chose qui se trouvait derrière Kyô. Comme au ralenti, ce dernier tourna la tête lentement pour découvrir que le tas de linges noirs, celui-là même qui n'avait eu de cesse de l'interloquer lors de ses passages dans l'échoppe, flottait désormais dans les airs, comme une grosse méduse d'ébène. Et qu'au milieu de lui, se trouvait une femme, d'albâtre, au visage noyé dans une longue chevelure d'un noir de jais.
-C'est une drôle de journée que tu vis, n'est-ce pas ?
Cette fois-ci, ce furent bien ses oreilles qui perçurent cette voix, si grave pour une femme, et pourtant si douce. Elle avait quelque chose de surréel, et ce sans même prendre en compte son accoutrement qui semblait faire totalement fi des lois de la gravité. Kyô n'était pas certain de parvenir à percevoir le bruit de sa respiration.
C'était quoi cette meuf ? Un genre de fantôme ?
-C'est une drôle de journée, répondit l'homme en abaissant son bras armé.
Kyô écarquilla les yeux faces à cette réponse surréaliste. Il entendait derrière lui le cœur toujours affolé d'Arisa et celui qui, bien évidemment ! pulsait toujours avec la même tranquillité dans la poitrine de la cuistot. Mais en face de lui, c'était plus… confus ? Kyô ne parvenait pas à comprendre.
Le bon sens aurait voulu que les deux énergumènes en face de lui soient gaiement occupé à convulser au sol dans une crise cardiaque au timing bien étonnant. Mais le bon sens n'avait désormais guère l'air d'un grand secours ici.
-Et tu aimerais qu'elle soit moins étrange, n'est-ce pas ?
-J'aimerais qu'elle soit moins étrange.
-Elle sera bien moins étrange si tu t'en vas, en me laissant un cadeau.
-Que veux-tu ?
-Ce que tu tiens dans ta main me ravirait.
Médusé, Kyô vit l'homme déposer précieusement son revolver dans la main tendue de la femme. C'était à se demander lequel des deux étaient véritablement le fantôme.
-Je te remercie. Il va falloir que tu t'en ailles maintenant.
-Où ça ?
-Loin d'ici. Tu vois bien qu'ici est un drôle d'endroit.
Et ce disant, elle écarta un bras, désignant la dépouille de Momiji. Le gars baissa les yeux en direction de la table, et parut découvrir la dépouille, de son regard aussi vide qu'il paraissait avoir été dessiné par-dessus sa cornée. Bien que toujours sur ses gardes, Kyô détourna les yeux, ne supportant plus la vision de ces yeux vidés de leur contenu.
-Au revoir.
Ces deux derniers mots, l'homme les articula avec le même soin qu'un enfant, avant de tourner les talons et de disparaître hors de l'échoppe. La rythmique de ses pas tenait du métronome et rien ne sembla capable d'y intégrer le moindre faux-temps.
La méduse finit par avancer en direction de la porte, qu'elle referma avec délicatesse. Elle ne se détourna de cette dernière qu'après de longues minutes de silence, quand le bruit à la fois violent et lointain de plusieurs coups de feu se mit à retentir.
Un odeur de soufre se mit à flotter dans la pièce.
Kyô écarquilla les yeux. Elle venait vraiment de l'envoyer à l'abattoir comme ça ? Comment pouvait-on tuer un homme avec une tranquillité aussi apparente ? S'il pouvait aisément envisager le plaisir, le désintérêt qui trônait sur le visage de la méduse le déstabilisait.
-Quoi ? finit par résonner dans la pièce, tandis que Kyô prenait conscience qu'il dévisageait la jeune femme.
-Qu'est-ce que tu es au juste ?
La question s'échappa de sa bouche sans qu'il ne la maîtrise, incapable de troquer un « qui » contre le « quoi » qui lui était venu en premier lieu. L'odeur ne cessait d'augmenter en intensité.
-Elle m'a tout l'air d'une psioniste, si tu veux mon avis, répondit une voix fluette.
Enfin le mur de silence éclata en morceau, entamé par une exclamation de surprise de la part de la petite cuistot, et définitivement mis en pièce par l'encyclopédie complète de la vulgarité en 3 volumes que la géante entreprit de réciter.
Car le vieux s'était finalement décidé à relever la tête. L'entreprise ne semblait de toute évidence loin d'être de tout repos. De chaque côté de son visage, ses petites mains semblaient avoir toutes les peines du monde à maintenir à la verticale ce crâne maculé de sang. Le trou dans son crâne n'avait pas encore fini de cicatriser : l'on pouvait encore voir le sang s'agglutiner, formant une structure à mi-chemin entre la mousse et le grumeau, et finir par se figer en une peau immaculée.
Drôle de journée également pour ce pauvre vieux Momiji, de toute évidence. Son visage était repeint d'hémoglobines et de matières plus ou moins visqueuses, plus ou moins coagulées.
-T'as vraiment une mine épouvantable, vieillard. Tu devrais t'ménager un peu.
Momiji éclata de son rire cristallin – faisant dans la foulée augmenter le flot d'injures émises par la géante – avant de grimacer douloureusement.
-Je crois qu'un de mes vertèbres s'est un peu abîmé dans le processus… tu veux bien m'aider ?
A nouveau apaisé par le contact de Momiji, Kyô se saisit de son délicat crâne d'enfant, le maintenant en l'air à bout de bras. Un morceau de membrane épaisse pendait le long de sa mâchoire, vestige de sa précédente cervelle. Il avait beau l'avoir vu plusieurs fois en action, Kyô n'avait jamais été bien sûr que le pouvoir de régénération de Momiji puisse reconstituer quelques choses d'aussi complexes que son cerveau. Mais force était de constater que la plénitude qu'il ressentait malgré l'odeur ambiante de la chair n'était que la preuve ultime du pouvoir de cet éternel gamin.
Le bruit acide de la lame quittant son fourreau ne tarda pas à se faire entendre. Si Kyô ne voyait rien, il se représentait la scène aisément.
-Vous, vous êtes quoi, bordel de merde ?
-Allons, rangez ça. Vous voyez bien que ça ne servira pas à grand-chose ? s'exclama gaiement Momiji, faisant fi du cas de l'homme qui maintenait actuellement son crâne. Mais Kyô ne pouvait techniquement lui donner tort.
-Des expériences, Arisa. Juste des expériences, murmura tranquillement l'espèce de sorcière qui était venue se ranger entre la géante et la cuistot.
Il existait donc bien encore des gens dans la Grande Fête pour ignorer sa nature et celle de Momiji. La mercenaire devait sans doute les toiser avec autant d'agressivité que la psioniste avait d'indifférence à revendre. Il était certain qu'elle savait. Kyô n'avait jamais entendu ce mot, « psioniste » par le passé, mais il lui parut évident qu'il renfermait une maîtrise de la connaissance analogue à celle de Momiji. Il fallait qu'il se renseigne davantage, car quelque chose lui échappait.
Mais alors qu'il sentait à sa respiration qu'Uoh allait pousser une nouvelle beuglante, Kyô jugea le moment adéquat pour lancer d'une voix calme quoique ennuyée :
-Nous, on est juste venu boire du thé. Ça fait de nous des clients.
-Toi le rouquin, tu…
-Tout à fait. Vous êtes mes clients.
C'était comme si la jeune femme s'en revenait sur terre et se remémorait tout à coup son statut. Impérieuse pourtant, la voix de Tohru résonna en son domaine, imposant un silence auquel chacun se plia. Un délicat bruit de pas se rapprocha à mesure que l'odeur de soufre diminua.
-Avez-vous besoin de soin ? demanda-t-elle doucement à l'attention de la tête de Momiji. Cette dernière tenta maladroitement d'esquisser un non de la tête, avant de se raviser avec grimace.
-Tout va bien, mademoiselle.
-Non, tout ne va pas bien, rétorqua cette dernière avec un bon sens d'une rareté appréciable. Comment pourrais-je vous dédommager pour le dérangement que vous venez de vivre ? Vous êtes un client précieux, je ne voudrais pas vous perdre.
Si les mots étaient destinés à Momiji, Kyô sentit pourtant ses propres joues s'échauffer. Cette proximité le mettait tout à coup très mal à l'aise, sans parler de cette tendresse qui pointait dans sa voix.
-Oh, j'ai bien une idée. Ça ne me paraîtrait être que justice de récupérer l'arme qui a été utilisé sur moi.
Quelque part dans les tréfonds de son crâne, un long jurement émana. A peine s'était-il mis à espérer pouvoir mettre la main sur ce révolver que le hasard avait déposé sur sa route, que ses espoirs se retrouvaient piétiner. Allait-on le forcer à retourner chez Rin pour avoir de quoi marchander avec Akito ? Alors ça, c'était hors de question. Autant repartir tout de suite à la chasse aux miliciennes, à poil, avec des poids au pied.
A la plus grande surprise du jeune homme, ce ne fut pas Tohru, mais la méduse qui répondit « Bien évidemment » à la requête de Momiji - réponse qui bien entendu fut suivi d'une vive quoique brève protestation de la part de la mercenaire.
La douce peau maculée de sang à demi-coagulé quitta le contact des grosses mains drus de Kyô. Enfin les vertèbres remises en état, Momiji se redressait à mesure que la sorcière approchait.
-Désolée d'avoir dû te faire sortir de ta cachette, chère Hana.
-Je ne me souviens pas t'avoir déjà croisé, répondit la femme non sans tendre le manche du revolver en direction du blondinet.
En un sourire, Momiji dévoila l'espace d'un instant sa vraie nature. La bouche remplie d'hémoglobine, il dévoila une rangée de dents parfaitement alignées, repeintes de carmin et qui, sous le mauvais éclairage de l'échoppe, tenait de la sombre grimace de quelque mauvais diable.
Il se saisit vivement de l'objet.
-Toi et moi savons pertinemment que si. Et tu sais très bien ce que je prévois de faire. Et tu sais très bien qu'il n'y a rien de mal à le faire.
-Bien sûr, tu en as le droit.
Kyô nageait en pleine incompréhension, et ce d'autant plus alors que Momiji tourna aussitôt son bras armé dans sa direction.
-Je n'ai jamais été très féru de violence, aussi j'imagine qu'un tel engin te siérait davantage ?
Nouvelle salve d'injure d'Uoh, ponctuée d'un « ça va, vous vous êtes crus chez mémé ? ». La vue d'un canon braqué sur lui n'émut pas outre mesure le rouquin qui ne tarda pas à inspecter l'objet : déchargé. Bien entendu. Mais une arme restait une arme, et l'occasion était trop belle : Akito ne tarderait pas à avoir de la visite, disponible ou non. Kyô s'en foutait pas mal désormais. Il avait plus d'une question à lui poser, définitivement.
-Mer…ci ?
Ce retour à la normale aurait dû lui mettre la puce à l'oreille : Momiji avait disparu.
-Il est parti où, le zombi ? s'écria la géante.
-Ne vous en faites pas ! Je mets ça sur votre ardoise, comme d'habitude ! lança Tohru en direction du plafond, comme si l'esprit de Momiji planait encore dans la pièce.
Kyô plissa les yeux en direction de la psioniste. Elle, sans doute, avait dû voir Momiji prendre la poudre d'escampette. La jeune femme prenait un trop grand soin à ignorer son regard pour que ce ne soit pas suspect. Si au moins il avait pu déceler une information, quelque chose, un petit rythme cardiaque, une respiration… elle n'avait même pas l'air de transpirer, malgré cet amas de chiffon qu'elle portait sur le dos.
-Tu apprendras que c'est plutôt fin, malgré le volume.
Kyô sursauta aussitôt. Mais à peine tenta-t-il de se mettre debout, en position défensive, un réflexe plutôt respectable dans la faune de la Grande Fête, que la lame du sabre d'Uoh vint se planter entre ses deux jambes, entaillant dans la foulée le coussin sur lequel il reposait.
-Hop, hop, hop ! Tu bouges pas toi !
-Quoi je bouge pas ? J'suis pas ton otage, blondasse !
-La ferme ! Ton p'tit pote s'est peut-être fait la malle, mais toi je t'ai à l'œil ! Et tu vas me dire tout ce que tu sais !
Kyô haussa un sourcil tandis que la géante inconsciente du mauvais goût dont elle pouvait faire preuve, prit place là où se trouvait précédemment Momiji.
-Bon, bon, le rouquin. Crois pas qu'on va te laisser te barrer aussi facilement. T'as l'air d'avoir convaincu Saki et Tohru, parfait. Mais on me convainc pas aussi facilement moi ! T'es venu ici pour quoi au juste ? Et t'avises pas de me balancer des conneries !
-Uoh, ne sois pas aussi agressive voyons. Désirerez-vous commander autre chose ? C'est la maison qui offre !
-… ça vous va juste si on nettoie tout ce sang d'abord ?
