Chapitre 2

« Cela suffira pour aujourd'hui ! »

Les élèves soupirèrent de soulagement et se précipitèrent vers les gourdes posées sur les tables. Beleth observa la scène, une pointe de nostalgie lui pinçait le cœur.

N'y pense plus.

Le jeune homme qui était venu les voir une semaine auparavant avait finalement accepté. Il se prénommait Dresde et si ses capacités étaient pour le moins limitées pour le moment, il mettait toute sa volonté à l'ouvrage et ne craignait pas de recevoir des coups. La peur qu'il avait manifestée lors de son premier entretien était vite partie.

« Dresde, l'appela-t-elle en s'avançant vers lui, surtout ne te décourage pas. C'est normal d'avoir du mal au début.

— M-Merci… madame. »

Sa timidité ne s'était pas tarie en revanche. Il suivit les autres élèves et bientôt la petite cour se retrouva déserte. Beleth commença alors à ranger le matériel. Elle aussi était épuisée et avait besoin d'un bon bain, mais cela allait devoir attendre. Elle se baissa pour ramasser une lance en bois et grimaça en sentant une pointe de douleur au niveau de son épaule. Les exercices avaient réveillé cette vieille blessure et celle-ci se montrait particulièrement vivace. Elle allait devoir demander à Flayn de l'atténuer.

En prenant sur elle, comme elle l'avait si souvent fait par le passé, Beleth rassembla lances d'entrainements, épées en bois, flèches cassées et boucliers en paille. Elle rangea les mannequins de tissus et de foins dans une réserve et empila les cibles les unes sur les autres. L'une d'elles était fendue. Elle la retira et alla la jeter dans le grand sac en toile de jute qui servait de poubelle. Elle inspecta une dernière la cour. Tout semblait en ordre et rien d'oublié ne trainait.

« Il faut que nous commandions une autre cible, dit-elle à Flayn en entrant dans le bureau. Celle-ci vient de se briser.

— D'accord, je note ça, répondit la jeune femme. J'ai vu aussi que plusieurs de nos cuirasses étaient abimées. On devrait en acheter de nouvelles. »

Beleth hocha la tête et se laissa tomber lourdement sur la chaise.

« Où est Grenat ? interrogea-t-elle.

— Dans sa chambre. Je lui ai donné un texte à lire. Elle doit me le résumer.

— Très bien. J'ai besoin de tes talents de soigneuse. »

Le visage de Flayn s'assombrit.

« Oh ? Encore… »

Beleth lui répondit par un signe de tête. Son amie ferma alors la porte du bureau tandis que Beleth ôtait sa cuirasse d'entrainement et sa tunique pour se retrouver en linge de corps. Une impressionnante tache brune s'étalait sur tout son bras gauche et englobait une partie de son épaule.

« Cela faisait longtemps qu'elle ne vous avait plus fait mal, professeur. »

Bien que cela faisait des années qu'elle n'était plus sa professeure, Flayn avait gardé l'habitude de l'appeler ainsi.

« La douleur se réveille quelquefois après l'entrainement, mais, aujourd'hui, elle se montre particulièrement violente. J'ignore pourquoi.

— Sans doute avez-vous trop forcé. »

Peut-être, mais elle n'avait pas l'impression d'avoir travaillé plus que les autres jours.

Une lueur blanche se concentra dans les mains de Flayn et forma une sphère d'énergie, douce et chaude. La jeune femme approcha cette sphère de la marque brune, Beleth sentit alors une chaleur apaisante se répandre dans son épaule et son bras. La douleur s'atténua jusqu'à disparaitre complètement.

« Merci, Flayn, soupira-t-elle après quelques minutes.

— J'aimerais tellement faire plus ! »

Beleth vit la culpabilité ronger le visage enfantin de son amie.

« Ce n'est pas de ta faute, Flayn. C'est moi qui ai décidé de les traquer seule. Et étant donné que j'aurai pu mourir, une cicatrice n'est pas une si mauvaise chose.

— Oui, mais… »

Elle se mordit les lèvres. Beleth en profita pour se rhabiller.

« Allez, n'en parlons plus ! Tu dis que tu as donné un texte à lire à Grenat ? Je vais aller voir comment elle s'en sort. »

Beleth n'aimait pas évoquer cet épisode de sa vie quand elle pouvait l'éviter, particulièrement avec Flayn, car cela l'obligerait à la confronter à des questions qui pouvaient la mettre mal à l'aise. Et elle devait tant à la jeune femme aux cheveux verts qu'elle préférait le lui épargner. Pourtant, elle savait que ce n'était qu'un mince gain de temps. Tôt ou tard, elle devrait faire face et opposer Flayn à ces secrets qu'elle cachait.

Mais attendons le bon moment pour aborder ce sujet.

Grenat était assise à son bureau, la tête entre les mains et la mine boudeuse. Elle balançait nerveusement ses pieds sous sa chaise et semblait impatiente d'être libérée de ses devoirs.

« Eh bien ! Quel visage contrarié ! Tout ne se passe pas comme tu veux ?

— Je comprends pas, répondit la fillette. C'est trop compliqué.

— Qu'est-ce que Flayn t'a donné à lire ?

C'était une courte nouvelle racontant les exploits du chevalier Loog, le premier roi de Faerghus qui avait conduit l'ancienne province impériale à l'indépendance quelque cinq cents années plus tôt. Il faisait partie des chevaliers les plus connus du Royaume et même de tout Fódlan. On l'appelait Loog le Lion. Ses prouesses étaient telles qu'il en était devenu un personnage de conte et de chanson pour enfant. Beleth se souvint être tombé sur un exemplaire dans un petit village à la frontière de l'Alliance et du Royaume lorsqu'elle était plus jeune.

« Tu devrais pourtant pouvoir le lire, c'est de ton niveau.

— Oui, mais le fódlannais, c'est compliqué.

— Tu arrives à le parler. Regarde, là, ce mot, tu le connais. Tu l'utilises tout le temps quand tu me demandes de t'apprendre à te battre. »

Beleth et Flayn avaient toujours pris soin de s'exprimer en fódlannais à Grenat et la petite le parlait parfaitement. Mais, peut-être à cause de l'environnement dans lequel elle évoluait, elle avait le plus grand mal à lire et écrire la langue tandis qu'elle ne rencontrait aucune difficulté avec le dagdannien.

« Allez, Grenat, un petit effort. Lis-moi cette phrase.

- « Loog le Li… o ? Ne supportait pas qu'une… douce… da-moi-selleuh subi-sseuh pareil tourment… ». C'est plein de mots compliqués maman !

— Tu les connais tous, Grenat. Tu dois juste réfléchir un peu et apprendre à les lire. Allez !

— Mais ils sont trop durs à lire !

— Alors, concentre-toi. Répète-moi ça par exemple, Loog le… ?

— Loog le… Li… on ? Lion ?

— Oui, voilà ! tu vois quand tu veux !

— Pourquoi lion ? C'était un lion ?

— Bien sûr que non, c'était un surnom.

— Pourquoi on l'appelait comme ça alors ?

— N'essaye pas de changer de sujet, petite chipie. Relis-moi cette phrase d'abord. »

Grenat pouvait se montrer très entêtée quand elle le voulait. Beleth se demandait souvent de qui elle tenait ce trait de caractère. Elle n'avait pas souvenir d'avoir été particulièrement têtue lorsqu'elle était enfant, cela venait donc possiblement de son père…

Beleth secoua vivement la tête, se forçant à rester concentrée sur la lecture de sa fille. Elle refusait de penser à cela. Pas maintenant. Quand Grenat serait en âge de comprendre, peut-être, mais pas avant.

La nuit était tombée lorsque la petite fille eut fini ses devoirs. Après avoir appris presque par cœur les dix premières pages de son livre, Beleth l'autorisa à s'arrêter et lui promit de lui raconter l'histoire de Loog le Lion avant de se coucher. Dans la pièce d'à côté, elle pouvait entendre Flayn s'affairer dans la cuisine.

Elle ressentit soudain une légère appréhension. Elle était épuisée et n'avait pas le courage de cuisiner, mais Flayn n'était pas très bonne cuisinière non plus. Elle avait énormément progressé, certes, mais elle avait gardé une curieuse manie de mettre un ingrédient incongru dès que l'envie le lui prenait. Il n'y avait guère que les plats à bases de poisson qu'elle réussissait à peu près bien.

Oh ! allez ! Laissons-la faire.

Et elle s'autorisa ce bain dont elle rêvait depuis la fin de l'entrainement.

Alors qu'elle somnolait à moitié dans l'eau chaude, des coups violents retentirent à la porte du magasin. Tous ses sens se mirent en alerte. Elle quitta prestement la bassine, revêtit une tunique de laine et se précipita dans la salle de séjour où Flayn et Grenat regardaient l'escalier qui menait à la boutique d'un air inquiet. Les heurts résonnaient toujours et à eux, s'était ajouté une voix.

« S'il vous plait ! S'il vous plait, j'ai besoin d'aide ! »

— C'est du fódlannais, chuchota Flayn d'une voix paniquée. »

Depuis l'ouverture de ce comptoir, elles n'avaient rencontré, pour ainsi dire, qu'une proportion infime de clients originaires de Fódlan. C'était bien trop peu pour qu'elles ne s'en étonnent pas quand elles en avaient en face d'eux.

Beleth se saisit de son épée posée sur le mur et descendit les escaliers à pas de loup, en faisant bien signe à Flayn et Grenat de rester en haut.

« S'il vous plait… je vous en supplie… »

La voix de l'inconnu se brisait dans des sanglots.

« Que voulez-vous ? lança Beleth sans se laisser émouvoir.

— De l'aide… s'il vous plait ! J'ai personne vers qui me tourner ! »

L'ancienne mercenaire réfléchissait à toute vitesse. L'homme derrière la porte semblait véritablement désespéré. Ce n'était pas dans ses habitudes de refuser son aide à ceux qui en avaient besoin, mais cet homme venait de Fódlan. Et elle craignait ce qui pouvait arriver du continent…

« Je vous en supplie… »

Assez !

Elle ouvrit brusquement la porte. Un homme relativement jeune se tenait face à elle, agrippé à la devanture et le visage défait. Il tremblait de tous ses membres. Ses vêtements étaient en désordre, sa chemise était tachée et sa veste déchirée à divers endroits.

« Que vous arrive-t-il ? interrogea-t-elle froidement.

— Je-j'ai été trompé. J'ai suivi une femme à Dagda et j'ai tout perdu… Je ne peux même pas rentrer chez moi !

— D'où venez-vous ?

— D'Adrestia… la ville d'Enoch sur les terres des Varley. Mais je vivais à Enbarr quand je l'ai rencontrée.

— Elle vous a volé ?

— Non. Sa famille. »

Elle avait entendu dire que les grandes familles dagdanaises avaient pour habitude de « tester » les prétendants qui voulaient épouser leurs filles. Cela prenait la plupart du temps la forme d'un duel. Si le soupirant perdait, il devait partir immédiatement et ne jamais revoir la femme désirée. Si par bonheur, il ressortait vainqueur du duel, il était de nouveau soumis à une série d'épreuves et d'enquêtes afin d'estimer s'il pouvait se montrer véritablement digne d'intégrer la famille. À en juger par son allure, l'homme qu'elle avait en face d'elle n'était pas de haute naissance. Pour peu que sa dulcinée fasse partie d'une de ces fameuses familles, le pauvre garçon a sans doute dû se faire éconduire sitôt le pied posé sur le sol du pays.

« Je ne peux rien pour vous, déclara-t-elle. Je ne peux pas forcer une famille à vous rendre ce qu'ils vous ont pris.

— Ce n'est pas ! Ma fiancée… elle-elle veut être avec moi ! Nous nous aimons ! Mais les siens refusent et…

— Je vous le répète, je ne peux rien pour vous !

— J'ai de l'argent ! Mon cousin vit à Enbarr ! Il travaille pour le Duc Aegir, il m'en prêtera si je lui demande et je pourrais prouver à sa famille que je suis digne d'elle ! Vous voyagez en Fodlan, non ? Vous rapportez des choses de Fódlan ? Si je vous donne le nom de mon cousin avec une lettre de ma part, vous pourriez le voir et le lui demander ! Et vous n'êtes pas n'importe qui en plus ! Vous êtes l'ancien archevêque, l'héroïne qui a arrêté la guerre. Ils vous écouteront, vous ! »

Beleth resta muette de stupeur, tant par la demande du jeune homme que parce qu'il savait sur elle. Jouer les coursiers entre Enbarr et Dagda pour régler un différend amoureux… Oui, Flayn voyageait entre Fódlan et Dadga, mais elle n'allait jamais ailleurs qu'au monastère ! Et elle n'avait aucune envie de l'envoyer chercher un inconnu au beau milieu d'Enbarr, surtout s'il s'agissait d'un proche du duc ! Quant à elle… elle refusait fermement d'utiliser son influence passée ! Elle en avait terminé avec cette vie, elle était passée à autre chose. Elle ne pouvait tout simplement pas retourner à Fódlan !

« Je vous en supplie, vous êtes ma seule chance de vivre avec celle que j'aime ! Je vous donnerai tout ce que vous voudrez ! Votre prix sera le mien ! Mais s'il vous plait, aidez-moi ! »

Après de longues minutes de discussions apaisantes et d'infusions, Beleth réussit à le calmer et à le faire partir. Elle s'était entendue dire qu'elle allait réfléchir à sa proposition. En vérité, elle se trouvait dans le brouillard le plus complet. Une partie d'elle-même refusait catégoriquement d'aider cet homme. Elle avait quitté Fódlan. Il était hors de question qu'elle y retourne et qu'elle prenne le risque qu'on la reconnaisse. Seulement, une autre, plus mesurée, lui disait aussi que Flayn faisait régulièrement des allers-retours entre les deux pays sans que personne ne se soit douté de quoi que ce soit. Que craignait-elle à pousser jusqu'à Enbarr pour retrouver le cousin de ce pauvre homme ? Enfin, une troisième partie, beaucoup plus discrète, mais qui s'exprimait avec la voix moqueuse de Sothis, lui chuchotait que c'était un signe, qu'il était temps pour elle qu'elle cesse de se cacher ! Il n'y a pas si longtemps encore, elle aurait tout tenté pour aider ce pauvre homme, peu importe les risques. Le moment était peut-être venu qu'elle renoue avec cette partie d'elle-même.

« Je ne sais pas, Flayn… répétait-elle à son amie.

— Professeur, vous savez, ça ne me dérange pas d'aller jusqu'à Enbarr retrouver son cousin.

— Je sais, mais…

— Je peux me défendre ! J'ai appris à me battre à l'Académie grâce à vous ! Et durant la guerre aussi et même ces dix dernières années.

— Ce n'est pas ça, Flayn, je sais que tu peux te défendre. Seulement, je crains qu'à Enbrarr, tu ne croises des personnes que nous avons connues. Seteth seul, c'était acceptable, mais plus… »

Elle s'interrompit, honteuse. Elle avait bien conscience de ce qu'elle était en train de dire : rester cachée, peu importe le prix. Même si cela voulait dire couper les ponts avec ceux qui comptaient le plus pour elle. Même si cela signifiait priver Grenat de son père. Depuis quand était-elle devenue aussi faible ? Elle n'osait pas regarder Flayn tant elle craignait sa réaction.

« Pourquoi ? demanda la jeune femme. »

Sa voix était calme et posée, mais Beleth percevait clairement le reproche.

« Pourquoi avez-vous si peur, Professeur ? continua-t-elle. Je sais que vous voulez protéger Grenat, mais… je ne pense que pas que rester caché et loin de tout soit la solution. »

Oui, elle le savait. Elle en avait conscience et elle ne souhaitait pas imposer cela à Grenat. Cette crainte qu'elle ressentait dépassait sa propre volonté.

« Vous savez, j'ai grandi en vivant dissimulée la majeure partie de ma vie. Mon père avait si peur pour moi ! Je ne lui en veux pas, je sais qu'il a agi ainsi parce qu'il m'aime et qu'il voulait me protéger. Mais à cause de ça, je n'ai pas eu beaucoup d'amis et j'ignore beaucoup de choses sur le monde qui m'entoure. Aujourd'hui encore, je me sens en décalage avec les autres en raison de cette vie de réclusion. Alors s'il vous plait, professeur, ne faites pas comme lui. Ne vous isolez pas vous et Grenat. Vous n'êtes pas faites pour cela et il y a tant de gens qui tiennent à vous ! »

Non, c'était certain. Et c'était bien là le problème.

« Peut-être, reprit Flayn, que l'apparition de ce garçon est un signe de la Déesse… Peut-être qu'elle veut vous dire que c'est le moment pour vous de rentrer chez vous et de faire face. »

Beleth aurait éclaté de rire si elle avait osé. Si même Flayn pensait que cela venait de Sothis…

Blabla de l'auteure

Bonjour/bonsoir à toutes et à tous !

voici donc le deuxième chapitre de cette fanfic. Ce chapitre enclenche plus ou moins l'intrigue, on va dire. En fait, je m'étais fixée pour cette histoire de faire chapitre plus courts. D'habitude, je fais 5000-6000 mots en moyenne, là ils font environ 2500 mots. Donc ça avance plutôt lentement, mais rassurez-vous, j'ai pas tenu ce pari XD.

Je vous souhaite donc bonne lecture et à la prochaine.

Bises,

Sheena.