Chapitre 3

La ville de Nuvelle se rapprochait de plus en plus. Les passagers du bateau qui étaient dans leurs cabines arrivaient en masse sur le pont, pressés de débarquer. Il y avait quelques familles, deux ou trois solitaires, mais surtout beaucoup de marchands. Certains affichaient un visage réjoui, d'autres soulagés. Les membres d'équipage s'attelaient à sortir les chargements de la cale et une petite montagne de caisses avait commencé à se former sur le navire. Beleth observait toute cette agitation en essayant de maitriser l'angoisse qui peu à peu s'emparait d'elle.

Tout se passera bien, se répétait-elle. Tout se passera bien.

Après maintes réflexions, elle avait fini par écouter les conseils de Flayn et la voix moqueuse de Sothis. Elle avait accepté la requête du pauvre homme et était partie pour Enbarr, l'ancienne capitale de l'Empire d'Adrestia.

« Tout ira bien, professeur, lui avait dit Flayn avant son départ. Je prendrai bien soin de Grenat et je dirigerai le comptoir comme vous me l'avez appris. »

Elle avait confiance en Flayn. Elle savait que la jeune fille était capable de gérer la boutique de main de maitre et qu'elle protégerait Grenat aussi bien qu'elle. Elle n'avait aucune crainte quant à cela. C'était son retour en Fódlan qui l'effrayait. Cela faisait tellement qu'elle n'y avait plus mis les pieds ! Elle ne savait pas ce qu'elle allait retrouver ou découvrir, elle ne savait pas non plus qui elle allait revoir, si la paix était toujours maintenue. Elle n'allait pas débarquer sur n'importe quel territoire du continent. C'était à Adrestia, l'ancien ennemi du Royaume de Faerghus qu'elle avait défaut dix ans plus tôt. Les rancœurs suivant une défaite pouvaient persister pendant des décennies et même si elle avait connaissance du fait que Dimitri avait fait de son mieux pour ne pas écraser l'ancien empire de contraintes humiliantes, la population pouvait rester hostile.

Puis, au-delà de ces soucis, c'était la première qu'elle parait aussi loin sans Grenat et sa fille lui manquait déjà.

Grenat avait supplié sa mère de l'emmener avec elle, mais Beleth avait fermement refusé. La fillette avait alors commencé à se montrer particulièrement difficile, elle ne voulait pas faire ses devoirs, d'aider Flayn ou Beleth quand elles en avaient besoin. Elle piquait également de très grosses colères au beau milieu de la boutique ou fondait tout simplement en larmes. Beleth avait tenu bon. Il était hors de question que Grenat l'accompagne en Fódlan et était restée ferme sur sa décision. Grenat avait dû céder. Cependant, la veille de son départ, Grenat l'avait rejoint dans sa chambre et lui avait demandé pardon. Beleth avait serré son enfant contre elle et s'était retenue pour ne pas pleurer. Le lendemain, la petite fille lui avait offert une fleur en papier qu'elle avait confectionnée elle-même.

« C'est pour te porter bonheur ! avait-elle dit en l'enlaçant. »

La fleur se trouvait à présent dans la bourse qu'elle portait à la taille. Par réflexe, Belet posa la main dessus. Avoir ce petit quelque chose de sa fille l'apaisait.

Beleth resserra les pans de sa cape et ajusta la capuche afin que ses cheveux verts soient les moins visibles possibles. Bien que dix ans se soient écoulés, elle tenait à rester aussi discrète qu'il était permis. Elle inspira un grand coup. Tout allait bien se passer. Elle devait en être convaincue. Elle ignorait ce qui l'avait finalement fait changer d'avis. Les mots de Flayn peut-être ? Ou bien une subite prise de conscience ?

Peut-être les deux.

L'inconnu était revenu dès le lendemain et elle avait accepté de l'aider en lui promettant de contacter elle-même ledit cousin. Il s'appelait Astier Leuclit. Il venait d'une famille de notables d'une petite ville sur les terres de Varley et avait miraculeusement à rester plus ou moins neutre durant la guerre déclarée par Adrestia contre l'Eglise. Cela lui avait permis de vite rebondir après la chute de l'empire et son annexion par le Royaume. Astier était devenu un fonctionnaire parmi tant d'autres, tandis que son cousin Ludovic avait gravi les échelons jusqu'à faire des collaborateurs du duc Aegir gouverneur de la province d'Adrestia. C'était lui que Beleth devait retrouver.

Elle vérifia une dernière fois que la lettre était bien dans son paquetage, accompagné d'une petite somme pour les frais éventuels. L'histoire du pauvre Astier n'était pas si différente de celle qu'elle avait imaginée. Il avait rencontré une jeune Dagdanaise, Ashenri, un beau jour à Enbarr et en était tombé éperdument amoureux. Les sentiments étaient réciproques et le couple avait filé le parfait amour pendant plusieurs semaines. Il ignorait qu'elle était noble, mais l'avait quand même très vite demandé en mariage. La demoiselle avait accepté et les deux tourtereaux avaient embarqué pour Dagda afin de solliciter la permission de l'épouser au père de la jeune fille. Malheureusement, celui-ci avait catégoriquement refusé arguant que jamais sa fille ne s'unirait pas à un vaurien de Fódlan et d'Adrestia de surcroît. Le pauvre homme s'était retrouvé en prison pour outrage et n'avait pu se libérer qu'après avoir donné la totalité de l'argent qu'il avait sur lui. Il espérait qu'en fournissant une preuve de sa situation (fonctionnaire du royaume avec un cousin au service du gouverneur), il pourrait se marier avec sa belle. Beleth en doutait cependant. Au vu de la réaction très violente du père de famille, elle pressentait qu'il ne changerait pas d'avis. Les nobles étaient par nature très conservateurs, aussi bien à Dagda qu'en Fódlan.

Le bateau amarra quelques minutes plus tard, déversant ses flots de passagers sur le port bondé. Les quais se retrouvèrent vite noir de monde. Beleth s'était rendu à de nombreuses reprises à Nuvelle, du temps où elle était mercenaire avec son père et quand elle était archevêque. La dernière fois qu'elle avait vu la ville était le jour où elle avait quitté Fódlan.

Nuvelle, du nom de la famille qui l'avait fondée, avait longtemps eu un aspect miséreux presque abandonné, la faute à la guerre entre Dagda et l'Empire. La citée avait été presque entièrement détruite et la Maison Nuvelle portée disparue. Seule sa qualité d'unique port d'Adrestia lui permettait de ne pas sombrer. Dernièrement, la ville avait retrouvé un second souffle, en partie dû au retour en force de sa dirigeante : Constance von Nuvelle.

Beleth avait un vague souvenir de Constance, une jeune femme cachée dans les souterrains de Garreg Mach et à la personnalité plus qu'étrange et amie de Yuri. L'adolescente avait atterri dans l'Abysse après la chute de sa famille et ambitionnait de restaurer son prestige. La guerre avait changé ses plans. Lorsque Beleth avait réapparu en 1185, cinq ans après la défaite de l'Eglise de Seiros, Constance ne se trouvait plus dans l'Abysse. Le professeur avait cru qu'elle fuit les combats. En réalité, Constance avait aidé des fidèles de l'Eglise à se cacher alors que l'Empire les traquait. Sa dévotion lui avait attiré la sympathie aussi bien des religieux, des fidèles et du petit peuple. Quelques années plus tard, elle épousa Ferdinand, nouveau duc d'Aegir et nommé gouverneur de la province d'Adrestia par le Roi, ce qui marqua la résurrection de la Maison Nuvelle.

Elle ignorait si Contance vivait dans son fief ou bien auprès de son mari à Enbarr, mais par précaution, elle choisit de ne pas s'attarder en à Nuvelle. Le voyage jusqu'à Enbarr allait être long ! Beleth avait espéré trouver un système de diligence ou de transport, comme il en existait à Dagda, qui assurait la navette entre l'ancienne capitale et la ville portuaire, mais il n'en fut rien. Elle dû se rabattre sur la location de cheval. Elle soupira. Elle n'avait pas la moindre idée de la durée du voyage.

La première écurie qu'elle croisa proposait aussi bien des cheveux que des pégases ou des wyvernes. Beleth hésita. Y, aller par la voie des airs lui permettrait de rallier Enbarr très rapidement, seulement, elle n'était pas la plus à l'aise sur monture volante.

« J'peux vous r'seigner m'dame ? l'aborda le palefrenier.

— Le temps qu'il me faudra pour me rendre à Enbarr par voie de terre ? »

Le palefrenier émit un sifflement surpris.

« Fiou ! v's'êtes courageuse ! C'est pas la porte à côté, Enbarr ! Z'auriez dû débarquer directement s'la côté d'Enbarr.

— Malheureusement, cette destination ne figurait pas là d'où je viens.

— Oh ! vous fâchez pas m'dame ! J'disais ça p'vous. À ch'val, vous f'ra au moins deux s'maines pour y aller.

— Tant que ça ?

— Y'a les montagnes d'Oghma à traverser m'dame. Après vous p'vez t'jours passer par Hervring. Z'ont un port qui va jusqu'à Enbarr. »

Beleth se retrouva prise de court. Elle avait complètement oublié l'immense chaine de montagnes d'Oghma qui barrait Fódlan de part en part et où se trouvait le monastère de Garreg Mach. La traverser était une entreprise extrêmement ardue et longue. Elle demanda donc au palefrenier ce qu'il en était de la durée avec une voiture volante. Elle mettrait moitié moins de temps à dos de pégase ou de wyverne mais le prix lui revenait plus cher. Dans la mesure où elle ignorait combien de temps elle resterait sur le continent, elle préférait ne pas trop dépenser dès son arrivée. Finalement, elle choisit de passer par le domaine des Hervring.

Elle emprunta alors un cheval, un étalon à la robe brune pour se rendre à Cetheleabaile, la ville où résidait la famille Hervring. La bête avait l'air assez musclée, ce qui la rassura. Elle allait pouvoir galoper sans craindre qu'il ne tombe de fatigue trop rapidement.

« Vous s'rez à Hervring dans trois-quatre jours m'dame ! Si le temps s'gate pas. »

Beleth espérait aussi que la météo serait clémente avec elle. Elle arrivait en plein mois des Pluies Verdoyantes, la saison des pluies.

Elle empoigna les rênes et le sortit de sa stalle. Le cheval résista, mais avec patience et douceur, Beleth lui parla afin qu'il lui fasse confiance. L'animal ne s'obstina pas longtemps. Beleth le guida délicatement vers la sortie des écuries.

Un bref instant, elle se vit, chevauchant à cheval avec sa fille montée avec elle. Grenat aurait adoré parcourir les terres d'Adrestia à la découverte de leur histoire. Puis ce fut une autre vision, réelle cette fois-ci, qui la remplaça. Elle se revit petite fille à cheval avec son père, lorsque ce dernier lui apprenait à monter. La première fois, il avait tenu fermement les rênes jusqu'à ce qu'elle soit stabilisée. Beleth n'avait pas eu peur. Elle ne se souvenait pas d'ailleurs avoir eu peur de quoi que ce soit quand elle était plus jeune. En revanche, avec le recul, elle avait l'impression que Jeralt avait été très nerveux durant cette séance.

Elle se mordit l'intérieur des joues. Ses yeux commençaient à la brûler. Cela faisait très longtemps qu'elle n'avait pas repensé à son défunt père et elle n'aimait pas que ces souvenirs la prennent par surprise.

L'étalon se détendit légèrement. Elle tenta de retrouver le contrôle de ses émotions et Beleth mit le pied à l'étrier et grimpa sur la bête. Elle choisit de ne pas s'attarder plus que nécessaire à Nuvelle, elle tenait à rejoindre au plus vite Hervring pour rallier l'ancienne capitale. Cependant, alors qu'elle se dirigeait vers les portes de la ville, elle remarqua un trio d'homme. Les deux premiers affichaient une allure débraillée et une barbe de plusieurs, le troisième, quoiqu'aussi mal fagotée que ses comparses, arborait un air plus soigné. Et un foulard violet noué à son bras et orné d'un symbole bien particulier. Beleth s'arrêta net, puis reprit sa marche.

Rien ! Ce n'est probablement rien !

Et pourtant, un foulard violet avec ce symbole, peu de gredins en portaient ! Elle s'interrompit une nouvelle fois et se tourna vers le trio.

Peut-être est-ce un signe de la Déesse ? avait dit Flayn avant son départ.

Est-ce vraiment toi qui es à l'origine de tout ça, Sothis ?

Elle descendit du cheval et se dirigea vers les trois hommes avec l'air le plus assuré qu'elle put.

« Désolé ma jolie ! lui lança un des bonshommes sans le foulard. Y'a rien pour toi ici.

— Ce n'est pas vous à qui je veux parler, répliqua-t-elle de sa voix autoritaire. Mais à votre ami là.

— V'la bien un honneur ! ricana l'homme au foulard. Et pourquoi est-ce que j'écouterais une dame de la haute comme vous ?

— J'ai un message à faire passer.

— J'suis pas un pigeon voyageur. Allez voir ailleurs.

— Un message pour votre chef, continua Beleth en ne prêtant pas attention à ce qu'il disait.

— Mon chef, hein ? »

L'expression de son visage changea du tout au tout. Il perdit son sourire narquois pour devenir sérieux. Ils se comprenaient désormais.

« J'aime pas déranger mon chef sans raison, rétorqua-t-il. P'quoi vous voulez lui parler ?

— Cela ne regarde que lui et moi. Je vous demande juste de lui transmettre un message de ma part. C'est possible ? »

Elle vit l'homme réfléchir à toute vitesse. Il était méfiant, comme toutes les personnes de son milieu. Un faux pas et il pouvait se retrouver en prison.

« Mettons que j'dis oui, commença-t-il. Vous m'payez combien ? »

Ah ! encore des dépenses.

« Deux écus d'argent pour la corvée, plus de deux plus si elle est menée à bien.

— Deux pièces d'argent seulement ?

— Et deux de plus si vous réussissez. C'est une offre équitable à mon sens.

— Et les risques, vous en faites quoi ?

— Vous savez vous battre, vous ne feriez pas partie de sa bande sinon. »

À sa grande surprise, il éclata de rire.

« Vous n'avez pas la langue dans vot' poche ! hahaha ! Vendu m'dame ! Je transmettrai vot'message ! Qu'est-ce que je dois dire ? »

Beleth réclama un morceau de parchemin et de l'encre et griffonna rapidement une succession de lettres stylisées qui, au premier abord, n'avaient aucun sens. Il s'agissait en fait d'un code. Elle plia la feuille et la donna à l'homme au foulard.

« Voilà, dit-elle. À remettre en personne à votre chef. Et ajoutez ceci : Enbarr.

— Ce bout de parchemin et Enbarr, répéta le malfrat. Compris. J'peux avoir vot'nom ?

— Inutile. Votre chef saura que c'est moi, lança-t-elle en remontant sur le cheval. »

Beleth avait les mains moites en quittant la ville. Elle était sûre que, si son cœur pouvait battre, il le ferait à toute vitesse. Ça, c'était définitivement quelque chose qu'elle n'avait pas prévu ! Prendre contact avec Yuri sitôt débarqué sur Fodlan ! Yuri avait été un temps le fils adoptif de Comte de Rowe et élève à l'Académie des Officiers avant de disparaitre dans l'Abysse, cette ville cachée dans les sous-sols du Montastère. Il y était devenu le chef plus ou moins officieux et avait formé une bande de brigands, composée pour la plupart de jeunes gens désœuvrés et sans grande échappatoire. Yuri avait aidé le Royaume durant de la Guerre de l'Unification et s'il n'avait jamais prêté allégeance au Roi, il l'avait assuré de son soutien tant que ce dernier ne se mêlerait pas des affaires de la ville souterraine. Quand Beleth était archevêque, il allait souvent la voir pour discuter avec elle de tout et de rien et l'avait autorisée à lire autant qu'elle le voulait dans la bibliothèque de l'Abysse. Une forte amitié était née entre eux pendant cette période. Yuri lui avait alors donné un code et la façon d'identifier ses hommes si jamais elle avait besoin d'aide. À cette époque, Beleth n'aurait jamais pensé y avoir recours.

Elle ignorait totalement la réaction de Yuri lorsqu'il verrait son code, mais elle était certaine qu'il l'attendrait à Enbarr. Elle avait agi sur un coup de tête, mais Yuri avait connaissance d'absolument tout ce qui se passait dans le Royaume. Il pourrait sans doute l'aider dans sa quête et elle savait qu'elle pouvait compter sur sa discrétion.

Elle avait presque l'impression de se retrouver dix ans en arrière. Alors que la guerre faisait rage depuis cinq ans, que l'Eglise en était réduite à la clandestinité, que le Royaume au bord de l'extinction et que l'Alliance déchirée entre deux camps, elle avait soudainement réapparu après cinq ans de disparition. Elle-même était bien incapable d'expliquer cette disparition. Rhéa ne lui avait fourni aucune réponse satisfaisante et Flayn et Seteth semblaient trouver cela normal. Les membres de l'Ordre de Seiros avaient vu en elle un étendard de ralliement, ses anciens élèves, le début de la rébellion et Dimitri l'avait pris pour un fantôme revenu le hanter. Peut-être était-ce qu'elle était aujourd'hui ? Huit ans après son départ de Fódlan, que pouvait-elle apporter en dehors de souvenirs sans doute douloureux ?

Blabla de l'auteure

Joyeux Noël !

En retard à la fois sur Noël et sur le chapitre alors que je m'étais juré une publication régulière XD. En fait, j'ai sous-estimé le travail de correction qui prend énormément de temps vu que j'ai écris les chapitres d'une traite sans relecture. J'ai travaillé tous le mois décembre et je n'avais ni la motivation ni le courage de m'y mettre en rentrant. J'ai donc profité des quatre jours de vacances pour relire et corrigé ce chapitre que voici.

Retour donc sur Fodlan pour Byleth(Beleth). Evidemment, je n'allais pas la laisser éternellement à Dagda, hein ! Ah, je ne sais pas si je l'ai précisé mais j'intègre aussi les personnages du DLC. Donc là aussi possible spoil. C'est surtout Yuri et Happi en fait que je vais utiliser vu que ce sont ceux que je connais le moins et Constance fait une apparition en tant que femme de ce cher Ferdinand (je ne sais pas s'il est possible de les ship ensemble dans le jeu mais je trouve qu'ils vont bien ensemble).

Le chapitre 4 est en cours de correction aussi, j'espère pouvoir vous le poster très rapidement.

D'ici là, bonne lecture et bonnes fêtes de fin d'année !

Bises,

Sheena