Chapitre 5
Beleth ne suivit que partiellement le conseil de Yuri. Elle resta bien à Enbarr, le temps qu'il lui donne les informations demandées, mais elle ne contacta aucun de ses anciens élèves, ni même personne qu'elle ait côtoyé à Garreg Mach. Yuri vivait dans l'Abysse, un lieu où ceux qui n'avaient nulle part où aller pouvait trouver refuge. Il comprenait quand les gens souhaitaient demeurer cachés. En revanche, que ce soit Caspar, Ingrid, Mercedes ou encore Lorenz, elle n'était pas certaine qu'ils puissent concevoir qu'elle ait désiré s'exiler. Pire, la loyauté qu'ils devaient à Dimitri pouvait les contraindre à lui révéler qu'elle était de retour. Et Dimitri était la dernière personne qu'elle voulait revoir.
Mercedes…
Mercedes était l'unique personne qu'elle avait vue avant de partir pour Dagda. La seule qui, à l'époque, avait su qu'elle était enceinte. À elle, elle avait envie de dire qu'elle était revenue, de lui parler de Grenat, mais, encore une fois, elle ne tenait pas à l'obliger à cacher des choses à son roi. Elle ignorait de quelle façon la jeune femme avait expliqué sa disparition à Dimitri et elle ne désirait pas compliquer davantage la situation. Quant au personnel de Garreg Mach, elle refusait fermement de s'approcher du monastère, mais pour des raisons bien différentes. Alors, elle resta à Enbarr, évitant les endroits trop peuplés où elle risquait de croiser des visages connus.
En dépit de la culpabilité qui la tenaillait, ces quelques jours lui permirent de se détendre un peu. Elle avait pu voir un spectacle à l'Opéra, pour la première fois de sa vie, et s'était juré d'en raconter le moindre détail à sa fille et à Flayn. Elle avait aussi acheté plusieurs souvenirs pour Flayn et Grenat et dû même restreindre fortement son envie d'offrir des cadeaux. Sa bourse n'était pas illimitée, elle ignorait pendant combien de temps elle allait devoir rester à Enbarr et elle allait sans doute devoir payer Yuri.
Peut-être qu'un jour, je reviendrais avec Grenat.
Dans les rues, les auberges, elle entendait parler des nouvelles du royaume et notamment de Fhirdiad, la capitale, mais elle se forçait à ne pas les écouter. Elle savait que si elle prêtait l'oreille à quoi que ce soit, sa culpabilité grandirait.
Au matin du cinquième jour, elle commença à trouver le temps long. Elle décida alors que si d'ici demain, elle n'avait pas revu Yuri, elle irait à la rencontre de Ludovic Leuclit d'elle-même, qu'elle ait obtenu ses informations ou pas. Elle ne pouvait rester indéfiniment sur Fódlan et Grenat et Flayn devaient s'inquiéter de son absence prolongée.
Tous les jours, elle allait à la taverne où Yuri l'avait emmené. C'était ici qu'ils s'étaient donné rendez-vous. Elle attendait en général une heure ou deux dans l'après-midi avant de repartir. Cette fois-ci encore, Yuri ne reparut pas. Elle ne savait pas si elle devait trouver cela alarmant. Les Leuclit ne devaient être qu'une petite famille sans grande importance. Cela ne devait pas être si long de réunir des informations sur eux ! Ou bien, quelque chose était arrivé au voleur. Il était rusé comme un renard et un excellent combattant de surcroit, mais personne n'était infaillible.
Ses pas la conduisirent sur l'avenue principale, celle qui menait au palais impérial. Elle regarda le bâtiment des fonctionnaires. Oui, en théorie, cela ne devrait pas prendre autant de temps alors pour quelles raisons Yuri tardait-il tant à revenir ?
Une sourde angoisse se réveilla tout à coup. Et si ses soupçons étaient confirmés ? Peut-être, qu'en réalité, cette famille cachait réellement quelque chose ! Peut-être que ce n'était pas un hasard si Astier était venue frapper chez elle en pleine nuit ! Peut-être qu'on avait voulu la piéger et que Yuri en payait les frais !
Figée par la crainte, elle s'arrêta au beau milieu de la rue, les yeux écarquillés. Ce fut les cris des passants qui la tirèrent brusquement de ses pensées et elle remarqua soudain l'attelage qui fonçait vers elle à toute vitesse.
« Poussez-vous ! hurla le cocher. »
Prise de panique, elle s'écarta précipitamment, mais son pied dérapa sur les pavés de la chaussée et elle s'écroula au sol. Elle tenta de se relever en vitesse, mais une vive douleur à la cheville la refit chuter.
Mince ! Mince ! Mince !
Elle ne pouvait pas se lever ! Dès qu'elle essayait de poser le pied par terre, elle tombait de nouveau. Blessée à cause d'un faux mouvement ? Alors qu'elle avait réussi à éviter des blessures plus graves en combat ? Quelle blague ! Frustrée et furieuse, elle ferma les yeux et attendit le choc…
… qui ne vint jamais.
Tout se passa en une fraction de seconde. Quand elle les rouvrit, elle vit le cocher et le carrosse qu'il conduisait pratiquement sur le trottoir, à l'arrêt. Il avait réussi à l'éviter au dernier moment en virant sur le côté. Autour d'eux, une foule se massait.
« Vous allez bien ? lui demanda le cocher en se précipitant vers elle. »
En grimaçant, elle tenta une nouvelle fois de se relever, mais toute sa jambe gauche était douloureuse. Par l'Azuréenne ! Elle ne s'était vraiment pas ratée en dérapant !
La porte du carrosse s'ouvrit.
« Que se passe-t-il ? s'écria une voix de femme. »
Beleth eut le souffle coupé. Cette voix… elle la connaissait ! Elle sentit un grand froid l'envahir. Ce qu'elle redoutait le plus était en train de se produire.
« Mes excuses, Madame, répondit le cocher, mais j'ai failli renverser cette femme et elle semble blessée. »
Beleth garda les yeux rivés sur le pavé, refusant de lever le regard et priant pour qu'un miracle se produise.
« Une femme ? Mais, attendez… Ces cheveux, c'est… non ? PROFESSEUR ?! »
Quelques secondes plus tard, elle se retrouva face à une femme brune à la beauté époustouflante qui la regardait avec un air ébahi.
« Je n'y crois pas ! Professeur, c'est réellement vous ? s'exclama Dorothéa en la serrant contre elle, les larmes aux yeux. Oh par la Déesse ! C'est un miracle. »
Beleth avait la gorge nouée, ne sachant quoi répondre. Elle était perturbée par ces retrouvailles qu'elle avait tellement craintes. Elle vit alors quelqu'un d'autre était sorti à la suite de Dorothéa, un homme. Lui aussi semblait avoir reçu un coup de poing en pleine figure.
« Dites-moi que je rêve… crut lire Beleth sur ses lèvres.
— Félix regarde ! s'exclama Dorothéa en se tournant vers lui. C'est le professeur ! Elle est blessée ! Il faut l'emmener voir un médecin, vite !
— Ce ce… n'est rien, Dorothéa, parvint à articuler Beleth malgré la douleur dans sa jambe qui grandissait plus en plus violemment. Je peux me débrouiller… »
Elle tenta de se lever encore une fois, dans un fol espoir de bravade, mais, elle n'eut pas sitôt bougé sa jambe qu'une grimace lui tordit le visage.
« On vous emmène, déclara Dorothéa d'un ton qui n'admettait aucune protestation. Vous pouvez à peine tenir debout. Aidez-moi à l'installer dans le carrosse, lança-t-elle à son conducteur. »
Elle sentit l'homme la prendre par un bras et Dorothéa par l'autre. En la portant à moitié, ils l'aidèrent à s'asseoir dans la calèche. Dorothéa détacha même un coussin de la voiture pour le placer sous sa jambe.
« À l'hôpital ! cria l'ancienne chanteuse à son cocher.
— Allons plutôt chez Ferdinand, proposa subitement Félix.
— Elle a besoin d'un médecin, voyons !
— Celui de Ferdinand est réputé. Et c'est moins loin que l'hôpital. Chez le duc ! ordonna-t-il. »
De mieux en mieux…
Beleth se sentait incapable de dire le moindre mot. La douleur était trop forte et la tête lui tournait. Des larmes perlaient sur ses joues. Elle ne savait pas si c'était la colère contre elle-même ou bien la douleur qui était réellement violente, mais elle commença à pleurer.
« Tenez, fit Félix en lui tendant une flasque. Ça ne fera pas partir la douleur, mais au moins vous la sentirez moins. »
Beleth ne réfléchit pas et s'empara de la petite bouteille dont elle but une longue gorgée. L'alcool laissa un sillon brûlant dans sa gorge et son tournis devint plus fort. Mais Félix semblait avoir raison, elle avait l'impression d'avoir moins mal.
« Qui aurait cru… commença Dorothéa. Quand je pense que nous avons failli vous tuer !
— Ma faute… parvint-elle à articuler d'une voix pâteuse. Moi qui ne regardais pas… »
Elle ressentit subitement une profonde envie de dormir et dut lutter pour ne pas s'écrouler sur la banquette.
« Vous êtes si pâle, professeur… »
La voix de Dorothéa lui paraissait de plus en plus lointaine. Elle sentit la jeune femme la prendre par les épaules et l'allonger. Beleth s'endormit à l'instant où sa tête toucha le coussin.
Quand elle se réveilla, elle se trouvait dans un immense lit aux draps soyeux.
Elle cligna plusieurs fois des yeux afin de les laisser s'habituer à l'obscurité et se redressa. La pièce était plongée dans la pénombre, mais elle pouvait distinguer une grande armoire, un secrétaire et quelques tableaux aux murs. On lui avait enlevé sa cape et sa tenue de voyage pour la vêtir d'une chemise de lin blanc.
La première chose qu'elle fit fut d'essayer de remuer sa jambe droite blessée. Elle n'y parvint pas. Elle pouvait la percevoir, cependant, ce qui était toujours un bon signe. Elle glissa la main sous le drap pour la toucher. Sa jambe était entourée de bandage très serré, elle pouvait également sentir une attelle. Elle voulut savoir si elle pouvait se lever. Elle essaya en se tenant fermement au lit, mais fut prise de vertige dès qu'elle tenta de poser le pied au sol.
Une fracture ou une entorse donc…
Elle soupira. L'un comme l'autre exigeait de nombreux jours d'alitement.
Oh ! c'est vraiment trop bête !
Dire que des blessures à l'épée ou des brûlures magiques ne l'avaient jamais empêchées de terminer un combat, mais, une simple entorse la clouait au lit. Elle se rallongea, exaspérée.
Où était-elle ? Félix avait parlé de la conduire chez Ferdinand, elle devait sans doute se trouver dans son manoir. Et après ? Quelle heure était-il ? Tard si elle en jugeait par la faible luminosité, mais y avait-il quelqu'un de réveillé ? Elle souhaitait voir une personne, n'importe qui, qui puisse lui expliquer ce qui lui arrivait.
C'est alors qu'elle remarqua une clochette en argent posée sur la table de chevet. Ce devait être une de celle qui était généralement utilisée pour appeler les serviteurs. Peut-être que si elle la faisait sonner, quelqu'un viendrait.
Le son aigrelet résonna dans la chambre. Beleth attendit quelques minutes puis elle entendit des bruits de pas étouffés dans le couloir. La porte s'ouvrit et la lueur orangée d'une bougie illumina légèrement la pièce.
« Louée soit la Déesse ! s'exclama une voix forte. Vous êtes enfin réveillée ! »
Toutes les chandelles de la chambre se retrouvèrent allumées. Ferdinand et Constance se trouvaient tous les deux face à elle, habillés de leurs vêtements de nuit.
« Imaginez notre surprise quand Félix et Dorothéa vous ont amené ici inconsciente ! continua le duc Aegir. J'ai immédiatement fait appeler mon médecin bien entendu et j'ai veillé à ce qu'il vous soigne avec le plus grand soin. »
Il n'avait pas perdu son parler très maniéré, constata Beleth. Cette tendance pouvait être aussi amusante qu'agaçante. Il avait gardé ses cheveux longs et arborait à présent une fine moustache rousse.
« Rassurez-vous, ce n'est pas lui qui vous a changé, intervint Constance, hilare, mais mes suivantes. J'espère que vous êtes à l'aise.
— Oui très, merci. »
Flayn l'avait surprise lorsqu'elle lui avait annoncé le mariage de Constance et Ferdinand. Elle ne les avait jamais vus interagir l'un avec l'autre et avait même plutôt pensé que Ferdinand épouserait une femme d'une autre région. Cependant, maintenant qu'elle les voyait ensemble, elle dut reconnaitre qu'ils formaient un beau couple. Elle pouvait sentir une certaine complicité entre eux.
« Est-ce que c'est grave ? demanda-t-elle.
— Rien d'incurable, lui répondit Ferdinand d'une voix rassurante. Vous devrez garder le lit quelque temps et éviter de faire trop d'effort, mais vous il ne subsistera aucun handicap. »
Rester au lit pendant plusieurs jours, c'était bien ce qu'elle craignait… Comment allait-elle faire pour rentrer à Dagda si elle ne pouvait pas bouger ?
« Ne vous inquiétez pas, vous pouvez rester aussi longtemps que vous le voudrez, renchérit Constance. Notre manoir est votre manoir !
— Merci, répéta-t-elle mécaniquement. »
Le couple s'attarda encore quelques minutes puis prit congé. Quand elle se retrouva seule, Beleth se rallongea, les mains sur le visage.
Comment vais-je faire ?
Il lui était impossible de rentrer à Dagda dans son état ! Elle ne pouvait même pas prévenir Flayn de ce qui lui arrivait, personne ne savait où elles vivaient ! Puis il y avait Yuri et cette histoire avec les Leuclit. Comment allait-elle pouvoir mener cette mission à bien avec une jambe immobilisée ? Bien qu'à l'heure actuelle, ce soit le cadet de ses soucis. Et dernier problème et non des moindres : Félix.
De tous ses anciens étudiants, il avait fallu qu'elle tombe sur lui. Félix Fradalrius, duc de Fradalrius, éternel bras droit du roi, second personnage du Royaume. Félix qui était entêté, sceptique, et qui ne se laissait pas berner par les beaux discours ni par les excuses. Seuls les actes comptaient à ses yeux. Il n'avait pas prononcé un mot pendant le voyage, sans doute parce que son état ne l'y invitait pas, mais sitôt qu'elle aurait recouvré un brin de santé, elle savait qu'il demanderait à discuter avec elle. Et qu'il ne la ménagerait aucunement. Parlerait-il à Dimitri ? Peut-être l'avait-il déjà fait…
Elle soupira et pensa à sa fille. Le plus dramatique dans ce qui lui arrivait était qu'elle n'avait aucune idée du temps qu'elle mettrait à se rétablir. Elle pouvait rester des semaines voir des mois loin de Grenat. À cette idée, elle sentit sa gorge se nouer.
Oh, comme Grenat lui manquait. Elle souhaitait tant l'avoir près d'elle et l'entendre rire. Simplement entendre le son de sa voix pour oublier toutes ses angoisses… Que faisait-elle à cet instant ? Dormait-elle ? Est-ce qu'elle écoutait bien Flayn ? Et Flayn, était-elle inquiète ?
Elle ne pouvait pas rester plus longtemps à Fódlan, c'était impossible ! Elle devait trouver le moyen de rentrer chez elle et de rejoindre son enfant, peu importe le prix !
La douleur dans sa jambe se réveilla soudainement, plus violente et forte. Beleth se mordit la lèvre pour ne pas crier. Elle avisa alors un gobelet posé sur la table qui contenait un liquide blanchâtre. Sans se poser la moindre question, elle l'attrapa et le vida d'une seule traite. Quelques instants plus tard, elle tomba endormie.
Blabla de l'auteure
Bonne année 2021 à toutes et à tous ! Qu'elle soit meilleure que 2020 ^^.
Voici le chapitre hebdomadaire avec les premières confrontations de Beleth avec ces anciens élèves. Et on commence ni plus ni moins que par Félix (oui désolé pour ceux qui espéraient déjà Dimitri). Si on se fie aux différents épilogues, Félix devient les bras droit de Dimitri et voyage un peu partout, du coup c'était plus facile de le placer à Enbarr. Et son caractère fait qu'il sera beaucoup moins complaisant avec Beleth dans le prochain chapitre 6.
Une chose qui a dû vous surprendre par contre : Félix et Dorothea ! Je comprends haha. On n'y pense automatiquement d'autant que leurs dialogues de soutien ne sont pas forcément excellent. Sauf que durant ma première partie avec les Lions, ils ont fini ensemble et j'ai trouvé leur épilogue très bons et qu'après coup, ils ne formaient pas un si mauvais couple. Donc je les ai gardé.
C'est tout ce que je pouvais vous dire pour ce chapitre. Je vous souhaite une nouvelle fois une excellent année et vous dis à la prochaine. Bonne lecture !
Bises,
Sheena.
