Chapitre 13
Les emblèmes étaient un don de la Déesse. Un signe que l'individu appartenait à une lignée prestigieuse, une lignée de héros. Leurs porteurs bénéficiaient d'aptitudes extraordinaires, maniaient la magie comme personne et surtout étaient capables d'utiliser des armes mythiques et surpuissantes directement héritées de leurs ancêtres. Les possesseurs d'emblèmes étaient des élus choisis par la Déesse elle-même ils ne pouvaient que diriger Fódlan. Sous l'égide de la Divine Ancêtre, ils apportaient paix et sécurité au peuple de Fódlan.
Et pourtant, on enviait ces élus. Ils étaient des outils, des monnaies d'échange, des moyens de s'élever socialement. Ils attisaient la convoitise et la jalousie. Porter un emblème pouvait s'apparenter à une malédiction.
C'était ce que disait Beleth, allongée aux côtés de sa fille endormie. Les emblèmes n'étaient qu'une source d'ennuis. Ceux qui n'en avaient pas ne connaissaient pas leur chance.
Elle-même avait vécu la majeure partie de sa vie sans savoir qu'elle en avait un. Bien sûr, elle savait ce qu'étaient les emblèmes et la place qu'ils occupaient dans la société, mais elle ne leur avait jamais accordé d'importance. Naïvement, elle se disait que son point de vue était partagé par la plupart des habitants du continent. Cette vision avait volé en éclat lorsqu'elle était entrée à l'Académie. Que ce soit les multiples propositions de mariage d'Ingrid et Mercedes, la haine de Miklan contre Sylvain, le mépris de Marianne envers elle-même, la sœur d'Hanneman rejetée ou encore Lysithea… Trop de personnes souffraient de leur emblème, sans compter le regard des gens qui avaient changé quand ils avaient su qu'elle possédait l'Emblème du Feu.
Imaginer que son propre enfant puisse en avoir un l'angoissait terriblement. La probabilité était grande, ces deux parents en ayant un. Cela ne garantissait pas une hérédité assurée, les jumeaux Gautier en étaient le parfait exemple, mais cela augmentait les chances.
Mais le mien est différent…
L'emblème de Blaiddyd était un emblème mineur, très connu et qui s'était toujours relativement bien transmis dans la lignée. L'Emblème du Feu, en revanche, était considéré comme disparu après la bataille de Tailtean et la mort de Némésis. Rhea n'avait jamais clairement expliqué à Beleth pourquoi elle possédait cet emblème, malgré ses nombreuses questions. L'ancienne mercenaire en avait donc conclu qu'elle en avait hérité de manière peu conventionnelle. Beleth avait compris depuis longtemps que l'hérédité n'était pas l'unique moyen de transmettre un emblème. Se pourrait-il pourtant que Grenat ait pu recevoir l'Emblème du Feu ? Était-ce pour cela qu'on s'intéressait à elle ? Parce qu'elle avait potentiellement obtenu un emblème disparu de façon naturelle ?
« Je ne laisserai personne te faire du mal, murmura Beleth en caressant les cheveux de Grenat. Je détruirais tous ceux qui voudront s'en prendre à toi, que ce soit un groupe sorti des Ténèbres, l'Église ou même une déesse. »
Edelgard avait eu une résolution identique quand elle avait déclaré la guerre à l'Église de Seiros. Beleth se demanda ce qui avait motivé l'ancienne impératrice à mener son plan à bien. Pourquoi tenait-elle tant à défaire l'Église ?
Ce fut Grenat, qui avait essayé de s'extraire discrètement du lit, qui réveilla Beleth au petit matin. Avec un sourire espiègle, sa mère l'attrapa par la taille et la serra contre elle.
« Tu espérais partir sans me dire bonjour ? rit Beleth.
— C'est pas ça ! se défendit la petite fille. Je voulais pas te réveiller. Tu dormais bien.
— C'est gentil à toi, mais en définitive, tu m'as quand même réveillée. »
Faisant mine de la punir, Beleth commença à chatouiller Grenat. La fillette tenta bien que mal de s'échapper et de repousser sa mère en riant aux éclats. Malheureusement, elle fut contrainte de trouver refuge sous les couvertures. La mère et la fille s'allongèrent l'une à côté de l'autre, le sourire aux lèvres. Il s'était écoulé énormément de temps depuis la dernière fois qu'elles n'avaient pas partagé un moment de complicité toutes les deux.
« Ça faisait longtemps que tu avais pas rigolé comme ça, maman, fit remarquer Grenat.
— Je suis désolée, il y a eu beaucoup de problèmes. Je ne voulais pas t'inquiéter… »
Le sourire de Beleth s'effaça et elle s'assit sur le lit. Voyant que sa mère était redevenue sérieuse, Grenat l'imita.
« Grenat, commença Beleth, tu sais, on va sans doute devoir rester pendant longtemps et ne plus pouvoir retourner à Àtha. »
La petite fille resta silencieuse. Beleth poursuivit sur sa lancée.
« Est-ce que tu te plais ici ? Est-ce que tu es contente ? Ça ne te dérangerait pas que l'on continue à habiter ici, à Fhirdiad ? »
Grenat fit mine de réfléchir, Beleth attendit, inquiète, sa réponse. Elle espérait que sa fille apprécie sa vie à Fhirdiad, sa priorité était qu'elle soit heureuse.
« Ça va, répondit-elle après quelques minutes. Les autres enfants sont gentils et ne me regardent pas bizarrement parce que je parle pas comme eux. Et j'aime beaucoup aussi madame Mercedes et madame Annette et aussi ceux qui viennent nous voir des fois. Le grand monsieur roux…
— Sylvain ?
— Oui ! Et sa femme aussi, elle est gentille. Elle a dit qu'elle pouvait me montrer des pégases parce que je n'en ai jamais vu. Tu te rends compte, maman ! Des pégases ! »
Beleth sourit. Si sa fille était heureuse à Fhirdiad…
« Ce des amis à toi, maman ? poursuivit Grenat.
— C'était mes anciens élèves et depuis ils sont devenus mes amis.
— Le roi aussi ? »
Beleth sentit sa gorge serrée.
« Oui. Le roi aussi.
— Ouah ! Tu es quelqu'un d'important alors ! »
Beleth ne put s'empêcher d'éclater de rire.
« Donc, ça ne te dérange pas si on doit rester à Fhirdiad ?
— Non, pas trop. Notre maison à Àtha me manquera un peu et aussi de voir tes mercenaires s'entrainer, mais je me ferais des amis ici aussi. »
Tout à coup, les yeux de Grenat se voilèrent de tristesse et d'inquiétude.
« Dis maman, pourquoi les méchants voulaient nous faire du mal, à moi et à Flayn ? »
Beleth se mordit la lèvre, incapable de trouver quoi répondre. Il y avait tant d'hypothèses et elles étaient si complexes ! Elle ne voulait pas inquiéter Grenat davantage. Elle n'était pas non plus certaine que lui cacher la vérité était une bonne idée.
« C'est compliqué, trésor, bredouilla-t-elle. Cela peut être pour plusieurs raisons. Je ne suis sûre de rien actuellement.
— C'est à cause de ça que je dois garder les cheveux noirs ?
— Oui, pour que tu sois en sécurité.
— Mais pourquoi ?
— Parce que… »
L'angoisse tenaillait Beleth. Elle ne voulait pas aborder ces sujets avec sa fille maintenant, mais comment lui refuser les réponses qu'elle demandait ?
« Je peux… je peux t'expliquer simplement, commença-t-elle. Mais il faudra que tu sois patiente, car il y a beaucoup de choses que je ne sais pas encore. »
Grenat hocha frénétiquement la tête pour montrer qu'elle avait compris.
« On a affronté des ennemis il y a très longtemps, moi et mes élèves. Ils ont voulu s'en prendre à Flayn. On pense qu'ils ont pu vous attaquer toutes les deux.
— Pourquoi ?
— Je… On l'ignore, en fait. On ne l'a jamais vraiment su.
— Ils vont revenir ? Ils vont continuer à attaquer ? Et si la prochaine fois y'a personne pour nous aider ? »
Beleth regretta d'en avoir trop dit. Grenat commençait à avoir peur.
« Grenat, écoute-moi, la calma-t-elle. Tu es en sécurité ici. On fera tout pour te protéger toi et Flayn, alors ne t'inquiète pas. D'accord ?
— D'accord… »
Grenat se réfugia dans les bras de sa mère, à la recherche de sa chaleur réconfortante. Beleth la serra contre elle, aussi fort qu'elle put. Quelle angoisse de savoir son enfant effrayé ! Elle aurait donné n'importe quoi pour que Grenat puisse retrouver son insouciance.
« Maman, tu m'étouffes.
— Oh ! »
Beleth la relâcha et Grenat éclata de rire, bientôt imitée par sa mère et l'ambiance devint plus légère. Elles descendirent ensuite rejoindre Mercedes et Flayn. Le petit-déjeuner n'allait pas tarder à être servi.
« Ça alors ! Vous êtes déjà prêtes ? s'étonna Beleth en voyant les deux femmes à table. Il fallait me réveiller !
— C'est ma faute, professeur, expliqua Mercedes. Vous dormiez si profondément vous et Grenat que je n'ai pas osé le faire.
— Tu n'aurais pas dû, Mercedes, voyons !
— Madame Mercedes, c'est quoi ça ? demanda Grenat en désignant une brioche posée sur la table.
— Une brioche, répondit l'intéressée. C'est comme du pain, mais en plus moelleux et sucré. Tu ne connaissais pas ?
— Il n'y en a pas à Dagda ou bien à des prix démesurés, dit Flayn. Je suis contente d'être de retour en Fódlan, rien que pour la cuisine. Cela m'avait beaucoup manqué.
— Étonnant, fit Mercedes. Dans un port comme Àtha, j'aurai pensé qu'on pouvait en trouver.
— Je peux goûter alors ? insista Grenat.
— Bien sûr ! Tu sais, Grenat, tu n'es pas obligé de m'appeler madame. Tu peux m'appeler Mercedes, tout simplement, ou même Mercie si tu préfères. »
C'était une scène de la vie quotidienne des plus banales, mais terriblement rassurante. Beleth ressentait une immense reconnaissance envers Mercedes qui les avait recueillies à bras ouvert. Dans l'ensemble, tous ses anciens élèves s'étaient montrés solidaires, même Félix sous ses airs bourrus, et mine de rien, Beleth appréciait d'être entouré. C'était une sensation qu'elle avait oubliée depuis des années.
Beleth avait finalement accepté de devenir le professeur des fils d'Ingrid et Sylvain. Bien qu'elle aimait la vie chez Mercedes, il fallait qu'elle pense à trouver un endroit où loger bien à elle, afin que Grenat et Flayn puissent vivre confortablement. Commencer par reprendre son métier d'enseignante était un bon début. De ce fait, elle se rendait fréquemment au château. Ingrid, en tant que membre de la Garde Royale y résidait avec ses fils. Elle croisait parfois Dimitri au détour d'un couloir, malheureusement, ils n'avaient jamais l'occasion de discuter tous les deux et elle le regrettait. Elle aurait aimé passer plus de temps avec lui et lui parler de Grenat. Beleth avait amené Grenat une fois avec elle au château et elle avait observé les leçons qu'elle donnait aux jumeaux. Mais Dimitri était pris par une réunion et n'avait pas pu les voir.
Lorsqu'elle était absente, Grenat était confiée aux soins de Mercedes et Flayn. Flayn avait rapidement trouvé sa place en aidant Mercedes à l'orphelinat et Grenat s'amusait avec les enfants de l'établissement. Sa fille également semblait s'être parfaitement à adapter à la vie à Fhirdiad et Beleth espérait sincèrement qu'elles pourraient continuer à vivre en sécurité.
De temps en temps, quand elle observait Grenat en train de s'amuser, Beleth repensait au statut qu'elle pourrait avoir : celui de princesse de Faerghus. Si elle le devenait, elle ne pourrait sans doute plus jouer avec les autres enfants de cette manière. Une nouvelle vie s'imposerait à elle avec nombre de contraintes. Beleth se demandait comment réagirait Grenat en apprenant qu'elle était fille de roi. Encore une conversation difficile à avoir.
« Professeur ! Professeur ! »
Les jumeaux couraient vers elle à toute allure, vêtus de tuniques de cuir. Il n'avait pas fallu longtemps pour qu'ils imitent leurs parents et commencent à l'appeler « professeur ».
« Professeur ! lança l'un des deux (elle avait un mal fou à les distinguer). Ma mère m'a dit qu'il n'y avait que les filles qui pouvaient monter les pégases ! C'est vrai, ça ?
— Eh bien, c'est vrai que les chevaliers pégases ou leurs supérieurs, les chevaliers faucon sont exclusivement des femmes. La raison serait que les pégases seraient plus sensibles aux cœurs purs des jeunes filles.
— Hein ? s'exclama le deuxième. Ça veut dire que les filles ont un cœur pur et pas les garçons ?
— Bien sûr que non, les garçons aussi peuvent avoir le cœur pur. C'est une explication qui a vu le jour quand on a constaté que les pégases se laissaient plus facilement par des filles que par des hommes. »
Le petit garçon croisa les bras, boudeur.
« C'est pas juuuuuuuuuste ! soupira-t-il. Moi aussi je veux voler !
— Tu veux monter un pégase… Arthur ? »
Elle espéra ne pas s'être trompée sur le nom du garçon.
« Je veux faire comme ma mère ! s'écria-t-il (ouf ! c'était bien Arthur !). Elle est trop belle quand elle vole sur son pégase ! Et très forte ! Et ça doit être trop bien de voler !
— Mais t'as quand même peur de grimper aux arbres ! ricana Siegried.
— C'est pas pareil !
— Siegfried, ne te moque pas de ton frère, le reprit Beleth. Arthur, si tu veux devenir un chevalier volant, tu peux toujours monter une wyverne. »
La mine d'Arthur parut encore plus déconfite.
« Ouais, mais les wyvernes…. Elles sont plus lourdes, vous voyez ? C'est pas gracieux comme un pégase ! Un pégase, ça vole vite en plus ! »
Beleth ne put s'empêcher de sourire. Ils avaient beau n'avoir que cinq ans soit un an de moins que Grenat, ils en savaient beaucoup sur les classes et leurs caractéristiques. Ils avaient eu d'excellents instructeurs.
« Bah, tu as bien le temps pour décider de ça. Dans tous les cas, que ce soit le pégase ou la wyverne, il te faut connaitre les bases. Donc on débute tout de suite avec de l'escrime.
— Encore de l'épée ? protestèrent les jumeaux en chœur.
— Oui. Parce que l'escrime fait justement partie de ces bases que vous devez maitriser. Allez, allez ! En position ! »
Bien que bougonnant toujours, Arthur et Siegried se placèrent avec leurs épées en bois et commencèrent à répéter les mouvements que Beleth leur demandait. En les observant, Beleth s'interrogea sur la possibilité d'y amener Grenat. Cela faisait très longtemps que sa fille ne s'était pas entrainée et le niveau des jumeaux pouvait l'aider à progresser.
Elle avait commencé à enseigner le maniement de l'arc à Grenat. Elle jugeait la fillette encore trop fluette pour tout ce qui concernait les armes au corps à corps, au grand dam de Grenat qui aurait adoré pouvoir imiter sa mère en maniant l'épée.
La matinée se passa tranquillement. Beleth ne pouvait s'empêcher de constater que les jumeaux Gautier étaient véritablement très alertes pour des garçons de cinq ans. Elle-même ne se souvenait pas avoir été aussi habile au même âge. Elle se rappela alors une conversation qu'elle avait eue avec Félix lorsqu'elle était encore à l'Académie. À Faerghus, les enfants de nobles étaient initiés dès le plus jeune âge au combat du fait des conditions de vie particulièrement rudes. C'était d'autant plus vrai pour les Gautier qui faisaient office de rempart contre les Sreng depuis toujours. Cela n'empêchait pas que les deux garçons étaient très avancés.
« Professeur. »
Alors qu'elle vérifiait le jeu de jambes de Siegried, Gustave se montra sur la petite estrade de la salle d'entrainement.
« Professeur, puis-je vous parler un moment, je vous prie ? »
Le vieux chevalier avait le visage grave et préoccupé. Beleth autorisa ses deux élèves à prendre une pause et rejoignit Gustave dans le couloir.
« Je suis navré de vous déranger alors que vous êtes occupé, commença Gustave, mais je ne voyais pas d'autre moment pour discuter avec vous.
— Ce n'est rien, Gustave, parlez. »
Elle sentait que le chevalier n'allait pas lui dire que des choses agréables. Elle le remarquait à son regard rempli de culpabilité et gêne, mais, elle avait trop d'estime et de respect pour lui pour s'échapper.
« Professeur, commença-t-il, pardonnez-moi à l'avance si je suis rude avec vous, mais… »
Il s'arrêta quelques minutes pour chercher ses mots.
« Savez-vous l'état actuel de la Couronne ? dit-il enfin.
— La probable crise de succession vous voulez dire ? répondit-elle. Je sais que Dimitri n'ayant toujours pas d'héritiers légitimes, c'est l'enfant à naitre du prince Lionnel qui sera considéré comme tel. Ce choix par défaut cause des tensions, car il est apparenté aux Rowe et beaucoup soupçonnent la veuve de Rowe de comploter pour retrouver son lustre d'antan.
— Vous devez donc être consciente des conséquences qu'entraine l'apparition de votre fille. »
Beleth hocha lentement la tête, bien obligé de reconnaitre que cela ne lui avait malheureusement pas échappé.
« Croyez-moi bien ! assura-t-elle d'un ton suppliant. La dernière chose que je souhaite est de nuire à Dimitri et à son règne !
— Je le sais, professeur. Seulement, les circonstances deviennent dramatiques. Votre fille est le portrait craché de Sa Majesté. Ses cheveux teints ne dissimulent que partiellement la ressemblance. Les domestiques, les gardes, les soldats et les nobles ne tarderont pas à le remarquer tout comme Son Altesse. Le scandale éclatera et il sera trop tard pour réparer les pots cassés. Les Rowe se sentiront menacés par cette enfant naturelle et ceux qui ne veulent pas d'un enfant Rowe sur le trône se tourneront vers elle.
— Grenat est née hors-mariage ! Ses droits sur le trône sont très restreints !
— Pas si elle a un emblème. »
Beleth resta interdite, incapable de formuler le moindre mot. Elle comprenait parfaitement ce que Gustave lui disait : Grenat allait subir de plein fouet la crise de succession. Elle le savait, elle en avait pleinement conscience. Et pourtant, une part d'elle-même refusait de l'admettre.
« Qu'est-ce que je peux faire… ? bredouilla-t-elle, désemparée.
— Que Sa Majesté reconnaisse qu'elle est sa fille, qu'elle ne vive plus cachée. Et qu'elle soit testée le plus rapidement possible pour l'emblème. Plus tôt vous agirez, plus vite vous pourrez anticiper. »
Elle se mordit les lèvres et détourna les regards. Gustave lui demandait précisément ce qu'elle se refusait à faire dans l'immédiat. C'était beaucoup trop tôt ! Grenat était encore si jeune !
« En avez-vous parlé à Dimitri ? finit-elle par interroger.
— Pas encore, répondit Gustave. En fait, je suis persuadé que Sa Majesté ne fera rien sans votre aval. »
Oh, Dimitri !
« Malheureusement, ce genre d'attitude peut le desservir, poursuivit-il. Il prend le risque de voir la situation s'envenimer. Je sais aussi que pour vous cela doit être également très compliqué. Vous n'imaginiez sans doute pas votre fille au centre de ces intrigues de cours. Mais je crains que vous ne puissiez hésiter plus longtemps. Il vous faut prendre une décision et vite. »
Beleth soupira. Ainsi donc, elle n'avait pas de temps. Le maigre espoir qu'elle entretenait venait de s'envoler.
« Merci, Gustave, dit-elle. »
Du temps et encore du temps. C'est ce qu'elle aurait aimé avoir. Du temps pour comprendre ce qui se passait, du temps pour que Grenat s'habitue à sa nouvelle vie, du temps pour que Dimitri et elle puissent apprendre à se connaitre… À présent, elle était acculée, elle devait réagir vite pour protéger sa fille.
Quand elle y repensait, à l'époque où elle était mercenaire ou pendant la guerre de l'Unification, elle n'avait pas toujours eu le temps de la réflexion. Sur le champ de bataille, il lui avait souvent fallu improviser et s'adapter à la tactique de l'ennemi. Il était nécessaire d'agir pour ne pas mourir et précipiter son camp dans la défaite.
N'était-ce pas une sorte de combat ? Certes, il n'y avait pas de champs de bataille et des armées qui s'entrechoquaient, mais finalement, ne lui avait-on pas déclaré la guerre en s'en prenant à sa fille ? Si les prédictions de Gustave se réalisaient, Grenat ne serait plus en sécurité même au château. C'était une guerre plus pernicieuse, plus subtile, mais une guerre malgré tout.
C'est pour cela qu'elle décida de suivre les recommandations de Gustave. Il fallait prendre une décision rapidement et elle ne pouvait le faire seule donc elle devait parler à Dimitri.
Elle avait donné congé aux jumeaux Gautier, prétextant un imprévu de dernière minute et s'était dirigée d'un pas décidé vers les quartiers du roi. À cette heure-ci, il devait être dans son bureau à travailler sur les dossiers du royaume. Elle n'avait malheureusement pas d'autres opportunités pour lui parler. Elle croisa Félix sortant du bureau. Lui aussi, elle ne l'avait pas beaucoup vu depuis son départ du château. Les nouvelles qu'elle avait, c'était par Dorothea s'était véritablement pris d'affection pour Grenat et venait régulièrement leur rendre visite.
« Est-ce qu'il est disponible ? demanda-t-elle au duc.
— Pas vraiment, répondit Félix. Mais je pense que l'on peut faire une exception pour vous. »
Beleth le remercia d'un sourire. Elle avait gardé ce privilège qu'on lui accordait beaucoup de liberté. Était-ce parce qu'elle avait été autrefois archevêque ? Ou bien le professeur du roi ? Ou tout simplement parce qu'elle était l'héroïne qui avait permis au Saint-Royaume de Faerghus de renaitre de ses cendres ? Peu importe, elle avait cet avantage.
« Au fait, lança la voix de Félix tandis qu'elle posait la main sur la poignée, comment va votre fille ? »
Beleth marqua un temps d'arrêt. Félix n'avait encore jamais demandé des nouvelles de Grenat.
« Elle va bien. Elle s'est parfaitement adaptée. »
Pour toute réponse, Félix fit un signe de tête, comme une approbation et s'en alla.
Était-ce un effet de son imagination ou bien Félix avait-il eu l'air… triste ?
Chassant cette pensée de son esprit pour l'heure, Beleth se reconcentra sur son objectif et entra.
Dimitri était attablé à son bureau, derrière une pile conséquente de documents à sa gauche et une dizaine de plumes à sa droite. Beleth retint un éclat de rire. Elle avait oublié à quel point il manquait de délicatesse et cassait nombre de choses soi-disant trop fragiles. Néanmoins, elle retrouva bien vite son sérieux et attendit que le maitre des lieux remarque sa présence.
« C'est… Oh, Beleth ! s'exclama-t-il lorsqu'il leva les yeux. Je ne m'attendais pas à te voir aujourd'hui.
— Je sais, je débarque à l'improviste. J'espère que je ne te dérange pas.
— Je pense que l'étude de l'audit sur les taxes de la laine peut attendre. »
Il avait l'air de bonne humeur et cela rassura profondément Beleth. La discussion sera sans doute plus facile ainsi.
« Comment se passe l'entrainement des jumeaux ? interrogea-t-il tandis qu'elle s'asseyait. Ingrid m'a dit que tu t'occupais d'eux.
— Ils sont vraiment très doués ! s'enthousiasma-t-elle. Ils sont vifs, agiles, et retiennent les mouvements en un clin d'œil. Ils feront d'excellents combattants quand ils seront grands. »
Elle hésita une fraction de seconde. Devait-elle lui parler de Grenat ? Elle décida que oui. C'était sa fille. De plus, elle sentait que Dimitri mourrait d'envie de lui poser la question.
« J'ai commencé à apprendre l'arc à Grenat, raconta-t-elle. Elle se débrouille bien, mais elle n'aime pas beaucoup ça. Elle insiste pour que je lui enseigne l'escrime. »
Dimitri éclata d'un rire retentissant et chaleureux qui rassura profondément Beleth. Elle avait pris la bonne décision.
« Pourquoi ne pas le faire alors ?
— À cause de sa taille. Elle est très fine même pour une enfant de six ans. Or, le maniement de l'épée demande une certaine carrure et je crains qu'elle ne l'ait pas en grandissant. C'est pour ça que j'attends. En fonction de la façon dont elle grandira, j'aviserai.
— Tu as bien étudié l'idée. Mes précepteurs ne se posaient pas la question. Je devais savoir utiliser l'épée, un point c'est tout.
— J'ai grandi entouré d'armes et de guerriers. C'est naturel pour moi de voir ce genre de choses. Mais je dois avouer que son opiniâtreté me ferait presque changer d'avis.
— Il existe peut-être un style à l'épée qui lui conviendrait mieux. Tu as pensé à la rapière ? »
Beleth écarquilla les yeux. Une rapière ? Effectivement, elle n'y avait pas pensé. Elle n'appréciait que très moyennement cette lame qu'elle jugeait trop fine et trop légère pour son propre confort. Pour Grenat, en revanche, elle pouvait éventuellement convenir.
« Non, je n'y avais pas pensé, dit-elle, mais je devrais peut-être lui faire faire quelques exercices pour voir ce que cela donne.
— Et la magie ? continua Dimitri.
— La magie pas avant ses dix ans au moins ! Ça demande une concentration qu'elle n'a pas encore. Mais je te mentirais si je te disais qu'elle n'a pas déjà essayé de convaincre Flayn de le lui enseigner. »
Dimitri éclata de nouveau de rire. Un rire franc et puissant. Beleth ne se souvenait pas si elle l'avait déjà entendu rire de cette façon.
« Elle a un sacré caractère, dis-moi ! parvint-il à dire en s'essuyant le coin des yeux. Est-ce que tu étais comme ça à son âge ?
— J'étais bien trop calme et docile pour essayer de passer outre les ordres de mon père, dit Beleth, un petit sourire aux lèvres. Ça ne peut venir donc que de toi. »
Elle l'accompagna cette fois dans son fou rire. Elle avait l'impression qu'en riant de cette façon ensemble, ils gommaient les sept années de séparation et de secret. Oh pourvu qu'ils puissent continuer ainsi !
« C'est justement de Grenat dont je voulais te parler, finit-elle par dire en reprenant un air sérieux. »
Dimitri s'arrêta de rire et la regarda, reprenant son masque de roi.
« J'ai vu Gustave, tout à l'heure, commença-t-elle. Il m'a… conseillé, en quelques sortes. Selon lui, il faut que nous décidions rapidement quoi faire avec Grenat. »
Elle vit le visage de Dimitri se figer dans une expression inquiète. Elle continua.
« Je connais la situation. Je sais que l'enfant du prince Lionnel et de la comtesse Rowe est ton héritier putatif. Je sais également ce qui se dit sur la veuve Rowe. Grenat est ta fille, et donc ta seule héritière. Elle sera fatalement au cœur des débats. »
Elle s'arrêta, la gorge un peu sèche et le souffle court, mais Dimitri restait silencieux et semblait l'encourager à poursuivre.
« Si… Si elle a l'emblème de Blaiddyd, alors elle pourrait être considérée comme une héritière plus crédible que l'enfant du prince Lionnel. Je n'ai jamais cherché à savoir si elle en possède et, pour être honnête, je souhaiterais qu'elle n'en ait pas. En fait, je ne veux pas qu'elle vive parmi les nobles et surtout pas dans ces conditions. Pas quand elle se retrouve l'enjeu majeur d'une succession et que sa vie pourrait être menacée par des opposants alors que je ne sais même qui l'a attaqué à Dagda ! Elle n'est pas préparée à ça, aux contraintes de la vie en château et des traditions et je ne veux pas… Je ne veux pas lui subir tant de changement… »
Ses paroles étaient horribles et cruelles. Elle ne disait ni plus ni moins qu'elle refusait que Dimitri reconnaisse sa fille et fasse d'elle son héritière. Elle avait honte d'elle en y songeant.
« Pourtant, continua Beleth, je ne veux pas la séparer de toi. Tu es son père, tu as le droit de la connaitre et elle aussi, elle en a le droit. Je voudrais que vous puissiez avoir la chance de nouer une relation… »
Était-elle trop capricieuse ? Vouloir que son enfant et son père puissent apprendre à se connaitre, mais tout en se cachant, n'était-ce pas terriblement égoïste ? Pourtant, Dimitri resta calme. Il semblait même… compatissant. Et quand il parla, ce fut d'une voix rassurante.
« Je comprends, commença-t-il. Je comprends vraiment ce que tu souhaites. Je sais que la cour peut être un milieu extrêmement toxique et c'est normal que tu ne veuilles pas voir Grenat évoluer dedans…
— Mais ? l'interrompit-elle. »
Elle sentait venir l'objection et elle savait à l'avance que Dimitri ne pourrait pas aller dans son sens. C'était impossible.
« Essaye de te mettre à ma place. Vivre caché, que ce soit pour elle ou pour moi ne sera pas viable du tout. Cela sera plus pesant qu'autre chose. Les gens finiront par savoir tôt ou tard. Au fond de toi, je suis sûr que tu as conscience que ce n'est pas une solution. Par ailleurs… »
Il s'interrompit une fraction de seconde.
« Je veux pouvoir me montrer avec elle. Dire que je suis son père, la présenter comme ma fille… Je ne veux pas cacher la relation que j'aurai avec elle. »
Il avait raison. Être caché, vivre caché, ce n'était jamais une solution. Flayn l'avait pourtant prévenue. Elle avait malgré tout espéré que Grenat ne change pas radicalement de vie…
« Beleth, regarde-moi. »
Elle leva les yeux vers lui. Son regard azur que son cache-œil ne parvenait pas à atténuer avait toujours eu le don de l'apaiser. Même encore aujourd'hui.
« La priorité, c'est de la protéger, dit-il. Les questions en rapport avec les emblèmes ou la succession peuvent attendre tant qu'on ne connaitra pas l'identité de ceux qui cherchent à s'en prendre à elle.
— Oui…
— Mais pour cela, il faut qu'elle sache qui elle est et son héritage. Parle-lui, explique-lui qui je suis. Moi, je m'occuperais des rumeurs. »
Beleth hocha la tête. C'était une solution. Parler d'abord à Grenat de qui elle était et des possibilités qui s'offraient à elle. Dans son angoisse, Beleth avait quelque peu perdu les priorités et ce que lui proposait Dimitri méritait au moins de lui laisser un peu de répit.
« Qui aurait cru que ce serait toi qui me conseillerais un jour ? »
Les temps avaient décidément bien changé. Ou plutôt, le jeune prince de Faerghus dévoré par la culpabilité et sombrant peu à peu dans la folie qu'elle avait connu était devenu un roi responsable et sage.
« J'ai eu un excellent professeur qui m'a guidé, dit Dimitri avec un sourire.
— Tu exagères, rit-elle. »
Elle se leva.
« Merci encore Dimitri. Je parlerais à Grenat, je te le promets. J'ignore quand…
— Je sais que tu le feras, tu n'as pas besoin de me le promettre. J'ai confiance en toi. »
Cette déclaration surprit autant qu'elle toucha Beleth. Dimitri avait pourtant toutes les raisons d'être méfiant, elle lui avait caché sa fille et elle venait de lui avouer qu'elle préférait qu'il ne la reconnaisse pas publiquement. Au lieu de ça, il écoutait ses demandes égoïstes et essayait de concevoir des solutions à ses angoisses. Il avait réellement changé en sept ans ! Elle sentit une bouffée de gratitude l'envahir ainsi qu'un sentiment qu'elle n'avait pas ressenti depuis une éternité.
Ne trouvant plus rien à dire, Beleth se leva et après avoir remercié une dernière fois Dimitri, elle quitta le bureau. Elle avait la sensation d'avoir enfin quelques pistes, une direction où aller et après des jours dans le brouillard, c'était un immense pas en avant.
J'ai confiance en toi.
Était-ce de la folie que de continuer à croire en elle ? Cacher son propre enfant n'était plus ni moins qu'une trahison. Dimitri aurait dû la haïr et la maudire pour cet acte, d'autant plus qu'il avait été commis par la personne en qu'il estimait le plus et en qui il avait le plus confiance.
Il en voulait toujours énormément à Beleth. Quand il repensait à cette petite fille aux yeux bleus et a toutes ces années passées loin de lui, la colère l'envahissait. Sept ans, c'était long. Bien trop long. Et le temps perdu ne se rattrapait jamais. Pourquoi n'avait-elle pas eu davantage confiance en lui ?
Beleth Eisner l'avait sauvé. De toutes les façons qu'une personne pouvait être sauvée. La reconnaissance qu'il éprouvait dépassait de loin ce qu'il avait ressenti jusque-là. Ses sentiments étaient si forts qu'ils en devenaient parfois douloureux et jusque sur son lit de mort, elle ferait partie de lui. C'était une réalité qu'il avait pleinement acceptée.
Il ouvrit un des tiroirs de son bureau au fond duquel il chercha un petit écrin en bois. À l'intérieur, il découvrit un anneau d'argent surmonté de pierres précieuses aux reflets rougeoyants.
Marions-nous.
C'était Beleth elle-même qui avait prononcé ces mots alors que lui-même ne savait pas comment se dépêtrer de ses balbutiements. D'un commun accord, ils avaient décidé de ne pas annoncer leur mariage tout de suite et même de le garder secret. Elle venait d'être nommée archevêque, lui couronner roi, Fódlan avait besoin d'être reconstruite. Ils avaient donc pris le temps d'exercer leurs devoirs, les moments passés ensemble se résumant aux quelques visites qu'il effectuait à Garreg Mach et aux instants volés dans les forêts proches de Fhirdiad. Puis, elle était partie, était revenue, avait disparu.
Dimitri avait toujours espéré qu'elle revienne un jour, mais les années passantes, il avait dû se résigner à se marier. C'est ainsi qu'il avait épousé Alicia Marie Kleimann. Alicia était une femme douce, fragile, délicate et qui aurait mérité bien mieux qu'un homme ne pouvant lui offrir ce qu'il lui devait. Encore aujourd'hui, il se sentait honteux en repensant à elle. Il ne pouvait pourtant aller contre ce qu'il ressentait. Son cœur appartenait à Beleth et il lui appartiendrait toujours.
Il ignorait comment aller se dérouler les prochaines semaines. Si l'existence de Grenat allait être découverte, si elle était acceptée même s'il la légitimait. Il ne savait pas comment se préparer face aux Serpents des Ténèbres et il ne savait pas non plus si le retour de Beleth allait être bien accueilli. Mais s'il avait bien appris une chose durant ces dix années de règne, c'est que rien ne servait de se précipiter. Il fallait parfois prendre les choses une par une pour ne pas avoir le vertige. Alors il avait décidé de d'abord s'occuper de Grenat. Puis viendraient les Serpents des Ténèbres et enfin la succession.
Voici l'ordre que Dimitri s'était fixé.
Blabla de l'auteure
Bonjour à toutes et à tous !
Désolée pour le retard, comme je vous l'ai expliqué, il y aura un ralentissement dans la parution des chapitres parce que retructuration, beaucoup de choses à faire IRL etc. Les travaux dans mon salon sont quasi fini, donc je devrais avoir plus de temps pour la correction ceci dit.
Suite plus ou moins directe de la discussion entre Dimitri et Beleth du dernier chapitre. Un peu plus apaisée et avec de vraies avancées dirons-nous. C'était important pour moi que Dimitri et Beleth puissent rapidement trouver un terrain d' n'avais pas spécialement envie qu'ils soient sans cesse en mauvais termes. Pour moi, ils ont encore des sentiments l'un pour l'autre et ne veulent pas se faire mutuellement souffrir. Par ailleurs, Dimitri a vite pris conscience que toute décision qu'il prendre vis à vis de Beleth se repercuterait sur Grenat. Ca ne veut aps dire que tout est réglé, hein ! Mais ils avancent.
Voilà pour cette semaine ! Rendez-vous... j'espère pour la semaine prochaine pour la suite. D'ici là, portez-vous bien ^^.
Bises,
Sheena
