Chapitre 14

Au bout de plusieurs jours, la routine s'installa. Beleth se rendait trois fois par semaine donner des cours à Arthur et Siegried. Grenat l'accompagnait à l'une des séances et apprenait l'escrime, pour son plus grand plaisir. Beleth avait commandé à l'armurier de Fhirdiad une fine épée de bois afin qu'elle puisse s'habituer au maniement de la rapière. Les jours restant, Grenat était à l'orphelinat et suivait les leçons de Mercedes, Annette et Flayn. La fillette s'était très vite liée d'amitié avec les enfants qu'elle côtoyait. Elle parlait très souvent à sa mère de ses amis Liline et Argus de l'orphelinat. L'approche avait été plus compliquée avec les jumeaux Gautier, en partie à cause de la propension des deux garçons à se faire passer l'un pour l'autre, mais après quelque temps, les trois enfants s'entendaient comme les doigts de la main.

Beleth profitait de ces allées et venues au château pour se retrouver seule avec Dimitri. Elle lui racontait leur vie chez Mercedes et des progrès de Grenat en escrime. Finalement, il avait bien fait de lui conseiller la rapière. Grenat se débrouillait très bien ! Dimitri l'écoutait avec un air attendri. Beleth lui était reconnaissante de ne pas lui demander sans arrêt si elle avait pu parler à leur fille. C'était quelque chose qu'elle n'était pas encore parvenue à faire, mais ses quelques heures qu'elle passait à discuter avec le père de son enfant l'aidaient à rassembler le courage nécessaire. Par ailleurs, Grenat avait parfaitement intégré les règles du château dès le premier jour où elle s'y était rendue. Peut-être que Beleth s'inquiétait pour rien et que Grenat était tout à fait capable de faire la part des choses.

C'était au cours d'un de ces tête-à-tête que Dimitri lui apprit la venue prochaine de Lorenz et Ferdinand. Il avait missionné Ferdinand de rechercher dans les anciennes archives impériales tout ce qui avait pu avoir trait aux Serpents des Ténèbres et le gouverneur devait lui faire part de ses premières découvertes. Lorenz avait été convoqué afin d'apporter un œil différent sur cette affaire. Beleth était invitée à y participer.

Elle accepta, naturellement. Cette histoire la concernait directement. Elle restait néanmoins toujours inquiète de laisser sa fille sans elle. Elle avait une totale confiance en Mercedes et en Flayn qui, en plus d'être des guérisseuses de talent, possédaient une excellente maitrise de la magie. Elle savait que les deux femmes protégeraient Grenat au péril de leurs vies s'il le fallait. Pourtant, Beleth ne parvenait pas à taire cette angoisse.

Elle tenta malgré tout de suivre les conseils de Dimitri : prendre les une à une. Ce jour-là, elle allait parler à Grenat. Lorenz et Ferdinand étaient arrivés le matin même à Fhirdiad. La réunion n'aurait lieu que la veille, mais sous l'impulsion de Dorothea, les anciens camarades de classe avaient prévu de se retrouver le soir au théâtre de la capitale. Beleth déclina la proposition pour justement avoir cette discussion avec Grenat, cependant, elle autorisa Flayn à s'y rendre, à la grande joie de la guérisseuse. Tout le contraire de Grenat qui aurait aimé assister à la représentation.

« Moi je voulais voir le spectacle, gémit-elle.

— On aura l'occasion de le voir, ne t'inquiète pas. Dorothea nous redonnera certainement des places. Allez, mets la table maintenant.

— Oui, maman. »

Beleth essayait de paraitre le plus naturelle possible, mais elle avait l'impression que sa voix trahissait sa nervosité. Or, elle voulait avoir l'air sereine afin de ne pas inquiéter inutilement Grenat. Toutefois, la fillette ne sembla pas avoir remarqué son trouble. Elle passa une grande partie du repas à lui parler de son ami Argus qui avait gagné à cache-cache en trichant selon elle. Malgré elle, Beleth sourit. Les jeux d'enfants pouvaient être si innocents.

Après le dîner, Beleth envoya sa fille dans leur chambre pendant qu'elle faisait la vaisselle. Elle avait les moins terriblement moites et commencer à trembler.

Ça ne va pas. Il faut que je me calme.

Elle prit de grandes bouffées d'air et expira lentement. Cela sembla apaiser sa nervosité même si elle était toujours présente. Elle monta pas à pas les escaliers en cherchant le meilleur moyen d'aborder la question. Lui parler directement de son père ? Ou bien plutôt de la relation qu'elle avait eue avec Dimitri ? Et comment lui dire qu'elle pouvait devenir reine et que des gens lui voudraient du mal pour cette raison ?

Elle pénétra en premier dans le petit cabinet de toilette attenant à la chambre. Elle avait besoin de se rafraichir les idées et se passa de l'eau sur le visage quand tout à coup, elle sentit qu'on l'empoigna violemment par les cheveux. Une fraction de seconde plus tard, elle se retrouva la tête maintenue de force dans la bassine.

Que… ?

Sous le coup de la stupeur, elle avala une gorgée d'eau, mais sans aucune possibilité de la recracher. L'ancienne mercenaire se débattit furieusement, cherchant par tous les moyens à s'échapper, mais son assaillant ne relâchait pas sa prise. Pire, il utilisait le poids de son corps pour l'empêcher de trop bouger.

Vite… vite…

Elle commençait à manquer atrocement d'air, son esprit s'obscurcissait de plus en plus et ses forces faiblissaient. Elle ne voyait rien de plus que le fond de la bassine de porcelaine qui devenait plus sombre au fil des minutes.

Non !

Elle ne pouvait pas mourir ainsi ! Il fallait qu'elle lutte ! Sa fille, sa si précieuse petite fille avait besoin d'elle ! Elle devait la protéger coûte que coûte ! Il fallait qu'elle se batte, qu'elle vive ! Au prix d'un effort surhumain, elle parvint à agripper le poignard qu'elle gardait à la ceinture et que son agresseur n'avait — heureusement — pas vu. Le tenant avec toute la force dont elle était encore capable, et le planta dans le corps de son adversaire.

Un flot de sang lui inonda les mains et elle entendit un cri étouffé. Libérée de toute entrave, Beleth se redressa, aspirant à pleins poumons de grandes goulées d'air. Encore chancelante, elle se laissa tomber contre un mur. Sa respiration était saccadée et le vertige lui faisait tourner la tête, mais sa vue paraissait moins brouillée. Sous le choc, elle avait du mal à se rendre compte de ce qui lui était arrivé.

Un gémissement cependant la ramena à la réalité. Elle tourna le regard et vit pour la première fois l'homme qui avait tenté de la noyer. Il était vêtu d'un long manteau rouge et son visage était masqué. Il se tenait le flanc gauche en essayant d'arrêter le sang qui se déversait de sa plaie. En un éclair, Beleth se retrouva sur son agresseur, et plaça son poignard juste sous sa gorge. Avec ses jambes, elle appuyait sur la blessure. Il grognait de douleur, mais Beleth n'en avait cure.

« Qui es-tu ? cria-t-elle. Qui t'envoie ? »

Pour toute réponse, il lui ricana au nez. Elle le sentait se débattre sous son corps, mais de plus en plus faiblement. Il perdait peu à peu ses forces, mais Beleth était déterminée à obtenir les explications qu'elle recherchait.

« Réponds et j'abrégerai tes souffrances ! Qui t'envoie ? »

Il continuait de rire, entrecoupé par quelques syllabes inintelligibles. Ce n'est que lorsqu'elle perçut sa main faire quelques signes qu'elle comprit qu'il incantait une formule. Sans hésiter une seule seconde, elle lui trancha alors la gorge d'un coup net. Il agonisa dans un gargouillement sanglant, mais Beleth maintint sa pression jusqu'à ce qu'elle ne sentit plus aucun soubresaut.

Lentement, elle se dégagea et s'écroula de nouveau le mur, sonnée et sidérée. Elle essaya de se lever, mais ses jambes refusèrent de soutenir son poids et elle tomba au sol. Beleth se rendit compte alors qu'elle tremblait de tous ses membres.

Pourquoi ? Ce n'était pas la première fois qu'elle tuait un homme, à Dagda, elle devait parfois mettre fin aux jours des bandits qu'elle rencontrait, alors pourquoi ? Pourquoi cette fois-ci, l'odeur du sang et la sensation de ses mains poisseuses lui donnaient envie de vomir ?

« Grenat ! »

Elle se releva d'un coup, toute sidération oubliée. Grenat était en danger ! Cet homme avait pu pénétrer avec une facilité déconcertante dans la maison, était-il venu seul ? Est-ce qu'il en avait après Grenat ?

La maison si accueillante de Mercedes lui semblait être devenue un terrain hostile où le moindre ennemi pouvait se cacher dans l'ombre. Beleth serra les dents, tous ses sens en alerte. Il n'y avait pas un bruit, le silence régnait dans la maison et cela ne fit que renforcer l'inquiétude de Beleth. Elle se précipita vers sa chambre où elle percevait une faible lumière.

Vide.

La pièce était vide.

Juste les meubles habituels et le lit de Grenat légèrement défait.

Elle se sentit défaillir devant cette pièce beaucoup trop calme. Grenat ? Où était Grenat ? Ce n'était pas possible, elle devait être là, dans sa chambre…

« GRENAT ! hurla-t-elle.

— Maman… »

Elle fit volte-face. Grenat était là, les joues ruisselantes de larmes et dans les bras d'un homme portant une tenue étrangement familière à celle qu'avait son agresseur. Lui aussi était masqué et il tenait un couteau sous la gorge de Grenat.

« Lâchez-la ! ordonna-t-elle.

— Posez votre arme, lui répondit l'homme masqué.

— Pas avant que vous ne m'ayez rendu ma fille. »

Elle sentit alors une présence derrière elle. Elle devina plus qu'elle ne vit deux autres intrus, prêts à l'attaquer si elle avait l'imprudence de se rebeller. Comment ? La pièce était vide quand elle était entrée et elle n'avait pas entendu les fenêtres s'ouvrir. À moins qu'ils ne soient dans la chambre instantanément comme par magie. Comme s'ils s'étaient téléportés. Elle savait maintenant qui elle avait en face d'elle.

« Je le répète, fit celui qui tenait Grenat et paraissait être le chef, posez votre arme. »

Beleth répugnait à obéir à cet homme, mais elle ne voyait aucune autre option. Il tenait Grenat. Qu'elle tente ne serait-ce qu'un mouvement et sa fille en paierait le prix. Elle refusait cependant à abdiquer. Il y avait forcément une solution qu'elles s'en sortent toutes les deux.

Elle réfléchissait à toute vitesse. Les deux individus derrière elle rendaient impossibles toutes sorties par les fenêtres. Le chef bloquait la porte de la chambre et était en plus encadré par deux autres acolytes. Ses possibilités d'agir étaient extrêmement limitées et elle n'était armée que d'un simple poignard.

Mais j'ai ma magie.

Avec précaution, elle se baissa comme pour obéir aux ordres de l'homme, mais de son autre main, elle concentra son énergie pour former une boule de feu. Elle ne lâchait pas Grenat du regard. La fillette avait les yeux toujours pleins de larmes pour lui signifier qu'elle était là et que tout se passerait bien. Elle espérait que la petite fille comprendrait.

Tout se déroula en quelques secondes. À peine eut-elle posé son poignard au sol qu'elle lança sa boule de feu en visant l'épaule de l'homme. Il poussa un cri de douleur quand elle entra en contact avec sa peau. Beleth profita de cet instant pour se jeter sur lui et le faire chuter. Elle lui arracha Grenat des bras et se baissa immédiatement pour éviter les deux sorts que lui envoyaient les acolytes dans son dos. L'un des éclairs lui frôla lui cuir chevelu et vint s'écraser contre le mur, le deuxième lui effleura le bras. Les deux autres complices postés devant la porte s'activèrent, mais Beleth fut plus rapide en se précipitant dans le couloir. Elle entendait un bruit de fracas, signe qu'un des projectiles l'avait manqué.

« Attrapez-les ! entendit-elle. »

Grenat toujours dans les bras, Beleth sauta de l'étage pour atterrir dans l'entrée de la maison. Là, elle avisa la cuisine et s'y précipita. Elle ferma la porte avec fracas et attrapa un balai accroché au mur pour bloquer la poignée. Elle chercha ensuite à consolider la porte. Beleth s'empara de deux chaises pour coincer encore davantage la poignée et tira le buffet devant. Ça ne suffirait pas à les arrêter, mais au moins, elle gagnerait du temps.

Un coup sinistre contre la porte la fit sursauter. Ils lançaient déjà leur assaut.

« Grenat ! »

Elle se tourna vers sa fille, debout et hagarde. Beleth la serra contre elle. Elle tremblait de tous ses membres.

« Ça va aller, mon ange, lui murmura-t-elle. Tout va bien se passer, on va s'en sortir.

— J'ai peur… gémit la fillette qui ne parvenait pas à arrêter ses larmes.

— Je sais mon cœur, mais il faut que tu sois forte et très courageuse. »

Un nouveau coup plus puissant que les autres fit trembler la porte et sa barricade de fortune. Vite, elle devait à tout prix trouver un moyen de s'enfuir ! Beleth regarda attentivement la cuisine. Les fenêtres s'étalaient de part et d'autre de la pièce, elles donnaient sur le jardin d'un côté et sur la rue de l'autre. En s'échappant par celles qui étaient du côté de la rue, elles auraient peut-être une chance de se sauver et de prévenir les gardes.

Beleth n'avait pas le temps de tergiverser. Elle prit de nouveau Grenat dans ses bras, ouvrit la fenêtre et fit passer l'enfant à travers au moment où une première boule de feu transperçait la porte et faisait voler en éclat le buffet. Beleth n'attendit pas davantage pour rejoindre sa fille et toutes les deux se mirent à courir pour atteindre la place… jusqu'à ce que cinq intrus leur barrent la route.

Mais combien sont-ils ?

Beleth commençait à désespérer. Elle ne voyait pas comment se défaire de ses agresseurs tout en protégeant Grenat, d'autant plus qu'elle n'avait pas eu le temps de prendre son épée. Tout ce qu'elle avait était ce petit poignard et sa magie. Néanmoins, elle devait essayer. Ne serait-ce que pour donner une chance à Grenat de s'échapper.

L'un des intrus la visa avec un sort. Beleth l'esquiva en poussant Grenat sur le côté et en la cachant dans un buisson.

« Ne bouge surtout pas ! lui intima-t-elle. »

Elle se releva et se jeta avec son poignard sur le mage qui l'avait visé. Le mage ne s'attendait pas à ce qu'elle surgisse aussi violemment, ce qui lui permit de facilement le neutraliser en lui plantant l'arme dans le cœur. Elle grimaça en sentant le fil du couteau résister, mais ne lâcha pas sa prise. Elle dégagea la lame et se tourna vers un autre des agresseurs à qui elle lança une boule de feu, mais l'un de ses comparses la visait avec un sort d'éclair qui l'atteignit en plein dans le dos. Serrant les dents pour supporter la douleur, Beleth continua son attaque. Elle devait éliminer le plus d'hommes possible et faire sortir Grenat d'ici coûte que coûte. Alors elle tailla, esquiva, frappa. Le groupe à l'intérieur de la maison avait rejoint les autres. Ils étaient à présent une dizaine à lui faire face, elle était nettement en position d'infériorité, mais il fallait qu'elle tienne bon. Beaucoup d'intrus tombèrent, beaucoup se relevèrent également sans que leur nombre diminue et Beleth commençait à faiblir. Elle évita de justesse une énorme boule de feu qui alla briser une des fenêtres et atteindre un meuble qui s'embrasa instantanément. En quelques minutes, ce fut tout le salon, puis le reste de la maison qui se retrouva en proie aux flammes, illuminant la rue d'une lumière orange et sinistre.

C'est alors que quelque chose la frappa. Les gardes. Pourquoi n'y avait-il pas de gardes ? Le bruit du combat aurait dû les attirer et l'incendie qui se propageait à toute vitesse aussi ! Pourtant, elle était toujours seule contre cette dizaine d'assaillants.

Elle n'avait malheureusement pas le temps de se préoccuper de cela. Elle devait toujours trouver un moyen pour permettre à Grenat de s'en sortir. Par chance, le buisson où elle était cachée n'avait pas été touché, mais combien de temps cela durerait ?

C'est alors qu'elle entendit un cri et deux mages s'écroulèrent. Une femme venait de surgir, tout échevelée, et se battait à main nue contre le groupe d'intrus. Pris de court par ce renfort inattendu, les ennemis ne parvenaient pas à contre-attaquer.

« Courez ! cria-t-elle. Mettez-vous à l'abri ! Je m'occupe de les retenir ! »

Beleth ne se fit pas prier deux fois. Attrapant la main de sa fille et l'extirpa de son buisson, elle courut aussi vite qu'elle put à travers les silhouettes qui se mettaient en travers de son chemin. La nouvelle venue apparaissait pour les abattre aussitôt. En quelques minutes, Beleth fut sorti du jardin et se précipita vers la rue.

Et elle s'arrêta brusquement.

Tout était désert. Pas un garde, pas même un badaud. Que se passait-il ? Comment cette grande place importante de Fhirdiad pouvait-elle être déserte et sans protection alors qu'un incendie se déclenchait à quelques mètres de là ?

Un craquement sinistre la fit se retourner. La maison continuait de brûler. Qu'allait-il advenir de l'inconnue ? Elle ne pouvait pas retenir à elle seule des dizaines d'ennemis dont certains maitrisaient la magie.

« Grenat, écoute-moi bien, dit-elle en s'agenouillant à la hauteur de la fillette. Tu connais le chemin pour aller au château, n'est-ce pas ?

— O-Oui…

— Alors tu vas t'y rendre toute seule. Tu vas courir aussi vite que tu peux et vas au château pour donner l'alerte. Tu frôles les murs, tu ne te fais pas remarquer et tu ne parles pas aux gardes que tu trouves dans la ville. Quand tu seras arrivé au château, tu vas demander à voir le roi et uniquement au roi. Tu as bien compris ?

— Et s'ils me disent que j'ai pas le droit de voir le roi ?

— Dis que tu es ma fille, ils t'amèneront à lui. D'accord ?

— Et toi, maman ?

— Je vais aider la dame. Ne t'inquiète pas, je te rejoindrais très vite.

— Promis ?

— Promis. Maintenant, va ! »

Grenait se jeta dans les bras de sa mère et la serra aussi fort qu'elle put avant de s'éloigner et de se mettre à courir. Beleth regarda sa fille disparaitre quelques secondes encore et fit volte-face pour se diriger vers le brasier qu'était devenue la maison de Mercedes.

Grenat courait aussi vite que ses petites jambes le lui permettaient. Elle se répétait sans cesse les derniers mots de sa mère « tout ira bien ». Tout irait bien. Elle allait voir le roi et il allait envoyer des soldats pour sauver sa mère.

Elle suivit au mieux les instructions de sa mère. Elle se collait au bâtiment et se cachait quand elle apercevait quelqu'un, mais il n'y avait vraiment personne. Juste deux ou trois hommes habillés bizarrement. Elle n'avait pas encore vu de chevaliers ou de soldats. Elle ne savait pas si c'était normal, mais en tout cas, elle restait fidèle à ce qu'on lui avait dit et courait vers le château. Flayn et sa mère lui avaient toujours répété qu'elle avait une bonne mémoire et Grenat voulait le leur prouver une nouvelle fois. Elle se souvenait plutôt bien de la route jusqu'au château même si elle y allait moins souvent que sa mère.

Elle commençait à fatiguer. Elle avait à la poitrine qui lui faisait mal à force de courir et elle peinait à retrouver son souffle, mais elle continuait. Elle devait vite prévenir le roi.

Elle arriva à un croisement et s'arrêta, hésitante.

« C'est par où après ? »

À gauche ou à droite ? Elle ne savait plus… L'obscurité rendait les rues plus difficiles à reconnaitre. Mais elle devait se décider et vite. Sa mère avait besoin d'aide ! Elle choisit d'aller à droite, la rue qui lui paraissait la plus proche du château et elle pria pour qu'elle ait raison.

Encore et encore. Ses jambes et ses pieds lui faisaient mal, elle n'avait pas de chaussures, elle devait pourtant continuer. L'image de sa mère la protégeant contre les méchants la hantait. Elle avait peur d'arriver trop tard.

Enfin, apparurent devant elle des grilles imposantes au-dessus desquelles flottait le drapeau qu'elle voyait partout en ville. Le château enfin ! Elle courut de plus belle et s'écrasa presque contre les lourds barreaux de fer.

« Je dois parler au roi ! cria-t-elle. »

Deux gardes assis à une table l'entendirent. Ils la regardèrent d'abord avec beaucoup de surprise puis se levèrent pour s'adresser à elle. Une petite fille pieds nus et à bout de souffle qui réclamait à parler au roi… C'était extrêmement inhabituel !

« Je dois parler au roi ! répéta Grenat avec force. »

L'un d'eux s'agenouilla à sa hauteur.

« Mais qu'est-ce que tu fais ici, ma petite ? Où sont tes parents ? »

Grenat avait envie de raconter ce qui se passait, mais elle se rappela alors de ce que sa mère lui avait demandé : de ne s'adresser qu'au roi.

« Je dois parler au roi ! répéta-t-elle.

— Il faut que tu nous dises pourquoi. On ne peut pas t'amener comme ça devant lui, fit un des gardes.

— Mais… je dois lui parler… »

Elle sentit les larmes lui monter aux yeux. Les deux soldats n'étaient pas méchants, ils souriaient et lui parlaient gentiment, mais elle n'avait pas le temps. Elle devait voir le roi tout de suite pour qu'il aide sa maman.

« S'il vous plait, je dois parler au roi, supplia-t-elle tandis que ses larmes commençaient à couler. »

Les deux gardes se regardèrent, gênés. Ils voulaient bien croire que l'enfant avait une excellente raison de demander le souverain, seulement, ils ne pouvaient pas débarquer avec elle sans un prétexte valable. Le roi était à un dîner avec les gouverneurs d'Adrestia et de Leicester et certains de ses proches. Ils n'osaient pas le déranger parce qu'une petite fille le réclamait à corps perdu sans donner la raison de sa présence.

« Écoute…, commença l'un d'eux.

— Ma maman s'appelle Beleth ! cria soudainement Grenat. C'est elle qui m'a dit que je devais voir le roi !

— Beleth ? Beleth Eisner ? s'étonna l'autre soldat. L'ancienne archevêque ? C'est ta mère ? »

Grenat hocha frénétiquement la tête. Les deux gardes n'en furent que davantage embarrassés. Ils avaient combattu dix ans plus tôt sous les ordres de cette femme et avaient une profonde admiration pour elle. Si elle avait envoyé sa fille vers le roi, il ne pouvait y avoir qu'une excellente raison.

« AU FEU ! VITE ! AU FEU ! »

Le hurlement perçant se répercuta en écho dans la cour et ses alentours. Un soldat surgit au détour d'une rue en courant.

« Une maison a pris feu sur la place du Lion Bleu ! Il faut prévenir Sa Majesté et mobiliser la garde royale !

— Un incendie ? Mais… Eh petite ! C'est de la d'où tu viens ? »

Grenat ne savait pas si elle devait répondre.

« Le roi…

— D'accord, d'accord, on a compris, l'interrompit le premier soldat. »

Il se tourna vers son comparse.

« Va immédiatement réveiller les hommes et tous ceux qui peuvent aider à contenir l'incendie. Il faut aussi prévenir le général Molinaro !

— Ils doivent être avec Sa Majesté.

— Alors je m'en occuperai.

— Bien ! obtempéra le soldat. »

Le premier garde continua à distribuer ses instructions :

« Prévenez le commandant du guet, ordonna-t-il au lanceur d'alerte. Si vous ne le trouvez pas, adressez-vous à son second. Il doit être à la Porte des Braves.

— À vos ordres ! Et vous ?

— J'emmène la gamine voir Sa Majesté. Si sa mère l'a envoyé ici et j'ai comme l'impression que ça concerne cet incendie. »

Dans un fracas épouvantable qui brisa le silence nocturne, la grille se releva. Grenat n'attendit pas qu'elle soit complètement levée pour la passer et rejoindre la cour. Le premier garde la prit par la main et la fit entrer dans le château.

Grenat ne connaissait pas beaucoup de choses du château. L'espèce de hall où elle était arrivée le premier jour, le petit salon, la chambre où sa mère et elle avaient dormi avant de vivre chez Mercedes, les écuries et le terrain d'entrainement qu'elle utilisait avec les jumeaux Gautier. Le garde la faisait traverser des couloirs et des pièces qu'elle n'avait encore jamais vues. Il allait très vite, elle devait courir pour rester à sa hauteur.

Il s'arrêta enfin devant une petite porte qui passait presque inaperçue sur le mur et frappa à trois reprises. Grenat commença à avoir peur. Que devait-elle dire au roi ? Les rois étaient des personnes importantes, il fallait être très respectueux avec eux et leur parler poliment… elle ne savait pas comment faire ! Et s'il refusait de l'écouter ?

Ils finirent par entrer et Grenat reconnut alors le petit salon où elle était arrivée le premier jour au château. Il y avait beaucoup de monde et elle reconnaissait la plupart des gens qui se trouvaient là.

« Grenat !? »

Elle vit le roi s'avancer vers elle et s'agenouiller.

« Cette enfant demandait à vous voir, expliqua le soldat. Elle dit que c'est sa mère qui l'a envoyé ici.

— Qu'est-ce qui s'est passé, Grenat ? interrogea le roi avec douceur. »

Grenat se mit à pleurer, mais de soulagement cette fois. Le roi allait l'écouter ! Il allait sauver sa maman !

« Des méchants hommes ont attaqué ma maman et moi, sanglota-t-elle. Il y en avait beaucoup et ils ont mis le feu aussi. Maman a essayé de les combattre, mais ils étaient trop nombreux et une dame est venue nous aider pour qu'on fuie. Mais maman a voulu aller l'aider alors elle m'a dit de venir ici et de tout vous raconter.

— Un incendie s'est bel et bien déclaré sur la place du Lion Bleu, ajouta le garde. Le guet a été prévenu et j'ai demandé à ce que les hommes aillent immédiatement aider à maitriser le feu, Votre Majesté, Général Molinaro.

— Tous les hommes ? »

Dedue s'était avancé, le visage sinistre.

« Ceux qui étaient à la caserne en tout cas.

— Vous avez bien fait. Je me rends tout de suite sur place.

— Il faut impérativement évacuer le quartier et le sécuriser, lança Dimitri. Dedue, une partie de tes hommes aidera le guet, l'autre de la sécurité des habitants. Ingrid, toi et tes chevaliers pégases, vous vous occuperez. Priorisez l'orphelinat de Mercedes, les enfants doivent être mis à l'abri. La Grande Salle servira de refuge en attendant.

— À vos ordres ! s'écrièrent les deux soldats. »

Dimitri se tourna ensuite vers Félix, décidé à agir sitôt que son souverain lui aura donné ses directives.

« Il faut dire à l'hôpital de se tenir prêt à accueillir des blessés, continua le roi en s'adressant à son bras droit. Ce sera ta tâche, Félix.

— Et Mercedes ? fit-il. Il faut qu'elle sache ce qui se passe.

— Je m'en occupe, intervint Sylvain. Elle doit être encore au théâtre avec Dorothea et Flayn. Les guérisseurs auront sans doute besoin de renfort le cas échéant, Flayn pourra prêter main forte.

— Toute aide supplémentaire sera la bienvenue, marmonna Dimitri.

— Majesté, pouvons-nous faire quelque chose ? »

Lorenz avait assisté à la scène avec stupeur. L'irruption de cette fillette qu'il n'avait encore jamais vue et la déclaration d'un incendie chez Mercedes le laissait sans voix, mais il désirait se rendre disponible pour soutenir son souverain et ses concitoyens.

« Grenat, est-ce que tu as vu de quoi ils avaient l'air, les hommes qui vous ont attaqué ? demanda Dimitri à la petite fille.

— Ils avaient une capuche, j'ai pas bien vu à quoi ils ressemblaient. Mais ils faisaient de la magie…

— Trouvez ces hommes Lorenz. Barricadez la ville si nécessaire, vous avez ma permission. Je ne veux pas qu'un seul des hommes qui ont attaqué Grenat et Beleth puisse s'échapper. Ferdinand, Ashe, vous l'accompagnez. Prenez quelques soldats de la Garde Royale avec vous.

— À vos ordres, Majesté. »

À leur tour, ils quittèrent le salon. Il ne restait plus désormais que Dimitri, Grenat, Gustave et Annette, sous le choc. Dimitri sentit alors une vague d'appréhension l'envahir. Il était parvenu à garder la maitrise de ses émotions pour distribuer ses ordres, mais maintenant la réalité le frappait de plein fouet. Des mages ennemis s'étaient introduits en plein cœur de Fhirdiad, sa capitale pour s'en prendre à Beleth et à… leur fille.

« Grenat, tu n'as rien ? demanda-t-il en s'agenouilla de nouveau auprès d'elle. Tu n'es pas blessée ? »

La pauvre enfant avait le visage maculé de larme et de suie, ses pieds nus avaient été écorchés par sa course dans la rue et Dimitri remarqua avec effroi quelques taches de sang sur sa chemise de nuit. Grenat secoua la tête. Dimitri poussa un profond soupir de soulagement. Elle paraissait aller bien, physiquement du moins et cela le rassurait au-delà de ce qu'il pouvait imaginait.

« Gustave, Annette, pouvez-vous veiller sur elle, je vous prie ? demanda-t-il. Il faut que je me rende sur place.

— Vraiment ? s'étonna Annette. Mais… ça pourrait être dangereux, Majesté !

— Je dois malgré tout être présent pour mon peuple. Gustave, réveillez Lionnel et son épouse pour le prévenir de la situation. Je veux qu'ils aident à l'accueil des réfugiés.

— Il en sera fait selon vos ordres, Votre Majesté, répondit le vieux chevalier.

— Vous allez me laisser ? demanda Grenat à Dimitri.

— Pas longtemps, je te le promets. Je vais aller aider ta maman. En attendant, tu vas aller avec Annette. Tu la connais bien, non ? »

Elle hocha la tête. Grenat aurait voulu rester avec le roi, elle se sentait bien avec lui sans qu'elle sache expliquer pourquoi. Soudain, le roi la serra contre lui. Elle rougit et n'osa pas bouger, mais ce contact chaleureux lui fit du bien après ce qu'elle avait traversé.

Dimitri fut soulagé qu'il n'y eût que Gustave et Annette pour assister à la scène. Il n'avait pas pu se retenir, il avait eu besoin d'étreindre la petite fille, sa petite fille. Presque à contrecœur, il la confia à Annette et partit aux écuries récupérer sa monture. Quelques soldats l'attendaient.

À l'extérieur, l'immense panache de fumée était si épais qu'il pouvait se voir depuis le château. Dimitri serra la mâchoire en priant pour qu'il ne s'étende pas davantage !

Il galopa à toute vitesse vers la place du Lion Bleu, la deuxième plus importante de la ville. Les rues commençaient à être inondées d'habitants, alertés par l'odeur de bois brûlé et de cendre qui se faisait de plus en plus forte et persistante.

« Faites place au roi ! »

Ils ne mirent pas longtemps à rejoindre la place où une bonne vingtaine de personnes s'affairait déjà. Il pouvait voir des membres du guet et de sa propre garde, mais également des civils en train d'essayer d'éteindre le brasier qui se tenait là où autrefois se trouvait la maison de Mercedes. L'orphelinat semblait pour le moment relativement épargné même si quelques flammes venaient le lécher. Plus loin, une charrette où s'entassaient enfants, vieillard, hommes et femmes était garée.

« Dedue ! héla-t-il. »

Son général et fidèle garde du corps se retourna.

« Comment se présente la situation ?

— L'orphelinat a été entièrement évacué, répondit le Duscurien. La surveillante a amené les enfants à l'église dès qu'elle a vu le feu et le prêtre les a cachés. Une première charrette vient de les emmener. »

Dimitri poussa un profond soupir de soulagement. Les enfants étaient saufs, voilà un souci en moins.

« Nous avons évacué également l'immeuble voisin, ils sont en route pour le château. Nous poursuivons celui du quartier, continua Dedue.

— Mercedes ?

— Elle vient d'arriver. »

Dedue désigna d'une main la guérisseuse qui regardait, effarée, sa maison partir en fumée. À côté d'elle, Dorothea et Flayn tentaient de la consoler.

« Et… »

Il avait peur de poser la question.

« Et Beleth ?

— Le professeur a été retrouvée il y a quelques minutes, inconsciente. »

Le cœur de Dimitri rata quelques battements en l'entendant.

« Elle a été immédiatement transportée à l'hôpital. Elle semblait respirer quand nous l'avons sorti. »

Dimitri aurait voulu se précipiter tout de suite à l'hôpital pour la rejoindre et s'assurer qu'elle était bel et bien vivante, mais il avait des devoirs. Ils primaient sur son désir personnel.

« Grenat dit qu'une femme les a aidés à s'échapper. L'a-t-on trouvé ?

— Oui. »

Le visage de Dedue se voila soudainement.

« C'est Julienna. »

Dimitri resta bouche bée. Julienna était la fiancée de Dedue. Une jeune femme vive et pétillante, rescapée tout comme lui de l'horrible purge qu'avaient subie les Duscuriens après la mort du roi Lambert. Elle aussi avait tout perdu et avait vécu de petit larcin dans le quartier duscurien de Fhirdiad, jusqu'à ce que Dedue l'arrête et la convainque d'abandonner cette vie.

« Dedue, je-je suis désolée… Est-ce qu'elle va s'en sortir ? »

Dimitri ne pouvait que trop bien comprendre ce que ressentait Dedue à l'instant présent, mais si son général pouvait rester fidèle à son poste malgré l'inquiétude qui devait le ronger, il devait faire de même.

Il rejoignit Mercedes, les mains jointes et les yeux brillants. Quand elle le vit, Flayn se précipita vers lui.

« Dimitri ! Dimitri ! Grenat… commença-t-elle.

— Grenat est hors de danger. Elle est au château sous la garde d'Annette. »

De soulagement, Flayn fondit en larme.

« J'ai eu si peur ! hoqueta-t-elle. Le professeur était très blessée et personne n'a été capable de me dire s'ils l'avaient vu. Que la Déesse soit louée !

— Tu vois, Flayn, lui glissa gentiment Dorothea. J'étais sûre que le professeur avait trouvé le moyen d'envoyer Grenat en sécurité.

— Est-ce que l'on sait qui a fait ça ? interrogea Mercedes

— Des hommes masqués et qui utilisaient la magie. Grenat n'a malheureusement pas pu m'en faire de description plus poussée. Mais j'ai donné l'ordre de fermer la ville pour empêcher qu'ils ne s'échappent. »

Il avait vu Flayn pâlir quand il avait mentionné la magie et il savait pourquoi. Des mages masqués. Cela rappelait fortement ceux qu'ils avaient trouvés à Adrestia lorsqu'ils avaient pris d'assaut le château impérial.

Cela tombait vraiment très bien que Ferdinand soit là, jugea Dimitri. Il allait avoir beaucoup de questions à lui poser.

Blabla de l'auteure

Bonjour/Bonsoir

Voici la suite tant attendue (ou pas). Du gros cette semaine avec... une nouvelle attaque. Vous ne pensiez tout de même que j'allais les laisser régler leurs problèmes en paix ^^. Pas de suspens, c'est les Agarthéens qui attaquent. Je suis très contente du rendu. D'habitude, je ne suis pas à l'aise sur les scènes d'action mais là, je trouve que j'ai bien fait les choses. Ca faisait partie des morceaux de l'histoire qui étaient déjà bien préparé avant l'écriture donc c'était assez facile.

Je ne vois rien de plus à ajouter ^^.

Je vous souhaite une bonne lecture et à la prochaine !

Bises,

Sheena