Chapitre 15
La douleur.
C'était la première sensation qu'elle perçut. Une douleur lourde et insistante.
Elle avait horriblement mal. L'impression que la moindre parcelle de sa peau était transpercée d'aiguille chauffée à blanc dominait. Sa gorge était en feu et chaque tentative pour déglutir était comme rajouter des braises sur une plaie à vif. Elle était dans une espèce de coton beaucoup trop mou qui lui donnait le vertige. Elle voulait bouger, se lever, mais son corps semblait dans l'incapacité de lui répondre.
Regarder… au moins…
Elle voulait quitter ces ténèbres qui l'entouraient, au prix d'un effort surhumain. Elle se força à ouvrir les yeux. Tout était flou, elle ne distinguait qu'une lumière blanche aveuglante.
Mort… e ?
Non, ça ne pouvait pas être la mort. Elle n'aurait pas si mal sinon. Elle était vivante, c'était une certitude.
Elle cligna plusieurs fois des yeux et les images se précisèrent. Elle percevait d'autres couleurs, du brun, du bleu, du gris. Elle sentait également des odeurs, des odeurs de plantes que l'on faisait infusées ou macérées et des sons lui parvenaient. Ce n'était qu'un bourdonnement inintelligible, mais elle entendait.
Elle était bel et bien vivante.
« e-eur… ez… ien ? »
Elle tourna la tête dans la direction d'où provenait le son. Elle distingua une silhouette mélangeant les couleurs verte, blanche et rose.
« e-sseur… o-i-tal… quiétez pas…
- F… layn… ? »
Sa langue était pâteuse et lourde, elle avait l'impression de ne plus savoir parler. Soudain, une douleur la saisit à la poitrine et une quinte de toux la plia en deux. Quelqu'un la prit alors par les épaules et la releva. Elle sentit entre ses lèvres le contact froid de la porcelaine et un liquide âpre s'insinuer dans sa gorge. Elle toussa de plus belle.
« Tout va bien, professeur, entendit-elle. Vous êtes en sécurité, maintenant.
- Merc…edes ? »
Elle cligna de nouvelle fois les yeux. Sa vision s'améliorait. Elle pouvait désormais distinguer la silhouette de Flayn face à elle, mais aussi le regard couleur lavande de Mercedes. Les brumes qui embrouillaient son esprit se dissipaient à mesure qu'elle recouvrait ses sens et ses souvenirs se reconstituèrent.
Les hommes masqués.
L'incendie.
« Grenat ! »
Elle oublia instantanément la douleur, le vertige et les sensations nauséeuses. Beleth n'avait plus qu'un nom en tête : Grenat. Elle devait la voir, immédiatement ! Elle devait la rassurer, la serrer contre elle, elle avait besoin de la voir !
« Professeur, vous ne pouvez pas, lui intima Mercedes alors qu'elle tentait de se lever. Vous devez vous reposer.
— Je dois voir Grenat… répéta-t-elle. Tout de suite… Grenat… »
Elle sentait encore sa petite fille trembler contre elle, ses yeux bleus embués de larmes alors qu'elle lui disait de courir au château… Elle devait être terrorisée !
« Laissez-moi aller la voir ! supplia-t-elle. Je vous en prie, j'ai besoin de la voir !
— Grenat va bien. »
Dimitri apparut dans l'encadrement de la porte.
« Elle est au château sous la garde de Gustave et d'Annette, continua-t-il en s'avançant. Elle est arrivée saine et sauve et nous a prévenus. Ne t'inquiète pas, elle n'a rien.
— Elle va… bien… »
Beleth répéta ces mots sans les comprendre et resta immobile, assise sur le lit. Dimitri s'agenouilla devant elle, tandis que Flayn et Mercedes s'éclipsaient discrètement en refermant la porte. Beleth sentait les larmes lui monter aux yeux lorsque Dimitri lui prit les mains.
« Elle est vraiment en sécurité ? demanda-t-elle, la voix brisée. C'est la vérité ?
— Je peux te l'assurer. »
Elle éclata en sanglots, libérant toute la peur et l'inquiétude qu'elle avait ressentie durant cette funeste soirée, et qu'elle était parvenue tant bien que mal à contenir. Elle se laissa aller sur l'épaule de Dimitri, enfouissant son visage dans les fourrures de son manteau. Dimitri l'entoura de ses bras, comme pour lui donner une protection supplémentaire et attendit.
« Qu'est-ce qui s'est passé ? chuchota-t-il après quelques minutes.
— Des hommes… Ceux qui ont assassiné mon père, les Serpents des Ténèbres… ils ont essayé de me tuer. »
Dimitri la serra plus fort contre lui. Beleth lui raconta alors ce qu'elle avait vécu : la tentative de meurtre dont elle avait été victime, comment ils avaient voulu faire pression sur elle en utilisant Grenat. Elle lui dit comment elle avait miraculeusement réussi à libérer leur fille avant de trouver un moyen de s'échapper de la maison incendiée, jusqu'à l'arrivée providentielle de leur sauveuse.
« C'était Julienna, lui apprit Dimitri. La fiancée de Dedue. »
Beleth blêmit davantage, si c'était encore possible.
« Dis-moi qu'elle s'en est sorti… Je suis revenue, j'ai voulu l'aider, mais…
— Nous l'avons retrouvée en même temps que toi. Ses blessures sont un peu plus sévères que les tiennes, mais nous sommes confiants quant à sa survie. »
L'ancienne mercenaire poussa un immense soupir de soulagement. Elle ne se le serait jamais pardonné si cette femme courageuse avait péri en essayant de les sauver elle et Grenat.
« J'ai fait fermer la ville, annonça le roi. Les soldats de Galathea, Gaspard, Aegir et Gloucester la parcourent à la recherche d'éventuels complices, mais ils n'ont pour l'instant trouvé personne. Quant aux restes de ceux que vous et Julienna aviez tués, eh bien, soit ils sont trop brûlés pour être identifiés, soit ils ont disparu…
— Comment ça… disparut ?
— Je l'ignore, mais nous n'avons découvert que deux cadavres calcinés. Je pense qu'ils ont emmené les blessés et les autres corps. Combien étaient-ils ?
— Je ne sais pas… Il y en avait cinq en haut avec moi, sans compter celui que j'ai tué en me défendant. Ils étaient vraiment très nombreux… »
Soudain, elle se rappela quelque chose de très important
« Dimitri… il n'y avait pas de gardes. Les rues étaient désertes. Même les habitants, les mendiants… Ils avaient tous disparu.
— Je sais, répondit-il. J'enquête aussi là-dessus. Je te promets que je ferai tout mon possible pour les retrouver. »
C'était d'ailleurs une de ses priorités. Si personne n'avait signalé les troubles à la maison de Mercedes alors qu'elle était tout de même située sur l'une des deux principales places de Fhirdiad, cela signifiait qu'il y avait eu corruption chez le guet.
« Je t'amènerai Grenat demain, finit par dire Dimitri. Pour le moment, tu as besoin de dormir et de reprendre des forces. D'accord ? »
Beleth regarda par la fenêtre de la chambre. Il faisait encore nuit. Elle n'avait aucune idée de l'heure qu'il pouvait être. Elle suivit néanmoins l'avis de Dimitri et se recoucha.
Dimitri quitta la
salle et demanda aux deux gardes qui l'avaient accompagné de surveiller la pièce afin que personne en dehors du personnel soignant connu ne s'en approche. Plus loin, dans le couloir, il retrouva Mercedes en train de discuter avec une des gouvernantes qui l'aidaient à s'occuper des enfants de son orphelinat. Cette dernière s'inclina quand elle aperçut le souverain.
« Flayn est parti au château, annonça Mercedes quand Dimitri arriva à leur hauteur. Elle voulait voir Grenat.
— Je comprends, fit le roi. Avez-vous pu voir les enfants ?
— Oui, répondit la gouvernante. Que la Déesse soit louée, ils sont tous sains et saufs ! Le père Idrich a eu le bon réflexe de les mettre à l'abri dans son église.
— Tant mieux.
— Votre Majesté, nous vous remercions d'avoir ouvert le château pour nous.
— Je vous en prie, c'est normal. Je n'ai fait que mon devoir. »
La gouvernante s'inclina une nouvelle fois puis s'en alla rejoindre les enfants.
« Comment va le professeur ? demanda Mercedes. Elle a vraiment eu de la chance ! Quand je pense à ce qui aurait pu se passer si Julienna n'était pas intervenue…
— Je l'ai laissé se reposer, répondit Dimitri. Elle a besoin de voir Grenat, mais j'estime que ce ne sera pas bon pour Grenat de voir sa mère dans cet état. Je crois qu'après une nuit de sommeil, elle ira mieux. Julienna est toujours inconsciente ?
— Oui. Dedue est à son chevet d'ailleurs. »
L'ancienne soigneuse désigna la porte face à la chambre de Beleth.
« Mercedes, commença Dimitri avant d'entrer dans la pièce. Je suis désolée pour ta maison… »
Elle lui sourit.
« Ce n'est pas grave, Dimitri. Le plus important c'est que le professeur, Grenat, et les enfants soient hors de danger. »
Dimitri hocha la tête et vit son fidèle bras droit assis devant le lit de sa fiancée. Dimitri fronça les sourcils. Julienna avait été bien plus touché que Beleth. Ses membres étaient couverts de brûlure et elle avait perdu beaucoup de sang en raison d'une plaie à l'abdomen. Ils avaient eu peur qu'elle ne s'en remette pas, mais grâce à Flayn, dans les talents de guérisons n'étaient plus à prouver, ils avaient évité le pire.
« Votre Majesté ! lança Dedue en le voyant entrer. »
Il se leva aussitôt, prêt à se mettre au garde à vous.
« Reste assis, Dedue. Tu n'as pas besoin de faire tant de cérémonie, je te l'ai déjà dit. »
Malgré les années et leur profonde complicité, Dimitri n'avait jamais réussi à convaincre son vassal de le traiter de manière moins conventionnelle. C'était à peine si le Duscurien s'autorisait à l'appeler pour son prénom de temps à autre.
« Beleth a repris connaissance, dit-il. Elle se repose maintenant et Grenat est en sécurité au château.
— C'est une bonne nouvelle, dit simplement Dedue.
— C'est grâce à Julienna si elles ont pu s'en sortir. Dedue, préviens-moi quand elle se sera réveillée. Je tiens à la remercier. »
Le général lui répondit par un bref signe de tête. Dimitri regarda une dernière fois Julienna allongée sur le lit priant pour qu'elle guérisse vite puis repartie.
Le château était en plein émoi à son retour. Il avait laissé Félix et Lionnel s'occuper de la gestion du sinistre et de l'accueil des réfugiés afin qu'ils se rendent sur les lieux de la catastrophe et qu'il s'assure de l'état de santé de Beleth et Julienna. Il trouva les deux hommes en salle du conseil entouré d'Ingrid, Ashe, Sylvain et Ferdinand.
« Comment vont-elles ? demanda ce dernier en le voyant arriver.
— Beleth a repris connaissance. Quant à Julienna, elle devrait pouvoir s'en sortir.
— Est-ce que… le professeur a dit quelque chose sur ce qui s'était passé ? interrogea Félix. »
Il jeta un discret regard vers son cousin. Dimitri n'était pas certain de vouloir ouvertement évoquer les liens entre Beleth et les Serpents des Ténèbres devant lui. Lionnel les connaissait uniquement en tant qu'allié de l'empire, mais il ignorait tout de leur implication dans la Tragédie de Duscurr, la mort du capitaine Jeralt ou l'enlèvement de Flayn au monastère. Il ne savait pas non plus que c'était pour enquêter sur eux que l'ancienne archevêque avait quitté l'Église ni qu'ils semblaient avoir une rancœur particulière contre elle. Il préférait éviter d'en révéler trop sur Beleth pour le moment. Cependant, il ne pouvait cacher trop de choses à Lionnel. Cela risquerait de le monter contre lui.
« D'anciens alliés de l'Empire, affirma-t-il. Ils ont tenté de l'assassiner.
— D'anciens alliés de… répéta le prince. Vous voulez dire… qu'ils s'agissaient de ces serpents des ténèbres ? »
Seuls le silence et le visage fermé de ses compères lui répondirent.
« Comment ? s'exclama Lionnel. Nous cherchons ce groupe depuis des années et ils sont parvenus à s'introduire dans la capitale et chez Mercedes sans que personne s'en aperçoive ? »
Le prince se tourna vers Ferdinand qui avait pâli en entendant l'origine des responsables.
« Comment expliquez-vous cela, monsieur le duc ? s'emporta-t-il.
— Je suis tout aussi choqué que vous, Votre Altesse… bredouilla Ferdinand. J'ai absolument fait tout mon possible pour en apprendre le plus pour eux et en informer Sa Majesté, mais… »
Dimitri comprenait le trouble de Ferdinand et bien qu'il répugne à l'admettre, le duc Aegir avait bon nombre de justifications à fournir. Le retour de Beleth n'avait pas encore été officiellement annoncé, même Seteth ignorait que sa sœur était de retour. Les seuls à être au fait de sa réapparition se trouvaient à Enbarr, Fhirdiad et dans l'Abysse. Pourtant, ces gens savaient qu'elle était revenue. Pire, ils avaient pu la localiser et choisir le moment précis où elle serait la plus vulnérable pour l'attaquer. Ils avaient préparé leur action avec une minutie effrayante.
Il ne pouvait s'empêcher de repenser à l'agression dont avait été victimes Flayn et Grenat à Dagda, au moment où Beleth était absente. Les premiers avaient prétendu s'exécuter au nom de l'Église et de Seteth, les seconds étaient sans conteste leurs ennemis de longue date. Le roi ne pouvait affirmer avec certitude qu'il s'agissait des mêmes personnes bien qu'il le soupçonna fortement. Cependant, cela faisait deux incidents qui impliquaient indirectement Grenat. Si les premiers agresseurs avaient semblé viser Flayn, les intentions des seconds étaient plus troubles. Est-ce qu'ils avaient tenté de tuer Beleth pour éviter qu'elle ne se lance à leur poursuite, ou bien Grenat n'était-elle qu'un moyen de pression pour la faire plier ? Est-ce que le fait qu'à chaque fois Grenat s'y retrouve mêlé n'était qu'une coïncidence ou bien l'hypothèse de Hapi suggérant que la véritable cible était la petite fille se vérifiait-elle ?
Mais dans quel but ? En quoi une enfant de six ans pouvait-elle autant les intéresser ?
« Le duc et moi-même aurons une discussion ultérieurement. Cela dit, je lui fais entièrement confiance pour prendre les mesures nécessaires, assura Dimitri. Lionnel, j'entends bien tes réticences, mais je peux te certifier que Ferdinand est un homme sur lequel on peut compter.
— Hum ! Je comprends ton avis de récompenser la loyauté, cousin. Après tout, il a abandonné terre et titre pour se joindre, mais…
— Et ce simple fait devrait te servir de preuve quant à sa fiabilité, l'interrompit le roi d'un ton qui voulait clore le sujet. J'aimerais maintenant que tu te rendes au quartier général du Guet, Lionnel. Il y a eu manifestement une défection massive dans leurs rangs et je veux tirer cette histoire au clair. »
Le prince était de toute évidence prêt à répliquer. Il était cependant le premier à répéter qu'il fallait obéir au roi. Il ne pouvait le défier ouvertement devant ses vassaux. Il s'exécuta donc non sans avoir lancé un regard soupçonneux à Ferdinand.
« Un jour ou l'autre, vous devrez tout lui raconter, soupira Félix. Ce n'est pas un idiot et il n'appréciera pas éternellement les secrets.
— Tu es le premier à dire qu'il faut être prudent avec lui à cause de sa proximité avec les Rowe, rétorqua Dimitri. Tu as changé d'avis ?
— Ce sont réellement les Serpents des Ténèbres qui ont attaqué Grenat et le professeur ? intervint Ingrid avant que Félix ait pu répliquer.
— Beleth est formelle. C'étaient bel et bien eux.
— Par la Déesse, gémit Ferdinand. Je… Je ne sais pas quoi dire, je suis confus… Dimitri, vraiment ! Je pensais avoir fait le nécessaire pour…
— Vous êtes en partie dédouané parce que malgré toutes nos recherches et vos enquêtes, nous n'avons jamais réussi à trouver leur cachette. Il est extrêmement difficile de prévoir leurs mouvements dans ces circonstances. Toutefois, le retour de Beleth en Fódlan et sa présence à Fhirdiad n'est connu que d'une poignée de personnes. Même l'Église ignore qu'elle est revenue. »
Ferdinand était ô combien honteux ! Cette fuite, il pourrait bien être responsable et le regard que Dimitri lui lançait laissait entendre que lui aussi le pensait. Bien sûr, il n'avait pas crié haut et fort que l'ancienne archevêque était de retour après sept ans de disparition. Seulement, lui et Constance étaient friands de soirées et autres réceptions, et il était tout à fait possible que lors de l'une d'elles, lui et son épouse aient confié à quelques invités qu'ils avaient revus leur professeur.
« Nous avons manqué de prudence, admit-il. Nous avons sans doute parlé à trop de monde de son retour. J'en suis profondément désolé, Majesté.
— Le moins que l'on puisse dire, intervint Sylvain, c'est qu'ils n'auront pas perdu de temps. À peine un mois qu'elle est revenue et la voilà déjà ciblée.
— Et on dirait que Grenat aussi est visée, soupira Ashe. »
La porte s'ouvrit à la volée et Lorenz entra, manifestement agacé.
« Rien ! lança-t-il. Rien ! Personne n'a rien vu ! Pas un suspect, pas un homme ou une femme au comportement louche ! C'est parfaitement absurde ! »
Dimitri se laissa tomber dans un fauteuil. Ces serpents semblaient retourner dans leurs ténèbres. Ils arrivaient à disparaitre et réapparaitre à volonté, c'était véritablement perturbant.
« Merci, Lorenz, marmonna-t-il malgré tout.
— Ne me remercier pas ! lança le comte de Gloucester. Je n'ai rien fait qui le mérite, je ne vous apporte même pas un indice. Rassurez-moi en me disant que notre chère professeur est saine et sauve.
— Elle l'est, répondit Ingrid. Julienna aussi. »
Le visage de Lorenz s'illuminant en entendant la nouvelle.
« Voilà au moins une excellente chose ! Cette nuit aura véritablement été sinistre. J'aurais aimé vous être plus utile, Majesté.
— Je le sais, Lorenz, vous avez fait de votre mieux.
— Néanmoins, puis-je me montrer indiscret en vous posant une question ? »
Dimitri leva les yeux vers son gouverneur, les anciens Lions de Saphirs se regardèrent avec malaise. Ils avaient tous deviné ce que Lorenz souhaitait demander. Dans la panique de la nuit, personne n'avait pensé à dire à Ferdinand et Lorenz qui était Grenat et les deux hommes ne s'étaient pas davantage interrogés devant l'urgence de la situation. Maintenant que les choses étaient un peu calmées, il fallait désormais clarifier les liens de chacun. Cela n'était pas facile pour autant.
« Qui est cette enfant ? questionna Lorenz. La fille du professeur à ce que j'ai compris, mais encore ?
— Elle est aussi ma fille, répondit Dimitri. »
Ferdinand resta bouche bée tandis que Lorenz poussa une exclamation de surprise, mais Dimitri n'y prêta pas attention. C'était la première fois qu'il affirmait à voix haute et devant autant de monde que Grenat était sa fille.
« Votre fille ? s'écria le comte de Gloucester. Vous et le professeur… ?
— C'est une longue histoire, soupira le roi, que je ne peux vous raconter maintenant. Je vous demanderais seulement de garder l'ascendance de Grenat secrète pour le moment.
— O-oui, bien sûr… balbutia Ferdinand. »
Épuisé par cette nuit éreintante, Dimitri congédia tout le monde, y compris Félix. Une fois seul, il se laissa aller et se prit la tête dans les mains. Il avait une terrible migraine, cela ne lui était pas arrivé depuis des années. Pourtant, ce n'était pas ce qui occupait son esprit.
Malgré toutes ses recherches, il n'avait jamais réussi à localiser ces hommes de l'ombre qui avait provoqué la Tragédie de Duscur et bien d'autres derrière. Inconsciemment, il s'était peut-être senti en sécurité. À présent, ils étaient de retour et ils avaient frappé en plein cœur de la capitale en prenant pour cible Beleth et Grenat. Comme il y a dix ans, il n'avait toujours aucune idée sur leur véritable objectif. Sa seule certitude était que Beleth était au cœur de leur projet. Grenat également ? Dès le début, il avait su que son professeur était dotée d'une force impressionnante, accompagné de pouvoirs quasi divins. Est-ce qu'il y avait une probabilité pour que Grenat ait hérité des facultés exceptionnelles de sa mère ? Dimitri n'était pas en mesure de le dire. Dans quelle mesure la femme qu'il aimait et sa fille étaient-elles liées au plan des Serpents des Ténèbres ?
Beleth mit plus d'une semaine à guérir entièrement de ses blessures. Elle qui d'ordinaire avait toujours récupéré très vite, avait dû prendre son mal en patience. Entre les multiples brûlures, les plaies ouvertes et les différentes contusions, les médecins et guérisseurs se dévouèrent au mieux pour la remettre sur pied, malgré ses protestations affirmant qu'elle se sentait très bien. Heureusement, elle reçut beaucoup de visites.
Comme promis par Dimitri, Grenat vint dès le lendemain de l'attaque. La petite fille se jeta dans ses bras, en sanglot, sitôt qu'elle l'aperçut. Beleth ne put s'empêcher de laisser échapper quelques larmes à son tour. Elle avait eu si peur pour elle !
« Tout va bien, trésor, chuchota-t-elle en caressant les cheveux de Grenat. Je n'ai presque rien, je serais bientôt de retour.
— Mais, mais, mais… s'ils reviennent ? Ils t'ont vraiment fait très mal !
— On sera préparé, je te le promets. On sera mieux protégé. »
Voir son enfant dans un tel état de panique lui déchirait le cœur, mais Beleth s'efforçait à paraitre la plus confiante possible afin de rassurer au mieux Grenat.
Grenat revint tous les autres jours et observait les soins que Mercedes et Flayn lui prodiguaient. Beleth aurait préféré se faire soigner loin du regard de sa fille, mais cette dernière avait tant insisté pour y assister qu'elle avait dû céder. Ingrid, Annette et Ashe lui rendirent visite également aussi souvent qu'ils purent, ainsi que Gustave. Dedue vint la voir à deux reprises pour la remercier d'avoir rebroussé chemin pour aider Julienna. Quant à Dimitri, il ne revint qu'une seule fois pour s'assurer qu'elle guérissait bien, mais Beleth ne lui en tenait pas rigueur. Elle n'imaginait que trop bien ce que cette attaque engendrait comme conséquence et le poids qui pesait sur les épaules du roi.
Enfin, elle reçut également la visite de Lorenz qu'elle n'avait pas revu depuis son départ en catimini à Dagda. L'ancien étudiant était comme dans ses souvenirs : maniéré, à la limite de la condescendance et un parler ampoulé, mais non dépourvu de générosité et de gentillesse. Lorenz, qui sans entrer dans les détails, lui fit comprendre qu'il n'approuvait pas ses derniers agissements.
« Je trouverai beaucoup à redire sur votre conduite si vous n'étiez pas sur un lit d'hôpital, soupira-t-il. Je voudrais juste une réponse : pourquoi est-ce que la fille du roi n'apparait que maintenant ?
— C'est… très compliqué. »
Elle détourna les yeux.
« J'entends bien que ce soit compliqué, insista le comte. Dimitri lui-même nous a demandé de ne pas l'ébruiter et je respecterai sa volonté. La Déesse sait ce que l'existence de cette enfant peut déclencher comme conséquences. Je souhaiterais seulement quelques éclaircissements. »
En voyant, cependant, Beleth gênée et les yeux baissés, Lorenz cessa ses reproches pour lui adresser un sourire lumineux. Afin de changer de sujet, il commença à lui parler de sa nouvelle vie. Il avait épousé une jeune femme de la maison Daphnel, et ensemble, ils avaient deux enfants : une fille du même âge que Grenat et un fils de trois ans. Leicester était redevenue une terre prospère et riche, la paix avait permis aux récoltes de grandir en abondance. Lorenz avait également proclamé une série de lois assurant de meilleures conditions de vie au petit peuple. Cela passait par des taxes mieux réparties et allégées et surtout des aides en cas de sinistre. Enfin, l'apaisement des relations avec Almyra avait offert une toute récente stabilité à l'est de la région ainsi que de nouvelles routes de commerces.
« J'imagine qu'avec Claude comme roi, cela doit être beaucoup plus simple, fit Beleth. »
Le visage de Lorenz s'assombrit aussitôt.
« Ce Claude… maugréa-t-il. Dire qu'il est le fils du roi d'Almyra et qu'il a gardé ce fait secret !
— Reconnais tout de même qu'il était difficile pour lui de le crier à voix haute ! Si les nobles de l'Alliance avaient su que l'héritier de Riegan était aussi l'héritier d'Almyra, je n'ose imaginer ce qui se serait passé.
— Vous avez sans doute raison… Mais il aurait quand même pu éviter de le cacher à nous, ses camarades de classe ! »
Beleth éclata de rire. Lorenz respectait Claude, mais il avait toujours eu du mal avec son caractère nonchalant et malicieux. À cela s'étaient ajoutées de vives tensions entre les maisons Riegan et Gloucester, notamment durant la Guerre de l'Unification. Le comte de Gloucester supportait l'Empire tandis que la maison Riegan y était, à l'inverse, opposée. Cela avait entrainé de forts blocages dans les décisions. De plus, d'obscures rumeurs rendaient également responsable le père de Lorenz de la mort du fils ainé de duc Riegan, le privant d'héritier et l'obligeant à s'en chercher un nouveau.
Si la transition à Leicester s'était faite plus simplement qu'à Adrestia, elle n'avait pas été exempte de difficultés. La principale concernait le devenir des territoires des Riegan. Les Riegan avaient toujours été les dirigeants de l'Alliance, avant même que la région ne prenne son indépendance, c'était eux qui faisaient figure d'autorité. Cependant, avec Claude parti réclamer son legs à Almyra, cette illustre maison se retrouvait sans personne pour la mener. Claude avait d'emblée assuré qu'en aucune manière il ne chercherait à faire valoir ses droits sur le duché. En tant que roi d'Almyra, il avait perdu de facto ses droits héréditaires. Toutefois, Dimitri ne souhaitait pas distribuer ces terres à d'autres nobles et pour une raison très simple : les Riegan détenaient un emblème dont Claude avait hérité. Beleth se souvenait des longues nuits blanches passées à trouver un compromis entre les deux rois. Une solution avait été finalement conçue après des jours de discussion. Le territoire de Riegan serait administré par un intendant nommé par le gouverneur et le roi jusqu'à ce qu'un enfant des Claude soit en âge de revendiquer le titre de duc Riegan. Cet enfant, en rejoignant Fódlan, perdrait toute prétention sur le trône d'Almyra. Claude n'avait pas paru enchanté par cette solution, mais c'était celle qui contentait le plus de monde. L'accord avait été scellé par un traité signé par Lorenz, Dimitri et Claude et sous la supervision de Beleth, alors archevêque.
« En parlant de Claude, continua Lorenz, le roi m'a confié une missive à lui faire discrètement. Savez-vous pourquoi ?
— Il a écrit à Claude ? s'étonna Beleth. »
Elle cligna plusieurs fois des yeux. La raison qui avait pu pousser à prendre contact avec le roi d'Almyra, jusqu'à ce qu'elle se rappelle que c'était Claude qui avait amené Grenat et Flayn à Fhirdiad après l'attaque à Àtha.
« Je vois qu'il a toujours le chic pour s'immiscer dans les affaires des autres, persifla Lorenz.
— Je lui en suis reconnaissante, répliqua Beleth. Sans lui, qui sait ce qui aurait pu arriver à Grenat et Flayn.
— Un heureux hasard, en effet. Ne croyez pas que je trouve son intervention insensée, professeur, loin de là. Je soulignais uniquement que Claude, malgré ses nouvelles responsabilités, avait gardé ses habitudes d'étudiant.
— Pourquoi est-ce à toi que Dimitri confie cette lettre ? Il doit bien pouvoir envoyer un messager à Almyra.
— Pour la discrétion ? »
Beleth regarda Lorenz sans comprendre. Ce dernier s'expliqua.
« Vous ne devez pas être au courant. Claude et Hilda sont fiancés. Le mariage est prévu dans trois mois. De ce fait, elle a beaucoup plus de facilités à joindre Claude que nous autres, et sans trop intriguer les curieux.
— Claude et Hilda ? Fiancés ? s'exclama-t-elle. C'est vrai ?
— Eh oui ! Qui l'eût cru ? Je n'aurais jamais pensé le général Holst accepte de laisser sa précieuse sœur partir si loin.
— Lorenz, tu peux être plus précis ? Depuis quand Claude et Hilda se fréquentent-ils ?
— Qu'en sais-je, professeur ? Je sais que Claude a toujours eu une grande confiance en Hilda au point qu'il lui confie la protection du pont de Deirdriu et il était bien le seul avec qui ne faisait pas avoir par son numéro de fille fragile. Toujours est-il qu'un beau jour, elle est venue me voir pour m'annoncer que Claude l'avait demandé en mariage et qu'elle avait accepté.
— Donc Hilda sera la nouvelle reine d'Almyra ?
— Surprenant, n'est-ce pas ? »
C'était peu de le dire. Beleth se souvenait d'Hilda, une jeune femme qui se montrait superficielle au premier abord et qui préférait passer du temps à créer des accessoires plutôt qu'à s'entrainer. Cela ne l'avait pas empêché de prendre ses responsabilités durant la guerre, mais jamais Beleth n'aurait jamais pensé à Hilda en tant que reine.
« Ne vous inquiétez pas ! lui assura Lorenz. Hilda se prépare depuis des mois à son futur rôle. »
Elle n'en doutait pas, mais cela demeurait étrange comme nouvelle.
Enfin, elle rencontra la fameuse Julienna qui lui avait sauvé la vie ainsi que celle de sa fille. La Duscurienne avait repris connaissance peu après Beleth, mais devant la gravité de ses blessures, elle était contrainte à rester plus longtemps à l'hôpital. Sa première impression en discutant fut qu'elle était l'exact opposée de Dedue. Elle était aussi extravertie et vive que le général pouvait être calme et taiseux. Du reste, elle paraissait être une femme absolument charmante.
« Je ne sais pas comment vous remercier, dit Beleth. Si vous n'étiez pas intervenu, ils m'auraient tué et ma fille…
— J'ai fait ce que n'importe quoi aurait fait, lui répondit Julienna. Merci d'être revenue m'aider d'ailleurs. C'était chic de votre part.
— Je ne pouvais pas vous laisser seule face à eux. »
Julienna avait apporté quelques éléments supplémentaires sur l'incident. Elle rentrait d'un voyage à Duscur lorsqu'elle avait franchi librement l'enceinte de Fhirdiad, malgré l'heure tardive. La désertion des rues l'avait frappé. Elle avait croisé moitié moins de gardes que d'habitude et leur nombre n'avait cessé de diminuer au fur et à mesure qu'elle se rapprochait t de la place du Lion bleu déserte. Cela ne l'avait pas empêché d'apercevoir la fumée s'échappant de la maison de Mercedes et de se précipiter pour aider.
Cette absence inexpliquée de vigiles avait provoqué l'ire de Dimitri qui, dès le lendemain, avait renvoyé le capitaine du guet en l'assignant à résidence. Il avait également diligenté une enquête sur une possible corruption des effectifs. Si les premiers éléments ne semblaient pas impliquer directement les soldats, le roi ne prit aucun risque et releva de leurs fonctions bon nombre de soldats. Pour assurer la sécurité de la capitale, il dû se résoudre à demander aux nobles à fournir de leurs hommes.
Ferdinand avait rejoint Enbarr avec l'ordre ferme de fouiller minutieusement dans les moindres recoins de la ville les groupes nébuleux pouvant être liés aux Serpents des Ténèbres. Nobles nostalgiques de l'Empire, nécessiteux en quête d'argent, révolutionnaires avides de changements, savants s'intéressant d'un peu trop près à des pratiques douteuses… tous devaient être traqués. Dimitri avait également demandé à Yuri de rechercher dans la bibliothèque de l'Abysse d'éventuelles mentions dans les livres.
L'incendie avait provoqué une vive inquiétude chez les habitants de Fhirdiad. Si le roi n'avait fait aucune déclaration officielle, on comprit bien vite que le guet avait failli et son capitaine renvoyé, et bientôt Fhirdiad se retrouva plongé dans une atmosphère de peur et d'angoisse, semblable à celle qui avait suivi la Tragédie de Duscurr. Des bagarres éclatèrent dans les rues, et on nota la reprise des violences contre les Duscuriens si bien que le roi dut affirmer publiquement que le peuple de la péninsule était innocent. Ce n'est que lorsque les premières rumeurs sur la trahison du guet se répandirent qu'un climat de défiance envers les soldats s'installa.
Pour assurer leur sécurité, Dimitri fit emménager Grenat et Beleth dans une aile du château. Beleth avait refusé dans un premier temps, cependant, devant l'insistance de Dimitri, elle dû s'y résigner. Il avait affirmé que ces hommes de l'ombre recommenceraient et qu'elle serait plus en sûreté au château, à la fois pour elle et Grenat. Beleth n'avait pu lutter en repensant à la frayeur qu'avait vécue sa fille. Mercedes résidait chez Annette en attendant de retrouver un logement, mais elle ne pouvait imposer à la mage la présence de trois personnes supplémentaires et Dimitri avait raison sur un point : le château était bien mieux protégé.
Leurs appartements comportaient trois pièces : deux chambres où Beleth, Flayn et Grenat habitaient et une autre faisant office de séjour. L'ensemble était bien plus spacieux que la boutique qu'elles tenaient à Dagda et d'un luxe dont elles n'étaient pas habituées. Cela enchanta cependant Grenat qui passa les premiers jours à courir dans les couloirs avec les jumeaux Gautier.
Si Beleth était encore inquiète que l'on apprenne l'ascendance de Grenat, elle se souciait désormais bien plus de sa sécurité.
À ses yeux, c'était évident que les Serpents des Ténèbres voulaient sa fille. Cette attaque visait d'abord à l'assassiner, elle, puis à enlever Grenat. La seule raison valable pour un tel acte ne pouvait être que l'Emblème du Feu. Ils soupçonnaient Grenat d'en être porteuse. Ils espéraient peut-être pouvoir se servir de son sang pour leurs sombres expériences. Elle n'oubliait pas ce qu'ils avaient fait aux villageois de Remire grâce au sang de Flayn, ni ce qu'avait subi la pauvre Lysithea. Elle ne négligeait pas non plus ce que cette dernière lui avait confié des années plus tôt. Ils convoitaient le sang de Grenat, elle en était persuadée. Cela forçait Beleth à faire une chose qu'elle avait refusée jusque-là : vérifier si sa fille avait un emblème.
Elle avait néanmoins besoin d'en discuter avec Dimitri auparavant. S'il était désormais nécessaire de savoir si Grenat portait un emblème, Beleth ne voulait que cela soit ébruité. Elle devait donc décider d'une méthode à adopter, avec Dimitri.
« Entrez. »
Pour une fois, il n'était pas dans son bureau, mais dans ses appartements privés. Il était assis sur un divan, face à la cheminée, un verre de vin à la main. Son visage affichait une mine sinistre et fatiguée. La journée avait été particulièrement compliquée.
« Je ne te dérange pas ? demanda-t-elle.
— Non, bien sûr que non, la rassura-t-il avec un sourire. Entre. »
Elle le rejoignit sur le canapé, nerveuse, aussi bien à cause de ce qu'elle avait en tête que de se retrouver en tête à tête avec lui dans sa chambre, et au beau milieu de la nuit.
« Des nouvelles ? interrogea-t-elle pour essayer de détendre l'atmosphère. »
Dimitri laissa échapper un soupir, las.
« Rien, hélas. Les soldats du guet assurent qu'ils n'ont fait que suivre les instructions, ils ne se sont pas posé de questions. Les capitaines se renvoient la balle.
— Et le commandant ?
— Il a été arrêté aujourd'hui. Il avait tenté de s'enfuir. Il est en train d'être interrogé, mais il n'a encore rien dit. »
Tout était si opaque. Pour avoir réussi à corrompre le commandant du guet en personne, les Serpents des Ténèbres devaient avoir le bras très long.
« Ferdinand ?
— J'attends toujours son rapport, répondit Dimitri. »
Il fallait attendre, une nouvelle fois. Que c'était frustrant !
« Dimitri, j'ai bien réfléchi. À propos de Grenat. Je dois savoir si elle possède un emblème. »
Dimitri se redressa sous l'effet de la surprise.
« Je croyais que tu ne voulais pas en entendre parler !
— Elle s'est retrouvée à deux reprises mêlées à des attaques, ça ne peut pas être coïncidence. Elle est en danger et je suis sûre que c'est à cause de ce probable emblème. Il faut que je sache !
— En particulier si elle a l'Emblème du Feu ?
— Oui…
— Dis-moi tout ce tu sais sur ton emblème. »
Elle se recroquevilla. Elle n'aimait pas parler de son emblème, de ce qu'il représentait et de ce qu'il lui avait apporté : ses pouvoirs surhumains. Elle appréciait d'autant moins les mystères qui l'entouraient et qu'elle ne parvenait pas à éclaircir. Pourtant, pour protéger Grenat, elle ne pouvait garder ce qu'elle savait pour elle, surtout devant Dimitri.
« Je sais les mêmes choses que toi. C'était l'emblème de Némésis, l'emblème lié à l'Epée du Créateur et particulièrement révéré dans l'Église. Je pense que je le tiens de ma mère et je dois être à l'heure actuelle la seule personne à le posséder. Je crois que les Serpents des Ténèbres convoitent l'Emblème du Feu pour la puissance qu'il renferme… Et si Grenat l'a, ils pourront s'en servir.
— Comment ? En l'enrôlant de force chez eux ?
— Pour des expériences… »
Elle avait chuchoté ces derniers mots, mais Dimitri les avait distinctement. Il se figea, frappé d'horreur.
« Des expériences ? s'écria-t-il. Pourquoi ? Qu'est-ce que ça leur apporterait ? »
Beleth lui expliqua ce qu'elle savait. Le groupe des Serpents des Ténèbres semblait une obsession pour le sang et particulièrement celui qui renfermait un emblème. Ils avaient réussi à mettre au point une technique permettant de donner un emblème par transfusion sanguine. Elle ne révéla pas en revanche qu'elle avait appris tout cela de Lysithea. Elle avait promis à son étudiante qu'elle garderait le secret de ce qu'elle avait vécu.
« Les emblèmes peuvent se transmettre… en donnant son sang ? bredouilla Dimitri, choqué. C'est réellement possible ? Et l'Église l'ignore ?
— Je pense que l'Église sait parfaitement que c'est faisable, dit Beleth. Alois m'a raconté, il y a longtemps, une histoire sur mon père. En vingt ans, mon père n'avait pratiquement pas vieilli et il s'était toujours demandé pourquoi. Il lui a donc posé la question un soir et mon père lui a répondu que des années auparavant, une prêtresse lui avait sauvé la vie en lui donnant de son sang, ce qui avait considérablement rallongé son espérance de vie. Quant à son âge, il avait arrêté de compter après cent ans. »
Dimitri n'en croyait pas ses oreilles. Il avait du mal à digérer la succession d'information qui s'était abattu sur lui. Des expériences sur les emblèmes, les emblèmes pouvant se donner par transmission sanguine, les emblèmes qui permettraient de vivre plus de cent ans ?
« Ton père avait réellement plus de cent ans ? »
Dans toute la masse d'information qu'il avait reçue, c'était la seule chose qui lui semblait un tant soit peu cohérente. Beleth haussa les épaules.
« À vrai dire, je n'en sais rien. Mon père a toujours été très évasif sur son âge, il ne m'a d'ailleurs jamais dit la date de son anniversaire. Je ne pense pas non plus qu'il ait complètement mené Alois en bateau, d'autant qu'il avait bu à ce moment-là. Donc, je crois que cette histoire de sang reçu était bien réelle. »
Elle avait même une idée très précise de la personne qui avait aidé son père. Elle se retint cependant de le révéler à Dimitri. Elle ne voulait pas davantage rajouter de confusion chez lui.
« Et… poursuivit-il, cela permet d'avoir un emblème. »
Son incompréhension était légitime. Dimitri avait grandi dans l'idée que les emblèmes étaient un don que la Déesse réservait à quelques élus. Si réellement, ils pouvaient se transmettre par simple transfusion sanguine, cela changeait la nature même des emblèmes.
« C'est logique quelque part, murmura Beleth en posant sa main sur son épaule. Les emblèmes se transmettent dans les familles par le sang également.
— Oui… »
Il se prit la tête dans les mains.
« Et si Grenat possède l'Emblème du Feu, soupira-t-il, alors… ils pourront se servir d'elle pour le donner à d'autres.
— C'est ce que je pense.
— Et toi ? Tu as l'Emblème du Feu, tout le monde le sait. Pourquoi cherchent-ils à te tuer ?
— Je l'ignore. Leurs expériences semblent viser particulièrement les enfants, mais je n'en connais pas la raison. »
Il se releva et fit les cent pas devant la cheminée. Il avait les sourcils froncés, préoccupé par ce qu'il venait d'apprendre. C'était d'autant plus énervant qu'il se sentait complètement face à ce groupe dont il ne savait pratiquement rien.
« Grenat peut très bien avoir mon emblème, dit-il. »
Il en venait même à l'espérer. Avec tout ce qui lui avait appris Beleth ce soir, il redoutait que sa fille ait pu hériter de l'emblème de sa mère.
« Mais si elle a celui de Blaiddyd, poursuivit-il, elle ne pourra plus rester cacher. »
Beleth se leva et le rejoignit.
« Je veux seulement protéger Grenat, chuchota-t-elle en lui prenant les mains.
— Je le sais, répondit Dimitri. »
Dans un geste de réconfort, tout autant pour lui que pour elle, il l'attira contre lui. Beleth l'entoura de ses bras et se réfugia dans les fourrures de son manteau. Si elle était restée, si Grenat était née en tant que princesse de Faerghus, est-ce qu'elle aurait été aussi exposée ? Ou bien son statut l'aurait-il protégé ?
« On protégera Grenat, ensemble, fit Dimitri en lui caressant les cheveux. Tu as ma parole, Beleth, je ne permettrai à personne de s'en prendre à elle, quel qu'en soit le prix. »
Elle laissa échapper un petit rire. Dimitri pouvait être capable d'une confiance désarçonnant. En temps normal, cela l'aurait inquiété, car il pouvait se montrer instable dans cet état. Aujourd'hui, cependant, cela la rassurait. Elle savait que Grenat ne serait pas laissée seule si quelque chose devait lui arriver.
« Je te fais confiance, murmura-t-elle. »
Et prise d'un élan subit d'affection, elle l'embrassa délicatement. Elle sentit les mains de Dimitri lui serrer plus fortement la taille alors que leurs souffles se mêlaient de plus en plus passionnément, dans une résurgence de sentiment enfoui depuis bien trop longtemps.
Blabla de l'auteure
Le chapitre 15 est sorti, un peu tardivement mais il est là. Il évoque les conséquences directes de l'attaque du chapitre 14 et Beleth et Dimitri qui reprennent leur relation (parce que bon, ils allaient rester indéfiniment à se tourner autour).
Je profite surtout de cet espace pour annoncer que la publication sera en pause jusqu'à la fin du mois d'avril. Il y a deux raisons à cela. La première, c'est que comme je vous l'ai dit, je restructure les chapitres pour qu'ils soient plus longs. Du coup, les chapitres sont plus à corriger et il y a aussi certains passages que je réécris entièrement. Pour vous donner un exemple, la discussion entre Beleth et Dimitri à la fin du chapitre était au départ beaucoup plus longue. Bref, ça prend beaucoup de temps et que je tenais à avoir une publication régulière, je speed pour sortir le chapitre à temps et donc la correction est moins minutieuse ^^". Donc, pour éviter ça je préfère prendre une pause pour réorganiser tout ça et ne pas me retrouver en grand stress au moment de publier XD.
L'autre raison est que je partficipe au challenge Camp Nanowrimo 2021. Pour ceux qui se poserait la question, le nanowrimo est un challenge qui a lieu au mois de novembre où le but est d'écrire un roman de 50 000 mots en un mois (même s'il y a des variations dans la règle XD). J'y ai participé cette année et d'ailleurs une bonne partie de cette fic a été écrite en novembre durant ce challenge. Le Camp Nanowrimo, c'est grosso modo la même chose, à savoir écrire une histoire en un mois mais en plus puisqu'on peut choisir le nombre de mots que l'on veut écrire. J'y participe également pour finir le roman que je suis en train d'écrire ^^. Donc j'aurais moins de temps à consacrer à cette fic.
Voilà voilà pour les explications. Rassurez-vous, elle n'est pas abandonnée, la publication est juste en pause. Au passage s'il y a parmi vous des écrivains en herbe, je vous conseille vivement les camp nanovrimo, c'est un coup de boost phénoménal et en plus il y a super communauté sur le discord fr ^^.
Il ne me reste plus qu'à vous souhaiter une bonne lecture et à la prochaine !
Bises,
Sheena.
