Presque deux semaines s'étaient écoulées depuis l'apparition de ce mystérieux personnage ailé, au milieu de sa salle de bain. Ce phénomène semblait si imprévisible et déroutant qu'elle ne cessait d'y penser, repassant sans répit cette image mentale dans son esprit. Pourtant, en son for intérieur, une voix lui murmurait qu'une telle vision était impossible car la mort de Folken remontait à de nombreuses années.
La jeune fille l'avait vu périr de ses propres yeux, la poitrine transpercée par la lame acérée d'une épée. Ce souvenir lointain la remplissait toujours d'effroi et d'un indicible chagrin, à la pensée du terrible sacrifice du frère aîné de Van.
L'homme avait rejoint l'armée des Zaibacher afin de construire un monde meilleur, conformément aux desseins de leur empereur. Mais, peu à peu, ce doux rêve d'idéaliste s'était métamorphosé en un effroyable cauchemar, causant mort et désolation sur son passage.
Après sa prise de conscience de l'ambition démesurée de Dornkirk, celui-ci avait tenté d'arrêter sa folie en détruisant la machine du destin, afin de rendre le contrôle de leur destinée à tous les habitants de Gaia. Mais il avait échoué et péri...
La jeune femme détestait se remémorer cet épisode douloureux du passé et souhaitait oublier la souffrance ressentie en voyant l'horreur et la stupidité de la guerre. Pourquoi fallait-il que les ombres d'autrefois viennent encore la tourmenter ? Alors qu'elle n'aspirait qu'à mener une vie heureuse et paisible.
Hitomi ? Est-ce que ça va ? La voix inquiète d'Aya, sa mère, l'arracha brusquement à ses sombres idées. Elle se força à sourire mais son air crispé n'échappa pas au regard perspicace de celle-ci. La jeune fille était venue passer la soirée chez ses parents pour se distraire du stress des préparatifs matrimoniaux. Sa cérémonie de mariage devait avoir lieu le lendemain, au coucher du soleil, dans un sanctuaire shinto, non loin de la maison familiale des Tanaka. Cependant, la jeune fille ressentait une soudaine appréhension et se sentait fébrile sans pouvoir en déterminer la raison.
Toutes deux se tenaient confortablement installées sur des petits coussins bruns, devant une tasse de thé fumante, dans le salon de la demeure des Kanzaki. La pièce, modeste, mais confortable était décorée dans un style traditionnel japonais. Dotée de portes coulissantes, elle comportait une petite table basse, carrée en bois laqué noir, ainsi qu'un mobilier d'une rare sobriété dans des nuances de noir et de brun foncé. Le sol était recouvert de tatamis et les murs opalins parsemés d'estampes représentant des vues du mont Fuji, ainsi que des idéogrammes. En cette fraîche soirée de printemps, le souffle du vent caressait doucement la cime des arbres entonnant une douce mélodie dans leurs feuilles bruissantes. Un calme olympien régnait dans la maison car le père d'Hitomi et Mamoru, son jeune frère, étaient sortis assister à un match de base-ball.
Le teint pâle et les yeux cernés de la jeune femme reflétaient les tourments intimes qui la secouaient depuis quelques temps. A cette vue, Aya soupira, et reposa doucement sa tasse de thé sur la table. Mieux que quiconque, elle devinait les états d'âme de sa fille et s'apercevait immédiatement si quelque chose la préoccupait.
- Que se passe t'il ma chérie ? Tu n'as vraiment pas l'air dans ton assiette. Je t'observe depuis quelques jours et tu as souvent l'air déprimée ou perdue dans tes pensées. Hitomi ! Dis moi la vérité je t'en prie. Est-ce qu'il s'est produit une chose grave ou une dispute entre toi et Tetsuo ?
La jeune fille se mordit les lèvres, elle détestait mentir à sa mère mais comment lui avouer qu'elle avait vu un revenant dans sa salle de bain ? Pourtant, Aya connaissait l'existence de Gaia car sa propre mère, Yui, avait été emportée là bas dans une colonne de lumière, bien des années auparavant.
En dépit de cela, elle hésitait à lui confier son désarroi, préférant garder ce sentiment enfoui dans les tréfonds de son âme. Son voyage sur la planète Gaia l'avait profondément transformée; celle qui jadis possédait une nature insouciante et enjouée était devenue grave, secrète et taciturne, comme si une partie de sa candeur avait disparu.
Parfois, ses grands yeux d'émeraude, teintés d'un voile de tristesse, se perdaient dans le lointain, guettant un point invisible au milieu de la voûte céleste. C'était comme si Gaia et les terribles évènements vécus là-bas, ainsi que la perte d'êtres chers, avait marqué la fin de l'innocence de son adolescence.
Bien entendu, ce changement n'avait pas échappé aux membres de son entourage proche, mais ils estimaient que le temps constituait le meilleur des remèdes et finirait par cicatriser les plaies du passé.
Aya hocha tristement la tête, elle n'aimait pas voir souffrir sa fille et espérait tant que cette dernière finirait par trouver le bonheur. Son intuition lui disait que ce qui la tourmentait n'était pas sans lien avec son étonnant voyage sur Gaia, treize ans auparavant. Cependant, la jeune femme détestait évoquer ce sujet et changeait de conversation dès que quelqu'un tentait d'en discuter avec elle.
- Tu es vraiment bizarre ces derniers temps. Est-ce que ça a un rapport avec ton mariage ? Tu crains que Tetsuo ne soit pas l'homme qu'il te faut ?
Hitomi secoua la tête négativement en baissant les yeux.
- Ce n'est pas ça, c'est juste...
- De quoi s'agit-il alors ? Ne me dis pas que tu penses encore à ce garçon ? Van Fanel, n'est-ce pas ?
En entendant sa mère prononcer ce nom, Hitomi sursauta, ses joues diaphanes s'empourprèrent et son cœur se mit à battre la chamade. Un mélange d'ineffable chagrin et d'ardente colère emplit son âme tandis que ses prunelles couleur de jade s'embuèrent de larmes.
- Assez ! Tais toi, je ne veux plus t'entendre ! s'écria t'elle violemment, en laissant choir sa tasse de thé sur le sol, où celle-ci se brisa en mille morceaux. Je ne veux plus en parler, c'est du passé ! Je me marrie demain et je dois me concentrer sur l'avenir !
Mais...Bredouilla Aya, dont le teint était devenu livide. Sans lui laisser le temps de poursuivre sa phrase; Hitomi se leva précipitamment et couru dans les escaliers pour s'enfermer dans sa chambre, comme lorsqu'elle était adolescente après une dispute avec ses parents ou son jeune frère. La pièce était demeurée la même qu'à l'époque où elle vivait encore sous le toit familial. Sa mère la maintenait propre en y faisant régulièrement le ménage et les affaires de la jeune fille étaient consciencieusement rangées à leur place. Elle avança jusqu'à la fenêtre et contempla le magnifique ciel de velours noir criblé d'étoiles; quelque part dans le lointain se trouvait Gaia. Cette énigmatique planète où elle avait voyagé treize ans auparavant et qui avait changé sa vie à jamais...
Cela faisait si longtemps que la jeune femme n'avait plus aucune nouvelle de cet univers parallèle. Sa dernière vision remontait à de nombreuses années. Un an après son retour, alors qu'elle se tenait debout face à l'océan, contemplant les flots mugissants, elle avait eu une image-vision de Van portant son pendentif, ses grandes ailes blanches déployées et qui lui souriait. Depuis lors les hallucinations s'étaient estompées jusqu'à disparaîtrent entièrement. Et sa vie ordinaire de lycéenne avait repris son cours habituel. Ensuite elle était allée à l'université, avait eu des petits copains, comme n'importe quelle adolescente de son âge et était, à présent, sur le point de se marier. Pourquoi maintenant ? J'ai pourtant tout fait pour vivre normalement, songea t'elle amèrement.
Lentement, elle s'approcha de son bureau et ouvrit l'un des tiroirs. A l'intérieur, se trouvait enfermé son jeu de tarot qu'elle n'avait plus utilisé depuis des années. Son périple sur Gaia et sa confrontation avec le maléfique Dornkirk lui avait enseigné qu'elle devait être la maîtresse de sa propre destinée.
Instinctivement, la jeune femme passa la main sur sa nuque à l'endroit où elle portait son pendentif autrefois. Mais ses doigts ne rencontrèrent que du vide. Aujourd'hui, ce précieux objet, héritage des Atlantes, appartenait à Van. La jeune fille se remémora leurs adieux déchirants sur Gaia et l'instant où elle le lui avait offert, en gage de son amour et pour qu'il conserve un ultime souvenir d'elle.
- Van... soupira t-elle, je n'ai jamais oublié la promesse que je t'ai faite ce jour là de te garder éternellement dans mon cœur, mais maintenant je dois avancer dans la vie.
Hitomi pensa tristement à Yui, cette dernière avait aussi vécu une histoire d'amour impossible avec Léon, le défunt père du chevalier céleste, Allen Schezar. A cet instant, elle aurait tant voulu que la vieille femme soit encore vivante pour lui confier les secrets inavoués de son cœur. Sans doute, cette dernière l'aurait-elle comprise mieux que quiconque car hormis leur troublante ressemblance physique, les deux femmes partageaient ce point commun.
La jeune fille se rappela le mois de décembre de ses cinq ans, lorsque sa famille avait été rendre visite à sa grand-mère Yui, qui résidait sur l'île d'Hokkaido au nord du Japon. Cette année là, la neige tombait abondamment, recouvrant les forêts et les montagnes environnantes d'un épais linceul de poussière étincelante. La fillette avait été subjuguée par la splendeur glacée de cette contrée enneigée et courrait gaiement parmi les flocons scintillants.
Hitomi ! Ne cours pas partout, tu risques de glisser ! La gronda Aya, qui portait dans ses bras son petit frère, qui n'était alors qu'un nourrisson. Mais la fillette sautillait en riant, son petit visage délicat rosit par le froid hivernal.
Soudain, son pied dérapa sur une plaque de verglas et son genou s'écorcha violemment contre une pierre. De petites gouttelettes de sang souillèrent de taches écarlates la blancheur immaculée de la neige. En voyant cela, Hitomi fondit en larmes, et aussitôt sa grand-mère accourut auprès d'elle. Cette dernière sortit un mouchoir de sa poche pour nettoyer le genou de la fillette et lui faire un bandage.
- Ne pleure pas, ce n'est rien, dit t'elle en souriant. Les grands yeux verts de la vieille femme, si semblables aux siens, étaient remplis d'une infinie tendresse. J'ai un cadeau pour ton anniversaire. Mais je ne te l'offrirais qu'à condition que tu sois forte et courageuse.
- Qu'est ce que c'est ?
- C'est un pendentif, mais pas n'importe lequel. Il est magique et te protégera. Grâce à lui, ton rêve le plus cher se réalisera.
- Ah oui, s'exclama Hitomi dont les yeux rieurs pétillaient de joie.
Yui, acquiesça de la tête et retira son pendentif en forme de pendule, où se balançait une gemme oblongue, pour le nouer autour du cou de sa petite-fille. Aussitôt, la pierre précieuse rosâtre se mit à luire d'une intense lumière opalescente.
- A présent, il est à toi, je n'en est plus besoin, mais prends en le plus grand soin.
- Est ce que ton rêve s'est réalisé ? demanda Hitomi, dévorée par la curiosité.
Un nuage de tristesse voila le regard de sa grand-mère, puis son visage s'illumina d'un large sourire et elle déposa un tendre baiser sur les joues rebondies de l'enfant.
- Mon rêve s'est réalisé lorsque vous êtes nés ta mère, toi et Mamoru, dit-elle en prenant la fillette par la main. Maintenant, rentrons à la maison, je t'ai préparé un bon gâteau pour ton anniversaire. Toutes trois rentrèrent main dans la main en bavardant joyeusement. A peine quelques mois plus tard, sa grand-mère était morte lui laissant pour unique souvenir ce pendentif ainsi qu'un jeu de tarot.
Hitomi aurait tant voulu que celle-ci soit encore vivante pour l'aider à prendre la bonne décision Pourtant, la jeune femme savait qu'elle devait se montrer forte et faire ses propres choix. Grâce à son voyage sur Gaia et à l'amour de Van, elle s'était sentie mieux armée pour affronter la vie, mais à présent son cœur doutait, pourquoi?
Sa grand-mère avait-elle pu oublier la planète Gaia et sa rencontre avec Léon après toutes ces années ? Parfois, la vieille femme contemplait le ciel par sa fenêtre, le regard vague, comme si son esprit s'évadait vers un monde lointain, au delà des étoiles et de la Lune.
La jeune fille songea qu'elle aimait Tetsuo mais quelque chose en elle, l'attirait irrésistiblement vers le passé. Vers cet amour impossible d'adolescente, tant idéalisé mais qui ne s'était jamais concrétisé dans la réalité. Soudain, elle fut envahie par un intense sentiment de nostalgie et de mélancolie, qui s'insinua dans son âme telle une rivière de regrets, et des larmes ruisselèrent le long de ses joues. C'était comme si la boite de pandore où elle enfermait ses souvenirs de jeunesse venait de s'ouvrir d'un seul coup, libérant un maelström d'émotions, sublimes et douloureuses à la fois.
Hitomi se laissa tomber sur son lit où elle continua à pleurer à chaudes larmes. Elle se sentait fragile et vulnérable comme si la carapace de cristal qu'elle s'était forgée depuis tant d'années venait de se fissurer, laissant sa sensibilité émerger à fleur de peau. La jeune femme enfouit sa tête dans un oreiller tentant d'étouffer les violents sanglots qui la secouaient. Puis d'un geste brusque, elle se redressa et essuya ses larmes en tentant de se raisonner.
- Voyons Hitomi, tu dois te ressaisir, voilà ce que ta grand-mère dirait. Tu as pris la bonne décision et tu es sur le point d'être heureuse à présent. C'est ce que tu as toujours voulu, trouver l'homme qu'il te fallait, te marier, avoir des enfants, des petits-enfants et les voir grandir.
Soudain, une vision se matérialisa dans son esprit, d'abord floue et fugace puis de plus en plus limpide. Progressivement, une myriade d'images bigarrées apparurent devant ses yeux ébahis, dévoilant les contours d'une scène et d'un mystérieux endroit.
A son grand étonnement, Hitomi se trouvait à l'intérieur d'une immense salle ovale, dont les murs pâles étaient ornés de nombreux bas reliefs. D'énormes colonnes sculptées, de marbre blanc, soutenaient cet imposant édifice. Dissimulée derrière l'une d'entre elle, la jeune fille jeta un regard apeuré aux alentours afin d'inspecter le lieu inconnu où elle se trouvait. Des chandelles disposées dans des cierges dorés, accrochés aux murs, répandaient une lumière diaprée dans ces lieux plongés dans une semi-pénombre spectrale. Le sol de pierres était recouvert en son centre de mystérieux symboles géométriques dont les teintes chatoyantes mélangeait habilement l'azur le plus pur et l'argent.
Ce bâtiment religieux, qui ressemblait à un sanctuaire, était désert mais il y régnait une troublante atmosphère de paix et de recueillement.
- Où suis je ? Se demanda t'elle en avançant prudemment jusqu'au milieu de l'immense salle de cérémonie. L'écho de ses pas résonna longuement contre les murs aveugles brisant la sérénité de cette austère thébaïde. L'air était empli d'intenses effluves parfumées mélangeant des senteurs d'encens et de fleurs.
Etrangement, Hitomi sentait qu'elle était déjà venue dans cet endroit, qui éveillait au plus profond de son être, une réminiscence issue d'un passé révolu. Plus elle avançait vers le cœur du sanctuaire plus son trouble s'accentuait ainsi que sa certitude d'avoir déjà visité ce lieu autrefois.
Les pâles rayons bleutés de la Lune qui filtraient à travers les fenêtres, éclairaient faiblement une partie de la salle dissimulée dans l'obscurité. La jeune fille s'approcha et vit une forme brillante, d'une taille imposante et humanoïde, qui la dominait de toute sa hauteur tel un géant de sang et de métal. La silhouette colossale était entièrement recouverte d'une armure d'argent rutilante, et une longue cape cramoisie coulait le long de son corps cuirassé.
Subitement, ses yeux s'écarquillèrent et ses lèvres prononcèrent un nom ô combien familier.
- Escaflowne !
Elle aurait reconnu le légendaire Guymelef entre mille, tant son souvenir demeurait vivace dans sa mémoire. Le colosse métallique se tenait debout, dans une position de combat, serrant sa puissante épée et plongé dans un profond sommeil, attendant que son maître vienne le réveiller. Des larmes humectèrent les yeux de la jeune femme tandis qu'elle fixait avec une intense fascination le Guymelef du dragon, jadis piloté par le jeune prince héritier, Van Fanel.
Désormais, elle reconnaissait cet endroit, c'était le sanctuaire de Fanélia, où se trouvait jadis enfermé Escaflowne. C'était ici même que Van l'avait jadis sorti de sa torpeur à l'aide de la pierre du dragon, lors de l'attaque de cette contrée par les soldats de l'empire Zaibacher.
Escaflowne était le protecteur de ce royaume et seul son souverain pouvait l'éveiller à l'aide d'une Drag-energist afin de défendre son peuple contre ses ennemis.
Hitomi déglutit péniblement et une kyrielle de questionnements traversa son esprit nébuleux. Quelle était la signification de cette vision ? Est-ce que Van ou le pays de Fanélia courait un nouveau danger ? Son cœur se serra à cette idée, quoiqu'il arrive, elle ne pouvait supporter l'idée que Van soit en péril. Si tel était le cas, alors, elle devait trouver le moyen de retourner sur Gaia, mais comment ? Depuis qu'elle ne possédait plus le pendentif des Atlantes, Hitomi éprouvait la sensation que ses dons de voyance s'étaient estompés, au point de disparaître presque totalement. Et voilà que brusquement, en deux semaines d'intervalle, elle avait eu une vision de Folken puis d'Escaflowne. Que se passait-il bon sang?
Tout d'un coup, des chants sacrés venus de l'extérieur du sanctuaire troublèrent le cours de ses pensées. Hitomi attendit, le cœur battant. C'est alors que la lourde porte en bois massif qui fermait l'entrée du monument religieux s'entrouvrit, afin de laisser entrer une mystérieuse procession. Des silhouettes humaines, encapuchonnées dans de longues capes bleu-nuit, brodées de motifs dorés, avancèrent groupées en deux rangées parallèles jusqu'aux pieds d'Escaflowne. La jeune fille s'écarta de leur passage mais ces derniers ne semblèrent pas remarquer sa présence.
Ils s'agenouillèrent devant le Guymelef royal dans une attitude méditative et de prière. Brusquement, un homme d'une trentaine d'année entra dans la pièce. Il était vêtu d'une armure argentée étincelante, d'une longue cape d'azur, d'une épée et d'un bouclier. Les longues mèches désordonnées de sa chevelure de jais masquait en partie son regard d'ébène. Son visage allongé arborait fièrement une moustache et un début de barbe sur son menton. L'inconnu grand et mince, était auréolé de gloire, de prestance et de noblesse. Aussitôt, Hitomi fut frappé par sa stupéfiante ressemblance avec Van, dans sa manière de se mouvoir et les traits de son visage. Cependant, tous deux étaient dissemblables, l'homme en question semblait âgé d'environ trente cinq ans et dégageait une impression de calme et de sérénité. Dès qu'il s'avança en direction de l'imposant Guymelef, un silence respectueux et plein de déférence s'installa dans l'assemblée de prêtres.
Le mystérieux homme prit la parole et s'adressa aux moines regroupés autour de lui pour la cérémonie rendant hommage aux pouvoirs d'Escaflowne. Ensuite un envoûtant hymne à sa gloire s'éleva, résonnant dans l'immense salle et faisant vibrer le cœur de la nef d'une étrange ferveur extatique. La jeune fille ferma les yeux pour mieux se repaître de cet envoûtant cantique qui la faisait frissonner d'émotions.
Le nom d'Escaflowne que chantaient ces personnes, résonnait dans son âme, la faisant vibrer d'une incommensurable joie. Brusquement, les chants cessèrent et le calme se fit autour d'elle. Surprise, Hitomi ouvrit grand les yeux et aperçut devant elle le décor familier de sa chambre. Sa vision avait disparu comme par enchantement, aussi évanescente que les bribes éparses d'un songe.
La jeune fille demeura stupéfaite suite à ce rêve-vision d'Escaflowne, est-ce que celui-ci possédait une signification ou était-ce juste l'effet de son imagination ? Dans sa poitrine, son pouls s'accéléra, est ce qu'il se passait quelque chose de grave sur Gaia ? Van et ses amis courraient un grave danger ? Hitomi devait en avoir le cœur net.
Elle se précipita en direction du tiroir de son bureau, et en sortit une boite qu'elle n'avait pas ouvert depuis des années, ses mains tremblaient lorsqu'elle prit son jeu de tarots.
"Je sais que j'ai promis de plus jamais y avoir recours mais j'ai besoin de savoir, d'avoir au moins l'ombre d'une réponse. Après tout l'avenir n'était pas figé et connaître un des futurs possibles permettait de le changer", pensa-t-elle.
Retrouvant instinctivement les gestes d'autrefois, la jeune fille disposa son jeu de cartes en croix celtique et ferma les yeux pour se concentrer de toutes ses forces, laissant sa main se promener au dessus des cartes.
Puis, elle en tira une et encore une autre, des gouttes de sueur perlaient le long de son front lors de ce tirage. Pendant des minutes qui lui semblèrent interminables, la jeune femme hésita.
Allez Hitomi, il est temps de les retourner, se dit-elle pour s'exhorter au courage. Ses mains tremblaient mais elle s'exécuta et retourna les cartes les unes après les autres. Immédiatement, son teint devint blafarde, elle venait de tirer la carte de la séparation et la carte de la tour brisée, les mêmes qu'avant son premier voyage sur Gaia...Qu'est ce que cela pouvait bien vouloir dire ? Est ce que son mariage allait être annulé ? Une menace était prête à s'abattre sur elle ou sur la planète Gaia ?
Hitomi jeta un regard inquiet vers la beauté du ciel étoilé de cette fraîche nuit de printemps, son instinct lui disait que celle-ci n'allait pas tarder à sombrer dans l'obscurité. Une étoile filante traversa le ciel à vive allure comme pour confirmer son intuition. La jeune fille sentit que le cours de sa destinée était sur le point de basculer de nouveau...
Le manoir de la famille Tanaka se trouvait un peu à l'écart de la ville de Tokyo, éloigné des bruits et de la fureur urbaine. C'était une magnifique demeure japonaise traditionnelle en bois, avec une véranda et un toit en pignon en tuiles sombres. Le ciel limpide d'un bleu céruléen ne comportait pas l'ombre d'un nuage et le soleil printanier éclairait le jardin empli d'arbres fruitiers et ornementaux. Le vent tiède faisait danser dans l'air d'innombrables pétales de fleurs de cerisiers, roses et blancs. Dans le lointain, on pouvait apercevoir les crêtes violettes des montagnes, recouvertes de cerisiers fleuris, ainsi que le cône parfait du mont Fuji surmonté de neige cristalline.
C'est dans cette maison, nichée face à ce décor idyllique, que Tetsuo avait passé toute son enfance et son adolescence. Brusquement, Hitomi se rendit compte qu'elle ne connaissait que très peu de choses sur le passé de son compagnon. Ce dernier vivait dans la plus grande discrétion et semblait nimbé de mystère. Habituellement, il détestait la presse et n'accordait que très rarement des interviews, aussi avait-elle été très étonnée d'avoir pu l'interviewer si facilement.
Quant à sa famille, elle ne savait que très peu de choses à leur sujet, Tetsuo refusait d'en parler et éludait les questions dès qu'il le pouvait. Par ailleurs, ces derniers mois, celui-ci se comportait parfois bizarrement, et avait souvent des absences. Son caractère aussi avait changé, lui d'habitude si doux et attentionné devenait soudainement froid et autoritaire. Et certaines nuits, il se plaignait de fréquents maux de tête et de faire d'horribles cauchemars.
La jeune femme soupira, elle espérait tant que tout finirait par s'arranger et que cette journée de mariage se déroulerait dans la joie et l'allégresse. Pour cette grande occasion, le manoir des Tanaka avait été somptueusement décoré et des domestiques engagés pour servir des cocktails et des amuse-gueules.
Les voitures des invités commencèrent à arriver et à se parquer devant l'entrée du vaste parc du manoir. La petite Toyota rouge des parents d'Hitomi fut la première a se garer devant la grille. La mère de la jeune femme avait revêtu une robe de cocktail rouge cramoisi qui lui allait à ravir. Son père, quant à lui, portait un élégant costume noir; même Mamoru avait fait l'effort d'enfiler un costume gris, ce qui était contraire à ses habitudes vestimentaires décontractées.
Peu de temps plus tard, la berline noire du couple Amano fit aussi son apparition devant le parc de la demeure des Tanaka. Les deux jeunes gens en sortirent, côte à côte, accompagnés de leurs deux garçons. Yukari était splendide dans la jolie robe longue turquoise, droite à fines bretelles, qui moulait agréablement son corps svelte. Quant à son mari, celui-ci portait un costume beige, les cheveux mi-longs et s'était laissé pousser un bouc, ce qui rajoutait à son charme naturel et lui donnait une certaine distinction.
Parmi les rares autres invités, il n'y avait que quelques cousins éloignés de Tetsuo, même son père n'avait pas fait le déplacement pour assister à cet évènement.
Hitomi sentit son cœur se serrer, peut-être que ce dernier désapprouvait cette union, et que c'était la raison pour laquelle il n'avait pas juger bon de venir ? Etait-ce cela que la carte du tarot de la séparation lui avait indiqué, l'annulation de son mariage ou sa ruine probable ?
La cérémonie nuptiale n'aurait lieu qu'au coucher du soleil, dans un petit temple shinto qui se trouvait à proximité, sur le bord de la montagne environnante.
La jeune fille décida de monter se préparer et de revêtir la fameuse robe de mariage que Tetsuo tenait tant à la voir porter. Mais la demeure semblait si immense qu'elle s'égara en chemin et se retrouva dans une aile perdue. Les couloirs étaient sombres avec une multitude de pièces et un plancher en bois grinçant. "Quelle idée de construire une maison aussi grande", se dit-elle. Pendant de longues minutes, elle erra dans ce dédale tortueux et s'apprêtait à revenir sur ses pas dans l'espoir de retrouver son chemin.
Tout d'un coup, elle aperçut une chambre dont la porte coulissante était légèrement entrouverte. Quelques raies de lumière dorée filtraient à travers cette mince ouverture éclairant le couloir plongé dans une demi-obscurité. Hitomi passa à côté et allait s'éloigner dans le couloir afin de regagner le hall d'entrée du manoir.
Soudain, elle se figea et son cœur se mit à battre plus fort. Un bruit de sanglot étouffé provenait de cette pièce. Elle tendit l'oreille et entendit une voix féminine qui fredonnait une envoûtante chanson dans une langue étrangère.
" Win dain a lotica.
En val tu ri.
Si lo ta.
Fin dein a loluca.
En dragu a sein lain.
Vi fa-ru les shutai am
En riga-lint"
Les sonorités exotiques étaient si douces, si pures et si mélodieuses qu'Hitomi se sentit littéralement hypnotisée par ces enivrantes paroles. Intriguée, elle poussa doucement le battant de la porte coulissante pour pénétrer dans la chambre.
L'endroit était somptueusement meublé et comportait un grand lit, une coiffeuse, et des meubles dans un style antique Grec, ce qui semblait incongru dans ce manoir japonais typique. Mais à sa grande surprise, la pièce était vide et paraissait inoccupée depuis des années. Une fine couche de poussière recouvrait les anciens meubles de bois doré, et le miroir coiffeuse était recouverte d'un fin voile de soie blanche. Hitomi s'avança jusqu'au milieu de la chambre à la recherche de la propriétaire de cette magnifique voix.
Tout d'un coup, son attention fut attirée par un tableau représentant le portrait d'une jeune femme d'une vingtaine d'années. A sa vue, elle demeura bouche bée, cette dernière était d'une exquise beauté; ses longs cheveux d'un noir de jais s'écoulaient en rouleaux soyeux le long de ses frêles épaules, recouvrant son corps gracile d'un linceul d'ébène.
Son visage aux traits fins et délicats, était d'une blancheur laiteuse, et son front dégagé, ceint d'un diadème d'or, représentant un croissant lunaire. Quant à la tenue qu'elle arborait fièrement, celle-ci était en tout point identique à la tenue de mariage traditionnelle offerte par Tetsuo. La jeune fille reconnut l'étoffe délicate, vaporeuse et chatoyante magnifiquement brodée de fils dorés et de pierreries.
Qui était donc cette femme ? Hitomi avait la vague impression de la connaître. Toutefois, elle était certaine de ne l'avoir jamais vue auparavant mais sa vue éveillait une troublante souvenance endormie dans sa mémoire. Du bout des doigts, elle effleura la toile aux couleurs délavées, appréciant ce contact rugueux sous sa peau.
Subitement, une violente douleur lui vrilla le crâne, et des hallucinations envahirent son esprit. Elle voyait une énorme tour de pierre grisâtre, dressée fièrement en direction des cieux étoilés, foudroyée par un violent éclair de lumière blanche. Fendue en deux par la puissance destructrice de ce rayon incandescent, celle-ci s'effondra dans un immense chaos de poussière et de débris. Après cette chute, d'horribles clameurs s'élevèrent de terre, remplies de peur, de douleur, de haine et d'affliction. Hitomi essaya de se boucher les oreilles de toutes ses forces, mais ces bruits de mort et de souffrance résonnaient inlassablement dans sa tête.
Puis, elle vit une femme en pleurs; sa longue chevelure d'or flottait autour d'elle et sa robe blanche n'était que lambeaux ensanglantés. Déployant ses ailes immaculées, elle s'élança vers le firmament enflammé dont la teinte rougeâtre évoquait une gigantesque mer de sang. Le souffle du vent imprégné d'une forte odeur de souffre et de feu rendait l'air brûlant et irrespirable comme la fournaise d'un volcan.
Hitomi avait l'impression de suffoquer face à ces images apocalyptiques. Devant ses yeux, apparurent une multitude de ruines calcinées et des décombres de ce qui devait être une cité antique. Une cendre noirâtre recouvrait les restes d'anciens monuments d'un suaire mortuaire et fuligineux. Brusquement, la jeune femme sentit le sol s'entrouvrir sous ces pieds, et elle tomba dans un trou abyssal. Elle voulut crier mais ses lèvres demeurèrent désespérément closes. La dernière chose qu'elle entendit fut une voix qui hurlait son prénom dans le lointain. Ensuite, les ténèbres des profondeurs de l'abîme béant l'engloutirent.
Hitomi reprit doucement connaissance, la lumière crue du soleil qui pénétrait par les fenêtres de la chambre lui fit battre des paupière. Sa tête était douloureuse et son esprit embrumé. Son front fiévreux était recouvert d'une compresse imbibée d'eau fraîche. Péniblement, elle tenta d'ouvrir les yeux mais sa vision était floue...juste devant elle, il y avait un visage d'homme. Ses cheveux noirs, ses yeux sombres. Etait...ce...Van...?
Progressivement, l'image lui apparue plus nettement et elle reconnu ces traits familiers. Ce n'était pas ceux de Van mais de Tetsuo. Penché sur elle, l'homme la regardait, son air affolé et son teint cireux trahissaient la plus vive inquiétude.
- Hitomi, est ce que ça va ?
La jeune fille se redressa vivement sur son séant et balaya la pièce du regard.
- Où suis je ? Est ce que le mariage a été annulé ? demanda-t elle d'une voix blanche.
Tetsuo secoua la tête négativement:
- Tu t'es évanouie lorsque je suis entré dans la chambre. Tu es restée inconsciente pendant dix minutes, mais je suis très inquiet, ne vaudrait il pas mieux appeler un médecin ?
- Non tout ira bien, je me sens déjà beaucoup mieux, dit-elle, en appuyant sa main contre son front qui semblait avoir repris une température normale.
- Hitomi, que s'est-il passé ? demanda le jeune homme d'un ton soucieux. Je marchais dans le couloir et je t'ai vu pénétrer dans cette pièce abandonnée. Au moment où j'y suis entré, tu as poussé un cri avant de t'écrouler sur le sol.
La jeune femme regarda autour d'elle avec perplexité.
- J'ignore ce qui s'est produit, je regardais ce portrait de femme et soudain...Elle hésita, devait-elle parler de cette hallucination à Tetsuo ? Celui-ci ne risquait-il pas de la prendre pour une folle ?
L'homme tourna son regard en direction du tableau, et un voile de tristesse obscurcit son regard.
- Cette femme sur ce portrait...c'était ma grand-mère et son histoire est tragique. Mon grand-père venait d'une famille noble japonaise, sa destinée était toute tracée, il devait épouser l'une de ses cousines éloignées et reprendre la société familiale. Mais ce dernier ne pouvait s'y résoudre, passionné d'archéologie et des civilisations anciennes, il demanda à ses parents de lui permettre d'accomplir un dernier voyage avant de rentrer au Japon, et d'y accomplir son devoir de fils héritier.
Il traversa bien des pays, découvrit bien des civilisations disparues, allant de la Grèce à l'Egypte antique. Et un jour, lors d'une escale en Crête, près d'un petit village de pêcheurs, il entendit une rumeur concernant une mystérieuse jeune fille. Cette dernière avait été retrouvée évanouie sur une plage, portant d'étranges vêtements, et s'exprimant dans une langue incompréhensible.
Nul ne savait d'où elle venait et toutes sortes de rumeurs circulaient à son sujet. Certains disaient que c'était la fille d'un monarque des îles du Pacifique Sud et qu'elle avait été enlevée par des pirates avant d'échouer sur les cotes de Crête. Cette dernière répétait souvent un mot qui semblait être son prénom, c'est pour cette raison que les villageois l'avait surnommée la princesse Varna.
Dès le premier instant où mon grand-père posa le regard sur elle, il en tomba éperdument amoureux. Aussitôt, il annonça à ses parents qu'il désirait rompre ses fiançailles car son cœur appartenait à cette belle inconnue. Le scandale fut immense, mes arrières grands-parents menacèrent même de le déshériter. Mais mon grand-père refusa obstinément de renoncer à Varna, elle représentait tout pour lui, toute sa vie, son unique rêve et horizon...Les années passèrent et peu à peu une insidieuse mélancolie commença à la consumer. Elle semblait si malheureuse que tout son entourage craignait qu'elle ne périsse de mélancolie.
La nuit, elle sortait, les joues inondées de larmes et fredonnait une douce mélopée en contemplant l'astre lunaire, debout face aux flots luisants de l'océan. Même la naissance de mon père ne parvint pas à la distraire du chagrin qui coulait dans ses veines, tel un poison.
Une froide matinée d'hiver, alors qu'elle et mon grand-père se trouvaient dans la cour du sanctuaire Shinto, près d'ici; une colonne de lumière jaillit brusquement des cieux et enveloppa ma grand mère. Cette dernière s'éleva dans les airs, légère et gracieuse comme un ange, avant de disparaître dans l'horizon céleste. Et on la revit jamais.
Fou de douleur, mon grand-père abandonna tout, y comprit son propre fils qui n'avait que cinq ans, pour partir à sa recherche.
Mais il disparu à son tour sans laisser de traces. Devenu orphelin, mon père grandit dans la solitude la plus totale, et se plongea à corps perdu dans les études puis le travail afin de ne pas en souffrir.
Un jour, il rencontra ma mère, qui était son rayon de soleil et son unique amour. Mais elle mourut en me mettant au monde. Depuis ce jour maudit mon père me déteste et me considère responsable de sa mort. Ce dernier s'est consacré totalement à la société familiale sans jamais se soucier de moi. A ses yeux, j'étais aussi invisible qu'un meuble ou pire une source de tracas voire de mépris lorsque je montrais le moindre signe de faiblesse. Tout comme lui, j'ai vécu une enfance grise et solitaire dans cette demeure froide et austère, sans jamais connaître la chaleur d'une famille unie.
Une fois adulte, j'ai cherché à fuir la froideur et la dureté de mon milieu familial, en voyageant partout dans le monde à la recherche d'un ailleurs, d'une terre promise qui m'apporterait enfin le bonheur. J'ai visité de merveilleux pays, des terres vierges emplies d'or et de lumières, des contrées glacées recouvertes de neiges éternelles. J'ai rencontré de nombreuses jeunes filles, belles, intelligentes et riches. Mais étrangement, mon cœur ne s'enflammait pour aucune d'entre-elles. J'avais fini par me persuader que j'étais voué à une existence morne et vide.
Puis, tu es apparue avec tes boucles claires ébouriffées et tes grands yeux verts malicieux. Lors de notre première rencontre, au studio de la chaîne télévisée, tu semblais si intimidée et maladroite face à moi.
Et un miracle s'est produit, mon cœur s'est mis à battre de plus en plus fort dans ma poitrine. A cet instant, j'ai senti une agréable chaleur brûler en moi et j'ai acquis la certitude que nous étions liés par un lien invisible; qu'une force implacable me poussait vers toi.
Ayant terminé son récit, Tetsuo garda le silence un bref instant, avant de caresser affectueusement les cheveux de la jeune fille. Les joues d'Hitomi s'empourprèrent et une pointe de culpabilité lui transperça le cœur. Ces dernières heures, elle n'avait cessé de penser à Van, son amour d'adolescence dont les braises brûlaient toujours en elle. Et cela en dépit de l'amour sincère qu'elle éprouvait pour son fiancé. Jamais auparavant, celui-ci ne lui avait confié tant de choses sur son enfance et sa famille. Hitomi sentit un trouble et un malaise diffus l'envahir à l'idée des souffrances qu'il avait endurées. Perdre sa mère si jeune et être négligé par son père avait dû représenter une cruelle épreuve pour lui.
De plus, la disparition de la grand-mère de son fiancé lui rappelait étrangement son propre voyage vers Gaia, est-il possible que?
Brusquement, Tetsuo s'empara de sa main et sortit de la poche de son pantalon, un petit écrin de velours noir. A l'intérieur, se trouvait une bague gravée de motifs géométriques, surmontée d'une pierre précieuse rose.
- Je sais qu'il est un peu tôt pour te le montrer, mais cet anneau appartenait à ma grand-mère. Elle ne s'en séparait jamais, sauf le jour de sa disparition...Alors que la colonne de lumière l'emportait dans les airs, mon grand père tenta de la retenir en agrippant sa main, faisant glisser sa bague le long de ses doigts. C'est le seul souvenir que je possède d'elle. Je voudrais tant que tu la portes comme alliance en gage de mon éternel amour.
Disant cela, Tetsuo se pencha doucement sur elle et leurs lèvres se rapprochèrent pour un tendre baiser. Soudain, la porte s'ouvrit à la volée et Yukari déboula dans la pièce.
- Hitomi ! Est ce que tu vas bien ? Tetsuo m'a dit que...Ahh.
Le visage de la jeune femme devint rouge pivoine à la vue de la position dans laquelle se trouvait les deux jeunes gens.
- Désolée, je crois que je dérange, je ne vais pas m'attarder davantage, dit-elle, en quittant la pièce précipitamment.
Tout d'un coup, Tetsuo jeta un rapide coup d'œil à sa montre et fit la grimace.
- Hitomi dépêche toi de te préparer, la cérémonie de mariage a lieu dans moins d'une heure !
- Ah c'est vrai ! s'écria Hitomi en bondissant du lit pour filer se préparer. Elle courut rapidement dans les couloirs manquant de renverser Amano au passage. Surpris d'être ainsi bousculé, ce dernier éclata de rire.
- Décidément Kanzaki, tu m'étonneras toujours ! Yukari m'a dit que tu t'étais évanouie, mais j'ai l'impression que tu es bien remise. En plus, tu t'entraînes déjà pour le prochain championnat d'athlétisme !
- Ne plaisantes pas Amano, je suis en retard ! s'écria-elle en sprintant en direction de la pièce mise à sa disposition pour ses préparatifs.
Avec l'aide dévouée de Yukari et la contribution de sa mère, Hitomi fut prête à temps, ce qui constituait déjà un exploit en soi. Par ailleurs, ainsi parée, la jeune femme rayonnait dans sa tenue d'un blanc éclatant, richement décorée d'or et de brillants. A sa vue, Yukari ne put retenir un petit cri d'admiration.
- Hitomi, tu es ravissante ! Surtout dans cette robe, on dirait qu'elle a été faite rien que pour toi.
Dans le hall d'entrée, Tetsuo l'attendait, habillé d'un élégant smoking noir, qui lui conférait une rare élégance. Ensuite, ils sortirent ensemble et gravirent les marches d'un long escalier de pierres vers le sanctuaire Shinto, niché au bord de la montagne environnante. Le couple et les invités passèrent sous le Torii, un portail de bois écarlate, qui délimitait la frontière de la zone sacrée et menait au bâtiment principal. Le sanctuaire en forme de pagode à deux étages était entièrement peint dans le plus profond des rouges. L'entrée était encadrée de petites colonnes et le toit à pignon recouvert de tuiles noires scintillait à la lumière orangée du soleil vespéral.
A l'intérieur du temple, un prêtre shintoïste, âgé d'une cinquantaine d'années, le crâne lisse et revêtu d'un costume religieux, les attendait. Après avoir réalisé la cérémonie religieuse de purification et les offrandes destinées aux ancêtres, ce dernier autorisa les deux époux à échanger les alliances. Lentement, Tetsuo s'exécuta et passa la bague au doigt de la mariée sous les applaudissements de l'assemblée. Ensuite, ils sortirent à l'extérieur du sanctuaire, suivis de tous leurs invités. La nuit était tombée et la lueur bleutée de la pleine lune baignait les lieux d'une atmosphère sépulcrale.
Tetsuo sourit à la jeune fille et s'apprêtait à lui donner un baiser langoureux. Cette dernière sentit son cœur s'emballer dans sa poitrine et un malaise indescriptible l'envahir. Soudain, la pierre rosâtre de la bague se mit à étinceler et dégagea une intense chaleur.
Hitomi tenta de l'ôter mais avant qu'elle n'ait eu le temps d'y parvenir, une colonne de lumière verticale jaillit du ciel et les entoura, elle et son époux, d'un halo ambré.
A son grand désarroi, la jeune fille sentit son corps se soulever dans l'atmosphère avec une infinie légèreté. Tetsuo la regardait, les yeux écarquillés par la surprise et s'agrippa à sa main de toutes ses forces. La lumière dorée qui les enveloppait, les emporta tous deux dans les airs, à une allure effrénée, vers les cieux étoilés. La violence du choc était telle que le jeune homme lâcha la main de sa compagne. Brusquement, la colonne lumineuse disparut aussi rapidement qu'elle était apparue et la jeune fille s'effondra sur le sol, à demi assommée, par la brutalité de sa chute.
Hitomi souleva péniblement ses paupières douloureuses qui semblaient terriblement lourdes. Une brise tiède caressa doucement son visage faisant voltiger, autour de ses pommettes, les mèches échevelées de sa chevelure châtain doré. Sous ses doigts effilés, elle pouvait sentir l'herbe fraîche d'une vaste plaine. La jeune femme ouvrit complètement ses prunelles de jade et leva la tête en direction du firmament nocturne. La splendide voûte céleste d'un bleu-nuit moiré était constellée de poussières d'étoiles et de nuages foncés.
Dans le lointain, une lune blafarde et une planète d'azur, à la fois si proches et si inaccessibles, scintillaient d'un éclat luminescent. La jeune femme remua ses membres endoloris puis se releva lentement en contemplant d'un air incrédule la Terre nimbée d'une aura bleutée.
Tout d'un coup, son pouls s'accéléra et des gouttes de sueur perlèrent sur son front blême. Cette vision...c'était impossible !
- La Lune des Illusions...murmura t'elle, utilisant à dessein le nom donné à sa planète d'origine par les habitants de Gaia. Ce n'était pas un rêve, ni une illusion, c'était la réalité. Ainsi après treize années, la jeune fille était revenue sur Gaia, la planète de la guerre, qu'elle avait quitté autrefois.
Mais pour quelle raison ? Était-ce un nouveau tour du destin ? Un horrible pressentiment jaillit dans son cœur, lui révélant qu'une ombre noire était prête à s'abattre et à plonger ce monde chimérique dans un profond chaos...
