De Jouissance Pourpre
Par : LittleRobbin
CHAPITRE TROIS
OOO
« Qu'elle soit nécessaire, ou même justifiée, ne croyez jamais que la guerre n'est pas un crime. »
—Ernest Hemingway.
OOO
La première fois qu'il la vit pleurer fut presque un an et six mois après cette nuit fatidique au Square Grimmauld. Ils étaient dans une quelconque planque pourrie et indubitablement trop petite pour contenir la trentaine de membres de l'Ordre de leur groupe.
Au diable la chevalerie, la guerre pour les quelques lits disponibles fut brutale, et la plupart des gens se retrouvèrent obligés de se partager l'espace. Drago avait eu la chance de se retrouver avec Pansy (il se serait couché sur le sol avant de braver les ronflements bestiaux de Londubat à nouveau). Theo n'avait pas été aussi chanceux, se retrouvant coincé avec une femme ayant le double de son âge (et le double de sa corpulence) qui, apparemment, appelait le nom de son amant dans son sommeil. Il n'était pas sûr d'avec qui Granger avait atterri à la base mais au troisième jour, la plus jeune des Weasley débarqua et par une sorte de règle préétablie (probablement la même qui dictait que la jeune femme serait la future Mme Potter) un lit lui fut immédiatement désigné.
Drago n'aurait jamais cru voir Granger aussi stupidement excitée que lorsque McGonagall avait décidé de la laisser passer son ASPIC de métamorphose un an en avance. Elle étouffa presque Ginny dans une étreinte à lui en broyer les os, trop absorbée par la joie des retrouvailles pour remarquer immédiatement le manque de réaction de la jeune femme. Et lorsqu'elle le fit, elle continua quand même, prenant l'indifférence et les froides remarques de la rouquine avec un grain de sel (Plus tard, elle confia à Pansy qu'elle pensait que Ginny passait par une phase de dépression. Ils étaient tous passés par là et la meilleure chose à faire dans ces cas-là était de lui remonter les bretelles et la remettre au travail). Ginny n'arrivait pas à faire face à toute cette mort et ses mourants. Alors Granger allait y faire face pour elles deux.
Durant presque cinq semaines, Drago se tint dans l'ombre et observa la farce – observa comment le sourire d'Hermione vacillait, juste un peu, devant un commentaire acerbe de Ginny, avant de s'étirer, large et étincelant et Hermione passait à autre chose avec ce qui semblait être une patience intarissable. Son temps était entièrement accaparé par le projet « Requinquer la Weaslette », comme l'avait surnommé Pansy à leur insu (Drago pensait qu'elle était en fait jalouse), pendant que la rouquine se déplaçait à travers la maison tel un fantôme, les yeux écarquillés et absents lorsqu'ils ne jetaient pas des éclairs de colère. Granger avait peut-être été la seule à ne pas voir que, tôt ou tard, la Weaslette allait péter un câble.
Drago n'était pas là quand cela arriva. Il ne s'était aventuré dans la cuisine que lorsque la deuxième assiette explosa contre le mur. Les hurlements de Ginny pouvaient se faire entendre dans toute la maisonnée. Elle était déchaînée. Pendant une pénible seconde, Drago crut voir sa tante Bella dans l'une de ses colères noires. Et Granger se contenta de se tenir là, encaissant le tout, allant même jusqu'à acquiescer par moment comme si c'était entièrement de sa faute.
« Je comprends que ceci soit contrariant pour toi, Ginny, » dit-elle de sa voix calme et exaspérante de préfète-en-chef. « Mais c'était pour ta propre sécurité. Tout le monde sait à quel point tu comptes pour Harry et si ...»
« Et à quel point est-ce que je compte exactement ? » Ginny était hystérique, son rire aigu arrachant une grimace involontaire à Drago. « Au point de ne pas l'avoir vu ou eu de ses nouvelles pendant plus d'un an ? Au point que toutes mes lettres me reviennent, encore scellées ? Ou encore au point de ne pas avoir le droit d'approcher le Square Grimmauld ? Parce que je compte à ce putain de point pour lui ? » Elle ne donna pas le temps à Granger de répondre, et cette dernière ne semblait pas prête de l'arrêter. « Est-ce parce qu'il m'aime à ce putain de point ? »
« Il t'aime ! On t'aime tous, Ginny ! Il s'inquiète pour toi, voilà tout, »
Le rire de la rouquine se fit amer, un aboiement dénué de tout humour. Elle baissa le ton dangereusement. « Vous m'aimez tous. Dans ce cas, pourquoi ne pas me parler de votre petit projet ? Si vous m'aimez tous tellement, pourquoi ne pas me dire ce que Dumbledore vous a chargés de faire depuis l'au-delà, pendant qu'on est laissés pour compter à nous demander si vous allez vraiment revenir ? »
Drago scruta la réaction presque instinctive de Granger avec intérêt. Son expression impénétrable, sa bouche fermée, sa posture d'indifférence nonchalante. C'était une attitude qu'il avait déjà remarquée une fois, chez un membre de l'Ordre que Voldemort avait fait venir afin de l'interroger personnellement. L'homme était mort avec un cri aux lèvres, et rien d'autre. Ginny sourit avec mépris, s'étant visiblement attendue à cette réponse.
« C'est bien ce que je pensais. Dis-moi, Hermione, » elle avança lentement d'un pas, son ton trainant rivalisant avec celui de n'importe quel Serpentard. « Que doit faire une fille pour rester dans le fameux trio ? Qu'est-ce qui pourrait retenir l'intérêt de deux jeunes hommes pendant si longtemps ? »
Granger hoqueta, reculant comme si elle avait été frappée physiquement. « Je vais faire comme si tu n'avais rien dit, Ginny. Parce que je sais que tu ne le penses pas. »
« Oh ? Aurais-je tapé dans le mille ? Ce n'est pas si difficile à concevoir. Tu t'es déjà tapé un tiers du trio, pourquoi pas l'autre ? »
« Par Merlin, que ce passe-t-il ici ? » Le temps que Shacklebolt assimile la scène – la vaisselle cassée, l'état abasourdi de Granger, les larmes le long des joues de Ginny – Fred avait traversé la pièce en trois enjambées pour serrer Ginny contre lui, son visage pressé contre son pull, arrêtant le flot de paroles violentes comme si les dégâts n'avaient pas été déjà faits. Comme si Granger ne se tenait pas là avec une expression proche du deuil qu'on ressent après avoir assisté à la ruine et la disparition d'un proche devant ses yeux. Ginny pleurait à chaudes larmes désormais, appuyée de tout son poids contre son frère qui dut reculer pour éviter de s'écrouler sous le fardeau de son chagrin.
« C'est rien, tout va bien. »
La voix étranglée de Granger ajoutée aux sanglots hystériques de la rouquine en face fit soupirer Shacklebolt d'une manière qui suggérait à Drago que, peut-être, l'arrivée de Ginny dans cette planque particulière n'avait rien de fortuit.
« J'avais dit que c'était une mauvaise idée, dès le départ, » grommela-t-il, jetant un regard noir en direction de Fred. « Je ne veux pas voir mes soldats attaqués sous prétexte que votre petite sœur à les nerfs à fleur de peau. »
« Je vais bien, Kingsley, vraiment. »
Le commentaire de Granger passa au-dessus de la tête des deux hommes qui se foudroyaient toujours du regard. Fred abdiqua en premier, ses yeux se posant sur la table de la cuisine. Shacklebolt hocha la tête.
« Je veux la voir prête à partir dans une heure. Pas d'excuses, Weasley. Quant à vous tous ! » La majorité du groupe s'était déjà dispersés à la seconde où son regard furieux était tombé sur eux. « Allez vous rendre utile avant que je vous trouve de quoi vous occuper ! »
Ce ne fut qu'une heure plus tard que Drago entrevit Granger. Ils étaient dans le hall, les affaires de Ginny rassemblées dans ses bras, Shacklebolt une présence sombre et grave à ses côtés. Elle était dans le même état celui dans lequel elle était arrivée – passive, les yeux vitreux, la peau trop pâle pour la couleur chaude de ses cheveux. Elle ne réagit ni à l'étreinte de Granger, ni à l'au revoir de Fred. Lorsque Granger quitta la pièce, un bras réconfortant autour de la taille de Fred, elle était la personnification même de la maitrise de soi et de la tendresse maternelle.
Ce n'est que bien plus tard que Drago entreprit de la retrouver. Elle ne remarqua pas tout de suite sa présence silencieuse sur le porche, l'obscurité camouflant le noir de sa robe de sorciers. Elle était en train de se débattre avec le briquet moldu qu'elle insistait à utiliser, chose dont il s'était toujours moqué (pourquoi trainer sur soi un bout de plastique quand un simple sort pouvait faire l'affaire ?). Ses mains tremblaient, et c'était peut-être pour ça qu'elle n'arrivait pas à faire jaillir la flamme du mécanisme. Tapis dans l'ombre, Il observa la scène avec détachement pendant presque trois minutes avant de faire un premier pas vers elle. Le bruit de ses lourdes bottes sur les fines lattes de bois lui firent pousser un petit cri de surprise et elle faillit faire tomber le maudit machin.
« O-oh, Drago. Je ne t'ai pas…voulais faire marcher ce stupide…sûrement en panne ! » Elle parla en brusques fragments de phrases, et ses mains vinrent essuyer rageusement les traces de larmes sur ses joues.
Il n'avait jamais été doué pour réconforter les autres – il avait toujours été trop égoïste pour ça – et, honnêtement, les filles en larmes le rendaient mal à l'aise. Cela aurait été beaucoup plus simple de tourner les talons pour se précipiter à l'intérieur de la maison. D'ailleurs, il était fortement tenté de le faire. Mais Granger lui avait déjà tourné le dos, s'acharnant sur le satané briquet. Il réalisa que c'était exactement la réaction qu'elle attendait de lui. Comment osait-elle présumer le connaitre aussi bien ?
Il tendit donc la main et prit fermement le briquet de ses doigts tremblotants, faisant jaillir la flamme au second essai. Elle le laissa allumer sa cigarette. Après la première bouffée seulement, ses yeux étaient secs et l'unique vestige de sa crise de nerfs visible était le tremblement de ses mains et le léger tressaillement qui accompagnait chacune de ses inspirations.
Drago lui donna le temps de se reprendre avant de commenter la direction particulièrement sauvage qu'avaient pris ses cheveux ce soir-là. La sale petite radine refusa de partager le reste de la clope avec lui.
::
« Tu sais ce qui me manque ? »
« De l'eau chaude qui continue de couler au-delà d'une heure ? »
« Le Quidditch. »
Hermione cessa momentanément de se teindre les cheveux et plissa le nez de dégoût. Fred lui décocha un sourire narquois, les bras croisés derrière la tête, ses jambes se balançant au bord du lit étroit.
« Oh arrête. T'es une sorcière – comment est-ce que tu peux détester autant de voler ? »
« Je ne déteste pas voler, » corrigea Hermione, sa voix étouffée par la serviette avec laquelle elle frottait vigoureusement la masse de boucles emmêlées qu'étaient ses cheveux. « Je peux me mettre sur un balai et planer. C'est le fait d'être à plusieurs mètres du sol que je n'aime pas. »
« Froussarde. »
« C'est du simple bon sens. La gravité existe pour une raison. Si Dieu avait voulu qu'on puisse voler, il nous aurait donné des ailes. »
Ils se chamaillèrent ainsi pendant un peu plus de dix minutes, jusqu'à ce qu'Hermione déclare une trêve avant de le foutre dehors. Elle s'endormit, déterminée à ne pas lui parler pendant au moins trois jours pour l'avoir qualifiée de poule mouillée. Toutefois, elle n'eut jamais l'occasion de tester sa résolution car lorsqu'elle se réveilla le lendemain matin, il avait été appelé pour une mission au beau milieu de la nuit et elle passa donc la semaine suivante à se faire du mauvais sang pour lui.
::
Ils vinrent emmener George quatre semaines après la mort d'Angelina. Ce ne fut pas la même sortie dramatique qu'avait fait sa sœur, deux semaines plus tôt. Lupin était venu à la place de Shacklebolt, leur assurant qu'ils pourraient rester en contact et que George pouvait rester avec Ginny, dans un lieu sûr où il pourrait se remettre sur pieds. Fred accorda un large sourire à son jumeau qui ne lui était plus aussi identique, le serrant contre lui d'un bras avant de le laisser partir avec comme instruction de tourmenter leur sœur.
Lorsqu'il descendit dans la cuisine à trois heures du matin, les yeux rougis par le manque de sommeil, Drago ne dit rien pour le consoler. Il se contenta de glisser la main sous l'évier et d'en sortir une bouteille de Vodka réservée aux cas d'urgence, avant de leur servir deux verres. Ils burent jusqu'à ce que la bouteille se vide et que le soleil se lève.
::
Contrairement aux apparences, Drago n'avait jamais été fervent des champs de bataille. C'était un bon soldat. Il pouvait se battre férocement tout en gardant son calme. Il savait quand battre en retraite et quand lancer l'assaut. Ses réflexes l'avaient rendu célèbre au temps où il était Mangemort. Cependant, peu importe le nombre de planques en ruines où il avait vécu, ou les personnes desquelles il s'entourait, il était toujours un Sang Pur – un Malefoy. Et certaines choses étaient gravées si profondément en lui qu'il était impossible de s'y dérober.
Il demeurerait à jamais un Serpentard fourbe qui se débrouillait nettement mieux avec la part clandestine de la guerre, faite d'assassinats et d'espionnage. Il n'aimait pas le déluge de peur et d'adrénaline qui submergeait ses sens lors de ses quelques secondes cruciales avant de s'engager dans une bataille. Il n'aimait pas entendre les cris de ses camarades vaincus autour de lui et ne pas être capable de discerner si c'était quelqu'un qui comptait pour lui parce que les sorts fusaient vers lui de toutes parts et qu'il n'était pas encore prêt à mourir pour quiconque.
Il n'aimait pas voir les visages livides et aveugles de ceux qu'il avait autrefois considérés comme ses amis et qui désormais se trouvaient dans un endroit dans lequel il ne voulait pas se retrouver de sitôt.
La deuxième fois que Blaise et lui se retrouvèrent face à face sur le champ de bataille, la rencontre fut dépourvue de cette fièvre du moment qui troublait ses sens, ou de flux constant des sorts qui volaient au-dessus de sa tête. Ils avaient gagné – une petite victoire, avec de lourdes pertes des deux côtés. Mais une victoire tout de même. Il était en train de traverser la forêt en direction du point de Transplanage. Dès qu'il avait senti la présence de quelqu'un sur ses traces, il avait modifié sa trajectoire, s'enfonçant de plus en plus profondément à travers les arbres jusqu'à prendre un tournant à gauche et disparaitre.
Il observa le Mangemort se placer dans son champ de vision, les faibles rayons soleil qui filtrait à travers l'épais feuillage des arbres faisant briller son masque. Sa robe noire était déchirée et Drago put apercevoir une entaille sanglante sur la peau brune d'habitude sans défaut. Il s'adossa à un tronc, les bras croisés contre sa poitrine, sa baguette reposant mollement entre ses doigts.
« Tu devrais vraiment te trouver une nouvelle couturière, » appela-t-il, sa voix étrangement étouffée par l'épaisseur des arbres. « T'as l'air quelque peu délabré. »
« Tout a foutu le camp lorsque Madame Malkin est partie se cacher, » rétorqua Blaise. Son masque s'évanouit d'un geste de sa baguette. Son visage souriait quand Drago s'approcha enfin. « Tu ne ressembles à rien. »
« J'apprécie plus que jamais les oreillers de plumes d'autruche et des draps en coton égyptien. »
Il n'y avait aucune race d'humour dans sa voix et le sourire de Blaise s'évanouit aussitôt. Les deux hommes se contemplèrent longuement, l'atmosphère autour d'eux étrangement calme après la tumultueuse bataille.
« Qu'est-ce que t'es en train de faire, Drago ? » La question, prononcée si doucement, contrastait avec la vive lueur de ses yeux noirs.
« Ce que nous aurions tous dû faire dès le départ, » répondit Drago. « Dis-moi. Est-ce que tu trouves ça satisfaisant de courir partout comme si t'étais le chien de ce lunatique ? De te placer en première ligne tandis que lui se tapit lâchement à l'intérieur de son manoir ? » (Mon manoir).
Un flash de confusion traversa le regard de Blaise et ses yeux scannèrent la clairière, comme s'il s'attendait y voir quelqu'un. Sur ses gardes, il fit un pas en avant, réduisant lentement la distance entre eux. « Drago, c'est moi. On se connait depuis toujours. Il n'y a personne d'autre ici. Tu peux me parler ici. »
C'était maintenant au tour de Drago de paraître confus. « Qu'est-ce que tu racontes ? Je ne peux pas te parler ! Je peux à peine supporter de te regarder en face ! »
Sa voix s'était élevée quelque part au milieu de sa réponse et il était en train d'hurler à présent, les poings serrés d'irritation. « Ce n'était pas censé se passer comme ça ! On nous a menti, Blaise ! Ça n'a rien à avoir avec l'honneur et la préservation du monde magique. C'est le massacre de milliers et de millions de personnes innocentes. Des gens avec qui nous sommes allés à l'école, des gens avec qui nous avons grandi – des gens comme nous, avec des parents, qui s'inquiètent pour leurs notes et de savoir s'ils seront pris dans l'équipe de Quidditch ou non ! »
« Ils ne sont pas comme nous ! » Cracha Blaise, le dégoût évident dans ses yeux. « Ce sont de la vermine ! De sales Sang-de-Bourbe qui veulent voir notre race anéantie, soumise au monde moldu, et non plus en tant que les êtres supérieurs que nous sommes ! »
« Ils sont innocents ! Est-ce que ça te plait de tuer des femmes et des enfants ? Le Blaise que j'ai connu croyait au devoir de protéger ceux plus faibles que lui. »
« Et le Drago que je pensais connaitre croyait en la création d'un futur meilleur. Il n'y a pas de fin de cette manière. La guerre ne s'arrêtera jamais, la lutte ne s'interrompra jamais, les morts ne cesseront jamais. Il ne lâchera rien jusqu'à ce le dernier d'entre eux soit détruit. » Il se tut, une part de la colère quittant son visage, remplacée par de la méfiance. « Qu'est-ce qui t'est arrivé ? Je te reconnais plus. »
« Je ne sais pas, Blaise, » répliqua Drago, dont la colère s'estompait également, laissant derrière elle une lourde fatigue qui s'immisça dans ses os, le faisant paraître bien plus vieux que ses vingt et un ans. Il s'adossa à nouveau à l'arbre, se massant les tempes douloureuses du bout des doigts. « Je veux que tout redevienne simple. Je veux que ça ait un sens. Mais… Eh bien, tu étais là la nuit où on m'a banni. Tu as bien vu ce qui s'est passé. »
A nouveau, la confusion marqua le visage de Blaise. « Mais de quoi tu parles ? Je ne comprends pas ce que tu racontes, » il secoua la tête, lentement, mais il n'y avait plus aucune frustration dans ses gestes désormais. « Tu es en train de changer. Chaque fois que je te vois, c'est de plus en plus évident. Ne me dis pas que le petit pote Potter et ses sales copains ont réussi à t'avoir. »
Sa faible tentative d'humour échoua misérablement. Le regard de Drago se fixa sur un point au-delà de son épaule gauche.
Cela ne l'empêcha pas de voir le subtil changement dans l'expression de Blaise – le masque froid d'indifférence qui s'était remis en place sans effort. « Ah. C'est donc comme ça. Dis-moi, Drago, est-ce que vous vous rassemblez tous autour du feu le soir pour pleurer sur votre putain de noble cause ? Est-ce que tu prends Potter et la Belette dans tes bras tandis qu'ils chialent sur le sort de leur misérable vie ? T'ont-ils pardonné et accepté comme un frère ? » Les dernières paroles furent crachées avec un tel venin que Drago dût se faire violence pour ne pas grimacer.
« Ils ne m'ont jamais pardonné. Pas vraiment. » Il ne leur avait jamais demandé.
« Alors quoi ? Ce n'est sûrement pas la saleté de Sang-de-Bourbe ? »
Le silence pesait lourdement entre eux. Cette fois-ci, le dégoût tordit les lèvres de Blaise et fit écarquiller ses yeux. Il recula sous le poids du choc, et plus tard Drago se demanda à quel point son cerveau avait été pourri par tout ça pour que penser à cette fille puisse le rendre muet et trébuchant. « Merlin, Drago ! De toutes les choses stupides, suicidaires—»
« Ce n'est pas ce que tu crois. »
C'est exactement ce que tu crois.
« Alors quoi dans ce cas ? Parce que j'ai beaucoup de mal à imaginer comment une femme peut ainsi changer les croyances de toute une vie. »
Drago déglutit. Parce qu'il avait beaucoup de mal à comprendre la chose lui-même. « On n'est plus à Poudlard. On n'est plus des gosses qui s'amusent avec de stupides jeux de pouvoir. »
« Ah mais ça n'a rien d'un jeu, Drago, sois en sûr, » il se tourna avant de lui refaire face quelques secondes plus tard. « C'est toujours une histoire de nana avec toi ! Je veux dire, Merlin, c'était une chose de risquer notre amitié pour Pansy quand on était à l'école, mais ça ? Tu comptes laisser une sorcière qui nous est inférieure se mettre entre nous ? »
Il y avait une note sincère de tristesse et de panique derrière la colère et le dégoût, et ce fut ça qui retint la langue de Drago et força sa poigne à se détendre autour de sa baguette. Le silence tomba et resta suspendu au-dessus d'eux. L'insistance du regard de Blaise n'était pas assez pour que Drago croise ses yeux.
« Je dois y aller, » dit-il finalement, se dégageant de l'arbre.
Il s'attendait presque à ce que Blaise le retienne. Ou l'attaque, ou le frappe, ou lui demande de se mettre en garde pour qu'ils mettent fin à tout ça une fois pour toute. Tout sauf le silence glacial et accusateur. Mais Blaise ne dit rien, il ne se décida à parler que lorsque Drago s'était déjà éloigné et lorsqu'il le dit, ce n'était pas pour l'arrêter. « Rien de bon ne peut ressortir de tout ça, Drago. Souviens-t-en. Tu veux la baiser ? C'est cool. Ce sont tes affaires. Tout le monde aime bien s'encanailler une fois de temps en temps. On a tous besoin de se distraire. Mais contente-toi de ça. Et si tu t'es vraiment mis dans la tête qu'elle compte pour toi, alors dans ce cas, rends-toi service et fous-lui la paix. »
Il se retira dans l'obscurité longtemps avant que Drago n'ait l'idée de brandir sa baguette ou de s'attarder sur la virulente réaction que ses mots avaient provoquée.
::
« Est-ce que c'est dur ? »
Hermione qui observait déjà Drago remarqua le tressaillement caractéristique d'agacement qui fronça son sourcil, ce qui était toujours le cas lorsqu'elle brisait le silence de la nuit. Ce ne suffit pas pour lui faire regretter sa question. Il lui répondait toujours à la fin.
« Qu'est-ce qui est dur ? » demanda-t-il, le ton de sa voix plus lassé qu'irrité.
« D'être ici. Avec nous. Avec l'Ordre, je veux dire. »
« Il n'y a plus autant d'animosité à mon égard maintenant, » répliqua-t-il après avoir marqué une pause. « Ça rend les choses plus faciles. »
« Mais ça ne te parait pas anormal, quelque part ? » il avait ouvert les yeux désormais et la scrutait avec confusion, l'agacement toujours là, tapit au coin de sa bouche. Elle fronça les sourcils, incertaine de la manière de formuler ses récentes pensées. « C'est comme… Dans mon cas, c'est tout ce que j'ai connu. Vrai et faux, bien et mal. Ténèbres et Lumière. J'ai toujours su de quel côté je serais lorsque viendrait le moment fatidique. Je n'arrive pas à imaginer l'idée de… Changer de camp. »
Ses yeux se refermèrent et elle crut que peut-être elle l'avait agacé plus que d'habitude cette fois-ci, parce qu'il mit un long moment avant de répondre. Lorsqu'il ouvrit la bouche, le ton trainant avait laissé place à une douceur rare.
« Le monde entier est une scène, hommes et femmes, tous n'y sont que des acteurs, chacun fait ses entrées, chacun fait ses sorties, et notre vie durant, nous jouons plusieurs rôles. »
« Tu connais Shakespeare ? » Ses mots étaient teintés d'un choc évident et le regard qu'il lui jeta était presque indigné.
« Evidemment que je connais Shakespeare. »
« J'ai cru… » Elle hésita parce qu'il avait été d'humeur massacrante depuis son retour de mission et elle n'avait aucune envie de se battre avec lui ce soir. Mais c'était trop tard. Il s'était déjà redressé en position assise, le déplaisir clair dans ses yeux.
« Tu as cru quoi ? Que parce que je suis un Sang Pur, je n'ai pas entendu parler de William Shakespeare ? »
« Non, »
Oui.
Elle tenta de reformuler sa phrase. « Je ne pensais pas que tu aimais ce genre de chose. Les livres et tout ça. »
« Tu ne devrais pas penser à ce que j'aime ou n'aime pas tout court, Granger, » il cracha son nom comme si c'était une insulte et elle tiqua. La balancelle bougea sous elle lorsqu'il se leva, s'éloignant avec une fureur telle qu'elle crut qu'il allait la laisser là, seule. Cependant, il s'arrêta après quatre pas.
« Est-ce que la mission d'aujourd'hui s'est mal passée ? » s'enquit-elle prudemment. Elle s'attendait à ce qu'il lui hurle de se mêler de ses propres affaires et de se la fermer. Son silence était pire quelque part, prolongeant la tension qui grandissait dans ses entrailles.
Mais lorsqu'il parla, dos à elle, ce fut d'un ton calme et froid qu'elle n'avait plus entendu depuis les premiers jours de leur amitié.
« Je pense qu'on devrait cesser d'être amis. »
Elle fronça les sourcils.
« Ah bon ? Et pourquoi donc ? »
Il avait dû percevoir le sarcasme dans sa voix parce qu'il se retourna vers elle, l'exaspération évidente dans ses yeux. « Ecoute. Je ne suis pas… Bon, Granger. Je ne suis pas un de tes putains de projets. Je ne vais pas m'améliorer avec le temps. Je suis mauvais. J'ai le cerveau détraqué. »
« Tout le monde est détraqué par cette guerre. »
Il secoua la tête avec un rire amer qui, cruellement, lui rappelait soudain Sirius, à ses derniers jours au Square Grimault. « J'étais détraqué bien avant la guerre, Granger. Je ne suis pas bon, » répéta-t-il et plus tard elle réfléchit au « pour toi » qui avait silencieusement ponctué sa phrase.
Ils ne se virent pas durant un mois après ça – même si elle n'était pas sûre si c'était dû au fait qu'il l'évitait ou simplement la conséquence des soudaines rafales d'attaques qui occupaient tout leur temps. Le jour où il revint de sa cinquième mission en un mois, elle était de garde (une des idées de Fol Œil qui consistait à attendre à un point préétabli où tous les membres devaient Transplaner afin de vérifier s'ils n'étaient pas des Mangemorts déguisés). Le craquement familier lui fit lever sa baguette instinctivement vers la poitrine du nouvel arrivant.
On aurait dit que c'était Drago. Il avait la même expression mécontente que Drago avait l'air d'arborer tout le temps. Mais la magie était trompeuse et elle ne pouvait jamais être sûre de rien (toutefois elle l'était, parce qu'elle aurait reconnu ses yeux gris et froid entre mille et aurait donc su immédiatement si ce n'était pas les siens). Il la regarda à peine mais ne s'éloigna pas avant qu'elle n'ait posé la question secrète à laquelle elle était censée avoir pensée la veille.
« Dis-moi quelque chose à propos de moi. »
Ce n'était pas ce qu'elle avait prévu. En effet, jusqu'à l'instant où elle l'avait dite, elle n'avait pas réalisé qu'elle allait poser cette question.
Il s'immobilisa à mi-chemin de retirer son haut couvert de sang afin d'arquer un sourcil en sa direction. Néanmoins, il ne se moqua pas d'elle, comme elle s'y était attendue, ni ne commenta l'inhabituelle nature de sa demande.
« Tu détestes les œufs, » dit-il après une pause.
Elle acquiesça. « A ton tour. »
« Pardon ? »
« Pose-moi la question à ton tour, » répéta-t-elle patiemment.
Il leva les yeux au ciel mais consentit, tout comme elle s'en était douté (parce que, pour une raison quelconque, il abdiquait toujours à la fin).
« Dis-moi quelque chose à propos de moi. »
Elle attendit qu'il s'arrête de gesticuler, de lever les yeux de son inspection de son bras blessé avant de croiser son regard par curiosité. Ce n'est seulement que quand elle eut son entière attention qu'elle répondit.
« Tu es un homme bien. Même si tu ne veux pas l'être. »
Elle pensait que l'évidente référence à leur dernière conversation l'agacerait. Toutefois il ne cria pas, ne leva pas les yeux au ciel, ne tenta pas de la corriger. Il aurait pu continuer de la scruter jusqu'à ce qu'elle fonde sous l'intensité de son regard si Dean n'était pas apparu peu après, maugréant sur l'état de ses vêtements couverts de boue et de l'incompétence de leur commandant. Ils ne reparlèrent jamais de cet instant, excepté brièvement en passant. Cependant, Hermione le surprenait à la regarder et elle se disait qu'il avait peut-être compris ce qu'elle avait réellement voulu lui dire ce jour-là : qu'elle avait arrêté de le haïr ce soir-là sur le porche, lorsqu'il l'avait laissée dormir contre lui, malgré son clair inconfort (parce qu'elle était fatiguée et dépitée et avait besoin de sentir la chaleur de quelqu'un, même la sienne, et il l'avait compris).
Mais elle n'avait pas eu confiance en lui. Elle ne savait pas quand exactement cela avait changé. Elle savait que c'était quelque part entre son aveu à propos des œufs brouillés et l'incident avec le briquet. Elle lui faisait confiance. Peut-être pas de la même manière inconditionnelle dont elle faisait confiance à Harry ou Ron. Mais c'était tout de même de la confiance et elle avait l'impression qu'il avait ressenti ce changement chez elle. Elle se demandait pourquoi cela le rendait si triste.
Un grand merci à Tigrou et Janedory pour leur aide indispensable ! Et merci également à Goldlexie pour la seule review du chapitre précédent ;)
La suite dans deux semaines (ou peut-être avant si vous êtes au rendez-vous niveau reviews).
