De Jouissance Pourpre

Par : LittleRobbin

CHAPITRE QUATRE

OOO

« Il se passait tellement de choses simultanément qu'il était impossible de tout assimiler. Le cerveau humain ne peut absorber autant d'information sans en exclure une majeure partie. »
—Mike Van Wagener

OOO

La première fois que Drago réalisât son attirance pour Grange ne fut pas l'unique fois qu'il en prenait réellement conscience. L'information avait toujours été là, tapie sous la surface, joyeusement noyée sous des choses plus importantes, comme les stratégies de combats et l'envie de l'étrangler pour la faire taire. C'était présent durant les nuits qu'il passait en sa compagnie à fumer (avec un peu de chance en silence, bien que ce soit chose rare en sa présence). C'était présent dans les rares contacts physiques qu'ils avaient eus – des accidents, pour la plupart, et toujours brefs. Mais il ne l'avait jamais admis ouvertement – pas même à lui-même. En vérité, il faisait tout pour l'ignorer. Même après le discours mélodramatique de Blaise ce jour-là, il avait sorti l'idée de sa boîte pour l'examiner, de façon superficielle, avant de refermer le couvercle résolument, la fourrant là où elle ne pouvait pas faire de dégât.

Mais il y avait cette dispute ridicule au sujet de quelque chose de futile et d'insignifiant qui lui était rapidement sortie de la tête après coup. Elle était en train de crier qu'il n'était qu'un égoïste crétin insensible et il était en train d'essayer de lui expliquer, mais elle ne voulait rien entendre ! Et il l'avait attrapée afin de la forcer à se concentrer, au moins trois secondes, sur quelque chose d'autre que le son de sa propre voix.

Ce n'avait pas été son intention de l'embrasser (ou peut-être que si, inconsciemment). Mais quelque part entre le moment où il avait saisi ses avants bras et celui où il l'avait plaquée contre le plan de travail de la cuisine, ses lèvres s'étaient écrasées contre les siennes. Ce n'était pas un premier baiser agréable. Ni l'expérience romantique décrite dans les livres à l'eau de rose que Pansy s'entêtait à lire. C'était brutal. Un entrechoc de dents et de lèvres prises entre elles. C'était simplement un moyen de faire taire cette maudite fille.

Mais elle s'était débattue tout le long, et cela l'avait agacé. Il avait donc adouci le baiser, jusqu'à ce que seules ses lèvres soient pressées contre les siennes, les caressant à travers ses faibles protestations qui étaient déjà sur le point de cesser.

Toutefois, sa réponse avait été trop timide. Trop incertaine venant de la part de l'autoritaire miss-je-sais-tout qu'il avait toujours connue. Alors, il avait tiré sa lèvre inférieure entre ses dents. Pas trop fort mais assez pour lui arracher un gémissement involontaire. Elle s'était immobilisée une seconde, comme surprise par le son, avant de l'embrasser à son tour.

Il la changea de position entre ses bras, afin qu'elle soit assise convenablement sur le comptoir, se plaçant ensuite entre ses jambes, ses lèvres scellant toujours les siennes avant qu'elle ne puisse retrouver cette lueur de doute à nouveau. Il n'y avait pas besoin de s'en inquiéter. Il n'y avait plus aucune hésitation dans ses gestes, désormais. C'était comme si elle avait pris une sorte de décision et il savait qu'elle ne reculerait plus. Alors que ses mains remontaient le long de ses bras, par-dessus ses épaules, et s'enfouissaient dans ses cheveux pour le tirer contre elle, les mains de Drago empoignèrent ses fesses, la soulevant pour qu'elle soit à son niveau, et ils gémirent en même temps quand son bassin se pressa contre le sien.

Elle se recula pour reprendre son souffle, mais lui ne pouvait plus s'arrêter. Sa bouche mouvant sur ses joues, sa mâchoire, le long de son cou, ses dents mordillant légèrement la peau au-dessus de sa carotide. Elle hoqueta alors, se cambrant contre lui, et la main de Drago remonta le long de son dos, saisissant sa nuque pour ramener ses lèvres aux siennes.

Plus tard, il se demanderait jusqu'où elle l'aurait laissé aller. Mais à cet instant, une porte claqua quelque part dans la maison. Le bruit suffit à leur rappeler où ils se trouvaient (avec qui ils se trouvaient). Elle descendit du plan de travail et il se recula afin de lui donner de la place mais pas assez pour que leurs corps ne s'effleurent pas. Elle avait le souffle court – lui aussi – et il crut qu'elle allait dire quelque chose. Mais ce ne fut pas le cas, et le rouge montait aux joues de Granger avec une rapidité alarmante.

Elle ouvrit la bouche. La referma. Puis s'éloigna de lui. Il ne se retourna pas pour la regarder partir, et put enfin respirer lorsque la porte de la cuisine se referma doucement derrière elle. Plus tard, lorsque le sang se retira de certaines parties embarrassantes de son anatomie, reprenant place dans son cerveau pour lui permettre de réfléchir, Drago ferma les yeux et l'imagina, fiévreuse et haletante et son corps contre le sien, et il grogna contre l'injustice de l'univers, contre le fait, qu'une fois encore, quelque chose de bien, quelque chose de merveilleux avait été à sa portée, avant de lui être arraché au premier avant-goût alléchant. Parce qu'il croyait réellement que s'il avait eu cinq, dix, quinze secondes de plus, il aurait pu la pousser au point de non-retour.

Il l'évita les jours suivants. C'était plus facile de cette façon, et il n'était pas prêt à l'entendre dire que ce qui s'était passé n'était qu'une erreur qui ne devait jamais se reproduire. Néanmoins, il aimait à croire qu'il lui aurait fait face. Éventuellement. Lorsqu'il serait prêt. Excepté que cette semaine-là ils durent faire face aux assauts simultanés de Mangemort sur quatre refuges. Cette semaine-là, tout tomba en ruine.

::

Les attaques étaient survenues de nulle part, en pleine nuit. Après l'arrivée des renforts et le sauvetage des rescapés bloqués sous les ruines et l'évacuation vers les points d'urgence pré-désignés, Hermione découvrit que les frappes avaient été simultanées. Rien de tout ça n'avait été une coïncidence. Cela avait été méticuleusement planifié – des semaines, peut-être même des mois, à l'avance. Les Mangemorts avaient su contourner chaque sort de protection, chaque mur de sécurité, chaque personne de garde. Ils avaient donné l'assaut aussi silencieux que des ombres, tels des spectres dans la nuit. Hermione se rappela vaguement après coup qu'ils n'avaient pas porté de masque – ne s'étaient pas attendu à en avoir besoin lors de la furtive extermination qu'ils avaient eu l'intention d'opérer. Mais par un miracle inattendu, ils n'avaient apparemment pas été informés des sorts d'alerte anti-intrus qui avaient été établis sur un périmètre de vingt kilomètres autour du bâtiment. Transformant ce qui aurait autrement été une véritable boucherie, en une bataille acharnée.

Une bataille brutale. Une bataille inégale – jusqu'à ce que les renforts arrivent. Les Mangemorts n'avaient ni abandonné ni battu en retraite. Ils moururent au nom de leur Seigneur. Et ils emmenèrent tous ceux qu'ils pouvaient avec eux. La liste des blessés était longue. La liste des morts était plus courte mais non moins dévastatrice. Hermione l'avait vue au complet, mais seuls quelques noms lui restaient en tête à présent. Katie Bell, Terry Boot, Amos Diggory, Marietta Edgecombe. Vincent Crabbe. Theodore Nott. Remus Lupin.

On aurait dit que le chagrin suintait de tous les murs du Square Grimmauld, formant une flaque sur le sol de la cuisine, où Fred et Ron tentaient de consoler une Molly au bord de l'hystérie. Se glissant sous les planches du parquet du salon, effleurant ceux qui avaient eu la malchance de se retrouver à dormir sur le sol. Cela poursuivit Hermione en haut des escaliers, frôlant ses chevilles en une caresse aigre-douce. Toutefois, elle ne pouvait pas le sentir. Elle pensait à Remus, puis à Tonks et au petit Teddy, en planque quelque part dans la lointaine campagne. Elle se rappelait Amos Diggory, et la façon dont il avait crié le nom de son fils dans sa chute. Elle revoyait Théo, penché sur un des livres qu'elle lui avait prêtés, et attendit que l'inévitable pointe de douleur la perce. Mais il n'y avait rien.

Elle se souvenait avoir un jour lu que le corps humain pouvait tolérer la douleur jusqu'à un certain point uniquement. Au final, le cerveau cessait de fonctionner, engourdissant les coups reçus qui, autrement, s'avéreraient paralysant. C'était ainsi que l'esprit se préservait.

Un sourd carillon annonça midi. Ses yeux se rivèrent sur l'horloge de grand-père accrochée là où les têtes d'Elfe de maison trônaient auparavant. Dix heures, trente-deux minutes et sept seconds à peu près s'étaient écoulés depuis que tout s'était écroulé.

Cela avait pris autant de temps pour retrouver tout le monde. Pour séparer ceux dont les blessures ne justifiaient pas une visite à St. Mangouste de ceux qui ne pourraient sans doute plus se battre. (Elle se rendit compte avec honte qu'elle ne savait pas honnêtement à quel groupe elle aurait préféré appartenir). Hermione avait passé le plus clair de ses dix heures à appeler des registres de personnes, notant les noms des disparus, complétant le rapport de procédure standard, avant de le passer enfin à Molly pour un dernier coup d'œil (et seulement parce qu'Harry et Ron avaient menacé de l'immobiliser si elle ne le faisait pas).

L'entaille de vingt centimètres ne lui avait pas semblé si grave sous l'effet des potions antidouleur et des analgésiques Moldus sur lesquels elle avait réussi à mettre la main. Mais maintenant que les effets se dissipaient, une sensation semblable à un câble électrique sous tension qu'on lui pressait contre le ventre, lui donnant envie de se gratter. Lentement, elle souleva prudemment l'ourlet de son pull et effleura du bout des doigts la première suture irrégulière. Elles se dissolvaient d'ores et déjà dans sa peau, le processus rapide de guérison étirant sa plaie inconfortablement.

« En voilà une que tu pourras montrer à tes petits-enfants. »

Les yeux d'Hermione se dirigèrent vers le haut des escaliers. Elle n'avait pas vu Pansy depuis le combat, lorsqu'elle était tombée accidentellement sur la jeune femme qui tentait désespérément de rendre la vie au corps inanimé de Théo. Elle avait été hystérique lorsqu'ils étaient arrivés. Se débattant contre Drago qui l'emmenait vers leur chambre, ignorant les offres de potions calmantes et foudroyant Hermione du regard lorsqu'elle tenta d'aider.

« Comment tu vas ? » demandait-elle maintenant avant de grimacer devant le caractère inapproprié de la question. Le sourire de Pansy ressemblait plus à un rictus amer.

« Fantastique. Et toi ? » Son attention se porta sur l'estomac d'Hermione, caché désormais par son haut. Cependant, elle ne fit aucun commentaire et Hermione lui en fut reconnaissante. Elle n'avait aucune envie de revivre le moment où un Auror qu'elle ne connaissait pas l'avait reconnue (Hermione Granger, amie chérie du seul et unique Harry Potter) et, ayant décidé que sa vie était apparemment moins importante que la sienne, l'avait jetée au sol, se plaçant sur la trajectoire du jet de lumière mauve.

« Drago est sous la douche. » Ne trouvant rien à dire à cela, Hermione demeura silencieuse. Pansy haussa les épaules. « Il avait besoin d'être seul, je crois. Il n'a jamais vraiment été capable de faire face à… à la mort. »

Ses yeux se voilèrent de larmes trop rapidement pour qu'elle puisse le cacher quand elle détourna la tête. Hermione comprit que c'était là le signal pour elle de s'en aller (parce que Pansy Parkinson ne pleurait pour personne, peu importait la raison. Jamais). Elle ne remarqua pas la jeune femme tendre le bras vers elle jusqu'à ce qu'elle sente sa main sur son bras.

« Tiens, » dit Pansy, et au creux de la main qui ne tenait pas Hermione se trouvait un collier que cette dernière l'avait souvent vue porter. La chaîne en or reposait dans sa paume, un petit pendentif en forme d'ourson en peluche au milieu. Les yeux de Pansy étaient fixés sur un point quelque part au-dessus l'épaule d'Hermione lorsqu'elle parla. « Mon grand-père me l'a donné mon premier jour à Poudlard. J'étais très nerveuse et il m'a dit que ça me protégerait. Je sais que c'est stupide mais… » Elle s'interrompit, haussant l'épaule d'une manière qui ne lui ressemblait guère. A n'importe quel autre instant, Hermione aurait commenté le fait d'avoir enfin réussi à faire rougir la célèbre Parkinson. Mais elle se contenta de laisser le collier glisser dans sa main.

« Pourquoi est-ce que tu me donnes ça ? » Questionna-t-elle. Il lui était difficile de parler à cause de la boule dans sa gorge, ce qui était ridicule parce que ce n'était rien. C'était un simple collier. Et qui n'avait pas dû coûter très cher à première vue. Cela n'aurait pas dû faire trembler sa main. Cela n'aurait pas dû sonner comme un adieu.

Pansy haussa les épaules à nouveau, ayant retrouvé une partie de son arrogance maintenant que la partie la plus ardue de son discours était passée. « Tu peux être vraiment maladroite des fois, Hermione. Ça me rassurera de savoir que tu l'as. »

« Et toi ? » Ne put-elle s'empêcher de demander.

Cette fois-ci, le sourire narquois était franc. « Je suis une Serpentard. Prendre soin de moi-même est ce que je fais de mieux. » Un silence à la limite du gênant s'installa entre elles, Pansy ayant apparemment dit tout ce qu'elle avait à dire. Elle laissa échapper un soupir et, bien qu'il fut tremblant, Hermione prétendit ne pas avoir remarqué. « Des fois, je souhaiterais pouvoir fuir tout ceci. Prendre un billet de train vers n'importe où et recommencer ma vie à zéro quelque part où il ne pleut pas et où les hommes se baladent torse nu. Je suppose que ça fait de moi une personne abominablement égoïste à tes yeux. »

« Non, » dit Hermione, et elle fut surprise de la véracité de ce propos. Elle combattait dans cette guerre parce qu'elle le devait. Elle se battait pour ses amis, pour sa famille. Pour son droit de pratiquer la magie sans avoir à se sentir honteuse de son héritage. Pansy ne se battait pour rien. Elle n'était pas particulièrement douée comme soldat, se voyant confier les plus ingrates des missions. Elle ne prenait pas plaisir à tuer comme son sadique de père.

« Ne me détesterais-tu pas si je le faisais ? C'est étrange. » Elle rit à travers les larmes qui emplissaient ses yeux et cela sonnait plus comme un son incrédule qu'à de l'humour. « Dire qu'il y a sept ans seulement te haïr me venait aussi naturellement que de respirer. Et maintenant j'ai tellement peur que tu me méprises. Ce n'arrivera pas, n'est-ce pas ? »

« Je ne détesterais jamais. Jamais, Pansy. Tu as beau être une peste pourrie gâtée, » ajouta-t-elle, réussissant même à esquisser un rictus, « sans oublier une sale petite dévergondée. Mais je t'aime, espèce de cruche. Que tu le veuilles ou non. »

Pansy sourit. « Bizarrement. Ça ne me dérange pas. Tu n'es pas si mal, tu sais. Pour une coincée de miss-je-sais-tout. »

Hermione eut un faible rire et se retourna pour partir. Pansy la regarda se diriger au bout du couloir avant de la rappeler. « Hey, Granger. Ça ne veut pas dire qu'on est amies, tu sais. »

Le sourire d'Hermione lui vint spontanément cette fois-ci, puisé dans un endroit au fond d'elle qui n'était pas encore insensible à tout ce qui leur arrivait. « Je sais, » répliqua-t-elle, refermant doucement la porte sur le sourire narquois de Pansy.

::

« Les Moldus sont tellement ternes, » commenta Pansy dans un grommellement dégoûté. Drago ricana et elle lui lança un regard espiègle. « Je suis sérieuse. Tout ce qu'ils portent à longueur de temps sont des jeans et ces trucs bizarres avec les capuches au-dessus—»

« Sweat à capuche, » corrigea Drago, son esprit conjurant inconsciemment une discussion qu'il avait eu avec Granger à propos des vêtements Moldus.

« Peu importe, » dit-elle avec dédain. « Ce que je veux dire c'est qu'ils portent tous les mêmes trucs ennuyeux. Il n'y a pas de couleur, pas d'extravagance là-dedans. »

« Oui, parce que nous sommes des modèles d'élégance et de style. » Drago jeta un regard entendu sur la paire de jean usé et à la taille légèrement trop grande, et au haut déchiré qu'elle portait. Cela ne réussit pas à lui saper le moral.

« Nous sommes au beau milieu d'une guerre. Nous n'avons pas le temps pour la mode. »

« Même chose pour eux. »

« Mais ils ne le savent pas, » persista Pansy. « Ils n'ont aucune raison de croire qu'ils ne devraient pas passer ce qui pourrait être leur dernier matin sur terre à se maquiller et passer en revue trois différentes tenues. Je les envie. »

Il n'y avait rien à répondre à cela, et Drago ne dit donc rien. Un coup d'œil à sa montre lui indiqua que Shacklebolt les attendait au Square Grimmauld, depuis déjà quinze bonnes minutes. Il ne résolut pas à le dire à Pansy. Il ne l'avait pas vue aussi bien portante depuis des jours. Peut-être que tout ce dont elle avait eu besoin était de sortir de cette maison étouffante. Ses joues avaient repris des couleurs, et même ses yeux semblaient plus lumineux, malgré leur teinte rosâtre, mélange de trop de larmes versées et pas assez de sommeil. Elle avait sauté sur l'opportunité de partir en mission – un simple message à délivrer à un membre de l'Ordre qu'aucun d'eux ne connaissait. Cela ne leur avait pris que dix minutes, mais elle l'avait supplié de rester à l'air libre pendant une minute de plus, deux minutes de plus. Et il ne put lui refuser cela.

« Mon grand-père avait l'habitude de m'amener ici pour regarder les trains, » dit Pansy et Drago réalisa qu'ils étaient arrivés à King's Cross. « Je rêvais de monter à bord du Poudlard Express et d'aller à Poudlard pour la toute première fois. Ce n'était jamais aussi bien que dans mon imagination. »

« Décevant, » expliqua Drago dans un haussement d'épaule. « Tu te crées une image idéale de quelque chose dans ton esprit et ce n'est jamais assez bien que dans ton imaginaire. »

Pansy sourit, mais il n'était pas complètement sûr qu'elle l'écoutait réellement. Elle prit place sur un banc en bois et, il la rejoint. Ils s'assirent en silence pendant un long moment, à regarder les trains entrer en gare, les phares allumés, clairs et efficaces, mais dénués de l'élégance de la vieille locomotive à vapeur qui les avait emmenés et ramenés de l'école, dans une autre vie.

« D'une certaine manière, cet endroit me fait me sentir libre, » poursuivit-elle après un moment. « Comme si je pouvais juste prendre un billet et m'échapper. Comme si ça pouvait être aussi simple. »

Drago grogna, évasif. Pour être honnête, n'importe quel endroit Moldu lui donnait des frissons dans le dos. Son père n'avait pas été du genre à l'éduquer sur la culture Moldu et Drago avait toujours l'impression de ne pas être à sa place à chaque fois qu'il se retrouvait à proximité de leur technologie. Ce n'était pas une sensation dont il avait l'habitude, en dehors de ces moments-là et, généralement, il l'évitait au maximum.

Il se retourna vers Pansy pour lui dire qu'ils devaient rentrer avant que Shacklebolt ne fasse une syncope, et découvrit qu'elle avait pleuré tout le long. Des larmes silencieuses coulaient sur ses joues, se faufilant dans les doux recoins du sourire qu'elle arborait toujours.

« Pans — »

« C'est étrange, n'est-ce pas ? » Dit-elle, interrompant ce qui aurait sans doute été une misérable tentative de réconfort. « Nous sommes morts. Tous autant que nous sommes. Nous sommes déjà morts. On va peut-être survivre un an, peut-être deux ans de plus. Mais au final, nous mourrons. On se bat pour un futur qu'on ne verra jamais, mis à part sous forme de cendres et d'os. »

C'était une pensée particulièrement profonde, et Drago fut si ébranlé que cela vienne d'elle qu'il ne remarqua pas immédiatement que Pansy avait sorti sa baguette de sa manche.

« Vincent m'avait demandé de l'épouser, tu sais. Je lui ai dit qu'il était cinglé. Que les filles comme moi n'épousaient pas les hommes comme lui. » Son sourire était amer et sans humour. « Je voulais lui faire garder les pieds sur terre. Non, c'est un mensonge. Il m'a collée pendant des années. Au point d'en devenir une foutue nuisance. Je ne désirais qu'une chose, qu'il dégage et me laisse tranquille. Et puis je me suis réveillée l'autre jour et j'ai réalisé que je n'aurais plus jamais à rejeter ses pathétiques avances. Je n'aurais plus à tourner la tête à la dernière seconde, juste lorsqu'il était sur le point de m'embrasser. J'ai vu un futur sans lui. On était toujours occupés à rompre et se rabibocher ensuite. Je suppose que je m'étais dit qu'un jour, tout s'arrangeait à la fin. »

« Pansy, » essaya Drago à nouveau lorsque sa voix s'était estompée distraitement.

Elle cilla, comme se souvenant soudain de sa présence. Sa baguette était pointée directement vers son cœur avant qu'il n'ait la possibilité de se défendre. « Petrificus Totalus ! »

L'effet fut instantané. Immobile, il ne put que la suivre des yeux alors qu'elle se penchait vers lui pour déposer un baiser au coin de sa bouche. « Je suis désolée, Drago. Je t'aime. Et c'est pour ça que je dois partir. Avant que tu me quittes en premier. Tu comprends, n'est-ce pas ? »

De son regard, il tenta de lui dire qu'il comprenait. (Il ne comprenait pas.) Elle acquiesça et se redressa précipitamment, fourrant sa baguette dans sa poche. Il n'y avait pas d'hésitation dans ses gestes. Elle s'éloigna rapidement, d'un pas décidé, jusqu'à l'autre bout de la foule animée, avant de parler à nouveau, sa voix à peine audible au-dessus de l'effervescence qui les séparait. « Prends soin d'Hermione. Elle se croit forte, mais on ne peut pas compter sur l'adrénaline pour toujours. Assure-toi d'être là pour elle quand ça s'épuisera. »

Et elle avait disparu. Elle n'avait jamais été une sorcière particulièrement forte et les effets de son sort se dissipèrent complètement au bout de dix minutes seulement. Il essaya de se convaincre qu'elle ne devait pas être allée bien loin ; même si elle avait acheté un ticket, le prochain train ne devait pas partir avant trois minutes. Au pire, il y avait toujours les sorts pistages et les appareils de localisation, et un million d'autres façons de retrouver quelqu'un. Il aurait pu la rattraper en sept secondes, chrono.

Il tourna les talons et quitta la gare, seul, sa baguette rangée dans sa poche.

Granger était l'unique personne réveillée lorsqu'il fut de retour. Elle était assise à la table de la cuisine, occupée à écrire un rapport. Il fouilla sa mémoire, essayant de se souvenir de la dernière fois où il l'avait vu les mains vides, sans aucune tâche pesante à l'esprit. (Il n'y parvint pas.) Elle leva les yeux vers lui lorsqu'il pénétra dans la pièce et lui sourit jovialement.

« T'es en retard. » Perpétuelle championne de l'évidence. « Shacklebolt n'était pas très content. J'ai dû trouver une excuse pour qu'il ne te lance pas un Avada à ton retour. »

Il ne répondit pas, se dirigeant vers le placard sous l'évier. Il n'y avait pas de vodka. Leur dernière planque lui manqua tout à coup.

« Pansy, » dit Granger, et, bien que ce ne fut pas une question, il répondit quand même.

« Partie, » dit-il. Un mot. Pas vraiment une réponse. Néanmoins, elle acquiesça et n'eut pas l'air surprise.

« Je me disais bien. On va lui donner quelques jours avant d'avertir les autres, d'accord ? Laissons-lui le temps de prendre un peu d'avance. » Elle était déjà en train de rassembler ses papiers, les serrant contre sa poitrine comme le ferait un enfant avec sa couverture. « Elle est maline. Je suis sûre qu'elle sera capable d'éluder quiconque Shacklebolt enverra à sa recherche. Tu devrais aller au lit. Tu as besoin de dormir. »

Elle était partie avant que Drago ne puisse même penser à lui dire qu'elle portait son pull de travers.

::

« Avada Kedavra ! »

La première fois que le sort interdit avait franchi les lèvres d'Hermione avait été dans un état de pur désespoir. Cela c'était passé au début de la guerre, lorsqu'elle était inexpérimentée et paniquée, et la vue de Luna poussée contre un mur, sa baguette inutile sur le sol quelques mètres plus loin, avait poussé les mots hors de sa bouche avant qu'elle ne puisse envisager une autre alternative. Harry lui avait un jour confié que, lorsqu'on utilise un Impardonnable, on devait le vouloir réellement. Ce que personne ne lui avait dit, ce de quoi personne n'avait jugé bon de l'avertir, était la manière dont elle avait été capable de sentir le sort partir, de la brûlure le long de sa gorge quand elle avait prononcé ces mots, jusqu'à la déferlante de chaleur lorsque l'éruption de lumière verte avait quitté le bout de sa baguette.

Après cette première fois, elle fit tout en son pouvoir afin d'éviter de l'utiliser. Toutefois, sa tentative fut vaine. Les Mangemorts n'utilisaient pas le Stupefix. Ils lançaient des sorts pour tuer. Et elle dut donc apprendre à en faire autant – mais uniquement lorsqu'il n'y avait absolument aucun autre recours. Et même là, elle ne parvint jamais à s'habituer à la sensation qui accompagnait l'Impardonnable.

Mais lorsque le jet vert percuta le torse de son agresseur, elle fut faiblement surprise de découvrir que la brûlure habituelle avait disparu. La curieuse sorte d'apathie qui l'avait submergée depuis la mort de Lupin persistait. Cela ressemblait à un fin voile qui recouvrait le reste des émotions qui pulsaient à travers son corps. Elle pouvait sentir l'adrénaline dans ses veines. Savait que son cœur battait irrégulièrement dans sa poitrine. Mais elle le savait d'une manière détachée, comme on sait que le ciel est bleu, sans toutefois avoir à y penser. La façon qu'avait l'esprit de se préserver, se rappela-t-elle, et, comme si cette pensée avait été une sorte d'incantation magique, elle se retrouva plongée dans les yeux fatigués de Lupin. Ses vêtements étaient débraillés comme toujours, et ses joues étaient mal rasées à certains endroits. Il l'observait, les mains dans les poches, la scrutant du regard, comme il l'avait fait autrefois dans la salle de classe, face à l'Epouvantard.

Et même si ses lèvres ne bougeaient pas et, même si cela avait été le cas, le rugissement de la bataille dans ses oreilles aurait sûrement étouffé tout autre son, ses mots envahirent son esprit de son habituel ton rassurant. C'était quelque chose qu'elle l'avait entendu dire à Harry, après la mort de Sirius. Elle ne savait pas pourquoi ces mots lui revenaient maintenant, mais elle revoyait encore Harry crier et se débattre et pleurer, tentant d'atteindre le voile, et la peine silencieuse mais non moins dévastatrice de Lupin alors qu'il murmurait, « Tu ne peux rien faire, Harry… rien… il n'est plus là. » Il n'est plus là. Ils n'étaient plus là.

« Granger ! » Drago la percuta de plein fouet, ne lui donnant pas le temps de reprendre ses esprits avant de saisir sa main et la tirant péniblement avec lui. Ses pieds trébuchèrent sur les débris de la bataille, et elle s'accrochait à son bras de la main qui n'était pas prisonnière de sa poigne féroce. Le point de Transplanage était vide et Hermione crut d'abord que c'était parce que Drago l'avait trainée là-bas plus tôt que prévu. Mais lorsqu'ils arrivèrent en lieu sûr, elle découvrit que tout le monde était déjà là, à les attendre.

« Hermione ! » Le soulagement qui envahit le visage de Dean se reflétait sur ceux du reste de leur groupe qui n'étaient pas trop blessés pour s'en soucier. « Tu n'es pas blessée, n'est-ce pas ? Hermione ? »

Si elle l'entendit, c'était à travers une distante partie de son cerveau qui n'était pas en train de paniquer à cause du fait qu'elle ne pouvait plus voir Lupin. Il n'était nulle part dans la petite clairière et, lorsqu'elle se mit à marcher le long du bois, elle ne le vit pas dans l'ombre des arbres.

« Hermione, » l'appela Neville d'une voix prudente. « Qu'est-ce que tu fais ? »

« Je dois retourner là-bas. » Mais elle le dit trop faiblement, ou peut-être pas à haute voix du tout, et dut donc se répéter.

« Retourner là-bas ? » Neville avait l'air horrifié. D'ailleurs, un coup d'œil distrait autour d'elle lui indiqua qu'ils étaient tous horrifiés. « Tu ne peux pas y retourner ! »

« Mais je le dois, » répliqua-t-elle calmement, se dirigeant déjà vers le milieu de la clairière.

« Granger. » Elle savait que lorsque son ton se faisait si grave, cela ne présageait généralement rien de bon pour elle. Il devait être dans l'une de ses humeurs, se dit-elle sans s'arrêter d'avancer. « Granger. » La voix de Drago se fit plus froide cette fois-ci, à l'instar d'un ordre. Elle fronça les sourcils mais ne s'arrêta pas. L'ignorer était, évidemment, en vain. Lorsque les mots ne parvenaient pas à faire passer son message, il avait inévitablement recours à la force, et sa prise sur son poignet n'avait rien de délicat. Elle avait dû continuer de se débattre parce qu'il lâcha un grognement furieux et déplaça sa poigne sur ses épaules, la retournant si violement vers lui, que ses dents s'entrechoquèrent.

« Qu'est-ce que tu fous ? »

« Je dois y retourner. »

Ses pupilles s'élargirent, incrédule. « Non mais t'es cinglée ? T'as pété un plomb ? Qu'est que tu foutais là-bas ? Tu t'es complètement figée ! Est-ce que tu réalises que tu aurais pu te faire tuer ? Et maintenant tu veux y retourner ? Qu'est ce qui ne tourne pas rond chez toi ? »

Hermione cligna des yeux. Leva la main pour la poser doucement contre sa joue. Sa peau était rêche à cause du froid, et il avait besoin de se raser. Son pouce effleura le recoin de ses lèvres. Lors du mois écoulé, elle s'était souvent demandée, quand elle se l'autorisait, si elle n'en avait pas simplement inventé la douceur. Etait-ce vraiment possible qu'une bouche qui crachait constamment autant de mots venimeux puisse être aussi douce ? Mais c'était exactement comme elle se le rappelait, et lorsqu'elle pressa son pouce contre sa lèvre inférieure, elle céda, sa bouche s'entrouvrant facilement. Hermione s'effondra avec le souvenir de son souffle mêlé au sien, un mélange encore plus doux que tout ce qu'elle aurait pu imaginer.

::

Drago se pinça l'arcade du nez et se concentra sur sa respiration pour ne pas étrangler l'homme en face de lui. Il ne pouvait pas se souvenir du nom de l'Auror, c'était un jeune novice, à peine un an plus vieux que Drago, et son inexpérience lourdement perceptible à la peau lisse de ses mains et la lueur d'arrogance de ses yeux. C'était Neville qui se chargeait des Aurors, d'habitude. Il négociait les plans et choisissait qui serait envoyé à quelle mission avec qui. Mais Londubat, ainsi que la moitié de la maison, avait attrapé un rhume qui l'avait cloué au lit. Reléguant à Drago la responsabilité de traiter avec ce connard incompétent.

Il venait de prendre son souffle afin de lui expliquer exactement pourquoi ce plan imbécile ne fonctionnerait pas, lorsqu'une énorme pile de vêtements fit irruption dans la pièce. Drago se dit qu'elle devait vraiment avoir des yeux derrière la tête à la voir traverser ainsi la cuisine jusqu'à la porte du sellier. Elle prit le paquet de vêtements entre ses bras, sa tête penchant légèrement vers le côté, et ce n'est que là qu'elle réalisa que la cuisine n'était pas vide.

« Oh ! Désolée. » Elle laissa échapper un léger rire d'excuse et hocha la tête en direction des vêtements (du mieux qu'elle put sans trop bouger la tête). « Je vais juste faire un peu de lessive. »

« De la lessive, » répéta Drago en arquant un sourcil. « Granger, il est deux heures du matin. »

« Ah bon ? » elle fronça les sourcils distraitement avant d'hausser les épaules, ses mains triturant la poignée de la porte. Elle réussit finalement à l'ouvrir, un faible sourire éclairant son visage. « Eh bien, je ne te dérange pas plus longtemps. Continue comme ça, tu fais du bon boulot ! »

Ce n'était qu'une fois l'Auror parti, une heure plus tard, que Drago réalisa que cette idiote n'avait pas émergé du sellier. Soupirant – elle était vraiment une plaie – il poussa la porte et descendit les marches à pas lourd. Le bruit de ses étranges machines Moldues (laveuse de vêtement ou un truc dans le genre) emplissait l'espace d'un vrombissement profond et monotone. Granger était allongée au milieu de la pièce, ses bras enlaçant le reste des vêtements à laver, son menton baissé vers sa poitrine. Sa bouche était ouverte légèrement, et ses yeux bougeaient rapidement sous ses paupières. Elle marmonnait fiévreusement de son sommeil, les sourcils froncés.

Un franc rictus étira ses lèvres. Même dans ses rêves elle demeurait une miss-je-sais-tout. Elle frissonna alors, peut-être sentant sa présence – même si la façon dont elle se recroquevilla suggérait qu'elle avait simplement froid. Il s'avança d'un pas, ses bras tendus vers elle pour – pour quoi ? La secouer ? La soulever et l'emmener dans son lit comme une enfant ? 'Ce n'est sûrement pas la saleté de Sang-de-Bourbe ?' Les paroles de Blaise flottèrent à la surface de sa mémoire d'une clarté saisissante. Sa main retomba le long de son corps. Il scruta sa forme endormie pendant à peine quelques secondes de plus. Puis, il recula d'un pas. Deux pas. Il était à mi-chemin en haut des escaliers, à mi-chemin hors du sellier, à mi-chemin hors de la cuisine.

Il resta éveillé dans sa chambre jusqu'à ce qu'il perçoive le bruit caractéristique de ses pas sur les marches alors qu'elle se dirigeait vers la chambre que Potter lui avait laissée. Ce n'est que là qu'il s'endormit.

::

Dans ses rêves, elle retrouvait le Horcruxe en forme de médaillon, mais quelqu'un avait déjà mis la main dessus en premier et l'avait brisé, une substance noire et épaisse se déversant sur ses doigts depuis le cœur de l'objet ensorcelé. Elle trébucha en avant, déterminé à jeter le truc maudit dans le lac, mais ses pieds tapèrent dans quelque chose et elle baissa les yeux pour découvrir le corps mou d'Harry. Il agonisait, c'était évident. Le même liquide poisseux, comme de l'encre, s'écoulait de coin de sa bouche, ses pupilles avaient roulé à l'arrière de son crâne. Et quelque part elle sut que si elle arrivait à sauver le médaillon, elle pourrait le sauver lui, parce qu'ils étaient liés d'une manière qu'elle n'avait contemplé qu'une fois avant de l'exclure aussitôt.

Elle ferma les yeux et serra le médaillon de toutes ces forces dans sa main dans l'espoir d'endiguer le flux du sang, ou peu importe ce que c'était, qui coulait du cœur de l'objet. Mais il disparut et lorsqu'elle ouvrit les yeux, elle était debout au milieu d'un champ de bouquet de fleurs fanés, la froide rosée matinale l'enveloppant en une caresse éphémère. Elle s'entoura de ses bras, tomba à genoux et se mit à prier.

::

La nouvelle de la mort de sa cousine vint trois jours après le départ de Pansy. D'après le bref télégramme qu'il reçut en tant que membre de la famille de la sorcière, Nymphadora Tonks avait été tuée dans l'exercice de ses fonctions. Plus tard, il entendit dire qu'elle et quatre autres femmes avaient quitté le refuge qu'elles occupaient dans le but de venger la mort de son mari. Il écouta la description de Shacklebolt de la folie qui affligeait la femme depuis le décès de Lupin et se demanda, pas pour la première fois, si la maladie mentale n'était pas enfouie quelque part chez toutes les femmes de sa famille. Les cinq femmes avaient apparemment localisé plusieurs Mangemorts soupçonnés d'avoir pris part à l'invasion des quatre planques. Elles avaient péri après une lutte acharnée, emportant avec elles sept d'entre eux.

Sa tante Andromeda avait été relevée de ses fonctions afin qu'elle puisse s'occuper du petit Teddy Lupin, désormais orphelin sans avoir eu le temps de connaitre autre chose. Shacklebolt avait salué le geste des femmes. Avait déclaré qu'elles étaient un exemple pour le reste, si décidées à mourir pour la cause et ceux qu'elles aimaient. Mais la lumière de la gloire ne suffit pas à calmer les vagues de deuil et cette nuit-là, le Square Grimmauld était empli du murmure des pleurs, interrompu une fois seulement par une des crises typiques de Potter. Drago tomba sur le jeune homme plus tard dans la soirée, sa tête posée sur les cuisses de Granger alors qu'elle, les yeux secs et la personnification même de la sérénité, lui chuchotait des paroles réconfortantes et passait ses doigts dans ses cheveux. Drago resta silencieux, mais elle l'aperçut tout de même, ses yeux croisant les siens à peine trois secondes, avant de reporter son attention sur Potter à nouveau.

::

Harry ne voulait pas s'endormir. Il alternait entre pleurer et crier, jurer et supplier – « ma famille, Hermione ! Ma famille entière n'est plus » - jusqu'à ce que la tête d'Hermione se mette à tourbillonner sous le coup des émotions qui le déchiraient de l'intérieur. Ron dut le clouer sur place par trois fois afin de l'empêcher de quitter la maison à la recherche de Voldemort. Au final, ils réussirent à glaner quelques heures de sommeil avant que le soleil ne se lève. Hermione se réveilla, ses bras protecteurs autour d'Harry, tous les deux à l'étroit dans le petit lit. Ron ronflait doucement depuis une chaise au coin de la pièce.

Elle changea de position et Harry remua légèrement et elle fit attention de ne pas le réveiller en essayant de s'extraire de leur étreinte. Il était assez tôt pour que les ronflements de Neville brisent le silence des couloirs et ceux qui avaient passé la nuit dans une chambre autre que la leur ne s'étaient pas encore retournés à pas de loup dans leur propre lit, l'air coupable. Hermione, encore sonnée, se rendit dans la cuisine, réprimant un bâillement derrière sa main tout en mettant la bouilloire en marche. Ses yeux l'irritaient à cause du manque de sommeil et elle maudit son incapacité de se rendormir une fois éveillée.

Ce n'était qu'une fois que le faible sifflement de l'eau bouillante emplit la cuisine qu'elle réalisa son erreur. Sur le plan de travail en face d'elle, il n'y avait non pas un mais deux mugs pleins de café prêts à être dissout dans l'eau. Son esprit embué de sommeil n'avait clairement pas reçu le message au sujet de la disparition de Pansy, parce qu'alors que son mug contenait une large quantité de sucre, l'autre n'en avait aucune, comme le préférait Pansy. Hermione compta jusqu'à dix. Se focalisa sur sa respiration, inspirant profondément par le nez avant d'expirer par la bouche.

Ce n'était qu'un mug. Ce n'était même pas un de ceux qu'elle avait vu Pansy utiliser auparavant. Et pourtant, elle ne put s'empêcher de se tourner vers la table, ne put s'empêcher de remarquer à quel point elle avait l'air si solitaire, si vide sans personne pour l'enguirlander impatiemment pour qu'elle prépare le café. Cela avait beau n'être qu'un simple mug, il lui semblait pourtant que ses jambes se dérobaient sous elle et que son visage se décomposait d'une façon qu'elle n'avait pas ressentie depuis des semaines. C'était comme une brèche dans le brouillard qui voilait son esprit, le retour soudain des émotions qui vinrent submerger ses yeux et couper son souffle.

Elle prit le mug avec elle en se laissant glisser sur le sol, le serrant contre sa poitrine douloureuse, ravagée par les sanglots qui secouaient son corps épuisé. Elle tourna la tête vers le mur et se recroquevilla, agrippant toujours le mug de ses mains.

Elle pleura jusqu'à ce que son hystérie se dissolve en gémissements pathétiques, et puis en brusques hoquets occasionnels. Et lorsque Drago la découvrit, une demie heure plus tard, toujours par terre, le mug encore serré contre son ventre, il ne leva pas de sourcil moqueur ni ne la regarda avec cette lueur dans ses yeux qui remettait en cause sa santé mentale. Il se contenta simplement de fermer la porte derrière lui et de parcourir la courte distance qui les séparait. La cuisine n'était pas petite et il y avait assez de chaises pour accommoder tout le monde, mais il se laissa cependant tomber sur le sol, assez près d'elle pour que son épaule touche son bras à chaque inspiration tremblante qu'elle prenait.

« Ce ne pouvait pas durer indéfiniment, Granger, » dit-il après un moment, et elle n'était sûre s'il parlait de son état de zombie, ou de la brève période de presque-bonheur qui avait spectaculairement volé en éclat. Elle acquiesça tout de même, puis hocha la tête encore une fois lorsque le mouvement sembla lui éclaircir l'esprit.

« Non, » confirma-t-elle. Il y eut une pause. « Je n'ai jamais eu l'occasion de lui dire que je ne pensais pas vraiment qu'elle avait une tête de pékinois. » Drago renifla son amusement, et lorsqu'elle se tourna vers lui, les yeux d'Hermione s'élargirent légèrement, faussement incrédule. « Eh bien, Drago Malefoy. As-tu réellement souri à l'instant ? »

Ses traits s'étaient déjà réarrangés en un méthodique air renfrogné. « Je n'ai pas souri, c'était un rictus, » corrigea-t-il. « Les Malefoy ne sourient pas. »

« Ça ressemblait à un sourire. »

Il ne répondit pas. Peut-être que cela n'avait pas été un sourire. Peut-être que c'était simplement le faible éclairage de la cuisine, ou l'angle de son visage. Mais une partie de la douleur qui oppressait sa poitrine, et le nœud au fond de son estomac ne lui donnait plus envie de vomir. Cela la poussait à se demander faiblement, si sa présence pouvait réellement soulager sa peine, au lieu de la causer. Toutefois, elle écarta cette pensée de son esprit, plus occupée à lui faire admettre qu'il avait vraiment souri que de gagner la joute verbale qui avait suivi. Quand ils eurent fini – et seulement parce que Dean était descendu pour les engueuler sous prétexte qu'ils avaient réveillé tout le monde avec leur chamailleries – elle se sentait beaucoup mieux qu'elle ne l'avait été depuis des jours, non, des semaines. Et lorsque les larmes menacèrent de faire leur retour trois heures après, elle alla le chercher pour lui crier dessus parce qu'il n'avait pas rangé le pain au bon endroit.

Plus tard, elle se rappellerait de cet instant et réaliserait que c'était là que tout s'était mis en branle. Que c'était à ce moment-là que tout avait véritablement commencé. Non pas avec des confessions infantiles soulignées des volutes de fumée d'une cigarette partagée, ou à travers le tortueux processus de gagner la confiance l'un de l'autre, mais avec eux deux en train de se disputer sur le sol de la cuisine, un mug vide par terre, peut-être pas oublié, mais mis de côté. Elle repenserait à la façon dont, même là, même avant qu'elle ne prenne conscience de ce qu'elle faisait, il était devenu pour elle une forme d'échappatoire. Et elle trouverait étrange qu'elle se soit crue capable d'y mettre un terme quand elle le voulait. Comme s'ils n'avaient pas déjà dépassé le point de non-retour.


Comme d'habitude, un grand merci à Tigrou et Janedory pour leur travail. J'espère que vous avez aimé ce chapitre :)

Merci à Ehina, Sandrine, Promesse, Guest et Petite plume de folie pour leurs reviews.