Sous-marin sauvage
Une demi-heure après l'ordre de Law, j'entrai dans la salle d'entraînement derrière un des hommes d'équipage, chargé de m'y conduire -et qui ne m'avait pas sorti deux mots de tout le trajet, à peine s'il m'avait regardé-, mes deux couteaux à la main, une nouvelle tenue piquée à Trafalgar sur moi.
J'avais choisi un tee-shirt blanc simple, large, qui m'allait déjà mieux que les autres, et avais enfilé un pantacourt bien trop grand pour moi, qui faisait donc office de pantalon, de couleur grise. Je me sentais mieux, mon mal de mer avait baissé, sans pour autant disparaître. Je gardais un œil vigilant sur la zone d'ombre de la bête, mais rien n'en émanait depuis ses deux prises de contrôles si proches l'une de l'autre.
Fatiguée peut-être ?
Je me demandais ce qui l'appelait réellement à la surface. Était-ce, comme je pensais avant, quand j'étais trop souvent déconcertée ? Ou quoi ? Le sang ? Peut-être. Law avait voulu savoir ce que je pensais de la Bête en ce moment, s'il y avait une menace probable. Mais vraiment rien ne semblait bouger, et j'avais pu le rassurer. Autant qu'on puisse rassurer quelqu'un qui, semble-t-il, ne craint absolument pas ledit problème.
Mais il n'avait jamais vu la Bête dans toute sa puissance. Je ne comprenais toujours pas comment il avait pu la battre deux fois de suite, et ma seule explication était que seul le fait que le processus ne se soit pas terminé avait permis à Law de l'interrompre aussi aisément.
Je sentais au fond de moi que cette chose était bien plus forte que lui. Une certitude qui m'angoissait au plus haut point. Je conservais toujours les ...stigmates, comme les appelaient Law, de ma dernière transformation. Je me demandais si c'était temporaire, mais mes dents me convenaient tout à fait. Quant au tatouage, je m'en fichais royalement.
Mais cela semblait inquiéter certains, et déplaire à d'autres, comme ce mâle qui me guidait, à éviter mon regard avec son odeur puant le mépris. Une des odeurs que j'avais appris à repérer également, la peur. L'affection aussi, du moins chez les mères et leur petit. Mais ici, seule la peur était facilement reconnaissable. Elle était la même pour tous les êtres vivants sur cette fichue planète.
Je chassai pourtant ces pensées, et parcourus la salle des yeux. Grande, spacieuse, les murs en bois clair et le sol en lino beige, éclairée par des néons au plafond diffusant une vive lumière blanche, la pièce devait bien faire 20 mètres de long sur 20 de large. Parfaite pour se battre pensais-je.
J'inspirai, sentant des relents de sueur et de poussière glisser sur mon museau. Bien. Odeur enregistrée. Cela devrait m'aider à la retrouver plus tard. Sachi m'attendait au milieu en assouplissant ses épaules et ses genoux, sautillant sur place dans sa combinaison avec le Jolly Roger des Heart pirates dessus, et son habituelle casquette enfoncée sur ses cheveux roux.
Law entra alors derrière moi, et alla se poster contre le mur en face de Sachi, bras croisé sur la poitrine. J'attrapais un cordon de cuir fourni par Penguin dans ma poche, et attachai mes longs cheveux sommairement.
- Tu vas combattre avec tes lames cette fois. M'expliqua Sachi une fois que je l'eus rejoint. Il faut qu'on puisse mesurer ton niveau et ton habileté avec tes propres armes. Évite juste de viser les points vitaux, ça m'arrangerait assez. Enfin, si tu arrives à me toucher !
- Ne me sous-estime pas non plus ! Le provoquai-je avec un petit sourire.
- Aha ! On verra bien ! C'est quand tu veux.
Il se mit en position, moitié de profile, une jambe légèrement vers l'avant, souplement pliée, l'autre le genou ouvert vers l'arrière, également pliée.
Je me mis en garde à mon tour, une lame tendue vers lui de ma main droite, l'autre à côté de mon flanc pour l'équilibre, légèrement écartée, souplement accroupie à la manière d'un félin.
Je l'observais avec attention, tachant de trouver une faille. A première vue, sa garde était parfaite. J'insistais cependant, cherchant et recherchant ce qui pourrait me donner une chance de le battre.
Je devinais à sa façon de se tenir qu'il se battait beaucoup avec son corps, et ses jambes en particulier. Fin, élancé, sans une once de graisse ou de muscles superflus, il devait être très léger. Sa musculature fine ne m'en appris pas plus, et je me concentrais davantage sur sa posture, ses bras, son dos.
Il y avait sûrement une faille. Lui-même m'observait avec attention, tachant de repérer un point faible. Je savais que mon côté droit était plus faiblement gardé, car protégé par ma main plus loin du corps, mais je pensais pouvoir compenser avec ma vitesse et ma souplesse.
Je finis par me décider à attaquer flanc droit, de front, cherchant à mesurer sa force. Mais alors que je me jetais sur lui, les mouvements du sous-marin perturbèrent mon élan et je trébuchais en sentant mon estomac tressauter de malaise.
Sachi m'évita aisément et m'envoya bouler d'une pichenette dans le dos.
- Et alors ! Qu'est-ce que tu fabriques !
Roulant sur l'épaule, je me relevais en pestant, et me remis en position. Je m'avançais doucement vers le côté droit. Sachi suivit le mouvement avec aisance. Il était fort, je l'avais sentie dans son bras quand il m'avait envoyé au tapis. Je me fis plus méfiante.
Pas d'attaque frontale avec lui.
Je bondis vers lui, plus déterminée à garder l'équilibre, mais, à nouveau, mon estomac me fit défaut, brouillant ma vue, et Sachi me flanqua une nouvelle fois à terre. Bizarrement, je sentais que ce n'était que le début d'une longue série de chutes.
Je me relevai à nouveau et inspirant profondément, vitupérant silencieusement contre ce sous-marin qui cassait mes sens. Toutes mes attaques suivantes furent soldées par un échec et une rencontre très approfondie avec le lino.
Hé galère !
Les murs dansaient devant moi. Le sous-marin m'empêchait de trouver un bon équilibre et de sauter sur l'adversaire avec aisance. Impossible de m'y habituer ! Dès que l'occasion se présente, je vous jure que je vais couler cette boîte de conserve !
J'avais mal aux yeux à force de suivre le mouvement des murs. Dans ma jungle, les arbres ne jouaient pas à saute-mouton eux au moins !
Cela dura une bonne demi-heure, où chaque fois je me relevais avec une flopée de jurons. Mon mal de mer me vrillait la vue, je n'étais pas précise, mon équilibre était pitoyable. Je sentais la colère monter d'un cran régulièrement, sans pour autant me faire oublier de veiller sur la chose...
Mes yeux me trompaient et je ratais à chaque fois ma cible. Sachi m'envoyait bouler comme s'il avait eu affaire à un chaton turbulent.
- Merde ! Ce n'est pas vrai !
POV Law :
Il la regardait combattre avec attention, remarquant certains détails surprenant dans sa manière de se tenir, mais aussi beaucoup de défauts liés à son mal de mer et à son manque de technique.
Elle n'aurait jamais dû attaquer Sachi ainsi de front, mais aurait dû le forcer à révéler sa force par quelques petites attaques sans pousser le résultat plus loin. En combat réelle, elle serait déjà morte. Il la voyait vaciller au moindre choc sur la coque du sous-marin, perdant son équilibre et son agilité, se faisant renvoyer mordre la poussière à chaque tentative.
Il secoua la tête. Ils n'arriveraient à rien en y allant de cette façon...Sachi en avait apparemment assez lui aussi, il se redressa, abandonnant sa garde, tandis qu'Aylan se relevait une nouvelle fois, rageuse.
POV Aylan :
Découragé, Sachi finit par se tourner vers Law, qui nous regardait toujours. Il me fit signe de le rejoindre, et j'obtempérai, avançant avec raideur, les muscles crispés par la frustration.
- Tourne-toi. Réclama le capitaine une fois que je fus devant lui.
- Pourquoi ? Demandai-je immédiatement avec agressivité, la colère n'aidant pas.
Il me lança un regard irrité.
- Pourquoi à chaque fois tu as besoin d'une raison pour obéir ? Répliqua-il d'une voie cassante. Je vais te permettre de pouvoir combattre tranquillement, c'est bon comme ça ?
Méfiante, je me tournais, dos à lui sans répliquer. S'il avait une solution pour m'aider, valait mieux pas le chercher. Un voile noir s'abattit alors sur mes yeux.
- Hé ! M'écriai-je en attrapant ses mains.
- Ça te permettra de te concentrer uniquement sur ton odorat et ton ouïe. Tu te fies trop à ta vue, qui est dérangée par les mouvements du sol et ton mal de mer, sans faire attention à tes pieds, qui savent comment te diriger sur un terrain en mouvement. Les yeux bandés, tu pourras oublier un peu ce que te dictent tes yeux. M'expliqua Law, serrant bien le nœud, sa colère envolée après que j'eus obéis.
Je secouais la tête, gênée par le bandeau sur mes yeux. Law glissa également sur mes lames des gaines d'entrainement de protection pour éviter un bête accident, comme il me l'expliqua. Puis il posa une main dans mon dos et me poussa vers Sachi, me faisant trébucher.
- N'y va pas à fond niveau vitesse Sachi. Ordonna-t-il. Elle n'arrivera pas à suivre juste avec son ouïe.
POV Sachi :
Sachi ne comprenait pas comment son capitaine voulait qu'elle combatte sans ses yeux. C'était impossible sans voir son adversaire, ou en tout cas très difficile. Mais il ne dit rien, faisant confiance à son supérieur.
Il eut une pensée pour la chose que la jeune femme renfermait, mais ne s'inquiéta plus outre mesure devant le calme de son capitaine. Si la situation dérapait, il ne manquerait pas d'intervenir, et puis, lui-même serait sûrement en mesure de calmer le jeu au cas où. Il avait tout d'abord tiqué devant le danger qu'Aylan représentait, mais avait fini par l'accepter.
Il savait par contre que tout le monde ne partageait pas son point de vue, comme Jew, celui qui l'avait amené ici, qui n'acceptait pas qu'elle puisse être un tel danger pour eux. Elle allait devoir batailler pour être entièrement acceptée. Il chassa ses pensées quand Law la poussa vers lui, se concentrant sur son adversaire.
Tachant de ralentir ses gestes, il se mit en position, attendant qu'elle s'approche.
POV Aylan :
- Aller ! Et cette fois montre nous du spectacle, évite d'être lamentable !
Je me redressai en le maudissant intérieurement, mais ses mots m'avaient piqués au vif. Ah il voulait du spectacle ! Et bien, parfait ! Je sentai déjà mon mal de cœur s'adoucir, mes jambes se pliant un peu mieux de façon à amortir le roulis d'elles même. Je me concentrai alors uniquement sur mes pieds. D'abord, la sensation d'être perdue m'angoissa. Je n'avais jamais eu besoin de me priver de mes yeux. Mais mon ouïe et mon odorat remirent rapidement les choses à leur place.
Bon, Law, derrière moi, son odeur m'avais emplis le museau quand il avait posé le bandeau. Sachi, devant en train d'attendre. Le sol, horizontal. Les murs, verticaux. Le plafond, horizontal aussi.
Je voyais dans mon esprit les vagues odorantes se heurter, me permettant de visualiser la pièce. Un plan se formait dans ma tête, et je ne me repérais pas si mal dans l'espace immobile, constatai-je, déjà plus confiante.
Law avait vraiment des idées tordues, mais ça marchait au moins.
Mon mal de mer restait présent, mais j'avais l'impression de moins ressentir le remous. Les angles retrouvaient leur place habituelle maintenant que ma vue était masquée. Je respirais lentement, puis pris une profonde inspiration, replaçant une nouvelle fois les objets dans mon esprit, retenant leur emplacement.
Bien. Je tournais ma tête de droite à gauche lentement, tachant de mieux repérer Sachi.
Son odeur de bois et de cambouis me frappa soudain, et je me penchai en catastrophe en arrière, courbant le dos pour éviter le coup de pied fouetté visant ma tête. Me redressant rapidement, je tendis les mains à l'aveugle qui se refermèrent sur sa jambe avant qu'il ne puisse la retirer et tirai dessus avec force, pivotant pour l'envoyer valdinguer à son tour sur le sol.
J'entendis ses pieds toucher le lino avec aisance, patinant dans son dérapage, à environ quatre mètres de moi, puis repartir à l'attaque.
Mouvement d'air, déplacement sur ma droite.
Une fois de plus, j'esquivais sa jambe, visant cette fois ma cheville, dans un grand saut, et lançai avec force ma main gauche, accrochant le bas de sa combinaison blanche avec ma lame gainée, sans pour autant toucher la peau.
Il se dégagea, sautant de ses mains sur lesquelles je l'avais entendu prendre appuis, pour revenir sur ses pieds en reculant. Je ne le laissai pas s'éloigner, et uniquement guidée par mon ouïe et mon odorat, j'enchaînais les coups de couteaux pour le forcer à reculer. Je visais le ventre, mais, plus rapide que moi, il esquivait avec agilité, sans tenter une contre-attaque, me laissant mener le jeu.
Au fur et à mesure, nos souffles s'accélérèrent et bientôt la sueur colla mon t-shirt à ma peau. Je sentais mon odorat et mon ouïe augmenter cependant, se faisant plus précises pour combler l'absence de ma vue, et mon esprit lui-même semblait décrypter avec plus de facilité la moindre information que je pouvais percevoir.
Je sentais que ça ne suffirait pas, je ne pouvais certainement pas battre Sachi, les yeux bandés, le ventre vide et un restant de mal de mer qui chamboulait encore mon estomac. Mais pas question de lui faciliter la tâche pour autant. Law ne voulait-il pas du spectacle ?
Sentant le mur derrière l'homme se rapprocher, je ralentissais quelques peu, lui permettant d'anticiper mes mouvements plus facilement sans qu'il s'en doute. Je sentais qu'il était bien plus fort que moi, alors je décidais de suivre ma tête plus que mes muscles.
Prenant l'initiative avant de trop me fatiguer inutilement, je finis par tenter quelques botes apprises pendant mes combats contre les félins de l'île.
Première phase : attirer l'attention.
Je glissai soudain sur le côté avec l'apparente intention de frapper d'estoc sur son flanc gauche. Immédiatement Sachi changea ses appuis et frappa du tranchant de la main mon poignet.
Deuxième phase : Tromper l'adversaire.
Je lâchai volontairement le poignard qui heurta le sol bruyamment. Sachi porta aussitôt sa concentration sur le deuxième poignard dans ma main gauche. Mais ma main droite continua de descendre vers le sol où elle prit appuie.
Troisième phase : foncer dans l'tas .
Avec toute ma vitesse et ma souplesse, je basculais mon poids sur mon bras et mon pied fila percuter le menton de Sachi qui vola vers l'arrière dans une exclamation douloureuse.
- Aha ! Criai-je de satisfaction.
Ce n'était pas une attaque puissante, mais le simple fait d'avoir réussi après tous mes échecs me remplit d'une satisfaction jubilante. Je bondis tout de suite pour arriver à l'endroit de sa chute que le son mat m'avait fourni, et me retrouvai à califourchon sur son ventre, mon poignard se dirigeant sous sa gorge. Je n'eus pas le temps de le menacer et de raffermir ma prise qu'il ruait, contractant les abdos et m'envoyant percuter le mur juste derrière lui.
- KShhhh !
Le feulement de douleur s'échappa de mes lèvres, et je crus entendre le mécanicien avoir une seconde d'hésitation. Bruissement de vêtements sur la droite. Déplacement rapide. Sonnée, j'esquivai maladroitement un coup de poing qui vint heurter le sol à deux centimètres de mon ventre, et lançai mon pied qui fut de nouveau bloqué par son bras gauche.
J'entendis sa main partir à une vitesse impressionnante vers mon poignet droit, et avant d'avoir eu le temps de réagir, il l'agrippait déjà et frappait violemment ma main sur le sol. Décidant de jouer le tout pour le tout, je jetai mon bras armé de ma dernière lame vers l'avant et dus toucher sa gorge car il émit un grognement étranglé alors qu'il retombait violemment sur le sol, moi agrippée à ses vêtements.
Je posai immédiatement ma lame sous sa gorge, mais je sentis ses mains agripper mes poignets, et sa tête percuta mon front, faisant jaillir un éclair blanc de douleur dans mon crâne. Je secouai la tête, tachant de me repérer et de reprendre mes esprits, mais n'y parvint pas avant que Sachi ne me plaque, moi couchée sur le ventre, et mette un bras autours de ma gorge, l'autre me coinçant mon bras gauche dans le dos.
Je retins une grimace de douleur sous la torsion de mon coude, et détendais tous mes muscles en signe de reddition. Il me maintint encore un peu, puis voyant que j'abandonnai, il me relâcha. Essoufflée, je m'assis et retirai le bandeau de mes yeux. Je me trouvais sur le coin gauche de la salle, et je mis quelque secondes avant de recouvrer mon orientation dans la pièce. Mes jambes tremblaient un peu trop à mon goût.
J'étais déjà épuisée. Mon mal de mer m'avait affaibli à un point que je ne m'imaginais pas, et mon estomac se contracta sous le sentiment bien connu de la faim. Sachi se tenait à quelques pas de moi, et Law avançait vers nous, son sourire en coin collé aux lèvres. Je passais une main dans mes cheveux emmêlés.
- Pour quelqu'un qui a les yeux bandés, tu ne t'en sors pas trop mal. Décréta-t-il d'une voix neutre.
- Même plus que pas trop mal ! Renchérit le mécanicien, enthousiaste. Ton ouïe et ton odorat sont impressionnants !
Je ne répondais rien, reprenant mon souffle. J'avais dû mettre toute ma concentration à l'épreuve pour « voir » Sachi sans mes yeux, et lui était à peine en sueur. Mais son pantalon déchiré pendait toujours sur sa cheville, et cette vue me remonta le morale.
Niark niark, lui qui pensait que j'aurais du mal à le toucher !
Je m'étais quand même fais rapidement battre, même si j'avais eu les yeux bandés, et lui n'y allant pas à fond. Mon mal de cœur vint alors se joindre à la partie, et cette fois je ne parvins plus à me retenir...
Je vomis joyeusement sur le plancher, m'attirant les exclamations inquiètes de Sachi et énervées de Trafalgar Law.
- Aylan !
- Merde Aylan !
A suivre...
