Disclaimer : Les personnages de Harry Potter ne m'appartiennent pas, mais l'histoire, si !
Couple : Harry/Draco.
Rating : T.
L'os précédant, Japan, se faisant long, j'ai décidé de le couper en deux de façon à demeurer cohérente par rapport à ce que je voulais écrire au départ. Cet OS en est donc la suite, écrite pour le plaisir ! Je choisirai une personne parmi les reviews de l'OS Japan et Love.
Les phrases en italique sont en japonais.
Une autre chance
Pour le coup, il n'aurait su dire s'il devait en rire ou s'en désespérer. Intérieurement. Le visage neutre, il se dit qu'il valait mieux en rire plutôt qu'en pleurer, mais Rei ne devait certainement pas penser la même chose que lui.
Une trentaine de personnes étaient rassemblées autour de la table installée dans le salon de la demeure familiale du père de Rei, dont il avait hérité à la mort de son propre père. Et dont Rei hériterait probablement, mais vu les souvenirs qu'il avait de cette baraque, rie n'était moins sûrs. Ce dîner avait été organisé à l'occasion des vingt-sept ans de Rei. Ainsi, une bonne partie des oncles, tantes et cousins du pâtissier avait été conviés, ainsi que quelques amis proches. Et ces amis se comptaient à table sur les doigts d'une main : Harry, Yôji et Draco.
Rei détestait ce genre de repas. Encore plus quand c'était à l'occasion de son anniversaire car il ne pouvait pas y couper. Benjamin d'une fratrie de trois enfants, il était celui qui avait le plus mal tourné, sans jamais vraiment bénéficier du soutien de son frère aîné, modeste employé de bureau qui avait préféré fuir ce gamin turbulent plutôt que de le remettre dans le droit chemin. Quant à sa sœur, elle s'était mariée vite et bien avant de fonder une famille, ne pouvant prévoir à l'époque que la carrière de son mari basculerait de façon dramatique.
Au final, grâce à Harry, Rei apprit la pâtisserie française au contact de son patron, ce qui lui aurait ouvert d'autres voies s'il n'avait pas choisi de rester fidèle à celui à qui il devait tout. Depuis, la boutique avait sa petite renommée et il gagnait confortablement sa vie. Bien mieux que ses aînés qui l'envièrent et tentèrent d'en profiter. De même pour ses parents qui depuis deux ans s'étaient finalement remis ensemble.
En vain. Rei était très à cheval sur tout ce qui était argent, tant il en avait manqué plus jeune, et il n'avait quasiment plus aucun contact avec sa famille quand il avait commis ce fameux braquage dans la boulangerie française de Harry. La seule personne qui aurait pu abuser de lui, c'était bien son patron lui-même. Cependant, il ne pouvait empêcher sa famille de se rapprocher de lui, et dans un sens, cela lui faisait du bien parfois de les voir. Mais pas durant ces repas à rallonge où toute la famille était conviée. Et qui parfois venait plus pour rencontrer ce fameux pâtissier français et goûter les mets qu'il emmenait avec lui, que pour voir Rei. Non pas que ce dernier apprécie particulièrement d'être au centre des attentions, mais il savait que tout ça gênait Harry, ce qui l'embarrassait encore plus.
Comme à chaque anniversaire, Harry était convié, et depuis que Yôji était devenu vendeur à plein temps, et accessoirement ami avec Rei, il était également invité. La première fois que Yôji avait été convié, c'était deux ans auparavant. Ses parents s'arrangeaient toujours pour être tous deux présents à son anniversaire depuis que leur benjamin était devenu pâtissier, et cette année-là, ils s'étaient officiellement remis ensemble. Rei avait été embarrassé qu'ils l'invitent également : ils étaient amis et s'appréciaient beaucoup, mais ce genre de dîner le dérangeait vraiment, il n'aimait pas ce que sa famille dégageait. Son collègue, tout sourire, lui avait alors répliqué qu'il devrait être content : avec lui, ça ferait presque invasion de pédés à la maison des Watanabe. Bizarrement, ç'avait redonné le sourire à Rei. Même si personne n'était vraiment au courant de ce qui rendait cette boulangerie si… particulière.
Cette année, son père s'était présenté à la boutique pour les saluer et les convier tous deux à l'anniversaire. À ce moment-là, Draco était derrière la caisse, Yôji ayant un rendez-vous important et ne pouvant guère s'attarder à la fin de son service pour nettoyer la salle, il était donc parti se changer en vitesse dans le vestiaire pour s'en aller aussi sec. Les pâtissiers étant occupés derrière, le blond avait proposé de tenir la boutique le temps qu'ils aient terminé. Et le père de Rei était arrivé, et quand on lui expliqua que le blond était un ami de Harry et qu'il logeait chez ce dernier depuis un mois, il n'avait pas hésité et l'avait invité. Rei regretta amèrement la main affectueuse qu'il avait posée sur l'épaule du blond en arrivant, n'ayant pas aperçu son père tout de suite. Geste très révélateur qui ne passa pas inaperçu.
Un peu perdu, le blond avait accepté l'invitation, ne sachant pas trop dans quoi il s'aventurait ni comment Rei allait le prendre. Depuis le temps qu'il vivait chez Harry, les deux hommes avaient été amenés à se fréquenter, quand le blond partait ou rentrait du boulot, allant quasi systématiquement saluer son logeur et ses employés par la même occasion, lors des repas qu'il leur arrivait de partager et puis les sorties. Les relations entre Rei et Draco avaient été tout d'abord assez courtoises, polies, pour ne pas dire froides. Rei savait beaucoup de choses sur Harry et Draco ne savait pas sur quel pied danser avec le Japonais. Puis, au fil du temps, ce dernier s'était détendu en sa présence et s'était ouvert à lui. Dans le fond, ils étaient tout simplement faits pour s'entendre…
En un mois, Draco s'était plus ou moins fait à sa nouvelle vie. Plus ou moins. Car il avait beau avoir étudié le Japon, c'était quand même quelque chose à vivre… aussi bien du point de vue de la mentalité, de la langue, de la culture et de la nourriture. Faire les courses était toujours une véritable épreuve pour lui, préparer à manger était pire encore et ne parlons même pas de ses difficultés à s'habituer à ces caractères japonais qui devenaient parfois totalement incompréhensibles. Si au début il était très gêné quand Harry, tôt le matin, lui préparait son bentô pour son déjeuner, cela devint rapidement vital pour lui…
C'était assez amusant d'ailleurs, autant pour Harry que pour Rei et Yôji. Les mésaventures et les difficultés d'adaptation de Draco rappelaient au brun de nombreux souvenirs, ayant souvent vécu des choses semblables, bien que lui n'ait jamais enseigné dans un collège japonais. Et quant aux deux employés, ils revivaient avec le blond les mêmes soucis que leur patron avait lui-même vécus. Ce qui donnait lieu à de bonnes séances de rigolades.
Mais en cette soirée d'anniversaire, ils n'étaient pas vraiment d'humeur à plaisanter. L'humeur était en effet beaucoup moins joviale que lors de la petite fête improvisée qu'ils avaient organisée le jour même de l'anniversaire de Rei. Harry avait préparé durant la pause déjeuner l'une des pâtisseries préférées de Rei, le Saint-Honoré, accompagné de petits fours sucrés divers, comme des éclairs, choux à la crème, mini-tartelettes ou encore religieuses. Ceci fut accompagné d'un bon repas à la française comme Harry savait si bien les faire, de champagne et de vin.
Bien que Rei sache parfaitement ce qui l'attendait ce soir-là, car depuis qu'ils se connaissaient, son ami honorait toujours son anniversaire de cette manière-là, il avait encore une fois tiré une sale tronche en voyant le festin qui les attendait. Et quand Draco avait glissé à Harry qu'il faisait une drôle de tête depuis qu'il était entré dans le salon, le brun lui avait répondu avec un sourire qu'il était tout simplement bêtement ému et qu'il faisait la gueule pour le cacher. Et effectivement, c'était bel et bien le cas.
La soirée avait été très agréable, autant pour les Japonais que pour les Français. Pour ces derniers, c'était une façon de renouer avec leur culture culinaire, ce qui n'était pas arrivé depuis que Draco était arrivé au Japon. Il y avait bien la boulangerie et les pâtisseries que Harry fabriquait tous les jours, mais la marchandise, dans un sens, n'avait pas la même valeur que les produits qu'il créait pour ceux qu'il aimait. Ils avaient une tout autre saveur. Quant à Rei et Yôji, qui mangeaient rarement français, ce n'était que du bonheur.
Cette joie de vivre et ces plats préparés spécialement pour Rei n'existaient absolument pas dans la maison familiale de son père. Le repas était fort bon mais dégusté du bout des lèvres par le fêté, qui n'était pourtant pas difficile à nourrir mais ses parents parvenaient toujours à lui servir des plats qu'il appréciait moyennement, voire pas du tout. L'ambiance n'était pas désagréable mais loin d'être joviale, demeurant au final assez solennel. Ce qui dans le fond correspondait tout à fait à Rei, tant il était calme et posé d'habitude, ainsi qu'à ce que ses parents considéraient comme une bonne situation. La présence de Harry mais aussi de Draco jouait beaucoup. Un peu plus tard, le blond ferait remarquer à son logeur que cet anniversaire lui avait paru presque triste. Harry hausserait les épaules en lui répondant que c'était toujours comme ça.
La vérité, c'était que Rei n'aimait pas sa famille et la fuyait autant que possible. Les choses seraient peut-être différentes s'il se montrait un peu plus souriant et heureux d'être là, mais ce n'était pas le cas. De plus, ce n'était pas tant la présence d'oncles, tantes et cousins qu'il n'avait jamais vraiment connus qui le dérangeait le plus, c'était surtout sa famille proche qui tentait sans cesse de l'amadouer, à travers leurs enfants surtout. Ce qui marchait assez moyennement. De plus, il était partagé entre l'embarras qu'induisait cette situation envers ses amis et entre le soulagement de ne pas se retrouver tout seul.
L'arrivée du dessert fut un véritable soulagement, car une fois avalé par la totalité des convives, Rei signala qu'ils n'allaient pas tarder à partir : ils avaient beaucoup de choses à faire le lendemain même si c'était un jour de repos. Dans ces moments-là, Rei avait toujours un air supérieur, comme si ses activités du dimanche étaient d'une importance primordiale, alors qu'il se contentait généralement de balader en ville, se reposer chez lui ou encore sortir avec Harry dans des lieux qu'ils n'avaient pas le temps de fréquenter la semaine, comme le cinéma. Mais c'était plus simple de dire qu'ils travaillaient même le dimanche, cela n'étonnait personne et cela permettait de s'enfuir en toute impunité.
Harry ne fut véritablement soulagé d'avoir enfin quitté ce repas qu'une fois rentré chez lui. C'était lui qui avait conduit sur le trajet du retour, n'ayant bu que très peu d'alcool contrairement à ses comparses, et même quand il se retrouva seul avec Draco, il avait l'impression que la tension qui habitait Rei n'avait pas quitté la voiture. Il fallait dire aussi que sa famille avait tout fait pour le mettre de sale humeur, se plaignant de le voir toujours célibataire et regrettant surtout de ne pas le voir voler de ses propres ailes, lui qui avait tant de talent. Enfin, ça, c'était surtout ses parents et son frère. Pile ce qu'il ne fallait pas dire à Rei…
En vérité, les seules paroles que le brun échangea avec Draco durant le trajet, ce fut à propos de l'humeur massacrante du Japonais dans la voiture. Le blond était assez étonné qu'il ne se soit pas détendu davantage et Harry lui expliqua que c'était toujours assez délicat quand on abordait l'idée de son indépendance. Rei avait un véritable don pour la pâtisserie, et même si ça lui en couterait de le voir partir vers d'autres horizons, son patron l'avait toujours encouragé à suivre des cours plus pointus et une véritable formation, il avait de l'or dans les mains et un bel avenir. Mais visiblement, son employé préférait rester à ses côtés, apprendre à son contact et continuer à évoluer tranquillement.
Ce que Harry ne lui dit pas, c'était qu'un jour, Rei lui avait confié que la seule chose qui le pousserait à partir, c'était que son patron le lui demande. Que ce soit pour ouvrir une seconde boutique, comme il en avait vaguement le projet, ou parce qu'il ne le supporterait plus, Rei ne quitterait pas cette boulangerie-pâtisserie tant que Harry voudrait bien de lui. Mots qui l'avaient quelque peu ému…
Et alors qu'ils arrivaient, Draco lui avait répliqué que de toute façon il était un patron plutôt cool : ils n'avaient pas des horaires faciles mais tout leur dimanche de libre, vu le chiffre d'affaires qu'ils réalisaient la semaine, et en plus, il ne lui refusait jamais ses congés. Ce n'était pas comme si Rei en prenait tous les quatre matins, et ce n'était pas comme s'il n'y allait pas avec des pincettes, mais Harry était assez généreux et lui imposait même des repos en fermant tout simplement boutique. Une attitude très française, comme le lui répétaient sans cesse ses employés.
Une fois la porte de l'appartement refermée, Harry se détendit considérablement et s'en alla s'affaler dans son canapé après avoir allumé mécaniquement la télévision. Le blond lui proposa de faire du thé et revint quelques minutes plus tard s'installer près de lui, la bouilloire sur le feu et la théière préparée.
« Je suis mort. J'aurais jamais cru que ce genre de dîner puisse être aussi fatigant…
- T'as bossé toute la journée aussi.
- J'ai eu cours que ce matin, j'ai moins travaillé cet après-midi que toi.
- Merci encore pour le dépannage, tout à l'heure…
- Y'a pas de quoi. Tu vas faire quoi pour Miki ? C'est pas la première fois qu'elle sèche le boulot…
- Ouais je sais. Lundi, je vais lui parler sérieusement. »
Miki n'avait pas obtenu les résultats escomptés à ses examens et n'avait pas quitté Tokyo pour ses études, ce qui l'avait beaucoup déçue. Elle continua donc à étudier dans la même université sans mettre fin à son contrat, mais visiblement, gérer ses horaires devenait compliqué et plus d'une fois elle avait manqué le travail, ce qui commençait à devenir agaçant. Surtout pour Yôji en fait. Rei avait mis son grain de sel, prenant la jeune fille à part quand Harry eut les yeux tournés, mais celui qui manifesta le plus son agacement, voire sa colère, ce fut Yôji. Lui pourtant si jovial et détendu ne supportait pas l'absentéisme répété de sa collègue de boulot et se montra bien peu laxiste, bien moins en tout cas que Harry qui pouvait comprendre, même si cela commençait à lui peser.
Généralement, quand Miki manquait le travail, Harry et Rei se débrouillaient pour aider le vendeur quand l'afflux de client devenait difficile à gérer, et généralement, les samedis n'étaient pas simples pour Yôji ni même pour les pâtissiers. Draco ne travaillant au lycée que le samedi matin, il avait pu seconder Yôji l'après-midi. Installé dans sa chambre pour préparer ses prochains cours et corriger des copies, Draco était allé chercher Harry quand le téléphone avait sonné pour lui, et voyant l'afflux de clientèle, il avait eu pitié du vendeur et l'avait secondé. Au grand plaisir de certains clients, notamment les habitués.
Mais demander ce genre de service au blond avait tendance à l'embarrasser. Enfin, Harry ne lui demandait jamais rien, lui ayant bien fait comprendre que la porte au rez-de-chaussée qui séparait la partie habitation et la partie boutique était une frontière entre ces deux univers, et qu'il était hors de question que Draco passe d'un monde à l'autre : Harry le logeait mais ne l'employait pas. Or, le blond avait du mal à se limiter à l'appartement lors des grandes affluences et Yôji était loin de rechigner quand il lui proposait ses services. En plus, comme il disait, les beaux garçons aux cheveux blonds, yeux bleus, et au physique d'acteur, ça plaisait bien aux filles. Il n'en fallait pas plus pour motiver Draco à aider à la boutique, surtout à la période de Pâques, dont les chocolats et autres sucreries firent un carton.
Draco savait pourtant que c'était délicat pour Harry. Cela faisait plus d'un mois qu'il vivait au Japon, presque un mois et demi en fait. Arrivé une semaine avant la fin du mois de mars afin de prendre ses fonctions en avril, il enseignait l'anglais dans un lycée japonais pas trop mal fréquenté qui lui plaisait beaucoup. C'était moins pire que ce qu'il avait craint, visiblement, et pas si loin que ça en transport de chez Harry, ce qui l'arrangeait bien.
Car il n'avait jamais quitté l'appartement de son ancien camarade de classe.
Pourtant, il en avait eu le temps et l'occasion. Mike avait repris rapidement contact avec lui : il avait réussi à obtenir un nouvel appartement, assez grand pour eux, voire même pour loger ses amis qui viendraient l'été suivant, mais Draco lui en voulait terriblement et hésitait à s'engager à nouveau avec un type aussi instable. Quand il en avait parlé avec son logeur, ce dernier lui avait répliqué vertement que s'il comptait le quitter pour s'installer avec un type qui l'avait mis dans la merde dès le premier jour de son arrivée, ce n'était plus la peine qu'il remette les pieds chez lui. Bien mieux installé chez le brun et plus proche de son lieu de travail, le blond n'était pas parti, même si cette situation de parasite le dérangeait vraiment.
En parallèle, il avait cherché un logement qui correspondrait à ses moyens. Il n'avait pas encore obtenu de salaire mais ses fonds lui garantiraient le minimum syndical. Du moins, il l'espérait. Et puis, un soir, Harry avait fini par lui dire d'arrêter de se prendre la tête avec ça : qu'il se laisse le temps de travailler, de s'intégrer et de toucher ses premiers salaires afin de trouver un logement convenable et l'aménager à son goût. Étant donné que la collocation se déroulait plutôt bien, le brun lui laissait deux mois avant de chercher un logement, soit pour début juin, de façon à ce qu'il puisse s'en aller durant les beaux jours. Cet arrangement avait soulagé le blond, mais ce dernier se sentait redevable et ne cessait de l'aider, que ce soit à la boutique ou dans l'appartement.
Et c'était ça qui rendait leur collocation aussi simple. Draco n'était pas toujours très doué dans ce qu'il faisait, notamment la cuisine, mais c'était un acharné du ménage : l'appartement n'avait jamais été aussi propre que depuis que le blond y vivait, à son plus grand plaisir. Il était également très soigneux, ne laissait jamais vraiment traîner ses affaires hors de sa chambre et payait régulièrement les courses.
Niveau caractère, il était beaucoup plus sympathique et bavard que Harry ne l'aurait cru, et en réalité, il n'avait guère changé depuis le collège, d'après ce qu'il pouvait en juger, ne l'ayant pas beaucoup fréquenté au final. N'ayant que lui à qui se confier, mis à part Blaise mais il y avait beaucoup de choses qu'il ne pourrait pas comprendre, Draco lui parlait beaucoup de sa vie de tous les jours, dans ses bons et mauvais côtés, et plutôt que de se fermer et de se contenter de l'écouter, comme il avait très souvent tendance à le faire, Harry lui répondait et se dévoilait tout autant, trouvant un certain écho dans le vécu du blond.
Et ils étaient devenus très complices.
Dans un sens, ils s'étaient redécouverts, ou découverts tout court, tant ils avaient changé depuis le collège. Il y avait des regrets qui ne pourraient peut-être jamais être effacés, car ils auraient réellement pu s'entendre si les choses s'étaient passées différemment, et peut-être qu'ils auraient pu devenir amis. Comme c'était le cas à présent. Peut-être qu'ils auraient pu vivre ces moments de complicités, ces virées à deux dans la capitale…
Peut-être.
Sans aucun doute…
« Tu devrais, ça commence à bien faire quand même. On va toujours au ciné, demain ?
- Oui, si tu veux. Le matin ou l'après-midi ?
- Plutôt l'aprèm', j'ai pas mal de boulot. Oui, je sais Harry, il ne faudra pas rentrer trop tard pour que tu puisses appeler tes parents… »
Harry eut un sourire un peu gêné. C'était le petit rituel du dimanche, et Draco avait beau se moquer, il faisait la même chose de son côté avec Blaise, s'isolant en général une heure en même temps que le brun pour appeler son meilleur ami via Skype. C'était toujours mieux que de rester tout seul devant la télévision, surtout qu'avec le décalage horaire, ce n'était pas toujours simple de trouver un moment pour converser.
Une routine s'était installée entre eux et leurs proches s'étaient faits à l'idée qu'ils puissent vivre ensemble et plutôt bien s'entendre. James n'avait pas totalement approuvé la démarche de son fils, qui en voulait encore beaucoup à Draco, et même si Lily, Jane et Léo ne disaient rien, ils n'en pensaient pas moins. Depuis un mois, ils s'étaient tout de même plus ou moins fait à l'idée, espérant que le blond quitterait le plus vite possible cette maison, mais c'était sans compter la gentillesse naturelle du brun. Il essayait de leur expliquer que Draco n'était pas si mauvais que ça et que tout allait bien entre eux, mais ce n'était pas facile à comprendre, ni pour sa famille ni pour leurs amis. Et encore moins pour Ron.
Avec lui, il avait fallu une discussion en temps réel et elle fut houleuse. Au point qu'ils cessèrent un temps de se parler, Ron lui en voulant terriblement de retourner ainsi sa veste et l'accusant d'avoir toujours des sentiments pour le blond, alors que ce dernier n'en avait sans doute rien à faire de lui. Quant à Harry, il se contenta de l'ignorer sur le net jusqu'à ce qu'il revienne à de meilleurs sentiments. Ce qui mit longtemps, d'ailleurs, au point que Harry crut avoir perdu son amitié. Mais il se dit que ce ne serait pas la première fois que Ron lui ferait ainsi la gueule, donc autant laisser le temps faire son œuvre. Depuis, les choses s'étaient un peu arrangées. Un peu.
« Ils viennent fin juillet, c'est ça ?
- Ouais. J'ai hâte qu'ils arrivent. Tiens, j'y pense, ça s'est arrangé au fait pour tes amis ? Depuis que Pansy…
- Oh oui, ils se sont fait une raison… »
Il était prévu que certains amis de Draco, à savoir Blaise, Pansy, Greg, Vincent et Théodore, viennent au Japon durant trois semaines au mois d'août, donc durant les congés d'été du blond. Pour éviter des frais d'hôtel, ils auraient dû loger dans l'appartement que Mike, un ami que Draco avait connu à la fac, que ce dernier aurait dû partager avec eux. Vu le nombre de personnes, ils risquaient d'être serrés comme des sardines, mais cela ne semblait pas vraiment poser de soucis ni à Mike ni aux amis français de Draco. À part Pansy et Théodore, en fait, parce qu'elle serait entourée de garçons et deviendrait dingue à faire Conchita dans ce trois-pièces tout petit, et le second… parce qu'il était chiant, tout simplement.
Tous ces beaux projets avaient été remis en cause quand le blond, lâché par Mike, emménagea chez Harry qui eut la gentillesse de l'héberger le temps qu'il trouve autre chose. Or, Draco refusait d'accueillir ses amis dans son prochain logement, qui serait encore plus petit que celui de Mike, vu qu'il vivrait seul et que les loyers étaient relativement élevés. Vivre à six pendant trois semaines dans un studio ou deux pièces dans le meilleur des cas, c'était hors de question. Ils avaient tout de même espéré que la situation se débloque et que Draco trouve quelque chose, mais quand il leur expliqua finalement que Harry lui donnait un peu de répit et qu'il resterait sur ses positions, Pansy s'énerva et décida avec culot d'envoyer un message à son logeur.
La chose à ne pas faire.
Elle avait tenté d'amadouer Draco, de l'encourager à continuer à squatter chez Harry, quitte à lui payer un loyer, et à le convaincre de les loger. Un soir, le blond en avait vaguement parlé avec le pâtissier et Harry monta aussitôt sur ses grands chevaux, n'ayant sur le coup pas compris que Draco ne tâtait pas le terrain mais avait juste besoin d'évacuer son agacement : il en avait assez que Pansy lui prenne la tête avec cette histoire de logement, jamais il ne demanderait à Harry d'héberger une demi-douzaine de ses proches, surtout pour autant de temps. Quand le brun se calma, comprenant enfin que le professeur n'était pas en train de tourner autour du pot, il lui répliqua que de toute façon, ses parents seraient chez lui pile à cette période.
Ce que Draco n'avait pas précisé à Pansy, se contentant d'un « non » ferme et sans réplique.
Or, Pansy envoya un message à Harry en tentant de l'amadouer et fut reçue de façon fort courtoise. Quand Draco lut cette fameuse réponse, suite à un petit piratage de la boite mail de Pansy par son meilleur ami, ainsi que l'échange qui s'en suivit, il fut stupéfait par la capacité du jeune homme à choisir pile les bons mots pour que ça fasse bien mal. En somme, Pansy fut éminemment vexée par la réponse dure et limite agressive de Harry.
« Ils ont loué un appartement, ça revenait moins cher. En plus ils ne viennent plus à cinq, heureusement que je peux pas les héberger…
- Comme ça ? Qui s'est rajouté ?
- Blaise et Théodore viennent accompagnés.
- Sept… et ils pensaient vraiment s'installer chez moi ? Déjà qu'à cinq ici on se marche dessus ! Ne rigole pas, surtout que si ça se trouve, tu seras encore là d'ici là.
- Je ne pense pas. Je ne pense pas que tes parents apprécieront de me savoir ici. Et puis, où je dormirai ? J'aurai trouvé un appart' d'ici là.
- Tu dormirais dans ma chambre. Et vu comme t'es motivé pour partir…
- Tu m'as dit que j'avais le temps !
- Tu aimes qu'on prenne soin de toi et tu détestes être seul. Je vais finir par te louer la chambre si ça continue !
- Tu ferais ça ? »
Il y eut un silence. Harry tourna lentement la tête vers lui, étonné. Draco, lui, le regardait avec ses incroyables yeux bleus, dans lesquels il lisait une certaine attente.
« T'aimerais ?
- Franchement, ouais. »
Honnêtement, Harry était étonné. Il appréciait la présence de Draco chez lui, il se sentait moins seul, se sentait très proche de lui et, dans le fond, ça lui faisait vraiment du bien d'avoir quelqu'un chez lui, bien que chacun vaque à ses occupations et gère sa vie comme ils l'entendaient. Mais jamais il n'aurait cru que le blond aurait vraiment souhaité habiter aussi, pour la bonne et simple raison qu'il avait vraiment cherché à s'en aller et il connaissait à présent assez son logeur pour savoir qu'il aimait la solitude. Sinon, il aurait essayé depuis longtemps à créer une relation durable et il aurait emménagé avec Shinji, comme ce dernier le lui avait proposé. Au lieu de quoi il s'était contenté de rester chez lui plutôt que de lui laisser une chance…
« Ah bon.
- Ouais. Enfin, je peux comprendre que ça ne t'intéresse pas. Mais franchement, j'aime bien cet appart'. Je me sens en sécurité, en fait. Et comme tu dis, je n'aime pas la solitude.
- Honnêtement, je ne sais pas, Draco…
- Mon contrat ne dure qu'un an. Mais ça reste long. Enfin, ça sert à rien de te le cacher.
- Je vais y réfléchir. Je crois que la bouilloire t'appelle. »
Le blond se leva avec un sourire. Mécaniquement, Harry le regarda sortir du salon, son regard errant sur son dos. Et son arrière-train.
Le souci n'était pas tant le côté solitaire de Harry, son besoin de liberté et son incapacité à faire suffisamment confiance à un homme pour concevoir de quitter sa maison plus d'un week-end.
En soi, Draco ne le dérangeait pas.
Mais parfois…
Il le poussait sans le vouloir sur une pente glissante…
OoO
Sur cette terre, il y avait ces hommes qui semblaient avoir été taillés à la naissance pour porter chemises et pantalons droits… Plus jeune, jamais Harry n'aurait pensé que Draco deviendrait enseignant un jour, et même quand il l'avait revu l'hiver dernier, il avait été plus que surpris en apprenant le parcours du blond. Dans un sens, il ne s'était jamais particulièrement intéressé à ce qu'il était devenu depuis le collège, ne voulant pas entendre parler de lui d'abord et puis ses amis n'avaient jamais essayé de le tenir informé à son propos. Il savait que le père de Draco était anglais et qu'il s'était exilé à cause de son travail, ainsi que le blond aurait voulu travailler dans le monde de l'édition. Il était connu à l'école pour sa jolie plume. Mais les carrières envisagées au collège et celles entreprises après le lycée ne se ressemblaient pas souvent.
Pour lui, Draco n'avait jamais eu la tronche ni le caractère d'un enseignant. Fils à papa et arrogant, il était plutôt celui qui prenait les enseignants de haut au collège, et en vieillissant, il faisait plus top model qu'autre chose, avec ses fringues de marque et son style si recherché. Mais c'était vrai qu'à le voir ainsi, avec son pantalon noir et cintré, cette chemise blanche et cette cravate, les cheveux ramenés en arrière ou encadrant son visage, il faisait très proche. Il ne manquerait plus que les lunettes…
« Bon Dieu, je suis vanné…
- Tu rentes tard dis donc, j'ai failli dîner sans toi.
- T'aurais dû ! Putains de réunions à la con…
- Arrête de jurer et assis-toi ! »
Le blond s'installa devant la table basse, la cravate desserrée et le visage fatigué. Harry apporta sur un plateau leur repas, et quand le blond lui demanda s'il voulait de l'aide, l'autre secoua la tête, ramenant tout le nécessaire en quelques allers-retours. C'était bien rare que Draco rentre si tard en semaine, même quand il avait des réunions après les cours. Il lui arrivait de sortir avec ses collègues, mais dans ces cas-là il le prévenait toujours à l'avance. Quand il restait au lycée, il ne savait pas toujours à quelle heure cela se terminerait…
« Heureusement que Masato était là, je serais devenu dingue sinon. En même temps, j'aurais pas été là, il aurait piqué une crise, lui aussi…
- Pourquoi ?
- Fujihara nous a cassé les pieds. Qu'est-ce qu'il peut être con ce type, c'est dingue !
- Draco…
- Quoi ? C'est un abruti de première !
- Il serait peut-être moins con si…
- Il est né con, que je sois là ou pas, il sera toujours un con ! »
Harry leva les yeux au ciel et continua son repas. De toute manière, à quoi bon discuter ? Draco connaissait ses collègues, même si cela ne faisait même pas deux mois qu'il avait rejoint l'équipe pédagogique de ce lycée, et quand il avait une idée en tête, inutile d'essayer de la lui retirer.
Surtout si ça concernait Masato Ikeda.
Professeur de mathématiques d'un an son aîné, il était très rapidement devenu très proche de Draco, en dépit d'un certain nombre de décalages entre les deux hommes, notamment d'un point de vue culturel. Ce fut un véritable coup de cœur entre les deux hommes, au point qu'ils s'appelaient mutuellement par leurs prénoms dans l'intimité, ce qui n'était pas des plus communs.
Harry se rappelait combien il avait lutté pour que ses employés l'appellent par son prénom. Certes, il était leur patron, une telle familiarité était anormale, impensable, mais le brun avait décidé d'être excentrique, détestant son nom de famille dans la bouche des Japonais et préférant que ses collègues de boulot l'appellent par son prénom.
Un jour, Draco avait invité son collègue de travail à dîner chez eux, avec l'accord préalable de Harry qui ne s'y était absolument pas opposé. Cela faisait alors un mois que le blond avait commencé son travail et à force d'entendre parler de ce Masato Ikeda, il s'était dit qu'il serait peut-être temps de le rencontrer. Bon Dieu ce qu'il avait pu rire en voyant la tronche hallucinée de Draco quand Masato s'était mis à lui parler avec l'appelant par son nom devant Harry, ce qui s'était poursuivi par une dispute entre les deux, le premier refusant qu'il l'appelle Marufoyu chez lui, l'autre ne pouvant se permettre une telle familiarité devant un inconnu, et surtout, devant un grand pâtissier français.
Harry rit de plus belle en entendant ces mots, n'en pouvant plus. Les Japonais étaient vraiment délicieux… À court d'idées, Draco avait fini par lui dire qu'Harry n'en avait strictement rien à faire de ces jeux de politesse et qu'il avait l'air ridicule, à les appeler tous les deux par leurs noms de famille. Un peu perplexe, il avait fallu que Rei, qui venait de finir de nettoyer l'atelier, monte à l'étage dire à son patron qu'il s'en aille pour que Masato entende raison.
Franchement, appelez-les par leurs prénoms, ils ne vous casseront plus les pieds, lui avait-il dit d'un air exaspéré. Ils sont bizarres ces Français.
Cette pratique un peu secrète et intime entre Masato et Draco s'était alors poursuivie devant Harry, le courant étant de plus très bien passé entre les deux hommes. Et encore heureux car Draco lui parlait de son collègue quasiment tous les jours, surtout depuis qu'il avait découvert qu'il était homosexuel. Un jour, Masato perdit la pochette où il rangeait ses titres de transport et Draco tomba dessus par hasard : en l'ouvrant pour savoir à qui elle appartenait, il découvrit derrière des tickets usagés une photo d'identité de Fujihara, un professeur d'histoire du lycée où il travaillait.
Perplexe, le blond se demanda si cela avait un rapport avec les tensions assez importantes entre les deux hommes, Fujihara ne cessant de rabaisser et malmener son collègue qui gardait constamment le silence, et depuis que Draco s'était rapproché de Masato, ces attaques étaient tout autant dirigées vers lui. En lui rendant la carte, le blond essaya de lui tirer les vers du nez, et voyant qu'il avait plus ou moins des doutes sur sa sexualité, Masato lui avoua la vérité du bout des lèvres : il y avait eu quelque chose entre eux et c'était à présent terminé.
Récemment, Masato avait prononcé le mot d'Omiai. Ce qui expliquait beaucoup de choses sur la fin de cette trop courte mais intense relation, qui avait laissé des traces autant chez l'un que chez l'autre.
Et autant Harry parvenait à comprendre et accepter la situation, autant il était inconcevable pour Draco que cet enfoiré n'assume pas ses responsabilités et que Masato ne lutte pas davantage pour le garder.
Et alors que Draco lui parlait de son ami, de Fujihara, de cette réunion et de ses gamins, Harry se demanda s'il arriverait vraiment à s'intégrer un jour. S'il arriverait à accepter cette culture, sans toujours approuver, mais véritablement en comprendre les traditions et les enjeux.
Sans doute que non.
Il était trop européen pour ça.
OoO
Ils avaient eu leur première engueulade ce matin-là. Tout ça parce que Draco avait fait la java avec ses collègues la veille, qu'il était rentré à moitié bourré, faisant un bruit d'enfer et rendant le contenu de son estomac dans les toilettes sans tirer la chasse après coup. Le début de semaine avait été difficile pour Harry, et quand il se leva le jeudi matin, le pâtissier découvrit les vêtements que l'autre avait essaimés partout, ses chaussures dans le couloir et les chiottes crades.
C'était la première fois que ça arrivait, et Dieu savait à quel point Draco tenait bien l'alcool. Cependant, ce matin-là, furieux, Harry l'avait tiré du lit pour qu'il nettoie les toilettes et range ses affaires, et alors que Draco, après s'être excusé pour l'état des sanitaires, commençait à hausser le ton, n'appréciant absolument pas celui que le brun employait, ce dernier lui cracha en pleine figure tout ce qui n'allait pas dans cet appartement depuis qu'il était là. Hors de lui, Harry était allé se laver pour tenter de se calmer, en vain, puis il était descendu commencer le travail avec un peu d'avance.
Ni Rei ni Yôji n'étaient au courant de leur dispute, même si ce dernier sentit rapidement qu'il y avait de l'eau dans le gaz entre ces deux-là. Et de toute manière, ni l'un ni l'autre n'avait le courage d'allumer la soirée prévue par le vendeur et son nouveau petit ami, tous deux souhaitant que leurs amis respectifs se rencontrent. La soirée avait donc débuté par un dîner puis par une tournée des bars.
Draco avait bu comme un trou.
Et Harry n'avait pas fait mieux.
Peut-être pour oublier cette engueulade du matin, cette tension entre eux quand ils s'étaient croisés dans l'après-midi et lors de leur départ à cette soirée, qui s'était fait dans le silence.
Dans ce genre d'ambiance qui promettait d'autres confits, et au final une séparation inéluctable.
Alors quant à savoir le pourquoi du comment ils se retrouvaient là, hors d'haleine, le corps en feu et leurs bouches collées l'une contre l'autre…
C'était vraiment une autre histoire.
Une histoire de verres de trop, de non-dits et de tensions, de regards échangés sans aucune valeur, de Draco qui avait trébuché sur un Harry énervé et plein de reproches, et qui avait essayé de le faire taire…
Une histoire qui serait difficile à démêler, le matin venu…
Et plein de conséquences inattendues…
OoO
Le réveil sonna. Enfin, il en entendit vaguement le bruit, un peu trop loin de lui. En général, il était placé non loin de sa tête, et non pas à l'autre bout de la chambre. Ce petit bruit atténué par l'épaisseur des murs ne parvint pas à le tirer de cet état comateux, entre deux eaux. Ce fut plutôt son téléphone dans la poche de son jean qui, quelques minutes plus tard, vint lui sonner les cloches, remplissant pleinement sa fonction de réveil de secours.
Quand Harry se réveilla vraiment et se jeta sur son jean non loin de lui pour en couper la sonnerie, il réalisa plusieurs choses. D'une part, il était allongé dans un futon, qui n'était résolument pas son lit. De plus, il était nu comme un ver, ses hanches et surtout son arrière-train lui faisaient un mal de chien, et enfin, il était loin d'être seul dans la pièce. En fait, ce fut seulement quand il vit le dos nu et blanc de Draco, allongé sur le côté, qu'il reprit pleinement possession de ses moyens, se ruant hors de la chambre, attrapant ses vêtements au passage, avant de s'enfermer dans la salle de bain.
Et le constat fut alarmant.
Il avait quelques bleus sur les hanches et les côtes, un énorme suçon au creux du cou, et son corps avait du mal à se mouvoir correctement. Surtout au niveau des hanches et du bassin. Quant à sa tronche, n'en parlons même pas : il essuyait une sale gueule de bois. Il faisait peur à voir, surtout comme ça, à poil devant son miroir en pied, les cheveux dans tous les sens et les lunettes de travers.
Se laver fut une véritable épreuve, aussi bien physique que mentale. Car alors que ses idées s'éclaircissaient, il se remémorait toute la soirée de la veille, ou plutôt ce qu'il en restait dans son esprit transformé en passoire. Il se rappelait vaguement être rentré avec Draco, aussi ivre que lui, bien qu'il soit nettement moins bruyant. Puis, il s'était engueulé à nouveau, Harry lui avait fait des reproches, sur tout ce qu'il avait sur le cœur depuis ce matin-là et même les jours précédents. Et puis le blond, en retirant ses chaussures, avait trébuché avant de tomber sur lui, l'écrasant contre le mur, et que Harry voulût l'enguirlander encore davantage, il y eut sa bouche sur la sienne.
Quelque chose en lui se déconnecta. Chez Draco aussi sans doute.
Pour le reste, il y avait des souvenirs de baisers intenses et maladroits, de leurs corps qui se frottaient, de la brutalité de Draco quand il lui avait retiré ses vêtements avant de le pousser sur le futon, de ses mains baladeuses qui s'étaient faites plus tendres quand il l'avait préparé, sa bouche occupant la sienne. Puis, la pénétration, douloureuse. Ça faisait plusieurs mois déjà que Harry ne l'avait pas fait, et autant être honnête, Draco était bien mieux monté que Shinji de ce point de vue là. Il y avait eu une capote entre eux, Harry s'en rappelait. Draco avait eu comme un éclair de lucidité, il avait fouillé dans sa veste et en avait sorti un condom. Sur le coup, son partenaire ne s'était pas posé de question.
Mais à présent qu'il était dans sa douche, se massant les reins et maudissant la Terre entière, il se demanda sérieusement pourquoi diable Draco avait une capote dans sa veste. Une seule. Même pas une boite qu'il aurait achetée au préalable. Une capote, qui trainait dans sa veste.
Harry était partagé entre la colère et l'envie de fondre en larmes.
Il se haïssait.
Il savait pourtant que ça ne lui réussissait pas de boire, et avec Draco non loin de lui, c'était pire encore. Il ne lui avait même pas résisté, la veille, alors qu'il aurait pu le repousser, au moins un peu, histoire d'avoir bonne conscience. Mais non. Non, il s'était vautré dans la bestialité de ses baisers et la maladresse de ses gestes. Ça n'avait même pas été vraiment bon, et même bourré, Harry savait que coucher avec un homme un soir de beuverie, ce n'était pas franchement une bonne idée… Surtout avec Draco.
Draco…
Et dire qu'il ne cessait de lui faire des reproches ces derniers temps parce qu'il supportait de moins en moins de le voire s'éloigner de lui, sortant avec ses collègues de boulot, recevant des lettres d'amour et s'évadant toujours plus au fil des jours dans la ville… Draco s'éloignait de lui de plus en plus, il avait enfin trouvé un logement qui se libèrerait au début du mois suivant, et c'était à peine supportable.
Les choses avaient commencé un peu à changer durant le mois de mai, mais Harry avait depuis longtemps fermé son cœur, refoulant tous les sentiments qu'il avait éprouvés jadis pour ce garçon, et ce n'était pas en le revoyant que le verrou allait se débloquer. Les années étaient passées, ils avaient tous les deux changé et jamais Harry ne pourrait vivre de relation solide avec le blond. Il avait trop souffert auparavant et il manquait cruellement de confiance en lui et en Draco. Malgré les insinuations de certains de ses proches, et notamment de Rei, tout était fermé en lui. Tout. Draco n'était plus que de l'histoire ancienne, rien de plus. Même s'il était tout à fait son genre d'homme, ce qui était indéniable, même pour lui, même s'il était plus gentil qu'il ne l'aurait cru…
Et puis, il y avait cette nuit. Cette nuit dans ses bras. Une nuit pourrie, certes, mais une nuit quand même. Avec sa bouche de sauvage contre la sienne, ses mains sur lui et son…
Harry vira au rouge dans la cabine de douche. Il en sortit précipitamment pour se sécher et quitter la salle de bain en peignoir pour aller s'habiller. Puis, sans même boire un café ou avaler quoi que ce soit, il descendit pour commencer le travail, le temps que Rei arrive. Ce dernier ne tarda pas à montrer le bout de son nez, son visage lisse accusant une sévère gueule de bois comme il n'en avait pas eue depuis longtemps, et quand Harry se moqua gentiment de lui, son employé lui répliqua qu'ils avaient vraiment merdé : ils auraient vraiment dû faire ça un autre jour que la veille de la présentation de Kyôsuke aux parents de Yôji, rencontre à laquelle ils étaient tous conviés, même Draco.
« Ça c'est pas faux. En même temps, c'était pas vraiment prévu à la base. C'était un moyen comme un autre de se détendre…
- De se détendre ? J'espère que lui et Yôji n'auront plus une tête de déterré d'ici ce soir !
- Arrête, ils s'en seront remis ! Ils seront surtout complètent morts ce soir !
- Harry, je rêve ou t'as du mal à marcher ? »
Le far monstrueux qu'il piqua résuma toute la situation. Il crut mourir de honte envoyant le visage stupéfait de Rei, ses yeux bridés écarquillés et ses traits tout de suite plus éveillés. Le brun voulut tout lui expliquer, peut-être même mentir, enjoliver un peu, mais il en fut incapable. Les mots demeurèrent coincés dans sa gorge. Et Rei, lui, ne semblait pas trop savoir comment réagir.
« Hm… Comment dire… Je suppose que tu ne veux pas en parler ?
- Je préfère pas…
- Juste… Tu m'as caché quelque chose ou…
- Non non.
- Okay… Bon, on s'y met ? »
Rei était vraiment un ami en or. On n'en faisait plus, des comme lui.
Soulagé de ce changement de sujet, Harry continua ses préparations, rapidement secondé par Rei. Il ne reparla pas de Draco de la matinée, même quand ils l'entendirent quitter la maison, claquant la porte derrière lui, et même quand Yôji remarqua la démarche de Harry et qu'il la lui fit remarquer, le regard entendu. Sans doute son vendeur comprit-il qu'il valait mieux pas en parler, vu sa tête.
Le genre de tête qu'on fait quand on est perdu et un peu déçu.
Il avait espéré que Draco le saluerait, au moins. L'amour, même mal fait, ça se pratiquait à deux. Tous deux étaient responsables de ce qui s'était passé la veille, et même si Harry ne savait pas exactement ce qu'il aurait fait face à lui, il aurait préféré le voir plutôt que d'entendre la porte du haut puis du bas claquer, sans qu'il ne passe par l'atelier pour les saluer, comme il le faisait tous les matins. C'était un peu comme s'il fuyait.
Sans doute regrettait-il ses actes, et peut-être ne voulait-il plus le voir. Ou alors peut-être qu'il ne savait comment Harry réagirait.
Ou peut-être…
Que c'était parce que c'était lui.
Parce que Harry avait été son premier béguin, la cause des coups de ses parents, parce qu'il avait tenté de se donner la mort, victime des humiliations et des tortures psychologiques de ses camarades, tout ça à cause de ses sentiments pour lui…
Parce qu'il était une personne à part, au final.
Et c'était une erreur.
OoO
Dire que Harry fut d'une humeur exécrable était un bien grand mot pour qualifier son état, mais le moins qu'on puisse dire, c'était que son sourire et sa bonne humeur habituelle manquèrent beaucoup à son équipe. D'autant plus qu'elle s'était réduite avec la démission de Miki, quelque temps auparavant. Elle n'avait toujours pas été remplacée, Harry cherchant un étudiant à mi-temps, et pour le moment, aucune personne n'avait vraiment retenu son attention. Ou quand c'était le cas, c'était soit Rei ou Yôji qui mettaient un frein à son embauche.
Ils se retrouvaient donc à trois, avec un patron morose qui peinait parfois à se déplacer, plein d'interrogations en tête, et des inquiétudes, aussi.
Harry ne décrocha quasiment pas un mot de la journée, perturbé qu'il était par les évènements de la nuit passée et la fuite de Draco qui était parti bossé sans le saluer avant, ce qui était une réaction aussi compréhensible que blessante. Dans le fond, après des heures de ruminements, Harry aurait espéré autre chose. Pas forcément quelque chose de poussé, de tendre… mais quelque chose. Même un rejet aurait été mieux que cette situation d'entre-deux. Au moins, il aurait été fixé.
Au moins, son cœur aurait cessé de s'emballer avant de se serrer dans sa poitrine, à chaque fois qu'il se disait qu'il l'avait embrassé, la veille, et qu'il était parti comme un voleur le matin même. Il l'aurait presque détesté pour cette lâcheté, si lui-même n'était pas resté caché dans sa cuisine plutôt qu'aller à sa rencontre en entendant la porte de son appartement claquer, avant que ce soit celle en bas des escaliers donnant sur la rue.
C'était un peu comme si tout ce qu'il avait enfermé en lui toutes ces années, cette peur de le revoir, de le redécouvrir, de l'apprécier était en train de lui bouffer le cœur. Tout ce qu'il avait refoulé et ignoré si longtemps était en train de ressurgir, parce que soudain, Draco lui avait paru à sa portée.
Soudain, son être avait su que quelque chose était possible.
Alors il lui rappelait quel délice cela avait été de l'observer de loin et l'aimer en secret.
Cette soirée avait été une catastrophe, avait-il fini par se dire en fin d'après-midi. En vérité, c'était comme si rien ne s'était jamais passé. C'était le message que Draco lui faisait passer à travers son silence : tout ceci n'était qu'une erreur.
Alors qu'il cesse de se comporter comme l'adolescent qu'il avait été, qu'il refoule à nouveau tous ces sentiments qui lui avaient permis de vivre et de faire de Draco son ami, qu'il se fasse à l'idée que rien n'avait jamais été possible entre eux et que ce ne serait jamais le cas.
Que les sentiments que le blond avait eus pour lui à une époque avaient cessé d'exister le jour où ces marques qu'il lui avait montrées, un soir, avaient commencé à apparaître sur son dos…
Les mains enfarinées, Harry enfourna quelques plaques de baguettes de pain en se disant que sa soirée serait bien triste. Jamais il ne parviendrait à se montrer vraiment de bonne humeur, même si Yôji avait besoin de soutien. C'était la première fois qu'il présentait Kyôsuke à ses parents, bien que cela fasse un mois déjà qu'ils sortent ensemble. Harry ferait bonne figure mais il n'était pas d'humeur à s'amuser, loin de là…
Son téléphone vibra dans sa poche. Le brun jura dans sa barbe : depuis le matin, il espérait que ce soit son colocataire mais c'était toujours une connaissance ou un client. Il alla tout de même se rincer les mains avant de sortir son téléphone de sa poche et son cœur rata un battement avant de s'emballer dans sa poitrine quand il lut le nom de Draco en katakanas.
« Je prends une pause, Rei !
- Ok ! »
Harry s'échappa de l'atelier et s'assit sur les escaliers menant à son appartement, sans même prendre la peine de les monter pour s'installer plus confortablement chez lui. Il ouvrit nerveusement le SMS qu'il venait de recevoir, s'attendant au pire. Genre une phrase minuscule lui indiquant qu'il dînerait avec des collègues, qu'il rentrerait tard, qu'il avait besoin de réfléchir…
Mais un message plus long l'attendait.
« Salut Harry. Tu me connais assez pour savoir que je suis quelqu'un de lâche et peu honnête, alors je t'envoie ce message pour tâter le terrain. Je te l'avoue, mon seul regret est d'avoir été ivre hier soir. Tu méritais bien mieux que la brutalité d'un type bourré qui tenait à peine debout. Si je t'envoie ce message, c'est pour savoir comment tu vas. Si tu as des regrets, mis à part le fait que ça a été pourri et que tu valais mieux que ça. J'aimerais savoir ce que tu ressens, si je peux rentrer avec un bouquet de fleurs à la main et t'inviter à dîner, ou si je dois filer au plus vite dans ma chambre pour faire mes valises et me barrer. J'espère avoir rapidement de tes nouvelles… »
Il en aurait presque pleuré. Presque. Il avait passé l'âge de verser des larmes et il n'était pas assez accro ou tout simplement attaché pour cela. Mais son cœur s'emballait dans sa poitrine et Harry se sentit bêtement ému. C'était la première fois qu'on lui disait ce genre de choses. Qu'il « valait mieux que ça ». Ce fut sans doute ce qui le bouleversa le plus dans ce message.
Il avait de la valeur…
Le pâtissier lui répondit nerveusement en se mordillant les lèvres.
« Oublie les fleurs, je ne saurais pas quoi en faire. Et je te rappelle qu'on est invités chez les parents de Yôji ce soir. »
Un léger sourire aux lèvres, Harry attendit la réponse, les yeux dans le vague et le téléphone dans les mains. Quelques secondes plus tard, une réponse vibra dans ses mains.
« J'avais oublié… Mais ça ne répond pas à ma question. Du moins, pas clairement. »
Un léger soupir, puis une autre réponse tapée de façon tout aussi nerveuse. Mais plus franche, cette fois-ci.
« Mon seul regret est de ne pas t'avoir résisté alors qu'on était bourrés. On méritait mieux que ça. »
Et l'ultime message qui suivit lui mit du baume au cœur…
« J'assurerai, la prochaine fois. J'essaie de rentrer tôt. À ce soir ! »
Et un vrai sourire sur les lèvres…
Le premier de la journée.
OoO
La boutique nettoyée, Rei quitta les lieux pour prendre une bonne douche et se laver. Ces tout premiers jours de juin annonçaient un bel été, et un véritable enfer pour les pâtissiers évoluant dans une pièce surchauffée que la climatisation peinait à rendre plus supportable. Et quand Harry rentrait le soir, s'il avait le malheur de ne rien laisser ouvert, son appartement devenait une véritable fournaise. Mais pour le moment, c'était encore supportable.
Harry était déjà prêt depuis un bout de temps, s'étant rapidement lavé puis habillé. Il ne mettait jamais longtemps à se préparer. Installé dans son salon, il attendait patiemment le retour de Draco, qui avait tout intérêt à ne pas rentrer trop tard… Yôji n'était pas du genre à être très à cheval sur les horaires quand il organisait un truc, mais là, il présentait son petit ami à ses parents et sans doute leur en voudrait-il beaucoup si jamais ils étaient à la bourre. D'autant plus que c'était Harry qui conduisait la voiture pour emmener tout le monde. Sauf Kyôsuke, bien sûr, qui viendrait après son travail.
Enfin, Draco n'était pas du genre à trainer après le travail quand il avait quelque chose de prévu, et vu comment les choses se présentaient, il avait encore moins de raisons de glander avec ses collègues à la fin de la journée. Quoique, en général, il passait un peu de temps avec Ikeda à la fin des cours.
Quand il lui avait parlé de cette situation embarrassante, Harry avait ri de bon cœur en se moquant gentiment de lui, mais quelque chose au fond de lui s'était embrouillé. Le voir se rapprocher de ses collègues était une chose et le sentir se détacher complètement de lui au fil des jours en était une autre. Mais il avait réussi à faire abstraction, se disant que ce qui n'allait pas, c'était simplement le fait que Draco ait toujours été beaucoup plus ouvert et sociable que lui, et que contrairement à Harry, il parvenait sans mal à s'entendre avec les autres et créer des amitiés en un temps record.
C'était même à se demander pourquoi Draco lui avait sauté dessus la veille et pourquoi diable il semblait prêt à s'engager dans une relation avec lui, avec tout ce qui s'était passé autrefois, avec tous ces hommes qu'il pourrait avoir rien qu'en claquant des doigts. Harry n'était ni beau ni particulièrement séduisant, un petit brun à lunettes jamais coiffé et mal fringué, tout juste bon à faire du pain et des gâteaux, et se prendre la tête pour pas grand-chose. Il ne savait pas quoi penser de tout cela, ni ce qu'il ferait une fois face au blond. Comment allait-il réagir, lui ? Que ferait-il ?
Harry n'avait jamais été doué en amour. Il n'avait jamais su y faire avec les hommes, que ce soit ceux de chez lui ou ceux d'ici. Il peinait à aimer correctement, à rendre ce qu'on lui donnait ou à comprendre ce qu'on n'osait lui dire. En amour, il n'était bon à rien. Un vrai boulet.
Alors quand il entendit le bruit de la porte, en bas, puis des pas dans les escaliers, son cœur s'emballa et il ne sut quoi faire, à part se lever pour accueillir le blond, car ça ne pouvait être que lui de toute manière à une heure pareille. Il tenta de se composer un visage souriant, alors qu'au fond de lui, tout bouillonnait, battait, pulsait.
Enfin, Draco toqua avant d'ouvrir la porte, comme pour manifester sa présence. Il eut un sourire en voyant que Harry arrivait déjà dans l'entrée, l'ayant sans doute entendu. Son visage se peignit d'un sourire un peu embarrassé, de ceux qu'on fait quand on ne sait pas tellement comment réagir face à une situation compliquée.
« Bonsoir ! Désolé j'ai du retard, Masato m'a retenu.
- Pas de problème, tu es dans les temps. »
Ils se regardèrent et il y eut un temps de flottement. Harry n'aurait su dire de quoi il avait envie : que l'échange tourne court ou s'avancer vers lui pour l'embrasser. Il eut à peine le temps de réfléchir que le blond prenait les devants, glissant une main derrière sa nuque pour ensuite poser sa bouche contre la sienne. Et Harry sentit quelque chose en lui revivre. Peut-être cet adolescent qu'il avait enfermé quelque part dans son cœur. Cet adolescent qu'il avait oublié durant toutes ces années et qui renaissait sous les lèvres tendres et chaudes de son premier béguin, son premier amour.
Tout aurait pu s'arrêter là si Draco, plutôt que de se détacher de lui et de mettre fin à ce rêve éveillé, ne l'avait pas attiré contre lui, ses bras se refermant peu à peu sur son corps. Et alors que Harry posait ses mains sur son torse, puis ses côtes et son dos, sa bouche se fit plus pressante, affamée, ce qui ne sembla pas déplaire au blond qui entrouvrit rapidement la sienne, ses doigts se perdant dans ses cheveux sombres.
C'était mieux qu'un rêve. Mieux que ces baisers fiévreux qu'ils avaient échangés la veille. Pas aussi magique que la première fois où Draco avait posé sa bouche sur la sienne, car ce moment-là, il ne l'ouvrait sans doute jamais. Mais ces baisers pressants et langoureux, à peine entrecoupés par quelques gorgées d'air frais, furent de véritables morceaux de paradis. Le genre de morceau dont il avait rêvé adolescent et auxquels il n'avait jamais eu droit. Et puis, il y avait ses mains, ses mains si pâles et solides qui se noyaient dans ses cheveux noir corbeau, caressaient son visage et sa nuque avec une tendresse qu'il n'avait jamais connue.
Ces baisers avaient quelque chose de perturbant.
C'était comme si Harry ne s'était jamais senti aussi aimé dans un baiser, aussi passionné soit-il.
Quand leurs lèvres se séparèrent enfin, chaudes, humides, en feu, Harry réfugia son visage contre son cou, se vautrant dans la chaleur de ses bras solides qui l'enserrèrent, la joue du blond contre ses cheveux. Il sentait bon. Il y avait une sorte de nervosité dans ses gestes, comme s'il avait peur que Harry se recule, s'enfuie, ou de ne pas en faire assez.
Alors que c'était juste bon. L'embrasser, être contre lui. C'était comme si Harry venait de perdre dix ans… et peut-être que c'était un peu ce que Draco ressentait aussi, de son côté.
Les non-dits et les sentiments cachés les avaient éloignés, car en dépit de leurs sentiments lors de leur adolescence, créer une relation si longtemps après avec tous ces stigmates sur leurs corps était impensable. Et la nuit dernière, comme un gamin à mille lieues de leur vie bien rangée, il avait posé sa bouche contre la sienne et tout ce qui avait été caché en eux se révélait.
Ce devait être ça.
Sinon comment expliquer ce bien-être qui l'envahissait de part en part et cet espèce de soulagement qui apaisait son cœur ?
« J'ai rêvé de ça toute la journée.
- Espèce d'obsédé.
- Pardon ?! J'ai pas attenté à ta pudeur que je sache ! »
Contre lui, les yeux clos, Harry eut un léger rire alors qu'il sentait le blond embrasser sa tempe.
« Me dis pas que t'y as pas pensé.
- Je ne savais pas quoi en penser…
- Je suppose que tu es fixé, maintenant ?
- Plutôt, oui. »
Harry leva la tête vers lui, croisant son regard.
« Mais tu devrais vraiment aller te changer, on va être en retard.
- J'y vais tout de suite. »
Draco l'embrassa une dernière fois sur la bouche, lui sourit puis le lâcha pour aller se laver. Sur son petit nuage, Harry retourna dans le salon pour l'attendre, écoutant le bruit de l'eau dans la salle de bain puis ses pieds nus dans le couloir alors qu'il allait s'habiller dans sa chambre. Il ne savait pas vraiment ce que ça allait donner, si ça allait durer. Si Draco était sérieux, si c'était un coup de cœur, une envie soudaine…
Puis, Harry décida de laisser tomber. D'arrêter de se prendre la tête avec tout ce qui se bousculait en lui. Il allait vivre cette relation comme elle venait, sans ruminer sans cesse. Draco n'était pas différent des autres, il ne méritait pas davantage de réflexion, de questions et d'inquiétudes.
Quand enfin Draco le rejoignit dans le salon alors que Harry était en train de regarder vaguement un animé, il avait l'air beaucoup plus décontracté. Sa tenue de travail le rendait beaucoup trop formel pour un simple dîner familial, même si cela lui donnait un certain charme. C'était le genre de type taillé pour porter chemises et pantalons droits… Avec un jean bleu clair et un tee-shirt blanc, les cheveux un peu plus fous, il perdait quelques années, ce qui n'était pas désagréable à voir.
« On y va ?
- Ouais. Tu ne vas pas à avoir froid comme ça ? Il fait pas chaud le soir…
- T'as pas tort. Heu, concernant Rei et Yôji…
- T'en fais pas, ils ont deviné. »
Alors que le brun sortait du salon pour aller mettre ses chaussures et sa veste dans l'entrée, Draco haussa un sourcil interrogateur.
« Tu leur en as parlé ?
- Nan. Pas moi.
- Qui donc ?
- Mon déhanché. »
D'un simple regard, Harry vit que son amant hésitait entre éclater de rire et se montrer gêné. Il se contenta alors d'esquisser un sourire penaud, se grattant l'arrière de la tête d'un air embarrassé.
« Tu… as encore mal ?
- Un peu oui.
- J'ai été un vrai bourrin…
- J'ai couché avec personne depuis février, et puis…
- T'es sérieux ?!
- Bah… oui, pourquoi ?
- Y'a pas un japonais qui t'a tapé dans l'œil ?
- Attends, juste parce que je me suis séparé de Shinji, tu crois que je vais sauter sur tout ce qui bouge ?
- Pas du tout, mais… je sais pas, peut-être que…
- Tu m'as déjà demandé si j'avais quelqu'un, pourquoi je te le cacherais ?
- Je ne sais pas. »
Harry fit une moue, qui voulait dire « Non mais franchement… », puis il prit ses clés, pressant implicitement l'autre homme de mettre ses pompes. Enfin, ils partirent ensemble, le cœur plus léger.
OoO
Au cours de la soirée, il lui était arrivé de sentir sa main contre la sienne, ses doigts effleurant timidement ses phalanges sans que Harry n'ose vraiment répondre à ces subtiles caresses. Il y avait la famille de Yôji, Kyôsuke non loin de lui et personne n'était censé savoir quoi que ce soit à propos d'eux, d'autant plus qu'ils n'avaient toujours pas parlé sérieusement de ce qui s'était passé la veille. Cette histoire de capote lui trottait toujours dans la tête.
Alors le blond, peut-être agacé ou déçu, s'écarta un peu de lui et garda ses mains au-dessus de la table, hors de sa portée. Un peu embarrassé et subissant cette désagréable sensation d'être observée par l'assistance, alors que manifestement personne ne s'intéressait à lui, pas même Rei et encore moins Yôji, Harry ne savait pas comme débloquer la situation. Il sentait Draco très loin de lui et il ne le regardait quasiment plus. Un peu hésitant, le brun avait fini par laisser ses doigts effleurer sa cuisse. Et à peine quelques minutes plus tard, Draco rebaissa ses mains et chercha gentiment la sienne, comme si de rien n'était.
Et cette fois-ci, il la trouva un peu plus.
Légère, peu docile, mais pas aussi inerte qu'auparavant.
Et alors que le blond, sans chercher à véritablement lui prendre la main, effleurait gentiment sa peau, Harry se fit la réflexion qu'il n'avait jamais vraiment vécu ce genre de moment avec Shinji. Ce genre de moment un peu interdit, discret, qu'on tentait de cacher pour éviter les regards curieux et les questions indiscrètes. Certes, son ex avait toujours été présent en temps que petit ami et non pas comme une connaissance qu'il appréciait plus que les autres, mais Shinji n'était décidément par le genre d'homme aux petits gestes faits en douce, comme pour leur conférer une certaine intimité qu'ils n'auraient pas eue s'ils s'étaient faits aux yeux de tous.
Avec Shinji, c'était tout ou rien. C'était sa main dans la sienne dans la rue et sa bouche sur sa joue devant leurs amis, ou c'était ce mur qu'il dressait en lui et les autres, quel que soit le lieu, rendant ses mains et son corps inaccessibles. Ces moments-là étaient sans doute les plus difficiles, car cette espèce d'inertie, de dureté dans ses membres quand Harry tentait un geste tendre ou de familiarité était bien plus douloureuse que n'importe quel rejet, discret ou violent. Shinji était égoïste. Harry était généreux.
Cela n'aurait jamais pu marcher.
Par moments, Rei leur lançait de petits regards. Harry en perçut quelques-uns, vu qu'il se trouvait pile devant eux, mais décida de les ignorer. De toute façon, il savait. Il l'avait su dès que Harry était revenu bosser après sa pause et encore plus quand il s'était garé devant chez lui, Draco à sa gauche, et qu'il les avait vus si apaisés et souriants. Yôji devait s'en douter aussi, même s'il ne leur avait pas glissé un mot. De toute manière, il n'en avait pas eu le temps ni même l'envie. En effet, vu le fiasco de sa dernière relation, son père n'était guère motivé à l'idée de rencontrer il ne savait quel énergumène qui fricotait avec son fils, et quand ils arrivèrent, le groupe fut témoins du manque total d'investissement du chef de famille, ce qui énervait considérablement Yôji. Sans doute prévoyait-il de les cuisiner un peu plus tard. Et peut-être que Rei pensait de même…
Harry en était même persuadé. Il allait attendre que la nuit ou le week-end passe et enfin il lui poserait quelques questions, lui tirant petit à petit les vers du nez, et peut-être même qu'il irait sonder Draco, au cas où. Car il avait beau très bien s'entendre avec lui, Rei n'oubliait pas dans quel camp il était et qui il se devait de « protéger ». Harry espéra juste qu'il attendrait le lundi matin pour le cuisiner. Il ne se voyait pas parler de tout cela en rentrant, il était fatigué et tout était encore trop embrouillé dans sa tête. Il avait besoin d'un peu de répit.
Et Draco aussi, sans doute.
OoO
Le nez levé vers ses étagères, Harry examina les différentes boites en métal qui s'y alignaient, se dandinant intérieurement. Puis, il en attrapa une et haussa les épaules. Il avait beau posséder plus d'une vingtaine de thés différents, il arrivait encore à se dire qu'il manquait de choix. Secouant légèrement la tête au rythme de la musique qui emplissait la cuisine, il prit une cuillère dans le tiroir. Il se laissait bercer par de vieilles chansons d'Ayumi Hamasaki qu'il écoutait quand il était adolescent et d'autres artistes japonais qu'il avait découverts à cette époque-là. Retournant près de sa théière, il déposa quelques grammes de thé vert dans le filtre tandis que la bouilloire commençait déjà faire du bruit sur les plaques de cuisson.
Pris dans son activité, il n'entendit pas Draco entrer dans la cuisine et encore moins se glisser dans son dos. Il ne prit conscience de sa présence qu'en sentant ses mains sur ses hanches, le faisant sursauter. Il se retourna d'un coup sec et le fusilla du regard en le voyant sourire d'un air moqueur.
« Pauvre con.
- En général, on a des mots et des regards plus tendres envers son petit-ami quand il vous taquine…
- Petit-ami ? »
Simple test. Juste pour savoir. Et vu le visage dépourvu de Draco, qui ne s'attendait visiblement pas à cette petite question sous-entendue, il fallait croire que, non, il ne prenait décidément pas cette histoire à la légère.
« Comment ça ?
- On sort ensemble ?
- Tu penses que ce n'est pas le cas ?
- En général je ne couche pas le premier soir, et encore moins avec quelqu'un que je n'avais pas projeté de mettre dans mon lit un jour. Et encore moins bourré.
- Alors nous sommes quoi ? Des amants ?
- C'est à toi de voir.
- Comment ça, c'est à moi de voir ? »
Ses mains quittèrent ses hanches tandis que son visage reflétait la colère qui commençait à monter en lui. Harry se retourna tout à fait et maudit sa petite taille : c'était comme si Draco le regardait de haut, le surplombant.
« Je ne t'ai pas forcé et j'ai cru comprendre hier que tu étais intéressé par moi. Pourquoi est-ce que c'est à moi de qualifier notre relation ? Parce que j'ai été un enfoiré avec toi, parce que je t'ai fait du mal et soudain, je te saute dessus et je t'avoue que tu me plais vraiment ? Tu crois que je me fous de toi ?! Putain Harry, je suis un vrai connard, tout le monde le sait, je sais pas aimer correctement et j'ai jamais été cool avec mes ex ! Mais tu crois que j'oserais me foutre de toi ? Comment si j'en avais pas fait assez ? Tu crois que je me suis senti comment quand je me suis réveillé hier matin ?! »
Il n'y avait pas que de la colère sur son visage mais de la détresse, aussi. C'était comme si masque d'assurance qu'il arborait depuis la veille se fissurait de seconde en seconde.
« Draco…
- Je me sentais comme une merde. T'entends ? Comme une merde ! Tu m'as reproché hier soir de ne pas t'avoir dit bonjour hier matin, mais comment j'aurais pu descendre avec ce qui s'était passé la veille ? Ça sert à rien de le nier, oui, tu me plais, t'es tout à fait mon genre, mais je t'ai fait trop de mal pour…
- Arrête, on s'est mis d'accord là-dessus !
- Et alors ? Tu crois que j'ai oublié ? Depuis que je suis arrivé ici, tu crois que j'arrive à me regarder dans la glace le matin sans me dire que tout est de ma faute et qu'il faut absolument que je me barre ? J'en ai pas le courage, j'aime être ici, j'aime être avec toi… Tu méritais mieux que e que je t'ai offert cette nuit-là, beaucoup mieux. J'étais pas capable d'affronter ton regard. Et même là, j'ai l'impression de t'avoir souillé… »
Souillé.
Dans sa bouche, c'était pire que le mot « sale », bien plus fort et péjoratif.
Draco ne le regardait même plus. Il avait les yeux baissés vers le sol, lui pourtant si grand et si sûr de lui semblait avoir perdu plusieurs centimètres. Ses bras croisés sur son torse lui donnaient un air presque enfantin de gamin pris en faute se confessant. Et jamais Harry n'aurait pensé qu'il y avait tout ça, dans sa tête. Que cette nuit-là ait été une abomination pour Draco, qu'il culpabilise comme jamais, car il avait touché ce qu'il lui était interdit de désirer.
Cela lui fit penser à ce baiser qu'ils avaient échangé la veille, avant de quitter l'appartement pour se rendre chez les parents de Yôji. Ce baiser si intense, où il s'était senti aimé. Il se rappelait encore de ses mains qui touchaient ses cheveux, sa nuque et son visage presque avec dévotion, ses bras le plaquant contre lui, comme pour ne pas le laisser s'enfuir…
Draco ne lui mentait pas. Il le savait, car ce lourd secret qu'il lui avait avoué des semaines plus tôt, il le lui avait prouvé en lui dévoilant son dos. Là, dans cette cuisine, il était en train de lui ouvrir son cœur.
Et sur le coup, Harry ne sut quoi dire.
« J'ai du mal… à te comprendre. C'est vrai, ça fait des années qu'on ne s'est pas vu, et quand je t'ai revu à Paris, il y a des choses qui n'ont pas changé. Ici, j'ai appris à te connaître. Il y a des choses que je n'oublierai peut-être jamais, mais il y en a beaucoup que je t'ai pardonnées, et pas seulement depuis deux mois. C'est difficile d'oublier la colère, la haine, la rancune, ça aide à avancer. Mais je n'éprouve plus rien de tout cela, maintenant. Pas parce qu'on a couché ensemble hier, ni parce que tu me plais, mais parce que tu n'étais qu'un adolescent. Je sais que c'est stupide de répéter sans arrêt cette phrase, mais que dire de plus ? Tout ça, c'est du passé. C'était il y a dix ans.
- Harry, je suis…
- T'as des bons et des mauvais côtés. C'est vrai que t'as pas toujours été tendre avec tes ex, t'as largué Zacharias la veille de ton départ, t'en avais rien à faire de lui, mais il le savait, que tu n'avais pas de sentiments, et il savait que tu comptais partir pour le Japon. Tu n'es pas aussi malhonnête que tu le crois. Tu te fais du mal, en espérant que ça t'aidera à avancer et payer ta dette. »
La bouilloire siffla.
« Mais ça ne payera rien du tout. Tu viens de le dire, tu ne m'as forcé à rien, on était deux, avant-hier soir. J'ai l'impression de te connaître mais dans le fond je ne sais rien de toi. Je ne sais pas ce que tu ressens, ce que tu peux penser de tout ça, ce que tu penses de moi…
- J'ai jamais pu t'oublier. »
Ce fut comme un coup qu'on venait de lui balancer en plein cœur. Et l'expression un peu triste, un peu douloureuse de Draco se crispa encore davantage, alors que ses yeux se levaient enfin vers lui. Les coins de ses lèvres descendaient légèrement vers le bas. Il était pâle. Plus que d'habitude. Et Harry sentait son cœur s'emballer dans sa poitrine. Tout pulsait en lui en entendant ces mots.
Un peu comme si…
Comme si…
« Jamais. »
Comme si c'était ce qu'il aurait voulu entendre depuis que Draco était revenu dans sa vie.
Comme si c'était les mots que le blond aurait voulu prononcer, ce fameux soir, à Paris, où Harry s'était montré odieux envers lui.
« On oublie jamais son premier amour. Et encore moins quand on l'a aimé des années comme un dingue. »
Il était à deux doigts de pleurer.
Le brun le vit déglutir, détourner les yeux et ses doigts se crisper.
Harry aurait pu dire beaucoup de choses.
Beaucoup.
Tout se bousculait en lui. Des émotions, des sensations, des images… Il se revoyait adolescent, quelques boutons sur le visage et des lunettes sur le nez, dévorant des mangas avec ses potes assis par terre à la récréation, regardant de loin cet adolescent blond dont il était tombé amoureux. Il se souvenait du visage de ses amis quand il leur avait tout avoué, cette sensation un peu bizarre quand il était entré dans son collège, et puis toute cette haine qui l'avait traversé, toute cette colère et ces souffrances qui malmenaient son cœur et son corps. Tous ces matins où il vomissait dans les toilettes, ces nuits d'angoisse, ses pleurs dans les toilettes de l'école…
Il revoyait Draco, à quinze ans, si fier et si bon en classe, son visage arrogant et mauvais se rire de lui.
Il se souvenait à quel point tout cela lui avait fait mal, à quel point son cœur avait souffert d'être ainsi piétiné et jeté sur le sol, dans la poussière grise et sableuse.
Il avait eu mal.
Tellement mal.
À une époque, il aurait sans doute hurlé.
Il aurait hurlé, comme un damné, puis se serait jeté sur lui pour le rouer de coups. Il l'aurait insulté, humilié… frappé. Encore et encore. Il aurait essayé de lui rendre tout ce qu'il lui avait apporté, toute cette souffrance, ces humiliations à répétition, cette colère et ce mépris à son encontre.
Toute cette saleté qu'on lui avait crachée à la figure.
Toute cette souillure…
Mais plutôt que de céder à tout ça, Harry se laissa aller. Et les larmes coulèrent sur ses joues, sans qu'il ne puisse les retenir. Elles coulèrent sur ses joues crasseuses d'adolescent trainé dans la boue, de ses yeux d'adulte qui en avait trop vu.
Elles coulèrent… de soulagement.
Un peu comme s'il voyait le bout du tunnel.
Draco, lui, le regardait avec ses grands yeux bleus, son visage se défaisant au fil des secondes. Il ne savait comment réagir, quoi faire. Un peu comme s'il était au bord du gouffre. Comme s'il en avait trop dit, comme s'il avait trop ouvert son cœur, et qu'il avait prononcé les mots de trop.
Il était un monstre.
Un monstre d'égoïsme, qui aimait encore ce qu'il avait détruit…
Harry baissa les yeux et s'essuya les yeux avec les manches de son tee-shirt. Aussitôt, il entendit sa voix aux intonations si chevrotantes.
« Je suis désolé Harry… Je te demande pardon. J'avais pas à te dire ça… Je… Je vais m'en aller et…
- Prends-moi dans tes bras. »
Il y eut un silence, un long silence. Puis, il l'entendit s'avancer vers lui, presque à reculons, et il le prit le plus délicatement possible dans ses bras. Sa main guida sa tête contre son torse, lui faisant fermer les yeux de bien-être, et enfin, cet étau rassurant se referma sur lui. La bouche du blond embrassa ses cheveux alors qu'une de ses mains caressait nerveusement ses cheveux noirs.
« Tu m'aimes ? »
Sa voix n'était plus qu'un souffle. Il y avait toujours des larmes dans ses yeux, sur ses joues et dans son cœur. Dans celui de Draco, aussi. Il le sentit à sa voix si humide.
« Oui. Comme jamais… »
Plus tard, Draco lui dirait qu'il avait tout perdu quand ses parents avaient quitté la France, l'emportant avec eux, et que la seule chose à laquelle il avait pu se raccrocher, c'était ce que Harry aimait : le Japon. Il lui expliquerait ces heures interminables passées devant son ordinateur, à bouffer des mangas, apprendre le japonais, s'initier à la culture nippone. À essayer de se rapprocher de lui, par tous les moyens.
Plus tard, Draco lui raconterait ces deux années où il avait bossé comme un fou ses deux licences d'anglais et de japonais en simultané, toutes ces fois où il avait essayé de le voir sans jamais y parvenir, parce que Harry se désistait ou parce que le blond n'avait pas le courage de l'affronter. Il lui avouerait aussi passer de temps en temps devant son école de cuisine et attendre comme un con qu'il en sorte, juste pour voir son visage, et ses espionnages sur Facebook qui lui permirent de voir quelques photos de lui, grâce au profil d'amis communs.
Encore plus tard, Draco lui parlerait de ce sentiment d'abandon quand Harry avait quitté le pays sans qu'il n'ait eu le courage de le revoir et au moins lui demander pardon. Au moins. Il lui dirait que le Japon était devenu une véritable obsession, qu'il avait tout fait pour essayer d'y trouver un poste d'enseignant afin d'y vivre, ses projets parfois entrecoupés de périodes plus sombres où il avait tenté de s'accrocher à d'autres hommes, de faire sa vie en essayant d'oublier cette ombre qui planait constamment au-dessus de sa tête. Que cela avait été un véritable enfer.
Et que tout ce qu'il avait désiré, c'était que Harry le redécouvre. Qu'il voie qui était le vrai Draco, dans un autre contexte, dans une autre vie.
Peut-être qu'il l'aime.
Et qu'au moins il lui pardonne.
Et bien plus tard encore, il lui avouerait que le jour où il l'avait revu, l'hiver dernier, tous ces sentiments un peu brouillons qu'il ressentait depuis des années avaient enfin trouvé leur sens. Même si Harry était accompagné. Il n'avait pas vraiment eu mal. Il savait que ce n'était pas la première fois qu'il venait avec un Japonais. Tout n'était pas perdu.
« Moi aussi. »
Mais pour le moment, il serrait fort Harry dans ses bras, et entendant ses mots, ses yeux s'irritèrent et les larmes commencèrent à couler, accompagnées de sanglots qu'il peina à contenir, serrant les dents avec force. Le brun, lui, était plus apaisé.
Il voyait le bout du tunnel. De ces non-dits qu'il avait enfermés à double tour dans son cœur, tous ces secrets qu'il avait gardés bien cachés, pour ne plus avoir mal et ne plus se faire de mal.
Harry se sentit devenir pleinement un homme. C'était comme si cette si longue période de l'adolescence qui s'était étendue au fil des mois et des années prenait fin. Il n'était plus un gamin, tout à coup.
Mais un homme.
Il entendit Draco lui demander pardon. Encore. Lui dire qu'il ne lui ferait plus jamais de mal, qu'il prendrait soin de lui, qu'il le protègerait et qu'il ferait tout pour se rattraper. Harry eut envie de lui répondre, de sécher les larmes qui faisaient trembler sa voix. Mais il resta là, au creux de ses bras, le front contre son cou et les yeux clos.
Il aurait le temps de le consoler. La conversation n'était pas terminée. Elle se poursuivrait un peu plus tard, devant une tasse de thé dans le salon, où ils parleraient de cette fameuse capote qui avait protégé leurs ébats, confisquée à un lycéen deux jours auparavant, des fuites de Draco qui parvenait de moins en moins à supporter la présence de Harry sans culpabiliser, de Rei qui avait très bien compris de son petit jeu, et ce depuis le commencement. Ils parleraient des ex de Draco, qui n'avaient jamais rien valu, de Shinji, qui passait trop souvent encore à la boutique, des œillères que Harry avait placées depuis des années contre sa tête, de leurs parents, de leurs amis…
De leur vie…
Mais pour le moment, Draco pleurait et ses mains se crispaient sur le corps de celui qu'il aimait. Sur le corps de Harry.
Ça irait.
Ce n'était pas facile, mais ils s'en sortiraient.
Tout allait bien se passer.
FIN
