Disclaimer : Les personnages de Harry Potter ne m'appartiennent pas, mais l'histoire, si !
Couple : Harry/Draco.
Rating : T.
Cet OS écrit pour Catheolia, alias Maman Cath, qu'on aime tous très fort et qui, je l'espère, n'a pas été déçue par ce challenge...
Une review sera sélectionnée parmi celles de cet OS et du suivant.
Smile
Le procès était enfin terminé. Il durait depuis au moins un mois, ce qui était relativement court pour une telle affaire, mais terriblement long vu les circonstances. Certains n'avaient pas fait long feu, leur sentence étant tombée au bout de quelques semaines, voire quelques jours. Et parmi ceux-là, certains n'avaient même pas patienté à la prison de Startford. C'était à Azkaban qu'ils avaient été enfermés, le temps de leur procès, pour ne plus jamais en partir.
Ses crimes à lui n'étaient pas suffisamment graves pour mériter une telle peine sans qu'aucun jugement ne soit effectué. Il avait alors attendu sagement, enfermé dans cette cellule trop petite pour lui où il n'avait même pas de lit sur lequel s'allonger, comme si son séjour en ces lieux n'était que temporaire. Or, cela faisait un mois qu'il était cloitré dans cet espace minuscule, ne le quittant qu'à de rares moments, quand il était enfin autorisé à aller se laver. Parcourir ce trajet, certes court, était pour lui une véritable balade de santé.
La vie à Startford n'était pas facile. Tirant son nom d'un illustre ministre de la magie, particulièrement investi dans son projet de repeupler Azkaban, cette prison était destinée aux criminels encourant une peine grave et en instance de jugement, mais aussi à ceux qui auraient bien mérité Azkaban mais qui avaient bénéficié d'un avocat talentueux ou de circonstances atténuantes. Le genre de prison où Draco était destiné à terminer sa vie, bien que sa prochaine cellule promette d'être un peu plus grande et mieux aménagée, quoique partagée, ses sorties plus nombreuses et surtout plus longues.
Le genre de prison située en pleine campagne, loin de la mer, de ses vents impétueux et du froid qui s'insinuait en vous par tous les pores de votre peau. Le genre de prison où il en verrait de toutes les couleurs, mais dont il sortirait un jour.
Il en avait pris pour dix-huit ans. C'était long, dix-huit ans. Pas tellement quand on le prononçait, Draco trouvait ça presque normal. Et puis, il calculait mentalement quel âge il aurait en sortant de là : trente-six ans. Pas trop vieux, dans le fond. De quoi rebondir, tenter une relation, et puis peut-être fonder une famille. Mais au fond de lui, il savait que c'était énorme, que c'était toute une vie qu'il perdrait dans cet endroit si froid et fermé, et que jamais il ne s'en remettrait.
Mais Draco avait eu de la chance. Accusé de trahison et de complicité, il avait échappé à Azkaban, la prison à perpétuité, voire même au baiser du détraqueur. Il se contenterait de vivre ces dix-huit prochaines années à Startford, à compter les mois, les jours, les heures, en se disant qu'il n'en verrait jamais la fin, et que le jour où il serait enfin proche de la liberté, il ne parviendrait même pas à en savourer l'idée.
Dans un sens, le blond se jugeait chanceux. S'il avait été envoyé à Azkaban, comme son père, sans doute n'aurait-il pas tenu plus d'un an. La prison l'aurait bouffé et il aurait fini par mettre fin à son calvaire, si personne ne s'en était encore chargé.
Assis sur le matelas, posé à même le sol, Draco était blotti dans sa couverture, les yeux dans le vague et la tête posée contre le mur. Il n'aurait su dire s'il était fatigué, lassé, désespéré. C'était comme si un vide s'était creusé au fil des jours dans son corps, son cœur, sa tête. Penser lui donnait mal à la tête et faisait parfois trembler ses mains. Mieux valait oublier. Se dire que ce n'était pas grave, qu'il survivrait, et que c'aurait pu être pire. Peut-être même qu'il parviendrait à gratter quelques mois, voire quelques années.
Et puis, c'était sa faute, aussi.
Tout était de sa faute.
Et il devait en assumer les conséquences.
Lentement, Draco ferma les yeux. Il écouta les bruits du couloir, les autres prisonniers pas encore transférés ou dans l'attente de leur procès, leurs lamentations, leurs cris, quelques discussions échangée d'une cellule à l'autre… et des bruits de pas.
Un gardien marchait dans le couloir. Il venait d'ouvrir la porte qui grinça tristement et s'avançait dans l'allée. Il paraissait accompagné, il y avait un autre bruit derrière celui des lourdes chaussures de l'employé de prison. Pourtant, ils demeurèrent silencieux, ce qui ne fut pas le cas des autres prisonniers qui sifflèrent et commentèrent son arrivée, derrière leurs barreaux.
Vaguement, Draco entendit le nom de Potter.
Il rouvrit les yeux en se demandant s'il rêvait. Les bruits s'intensifièrent, leurs pas se rapprochèrent, et bientôt, il sentit tout son corps trembler, comme s'il avait froid.
Alors qu'il savait au fond de lui qu'il était tout simplement terrifié.
Quelques secondes plus tard, le gardien passa devant la porte de sa cellule. Il le sut sans même le regarder, ses yeux baissés vers le sol, perdus dans le vague. Il sentit son cœur s'emballer et lui faire mal quand les clés cliquetèrent dans les mains peu agiles pour enfin déverrouiller la porte. Tout son corps se tendit alors que la nausée troublait sa vue. Tout se crispa en lui, alors que quelqu'un entrait dans sa cellule en silence, au milieu de tout ce brouhaha qui lui ravageait la tête.
Les larmes embuèrent ses yeux.
Pas lui.
Tout, mais pas lui.
Pas ici, pas comme ça…
« Bonjour, Draco. »
Il était accroupi près de lui. Il pouvait sentir son odeur, sa douce odeur, chaude et rassurante. Et il y avait sa voix, si agréable, comparé à tout ce qu'il entendait là depuis un mois…
« Je ne te demanderai pas si tu vas bien, car de toute évidence, ce n'est pas le cas. Si je suis là, c'est pour te donner une chance de sortir d'ici. »
Il était en train de rêver.
Quelqu'un avait glissé quelque chose dans sa bouffe et il planait. Littéralement.
Il ne pouvait pas être là. Lui parler. Lui proposer une porte de sortie.
Pas lui…
Non, pas lui…
« Je suis prêt à payer ta caution. Mais tu as une dette envers moi et tu dois la payer en nature, en étant à mon service, sur une durée de six mois minimum. C'est les conditions du juge. Je ne peux pas les réduire davantage. »
Draco pleurait, à présent. Il sentait des larmes chaudes et douloureuses couler sur ses joues.
Il était misérable.
Tellement misérable…
« Les acceptes-tu, Draco ? »
Le blond ferma les yeux. Il n'était même pas capable de le regarder…
« Tu n'as pas à payer aussi cher pour ce qui s'est passé. Je ne te ferai pas de mal. »
Il crut mourir en sentant sa main dans ses cheveux crasseux. Son corps ne ressemblait plus à rien, il était maigre, pâle, sale et honteux. Comment osait-il le toucher ? Le regarder ?
Pourquoi faisait-il cela ?
« Acceptes-tu ? Draco Malfoy ? »
Lentement, le blond rouvrit les yeux et tourna la tête vers lui, comme si son cou s'était rouillé et peinait à se mouvoir.
Il souriait. Ses cheveux noirs bouclés encadrant son visage rond d'éternel adolescent, Harry Potter lui souriait. Cet espèce de sourire doux, un peu timide, sans hypocrisie ou joie malsaine. Le genre de sourire à peine ébauché qui se voulait rassurant.
Qui vous promettait que tout irait bien.
Que tout allait s'arranger…
« Oui… »
Le genre de sourire qui vous faisait sentir faible, misérable.
Plein de pitié à peine voilé.
« Je veux sortir… »
Son sourire s'accentua, se fit plus franc. Une petite victoire.
Draco eut la sensation qu'un piège était en train de se refermer sur lui, comme une cage dont on refermerait la porte. Potter l'avait attrapé dans ses filets, sans grandes difficultés, et sans doute en paierait-il plus tard le prix.
Mais c'étai lui ou Startford.
Et quelle que soit la vie qu'il mènerait, ce serait toujours mieux que cette non-existence qu'il vivrait en ces lieux.
Alors il ferma son cœur, y scella son orgueil et sa fierté, et tira un trait sur son passé.
A présent, il serait à lui.
Sa vie ne lui appartenait plus.
OoO
Dans sa voix, il pouvait presque entendre son sourire. Harry avait cette manière de parler toujours avec les coins de sa bouche relevés, conférant à ses mots une certaine douceur. Sa voix demeurait calme, mesurée, même quand il parlait de sujets graves, même quand il se montrait mauvais, voire cruel avec les personnes s'adressant à lui. Sa maîtrise de lui-même était sans doute aussi remarquable qu'inquiétante.
A vrai dire, Draco n'aimait pas l'écouter quand il parlait à la radio. Ce n'était même pas dû au fait qu'il le connaissait trop bien, qu'il connaissait ses opinions et d'avance toutes les réponses qu'il donnait aux questions posées. C'était plutôt que son hypocrisie, son mépris et ce calme olympien qui le dérangeait. Harry avait beau être comme ça au naturel, l'entendre parler avec cette voix mesurée le dérangeait au plus haut point.
Cependant, c'était ce qu'il avait de mieux à faire. Installé dans la salle d'accueil, un livre sur les genoux, il avait les oreilles pleines de sa voix diffusée par la radio posée dans un coin de la pièce. Il avait cru comprendre qu'en général le son était mis en sourdine, mais quand Harry Potter était invité et devait parler, les employés et les personnes patientant avec lui hors des studios faisaient silence et écoutaient presque religieusement ses propos. A moins de se boucher des oreilles ou de se lancer un sort pour ne plus rien entendre, Draco devait donc subir ça durant une bonne heure.
Rien ne l'obligeait à tout écouter. Harry savait ce qu'il disait, il n'avait absolument pas besoin d'un rapporteur ou de quelqu'un pour le glorifier, et de toute manière, personne ne lui parlait jamais de ces entretiens, soit parce qu'ils les avaient entendus, soit parce qu'il ne méritait pas qu'on lui porte une quelconque attention. Cependant, il savait que leur Sauveur aimait en parler. Enfin, il en avait parfois besoin. Qu'on le critique, qu'on le remette à sa place, qu'on lui dise s'il avait eu raison ou tord. En général, cela ne changeait rien à son attitude, mais au moins il avait conscience d'être dans le vrai ou le faux.
Et ça, il ne pouvait l'obtenir qu'avec Draco. Ce dernier avait l'art et la manière de lui parler, il n'avait pas peur du conflit et ne lui avait jamais ciré les pompes. Métaphoriquement parlant, bien sûr. Draco n'était pas son ami, il ne l'avait jamais été et ne le serait sans doute jamais, et c'était peut-être pour cela que Harry était si attentif à ce qu'il pouvait lui dire. Il avait les mots. Hermione ne les avait plus depuis longtemps, et Ron ne les avait jamais eus.
Alors Draco écoutait. Il écoutait sa voix, cette ironie et ce sourire dans ses mots. Il devinait son regard pétillant d'amusement ou de mépris, ses cheveux fous qu'il secouait légèrement quand il riait, son attitude si sereine, les mains sagement posées sur la table ou tripotant mécaniquement une plume, un crayon. C'était presque comme s'il l'avait devant lui, et ce rien qu'en l'écoutant parler.
L'interview prit fin. Le jeune homme regarda sa montre : midi quarante cinq. De quoi rentrer à Poudlard, passer aux cuisines avaler quelque chose et puis retourner en cours. Ils allaient encore devoir courir, comme à chaque fois qu'il avait rendez-vous lors de leur pause déjeuner. Enfin, Harry s'en fichait d'arriver en retard en cours, de toute façon, personne ne lui disait jamais rien, pas même McGonagall. Mais après, quand il loupait la moitié d'une heure, c'était à Draco de le faire travailler pour rattraper et ce n'était jamais simple.
Rien n'était simple avec Harry. Rien.
Quand il revint enfin à l'accueil, ce fut une véritable libération. En voyant son visage se détendre, le brun eut un sourire moqueur, alors que Draco se levait, avec cette désagréable sensation que cela faisait des heures et des heures qu'il était assis là.
« Je t'ai manqué ?
- Tu me manques toujours, Harry. Surtout quand tu me fais attendre ici pendant une heure.
- Allez viens, on rentre. »
Il lui attrapa le bras et ils transplanèrent à l'entrée de Poudlard. Ils attendirent quelques minutes que Hagrid vienne leur ouvrir en parlant un peu de l'interview qui venait d'être enregistré. Comme d'habitude, Harry lui dit qu'il pouvait vraiment le laisser y aller tout seul, et comme toujours, Draco lui répliqua qu'il devenait de plus en plus mauvais dans ces entretiens enregistrés. Alors le brun lui riait au nez, il était obligé de jouer ce jeux-là, sinon il aurait l'air trop gentil et il finirait par disparaître de la scène médiatique. Et ça, c'était hors de question.
Harry ne voulait pas qu'on l'oublie. Il avait été très critiqué, aussi bien par ses proches que par ceux qui ne supportaient pas que ce gamin de dix-sept ans à peine se montre autant, profitant de son statut de héro. A l'époque, Draco avait estimé que ce n'était pas à lui de le juger : Harry l'avait libéré et il était hors de question de prendre parti. Cette attitude lui avait permis de comprendre beaucoup de choses, sur lui, sur ce qu'il ressentait, sur tous ces maux qu'il trainait depuis la fin du conflit. Entre autres, Draco comprit que cette sur-médiatisation qu'il entretenait, c'était en une manière comme une autre d'essayer d'éviter d'autres dérapages, de nouvelles incompétences de la part du Ministère de la magie et surtout de nouvelles victimes.
Il ne voulait pas que ce qui aurait pu être évité autrefois refasse surface. Qu'un autre Voldemort naisse et ne fasse autant de dégâts que le précédent.
Et pour lui, c'était important de rester visible, de parler, donner son avis, créer et participer aux débats. Il ne voulait pas s'engager dans un parcours standard pour entrer en politique, il voulait frapper fort, demeurer ce héro, ce sauveur qu'on avait porté aux nues, qu'on avait forcé à tuer un mage noir, et qu'on souhaitait à présent taire.
Harry avait trop souffert et été trop habitué à sacrifier. Ses proches, sa vie, ses espoirs… Il avait tout donné. Et il donnait encore, même si tout le monde ne s'en rendait pas bien compte.
C'était un excellent acteur. Il ferait un bon politicien, avec son apparente fragilité et ses discours acérés.
Parfois, Draco le lui disait. Harry souriait et lui répondait qu'il ferait un bon secrétaire. Comme si j'avais envie de passer ma vie sous tes ordres, lui répliquait le blond.
Et son sourire s'accentuait. Presque avec tendresse.
Presque.
OoO
L'eau coulait dans la salle de bain, juste à côté. Cela faisait un bout de temps qu'elle coulait, un peu trop pour un simple rinçage. Alors qu'il était en train de ranger robes de sorciers, chaussettes et sous-vêtements dans le placard de Harry, Draco écouta attentivement le bruit provenant de la douche. Harry était forcément dessous, debout, mais il eut vaguement un doute. Le blond allait fermer le placard quand il entendit l'eau se couper. Puis, le silence. Un peu trop long.
Enfin, Harry se décida à attraper sa serviette de bain, occasionnant un bruit de tissu froissé, s'enroulant dedans pour se frictionner. Alors Draco sentit son rythme cardiaque repartir et il poursuivit ses occupations.
La chambre était dans un bordel sans nom. Apparemment, Harry était en général assez soigneux avec ses affaires, en partie parce qu'il n'avait jamais rien eu à lui donc absolument rien à laisser traîner. Cependant, au fil des années, ses biens personnels s'étaient entassés dans son placard et sa valise, et à présent qu'il avait sa propre chambre, il n'avait pas à se restreindre. C'était un peu comme s'il tentait de coloniser tout son espace avec ses affaires, alors qu'il savait pertinemment qu'il avait Draco constamment derrière son dos, et ce dernier détestait le désordre.
De toute manière, quand ce n'était pas lui qui rangeait, c'était Hermione. Cette dernière n'aimait pas le désordre, mais surtout, elle ne supportait pas de voir Draco tout ranger, à la main, comme pour s'acquitter de son devoir. Harry ne lui avait jamais demandé de ranger ses affaires et le blond le faisait quand même, par habitude, et cela dérangeait Hermione. Un peu comme si Draco s'occupait beaucoup trop de lui, comme s'il était beaucoup trop intime avec Harry, allant jusqu'à ranger les vêtements propres que les elfes de maison déposaient tous les jours sur son lit.
C'était son travail, en quelque sorte. Sa peine avait été réduite à six mois de service forcé auprès du héros national Harry Potter. Son travail n'était jamais vérifié, mais étant donné que le nouveau professeur de Défense contre les forces du mal était un ancien membre du Ministère, Draco savait qu'il était surveillé. On lui posait aussi quelques questions quand il quittait Poudlard pour accompagner Harry, des sorties que McGonagall ne pouvait empêcher. Le brun se montrait toujours hypocrite au possible, ne faisant que des éloges de son esclave attitré, même quand la tension était palpable entre eux, même quand Harry aurait eu toutes les raisons du monde de le critiquer, même en de vagues termes.
Une seule fois, il s'était laissé aller avec une personne qu'il avait cru de confiance, laissant entendre que dernièrement, avec les fêtes de Noël et les réceptions qui s'annonçaient, Draco était devenu quelque peu capricieux. Le blond connaissait ce monde-là, il y avait grandi, mais Harry était devenu aussi exigeant qu'angoissé, à la limite de l'insupportable. Ces quelques mots malheureux parvinrent aux oreilles du juge qui avait accepté à contrecœur le paiement de la caution. Pour punir ses caprices, le blond avait vu sa peine se rallonger de deux mois.
Quand il l'avait su, Draco n'avait pas réagi. Il n'avait été ni déçu ni contrarié, car dans le fond, sa vie à servir Harry à tous les instants n'était pas aussi infernale qu'il l'aurait cru. En réalité, quand tous deux laissaient leurs rancunes de côté et baissaient leurs masques, ils s'entendaient plutôt bien. Très bien, même. Un peu trop aux yeux de certains. Harry ne s'était jamais montré méprisant avec lui et le blond n'avait jamais rien fait de dégradant. Du moins, rien qu'il n'ait été forcé ou poussé à faire par son ancien ennemi. Draco n'était pas malheureux. Peut-être pas heureux, mais sa vie n'était pas aussi mauvaise qu'on pourrait le penser.
Dans le fond, Harry était profondément gentil.
Et quand lui, il apprit ce qui s'était passé, sa réaction ne fut absolument pas aussi calme que celle du blond. Ce dernier avait vu son visage se tendre, alors que ses yeux verts parcouraient le courrier qu'il venait de recevoir. Il avait été à deux doigts d'exploser, mais Harry savait pertinemment qu'il ne pourrait rien fait pour lutter contre ça. Alors, la voix vibrante de rage et les yeux fuyants, il s'était excusé pour cet écart. Il y avait eu des explications, aussi, que Draco avait balayées d'un revers de main : ce n'était pas grave, il ne lui en voulait pas. Et plus il lui pardonnait, plus le visage de Harry se brouillait, pour au final se retrouver caché entre ses mains, son corps secoué par ses sanglots.
Il y avait trop de stress, dernièrement, et il se sentait tellement coupable qu'il avait craqué. Son désir n'avait jamais été d'enchaîner Draco à lui, c'était juste la meilleure chose qu'il avait pu négocier avec le juge en échange de la caution incroyablement élevé pour un ex-mangemort aussi peu actif que lui. Il avait payé parce qu'il ne méritait pas cela. Et voir sa peine s'allonger, à cause de lui, avait été comme une trahison, de la part de la personne qui avait rapporté, et de la sienne, aussi.
C'était peut-être aussi pour cela que Draco l'avait aussi bien vécu, dans le fond. Il ne lui restait plus que deux bons mois avant la fin de sa peine et il savait alors que Harry ne l'avait pas rallongée pour le plaisir.
Depuis, Harry faisait attention à chacun de ses mots et ne parlait plus avec personne de ses relations avec Draco, pas même avec ses meilleurs amis. Tant que le mois d'avril ne serait pas passé, avec la fin du contrat reliant Draco à lui, le brun avait décidé de ne plus dire un mot à son propos.
« Draco ? »
Le blond, qui était en train d'essayer de mettre un peu d'ordre sur le bureau de Harry avec lequel il avait fait ses devoirs avant d'aller dîner, sursauta violemment, manquant de faire tomber ce qu'il tenait entre les mains. Perdu dans ses pensées, il n'écoutait plus ce qui se passait dans la salle de bain depuis quelques minutes.
« Draco, tu peux venir, s'il te plait ? »
Il était déjà en train de traverser la chambre. Il ouvrit la porte de la salle de bain, qui n'était jamais verrouillée. Des yeux, le blond chercha Harry qu'il trouva assis par terre, le dos contre le mur où pendait sa serviette de bain, ce qui devait lui mouiller le dos. Les yeux dans le vague, sans doute depuis quelques minutes déjà, le brun leva la tête vers lui et esquissa un sourire penaud.
« Tu peux m'aider, s'il te plait ?
- Ca fait combien de temps ?
- Pas longtemps. J'avais envie de vomir.
- T'en as toujours envie ?
- Nan, ça va. »
Draco sortit sa baguette, qu'il gardait toujours dans un étui contre son avant-bras. Il lui jeta un sort pour alléger son poids puis se baissa et le prit dans ses bras. Il le porta jusqu'à son lit, déjà ouvert, il l'assit avant de recouvrir ses jambes des draps et l'installer confortablement contre ses oreillers.
Pendant ce temps-là, Harry ne fit aucun mouvement, le regard vague et le visage neutre. Même une fois confortablement installé, il ne fit aucun mouvement et ne dit rien. Alors le blond s'inquiéta : assis à côté de lui sur le matelas, il scruta son visage. Il avait l'impression qu'un voile s'était posé sur ses yeux, mais sans doute n'était-ce que son imagination.
Finalement, il réussit à capter son regard. Harry essaya de lui sourire, mais cela ressemblait plus à une grimace qu'autre chose. Cela faisait presque mal de le voir ainsi. Mais Draco était trop habitué pour laisser son cœur se serrer de douleur, comme c'était le cas au début.
« Ca va. Tu peux aller te coucher…
- Il est trop tôt pour ça, et si ça ne passe pas maintenant, ça ne passera pas de la nuit. Tu veux que je te masse ?
- Non. Ca sert à rien.
- Parfois, si…
- Non, c'est bon, Draco… »
Lentement, sans le lâcher des yeux, Draco attrapa sa main dans la sienne. Harry ne répondit pas à son étreinte, et dans ses yeux, le blond y lut de la peine. De la souffrance.
Il ne tourna même pas la tête.
Tout son corps était bloqué. Tout. Ne restait plus que son visage qui semblait capable de se mouvoir, mais ce ne devait pas être le cas quelques minutes plus tôt, quand il le portait et l'installait dans son lit.
C'était le prix à payer.
Pour beaucoup de choses.
Pour être né sous le coup d'une prophétie qui le condamnait à tuer ou être tué par un mage noir.
Pour avoir grandi loin de tout et être soudain propulsé dans un monde qu'il ne connaissait pas, avec son lot de surprises, de joies, de malheur, de blessures, toujours plus graves, toujours plus douloureuses…
Pour avoir été trop tête brûlée et s'être fait prendre au piège, tenu pendant un mois dans les geôles du Lord qui le tortura, à coups de doloris, de poisons, de privation de nourriture et de coups.
Pour avoir mis fin aux jours d'un monstre, son être ravagé par cet afflux de magie, de rage et de souffrance, et cet ultime poison qui coulait alors encore dans ses veines.
Un poison qui avait disparu de son organisme mais qui avait laissé en lui de graves séquelles. Le genre de séquelles dont il était difficile de parler. Et quand le juge lui avait parlé de mettre Draco six mois à son service, lui qui lui avait apporté ses repas durant ce long mois, glissant un plateau sous la porte de sa cellule, lui parlant à travers les barreaux, Harry n'avait pas hésité longtemps.
Lui faire payer n'était pas vraiment un de ses objectifs. Parler de ses soucis de santé, de ces faiblesses que ressentaient son corps à n'importe quel moment, était beaucoup trop difficile, beaucoup trop douloureux. Ron et Hermione étaient les seuls au courant, et quand il s'effondrait en pleine journée, Harry fermait les yeux et simulait un malaise. Draco avait vu ses souffrances, il l'avait regardé, il lui avait parlé, il avait compati, pleuré derrière les travaux en voyant dans quel état il était. Il était la seule personne à pouvoir l'aider, à pouvoir le voir dans cet état lamentable.
C'était tout ce qu'il lui avait demandé. Occupe-toi de moi quand mon corps me lâche, lui avait-il dit à sa sortie. Harry ne voulait rien de plus. Le temps que les effets du poison se dissipent, ce qui aurait dû passer d'ici les deux à trois mois suivant sa libération, Draco devait l'aider. Pour le reste, il était libre de ses mouvements. Il fallait juste qu'il l'accompagne de temps en temps et qu'il soit là le soir quand il se douchait, car souvent, Harry faisait des crises en fin de journée.
Mais Draco lui devait la vie. Il lui devait ses dix-huit prochaines années, et bien que son contrat ne dure que six, puis huit mois, il n'avait pas songé un seul instant à se retirer à la fin du temps qui lui était imparti.
De plus, Harry ne guérissait pas. Bordélique, parfois colérique, il s'était habitué à l'omniprésence de Draco dans sa vie, à sa manie de toute ranger derrière lui, de l'aider à faire ses devoirs, le seconder quand il avait besoin d'aide… Bien malgré lui, il était devenu dépendant de son ancien pire ennemi, de ses mains qui l'attrapaient ou le touchaient avec douceur, de ses yeux qui ne reflétaient jamais ni gêne ni dégoût. Il l'écoutait, lui parlait.
Il comprenait.
Si Draco partait, ce serait trop difficile pour Harry, et ils le savaient tous les deux, même si le brun refusait de l'admettre. L'accepter rendrait les choses trop compliquées. Mieux valait ne pas penser à l'avenir, à son corps défaillant qui le trahissait sans cesse et à la possibilité que Draco puisse s'en aller un jour.
Ce qu'il ne ferait pas.
Même si Blaise et Pansy lui disaient qu'il devrait se détacher un jour de Harry, cesser d'être constamment dans ses pattes et dormir parfois la nuit avec lui.
Harry lui avait offert une autre alternative. Il lui avait offert dix-huit ans de sa vie.
Et ces années qu'il ne passerait pas en prison, il les passerait à ses côtés.
OoO
Du coin de l'œil, Draco regardait Harry discuter avec ses amis. Il était en grande conversation avec Ron, qui tenait la Gazette du Sorcier du jour dans les mains, Hermione mangeant tranquillement devant le rouquin. De là où il était assis, le blond pouvait voir le visage du Sauveur rayonner. Sans doute parlaient-ils des scores pitoyables de Canons de Chudley. Weasley, fan de cette équipe, se tortillait d'un air désespéré sur son banc, le journal dans les mains, ce qui faisait beaucoup rire son ami et les personnes autour d'eux.
Avec ses amis, Harry avait toujours eu un comportement particulier. Ils étaient comme sa famille et il avait une confiance absolue en eux. C'était quelque chose que Draco avait toujours eu du mal à comprendre, tant il avait lui-même du mal à se confier et à fermer les yeux sans se demander si la personne qui le guidait ne le trahirait pas. Cette espèce de fusion entre Harry et ses deux amis avait été quelque peu malmenée à la fin de la guerre, d'abord parce que les atrocités qu'il avait vécues était difficile à vivre et à confier, et ensuite parce que Draco était rapidement entré dans sa vie
En réalité, au moment où leur amitié aurait pu repartir d'un bon pied, une fois le conflit terminé et Harry guérit de ses blessures corporelles, le blond prit la place qui leur était destinée dans la vie du Survivant.
Ses rapports avec Ron et Hermione étaient très souvent conflictuels, et plus d'une fois, Blaise et Pansy avaient piqué des crises de nerfs avec eux deux, vu que Draco avait décidé de ne jamais hausser le ton, quitte à se laisser taper dessus en silence. Depuis son arrivée à Poudlard, personne ne lui avait porté d'attaques physiques, tout n'était que mépris ou indifférence, voire envie, vue qu'il était très proche du héro national et qu'il l'accompagnait partout.
En réalité, Ron et Hermione le jalousaient, il aurait été bien stupide de ne pas s'en rendre compte. Eux, meilleurs amis de Harry et héros de guerre, n'acceptaient pas l'idée que Draco bénéficie indirectement du prestige du Sauveur. Toujours dans son homme et au courant de beaucoup de secrets, le blond était de mieux en mieux perçu à l'extérieur de l'école et prenait une place de plus en plus importante dans le quotidien de leur meilleur ami. Parfois en plaisantant, le jeune homme disait devant eux que Draco serait un bon secrétaire pour lui plus tard, et même si le blond secouait la tête d'un air blasé, lui affirmant qu'il se tirerait une fois son contrat rempli, ni Ron, ni Hermione n'étaient dupe. Ni eux, ni personne d'autre, d'ailleurs.
A vrai dire, il n'y avait guère que Harry pour croire que Draco le quitterait un jour.
Le dîner prit fin. Draco quitta la table avec ses amis, ou du moins ce qu'il en restait, pour aller à la bibliothèque chercher quelques bouquins. Dernièrement, ils parlaient beaucoup de leur avenir, étant donné qu'ils avaient jusqu'à la fin du mois prochain pour envoyer leurs candidatures à plusieurs écoles, qui valideraient ou non leurs dossiers en fonction de leurs résultats en cours et ceux de leurs ASPIC. A chaque fois qu'on lui posait la question, Draco se contentait de répondre qu'il avait déjà envoyé ses dossiers dans toutes les universités de droit où Harry avait postulé, et qu'à moins de tomber sur quelqu'un de mauvaise foi qui n'aurait pas conscience du bras fort long du héro national, le blond aurait ce qu'il souhaitait. Et à chaque fois qu'on lui demandait ce qu'il aurait vraiment souhaité faire, Draco haussait les épaules.
Visiblement, personne n'avait conscience du profond traumatisme qu'avait représenté sa condamnation à dix-huit ans de prison, puis son retour à Startford, dont il ne sortirait plus jamais. L'idée qu'il allait passer une vie entière dans cette prison avait réduit ses perspectives d'avenir à néant, même une fois libéré. Il ne nourrissait aucun projet, plus aucune envie.
Le seul sens qu'il avait trouvé à son existence, c'était Harry.
Il était la seule chose qui parvenait à éveiller un quelconque intérêt chez lui. Une inquiétude. Une envie d'avancer.
Et alors qu'ils allaient monter un escalier pour atteindre l'étage supérieur, Draco sentit quelqu'un lui attraper le bras. Il se retourna et Harry lui fit un sourire aussi éclatant que désarment. Le blond n'eut même pas besoin de tourner la tête pour deviner le visage agacé de ses amis, et quand Harry lui demanda s'il pouvait lui parler deux minutes, Blaise manifesta son mécontentement. En vain, car Draco le suivit sans mot dire.
Le brun l'emmena dans un couloir peu fréquenté à cette heure-là, vu que les étudiants étaient en train de se rendre à la bibliothèque ou dans leur salle commune pour faire leurs devoirs ou se détendre avant le coucher. Le blond se laissa emmener en silence en se disant qu'il allait encore entendre Pansy et Blaise geindre parce que Harry le considérait comme son esclave et qu'il avait un sourire des plus hypocrites.
« Alors Harry ? Qu'est-ce que tu as à me dire, que tu n'as pas eu le temps de me dire ce matin ?
- On dirait que je t'agace.
- C'est pas moi que tu agaces.
- Tu crois qu'ils m'apprécieront un jour ?
- Honnêtement, je ne pense pas. Donc ?
- J'ai reçu un courrier, ce matin. Il y a une réunion vendredi soir, pour préparer les festivités du premier anniversaire de ma victoire !
- T'es sérieux ? Ils y pensent déjà ?
- Et apparemment, ça va être un super truc !
- Tu as l'air très emballé.
- N'est-ce pas ?
- Arrête de sourire, Harry, tu es ridicule. »
Les coins de sa bouche tombèrent et ses yeux cessèrent de pétiller. Le masque tombait, révélant tout le dégoût qu'il devait éprouver au fond de lui pour de telles festivités. Les sourires, cet espèce de mur qu'il érigeait entre lui et les autres, n'avaient aucun effet sur Draco. Ca ne marchait pas avec lui.
« Vendredi soir, c'est ça ?
- Ouais. Ron et Hermione ont été invités. Tu n'es pas obligé de venir. »
Cette phrase, dite sans qu'il ne le regarde dans les yeux, lui serra le cœur. C'était toujours douloureux quand Harry lui disait ce genre de choses, comme s'il voulait se passer de lui, vu que ses amis étaient présents. Dans ces moments-là, Draco était décontenancé : il ne savait pas si Harry ne voulait pas de lui, s'il en faisait trop ou si c'était pour lui épargner de la fatigue. Ou si on lui demandait de ne pas l'emmener, parce qu'il était un ancien mangemort et qu'il avait été condamné à la prison.
« Tu n'as pas besoin de moi ?
- Je n'ai pas besoin que tu te prives de ta soirée pour assister à une réunion ennuyeuse au possible, et peut-être même que tu ne pourras pas y assister.
- Sois honnête avec moi, Harry. Qu'est-ce que tu veux vraiment ?
- J'ai pas besoin d'être honnête avec toi, Draco. Tu sais très bien ce que je pense de tout ça et ce que je pense de toi. Savoir que tu m'attends dehors à ne rien faire, ça me bouffe.
- Est-ce que tu veux que je vienne ?
- Non. »
Serrant les dents, Draco pivota sur ses pieds et s'apprêta à quitter le recoin où ils étaient posés pour parler. Aussitôt, il sentit une pression sur son bras, et l'espace d'un instant, il voulut le repousser, violement.
Il jouait avec lui. Avec ses sentiments, sa crainte de le voir s'éloigner de lui, cette dette de vie qu'il lui devait…
Harry jouait avec tout. Avec ses amis, avec le Ministère, les journalistes… Il jouait avec tout le monde, manipulait les uns et les autres, avec ce putain de sourire et cette putain d'assurance qui ne lui appartenait pas, des mois auparavant.
Et même avec lui, il jouait. Il n'en avait rien à faire de ce qu'il ressentait, de ces heures passées dans sa chambre à l'attendre comme une amante délaissée, parce que c'était soit lire et travailler dans ses quartiers, soit supporter Blaise et Pansy qui critiquaient tout, le château, lui, leur nouvelle société à n'en plus finir.
Mais plutôt que de lui faire du mal, parce qu'il en était incapable, Draco se retourna. Il croisa le regard de Harry, qui semblait s'en vouloir. Il était si petit comparé à lui, il faisait une bonne tête de moins. En fait, le brun avait la taille d'une fille. Un peu le corps, aussi, tant il était menu.
Et avant que Draco ne puisse faire le moindre mouvement, il eut ses bras autour de son cou et son corps contre le sien. Il referma ses bras sur la taille de Harry et le serra contre lui. Fort. Il s'attendit presque à le sentir peser contre son torse, comme si ses jambes le lâchaient.
« Ne me regarde pas comme ça… »
Son étreinte se raffermit sur lui.
« Ne me dis pas des trucs pareils, alors… »
La main de Harry se glissa dans ses cheveux en une caresse rassurante. Par Merlin, combien de fois avait-il pu se réveiller la nuit à cause de ses cauchemars et le bercer, alors que d'habitude, c'était Draco qui le faisait ? Combien de fois l'avait-il écouté, dans l'obscurité de la chambre, leurs visages tous près et parfois leurs corps enlacés ?
Combien de fois avait-il pu pleurer en sentant sa main toucher ses cheveux, lui rappelant de lointaines caresses que lui faisait sa mère…
« Ils veulent pas que tu viennes. »
Sa voix n'était qu'un souffle contre son oreille.
« Pourquoi ?
- Tu sers à rien, et en plus, t'es un traître.
- Toi, qu'est-ce que tu veux ?
- Tu sais ce que je veux… »
Draco glissa sa main dans la chevelure noire et indomptable de Harry. Bien sûr qu'il le savait, au fond de lui, mais l'entendre affirmer le contraire ne pouvait lui confirmer ses intentions et ses attentes.
« Alors je viens. Okay ?
- Okay. »
Draco voulut alors le relâcher mais il sentit les bras de Harry se serrer autour de sa nuque, à l'étouffer. Surpris, le blond l'appela, et un bras toujours autour de sa taille, il posa son autre main sur le bras du Sauveur, comme pour l'inciter à se reculer, mais Harry ne semblait pas décidé à bouger.
« Harry ? Ca va pas ?
- Non…
- Qu'est-ce qu'il y a ? »
Et soudain, le blond comprit. Il serra les dents et leva les yeux vers le plafond, alors que Harry gardait son visage obstinément blotti contre son cou.
« Tu devais retrouver Ron et Hermione ?
- Oui.
- Eh bien, ils vont se passer de toi ce soir. Tes jambes, ça va ?
- Oui.
- Alors on y va. »
Draco le força à se détacher de lui, ce que Harry fit à contrecœur, sans pour autant cesser de le toucher, gardant ses mains posées sur son torse.
Ses yeux verts regardaient droit devant lui, sans vraiment se fixer sur le tissu noir de sa robe de sorcier. Ses yeux verts étaient comme voilés, vagues. Son visage tentait de demeurer calme mais les vannes commençaient à s'ouvrir en lui.
Lentement.
Très lentement.
Et s'ils ne quittaient pas ce couloir dans la minute, il finirait par craquer.
Gentiment, Draco lui attrapa la main et le guida dans le château, passant par des passages secrets pour ne rencontrer personne. Harry le suivait docilement, sa main tenant simplement la sienne, sans s'y agripper comme si sa vie en dépendait, ce qui était le cas, avant.
Avant, quand la panique et l'angoisse le faisaient chavirer, ravageant tout sur son passage, et qu'il lui piquait des crises de nerfs en plein couloir, le forçant à l'enfermer dans une salle vide le temps que la peur et la colère coule le long de ses joues. Draco l'avait tenu dans ses bras des heures et des heures pour l'apaiser, le consoler, le bercer. Il priait intérieurement pour que ça cesse…
Car si perdre l'usage de son corps était une chose…
Perdre la vue en était une autre.
C'était le plus douloureux. Le plus inquiétant. Et si les crises de Harry tendaient à s'espacer, au niveau de son corps, ce n'était pas vraiment le cas pour ses yeux. D'autant plus que la première fois que le brun perdit l'usage de ses yeux, il était en présence de Draco, les jambes vides et ses mains tenant un bouquin qu'il tentait de lire pour se calmer. Et petit à petit, sa vue s'était brouillée et les traits flous de son visage qui le regardait avec inquiétude avait laissé place au noir.
Et il avait pleuré…
Pleuré…
Il avait passé son temps à lui tenir la main, le bras, à toucher ses jambes avec ses pieds sous les draps, à dessiner son visage du bout des doigts, qui avaient fini par le lâcher, eux aussi.
Harry était comme un enfant. Un petit garçon perdu dans le noir, le corps vide de toute substance, entièrement dépendant d'un homme qui avait été son pire ennemi et qui aurait pu profiter de lui à chaque instant.
Peut-être avait-il eu peur, cette nuit-là. Lui, si faible face à Draco, peut-être qu'il avait vraiment eu peur de ce qui aurait pu lui arriver.
Et de ce qui pourrait lui arriver, à l'avenir, si Draco ou ses amis n'étaient pas là, avec lui…
OoO
La première fois que Harry monta sur un balai, après le conflit, il ne vola pas bien haut. Il craignait de se faire mal, vu que son corps était encore douloureux et qu'il craignait de tomber par manque d'équilibre. Au final, cela s'était très bien passé, et la fois suivante, il avait fait quelques folies avec Ron et l'équipe de Quidditch. Anxieux, Draco l'avait regardé faire depuis les gradins, son propre balai posé juste à côté de lui. Hermione, tout près, lui avait rabâché qu'il n'avait pas à s'inquiéter : Harry avait toujours été bon et il était enfin guéri de ses blessures.
Cependant, au bout d'un moment, Harry perdit pied et son corps le lâcha. Il ne le sentit pas venir, et quand l'immobilité s'empara de ses membres, il était trop tard.
Il chuta.
Paré à cette éventualité qu'il craignait au plus haut point, Draco avait enjambé la balustrade pour sauter dans le vide. Campé sur son balai, il avait rattrapé Harry de justesse, lui déboitant l'épaule au passage.
Depuis, Harry n'était plus jamais monté un balai.
Ce genre de moments de bonheur lui devenait petit à petit inaccessible. Il aurait pu continuer à voler, pas trop bas, mais il aurait toujours eu la crainte de tomber parce que son corps lui faisait défaut et cela aurait tout gâcher. Au fil du temps, Harry s'enfermait dans sa bulle, dans un monde plein de sourires hypocrites, de sous-entendus, de mépris et de souffrances cachées.
A vrai dire, si Harry était honnête envers lui-même, il accepterait l'idée qu'il faisait une dépression qu'il tentait de cacher par tous les moyens à tout le monde, y compris lui-même, et que les effets indésirables de cette maladie qui peinait à se résorber n'arrangeaient rien à son état. Mais accepter l'idée qu'il avait changé, qu'il n'allait pas bien et qu'il avait besoin d'être aidé, c'était trop compliqué. Jamais Harry n'irait voir un psychomage, Draco le savait pertinemment, et bien qu'il essaie de l'aider, le chemin serait encore bien long avant que leur Sauveur ne guérisse totalement.
Les choses seraient plus faciles en réalité s'il s'ouvrait davantage au monde, mais il fallait croire que Harry n'avait confiance en personne. Pas même en ses meilleurs amis auxquels il cachait de plus en plus de choses. C'étaient des détails infimes, mais qui comptaient malgré tout. La seule personne qui semblait mériter son entière confiance, paradoxalement, c'était Draco. Sans doute parce que Harry avait conscience que le blond savait fort bien le décrypter, parce qu'il était devenu dépendant physiquement de lui, et aussi peut-être parce qu'ils avaient atteint un degré d'intimité trop fort pour être ignoré.
Un degré d'intimité que Harry n'avait sans doute jamais eu avec Ron et que Draco n'avait absolument jamais vécu avec personne.
Et ce rapprochement, qui avait paru être une nécessité pour le blond puis pour le brun, s'était fait avec tant de naturel qu'ils auraient dû les laisser honteux après coup, mais au final, ils avaient tant besoin l'un de l'autre qu'ils étaient passé outre.
C'était normal.
C'était normal qu'ils partagent parfois le même lit, qu'ils investissent ensemble la large baignoire de la salle d'eau attenante. Que Draco le prenne parfois dans ses bras la nuit, que Harry lui touche les jambes avec ses pieds, comme pour s'assurer qu'il était bien là.
C'était normal que Draco le déshabille pour le mettre en pyjama et l'allongent ensuite dans son lit.
Cela faisait une bonne semaine que cela ne s'était pas reproduit, au moins une dizaine de jours. Mieux valait que ce genre d'incident ait lieu avant cette fameuse réunion du vendredi soir. Draco pensa à prévenir ses amis mais pour cela il aurait soit dû se poster devant le portrait de la Grosse Dame ou alors leur envoyer une chouette et il n'avait pas que ça à faire. De toute manière, ils avaient l'habitude. Il espéra simplement qu'ils ne viendraient pas les déranger.
Harry était enfin allongé dans son lit, ses bras posés sur les couvertures et la tête contre ses oreillers. Perdre la vue le fatiguait toujours beaucoup et la seule chose à faire était d'attendre que ça passe, puis de fermer définitivement les yeux et dormir. Depuis quelques minutes, Draco allait et venait dans la chambre, rangeant un peu ce qui trainait de façon à ne pas trébucher sur quelque chose si jamais Harry le réveillait dans la nuit pour aller aux toilettes. Le blond n'avait jamais eu peur du noir et n'avait même pas besoin d'allumer la lumière pour s'y retrouver, mais c'était loin d'être le cas de Harry.
Le noir, ça le terrifiait.
La seule chose qui lui restait dans ces moments-là, c'était le bruit. Le bruit que faisait Draco en se déplaçant, en rangeant, en respirant. Le blond le prévint qu'il allait se laver et Harry réagit à peine, ses yeux grands ouverts sur le vide. Forcément, le jeune homme se dépêcha pour rejoindre la chambre, se séchant vite avant d'enfiler son pyjama et se brosser les dents.
Quand il revint, Harry n'avait pas bougé, et quand il s'assit à côté de lui sur le matelas, les pieds au sol, Draco s'attendit à une petite réaction. Même pas. Harry sentait sa présence et cela paraissait lui suffire.
« Je suis misérable.
- Ne dis pas ça, tu n'y es pour rien. Ça ira mieux demain.
- Tu sais, parfois, j'aimerais que tout s'arrête.
- Pourquoi ? Tu ne vas pas si mal que ça, Harry, et tu le sais…
- J'ai l'impression que tout se casse la gueule autour de moi. Tout. Je pensais que ça allait mieux, qu'avec le temps tout redeviendrait comme avant, mais c'est faux. Plus le temps passe, et moins j'arrive à faire confiance, même pour des choses bénignes.
- Honnêtement, moi aussi, je t'aspire moins confiance ?
- Tu ne m'as jamais trahi.
- On se connait depuis peu de temps, ils ont été là pour toi quand tu en as eu besoin. Ils ne t'ont jamais trahi. C'est de moi que tu devrais te méfier. »
Harry marqua un silence, le visage toujours levé vers le plafond.
« J'arrive pas à me méfier de toi. Pas avec tout ce que tu fais pour moi, au quotidien. Je sais qui tu es Draco, je sais ce que tu ressens, mais tu n'es pas obligé de faire tout ça. Tu n'essaies pas de te faire bien voir. Tu veux payer ta dette, mais ça, c'était au début. Tu en fais trop. Tu en supportes trop. Je suis parfois invivable, je te crache à la figure, et t'es encore là. Tu mérites mieux.
- Je t'ai regardé mourir. Non, je ne mérite pas mieux. »
Il en entendit le froissement du tissu sous sa main qui se déplaça lentement sur le lit, effleurant ses fesses avant de remonter le long de sa cuisse.
« Je ne te trahirai jamais, Harry.
- Ils disaient ça, aussi. Mais ils ont changé. Moi aussi, j'ai changé. J'ai l'impression qu'ils m'observent, qu'ils cherchent les failles, en moi. Ils ne me comprennent plus. Je suis en train de perdre mes meilleurs amis, Draco, et je ne sais pas quoi faire…
- Laisse-le temps faire son œuvre. Vous êtes encore sous le choc de la guerre, tu mettras des années à t'en remettre, si un jour tu surmontes tout ça, et eux aussi, ils ont besoin de temps. Vous vous braquez, parce que vous avez changé et vous avez la sensation de ne plus vous reconnaître. Ne sois pas parano et… »
Sa main qui ne faisait effleurer le tissu de son pyjama du bout des doigts, comme pour s'assurer qu'il était bien là et qu'il ne se résumait pas à une voix dans le vide, monta sur sa cuisse.
« Toi aussi, tu vas partir ? »
Alors Draco attrapa sa main fermement dans la sienne.
« Non. Moi, je ne partirai jamais. Même quand tu ne voudras plus de moi, je serai toujours là.
- Tu promets ? »
Et il caressa le dos de sa main avec douceur et tendresse.
« Je te le jure sur ma vie. »
Alors Draco tourna la tête vers Harry. Ses yeux brillaient, et soudain une larme coula au coin de ses yeux. La gorge serrée, le blond fronça les sourcils et se pencha au-dessus de lui en se reposant sur ses coudes.
« Hey, Harry, calme-toi. Pourquoi tu pleures ? »
Son visage se brouillait alors que les larmes dévalaient ses joues. Le brun essayait de se contenir, en vain.
« Dis-moi. C'est moi qui te fais pleurer ? »
Il ne répondit pas. Il avait l'air tellement fragile, tellement perdu… Tellement différent du Harry sûr de lui, souriant, à la langue acérée. Tellement différent de l'image qu'il donné de lui-même hors de cette chambre, nécessaire s'il ne voulait pas se faire dévorer.
Ses mains se levèrent en tremblotant vers lui et effleurèrent son visage. Lentement, Harry redessina ses traits, touchant ses yeux clos, son nez, ses sourcils, sa bouche, ses joues… Draco ne put s'empêcher de rougir sous les doigts maladroits qui le redécouvraient avec une tendresse infinie et une crainte sans nom.
Petit à petit, Draco rapprocha son visage du sien, jusqu'à ce que son souffle haché caresse son visage. Harry ne le voyait pas, il regardait un point derrière lui, un point qui n'existait pas. Alors le blond hésita. Il en avait terriblement envie, mais à chaque fois, quelque chose le retenait.
La culpabilité, de profiter de sa faiblesse.
Le dégoût de lui-même, de l'avoir laissé crever devant ses yeux.
Et la peur, aussi, peut-être. Que cela change quelque chose entre eux.
Alors que dans ces moments-là, même si le regard de Harry était mort, il sentait dans ses gestes qu'il en avait envie, lui aussi, que jamais il ne ferait le premier pas, car ce serait comme lui imposer quelque chose qu'il ne désirait peut-être pas. Et il savait aussi que cette gêne, le matin venue, sa manière de détourner les yeux de lui et d'aller s'habiller en vitesse, cela cachait la déception, l'idée peut-être qu'il n'était pas assez bien. Que tout reposait sur cette dette et qu'aucun autre sentiment ne motivait ses démarches.
Lentement, Draco rapprocha son visage et leurs lèvres s'effleurèrent. Il sentit Harry trembler, d'étonnement peut-être, et quand leurs bouches se rencontrèrent enfin, un sanglot le secoua.
Ce fut un baiser tendre, un peu mouillé. Le genre de baiser dont on ne rêvait pas dans l'idéal mais qui fut comme un morceau de paradis. Draco essuya ses larmes, baisa sa bouche pour le faire taire, déposa une myriade de baisers papillon sur son visage alors que Harry lui racontait des inepties.
Il lui disait qu'il ne le rendrait jamais heureux, qu'il méritait mieux. Qu'il le condamnait à une vie de sous-fifre alors qu'il était fait pour d'autres choses, que cette dette n'existerait bientôt plus aux yeux de la loi et qu'il serait lavé de tous ses crimes.
Il lui dit qu'il méritait mieux.
Alors que dans sa voix désespérée, Harry le suppliait de ne pas l'abandonner.
Dans le lit, une fois la lumière éteinte, Draco le tint dans ses bras, caressant ses cheveux, son dos, son visage, jusqu'à ce qu'il cesse de pleurer et d'avoir peur. Il chuchota contre sa bouche qu'il l'aimait et qu'il ne s'en irait jamais. Harry lui répondit que tous ceux qui l'aimaient et qu'il aimait finissaient par s'en aller.
Draco lui jura qu'il ne le laisserait jamais seul.
Jamais.
Et Harry parvint à s'endormir, sa main dans la sienne et son visage blotti contre son torse.
Un léger sourire sur les lèvres.
FIN
