Disclaimer : Les personnages de Harry Potter ne m'appartiennent pas, mais l'histoire, si !
Couple : Harry/Draco.
Rating : T.
Cet OS écrit pour Parallel Adventure, sélectionnée parmi les reviews que j'ai reçues, sur le challenge "Run". Tu as longtemps attendu cet OS, j'espère qu'il sera à la hauteur de tes attentes ! En sachant que tu m'as donné ce challenge en me demandant de ne pas écrire de fic sportive...
Hermaphrodite
Le bus était passé deux minutes trop tôt. Il avait fallu courir pour le rattraper avant qu'il ne stationne devant l'arrêt. Ses talons étaient décidément trop hauts. Elle s'était fait la réflexion en les achetant et y avait vaguement pensé en les mettant ce matin-là. Un peu trop hauts et un peu trop fins pour une matinée comme celle-ci…
À peine eut-elle le temps de reprendre son souffle, la poitrine brûlante et le cœur emballé, qu'il fallut sortir du véhicule, parcourir quelques mètres et dévaler les escaliers de la station de métro. Elle eut la sensation d'avoir maîtrisé ses pieds, mais quand elle passa les bornes et traversa les couloirs, le nez sur sa montre, et qu'elle entendit un métro arriver, elle s'élança dans les escaliers, manquant de se tordre la cheville au passage. Les portes du wagon se refermèrent derrière elle, à son plus grand soulagement.
C'était pareil chaque matin. Elladora n'avait jamais eu de chance dans les transports, et même quand elle partait en avance, elle arrivait toujours pile à l'heure. Heureusement qu'elle se forçait à arriver dix minutes en avance pour éviter de se faire taper sur les doigts, mais ces dix précieuses minutes lui permettaient surtout d'ouvrir le cabinet, s'assurer que tout était bien en ordre et tout bien préparer avant l'arrivée de ses patrons.
Le trajet dura bien une demi-heure. Ridicule comparé au temps qu'elle passait auparavant dans les transports en commun, avant qu'elle ne soit embauché dans ce prestigieux cabinet d'avocat, pistonné par le précédent petit ami d'une de ses patronnes. Mais au final, venir au travail lui prenait tout de même trois bons quarts d'heure, dans le meilleur des cas. Un temps, elle avait songé à déménager, mais les loyers à Londres étaient chers et Elladora ne pouvait guère se les permettre. Son salaire ne le lui permettait pas. Et puis, elle était encore jeune. À vingt-cinq ans, on n'a aucune excuse pour ne pas se taper son heure de transport quotidienne pour aller bosser.
Le cabinet Weasley et Associés se situait en plein centre de Londres, dans les quartiers d'affaires. Il avait été fondé par Percy Weasley et sa belle-sœur, Fleur Delacour, qui avait décidé de garder son nom de jeune fille dans le cadre de son travail. S'étaient ensuite greffés d'autres avocats, et à présent, ils étaient cinq à travailler dans ce cabinet qui avait pris de l'ampleur depuis quelques années. Deux places s'étaient libérées, dernièrement. Son ami qui l'avait fait rentrer en temps que secrétaire avait laissé sa place à un joli brun peu gauche, ses relations avec son ex rendant le travail trop difficile, d'autant plus qu'il s'était déjà recasé avec une fille un peu plus jeune que lui. L'autre avocat avait quitté le cabinet car il souhaitait se rapprocher de sa terre natale, l'Écosse. Un grand blond aux yeux bleus un peu hautain l'avait alors remplacé, abaissant un peu plus la moyenne d'âge du cabinet.
Cela faisait un an et demi qu'Elladora travaillait pour ce cabinet, et bien qu'elle ait eu peu d'expérience en la matière, ayant enchaîné jusque-là des boulots sans grand avenir, elle avait trouvé ces remplacements un peu rapides. Elle en avait discuté un peu avec Hermione, même si elles ne s'entendaient pas beaucoup, et elle aussi trouvait que les choses s'étaient réglées un peu trop vite. L'avocate avait du mal à s'entendre avec le blondinet, un peu trop imbu de sa personne, ce qui avait tendance à la mettre hors d'elle. Elladora s'en accommodait. De toute manière, elle avait un caractère bien trempé et ce n'était certainement pas ce type qui allait lui marcher sur les pieds.
Par chance, Elladora arriva à l'heure au cabinet. Elle y entra tout de même en se pressant, ses talons claquant sur le parquet de l'entrée. Après avoir allumé la lumière, la secrétaire mit en marche son ordinateur, leva les stores pour laisser la lumière pénétrer dans la salle d'attente puis ouvrit les différents cabinets, aérant les pièces avant de remettre un peu d'ordre sur les bureaux.
Depuis le temps, la secrétaire avait appris à connaître ses patrons, à savoir ce qu'elle devait faire et ce qu'elle devait à tout prix éviter de toucher. Surtout dans le bureau de Delacour, à vrai dire. Elle ne supportait pas qu'Elladora mettre du désordre dans ses affaires, alors qu'à vrai dire, la secrétaire se contentait simplement de ranger un peu stylos, post-it et autres bêtises qui traînaient un peu partout. Weasley, au contraire, bordélique qu'il était, détestait arriver le matin et découvrir son bureau désordonné.
Enfin, la secrétaire s'installa à son bureau et se mit un peu à son travail, mais à peine eut-elle le temps de poser ses fesses sur son siège qu'elle entendit les chaussures en cuir hors de prix de Weasley claquer dans le couloir. Il ne tarda pas à entrer dans le cabinet, l'air pressé, comme toujours. Il salua vaguement Elladora et lui demanda un café. Puis, Hermione arriva à son tour alors que la secrétaire allait entrer dans le bureau de son patron, l'air un peu triste. Le genre d'air qu'elle trainait depuis six mois, depuis que son ex avait enfin quitté les lieux, après deux ans de relation.
Ex. C'était le seul mot qu'il était permis de prononcer à propos de l'avocat, dans ce cabinet. Si jamais on osait prononcer son prénom et qu'elle l'entendait, Hermione piquait une crise. Elle n'acceptait toujours pas la rupture, même si elle commençait à dater, ni le fait que son ex l'ait quitté pour une autre femme, plus jeune, et qui en plus serait actuellement enceinte de lui. Elle avait elle-même pensé à avoir un enfant et un temps, ils en avaient eu le projet. Et puis, leur couple avait commencé à battre de l'aile, et quand elle crut qu'ils étaient en train de remonter la pente, il la quitta.
Au fil du temps, Elladora en vint même à ne plus prononcer son prénom dans sa tête, tant elle s'était fait taper sur les doigts par sa chef, et tant elle avait pu lui prendre la tête depuis leur rupture. C'était à cause de lui qu'elle avait eu ce boulot et sans doute pensait-elle que la secrétaire était de son côté à lui, étant donné qu'elle connaissait sa nouvelle compagne. Mais Elladora avait décidé de rester neutre. Elle n'avait jamais particulièrement apprécié Hermione et se fichait bien de toutes ces histoires d'amour et de coucheries. Ce n'était pas son problème.
Quelques minutes plus tard, Delacour arriva. Cette femme, c'était la grâce et la beauté incarnée. Le genre de femme qui aurait pu tout avoir, qui aurait pu tout faire, avec son physique de mannequin, ses longs cheveux blonds, ses yeux d'un bleu presque magique et surtout cet adorable accent français. Belle comme le jour, elle était toujours habillée avec classe et sobriété, et était sans aucun doute l'un des atouts de ce cabinet d'avocat, en dépit de sa froideur et de son professionnalisme à toute épreuve.
Pour être honnête, Elladora n'avait jamais vraiment compris pourquoi ça ne passait pas, avec elle. Peut-être était-ce dû au fait qu'elle n'avait jamais été la petite secrétaire effacée, cruche et soumise qu'elle aurait souhaité avoir. Elladora n'avait jamais été ainsi, et elle ne le serait jamais. Elle savait où était sa place mais il était hors de question qu'elle se laisse marcher sur les pieds, encore moins par une femme trop gâtée par la nature qui éprouvait du plaisir en écrasant les autres avec sa beauté. Elladora était le genre de femme réservée, orgueilleuse, parfois un peu sèche, voire glaciale. Elle n'avait pas peur des autres, de les regarder droit dans les yeux et de leur dire avec des mots voilés ce qu'elle pensait.
Ou peut-être était-ce un peu dû à son physique. Elladora était plutôt jolie. Le teint blanc et le visage fin, elle avait des yeux bleus ciel à peine cachés derrière des lunettes aux verres rectangulaires. Elle savait se maquiller et mettre en valeur son visage, à coup de rouge à lèvres plus ou moins discret qui redessinait sa bouche, de crayon noir et de fard à paupières mettant en valeur ses yeux. Ses cheveux n'étaient certes pas aussi clairs et entretenus que ceux de sa patronne, mais Elladora savait les coiffer, sans doute mieux que Delacour qui peinait à faire toute seule un chignon. Enfin, ses tenues aussi simples que sobres révélaient une taille mince et de jolies jambes. En somme, Elladora était une sorte de concurrente, qui ne pouvait guère faire le poids face à la sublime Fleur Delacour, mais qui avait le défaut de ne pas lui être soumise. Ce que cette femme orgueilleuse ne semblait pas digérer.
Quelques minutes plus tard, la porte se rouvrit, et un quatrième avocat entra dans le cabinet. Et alors qu'Elladora ne prenait même pas la peine de lever le nez de ses affaires quand les autres arrivaient, reconnaissant à la force de l'habitude leurs pas dans le couloir, elle leva la tête pour saluer d'un léger sourire le nouveau venu. Un peu en retard, toujours, souvent débraillé, essoufflé, les cheveux dans tous les sens et le sourire penaud. Alors que dans le fond, il n'avait aucun compte à lui rendre.
« Bonjour Me Potter.
- Bonjour Elladora. Par pitié, arrêtez de m'appeler comme ça… »
Elle lui lança un regard moqueur avant de revenir à ses papiers un court instant, histoire de donner le change. Cela faisait six mois qu'il avait intégré le cabinet, et autant le dire, leurs débuts n'avaient pas été simples. Me Harry Potter avait seulement vingt-six ans, ce qui faisait de lui le plus jeune avocat du cabinet. Il avait été recruté de par ses excellents résultats mais aussi sur recommandation d'un ami de sa famille, également dans le milieu. C'était un garçon un peu timide, au naturel, gentil et plein de bonne volonté. Forcément, comme tous les avocats, il avait plusieurs visages et sans doute devait-il être méconnaissable face au juge, mais au cabinet, c'était une personne humble et sans histoire.
Tout le contraire de ses collègues, en somme, avec lesquels il s'entendait pourtant bien.
Cependant, son côté trop gentil avait tendance à déplaire à Elladora, qui était alors persuadée de son hypocrisie, typique chez les avocats. Ou alors était-ce surtout le cas de ceux qui lui versaient son salaire tous les mois… Mais elle avait fini par se résoudre à l'idée que Harry Potter était tout simplement un bon gars qui jouait suffisamment la comédie dans sa vie et qui se laissait aller quand il était au cabinet. Et puis, de toute façon, il était le moins casse-pied des cinq et sans aucun doute le plus respectueux.
Et surtout, il était bel homme. Peut-être pas autant que son jeune collègue qui venait d'intégrer leurs rangs et dont elle peinait encore à retenir le nom. Mais il avait un charme particulier. Et des yeux incroyables, surtout. De grands yeux verts menthe à l'eau.
La vérité, c'était que depuis quelques semaines, Harry le draguait. Il y avait déjà eu quelques regards, quelques mots et même quelques gestes. Mais rien de bien concluant, Elladora avait simplement compris qu'elle lui plaisait beaucoup. Et qu'il lui plaisait tout autant. En vérité, c'était depuis l'arrivée du nouvel avocat que Harry semblait s'être mis en tête de la séduire. Peut-être parce que le blondinet, qu'il connaissait déjà, avait tenté à un moment donné de lui en mettre plein les yeux et que Harry s'était senti menacé. C'était quelqu'un de tranquille et qui aimait prendre son temps. En deux mois, il n'avait jamais essayé de lui proposer un verre ou une petite sortie. Il devait être un peu trop timide pour ça. Ou peut-être ne savait-il tout simplement pas si Elladora serait tentée par un dîner ou une sortie du cinéma…
Et alors que le brun s'avançait vers elle pour lui faire la bise, ce qu'il était d'ailleurs le seul à faire au cabinet, Elladora se dit que c'était étrange qu'elle se laisse troubler par un type qui n'était absolument pas son genre. Elle les aimait un peu plus grands, un peu plus virils, voire même dominateurs, alors que paraissait bien plus timide et calme, peinant à atteindre sa taille quand elle portait des talons. Mais c'était ainsi. Il était bel homme, gentil et attentionné. Sans aucun doute beaucoup trop bien pour elle.
Et très certainement n'y aurait-il jamais rien entre eux, car elle était secrétaire et il était avocat, car il pouvait avoir toutes les femmes qu'il voulait et qu'il se lasserait vite.
Un peu comme Fleur, qui trompait allègrement son mari et qui aurait bien fait de Harry son quatre heures.
OoO
La porte de son appartement claqua dans son dos. Mécaniquement, il tourna le verrou et inséra la clé dans la serrure pour la fermer pour de bon. Après avoir vécu un an dans un petit appartement sous les combles de la capitale parisienne, à l'époque où il pensait que tenter des études de droit en France sans l'aide ses parents seraient possible, il avait pris l'habitude de tout verrouiller une fois rentré chez lui. Il avait manqué de se faire agresser, une fois, par un barjot qui l'attendait, et depuis, il regardait systématiquement derrière lui avant de passer sa porte. Souvent, il se faisait l'effet d'un paranoïaque. Sans doute l'était-il un peu.
Draco était fatigué. Sa journée avait été éreintante, entre tous les rendez-vous qui s'accumulaient dans l'agenda, les coups de téléphone à répétition des clients, et puis toute cette fichue paperasse, ces dossiers… Il était sur les rotules. Heureusement, la semaine se terminait le lendemain, et pour une fois, il n'avait pas chargé son week-end. Enfin, personne ne l'avait fait, car si cela ne tenait qu'à lui, il ne verrait personne durant ses deux seuls jours de repos.
L'homme laissa tomber son sac sur le sol, puis retira son manteau et ses chaussures. Enfin, il se traîna jusqu'à la salle de bain, alluma la lumière et se posta devant le lavabo pour se laver les mains qu'il sécha ensuite avec une serviette, juste à côté. Enfin, il leva les yeux vers le miroir.
Il avait une tête affreuse, que le maquillage peinait à arranger. C'était à se demander pourquoi diable Delacour lui accordait-elle une telle importance, plutôt que de détourner les yeux et faire comme s'il n'existait pas. En général, il ne se trouvait pas si laid, mais sous la lumière crue de sa salle de bain, toutes les imperfections de son visage ressortaient. Il avait envie de plonger la tête dans l'eau, de gratter ce masque jusqu'à ce qu'il disparaisse, à se faire mal. Alors il se contenta de pousser un soupir, comme quasiment tous les soirs, d'ouvrir son placard et d'en retirer du lait démaquillant et du coton pour effacer toutes ces couleurs sur son visage.
En quelques minutes, sa figure changea du tout au tout. Ses yeux trop dessinés, sa bouche trop colorée et ses joues trop fardées laissèrent place à une peau trop blanche et recouverte d'imperfections. Le travail d'une heure, chaque matin, réduit à néant en quelques coups de coton. Et tout ça pour laisser place à un visage des plus banals, indéniablement masculin et triste à pleurer. Un visage qu'il avait appris à détester mais qui faisait sa force.
Lentement, il se déshabilla. Il retira d'abord la veste de son tailleur, puis son chemisier, avant de faire tomber sa jupe. Puis, il se courba pour libérer ses jambes de ses collants. En sous-vêtements, il se regarda vaguement dans le miroir avant de détourner les yeux, honteux au possible. Il arracha presque son soutien-gorge rembourré et sa culotte avant de se jeter dans un pyjama large en soie.
Enfin, nerveusement, il retira méticuleusement les épingles qui maintenaient son chignon en place, laissant tomber sur ses épaules ses longs cheveux blonds et raides qui descendaient jusqu'au milieu de son dos. Il les noua derrière sa nuque pour qu'ils ne le gênent pas.
Le miroir lui renvoyait l'image d'une tout autre personne. C'était un peu comme s'il avait retiré un masque de carnaval. Celui qu'il portait chaque jour, le plaçant avec soin sur son visage tous les matins avant de le détruire le soir, une fois enfermé chez lui. Son masque, mais aussi son prénom, son vrai prénom, celui qu'il portait depuis sa naissance.
Et qu'il effaçait de sa mémoire quand il n'était plus dans son appartement.
Draco quitta sa salle de bain et alla se préparer à dîner. Son frigidaire n'était guère rempli, il se dit vaguement qu'il allait devoir faire quelques courses. Quand il aurait le temps et la motivation. Draco n'avait jamais été un gros mangeur et vivre seul n'arrangeait pas forcément les choses. Certains de ses amis lui disaient qu'il tendait vers l'anorexie, à sans arrêt critiquer chaque petite courbe de son corps. Lui, il se trouvait tout simplement mince et peu gourmand. Et puis, si les autres le trouvaient joli, lui n'était pas vraiment de cet avis-là. Normal qu'il se critique.
Puis, son assiette de pâtes dans les mains, il s'installa dans son salon, allumant mécaniquement la télévision avant de s'enfoncer dans son canapé. Les yeux posés sur l'écran du téléviseur, Draco ne parvenait pas à se concentrer sur ce qu'il regardait. Il avait les pensées ailleurs et quelque chose dans le ventre. Quelque chose qui l'empêcherait de bien dormir et qui ne cesserait de gonfler jusqu'au lendemain soir.
En quittant le cabinet, Harry lui avait proposé de dîner avec lui. Ce soir-là, il avait un rendez-vous d'affaires, alors il lui avait proposé de sortir avec lui le lendemain. Le visage de Harry était tout rouge et ses yeux ne le regardaient pas vraiment, tant il était embarrassé. Sans doute avait-il pensé essuyer un refus. Mais comment lui dire non, songea Draco. Comme lui dire non, alors qu'il était si gentil et attentionné avec lui, si prévenant… et si beau, aussi. C'étaient ses incroyables yeux verts qui lui avaient arraché une réponse positive, qu'il avait regrettée aussitôt, alors que le visage de l'avocat s'illuminait de bonheur.
Il n'aurait pas dû, et il le savait. Mais il avait été pris de cours, et puis…
Le lendemain, il lui dirait qu'il était occupé.
Et si jamais il retentait, il lui répèterait que ce n'était pas une bonne idée.
C'était ce qu'il y avait de mieux à faire, se disait Draco en avalant ses pâtes. Même pas besoin de baisser les yeux et se regarder pour s'en convaincre.
Oui, demain, il lui dirait ça.
OoO
Harry l'avait emmenée dans un restaurant français. Depuis qu'elle était revenue de France, des années auparavant, elle avait déjà remangé ce genre de cuisine, mais jamais dans des établissements aussi classes que celui-là. Elle avait été très surprise en découvrant sa devanture, n'en revenant pas que l'avocat l'emmène dans un endroit pareil. Après tout, elle n'était que secrétaire, et même si elle était plutôt élégante, sa tenue ne correspondait en rien à ce restaurant. Les femmes autour d'elle étaient bien mieux habillées, en ce vendredi soir, qu'Elladora ne le serait jamais.
L'avocat avait été occupé toute la journée, et au bout d'un moment, Elladora avait pensé qu'il avait oublié son invitation. Mais en fin d'après-midi, il était passé la voir à son bureau et lui avait glissé qu'il était venu en voiture et qu'il sortirait un peu avant elle, l'attendant au parking au sous-sol de l'immeuble, non loin de la sortie. Sur le coup, elle avait été tentée de refuser. De lui expliquer.
Que ce n'était pas une bonne idée.
Elle en connaissait des tonnes, des excuses. Elle en avait des réserves et des réserves, inépuisables. Elle avait appris à mentir, à excuser chacun de ses pas et chacun de ses mots. Elle avait appris à dire non.
Mais à ce moment-là…
Elle n'avait pas su.
Elladora s'était senti fondre devant les yeux verts et l'air timide de Harry. Comme souvent, quand un homme qui lui plaisait lui proposait un verre, un dîner, une soirée. Elle savait que cela ne durerait pas, qu'elle ne faisait que se donner un peu de répit. Qu'à un moment donné, elle lui dirait que cela ne pouvait pas durer et alors elle sortirait sa batterie d'excuses aussi bidons que solides, et ça passerait.
En réalité, elle avait beau afficher un air froid, réservé, presque hautain, tant elle était orgueilleuse et fermée aux autres, Elladora perdait tout quand elle se retrouvait devant un homme séduisant qui la draguait. Alors qu'une fois chez elle, tous ses atours jetés au sol, la secrétaire repensait à tous les évènements de la journée, les analysait, les décortiquait, et finissait par se convaincre qu'elle faisait connerie sur connerie. Elle se disait qu'elle devait y remédier et tout rejeter en bloc. Et puis…
Et puis, elle cédait.
Parce que quand Harry la regardait avec ces yeux-là, si plein de bonnes intentions, elle ne pouvait plus lui résister.
Et Harry avait été un véritable gentleman. Il lui avait tenu la porte, attendant galamment qu'elle entre, lui avait payé un repas complet sans jamais essayer de la détourner de son choix, bien qu'il ne soit pas des plus onéreux, et l'avocat lui avait même proposé de la raccompagner jusque chez elle. Sa conversation était agréable et intéressante, tout ne tournait pas autour de son travail et son humour n'avait rien de lourd ni de vulgaire. Même ses gestes étaient chastes : il ne chercha jamais à lui prendre la main ou de l'effleurer, préférant peut-être la séduire d'une tout autre manière.
Et c'était bon, dans un sens. C'était bon de ne pas être qu'un objet mais une véritable personne, d'attiser un véritable intérêt chez cet homme trop bien pour elle, de le voir si charmant avec elle…
L'espace d'une soirée, il l'avait fait rêver.
Mais il fallait que cela cesse.
Absolument.
Nous étions lundi, et comme quasiment tous les lundis, Elladora manqua d'arriver en retard, courant dans les couloirs du métro. Elle avait eu du mal à se lever : la veille, elle avait dû se rendre chez des amis et elle était rentrée un peu tard, elle qui était si habituée à se coucher tôt. Elle avait remis ses chaussures à talons trop hauts et avait véritablement manqué de se tordre la cheville en dévalant les escaliers. Ç'aurait été sans doute la pire chose qui aurait pu lui arriver, mais les talons, elle aimait ça. Cela la rendait plus femme, mettant ses jambes et sa silhouette en valeur.
Comme toujours, Weasley et Delacour étaient arrivés les premiers, ponctuels au possible. Puis, Hermione avait suivi. Elles avaient échangé quelques mots : apparemment, elle avait aperçu son ex le samedi après-midi alors qu'elle faisait quelques courses en compagnie de sa nouvelle petite amie, et cela lui avait porté un coup au cœur. Hermione lui demanda un peu comment ça se passait, si ça marchait toujours entre eux. Elle l'avait mauvaise, semblait-il. Elladora hésita à lui en parler, à lui dire que la nouvelle compagne de son ex était sur le point d'accoucher et que son ami n'avait jamais paru aussi heureux.
À ce moment-là, Harry arriva, le sourire aux lèvres. Il eut à peine le temps de saluer Hermione qu'elle partit dans son bureau. Perplexe, il la regarda partir puis lança un regard légèrement désespéré à Elladora qui retint un sourire amusé.
« On parlait de son ex.
- Ah, c'est vrai que tu le connais. Un souci ?
- Elle l'a vu avec sa copine. Elle me demandait comment ça se passait.
- Je vois. Ça doit pas être simple pour elle. Pour vous non plus, d'ailleurs…
- Je fais avec. Je ne me mêle pas de ces histoires, ça ne me regarde pas. Mais Hermione a du mal à tourner la page et ça se comprend.
- Oui. Bon, je vais à mon bureau. À plus tard ! »
Et il quitta la pièce pour rentrer dans son propre bureau. Vaguement, Elladora se demanda si Harry avait été déçu ou content de ce repas, et s'il referait des avances.
Quelque part en elle, elle espéra que oui.
Quelque part en lui, il espérait que non.
OoO
Son téléphone sonna dans le salon. Aussitôt, Draco sortit de la douche, s'enroula dans une serviette, en mit une autre autour de sa tête, puis enfila ses chaussons avant de quitter la salle de bain. Gelé, il se précipita dans le couloir et se rua vers le salon, s'essuya nerveusement la main et décrocha.
« Allô Dray ? C'est Blaise ! Tu vas bien ? »
L'espace d'un instant, un soulagement sans nom le traversa. Il avait craint que ce soit Harry, car à vrai dire, il était bien le seul à prendre la peine de l'appeler chez lui, ayant pris conscience au fil de leurs rendez-vous que le blond était quelqu'un de casanier. Les autres l'appelaient sur son téléphone portable, par habitude.
« Oui, ça va. Tu veux quelque chose ?
- Bah ouais, discuter, pourquoi ? T'es occupé ?
- Disons que je sors de la douche et là, tout de suite, j'ai autre chose à faire que te parler.
- Ah je vois ! Bon, heu, je viens te chercher à dix-neuf heures ce soir ?
- Pourquoi ?
- Pourquoi quoi ?
- Pourquoi tu viens me chercher ? »
Si la première question l'avait pris au dépourvu, la seconde sembla vraiment étonner son ami qui marqua un silence. Draco se mordilla les lèvres en se disant qu'il aurait dû répondre autrement. Mais il avait été pris au dépourvu : il s'était levé tard, il avait ses courses à faire et tout un tas de choses encore.
« Peut-être parce que ça fait une semaine qu'on s'est pas vus ? Quoi, t'as un truc de prévu ce soir ? Tu te fais un ciné' ?
- Oui, il y a ce film de…
- On y va ensemble ? »
N'avait-il donc pas mieux à faire que de l'inviter au cinéma ? N'avait-il donc pas déjà assez à faire avec sa compagne qui venait d'accoucher ? À moins qu'il n'ait envie de fuir sa petite famille l'espace d'une soirée, mais à vrai dire, même avec un bébé dans sa vie, il ne sortait quasiment jamais sans la mère de son enfant.
Draco retint un soupir à fendre l'âme.
« Non, désolé.
- Pourquoi ?
- Mais t'as fini, Blaise, sérieusement… J'ai pas le droit de passer une soirée tranquille ?
- Toi, tu me caches quelque chose.
- Tout de suite les grands mots…
- T'as un mec ? »
Blaise le connaissait définitivement trop bien. Il connaissait ses petites habitudes, il savait à quel point il pouvait être casanier, et à moins d'avoir envie d'aller au cinéma, Draco ne sortait jamais de chez lui le soir quand il était en week-end.
« Et si c'était le cas ?
- C'est qui, ce mec ?
- Ça ne te regarde pas.
- Si, ça me regarde. C'est qui ? Tu l'as rencontré où ? »
Draco faillit lui raccrocher au nez. Comme à chaque fois que Blaise découvrait qu'il avait quelqu'un dans sa vie, d'une façon ou d'une autre. En général, il en avait pour des heures, au téléphone ou face à face, Blaise lui faisant subir un interrogatoire presque intime, dérangeant. Il voulait connaître chaque détail, et la plupart du temps, c'était un moment difficile que Draco ne cherchait même pas à éviter. Jamais il n'avait eu le courage de fuir son ami.
« Blaise, j'ai pas le temps de te parler, il faut que…
- J'en ai rien à foutre. C'est qui ? Il fait quoi dans la vie ? T'as intérêt à me répondre, Draco, sinon je débarque chez toi dans la journée.
- Débarque si t'as envie. J'ai rien à te dire.
- T'as rien à me dire ?
- Non. J'ai un copain, point.
- Il sait ? »
Quelque chose en lui se referma. Il sentit le peu de courage qu'il avait réussi à rassembler s'effriter. C'était toujours comme ça avec lui, de toute manière. Avec lui, mais avec les autres, aussi. Ceux qui savaient.
Depuis le temps, Draco ne faisait même plus attention aux mots qu'il employait. Et ceux qu'il ne prononçait pas.
« Non, il ne sait pas.
- Ah. Donc vous ne sortez pas vraiment ensemble.
- Donc tu n'as pas à te déplacer cette après-midi. Bonne journée. »
Et Draco raccrocha. Il n'aurait su dire ce qui lui avait donné la force de faire ce geste. Il se demanda sérieusement si Blaise allait vraiment passer le voir. Enfin, de toute manière, si c'était le cas, il n'aurait qu'à appeler Harry et s'arranger avec lui. Il était hors de questions que lui et Blaise se rencontrent. Son ami n'aurait rien fait, rien dit, mais les choses auraient été plus compliquées.
Cela faisait déjà un mois. Un mois qu'il fréquentait Harry, ou plutôt, qu'il sortait avec lui, si on pouvait parler ainsi. À vrai dire, leur toute première sortie à deux datait d'environ un mois, et entre la timidité de Harry, son travail et l'attitude de Draco, entre l'envie, l'angoisse et le rejet, il avait fallu un bon mois pour le brun pour se décider à l'embrasser, alors qu'ils étaient allés voir un film au cinéma. Jusque-là, leurs rapports n'avaient pas dépassé quelques effleurements, sa main sur son bras ou dans la sienne. Avec ce premier baiser, les choses avaient basculé.
Et depuis, ils sortaient ensemble.
C'était étrange de penser ces mots. Personne n'était au courant au cabinet, tous deux souhaitaient être discrets, et quelques soirs dans la semaine, voire même les week-ends, Harry l'invitait à dîner ou l'emmenait au cinéma, ayant rapidement compris que Draco adorait ça. Enfin, Elladora, plutôt. Et bien qu'une relation simple et presque naturelle se soit nouée entre eux, au fil de leurs rendez-vous, la culpabilité croissait en Draco au fil des jours.
Il lui mentait.
Cela faisait deux mois qu'il lui mentait.
Qu'il se présentait à lui en jupe et chemisier, le visage maquillé à outrance, qu'il élevait la voix pour qu'elle paraisse moins rauque…
Qu'il se faisait passer pour ce qu'il n'était pas.
Un homme.
Car il aurait beau lutter, il aurait beau s'habiller en femme, porter des sous-vêtements féminins, peinturlurer son visage et laisser pousser ses cheveux, une fois nu, il était et resterait un homme, avec un pénis et des couilles. C'était une réalité qu'il tentait de gommer la journée mais qui lui revenait en pleine figure une fois rentré chez lui, quand il n'y avait plus personne pour le regarder et que son corps masculin et sale se dévoilait à ses yeux.
Draco était une abomination. Et il le savait.
Et quand Harry découvrirait la vérité, que la femme qu'il draguait et avec laquelle il sortait depuis un mois était un homme, il deviendrait fou de colère, de dégoût.
Mais en deux mois, Draco n'avait jamais trouvé la force de lui dire la vérité ou bien de lui mentir. Enfin, si, il lui avait menti, comme cela faisait bien longtemps qu'il ne l'avait pas fait. Mais pas dans le bon sens. Pas dans celui qu'il aurait dû suivre. Il aurait dû faire cesser toute cette mascarade, le quitter, lui dire que ce n'était pas possible et qu'il n'entrevoyait pas de relations avec lui. Lui raconter les mêmes bobards, ceux qui marchaient toujours…
Et il ne l'avait pas fait. Parce que Harry était pile le genre d'hommes qui le faisait rêver, parce qu'il n'avait pas eu le cœur de briser ses espoirs, et surtout, il était tellement attentionné, prévenant et si peu lourd et envahissant que tout semblait naturel entre eux. Comme si ça allait de soit. Harry le faisait rêver, c'était… presque comme s'il était fait pour lui.
Sa manière de le regarder, de lui faire des compliments, de lui dire qu'elle était belle, taquinant son caractère et oubliant tout ce qui n'était pas elle quand ils étaient ensemble.
Draco le savait déjà, il était en train de tomber bêtement amoureux de ce jeune avocat plein de vie et si ouvert sur le monde, bien plus que ses collègues au cabinet. Il savait aussi qu'il ne faisait que se donner un peu de répit et que la chute serait douloureuse.
Mais c'était bon.
Juste bon, d'avoir quelqu'un dans sa vie, qui vous appelait le soir, qui vous envoyait des messages dans la journée, qui vous invitait à sortir et qui ne poussait pas trop loin quand il sentait que vous étiez fatigué.
Alors plutôt que mettre un terme à leur relation, comme il aurait déjà dû le faire, Draco retourna dans la salle de bain, frigorifié, pour s'essuyer convenablement et s'habiller. Il mit un temps fou à se maquiller, s'y reprenant à deux fois. Le ravalement de façade était toujours compliqué quand il sortait le week-end, surtout quand il devait voir Harry dans la journée. Il devait être aussi appliqué qu'en semaine, mais surtout, Draco vivait dans la crainte d'être découvert. C'était même pire qu'au cabinet, car dans le fond, il voyait bien peu les avocats, alors que quand il sortait, Harry n'avait d'yeux que pour lui et pourrait facilement tout découvrir.
Et ce serait une catastrophe sans nom.
Si cela arrivait, il devrait quitter son boulot et en chercher un autre. Il ferait à nouveau jouer ses relations, comme Blaise ou un autre, pour essayer de trouver un travail qui lui permettrait d'être habillé en femme du matin au soir sans que personne ne le découvre. C'était toujours compliqué à trouver. Draco ne prenait pas d'hormones, son visage était naturellement androgyne, mais il était évident que ce n'était pas une femme. Il fallait se maquiller, se coiffer, s'habiller pour donner l'illusion, et le blond refusait de vivre avec une étiquette de « travelo » autour du cou.
Il ne voulait pas que ça se sache.
C'était trop honteux.
Personne ne savait, à part ses amis proches. Il y avait Blaise, qui l'avait fait entrer au cabinet, Pansy, Théodore, et quelques autres. Ces trois-là étaient les seuls à l'avoir déjà côtoyé en femme et à être capables de sortir avec lui ainsi travesti, même si c'était extrêmement rare. C'était compliqué pour eux. Ils avaient honte. Ils étaient un peu comme lui, ils se sentaient épiés, comme si tout le monde savait qu'ils bouffaient avec un travelo et que ça les poursuivrait toute leur vie.
Draco était une honte à lui tout seul. Non pas parce qu'il s'éclatait à s'habiller en femme.
Mais parce qu'il vivait comme ça.
Parce qu'il était une femme, à l'intérieur de lui. Une femme qui aimait les hommes, qui se laissait dominer et protéger par eux.
Une femme avec un pénis qui jouait la comédie chaque jour que Dieu faisait.
Sa vie était un mensonge perpétuel.
Même quand il sortait en homme, Draco mentait. Il avait alors l'impression d'être un grand livre ouvert où chacun pouvait y lire ses pensées les plus intimes. Son amour pour les hommes, pour le sexe anal, sa vie de travesti, ce soulagement qu'il ressentait quand il s'habillait en femme, comme s'il était plus en sécurité avec ces vêtements qu'avec ceux qu'il aurait dû porter… Sortir en homme était devenu intolérable, pour lui, au point qu'il ne le faisait que lorsqu'il était obligé d'aller voir ses amis. Ils étaient ses seules exceptions, d'une part parce qu'ils l'exigeaient, et d'autre part parce qu'il n'aurait su ce qui était le plus gênant : être regardé en l'imaginant avec des vêtements, ou être regardé comme un anormal, un fou.
Mentir le soulageait.
Mais bientôt… il ne pourrait plus mentir. Plus comme ça.
Harry méritait mieux que cette perte de temps.
OoO
La note était un peu élevée, ce qui dérangea beaucoup Elladora. Elle faisait toujours en sorte de prendre ce qui lui couterait le moins cher, mais Harry avait la sale manie de l'emmener dans de bons restaurants. En plus, il refusait systématiquement qu'elle paye, même quand elle choisissait le restaurant afin d'en régler la note. C'était son petit côté gentleman, mais c'était aussi dû au fait qu'il gagnait bien sa vie et elle était bien peu exigeante, donc autant lui faire plaisir.
Harry paya donc l'addition, puis ils quittèrent les lieux. Pour une fois, il ne portait pas de costume. En fait, il n'en portait quasiment jamais le week-end. Un jour, il était venu à l'un de leurs rendez-vous dans une tenue un peu plus décontractée, et quand il comprit qu'Elladora ne s'attachait pas à des détails aussi futiles que les tenues qu'il portait le week-end, il avait cessé de jouer à l'avocat guindé. En réalité, Harry était d'un naturel assez étonnant pour un garçon issu d'un si bon milieu. Il était rafraichissant, jeune dans sa tête. Cela dit, Elladora n'avait pas pour autant renoncé à ses tenues élégantes, qui cachaient au mieux son décolleté.
À peine sorti, l'avocat lui attrapa gentiment la main et Elladora se laissa faire. Il avait des mains légèrement plus petites que les siennes, mais plus larges, plus viriles. À vrai dire, Harry n'était pas bien grand, mais c'était dû aux chaussures à talons qu'elle portait et qui le rapetissaient considérablement. Pas plus que pour la différence de taille de leurs mains, celle de leurs corps ne semblait pas le déranger. En général, il plaisantait sur sa petite taille, se faisant à l'idée de tomber sur le charme de personnes plus grandes que lui.
« Bon Dieu, j'ai trop mangé… Ils sont quand même généreux, dans ce restau'…
- Je t'avais prévenu. Allez, dépêche-toi, on va louper la séance si on traîne !
- Oui oui… Doucement Dora, j'ai bossé moi, aujourd'hui…
- Mais si on ne… »
Elle sentit sa main la tirer vers lui, et en l'espace d'un instant, Elladora se retrouva devant lui, son autre main saisissant la sienne. Il avait un léger sourire taquin aux lèvres. La secrétaire se laissa aller à lui répondre, oubliant l'espace d'un instant qu'elle était légèrement plus haute que lui et qu'il avait une allure presque débraillée comparée à elle. L'espace d'un instant, elle oublia tout ce qui n'était pas lui : il n'y avait plus que ses yeux verts qui la regardaient avec une certaine douceur, celle qui existait depuis plusieurs mois déjà et qui lui réchauffait le cœur.
« On a tout le temps pour arriver au cinéma. Et détends-toi un peu, tu es toute crispée…
- Je ne suis pas crispée.
- Si. Tu es tout le temps crispée. Quand je te prends la main, quand je te touche la taille… Je t'angoisse ? »
Son léger sourire en coin était un peu moqueur, un peu taquin. Le genre de sourire un peu canaille qui en disait long. Harry avait raison, dans le fond. Elladora était toujours crispée, stressée, incapable de se détendre même dans ce genre de moment pourtant simple et complice.
« Non. Je suis comme ça.
- Tu peux te détendre avec moi, tu sais. Je ne vais pas te manger. »
Puis, il avança son visage et Elladora sentit son cœur s'emballer dans sa poitrine alors que ses paupières s'abaissaient. Quand il sentit sa bouche sur la sienne, il se fit l'effet d'une adolescente vivant son premier béguin. Sauf que Harry et ses baisers étaient bien meilleurs que ça.
Quand il se recula, il lui fit un léger sourire avant de lâcher une de ses mains et caresser sa joue. L'espace d'un instant, Elladora eut peur que ses yeux verts effacent toute cette poudre et qu'il voie derrière son vrai visage, celui qu'elle cachait depuis des années et qu'elle n'assumait plus. Elle avait l'impression qu'il lisait dans ses yeux, dans sa tête.
« Ou peut-être que si, je vais te manger.
- Il y a plus joli que moi à manger.
- Comme qui, par exemple ? »
Ils étaient en train de s'aventurer sur une pente glissante, ou du moins, qu'Elladora espérait la plus savonneuse possible.
« Delacour.
- Oh par pitié, ne me parle pas d'elle… Allons au cinéma.
- Elle ne te plait pas ?
- Elle est refaite de partout !
- Bien sûr que non, elle est tout ce qu'il a de plus…
- Mon parrain est chirurgien esthétique et j'ai suffisamment bossé pour lui pour reconnaître une personne qui est refaite et une personne naturelle. Et j'aime ce qui est naturel. Tu te maquilles un peu trop à mon avis. Tu as un complexe ? Ton nez ?
- Tu n'aimes pas mon nez ?
- Mon ex se maquillait beaucoup les yeux parce qu'elle détestait son nez.
- Moi non plus je n'aime pas mon nez… »
Cette dernière phrase sonnait comme un aveu un peu embarrassant, alors qu'en réalité, Elladora n'avait rien de particulier envers son nez. C'était même la seule chose à peu près potable de son visage. Mais autant le laisser sur cette explication.
La pente se révéla moins glissante qu'il ne l'aurait pensé, Harry parvenant à mettre fin à la conversation sans heurts pour les emmener au cinéma. Cependant, au cours du trajet, Elladora lui demanda tout de même ce que Delacour avait bien pu changer, c'était une belle femme et elle paraissait pourtant très naturelle. Harry lui répondit sans entrer dans les détails que sa poitrine avait été refaite, cela se voyait non seulement à sa forme sous son chemisier et au creux entre ses seins quand elle portait un décolleté. Ses lèvres étaient un tantinet botoxées, son nez avait été redessiné, il s'en était douté en la voyant et l'avait compris en voyant d'anciennes photos d'elle dans son bureau avec son mari et ses enfants, et il se demandait si elle ne se faisait pas parfois quelques injections sur le visage. Elle allait sur ses trente ans mais Harry se posait des questions, tant elle paraissait jeune. Et puis, elle avait parfois la figure très figée, certains matins. Et quant à ses cheveux, il doutait qu'ils soient si clairs naturellement.
Elladora l'écouta d'une oreille attentive, étonnée par les remarques assez justes de Harry, mais elle s'y connaissait si peu en la matière qu'elle aurait été prête à croire n'importe quoi. Cependant, l'avocat était assez précis quand il décortiquait le physique de l'avocate, sans méchanceté aucune. Il lui répéta qu'il avait vu des transformations bien pires que la sienne et que ces petits recours du bistouri ou à la seringue n'avaient rien de choquant, c'était même assez naturel de nos jours et Fleur avait les moyens de se payer tout ça.
Bizarrement, cette conversation l'apaisa. Elladora avait toujours trouvé son employeuse très belle, presque parfaite, et dans un sens, savoir que tout n'était pas d'origine avait quelque chose de rassurant. Cela dit, elle ne se faisait pas d'illusions : ces opérations étaient de petites corrections, de petits caprices, Delacour était déjà superbe à la base. Ce qui n'était pas tout à fait son cas à elle, même si Harry semblait penser le contraire.
Harry, qui garda sa main dans la sienne durant tout le trajet, et qui l'embrassa à nouveau sur la bouche au cinéma…
OoO
Son jean noir moulait atrocement ses jambes, lui faisant perdre plusieurs grammes en quelques secondes. Et ne parlons même pas de ce pull tout aussi sombre qu'il avait enfilé par-dessus son tee-shirt. Ce n'était pas comme quand il allait au bureau : il y faisait si chaud que Draco aurait pu y passer ses journées en sous-vêtements, tant il était peu frileux, comparé à ses patrons. Mais chez Pansy, il faisait toujours froid. Elle habitait dans un grand immeuble de la région londonienne, au seizième étage, et elle était peut-être un peu trop radine pour augmenter la température de ses radiateurs.
À vrai dire, Draco avait la désagréable impression d'avoir rétréci au lavage. C'était un peu comme s'il ne restait plus que son squelette qu'il avait tant bien que mal habillé dans des couleurs peu voyantes, histoire de ne pas attirer l'attention, alors qu'avec son visage si pâle et ses longs cheveux blonds, il ne pouvait qu'attirer l'attention. De toute manière, quelle que soit sa tenue, Draco était tout bonnement incapable de se faire discret. Tout le monde le regardait, tout le temps. Que ce soit à cause de ses cheveux, de son allure, de son visage… Tout le monde le regardait, sans arrêt.
On l'épiait.
Dans le métro, à l'épicerie, chez le docteur, dans l'ascenseur… Partout.
C'était en partie pour cela qu'il passait la majorité de son temps chez lui. Pourtant, il n'avait guère le choix ce soir-là. Vu qu'il avait refusé de sortir avec Blaise la veille au soir, il ne pouvait guère lui refuser cette soirée chez Pansy, même s'il travaillait le lendemain. Il ne se sentait pas très rassuré, à la fois parce qu'il allait devoir sortir comme ça, alors qu'il faisait même ses courses habillé en femme, et en plus, il y aurait beaucoup de monde. Et Blaise ne manquerait pas d'essayer de le cuisiner.
Nerveusement, Draco alla enfiler ses chaussures avant de mettre son manteau. Il vérifia dans ses poches s'il avait bien tout ce qu'il fallait, à savoir sa carte de transport et son téléphone portable. Avant de sortir, le blond attrapa son baladeur MP3, puis il ferma la porte et la verrouilla. Enfin, il quitta son immeuble et, regardant l'heure à sa montre, pressa le pas vers son arrêt de bus. Et comme souvent, ayant toujours du mal à quitter son appartement en temps en heure, il se retrouva à courir après le véhicule pour le rattraper et ne pas attendre un temps infini sous l'abribus. Cette fois-ci, il n'avait pas de talons vertigineux aux pieds, mais il manqua tout de même se casser la figure.
Le trajet fut court mais bien plus difficile que d'habitude. D'autant plus que le bus était bondé, malgré l'heure, et à plusieurs reprises, Draco effleura d'autres passagers, s'attirant certains regards agacés. Ou plutôt étonnés, comme le ferait n'importe qui bousculé dans les transports en commun, et plutôt que de répondre aux légers sourires qu'on lui faisait quand il s'excusait, il baissait la tête. Il était comme une petite souris cherchant un trou où se cacher, sentant tous les regards des passagers posés sur lui, le décortiquant des pieds à la tête. Il sentait ses mains devenir moites et des frissons lui parcourir l'échine. Il eut même des nausées, à la fin du trajet. Et quand il sortit, après seulement quelques arrêts, pour aller prendre le métro, Draco se sentit légèrement mieux, avant de sentir à nouveau l'angoisse lui étreindre les tripes quand il descendit dans la bouche de métro.
Forcément, comme d'habitude, il se retrouva à courir pour ne pas louper la rame. C'était ça où attendre, et vu qu'il aurait encore un autre bus à prendre avant d'arriver chez Pansy, il valait mieux ne pas louper son métro. Déjà que le trajet était horriblement long, avec tous ces gens dans les wagons, leurs regards, leurs voix, leurs odeurs…
Il parvint miraculeusement à sauter dans un wagon, et encore essoufflé de sa précédente course, il mit quelques secondes à s'en remettre. Puis, le dos contre une porte, il leva le nez à la recherche d'une place assise, et alors qu'ils s'apprêtaient à rentrer en gare, un vieil homme se leva de son siège. Aussitôt, Draco s'y installa, sa respiration faisant un bruit de tous les diables.
Quand la rame arriva dans la station, mécaniquement, des voyageurs levèrent le nez pour voir à quel arrêt ils étaient. Draco en fit de même, davantage pour compter les arrêts qu'il lui resterait, histoire de s'occuper l'esprit. Il capta le mouvement de tête des voyageurs assis devant lui. Et un voyageur en particulier.
Draco sentit son corps se liquéfier sur place alors que ses yeux s'arrondissaient d'horreur.
Harry était là.
Assis juste en face de lui.
Les yeux levés vers le schéma de la ligne de métro qu'il examina quelques secondes.
Draco fut comme pétrifié. Son cœur s'emballa dans sa poitrine alors que ses mains devenaient moites et tremblotantes. Tout son corps se tendit et il crut vraiment qu'il allait faire sur lui, tant la peur et la panique embrouillaient son esprit, ravageant tout sur son passage.
L'espace d'un instant, il voulut s'enfuir. Se lever, quitter le wagon. Mais ses jambes refusaient de lui obéir, alors que la rame freinait sur les rails pour finalement s'arrêter. Le blond pria pour que Harry ne le voie pas, qu'il se contente de baisser les yeux sur le livre qu'il était en train de lire, et surtout, qu'il ne le reconnaisse pas.
Mais c'était trop demander.
Et quand le brun balaya mécaniquement la rame des yeux et qu'ils tombèrent sur lui, Draco sentit quelque chose en lui se compresser, s'écraser… Il se sentit mourir sur place alors que la stupeur prenait peu à peu place sur le visage de cet homme dont il était tombé amoureux bien malgré lui, sans même s'il ne s'en rende vraiment compte. Il crut se mettre à pleurer quand son regard le parcourut de haut en bas, le visage soudain plus pâle et de l'incompréhension dans les yeux.
La sonnerie de fermeture des portes retentit. Aussitôt, comme s'il avait reçu un coup de fouet, Draco bondit sur ses pieds et se rua à l'extérieur, les portes claquant dans son dos alors qu'il remontait le quai. Le cœur au bord des lèvres et les yeux embués, à deux doigts d'exploser, Draco grimpa les escaliers pour changer de quai, priant pour que Harry n'ait pas la même idée. Ses jambes lourdes et douloureuses peinaient à le porter, et après avoir lutté contre la honte d'être ainsi vu changer de quai, il fondit en larmes de l'autre côté, ne pouvant plus se battre contre tous ces sentiments d'humiliation, de colère et de peur qui se bousculaient en lui.
Durant deux longues minutes, il pria tous les Dieux du ciel que Harry ne soit pas dans la rame qui arrivait. Les larmes ne cessaient de couler sur ses joues, il hoquetait comme un bébé, et c'était comme si le monde autour de lui, si hostile et si sombre, se refermait sur son corps. Quand Draco entra dans la rame, se séchant les yeux avec un mouchoir, le visage écarlate et gêné au possible, il continua d'espérer que son petit ami n'essaierait pas de le revoir. Atteindre sa station de métro fut un véritable soulagement, et quand il fut dans le bus, il se sentait bêtement plus rassuré. Comme si Harry ne pouvait plus l'atteindre.
Quand il arriva chez lui, il eut la sensation d'avoir couru un marathon. À peine eût-il fermé la porte et tourné ses verrous qu'il sentit un poids énorme lui tomber dessus, l'écrasant contre le sol. Draco se laissa piteusement glisser contre la porte et se remit à pleurer.
Plus tard, il se dirait que sa réaction avait été trop excessive. Qu'il n'aurait pas dû réagir de cette manière-là, qu'il n'aurait pas dû fondre en larmes et ainsi s'enfermer, refusant de répondre au téléphone alors que Blaise devait s'inquiéter. Et peut-être même Harry. Il avait coupé son téléphone, le débranchant de la prise, et au bout d'un moment, il avait même éteint son portable.
À ce moment-là, il verrait que Harry avait essayé de le joindre six fois.
Et le lendemain, quand il allumerait son téléphone à l'heure où il aurait normalement dû se lever pour aller travailler, il verrait que l'avocat avait encore essayé de l'appeler une dizaine de fois avant de laisser tomber.
OoO
Il n'était pas allé bosser. Elladora était restée à la maison plutôt que d'affronter la dure réalité : Harry avait découvert la vérité, sans doute en parlerait-il à ses collègues, et s'il ne le faisait pas, les choses ne manqueraient pas de se détériorer. Sans doute jouerait-il avec lui, parce qu'Elladora l'avait trahie, parce qu'au fond de lui Harry devait se sentir humilié comme jamais.
Et comme lui en vouloir ? Il était tombé sous le charme d'un homme qui se faisait passer pour une femme, il l'avait dragué, il lui avait tenu la main, il l'avait embrassée, même… Il avait embrassé un homme. Un travelo.
Elladora s'était jouée de lui, elle lui avait menti sur toute la ligne.
Comment se sentait-il ? Sale, trahi, humilié ? Éprouvait-il de la colère à son encontre ? Essaierait-il de la virer du cabinet ? Croyait-il qu'elle avait essayé de le piéger ?
Draco avait pleuré toute la nuit.
Cela ne lui ressemblait pas vraiment. Il avait appris à gérer tout ça, ses histoires d'amour qui déconnaient systématiquement, ces types qui le rejetaient quand ils découvraient le pot aux roses ou quand ils comprenaient que jamais Draco ne changerait de sexe. Il avait appris à gérer toute cette souffrance qui s'accumulait en lui au fil des années, cette solitude qui serait toujours la sienne car il était définitivement incapable de nouer une relation durable avec quelqu'un et d'être aimé pour ce qu'il était : un être anormal et sale.
Mais la veille, il n'était pas dans un endroit où il se sentait à l'aise. Les transports le rendaient toujours très nerveux, plus que n'importe quel endroit. Pourtant, il n'avait jamais eu de soucis dans le métro, mais une fois habillé en homme et confronté au reste de la population londonienne, une timidité maladive s'emparait de lui et il n'était plus bon à rien, tant il était à fleur de peau.
Et puis…
Une part de sa vie s'était brisée en mille morceaux, la veille. Harry avait tout découvert. Alors Draco allait perdre à la fois son boulot et son homme.
C'était dur.
Il allait falloir trouver autre chose, tout reconstruire… Il n'avait pas le courage de passer outre et d'affronter les difficultés. Il n'en avait jamais été capable. Dans le fond, Draco était quelqu'un de lâche. Et il le savait. Et il vivait avec.
Alors il avait décidé de ne pas aller travailler et de se lamenter chez lui. Blaise l'avait appelé dans la matinée, complètement en panique, n'ayant pas réussi à l'avoir au téléphone depuis la veille. J'ai rencontré Harry sur le chemin hier, alors je suis rentré chez moi et je ne suis pas allé travailler ce matin, lui avait-il dit, la voix basse et un peu honteuse. Sur le coup, Blaise n'avait rien dit, puis il lui avait demandé s'il voulait qu'il passe dans la soirée. Draco refusa, il dînait tous les lundis avec ses beaux-parents depuis que sa compagne était enceinte, alors son ami lui promit qu'il serait là le mardi soir, et surtout, qu'il lui trouverait un boulot.
Mais ça pouvait attendre.
Draco n'était pas capable de sortir de chez lui.
Il lui faudrait au moins une semaine pour s'en remettre.
OoO
Au moment où avait réalisé qu'il aimait les hommes, Draco avait dix-sept ans. Seul, il avait découvert petit à petit ce que c'était que de fréquenter les hommes, et en dépit de ses inquiétudes, il avait fini par se laisser convaincre : il était gay, et il aurait beau lutter, ce qu'il aimait, lui, c'était les hommes.
Quand ses parents l'avaient appris, le surprenant en compagnie d'un garçon dans sa propre chambre, alors qu'ils étaient censés être encore en voyage, les choses s'étaient très mal passées. Sa mère n'avait pas supporté l'idée que son fils ne vit pas du bon côté et qu'il prenne du plaisir à enculer d'autres hommes, comme elle disait si bien. Son père, lui, avait vu cela comme une attaque personnelle et une humiliation impardonnable.
Les conflits avec ses parents ne cessèrent de croître au fil des mois, au point qu'à sa majorité, Draco quitta l'Angleterre pour tenter des études de droit en France, où il pensait pouvoir s'en tirer seul. Il ne supportait plus toutes ces crises de colère et de larmes, toutes ces critiques, tous ces sous-entendus et toutes ces attaques de sa mère, tous ces mots si crus qui sortaient de sa bouche et toutes ces putains de reproches que son père lui faisait inlassablement. Pour eux, il n'était qu'une traînée, un homme en dessous de tout.
Une ordure.
Alors Draco avait fui, le cœur en morceaux, pensant qu'il serait plus libre une fois à Paris. Mais les choses ne s'étaient pas déroulées comme il l'avait pensé. Avant qu'il ne se rende compte que le droit n'était pas fait pour lui et que la barrière de la langue, en dépit de son bon niveau, demeurait trop difficile à surmonter, Draco avait commencé à dériver, à s'éclater, à rencontrer des hommes… à vivre sa vie de jeune homosexuel en mal d'amour.
Il n'aurait su dire ce qui l'avait fait capoter. Ce qui n'avait marché. Pourquoi il avait dérivé ainsi, alors qu'il avait tout pour lui et des espoirs plein la tête.
Quelque chose avait commencé à mal tourner dans sa tête, quand il était à Paris. Peut-être ses histoires d'amour qui ne marchaient jamais, ses parties de jambes en l'air mal protégées, ces ruptures à répétition et son cœur sans cesse piétiné, quand ce n'était pas lui qui écrasait du talon celui des autres.
Et puis, il y avait cet espèce de retournement de situation au lit qui s'était opéré durant son séjour. De dominant, il était passé à dominé. Parce qu'il avait essayé, une fois, et puis ça lui avait bien plu. Au final, au lit, se fichait bien de sa position, s'il y avait du plaisir au bout.
Et puis, il était rentré à Londres, et après un an d'absence, il avait cherché à reprendre contact avec ses parents, qu'il appelait parfois, histoire de garder un lien avec eux. Tout s'était encore très mal passé.
Les choses avaient vraiment commencé à dériver à ce moment-là. Il y avait ces rencontres, malheureuses, ces enfoirés auxquels il s'était attaché, jouant avec eux au jeu du chat et de la souris, au je t'aime moi non plus. Ces types qui, au fil du temps, lui avaient imposé son rôle au lit, parce que Draco était tellement mal dans sa peau, à cause de ses relations avec ses parents et ceux qui avaient été ses amis, qu'il s'était laissé dominer sans jamais rien dire. Et quand il se rendit compte qu'il n'avait plus son mot à dire dans ses relations amoureuses, il était trop tard.
Blessé par ses parents, par ses amis, par ses copains, Draco entra dans un cercle vicieux et sans fin, où il n'était qu'un petit pédé soumis et sans avenir, qui faisait honte depuis des années à ses parents et même à ses proches. Il devint timide, réservé, parlant trop peu de ce qui lui trottait dans la tête et s'enfermant de plus en plus.
À vrai dire, le jeune homme qu'il était alors ne comprit pas tout de suite qu'il était devenu dépressif. Que perdre petit à petit ce qu'il avait laissé en plan un an auparavant lui faisait énormément de mal, plus encore que lorsqu'il avait tout quitté.
Mais ce qu'il comprit, c'était que tout était de sa faute, à lui et à son homosexualité. Il était un homme qui aimait les hommes, qui éprouvait du plaisir à être dessous, qui aimait sentir un sens aller et venir en lui, et que plutôt que de dominer, c'était lui qui cherchait à être protégé.
Il n'était qu'une ordure. La pire ordure qui soit.
Il haïssait son corps, trop mince, son visage, trop androgyne… Il haïssait chaque parcelle de son être.
Un jour, à bout de nerfs, n'osant même plus sortir de chez lui, Draco commit l'irréparable. Il squattait à l'époque l'appartement d'un de ses copains qui vivait en colocation avec sa petite sœur et son mec. Personne n'était là, le couple étant parti en week-end tandis que son mec bossait. Sans réfléchir, ne sachant plus quoi faire, Draco était entré dans la chambre du couple, à la base pour faire un brin de ménage. Sur le lit défait, parmi d'autres vêtements, traînaient un chemisier un peu froissé et une jupe longue noire. Sans réfléchir, la tête en vrac, Draco s'était déshabillé avant de les enfiler. Puis, il se regarda dans le miroir.
Sur le coup, il se trouva franchement ridicule. Il faillit tout arracher. Mais plutôt que de tout retirer, il ôta le chemisier, enfila un soutien-gorge dont il bourra les bonnets avec du Sopalin. Ridicule, au possible, il était allé dans la salle de bain et s'était amusé à se maquiller. Il avait les cheveux aux épaules, à l'époque.
Et devant ses yeux, son visage se métamorphosa. Draco devint une femme. Cette vision le perturba grandement, au point qu'il resta planté là, devant son miroir, comme un idiot, à se regarder. Son maquillage était raté et trop coloré, mais il transformait son visage. Il n'était plus le même. Et après la surprise vint l'horreur. De ce qu'il avait fait à son visage, de ce qu'il avait mis sur lui, et de ces étranges sentiments qu'il avait ressentis. Cet espèce de soulagement, de bien-être… d'apaisement.
Draco trouva un boulot dans un supermarché qui lui permit de se payer un loyer de quoi se nourrir. Le reste fut une lente progression, des petites étapes qu'il franchit une à une, à mesure qu'il s'enfonçait dans cette espèce de dépression qui le poursuivait depuis son retour, à moins qu'elle ne soit là depuis déjà longtemps. Il commença à s'acheter des vêtements de femme, qu'il mit dans son placard sans oser les porter, puis il les enfila et traîna avec chez lui. Puis vint l'étape maquillage, et quand il sut bien mettre en valeur ses traits, le jeune homme osa sortir ainsi accoutré.
La première fois qu'il le fit, il alla dans un supermarché. Il était tout simplement terrifié. Mais il ne sortait quasiment plus de chez lui, sauf pour aller bosser, et même sur son lieu de travail, il se sentait mal dans sa peau, épié, comme si ses clients et collègues attendaient le moindre faux pas de sa part pour lui sauter dessus. Et puis, Draco avait besoin de savoir. Ce que ça faisait. Si cette sensation d'être protégé, en sécurité dans ces vêtements, quand il était chez lui, se vérifiait aussi à l'extérieur.
On le regarda. Oui. Mais pas comme quelqu'un de différent. Personne ne sembla remarquer qu'il était un homme, et bien qu'il ait eu la sensation de brûler sous les regards des autres, cela lui fit moins mal qu'il ne l'aurait cru.
Un peu comme si ces vêtements et ce maquillage le protégeaient des autres et de cette réalité qu'il peinait à affronter.
Au cours de ces semaines, Draco s'était fait à l'idée qu'il aimait les hommes, qu'il aimait être dessous, qu'il avait toujours eu un rôle de femme dans ses relations en dépit de son caractère, et surtout, qu'être une femme aux yeux des autres lui apportait un étrange sentiment d'apaisement.
Plus tard, il admettrait qu'il aurait aimé être une femme à part entière. Qu'il aurait aimé cesser de mentir, cesser de cacher ses parties intimes derrière des sous-vêtements peu adaptés et de remplir systématiquement avec des mouchoirs ou du tissu ses soutiens-gorge rembourrés.
Si ses amis vécurent très mal les transformations de leur ami, ne parvenant pas à lutter contre ses lubies et sa manière de se vêtir quand il sortait dehors, ses parents furent sans doute ceux qui réagirent le plus mal. Surtout son père, en fait. Sa mère pleura et le supplia d'arrêter tout ça. Elle lui demanda pardon pour tout, elle se fichait qu'il se tape des mecs, mais par pitié, qu'il cesse de se travestir, qu'il soit un homme, un vrai… Quant à son père, il avait refusé de lui parler. Et même de le voir.
La seule chose qu'il avait faite pour lui, et non des moindres, ce fut de lui offrir de nouveaux papiers. Draco n'aurait su dire comment il s'y était pris, mais il obtint un nouveau certificat de naissance et un passeport au nom d'Elladora Black. Quand il reçut les papiers chez lui, dans une grande enveloppe dont l'adresse était écrite de la main de son père, le jeune homme ne sut quoi faire, à part fondre en larmes.
Il ne savait pas ce que ça voulait dire.
Si son père acceptait sa différence ou s'il ne voulait tout simplement plus jamais entendre parler de lui.
Au fond de lui, il préféra croire que son père le voulait plus heureux.
C'était plus facile à vivre.
OoO
La journée semblait ne jamais devoir se terminer. Draco avait passé son temps chez lui à faire du ménage, regarder la télévision et glander un peu sur son ordinateur, sans parvenir à se fixer définitivement sur une activité. Il n'avait quasiment rien mangé depuis la veille tant il se sentait mal. Il regrettait presque que Blaise ne puisse pas passer chez lui. Il l'aurait disputé mais au moins il n'aurait pas été seul.
Il n'aimait pas être seul, dans ce genre de moment. Blaise était son meilleur ami quand ils étaient jeunes, il avait cessé de l'être quand Draco lui avait avoué son homosexualité et qu'il avait mal réagi, le rejetant dans un premier temps, puis tolérant sa présence jusqu'à ce qu'il fuit l'Angleterre. Quand le blond était revenu en Angleterre et que son état avait commencé à se détériorer de façon irrémédiable, Blaise avait réalisé tout ce qu'il avait pu perdre en le fuyant et toutes les souffrances qu'il endurait depuis des années.
Leur amitié n'avait plus été la même, mais il s'était fait plus présent. Draco n'aurait su dire pourquoi il continuait à s'accrocher à lui et à prendre autant soin de lui. Il l'avait tout de même fait entré dans son cabinet et ils avaient bossé un an ensemble. D'autant plus que Draco ne lui apportait pas grand-chose. Depuis des années, il vivait avec cette espèce de réserve, craignant qu'un jour Blaise ne l'abandonne. Il aurait bien raison de le laisser tomber, Draco ne lui apportait rien de bon, de toute façon.
Et ce soir-là, il aurait aimé l'avoir près de lui. Juste histoire de se changer les idées, l'écouter parler, manger un morceau avec lui. Et peut-être le laisser le prendre dans ses bras, comme il le faisait parfois quand il n'allait vraiment pas bien. Blaise était maladroit, mais gentil. Profondément gentil.
Il était vingt heures passé et il mourrait de faim. Si Blaise était là, il serait déjà en train de préparer à manger pour les nourrir. Draco n'avait jamais vraiment su cuisiner, contrairement à son ami. Mais bon, vu que Draco était très difficile, les repas n'étaient jamais très élaborés. Mais au moins, il était là.
Bon Dieu, il avait tellement besoin de voir quelqu'un…
On sonna à la porte. Etonné, Draco hésita quelques secondes à se lever, et ne le fit vraiment qu'en entendant une seconde sonnerie. C'était typiquement Blaise, ça. Un léger sourire aux lèvres, le blond se leva en se disant que son ami s'était au final décidé à passer le voir après son dîner. Le cœur un peu plus léger, il s'en alla ouvrir la porte.
Pour la refermer aussitôt. Son cœur bondit hors de sa poitrine envoyant le visiteur planté devant sa porte, et bien qu'il fût rapide, Harry eut le temps de placer son pied dans l'entrebâillement. Bordel, mais comment avait-il fait ?! Il savait où il habitait, évidemment, il était déjà venu le chercher, mais comment était-il entré ? Comment avait-il su que c'était son appartement ? Il y avait bien sa boite aux lettres, mais ils étaient six sur le palier… Avait-il sonné à tous les appartements avant d'arriver là ?
« D… Putain, laisse-moi entrer !
- Rentre chez toi ! Dégage !
- Hors de question ! Laisse-moi… »
Et Harry poussa un grand coup, faisant reculer Draco qui manqua de tomber à la renverse, ses mains tremblant de panique.
« Entrer ! »
Aussitôt, l'avocat fut chez lui. Son monde parut rétrécir alors qu'il claquait la porte derrière lui. Draco ne sut quoi faire. Il était mal habillé, les cheveux à peine coiffés et même pas maquillé. De toute façon, il n'espérait la visite de personne, et surtout pas de lui. Le blond pâlit face à l'expression énervée et crispée de Harry, une expression qu'il ne lui avait encore jamais vue, lui de nature si calme et polie.
D'un coup, Harry s'avança vers lui et le plaqua contre le mur. Aussitôt, Draco posa ses mains sur son torse pour le repousser, mais il fut brutalement coupé dans son élan. Ses yeux s'arrondirent de stupeur et son corps se pétrifia quand il sentit une main lui empoigner les parties génitales. Il était comme une statue de pierre, n'osant bouger, tétanisé. Il sentit sa gorge se nouer quand Harry se recula légèrement, le visage stupéfait, pour baisser ses yeux vers sa main, qui le tenait toujours.
« Putain, t'es vraiment un mec… »
Les larmes lui montèrent aux yeux. Il en avait subi, des humiliations. Mais celle-là, il n'y avait encore jamais eu droit.
Draco se pinça les lèvres alors que Harry retirait sa main et se décollait de lui. Il ne semblait vraiment pas en revenir et avait toujours cette expression énervée sur le visage. Le blond, lui, resta contre le mur, ne sachant que faire.
On ne lui avait jamais fait ça. Jamais.
Même les plus pourris ne lui avaient jamais fait ça…
Nerveusement, Harry se passa une main dans les cheveux, puis il explosa.
« Putain mais pourquoi tu m'en as pas parlé ?! Pourquoi tu me l'as pas dit ?!
- Je…
- Tu m'as menti ! Nan mais tu te rends compte de ce que tu m'as fait ? Tu te rends compte de ce que j'ai ressenti en te voyant dans le métro ?! Pourquoi tu m'as rien dit, bordel ?! »
Alors, ce fut au tout de Draco d'exploser, entourant son torse de ses bras, comme pour se protéger.
« Et tu voulais que je te dise quoi, Harry ? Tu voulais que je te dise quoi, que je suis un travelo ? Salut chéri, tu vas bien ? Au fait, je suis un mec et pas une gonzesse, tu viens, on va bouffer ?
- Au moins tu aurais été honnête ! Essaie d'imaginer ce que j'ai ressenti hier !
- Tu te fous de moi ?! Tu me vois te dire ça ?! Regarde-toi, Harry, regarde dans quel état tu es ! Ca te fait chier que je sois un mec et pas une femme, je t'ai trompé et ça t'emmerde ! T'aurais réagi comment si je t'avais tout avoué ? Tu m'aurais accueilli à bras ouverts, peut-être ?!
- Oui ça m'emmerde, parce que tu m'as menti ! Si t'avais été honnête, les choses auraient été différentes !
- Qu'est-ce qui aurait été différent ?
- Déjà, je t'aurais dit que j'étais bisexuel. »
Un silence suivit, le temps que l'information fasse le chemin dans son cerveau en ébullition. Draco se calma instantanément.
Avait-il bien entendu ?
« Ensuite, je t'aurais dit que les transsexuels, ce n'est absolument pas mon genre quand ils ont changé de sexe, mais visiblement, ça, ce n'est pas ton cas. Je t'aurais dit aussi que je m'en fous que tu t'habilles en homme ou en femme, pour moi tu restes exactement la même personne. Je suis de ceux qui n'aiment pas un sexe mais une personne. »
Son visage s'était apaisé, mais il avait toujours ce pli soucieux sur le front. Cela paraissait lui en coûter de lui dire ça, comme ça, comme s'il lui crachait une vérité à la figure. Draco avait du mal à croire ce qu'il entendait. C'était… surréaliste.
Harry, ce jeune avocat si talentueux et si gentil ne pouvait pas être en train de lui dire tous ces mots, qu'il avait tant rêvé d'entendre un jour…
« Et peut-être qu'après t'avoir dit tout ça, je t'aurais embrassé. Mais vu que là t'es en train de pleurer, je ne sais pas trop quoi faire. »
Ce fut à ce moment-là que Draco réalisa qu'effectivement il pleurait. C'était ridicule, terriblement ridicule, mais jamais personne ne lui avait dit de telles paroles, et depuis la veille, il avait les nerfs à fleur de peau. Harry se jouait-il de lui ? Était-ce une façon de se venger ? Non, il ne serait pas assez mauvais pour ça. Et si…
Le brun se rapprocha de lui. Draco était toujours contre le mur et il ne sut quoi faire en le voyant venir vers lui.
« Écoute… Honnêtement, je m'en fous. Je pense… que ça ne doit pas être facile pour toi tous les jours. Je ne sais pas ce qu'il y a dans ta tête, mais visiblement, toute cette histoire te fait du mal. Je ne dirai rien à personne, je ne veux pas gâcher ta vie, et au bureau, j'ai dit que tu étais malade et que tu m'avais appelé pour me prévenir. J'essaie pas non plus de me venger de toi ou ce genre de conneries. Ok, t'es un mec, j'ai tenu la main à un mec et je l'ai même embrassé. Je m'en fous. Je suis prêt à sortir dehors avec toi habillé en homme, à te tenir la main, à t'embrasser dans la rue, et même à te présenter à ma famille, quelle que soit ta tenue… Mais ce qui m'a mis hors de moi, c'est que toi, tu m'ais menti. Ça fait longtemps que j'ai pas été aussi bien avec quelqu'un, on a déjà parlé ensemble de l'homosexualité…
- Tu ne m'as jamais dit que… tu étais bi.
- Non, parce que ç'aurait pu te faire peur. Enfin bref… Je m'attendais à autre chose venant de toi. Je pensais que tu aurais davantage confiance en moi, même si ça ne fait qu'un mois qu'on sort ensemble. Ça m'a blessé. Surtout que tu ne réponds pas au téléphone.
- J'avais peur. Je pensais… »
Le blond ne parvenait pas à soutenir son regard. Le geste vague de sa main résumait tout ce qui lui était passé par la tête ces dernières vingt-quatre heures. Et Harry parut comprendre.
« Je ne pensais pas que tu réagirais comme ça. »
Ces mots furent difficiles à prononcer. Il y avait des larmes dans sa voix et ses yeux demeuraient fixés au sol. Il était à deux doigts de craquer à nouveau.
« J'imagine. Excuse-moi, mais je me suis senti tellement…
- T'es pas normal.
- Pourquoi tu dis ça ?
- Parce que… je ne te dégoute pas. Tu devrais me crier dessus, m'insulter, ou… ou me frapper ? Je sais pas, mais…
- On t'a déjà frappé ? »
Draco ne répondit pas. Il préféra serrer les dents et ravaler ses souvenirs, mais Harry pensa autrement. Il lui prit le menton et le força à le regarder dans les yeux.
N'avoue jamais tes faiblesses, lui disait Blaise. Cela donne plus de raisons aux hommes de te briser…
« On t'a déjà frappé ?
- Oui.
- Parce que t'es un homme qui s'habille en femme ?
- Oui.
- C'est arrivé souvent ?
- Oui…
- Tu pensais vraiment que j'allais te frapper ? »
Il ferma les yeux.
Les coups n'étaient pas forcément ce qui faisait le plus mal. Mais oui, il y avait pensé, un court instant, car la dernière fois qu'un homme avait levé la main sur lui, c'était un type bien et haut placé.
« Regarde-moi. Ouvre les yeux, s'il te plait. Bien… Écoute, je ne sais pas ce que tu as vécu avant, mais je veux que tu saches que je ne suis pas quelqu'un de violent, et qu'à moins que tu n'intentes à ma vie, je ne lèverai jamais la main sur toi. Je ne veux pas que tu aies ça dans la tête. Alors maintenant, tu vas te calmer, te moucher et te passer un coup d'eau sur le visage. Après ça, on parlera de nous, d'accord ?
- Il y a encore un « nous » ? »
Cette question parut le prendre au dépourvu. Puis, Harry sourit. Le genre de sourire qui l'avait toujours fait craquer, un peu doux, un peu timide. Draco sentit quelques larmes couler sur ses joues quand il ferma les yeux, tandis que le visage de Harry se rapprochait du sien. Quand sa bouche rencontra la sienne, sa main glissant sur sa joue humide, Draco crut être au paradis.
Cette fois-ci, ce ne fut pas un baiser léger, leurs lèvres se touchant délicatement, ou avec le goût particulier du rouge à lèvres. Draco savait que Harry n'aimait pas vraiment ça, d'où la rareté de leurs baisers passionnés. Mais cette fois-ci, plus rien ne semblait le déranger, et le blond put enfin goûter à la suavité de ses baisers, leur voracité, et à la tendresse de ses mains qui caressaient ses joues, sans être embarrassées par de la poudre.
Harry embrassait divinement bien.
Et être contre lui était divinement bon…
OoO
Delacour était arrivée avec cinq minutes de retard de son déjeuner avec son mari. Depuis le matin, elle était d'une humeur exécrable, et forcément, elle se défoula allègrement sur Elladora. Cette dernière prit le parti de rester calme le temps que les foudres de sa patronne cessent de pleuvoir sur elle, sachant pertinemment que c'était ce qui marchait le mieux avec elle. Au bout de quelques minutes, quand Delacour n'eut plus rien à lui reprocher, la secrétaire lui proposa un café. Excédée, l'avocate fonça dans son bureau en l'exigeant le plus rapidement possible.
Étonnement calme, malgré ce qu'elle venait de subir, Elladora s'en alla préparer du café dans la salle de repos. Cela faisait déjà une semaine qu'elle subissait les sautes d'humeur de ses patrons et collègues, à commencer par Delacour et ce petit crétin de Corner. Visiblement, le blondinet de service s'était mis en tête de faire de sa vie un Enfer… La secrétaire n'aurait su dire s'il profitait de la situation, ses employeurs l'ayant mauvaise depuis qu'elle avait séché le travail le lundi, vu qu'elle continuait à ignorer ses avances, s'il l'emmerdait parce qu'elle était plus ou moins en contact avec Harry, ou s'il avait tout simplement besoin de se défouler sur quelqu'un.
Corner, c'était la cinquième roue du carrosse. Le contact n'était jamais passé entre eux, et à vrai dire, elle ne savait pas vraiment s'il s'entendait bien avec ses collègues. Leurs rapports étaient cordiaux et peut-être que ça n'allait pas plus loin. De toute manière, il était salarié et son contrat ne durait qu'un an. Tout comme Harry, d'ailleurs, mais lui avait su se faire apprécier de ses collègues, notamment de Hermione, un peu plus âgée et qui était collaboratrice de Delacour et Weasley.
D'ailleurs, ce dernier semblait plutôt motivé à renouveler son contrat, et si la belle blonde décidait de jouer à la conne pour mettre le brun dans son lit, elle ne pourrait pas lutter bien longtemps. D'autant plus que Harry n'avait pas cette attitude de soumission, de besoin vis-à-vis d'eux. Il était plutôt du style à dire « Je travaille pour vous, mais si ça me plait pas, je trouverai du travail ailleurs ». Et c'était peut-être ce qui finirait par arriver, un jour.
Plantée devant la machine à café, Elladora se posait des questions sur son avenir dans ce cabinet, mais malheureusement, elle n'avait pas de meilleures options. C'était trop compliqué de chercher un boulot où elle ne serait pas regardée comme un être anormal, ce qu'elle était, de toute manière.
Elle sursauta quand la porte de la salle de repos s'ouvrit à la volée.
« Rebonjour Dora. Rappelle-moi de ne plus jamais dîner avec Percy et Hermione…
- Je t'avais dit que ce n'était pas une bonne idée. Tu es seul ?
- Ouais, ils avaient rendez-vous. »
Alors Harry se permit de déposer un léger baiser sur sa joue. Elle se surprit à sourire alors que sa main effleurait ses hanches. Puis, il se posta à côté d'elle pour se faire un café.
« Heureusement. J'ai cru que j'allais exploser ! Ils sont vraiment insupportables quand ils sont tous les deux assis à la même table. C'est bizarre, quand Fleur est là, tout se passe plus tranquillement…
- Elle et Weasley sont de la même famille, c'est pour ça.
- C'est vrai. Bon, je retourne travailler. À plus tard ? »
Il n'attendit même pas sa réponse pour l'embrasser légèrement sur la bouche et quitter la salle de repos, sa tasse de café à la main. Elladora le regarda partir d'un air pensif, les joues légèrement rouges. Cet homme était vraiment très étrange, rien ne semblait le perturber… Comment faisait-il pour ne pas se montrer plus réservé avec elle, pour faire abstraction de tout ce qu'il savait sur sa véritable identité ? À sa place, même bisexuelle, Elladora n'aurait certainement pas agi avec le même flegme. Loin de là.
Le mardi, jour où elle était revenue travailler, elle n'avait su quoi penser de son attitude. Elle s'était sérieusement demandé si Harry n'était pas le genre d'homme à aimer tenter de nouvelles expériences ou s'il représentait une sorte de fantasme. Ou s'il voyait cette relation comme quelque chose de peu sérieux. Puis, Blaise était passé le voir et avait essayé de le convaincre de laisser tomber et quitter son boulot.
La secrétaire lui avait parlé de cette soirée passée avec Harry, le lundi soir. Ce dernier avait préparé leur dîner, fouillant dans ses placards le temps que Draco se débarbouille, et quand il eut fini, ils s'installèrent dans le salon pour manger à même le sol sur la table basse, des coussins sur les fesses et la télévision en léger fond sonore. Il avait alors découvert un tout autre Harry, un peu moins guindé et presque plus gamin. Il avait passé la soirée à le taquiner, adoptant une attitude moins protectrice et dragueuse. Au contraire, il lui paraissait plus proche, détendu.
C'était agréable. C'était comme s'ils n'avaient plus vraiment de rôle à jouer. Draco n'avait plus à faire la secrétaire haut de gamme et distinguée et lui le jeune avocat bien élevé. Cela faisait un bout de temps qu'il n'avait pas vécu ce genre de moment aussi complice avec un homme. Et à vrai dire, Harry était dix fois plus charmant assis en tailleur devant sa table basse à manger des pâtes qu'en costume avec son verre de main dans la main et son assiette hors de prix devant lui.
Le mercredi venu, Elladora continua à se torturer l'esprit, et ce ne fut que le jeudi soir, quand Harry l'invita au restaurant, qu'elle comprit plus ou moins que Harry se fichait vraiment de sortir avec un transsexuel. Qu'il n'y avait rien de malsain dans ses yeux ou dans son attitude, et que peut-être qu'une relation serait possible avec lui. Bien évidemment, elle ne pouvait accepter l'idée que tout pouvait très bien se passer et que Harry resterait plus de quelques semaines encore avec lui, mais l'espace d'une soirée, elle s'était prise à rêver.
Et cela faisait bien longtemps qu'un homme ne l'avait pas fait rêver.
Elladora secoua la tête et apporta le café à sa patronne. Puis, elle retourna à son bureau et la journée s'écoula tranquillement. En général, elle quittait un peu plus tard le cabinet le vendredi soir, histoire de compenser son congé du week-end composé par des heures supplémentaires pas toujours payées. Quand elle s'apprêta à quitter les lieux, rassemblant ses affaires et s'assurant que tout était en place, Harry sortit de son propre bureau. Il lui demanda si ses collègues étaient occupés, Elladora secoua la tête, alors il passa de porte en porte pour souhaiter une bonne soirée aux autres avocats.
Le brun passa quelques minutes dans le bureau de Corner, fermant la porte derrière lui. Sagement, Elladora l'attendit près de la porte d'entrée, espérant que son petit ami la raccompagnerait chez elle. Pansy avait organisé un autre dîner, vu que Draco avait loupé le dernier, donc il fallait vite rentrer pour se changer. Si Harry pouvait lui faire gagner quelques précieuses minutes…
Son petit ami quitta le bureau de son collègue d'un pas pressé, l'air agacé, comme quasiment à chaque fois qu'il entretenait une conversation de plus de cinq minutes avec lui. Après un bref sourire, il sortit du cabinet, Elladora sur ses talons, puis appela l'ascenseur où il s'engouffra. Une fois tous les deux à l'intérieur, il se laissa aller contre une paroi de la cage et poussa un soupir à fendre l'âme.
« Enfin le week-end…
- Tu dis ça mais vu l'épaisseur de ta serviette, tu as du pain sur la planche.
- Peut-être mais au moins je ne bouge pas de chez moi ! Tu as quelque chose de prévu ce soir ?
- J'ai… rendez-vous, avec des amis.
- Ah. Je te raccompagne chez toi ou…
- S'il te plait. Je dois me changer.
- Te changer ?
- Oui, je ne peux pas y aller comme ça.
- Mais ce ne sont pas tes amis ? »
Bon Dieu, il était tombé sur le seul homme qui trouvait normal qu'un homme s'habille en femme et qu'il sorte dehors ainsi accoutré…
« Si. Mais ça ne change rien, ils…
- Ils savent que t'es…
- Oui. »
Les portes de l'ascenseur s'ouvrirent et Elladora en sortit rapidement, espérant ainsi clore la conversation. Mais c'était mal connaître Harry qui la rattrapa alors qu'ils entraient dans le parking souterrain de l'immeuble.
« Donc, alors qu'il est presque neuf heures du soir, ils te font rentrer chez toi pour te changer ? Plutôt que d'y aller directement ? C'est débile.
- Harry, tu es certainement la seule personne que je connaisse à n'en avoir rien à faire de mes étranges lubies.
- Ce que tu fais n'est pas une lubie et pardon de ne penser qu'à ton bien-être : si tu es bien comme ça, c'est ce qui compte. C'était eux que tu allais voir dimanche ? »
Bingo. Il fallait qu'il en parle. En même temps, il n'avait jamais vraiment abordé la raison qui l'avait poussé à s'habiller en homme ce soir-là, c'était évident que ça finirait par revenir dans la conversation.
« Oui.
- T'as de drôles d'amis.
- Ils sont normaux. Pas moi.
- Et moi, je suis dans quelle catégorie ? Normal ou anormal ?
- T'es entre les deux. »
Ils arrivèrent devant sa voiture, d'un vert foncé assez joli et plutôt modeste pour quelqu'un qui avait un salaire comme le sien.
« Parce que je t'accepte tel que tu es ?
- Quelque chose comme ça, oui. »
Alors qu'Elladora allait s'avancer vers le siège passager, Harry se posta devant elle, lui barrant la route.
« Que dirais-tu de passer la soirée avec quelqu'un entre le normal et l'anormal ?
- Harry, je…
- Il est tard, donc je te propose soit de faire quelques courses avant d'aller chez toi, soit tu viens chez moi et tu peux rester dormir. J'ai une chambre d'amis. Et en plus, demain matin, je te raccompagne chez toi en voiture, comme ça tu n'auras même pas à prendre les transports en commun. T'en dis quoi ? »
Sans doute ne s'en rendit-il pas compte, mais Elladora paniqua complètement sous la demande. Elle ne savait pas exactement ce qui la terrifiait le plus : la perspective d'avoir à nouveau Harry chez lui, de devoir passer d'une femme à un homme en l'espace de quelques minutes, d'aller dîner chez lui et rentrer tard dans les transports ou de dormir dans la chambre d'amis. Sa première réaction fut de refuser. Mais dans son cœur, elle avait envie de tout, sauf de passer une soirée sans lui.
Peut-être pourrait-elle le tester. Voir un peu ce qu'il en pensait, au fond, de leur relation.
Mais de là à dormir chez lui…
« Je ne sais pas…
- Tu ne sais pas quoi ? Ce que tu veux ? Je peux t'emmener à ton rendez-vous, si tu veux. Je ne t'en voudrai pas.
- Si je viens chez toi, je vais rentrer tard chez moi.
- Tu ne veux pas rester dormir ? Si tu angoisses parce que tu vas te changer, tout ça, je peux très bien aller me coucher avant toi et tu fais ce que tu as à faire… Y'avait rien dans ton frigo et tes placards, et t'as rien pour bien faire à manger chez toi…
- Har…
- Draco, ça m'arrangerait vraiment que tu viennes chez moi. »
C'était la première fois qu'il utilisait son vrai prénom depuis le début de la semaine. C'était même bizarre de l'entendre dans sa bouche, surtout qu'il avait une expression sérieuse, sans aucun sourire.
« On va chercher des affaires chez moi, alors.
- Si tu veux. Merci. »
Elladora hocha la tête nerveusement. Elle était loin d'être rassurée, et durant tout le trajet, elle fut incroyablement nerveuse, même si Harry tentait de l'apaiser. Une fois chez elle, la secrétaire tenta de reprendre ses esprits, en vain. Elle ramassa quelques affaires pour le lendemain et rejoignit rapidement Harry, essayant d'oublier le fait qu'elle n'avait pas lutté et que dans le fond, elle avait vraiment envie de passer la soirée avec lui, chez lui, parce qu'il n'y avait rien à manger chez elle et son appartement lui faisait honte.
Quand Harry la vit redescendre et qu'il vit le sac de voyage qu'elle posa sur le siège arrière, il écarquilla les yeux de surprise. Elladora rougit en se rasseyant et en remettant sa ceinture, prête à partir. En rallumant le moteur, le brun lui demanda pourquoi elle avait un sac aussi gros alors qu'elle passait une seule nuit hors de chez elle, et timidement, Elladora lui répondit qu'elle ne savait pas s'il voudrait qu'elle se change une fois arrivée et comme il souhaitait qu'elle s'habille le lendemain.
Sur le coup, en dépit du mauvais éclairage, Elladora vit que Harry était sur le point d'exploser. Son visage se tendit et il parut serrer les dents, son regard la foudroyant presque. Aussi surprise que pétrifiée, elle ne sut quoi faire. Sèchement, il lui demanda de ne pas se comporter avec lui comme elle semblait le faire avec ses amis : il ne lui demanderait jamais de mettre telle ou telle tenue, il la voulait naturelle, et si cela signifiait pour elle se mettre en jupe, qu'elle le fasse. La seule chose qu'il se permettrait de lui demander c'était d'éviter le rouge à lèvres parce qu'il n'aimait pas ça.
Puis, Harry démarra, visiblement très énervé. Elladora ne prononça pas un mot pendant de longues minutes, étonnée par autant par ses mots et que par son coup de sang. Ce ne fut que quand le brun s'excusa qu'elle rouvrit la bouche, mais bien peu au final. Ce qu'il venait de lui dire lui faisait autant de mal que de bien. C'était le genre de mot qu'elle aurait voulu entendre de la bouche de ses amis, et bizarrement, c'était son mec qui avait tout découvert moins d'une semaine auparavant qui lui faisait ce genre de déclaration…
Jusque-là, Harry ne l'avait jamais emmené chez lui, sans doute parce que c'était trop intime vu que leur relation était assez récente. Il habitait dans la banlieue plutôt chic de Londres, et au cours du trajet, il lui avoua que ce logement appartenait en réalité à son parrain qui lui demandait un loyer symbolique. Elladora craignit de rencontrer un voisin, de devoir affronter son regard, qui la détaillerait des pieds à la tête, mais il n'y avait personne et ils purent tranquillement monter au premier étage et entrer chez l'avocat.
Il vivait dans un vaste quatre pièces, bien trop grand pour lui qui y vivait seul, mais quand il avait décidé de quitter la maison familiale pour voler de ses propres ailes, son parrain lui avait tellement cassé les pieds qu'il avait fini par accepter son offre et vivre dans cet appartement. Sur les trois chambres, l'une lui servait de bureau et de bibliothèque, l'autre avait été aménagée pour ses amis, et la dernière était à lui. Le salon, d'après ce qu'Elladora pouvait en juger, était meublé avec goût et beaucoup simplicité. À son image, en quelque sorte. Au fond, la secrétaire s'était attendue à quelque chose dans ce goût-là, peut-être un peu plus bordélique, car c'était un homme et il vivait seul. Mais manifestement, sans être un as du ménage ou maniaque au possible, l'avocat aimait quand les choses étaient à peu près à leur place. À moins qu'il n'ait tout rangé afin de pouvoir l'inviter chez lui sans avoir à rougir du désordre ambiant, mais plus tard, Elladora comprendrait qu'en réalité Harry était bien plus ordonné qu'il ne le croyait, à cause de sa mère maniaque au possible.
Parce qu'Elladora ne savait pas cuisiner, ses repas étaient le plus souvent composés de pâtes, de riz, parfois de jambon ou autre morceau de viande facile à conserver et à avaler. À cause de sa mère obnubilée par ses régimes à répétition, Draco avait développé un rapport très particulier avec la nourriture, notamment les légumes, qu'il avait bien du mal à avaler, et ayant fait de l'anorexie, dont il n'était pas vraiment sorti vu le peu qu'il avalait et son regard critique au possible, il avait également beaucoup de mal avec les sucreries, les pâtisseries et autres douceurs.
Le fait que Harry veuille lui cuisiner quelque chose était donc une affaire bien délicate. Afin de ne pas le décevoir, alors que le brun regardait un peu dans son réfrigérateur, Elladora lui dit qu'elle était difficile à nourrir. Sans lui jeter un regard, l'avocat lui demanda ce qu'elle n'aimait pas. Elle lui répondit que si elle lui faisait la liste de ce qu'elle aimait, ça irait bien plus vite. Alors Harry avait tourné la tête vers elle pour lui faire un sourire désabusé : était-elle donc si compliquée que cela ?
Au bout de quelques minutes, Harry put trier mentalement ce qui pouvait passer dans son estomac et ce qui ne passerait pas. Alors il élabora un menu et cuisina tranquillement leur repas, Elladora tout près de lui, assise à côté de la table. Elle pensa un moment à aller se changer mais Harry ne lui demanda rien et ne paraissait pas particulièrement embarrassé. Il n'était pas comme ses amis, qui lui demandaient systématiquement de se changer, même quand il était chez lui. En fait, à leurs yeux, il n'avait plus besoin de se déguiser quand il n'était plus dehors, donc il était évident qu'il devait revenir à la normale. Si on considérait qu'il se sentait normal quand il portait un pantalon et qu'il se démaquillait le visage.
Pour une fois, elle était réellement détendue, plus qu'elle ne l'aurait cru. Harry plaisantait en cuisinant, lui parlant de tout et n'importe quoi. Cela lui faisait penser à cette soirée ensemble, le lundi précédent, cette facilité qu'avait eue le brun à créer une atmosphère plus apaisée, plus complice. Et quand ils dînèrent dans le vaste salon, sur la table qu'il n'utilisait que quand il recevait du monde, Elladora se sentit se détendre encore davantage. Dans cette atmosphère plus intimiste, Harry continua de lui faire gentiment la cour, lui prenant la main, caressant ses doigts et les portant parfois à ses lèvres.
C'était un peu comme si ses grands yeux verts voyaient le garçon qui se cachait en elle. Ce garçon timide qui en avait trop vu et qui avait peur de ce qu'on pourrait lui faire.
Enfin, une fois la vaisselle de fait, ils s'installèrent dans le canapé pour regarder la télévision avant d'aller se coucher. Elladora faisait traîner les choses, n'ayant pas le courage de retirer tout ce qu'elle avait tant de mal à créer chaque matin pour faire illusion. Installée tout contre lui, ils zappèrent un peu avant de se fixer sur une série américaine qui ne tarderait pas à se terminer, vu l'heure. Sa main dans ses cheveux blonds la fit somnoler et elle crut s'endormir contre lui. Jusqu'à ce qu'il la tire de ses pensées.
« Il est tard, je vais me changer. Tu veux te doucher ?
- Heu je… je me douche le matin.
- Pas de problèmes. »
Nerveusement, Elladora écouta le bruit de la douche et compta presque les minutes qui la séparait de ce moment qu'elle craignait, quelle que soit sa relation. En général, ça faisait un choc. Il changeait du tout au tout, et soit ça plaisait, soit… Elle préféra ne pas y penser. De toute manière, Harry l'avait déjà vu en homme, ça ne devrait pas lui faire grand-chose. À moins que les choses n'aient changé depuis lundi…
Harry revint avec un pyjama noir sur le dos. Il lui fit signe que la voie était libre. Un peu tendue, Elladora alla dans la salle de bain, et une fois la porte verrouillée, elle se déshabilla méthodiquement, pliant soigneusement ses vêtements sales pour les ranger dans un sachet, puis dans son sac de voyage qu'elle avait emmené avec elle. Puis, elle entreprit de se démaquiller avec du coton et du lait de toilette. Au fil des minutes, son visage se métamorphosa et Draco eut subitement honte. Pouvait-il réellement sortir de la salle de bain comme ça, avec ce visage-là ? Il se trouvait tellement laid, avec ses joues creuses, ses yeux d'un bleu délavé, et puis son teint affreux… Mais bon, il n'avait pas le choix. Il n'allait pas se coucher tout maquillé.
La mort dans l'âme, il enfila son pyjama puis un gilet par-dessus, comme pour se protéger ou cacher ses formes, ou plutôt son absence de formes. Puis, le blond se brossa les dents, se passa un coup de peigne, et enfin sortit de la salle de bain d'un air peu assuré. Il retourna dans la chambre d'amis déposer ses affaires, puis, en chaussons, parce qu'il détestait ses pieds, Draco se rendit dans le salon.
Bon Dieu, et dire qu'à une époque il était fier de ce qu'il était… Il se sentait tellement misérable à présent…
Et se présenter ainsi, avec un pyjama un peu trop grand vu sa silhouette de maigrichon et son gilet par-dessus lui fit se sentir encore plus misérable. Et quand Harry leva les yeux vers lui, cessant de regarder vaguement la télévision, il sentit sa gorge de serrer en rencontrant son regard si doux.
Quand Harry le regarda, Draco se sentit presque beau.
Presque.
Car à la manière dont l'homme le regardait, c'était comme s'il devenait soudain quelque chose d'agréable à voir.
Il ne se sentit plus aussi misérable qu'il l'était en réalité.
« Ça t'angoissait, n'est-ce pas ?
- Oui. C'est pas facile.
- J'imagine. C'est pour ça que je t'ai invité. Depuis lundi, tu es moins crispé, mais encore plus réservé.
- C'est pas très… beau, on va dire.
- De quoi ?
- Ça… »
D'un geste ample de la main, Draco montra son corps. Harry avait cette salle manie de jouer à celui qui ne comprenait pas, peut-être pour le forcer à dire ce qu'il n'osait exprimer qu'en sous-entendus.
« Je ne te trouve pas si moche que ça. C'est toi qui te trouves laid. Je ne pense pas que tout le monde pense comme toi.
- Arrête, Harry…
- De toute manière, ce qui compte, c'est ce que moi je pense, non ?
- Qu'est-ce que tu peux aimer là-dedans ?
- Tes yeux. Ta bouche. J'aime tes mains, aussi. On dirait celles de ma mère. Tu es très maigre quand tu n'es plus en femme, on dirait que tu changes de corps. Je crois que physiquement c'est ton seul défaut.
- Tu es trop gentil.
- Je suis bourré de défauts, moi aussi ! Ne secoue pas la tête, j'ai du mal à ordonner mes cheveux, ils résistent même au gel, je suis petit, j'ai des yeux trop grands, les dents un peu avancées…
- Tu te cherches des défauts, Harry…
- Toi aussi, tu t'en cherches. Mais tu es beau tel que tu es. »
Draco hocha vaguement la tête. Il se dit que l'espace d'une soirée, il se laisserait bercer par ces douces paroles qu'il avait tant besoin d'entendre. Alors il s'avança dans la pièce et reprit la place qu'il avait laissée de longues minutes tôt pour se réinstaller contre lui. Harry l'entoura naturellement de son bras, glissant à nouveau sa main dans ses cheveux blonds.
Et quand il l'embrassa, pour la première fois de la soirée, Draco réalisa à peine qu'il avait encore posé un lapin à Pansy et qu'il ne l'avait même pas prévenue.
OoO
Cela faisait trois mois qu'ils sortaient ensemble, et le moins qu'on puisse dire, c'était que l'affaire tournait plutôt bien. Même très bien, si Draco était honnête avec lui-même, mais cela faisait trop longtemps qu'il vivait dans le mensonge perpétuel pour cela.
Pourtant, ces trois mois de relation furent merveilleux, pour la bonne et simple raison qu'il sortait avec un homme fantastique. Harry n'était pas parfait : il était têtu, parfois incroyablement niais, il avait des sautes d'humeur quand il était angoissé, et n'était définitivement pas du matin. Il n'en demeurait pas moins fantastique, car avec lui, tout paraissait beaucoup plus simple.
Depuis deux mois, Harry était au courant de son secret. En général, cela ne se passait pas très bien, et au bout de quelques jours, Draco sentait déjà ses copains lâcher l'affaire. Parfois, certains tenaient et essayaient de gérer son transsexualisme, mais ils finissaient toujours par lui demander des choses impossibles. Soit certains acceptaient mal son sexe d'homme et voulaient qu'il devienne une femme, d'un point de vue vestimentaire, aussi bien dehors qu'à la maison, voire qu'il se fasse carrément opérer afin d'avoir des seins, et peut-être un vagin, soit ils faisaient un blocage et le poussait à arrêter avec ses caprices et ses déguisements.
Harry ne faisait pas partie de ces gars-là. Il n'était pas comme ceux qui l'avaient laissé tomber, ceux qui n'assumaient pas, ceux qui lui recommandaient des adresses de chirurgien ou encore ceux qui déchiraient ses jupes et jetaient son maquillage. Il n'était comme aucun homme que Draco avait fréquenté jusque-là, et c'était peut-être ça qui avait rendu les choses plus compliquées encore qu'elles ne l'étaient déjà.
En vérité, avec Harry, tout était inédit, et bien qu'il donne le change, tout n'était pas simple pour le brun non plus. Les premiers temps, il adopta une attitude assez sûre de lui afin de rassurer Draco, de le détendre et de l'ouvrir à lui. Il ne dit rien sur ses habitudes, sur ces vêtements de femme, sa timidité maladive quand il était habillé en homme dans les transports et tout ce mal-être qui transpirait de chaque pore de sa peau quand son visage était mis à nu.
Le chemin fut long et difficile. La vérité, c'était que Draco manquait totalement de confiance en lui, même s'il le luttait pour ne pas le montrer à Harry, mais c'était compliqué. On lui avait tellement marché sur les pieds qu'il craignait que son petit ami ne profite de ses faiblesses, comme d'autres l'avaient fait avant lui. Accepter l'idée que Harry puisse éprouver des sentiments pour lui et l'accepter tel qu'il était fut aussi difficile que douloureux.
Harry prit soin de lui. Quand il restait dormir dans son appartement, en semaine, le brun le regardait se maquiller quasiment tous les matins. Au début, cela dérangeait beaucoup Draco, et puis il s'était fait à l'idée que Harry aimait bien le regarder redessiner son visage. Quand ils dînaient dehors, Harry ne lui demandait jamais de se changer, et quand ils se donnaient rendez-vous à l'extérieur le week-end, il ne faisait jamais de remarque en le voyant en robe. Parfois, en retard, il faisait moins attention à son maquillage et il était déjà arrivé qu'ils se fassent aborder dans la rue à cause de lui. Harry avait toujours réagi avec calme.
En fait, il n'avait perdu son sang-froid qu'une seule fois. Un soir, Elladora l'attendait depuis dix bonnes minutes près d'une bouche de métro et elle s'était fait emmerder par deux hommes, baissant les yeux plutôt que de se défendre. Quand Harry était arrivé, ses yeux étaient passés du vert au rouge. Il avait fallu se mettre à deux pour le séparer des deux jeunes qu'il semblait prêt à massacrer, et quand il fut enfin écarté, les emmerdeurs s'enfuirent sans demander leur reste. Harry garda un coquard toute la semaine qui suivit. Durant tout ce temps, Draco essaya de lui faire comprendre que leur relation ne tiendrait jamais, que cela faisait trois semaines qu'il était au courant et que si tout ça ne lui posait aucun problème, ce n'était pas le cas des autres. Il y eut des disputes. Harry vit rouge, encore. Draco se demanda s'il allait le frapper, lui aussi.
Mais plutôt que de le frapper, l'avocat piqua une crise de nerfs si forte que les larmes lui montèrent aux yeux. Il l'accusa de n'en avoir rien à faire de leur relation, de ne rien éprouver pour lui, tant il était tendu et réservé en sa présence, tant il essayait par tous les moyens de saboter leur couple. Ce n'était pas facile, il le savait, toute relation qui impliquait deux hommes était compliquée, et la leur l'était forcément davantage. Mais il tenait à lui, il se sentait bien en sa présence…
Ce jour-là, alors qu'il était passé chez Draco pour l'emmener dîner, Harry lui avait avoué qu'il l'aimait. Qu'il était tombé amoureux de lui la première fois que leurs regards s'étaient croisés. Qu'il avait eu peur, parce que ses relations avec les femmes étaient toujours trop compliquées et ne marchaient jamais bien longtemps. Et puis, il avait appris qu'Elladora était en réalité un homme, et c'était comme si tout devenait plus simple. Ses sentiments s'étaient renforcés, il se fichait bien de ce que Draco portait sur lui. Il aimait ses yeux, son visage. Il aimait être avec lui, lui parler, l'écouter.
Il l'aimait.
Mais Draco était trop obnubilé par ce qu'il était, parce qui faisait de lui quelque chose d'anormal, de monstrueux, pour le comprendre. Il était égoïste. Lâche et égoïste.
Puis, il avait quitté les lieux, le cœur comme brisé.
Le lendemain, Elladora s'était enfermée dans son bureau et lui avait demandé pardon. Elle l'avait supplié de lui laisser une nouvelle chance. Harry paraissait fatigué, peut-être las d'elle, mais il avait accepté sans trop rechigner. Le soir même, alors qu'ils auraient simplement dû dîner pour se réconcilier totalement, Harry l'avait déposée chez elle en lui disant qu'il repasserait un peu plus tard la récupérer : qu'elle se prépare, ils allaient en boite boite de nuit. La secrétaire l'avait regardé d'un air interdit, puis, le cœur battant d'angoisse, elle lui avait demandé comment elle devrait s'habiller. Sans la regarder, Harry lui avait répondu qu'il s'en fichait, c'était son problème.
À peine une heure plus tard, Elladora redescendit de chez elle avec une robe noire un peu courte par rapport à d'habitude, sans manche et un long col cachant son cou. Son petit ami, installé dans un taxi sombre, lui avait souri sans rien dire puis ils étaient allés en boite de nuit.
Ce fut l'une de plus belles nuits de sa vie. Peut-être parce que c'était la première fois depuis longtemps qu'il ne s'était pas senti aussi vivant. Peut-être parce que pour une fois, il n'en avait rien eu à faire du regard des autres, des remarques de certains et de la drague de certains types en quête de nouvelles sensations. Peut-être parce qu'il n'y avait que Harry, ses yeux verts, ses mains sur elle, son sourire et sa bouche contre la sienne.
Peut-être parce que, pour la première fois depuis très longtemps, il n'en avait eu plus rien à faire de tout ce qui n'était pas lui.
Et peut-être aussi parce que cette nuit-là, un peu ivre, Elladora n'alla pas se coucher dans la chambre d'amis mais suivit Harry dans la sienne, l'attirant dans le couloir, leurs bouches soudées et leurs mains brûlantes parcourant le corps de l'autre.
Parce qu'il oublia qu'il était transsexuel et se rappela qu'il était un être humain avant tout.
Les choses furent plus simples par la suite. Bizarrement, le lendemain matin, il ne fut pas aussi gêné qu'il l'aurait cru, alors qu'il était nu sous les draps, le visage encore maquillé et les cheveux dans tous les sens. Harry semblait avoir retrouvé sa joie de vivre et toute la journée, ils la passèrent chez lui. Il travailla un peu dans son coin pendant que Draco faisait un brin de ménage, mais tout le temps où il fut libre, Harry fut aux petits soins. Et leur histoire redémarra, et cette fois-ci, Draco y mit davantage du sien.
Et avant même qu'il ne s'en rende compte, il dormit chez Harry parfois deux soirs de suite et ses affaires s'installèrent petit à petit dans ses placards.
OoO
Cela faisait bien dix minutes qu'Elladora attendait près de la porte du cabinet que Harry en ait terminé avec ses petites affaires. Il était coincé dans le bureau de ce crétin de Corner, pour changer. À se demander ce qu'ils pouvaient bien se raconter… D'autant plus que quand il n'était pas dans le bureau de Corner, il était dans celui de Hermione, ce qui n'était guère mieux.
Deux semaines auparavant, Harry avait fini par craquer et avait arrêté de se cacher, demandant à Elladora de l'attendre devant la porte du cabinet tous les soirs, quand ils quittaient les lieux ensemble, et à chaque fois qu'ils étaient seuls, il ne se gênait plus pour avoir des gestes d'affection envers elle. Tout était assez discret mais il aurait fallu être stupide pour ne pas comprendre ce qui se passait entre eux. Cela avait moyennement plu à Delacour, qui en réalité avait été très vexée, mais Elladora était tellement habituée à ses crises de nerfs qu'elle ne l'avait pas trouvée plus agaçante que ça. Corner était aussi chiant qu'à l'accoutumée et Weasley semblait porter bien peu d'intérêt à toute cette affaire.
Ce qui était le plus étonnant, en réalité, c'était la réaction de Hermione, qui s'était transformée en vraie peste au retour de ses quelques jours de congé, en début de semaine. Ses relations avec la secrétaire étaient cordiales depuis sa rupture avec Blaise, mais depuis qu'elle avait appris pour elle et Harry, l'avocate avait complètement changé de comportement.
Elladora n'avait pas très bien compris : elle se disait que comme elle était amie avec son ex, elle devait l'associer à lui, ou bien avait-elle des vues sur Harry, ce dont elle doutait fortement. Ce dernier s'était étonné de son attitude, et ce ne fut que la veille qu'il lui avoua que l'avocate avait tenté durant ces derniers mois quelques approches, restées vaines. Alors Elladora se disait que, comme Delacour, Hermione devait mal digérer que Harry comme Blaise préfèrent une jolie blonde peu diplômée à une femme comme elle. C'était la seule explication qu'elle avait.
D'ailleurs, Harry lui avait demandé pourquoi elle et Hermione étaient si peu proches, vu que son ex était l'un de ses meilleurs amis. Elladora lui avait avoué à contrecœur qu'avant et après son embauche, elle n'avait pas souhaité rencontrer de façon plus intime l'avocate, ne souhaitant pas mélanger vie professionnelle et personnelle. Harry n'avait pas bien compris : Blaise s'était certes séparé de Hermione, entraînant son départ, mais auparavant, tout semblait très bien marcher. Alors la secrétaire avait été un peu plus précise : Blaise avait beau soutenir le contraire, il avait honte de lui et Elladora ne se sentait pas capable de mentir à sa supérieure dans l'intimité et encore moins révéler ce qu'elle était vraiment, au risque de tout foutre en l'air.
À vrai dire, ce que Harry avait le plus de mal à comprendre, ce n'était ni les craintes de Draco si la possible étroitesse d'esprit de sa collègue de boulot, c'était davantage l'attitude de Blaise qui le laissait perplexe. Ce dernier était tout de même sorti deux ans avec Hermione et durant tout ce temps, il n'avait jamais pris sur lui pour lui présenter Draco, alors qu'il l'avait compris au fil des discussions, le blond était important pour lui et la réciproque était tout aussi juste.
Cela dit, Blaise par contre était plus que motivé à rencontrer Harry, sur lequel il n'avait pas encore réussi à mettre la main, vu que Draco passait de moins en moins chez lui et dormait très souvent chez Harry, ce dernier n'ayant jamais passé la nuit chez le blond, vu qu'il avait toujours besoin de travailler sur ses dossiers chez lui le soir et le week-end.
Pour le moment, Draco n'avait jamais organisé la moindre rencontre, bien que Blaise le tanne constamment pour au moins qu'ils dînent ensemble. Harry avait envie de connaître un peu son univers, mais il avait rapidement compris que si le blond ne faisait rien, c'était parce qu'il n'en éprouvait pas le besoin. Depuis deux mois, il passait plus de temps chez Harry que chez lui et voyait ses amis de moins en moins. Le blond se sentait mieux dans sa peau en compagnie de son amant et préférait retarder ce moment le plus possible.
Quand Harry sortit enfin du bureau de Corner, Elladora lui fit une moue agacée pour qu'il presse le pas. Nous étions jeudi et Harry n'avait pas pris sa voiture, vu qu'ils prévoyaient de dîner avant d'aller au cinéma avant de rentrer chez lui. C'était toujours compliqué de se garer et revenir au cabinet pour récupérer la voiture serait une perte de temps, d'autant plus que le brun ne pourrait pas boire s'il conduisait. Ils quittèrent ensemble le cabinet puis prirent l'ascenseur, calculant mentalement le temps qu'ils mettraient à atteindre leur destination et la durée de leur repas. Harry paraissait confiant, Elladora un peu moins, alors elle fit se presser quand ils atteignirent le rez-de-chaussée.
Mais quand ils furent devant les portes vitrées de l'immeuble, la secrétaire s'arrêta net, pour aussitôt se remettre à marcher. Elle attrapa le bras de Harry qui lui jeta un regard étonné, mais quand il fut dehors et qu'il vit des gens, posté de l'autre côté de la route, appeler Elladora en lui faisant de grands signes, l'avocat comprit de suite ce qui se passait. Ils étaient quatre, un grand black, un brun un peu pâle, une femme aux cheveux noirs coupés au carré et une petite blonde très colorée.
Alors qu'ils traversaient la route, Harry se pencha vers son oreille, un léger sourire aux lèvres, histoire de donner le change.
« Il fallait que ça arrive.
- Comme tu dis. »
Le sourire d'Elladora était crispé. Elle savait que cela finirait par arriver et elle l'avait même prévenu de cette éventualité. Ils n'étaient pas du genre à attendre de pied ferme devant son lieu de travail mais vu qu'ils ne parvenaient pas à l'attraper chez elle ou à lui faire tenir ses engagements quand ils l'invitaient, il ne leur restait plus qu'à l'attendre à la sortie du boulot. Ses doigts s'accrochèrent à la veste de costume de l'avocat alors que son regard croisait les yeux sombres de Blaise, qui devait très certainement bouillonner sur place.
Évidemment, seules les personnes qui l'avaient vu en femme étaient présentes. Blaise était de la partie avec Luna, la mère de son fils, mais aussi Pansy qu'il n'avait pas vue depuis au moins un mois. C'était étonnant que Théodore ait fait le déplacement, il lui semblait qu'il était en voyage d'affaires. Quand elle lui posa la question, son ami lui répondit qu'il était revenu le matin même et que Pansy lui avait cassé les pieds pour qu'il se joigne à eux, alors qu'en toute honnêteté il avait juste envie de dormir… Elladora fit les présentations, Harry fut charmant, comme d'habitude, et quand ses amis leur proposèrent de dîner tous ensemble histoire de faire connaissance, le brun accepta avec un plaisir évident. Alors que Draco, la main fermement accrochée à son bras, sentait l'angoisse grimper en lui…
Ils se rendirent dans un restaurant plutôt modeste, voire même bas de gamme au goût d'Elladora. Non pas qu'elle ait des goûts de luxe, mais elle était surprise que Blaise se traîne dans un endroit pareil, lui qui était si bling-bling… Était-ce un moyen de tester Harry ? Ou de la mettre mal à l'aise, à cause de ses vêtements de secrétaire, alors qu'eux étaient vêtus de façon bien plus décontractée ? Quelle bande d'enfoirés, songea-t-elle en s'asseyant d'office au bout de la tablée de six, histoire de ne pas se retrouver en sandwich entre ses prétendus amis. Déjà que le trajet de l'aller avait été assez tendu pour lui, si en plus il devait supporter deux personnes de chaque côté durant tout le repas… Blaise s'assit alors à sa gauche tandis que Théodore s'installait à côté de Harry. Pansy s'assit à côté de lui et Luna se mit près de son compagnon.
Autant avaient-ils étaient été plutôt gentils durant le trajet en métro, autant furent-ils beaucoup moins réservés une fois assis à table. À peine arrivée qu'ils commencèrent leur interrogatoire, Harry se retrouvant alors au centre de toutes les discussions. Si Elladora tenta de parler un peu au début, elle ne tarda pas à complètement se fermer au bout de quelques minutes, se murant dans le silence.
C'était toujours ainsi, de toute manière. À chaque fois que ses amis rencontraient l'un de ses copains, il subissait un interrogatoire, et surtout, Elladora finissait par se fermer complètement. Déjà qu'elle était peu bavarde en leur présence… Se retrouver confrontée à eux avec son petit ami la rendait très nerveuse, et dans un sens, elle avait honte. Car bien qu'elle aurait voulu aider Harry, la secrétaire était tout simplement incapable d'ouvrir la bouche et de leur demander de se taire, de le laisser tranquille. Elle se contentait d'écouter, de boire de l'eau et de picorer dans son assiette.
Son attitude parut étonner un peu Harry, alors que tous les autres ne semblaient pas en faire cas. Alors qu'ils terminaient leurs entrées, un serveur récupérant leurs assiettes, Elladora sentit son cœur s'emballer quand elle vit la main de son amant serpenter sur la table et attraper délicatement la sienne, sans pour autant cesser de parler avec le plus grand sérieux à Blaise d'une affaire en cours. Si Elladora ne put voir le regard de son ami dériver aussitôt vers leurs mains enlacées sur la nappe en papier, elle sentit quelque chose changer dans son attitude.
Ne sachant pas de quoi il mettait les pieds, Harry s'était laissé mangé au début du repas, laissant ces inconnus le cuisiner à leur sauce le temps qu'il comprenne les règles du jeu, et une fois qu'il eut attrapé la main de la blonde, il fit gentiment basculer la situation, menant alors la conversation et répondant uniquement aux questions qui méritaient selon lui une réponse. Le brun adopta aussi une attitude plus décontractée et sûre de lui, et en fin de soirée, il lui dirait qu'il avait très peu apprécié leur comportement et ce renfermement assez spectaculaire qu'il avait pu observer chez elle. C'était un peu comme si les autres l'écrasaient. Ou comme si toute cette honte dont il avait réussi à la débarrasser quand ils étaient ensemble lui était revenue d'un coup.
Petit à petit, Elladora reprit confiance en elle. Sa bouche s'arqua en un joli sourire, récompensé par un regard appréciateur, et quand Théodore fit une blague histoire de détendre l'atmosphère, elle eut même un rire. Un vrai rire, comme elle en faisait rarement, ce qui poussa son ami à renchaîner, et en quelques secondes, Elladora eut un fou rire incontrôlable. Elle lut le ravissement dans les yeux sombres de Théodore, qui peinait depuis le début du repas à apaiser les choses entre Harry, Blaise et Pansy. Cela dit, le regard étonné que lui lança Blaise lui serra le cœur.
Harry lui avait réappris à rire. Avant, c'était des pouffements, voire quelques ricanements, mais Draco ne riait quasiment plus, du moins, pas à gorge déployée. Forcément, il s'était contenu, se cachant derrière ses mains, mais c'était un vrai rire qu'il avait offert à Théodore. Et ça, c'était grâce à son amant, qui lui avait réappris ce qu'tait qu'était un sourire, ce qu'était un rire, qu'il soit dans les yeux ou dans la bouche.
Comme sorti d'un étau qui l'enserrait depuis que ses amis étaient arrivés, Elladora se détendit considérablement et parla un peu plus, sans cesse invitée par Harry et Théodore. Ce dernier, qui pourtant participait en général à la conversation, semblait en avoir assez du petit manège de Blaise et Pansy. Peut-être était-il trop fatigué ou peut-être pensait-il tout simplement que Draco avait quelqu'un depuis trois mois et qu'il devait être heureux ainsi.
Cependant, même si Harry n'en montrait rien, Elladora savait que ce dîner ne lui plaisait absolument pas et qu'il se contenait pour garder un visage aimable. Elle avait appris à le connaître, à savoir quand il n'allait pas bien, quand il était fâché, quand il luttait contre lui-même et quand il était à deux doigts d'exploser. Harry était parfois un peu sanguin quand on touchait à ses sentiments. Il avait souvent été trahi ou blessé, c'était même un miracle qu'il ne soit pas devenu jaloux et possessif au possible vu ce que son meilleur ami lui avait raconté. Elladora était libre, mais elle savait à quel point il pouvait être excessif quand il se sentait pris en traître ou blessé. Cependant, il n'avait jamais été violent physiquement et ne l'avait jamais menacée, que ce soit dans leur intimité ou au lit.
Au lit, il était prévenant et doux. Infiniment doux. Elladora n'avait jamais eu d'amant comme lui. Harry n'était pas exceptionnel, mais par sa douceur, son respect et son absence de tabous, il en devenait exceptionnel. Mais peut-être était-ce parce que c'était la première fois que Draco sortait avec quelqu'un de bien depuis qu'il avait cessé de dominer dans une relation, et peut-être parce que c'était la première fois qu'il avait l'impression de vivre une relation saine avec un homme, sans domination étouffante et sentiments refoulés.
Et ce fut sur ses pensées que son pied chaussé d'un escarpin noir remonta sa jambe lentement pour se glisser entre ses cuisses. Harry manqua de s'étouffer avec son verre d'eau, pile au moment où Théodore lâchait une vanne bien costaud. Sous la table, Elladora continua à le taquiner, regardant le visage de son amant tenter de cacher sa gêne avec un certain brio. Puis, l'avocat sortit son téléphone de sa poche. Il vibrait dans sa main. À peine eut-il regardé le nom du contact qu'il s'excusa pour se lever de table et partir aux toilettes. Elladora le regarda partir distraitement quand Blaise, son verre d'eau à la main, se pencha vers lui pour lui glisser quelques mots à l'oreille.
« Il avait l'air tendu, ton copain.
- Je lui faisais du pied. »
L'eau qu'il venait d'avaler lui ressortit par les narines, provoquant l'hilarité de la table. Elladora le regarda d'un air moqueur alors que son ami levait un regard stupéfait vers elle. Toussant comme un perdu, il ne sut quoi lui dire, et quand il parut reprendre ses esprits, Harry revenait à table, l'air un tantinet préoccupé. Quand Pansy l'interrogea sur son départ, il lâcha que c'était un client et s'arrêta là.
Quand enfin le repas se termina, un rapide regard à sa montre l'informa qu'ils allaient louper la séance. Elle le savait déjà mais avait préféré ne pas faire attention à l'heure pour ne pas paraître trop déçue à table. Cependant, Blaise remarqua que quelque chose la perturbait, et quand elle lui dit franchement qu'ils avaient prévu d'aller au ciné, le black parut un peu désolé. Il savait à quel point Elladora aimait ces séances au cinéma. Mais alors qu'elle ravalait tout ce qu'elle aurait eu envie de lui à ce moment-là et s'apprêtait à se diriger vers la station de métro, histoire de se séparer au plus vite de ses amis, Harry prit les devants. Le brun lui annonça qu'un taxi devrait arriver dans la minute, il en avait commandé un dans les toilettes. La secrétaire lui aurait presque sauté au cou.
Ses amis ne les quittèrent qu'au moment où ils montèrent dans le taxi. À ce moment-là, Harry s'enfonça dans son siège en poussant un soupir à fendre l'âme.
« Bon Dieu, j'aurais jamais cru qu'ils seraient aussi emmerdants…
- Je te signale que tu parles de mes amis.
- Ne dis pas ça avec ce sourire moqueur… Tes amis sont des emmerdeurs, point. »
Près de lui, Elladora ne pouvait s'empêcher de sourire alors que son petit ami lui attrapait la main pour la serrer dans les siennes. Il paraissait vraiment soulagé que ce soit terminé, même s'il devait se dire, au fond de lui, qu'il les reverrait très prochainement et ce que ce ne serait peut-être pas mieux.
« Tu les reverras bientôt.
- Je sais.
- J'aurais aimé que… ça se passe mieux. Mais ils sont comme ça.
- T'es toujours aussi fermée quand ils sont là ? »
Le chauffeur assis devant eux devait les écouter, mais sans doute ne retenait-il jamais vraiment ce qui se disait dans son véhicule.
« Oui. Enfin, quand je suis accompagnée.
- T'es vraiment bizarre… Heureusement que Ron a réussi à te détendre quand je vous ai présentés… »
Ron, c'était le meilleur ami de Harry. Ils s'étaient rencontrés un soir, trois semaines auparavant, alors que Harry était allé chercher sa voiture au garage automobile où le rouquin travaillait. C'était un lundi soir, Elladora avait accompagné son amant parce que ce dernier voulait absolument l'emmener en boite de nuit le vendredi suivant. Sa semaine était si chargée qu'il n'aurait jamais le temps de faire l'aller-retour un autre jour, à moins de sortir le week-end, mais il ne savait même pas s'il aurait une seconde à lui durant ces deux jours.
Harry les avait alors présentés de façon rapide : il était très tard, Ron l'avait attendu alors qu'il devait rapidement rentrer chez lui, et surtout, le brun ne savait pas comment son ami aurait réagi s'il avait présenté Elladora comme était son mec. Il s'était mis d'accord avec elle pour qu'elle ne soit pas froissée en lui promettant de tout lui expliquer plus tard. La secrétaire n'avait rien dit, pensant que, dès le début, ce n'était pas une bonne idée de rencontrer son ami ainsi accoutré, ou alors mieux valait ne rien lui dire du tout.
Cependant, le mercredi soir, Harry avança suffisamment dans son travail pour accepter l'invitation de Ron à dîner chez lui, le mécanicien souhaitant faire plus ample connaissance avec sa nouvelle copine. Quand le rouquin avait ouvert sa porte, ses yeux s'étaient arrondis de stupeur en voyant Draco aux côtés de Harry, un jean sur les hanches et le visage sans maquillage. Le blond se tripotait nerveusement les doigts et il crut mourir quand son petit ami, un peu embarrassé, l'avait montré de la main en le présentant : « Elladora ». Ron avait tourné la tête, les regardant chacun leur tour comme s'il assistait à un match de tennis, puis, se reprenant, il les invita à entrer, l'un soudain un peu plus joyeux. Enfin, c'était histoire de faire bonne figure…
Le mécanicien était un homme assez simple et plein d'humour. Il accueillit comme il se devait le couple, ne semblant pas tenir compte de ce qu'il venait d'apprendre sur la petite amie de Harry. Draco était alors tendu au possible. Il avait la sensation que Ron l'épiait, examinait chacun de ses mouvements et que dans sa tête il ruminait. Ça ne passerait pas. Ça ne pouvait pas passer et il le savait. Ils avaient toujours cette réaction-là en apprenant la vérité. Le blond s'y était fait.
Alors qu'ils passaient à table, commençant par les entrées, Ron avait fini par craquer. Regardant Draco droit dans les yeux, un sourire embarrassé sur les lèvres, il lui avait dit qu'une question lui prenait la tête depuis qu'ils étaient arrivés et qu'il serait beaucoup détendu quand il y aurait répondu. Draco savait déjà ce qui le taraudait, alors bien que Harry ait regardé son ami avec de gros yeux, histoire de le faire taire, le blond l'avait laissé poser sa question. Alors Ron lui avait demandé : « Sous la ceinture, t'es un homme ou une femme ? ».
À côté de lui, Harry avait été sur le point d'exploser, et d'emporter Ron avec lui. Bizarrement, Draco avait pouffé avant de déclarer, pour apaiser son amant, qu'on lui posait souvent cette question mais que c'était la première fois que c'était fait avec autant de délicatesse. Le brun n'avait pas paru comprendre en quoi c'était délicat et avait rétorqué à son meilleur ami qu'il aurait pu le lui demander, à lui, mais visiblement, Ron voulait jouer cartes sur table avec Draco. Ce dernier lui avait répondu qu'il était un homme, et bizarrement, le mécanicien avait paru immensément soulagé : les relations de Harry avec les femmes ne marchaient jamais.
Le reste du repas avait été bien plus détendu que Draco ne l'aurait pensé. Il avait découvert chez Ron un homme joyeux, plein d'humour et incroyablement ouvert. Après quelques tâtonnements et quelques petites piques, le rouquin avait fini par vraiment le charrier avec son transsexualisme. Il ne prenait pas ça à la rigolade, comprenant que c'était quelque chose de sérieux, mais il savait plaisanter avec ça et dire les choses telles qu'elles étaient. Et bien que Harry n'ait pas vraiment su sur quel pied danser durant tout le repas, ne sachant pas toujours si Draco prenait sur lui ou non, le blond avait vraiment savouré ce moment. Ses amis n'étaient pas aussi ouverts que cet homme qu'il ne connaissait que depuis quelques heures, ils ne plaisantaient pas sur son transsexualisme, peut-être de peur de le blesser, alors qu'en faire un sujet tabou était dix fois plus douloureux.
C'était un peu comme si Ron avait conscience qu'il parlait à un être entre l'homme et la femme, et que ce n'était pas un drame.
Un jour, Draco avait demandé à Harry pourquoi il acceptait si bien ce qu'il était. Le brun lui avait répondu qu'il était bisexuel, et bien qu'il ait tendance à s'entendre bien mieux avec les hommes, ses relations étaient toujours les plus courtes. Avec Draco, c'était un peu comme s'il avait les deux en une seule personne.
Et peut-être que Ron l'avait compris, ça aussi. Parce qu'il connaissait trop bien Harry.
Le vendredi qui suivit, le rouquin s'invita à leur sortie. Il était célibataire, avait envie de s'éclater mais détestait aller tout seul en boite. Elladora avait senti son embarras décroitre au fil des minutes, alors que Ron, égal à lui-même, ne laissait pas traîner son regard inquisiteur sur lui et ne faisait pas non plus de remarque sur ses vêtements. Au contraire, il avait un petit côté protecteur, jetant de sales à regards à ceux qui avaient deviné qu'elle n'était pas une femme et restant près d'elle quand Harry partit quelques minutes aux toilettes. Il dansa près d'elle, aussi, un peu ivre, jusqu'à ce qu'une jolie fille attire son regard et accepte la danse. Et le soir, ils étaient rentrés ensemble, et comme s'ils se connaissaient depuis des années, Elladora lui avait tenu le bras.
Depuis, une vraie relation d'amitié était née entre eux. Ron n'était pas tout à fait le genre de personnes qu'il aurait fréquenté d'habitude, avant qu'il ne change et même après, mais il était rafraichissant, gentil et plein d'humour. Il n'en avait rien à faire de son transsexualisme. C'était un être humain, et surtout, c'était l'amoureux de son meilleur ami. Et autant le dire, quand Ron lui envoyait un SMS débutant par son traditionnel « Salut jolie blonde ! », Draco ne pouvait s'empêcher de sourire bêtement.
Car en sa présence, il ne se sentait pas différent. Car quand il lui envoyait des messages, qui parlaient de lui, d'elle, de Harry, il avait la sensation que tout était dans sa tête et qu'il n'y avait pas de mal à tout ça.
Et cela n'avait pas de prix.
OoO
Blaise n'était pas gentil. Draco n'arrivait pas à comprendre pourquoi il avait décidé d'être aussi con. Pourtant, en général, bien que méfiant, il n'était pas aussi mauvais, pas plus que Pansy d'ailleurs. Mais elle, c'était un peu différent : elle avait beau adorer Draco, vu ses travers, tous les hommes qui le fréquentaient étaient des pervers. Blaise avait un avis plus nuancé et en général son attitude n'était pas particulièrement méprisante. Draco n'aurait su dire pourquoi il était si méchant avec Harry depuis qu'il l'avait rencontré.
Leur première rencontre remontait à un bon mois, et depuis, ils s'étaient revus une ou deux fois, toujours au restaurant après le boulot, en général par surprise et jamais chez l'un ou chez l'autre. Blaise lui avait proposé de manger chez lui, chez Pansy ou bien de s'inviter, si le déplacement les ennuyait, mais à chaque fois, le blond refusait. Blaise ne semblait pas comprendre pourquoi. Peut-être ne remarquait-il pas le mépris dans ses mots à chaque fois qu'il parlait de Harry et qui empêchaient Draco d'organiser quoi que ce soit.
Pourtant, le blond en avait connus, des pourris. On l'avait menacé, blessé et frappé. Et il s'était laissé faire, car de toute manière, il ne méritait rien de mieux. Blaise l'avait toujours protégé du mieux qu'il pouvait, il avait tout fait pour le faire lâcher prise quand il se rendait compte de ce qu'il subissait. Mais en général, il ne voyait rien. Ce n'était pas qu'il fermait les yeux : il ne voyait tout simplement pas que Draco n'allait pas bien et que le type qu'il fréquentait était un enfoiré de première. Et Dieu savait à quel point le blond pouvait les attirer…
Avec Harry, tout était différent. Il était gentil, respectueux, se fichait bien de ses excentricités et ne l'avait jamais rabaissé, aussi bien par ses mots que par ses gestes. C'était plutôt lui qui portait leur couple et qui lui permettait de s'ouvrir, de s'accepter un peu plus et d'arrêter de regarder sans arrêt vers le sol. C'était quelqu'un de bien. Vraiment bien.
C'était peut-être pour cela que Blaise, Pansy, et même ses autres amis qui ne l'avaient pas encore rencontré le détestait autant.
Quand Draco leur parlait de lui, car cela arrivait vu qu'il allait de plus en plus à leurs soirées pour tenter de pallier l'absence de Harry, il ne faisait en général que des éloges de lui, comme c'était le cas avec la plupart de ses copains. Et visiblement, pour eux, cela semblait cacher quelque chose.
Pour eux, Harry lui mentait sur toute la ligne. Il était hypocrite et trouvait un plaisir pervers à sortir avec un travelo, à l'emmener en boite de nuit hétéro et gay, et s'il l'avait présenté à son meilleur ami, c'était uniquement pour essayer de le rassurer sur ses intentions. Sa plus grande erreur avait été de parler de Ron et certaines crises de colère que Harry avait pu lui faire, bien qu'il ne soit jamais entré dans les détails. Les critiques pleuvaient sur eux, sur l'homme qu'il aimait et sur lui, trop naïf. Comme si un avocat digne de ce nom allait s'emmerder avec un travesti qui avait besoin d'un véritable ravalement de façade pour avoir une tronche correcte.
Ces mots, ils ne semblaient pas se rendre compte à quel point ils pouvaient être blessants. Pas seulement parce qu'il passait pour un con, à croire en un homme trop bien pour lui, mais parce qu'ils remuaient le couteau dans la plaie, mettant à jour tout ce qui faisait lui un être abject. Et bien malgré lui, Draco ne pouvait s'empêcher de douter. Il y pensait depuis que Harry avait appris la vérité. Il se disait que c'était sans doute faux, que Harry ne jouait pas avec lui.
Mais dans ces moments-là, et la nuit, parfois, quand Harry n'était pas là, Draco sentait une angoisse trop connue lui étreindre les tripes, à lui donner envie de vomir.
Il était à vomir.
Lui, ses fringues, son maquillage, son être en entier.
Une abomination.
Et puis, Harry posait ses grands yeux verts sur lui, il lui souriait, et les nuages se disparaissaient.
Mais ce soir, ni lui ni Draco ne pourraient y couper. Le blond aurait préféré organiser cela un vendredi ou un samedi mais Pansy était toujours aussi chiante et directive, alors il avait fallu organiser cela un dimanche. Harry fit comme si cela ne le dérangeait pas. Ils se rendirent en voiture chez elle, même si c'était assez long, surtout avec les bouchons. Cependant, Draco était beaucoup plus nerveux habillé en homme plutôt qu'en femme, en particulier dans les transports en commun, et même s'il lui avait assuré que c'était toujours mieux quand Harry était là, parce qu'il lui tenait toujours la main et captait toute son attention, le brun avait secoué la tête. Le confort de mon secrétaire particulier avant tout, avait-il dit avec un sourire.
Pansy habitait dans un petit deux pièces dont elle semblait pousser les murs à chaque fois qu'elle recevait du monde. Logiquement, ils devraient se retrouver en petit comité : en plus de Blaise et sa compagne, il y aurait Greg, sa petite amie Millicent, et peut-être Greg… Théodore lui avait dit qu'il ferait un saut. Dans un sens, cela le rassurait un peu qu'il soit là : il ne contredisait jamais vraiment les autres mais n'avait pas non plus d'avis sur Harry, qu'il connaissait peu et préférait ne pas juger. Il avait tellement bougé ces dernières semaines qu'il n'avait jamais pu dîner à nouveau avec eux, à son plus grand regret.
Quand ils entrèrent dans l'appartement, Draco sentit la pression monter en lui et se contracter dans son ventre quand il constata qu'ils étaient bien plus nombreux que ce qu'il avait prévu. Blaise était déjà arrivé avec Luna, si douce et calme, et quand ils entrèrent dans le salon, il était alors en grande conversation avec Greg, Tracey et Millicent. Théodore était dans un coin, l'air fatigué, écoutant vaguement Daphné. Et quand Draco la vit, et qu'il entendit plusieurs voix dans la cuisine, il eut comme une crampe au ventre.
On fit les présentations. C'était Vincent qui leur avait ouvert, il retourna s'assoir près de Théodore tandis que tout le monde se levait pour serrer la main ou embrasser les joues de son petit ami, et les siennes aussi, accessoirement. Alors qu'ils s'installaient dans le large canapé, Draco sentit qu'il ne parviendrait pas à se détendre de la soirée. Il sentit la nausée monter en voyant Pansy arriver avec Astoria, la petite sœur de Daphné.
Sur le coup, il eut envie de partir. De prendre la main de Harry et de s'en aller, loin, très loin d'eux.
Il réalisa soudain que tous ces gens auxquels il s'accrochait et qui tentaient de garder une place dans sa vie n'étaient pas ses amis. Qu'il avait simplement essayé de s'accrocher à ces gens, ces amis du passé pour ne pas être seul. Mais en réalité, quand il était avec eux, il était toujours seul. Toujours.
Mais pas avec Harry.
Avec Harry, il était en couple. Ils étaient deux. Même en présence de ses proches, à lui.
Même devant eux…
Draco n'était pas seul.
« Bonsoir Harry ! Ça va, t'as pas eu de mal à trouver ? Je te présente Astoria, la petite sœur de Daphné, et accessoirement l'ex de Draco ! »
Ses dents se serrèrent à lui faire mal. Il l'aurait presque tuée pour les mots qu'elle venait de prononcer. Pas pour leur contenu, Harry n'était ni jaloux, ni possessif, mais parce qu'elle n'avait pas besoin de le dire. Parce qu'elle n'avait pas besoin de chercher à foutre la merde entre eux, parce que leur relation d'adolescent avait été si courte et banale qu'elle ne méritait même pas d'être mentionnée. Draco était sorti avec elle dans une vaine tentative de paraître normal aux yeux de tous, ce n'était pas de sa faute si Astoria était alors folle de lui et si elle avait fait toutes ces conneries, quand il l'avait quittée…
Près de lui, Harry ne manifesta rien de plus qu'une légère curiosité. Une curiosité qui lui permit de leur renvoyer en pleine gueule la perche qu'elles venaient de lui lancer.
« Ah bon ? Vous êtes sortis ensemble il y a longtemps ?
- J'avais seize ans et Draco presque dix-huit !
- Je vois. Pile au moment où il a réalisé que son truc, c'était vraiment les hommes, c'est ça ? »
Son sourire insolent lui fit monter le rouge aux joues alors que ses yeux sombres se troublaient.
« C'est dommage. Si tu t'y étais prise avant, peut-être que t'aurais pu le détourner de ce chemin-là, plutôt que de l'y pousser ? »
Le visage de la jeune femme se tendit alors que Pansy jetait un regard noir à Harry, ce qui ne l'impressionna absolument pas. Elles allaient sans doute répliquer vertement mais Vincent s'approcha d'eux pour débloquer la situation en leur proposant son aide pour apporter les amuse-gueules. Alors qu'elles s'éloignaient, Draco sentit les regards posés sur eux et faillit rosir de plaisir alors que la main de Harry enlaçait la sienne. Il avait décidé de montrer ses griffes, ce qui n'était pas pour lui déplaire.
L'avocat semblait avoir compris que Draco ne se défendrait pas, qu'il n'en avait pas la force et qu'il était trop habitué à tout ça pour se révolter. Or, il n'était pas du genre à laisser les autres taper sur les doigts de celui qu'il aimait, il le lui avait prouvé à plusieurs reprises. Quitte à en venir aux mains.
Le repas débuta tranquillement, bien que ses prétendus amis essaient toujours d'en savoir un peu plus sur le si parfait Harry. L'espace d'un instant, Draco crut même que la soirée se passerait sans encombre, mais c'était très mal les connaître. Contre toute attente, ce fut Blaise qui mit le feu aux poudres. En réponse à une remarque de Pansy, il tint un propos un peu ambigu à propos du couple que Draco formait avec Harry. Ce dernier, sans doute exaspéré au possible, devait avoir décidé de lui rentrer dedans histoire de le faire taire une bonne fois pour toutes.
« J'ai pas bien compris, Blaise. Tu peux expliciter ta pensée ?
- T'as très bien compris ce que j'ai voulu dire. J'ai du mal à envisager votre relation et à…
- Blaise, techniquement, il est où, le problème ? »
Cette question entraîna un silence. L'expression de Harry se fit soudainement sérieuse, et quelques secondes, lui et Blaise jaugèrent du regard. Draco serra fort les doigts de son petit ami, espérant qu'il comprendrait qu'il ferait mieux de se taire et que ça ne valait pas la peine qu'il s'énerve. Sauf que depuis le début de la soirée, Draco était dans cette position de replis sur lui-même, comme une huître qui se referme, et cette vision de lui, si soumis aux autres, ne devait pas lui plaire.
« Le problème ? Honnêtement ? Il est que j'ai pas confiance en toi. »
La bombe était lâchée. Blaise, pourtant si sûr de lui, parut regretter ses mots quand il croisa le regard de Draco qui écrasait entre ses doigts la main solide de Harry. Il serrait les dents, et s'il avait été celui qu'il fut autrefois, il se serait levé pour lui cracher dessus et l'accabler de reproches. Mais voilà, Draco payait depuis des années pour son attirance pour les hommes, il avait tout perdu, son honneur, sa dignité, sa fierté. Il ne lui restait plus qu'à supplier des yeux Blaise de se taire et serrer fort la main de l'homme qu'il aimait dans la sienne.
« Et qu'ai-je fait pour que tu aies un avis aussi négatif vis-à-vis de moi ? Qu'est-ce que j'ai bien pu faire ou ne pas faire pour que vous vous comportiez tous comme si j'étais un connard de première ?
- On ne t'a jamais…
- Arrête Blaise, ça fait peu de temps que je te connais mais je pense t'avoir assez vu, toi et Pansy, pour savoir que vous ne m'aimez pas et que je vaux guère mieux qu'un chewing-gum sous vos pompes. Donc soyez honnêtes et dites-moi carrément ce que vous me reprochez, ça commence sérieusement à me pomper.
- Tu veux savoir où est le problème ?! Pour moi, tu n'es pas honnête, voilà le problème ! »
C'était Pansy qui venait de répondre. Si Blaise était assis, la brune était debout, venant d'apporter un plateau. Elle avait le visage énervé et ses yeux brillaient de colère.
« T'es avocat, tu bosses dans un super cabinet et t'as été pistonné pour avoir ce job ! Qu'est-ce que t'en as à faire de Draco, hein ?! Qu'est-ce que t'en as à faire d'un travesti qui s'est foutu de ta gueule pendant un mois, qui passe sa vie habillé en femme et qui veut changer de sexe ?! Te fous pas de moi, tu joues les princes charmants mais t'en as à rien à foutre de lui ! »
Il était mort de honte. Et il avait mal, aussi. Tellement mal qu'elle parle de ça, de cette partie si intime de sa vie qu'il n'avait confié à une époque qu'à très peu de personnes et dont il n'avait même pas parlé sérieusement à Harry, évoquant simplement l'idée à un moment donné pour ne plus jamais revenir dessus.
Près de lui, le brun déglutit, sans la lâcher des yeux. Le connaissant, son sang-froid était exemplaire.
« L'idée que je puisse être sérieux à son sujet te parait donc si invraisemblable ? T'es qui pour me juger, exactement ? »
Son visage se fit mauvais, ses yeux verts la foudroyant du regard.
« Moi ? Je suis son amie !
- Son amie ? Toi, son amie ?! C'est toi qui te fous de ma gueule ! C'est comme ça qu'on se comporte avec ses amis, à essayer de pourrir leur couple pour le plaisir ?!
- Monte pas sur tes grands chevaux Harry ! Quoi, tu te sens agressé ? »
Harry braqua son regard sur Blaise qui esquissa un sourire moqueur.
« Agressé ? Moi ? Tu crois quoi, que j'ai peur de vous ? De ce que vous pensez de moi ? J'en ai rien à foutre de ce que vous pouvez penser, tu ne peux même pas imaginer à quel point ça me désintéresse. C'est pour Draco que je suis là, uniquement pour lui.
- Arrête, c'est pour te faire bien voir ! Putain mais soit au moins honnête avec lui ! T'aime les travelos, ça te fait triper ! Ça se voit quand t'es au restau', ta façon de te comporter avec lui quand il est habillé en femme, on dirait que tu sors avec une gonzesse ! »
Le visage de Luna se fermait au fil des secondes. Elle était assise par terre, près de Blaise installé dans le canapé, et lui tapotait nerveusement le genou.
« C'est ça, le truc ! Tu fais genre tu l'acceptes mais en fait tu profites de lui, tu sors avec lui seulement quand il est habillé en femme ! »
Le visage de Harry était tendu et neutre au possible. Il était trop atterré pour exploser, alors que cela devait bouillonner en lui.
Draco n'en pouvait plus.
Et il se détestait de ne pas pouvoir intervenir.
« Tu te fous de moi, Blaise ? Rassure-moi, tu te fous de moi ?
- Comment ça ?
- Tu te rends compte de ce que t'es en train de me dire ? Vous vous foutez de la gueule du monde ! Quoi, tout ça parce que je sors avec lui alors qu'il est en femme ?! T'as pas encore compris que je suis simplement tolérant et que tout ce qui compte, pour moi, quand on est dehors, c'est qu'il soit à l'aise ? Mais qu'est-ce que ça peut faire qu'il soit habillé en homme ou en femme ? Draco reste Draco, merde ! S'il est mieux dans sa peau avec une jupe et des talons, je vais pas faire comme vous et le forcer à…
- On le force pas, c'est mieux pour…
- Mais t'es qui pour savoir ce qui est bon pour lui ?! »
Ça y est, Harry explosait. Ses yeux brillaient, son corps se mouvait, l'agressivité défigurait son visage.
« T'es qui pour lui dire ce qui est bien ou pas bien ?!
- Et t'es qui pour le laisser dans ses illusions ?! »
Les autres voulurent les calmer, mais plus rien ne semblait exister autour d'eux, et de toute manière, le black disait tout haut ce qu'ils pensaient tout bas. Blaise s'était levé du fauteuil, hors de lui.
« T'es qui pour lui dire que ce qu'il fait, c'est bien, alors qu'il se fait du mal ?! Me sors pas l'excuse que t'es bi', ça n'a rien à voir ! Tu fais genre tu t'en fous et tu l'as présenté à ton meilleur ami, mais ça, c'était juste pour le rassurer ! Ça sera quoi quand tu le présenteras à ta famille ?! Tu seras aussi fier que ça, de sortir avec un travelo ?! »
Harry allait le tuer. Lentement, il tourna la tête vers Draco, le regardant d'un air indescriptible, tandis que Théodore demandait à Blaise d'arrêter, pitié. Puis, le brun tourna la tête vers Blaise, le regardant à nouveau.
« Draco a rencontré mes parents. »
Le visage de Blaise commença lentement à se décomposer.
« Il a rencontré ma mère et mon père, mon parrain et son compagnon. Ainsi que la plupart de mes amis. On est allés au théâtre la semaine dernière avec mes parents à la sortie du boulot et Draco ne s'est pas changé. Je crois que les seuls hypocrites, ici, c'est vous.
- Comment peux-tu…
- Arrête de te voiler la face, Blaise ! »
Il venait de hurler, le visage défiguré par la colère. Il paraissait se contenir pour rester assis.
« C'est vous les hypocrites ici ! Putain mais tu vois pas que vous lui faites du mal avec votre comportement à la con ?! Vous pensez quoi ? Que je profite de lui, c'est ça ?! Que j'abuse de lui, que je joue avec lui ? Mais t'as pas encore compris que pour moi, tout ce qui compte, c'est qu'il soit bien dans sa peau ? S'il doit être habillé en femme et maquillé pour qu'il le soit, eh bien soit ! Tu ne vois pas qu'il est mal dans sa peau, merde ?! Tu crois que ça me fait plaisir de le voir comme ça, obligé de se cacher derrière tout ça pour pouvoir sortir de chez lui ?! Tu vois pas que ça lui bouffe l'existence, qu'il souffre de son état et qu'il est malheureux ?! Tu crois que ça me plait de le voir souffrir en silence, de le voir comme ça fasse à ceux qu'il considère comme ses amis alors que vous avez honte de lui ?! »
Harry paraissait incapable de s'arrêter de parler, et Blaise, en face de lui, incapable de prononcer un mot de plus. Et il n'était pas le seul.
« La vérité c'est que vous êtes jaloux de le voir avec quelqu'un qui l'accepte tel qu'il est et qui le rend heureux ! Vous crachez sur moi sans arrêt, c'est ça ?! Vous lui dites que je me fous de lui, alors qu'ici, le seul à être honnête, c'est moi ?! Vous jouez avec sa souffrance, vous fermez les yeux et vous le traitez comme un anormal, alors que c'est un être humain, merde ! T'es quoi, Blaise ? T'es quoi, pour lui ? Un ami ? Ne me fais pas rire ! Tu oses me critiquer parce que je sors avec lui habillé en femme, parce que je l'emmène dîner et danser en boite de nuit habillé comme une gonzesse ? Mais je l'aime, bordel, si c'est comme ça qu'il se sent bien, t'es qui pour le juger et lui cracher dessus, en me prenant pour cible parce que t'es pas foutu de lui dire en face ce que tu penses ?! »
Blaise était toujours debout, interdit. Plus tard, le black lui dirait que ce qui lui avait fait le plus mal à cet instant, ce ne fut pas cette humiliation, cette vérité que Harry lui crachait à la figure, ni même l'attitude si réservée et craintive de celui qu'il considérait encore comme son meilleur ami. Ce fut qu'en quelques mois, Harry avait compris plus de choses chez Draco que lui en plusieurs années.
« Putain j'en ai marre, je me casse. »
Alors Harry quitta enfin le canapé et traversa le salon pour quitter l'appartement. Aussitôt, Draco sauta sur ses pieds et le rejoignit. On essaya de les retenir, mais Harry était fermement décidé à quitter cet appartement, et le blond ne serait jamais resté avec eux, pas dans cet état-là et certainement pas sans son mec. L'avocat quitta les lieux et dévala les escaliers, peut-être pour se dégourdir les jambes ou se calmer un peu. Quand ils furent dans la voiture, que Harry démarra avant même que Draco n'ait attaché sa ceinture, le brun était toujours aussi nerveux mais paraissait se contenir.
Il ne décrocha pas un mot du trajet, et bien malgré lui, Draco ne put essayer de le dérider. Durant toute l'altercation entre son homme et son ami, le blond était resté pétrifié. Il était horrifié par tout ce que Blaise avait osé dire à Harry, devant lui, et l'était tout autant en sachant que son petit ami était au courant de ce qui se disait sur son dos quand il n'était pas là.
Et avant même que Draco ne le réalise, Harry n'avait pas pris le chemin de son appartement. Quand le blond réalisa qu'ils ne passeraient pas la fin de la soirée ensemble et que l'avocat le ramenait chez lui, Draco sentit une boule se former dans sa gorge. Il allait le larguer là, devant son immeuble, et rentrerait chez lui pour laisser la colère le consumer. Alors qu'ils arrivent non loin de sa rue, Draco se lança, brisant le silence.
« On ne va pas chez toi ?
- Non.
- Pourquoi ?
- Je ne veux plus te voir. »
Stupéfait, Draco tourna la tête vers lui. Il ne comprenait pas. Ou plutôt, il ne voulait pas comprendre.
« Harry…
- Tais-toi. J'ai pas envie d'en parler. »
Il se gara devant l'immeuble et attendit que Draco sorte de la voiture, mais le blond ne bougea pas de son siège. Il faisait nuit mais les lampadaires éclairaient le visage du brun, qui paraissait aussi tendu et énervé qu'à leur départ de chez Pansy.
« Je suis désolé…
- Désolé de quoi, Draco ? Désolé de quoi ?! Non mais tu te rends compte de ce que tu m'as fait vivre, là ?! Putain mais c'est ça qu'ils disent quand je suis pas là ?! Ils me cassent du sucre sur le dos ! Ils m'insultent ! Ils me trainent dans la boue, et toi avec ! Et tu ne fais rien pour nous défendre ! »
À quoi bon nier qu'il se taisait, en effet, encaissant toutes ces critiques du mieux qu'il pouvait. Harry le connaissait trop bien et il n'avait rien dit durant la dispute.
Et là encore, il encaissait.
Tout ce que Blaise avait balancé.
Tout ce que Harry avait gueulé.
Et tout ce qu'il aurait dû faire ou dire pour les calmer, pour les défendre…
Pourquoi était-il donc devenu si faible ?
« J'ai jamais vécu une telle humiliation de toute ma vie ! Alors c'est ça qu'ils pensent de moi ? Que je me joue de toi ? Tu te rends compte de ce que ça veut dire, pour moi ?! Tu ne nous défends pas, Draco, je suis sûr qu'au fond de toi tu penses comme eux, que je suis un putain d'enfoiré qui va te balourder quand il en aura marre de ton rouge à lèvres et tes bas nylons ! »
Il eut envie de lui dire qu'il se trompait. Qu'il croyait en eux. Que des fois, c'était difficile, car tout ça était trop beau pour être vrai… Mais qu'au fond de lui, Draco et Elladora y croyaient…
« Je mérite même pas que tu prennes ma défense ? Que tu nous défendes ? Tu crois si peu en notre relation que t'es même pas capable de leur dire merde ?! Tu me fais mal, tu ne t'imagines même pas à quel point j'ai mal ! »
Oh si, il le voyait. Ses yeux brillaient, sa voix partait dans les aigus et ses mains tremblaient comme celles d'un enfant.
Et c'était une véritable déchirure.
« Je me fais chier à tout faire pour que tu sois bien, je fais des concessions, sans arrêt… Je t'ai présenté mes amis et mes parents ! Mes parents, putain ! Je leur ai quasiment jamais présenté mes ex, et toi… Je compte si peu que ça pour toi ? Et le pire, dans tout ça, c'est que t'es même pas foutu de parler, de te défendre, même devant moi… Dégage. Je veux plus te voir. Je veux pas de quelqu'un qui laisse des enfoirés de première nous cracher dessus sans rien faire et qui, après presque cinq mois de relation, n'est même pas foutu d'avoir confiance en moi ! J'en peux plus, Draco, je craque ! »
À présent, il pleurait. Les larmes dévalaient ses joues et la souffrance déformait ses traits.
C'était fini.
OoO
Le fait qu'il ne les ait jamais défendus, aussi bien quand il était seul que lors de cette soirée, avait blessé Harry bien plus qu'il ne l'aurait cru. Draco ne leur avait pas tout dit, à propos de ses parents, notamment, que le blond avait rencontré lors d'un dîner, ainsi que d'autres personnes qui étaient chères à Harry, comme son parrain. Tout s'était très bien passé, Draco en aurait presque pleuré d'avoir été si bien accueilli par sa famille. Mais il était alors trop occupé à profiter de leur gentillesse et de leur bonne humeur pour se laisser assombrir par de tristes pensées.
C'était l'humiliation de trop. Il en avait déjà beaucoup vu, dans sa vie, et depuis qu'il fréquentait Draco, il avait dû subir ces dîners où il était convié sans jamais être vraiment le bienvenu. Ce soir-là, c'était trop pour lui. Il en avait eu assez de se battre pour une cause perdue, pour un amour qui ne semblait pas tenir la route. La vérité, et Draco s'en était rendu compte en rentrant chez lui, c'était qu'il n'avait jamais dit à Harry qu'il l'aimait, et le brun craquait, car il ne savait pas quoi penser de ses sentiments, car Draco se laissait porter par leur relation sans prendre de dangers, et surtout, il avait l'impression d'être un refuge dans lequel il pouvait se cacher, loin du monde extérieur, de ses soucis, de ses souffrances, de ses amis. Un peu comme si Harry était tombé à pic dans sa vie.
Le lendemain, Harry ne mit pas un pied au bureau. Il travailla chez lui et appela ses clients pour les rencontrer ailleurs qu'au cabinet. Elladora était dans un état désastreux. Tout le maquillage du monde n'aurait jamais pu effacer les affreuses cernes qui soulignaient ses yeux et redonner vie à son visage au regard éteint. Le soir même, elle se rendit chez le brun pour essayer d'arranger les choses, priant sur toute la durée du trajet pour qu'il ne la repousse pas définitivement. Tout un discours était prêt dans sa tête, ne restait plus qu'à le débiter. Même si elle savait que cela ne marcherait pas et qu'elle craquerait lamentablement.
Harry n'était pas dans un meilleur état que lui. Il avait l'air dix fois fatigué, comme s'il n'avait pas dormi de la nuit, enchaînant café sur café pour tenir. Sans un mot, il l'avait laissé entrer, et quand elle lui avait demandé nerveusement s'il voulait qu'elle se change, il avait haussé les épaules sans la regarder. Alors Elladora avait pris son courage à deux mains et lui avait demandé pardon, pour ce qui s'était passé la veille, pour ne jamais avoir eu le courage de défendre leur relation et pour être si faible. La secrétaire s'était attendue à beaucoup de choses. À de l'agacement, de la moquerie, du mépris, voire une crise de colère.
Mais jamais elle n'aurait pensé que Harry fondrait en larmes et la supplierait à genoux de lui pardonner sa crise de nerfs de la veille et de le reprendre.
Elle avait mis un long moment à le calmer. Elle l'avait bercé, glissé à l'oreille qu'elle l'aimait, qu'elle ne le méritait pas et qu'elle ferait tout pour être plus forte face à eux, désormais. Harry lui dit qu'il n'aurait jamais dû lui parler comme ça, mais que ç'avait été si pénible la veille, si dur à encaisser… Ne leur disait-il donc rien ? Sur eux, sur leurs sorties, sur leur amour ? Pourquoi se taisait-il, pourquoi les laissait-il leur faire du mal ?
Ils décidèrent de partir sur de meilleures bases. Pour la seconde fois, en quelque sorte. Harry l'implora d'avoir enfin confiance en lui et de ne plus se faire mener par le bout du nez par ses prétendus amis. Pas un seul instant, il ne lui demanda d'arrêter de les voir ou de leur parler, mais qu'il ose hausser le ton devant eux, qu'il se défende et qu'il comprenne enfin qu'il avait droit lui aussi à une vie de couple heureuse.
Cependant, Draco était déjà résolu à enfin ouvrir les yeux sur ce qui l'entourait. Sur Harry, qui l'aimait sincèrement en dépit de toutes ses bizarreries et qui, en douceur, sans forcer, l'incitait de plus en plus à s'habiller en homme. Sur ses amis, jaloux, mauvais, et même méprisants qui le regardaient avec honte et n'acceptaient pas de le voir heureux avec quelqu'un. Sur Blaise, très présent quand il était seul, trop tolérant avec ceux qui le blessaient et négatifs avec ceux qui le chérissaient. Sur les proches de Harry, aussi, sur son parrain chirurgien esthétique qui ne le jugeait pas, sur son père et son meilleur ami qui n'étaient plus à une excentricité près, sur sa mère qui avait un peu froncé le nez la première fois qu'elle l'avait vu en femme mais qui ne lui avait pas lâché le bras de la soirée.
Et sur lui, aussi.
Le chemin serait long, mais il avait décidé d'ouvrir les yeux sur ce qu'il était, sans se concentrer uniquement sur le reflet que lui renvoyait le miroir de sa chambre et de sa salle de bain.
OoO
La veille, Elladora avait rendu les clés de son appartement à son propriétaire. Ce dernier avait paru un peu déçu : cela faisait presque deux ans qu'elle vivait dans cet appartement et il n'avait jamais eu de soucis avec sa locataire. Quand elle l'avait appelé pour l'avertir qu'elle comptait sans aller dans les semaines à venir, il lui avait tout de même demandé pourquoi elle partait : le loyer était-il trop élevé, avait-elle du mal à joindre les deux bouts ? Calmement, la secrétaire lui avait expliqué qu'elle avait décidé de vivre avec son petit ami. Le propriétaire avait essayé de lui refiler un appartement un peu plus grand qui allait se libérer mais Elladora avait gentiment décliné son offre.
Ce que son propriétaire ignorait, c'était que cela faisait deux mois qu'elle s'était plus ou moins installée chez son compagnon, gardant tout de même son logement si jamais une embrouille la forçait à s'en aller, pour une raison ou pour une autre. Il lui arrivait parfois de revenir chez elle pour récupérer quelque chose, voire y passer quelques nuits quand elle avait la sensation d'être de trop chez Harry. Mais petit à petit, ses affaires s'accumulèrent chez son petit ami, trouvant leur place dans les placards, sur les étagères et sur les murs.
Ce qu'il ne savait pas non plus, c'était que deux semaines auparavant, sa locataire avait envoyé sa lettre de démission. Elle avait terminé son mois, comme le lui avaient demandé ses patrons, puis elle avait déménagé définitivement ses affaires chez Harry et jeté ce qu'elle n'emporterait pas. Elle en avait parlé à Blaise qui avait essayé de la convaincre de laisser tomber cette idée : que ferait-elle après ça ? Leur relation passait bien au cabinet et Hermione était revenue à de meilleurs sentiments. Comment vivrait-il ? Pensait-il vraiment dépendre de Harry ?
Mais ce que Blaise ignorait à ce moment-là, c'était qu'Elladora existait alors de moins en moins.
Depuis cette fameuse engueulade entre lui et Harry, Draco avait davantage travaillé sur lui-même, et au fil des jours, il avait accepté l'idée qu'il n'était pas un monstre et qu'il avait le droit d'exister. Le regard que Harry lui portait chaque jour l'avait rendu normal, faisant de lui un être humain à part entière, avec ses défauts et ses qualités, ses sentiments et ses particularités.
Et c'est en voulant faire des efforts pour lui que les choses changèrent petit à petit.
En fait, tout simplement, Draco laissa peu à peu tomber son maquillage et ses vêtements féminins.
Cela faisait pourtant six ans qu'il était devenu transsexuel, ne sortant de chez lui qu'habillé en femme, à moins d'être contraint d'adopter une attitude plus masculine, en accord avec son sexe. À un moment donné, il avait même pensé à changer de sexe ou du moins à se faire poser une poitrine, sans jamais aller jusqu'au bout des choses. Ces longues années de mal-être et de féminité ne pouvaient guère disparaître du jour au lendemain. C'était impossible. Il lui faudrait des mois et des mois et un long travail sur lui-même pour redevenir ce qu'il était à la base et qu'il avait renié par home de l'amour qu'il éprouvait pour les hommes.
Mais Draco avait cessé de se mentir, de se dire que tout aurait été plus simple s'il avait été une femme. Depuis qu'il sortait avec Harry, cette envie de devenir quelqu'un d'autre s'était amenuisée pour finalement disparaître. Ce n'était pas la conversation qu'il avait eue avec son parrain, chirurgien esthétique, qui l'avait convaincu de renoncer à cette idée, mais plutôt cette fougueuse nuit où tout avait basculé en lui.
Un soir, alors qu'ils rentraient d'une soirée plutôt alcoolisée en boite de nuit, durant laquelle Draco était parvenu à limiter leurs consommations à deux verres. Quand ils étaient rentrés, plutôt que de se laisser entraîner par un Harry fou de désir dans leur chambre, c'était lui, Draco, qui l'y avait emmené. Et quand ses doigts s'étaient aventurés en bas, son amant avait si bien réagi qu'il s'était senti pousser des ailes.
Forcément, ce ne fut pas parfait. Cela faisait des années que Draco n'avait pas été au-dessus, et non seulement à l'époque il n'était pas particulièrement doué, comme tout jeune homme de son âge, mais en plus il fut intimidé par cette inversion des rôles qui ne parut pas gêner Harry un seul instant. Cependant, les gémissements de plaisir qu'il poussa lui firent oublier ses appréhensions et il se laissa porter par le feu de l'action. Parfois, son amant poussait des petits cris aigus, de plaisir ou de douleur. Cela faisait longtemps qu'il n'avait pas été pris, il était serré et sensible, mais cela ne l'avait pas empêché de savourer pleinement le moment.
À ce moment-là, il n'y avait plus eu d'histoire de dominant et de dominé. Harry était alors cet amant passionné et tendre, protecteur. Il était sous lui, et il aimait ça. Et bien qu'il le domine, penché sur lui et son sexe honni en lui, Draco n'avait pas eu l'impression d'être en position de force.
Ils faisaient l'amour.
Comme toutes ces fois où Harry l'avait pris. Toutes ces fois où Draco avait eu la sensation d'être faible, alors que tout ce qui comptait à ce moment-là, c'était la tendresse, le plaisir… l'amour.
Harry ne l'avait jamais dominé. Il l'avait simplement protégé.
Cette histoire de dominant et de dominé qui l'avait tant torturé et qui semblait régir son monde n'existait pas en réalité dans leur relation. Ils étaient au-dessus de tout ça.
Parce qu'ils s'aimaient, et quand on s'aime, il n'y a pas de hiérarchie.
Le lendemain matin, Draco s'était réveillé et levé en premier. Il avait enfilé un peignoir avant de préparer le petit-déjeuner dans la cuisine, la tête embrouillée par toutes ces pensées qui s'entrechoquaient. Cette nuit avait été une véritable révélation pour lui. Le blond savait que jamais il ne ferait l'homme, comme on disait, dans leur relation parce qu'en dépit de son caractère, celui qui était si affirmé autrefois, il aimait se sentir protégé. Cela dit, il avait enfin conscience qu'il pouvait être un homme à part entière, que Harry l'aimait en tant que tel, et qu'il n'y avait pas à rougir d'aimer un être du même sexe que lui et d'être sous lui. C'était compliqué, toutes ces choses qu'il devait accepter et qu'il mettrait sans doute des mois, peut-être des années à assumer.
Mais la veille, il avait compris qu'il n'était pas la femme. Qu'il pouvait être l'homme, aussi. Et que dans leur couple, la notion d'homme et de femme n'existait pas.
Quelques minutes plus tard, Harry l'avait rejoint, l'air encore un peu ensommeillé. Il l'avait embrassé tendrement avant de glisser contre ses lèvres que ç'avait été bon, la nuit dernière, et qu'il était prêt à recommencer quand il le voulait. Draco avait souri d'un air désabusé en lui rétorquant que ç'aurait pu être mieux et qu'il ne savait pas s'y prendre. Son amant avait fait la moue. Pour lui, la nuit dernière était juste fantastique. Il avait tellement rêvé de ce moment-là qu'il en avait encore des frissons.
Durant quelques minutes, Harry avait balayé toutes les critiques que le blond aurait pu faire, pour la forme, les yeux pétillants de malice et la bouche suave, pleine de délicieux compliments et d'attentes à peine voilées. Un léger sourire aux lèvres, Draco avait posé ses bras sur ses épaules, les nouant, légèrement derrière sa nuque.
Jusque-là, il n'avait jamais remarqué que Harry était vraiment plus petit que lui. Ils étaient tous les deux pieds nus dans la cuisine et le blond le dépassait d'une demi-tête. Dans la rue, ses chaussures à talons aux pieds, il devait alors largement le dépasser. Ils devaient être ridicule, Harry si petit dans son costume et lui si grand avec ses escarpins. Il ne s'en était jamais vraiment aperçu, même s'il savait bien sûr qu'il avait quelques centimètres en plus. C'était même un peu étrange.
Était-ce dû au fait qu'il se détestait tellement qu'il réduisait sa taille, dans sa tête et dans ses yeux ?
Ou était-ce parce que Harry aimait les chaussures à talons et qu'il avait un faible pour les grandes asperges ?
Les choses avaient alors commencé à changer, petit à petit. Au fil des jours, Draco éprouva de moins en moins le besoin de s'habiller en femme et de se maquiller. Le changement ne fut pas radical, mais sortir dehors avec des vêtements d'hommes et le visage vierge de tout artifice fut moins compliqué.
Un jour, alors qu'ils dinaient chez ses parents, son parrain avait parlé d'une récente opération d'ablation des ovaires chez une de ses patientes qui souhaitait devenir un homme. Alors que la conversation tournait autour de ce sujet-là, Sirius lui avait demandé s'il pensait parfois à changer de sexe. Dans ses mots, Draco n'avait senti aucune incitation à la chirurgie, c'était de la simple curiosité. Même si cela faisait peu de temps qu'il le connaissait, le blond savait qu'il aurait lui parler de tout cela en toute confiance, s'il en avait eu besoin. Il lui répondit alors de but en blanc qu'il en avait eu la vague idée à un moment donné mais que c'était du passé. En toute honnêteté, il n'aimait pas son corps, mais il lui avait permis d'être heureux en couple, donc il avait décidé de vivre avec.
En disant ces mots, il avait regardé Harry un court instant, et il avait paru tellement ému qu'il avait dû cacher son visage dans ses mains. Ce qui n'empêcha pas son père et son parrain de se moquer copieusement de lui.
Déménager s'était présenté comme une nécessité. Sortir de chez lui en homme était toujours une source de stress, tant il craignait de rencontrer un voisin ou son propriétaire. Prenant systématiquement les escaliers à des heures précises, et ne quittant pas forcément l'immeuble par l'entrée principale, il n'avait jamais vraiment eu de soucis. Quand le blond était chez Harry, il était très rare qu'il en ressorte habillé en homme, et quand il y entrait en femme, c'était toujours assez tard, à des heures où ils ne rencontraient quasiment personne. Et à vrai dire, Draco se sentait bien mieux dans cet appartement trop grand pour eux mais où il avait l'impression d'être plus libre. Pour continuer à avancer et évoluer, il fallait qu'il parte de chez lui, qu'il tire un trait sur tous les mauvais souvenirs que renfermait son appartement.
C'était Harry qui lui avait proposé de quitter son appartement pour emménager avec lui, vu que ses affaires s'accumulaient dans ses placards et qu'il paraissait mieux dans sa peau dans son appartement. S'il le souhaitait, il était même prêt à vraiment déménager dans un quartier différent, si ça pouvait l'aider. Cependant, Draco ne voulait pas quitter cet appartement, il s'y sentait bien. Il avait ses repaires, à la fois dans le logement mais aussi à l'extérieur. Son petit ami n'avait pas cherché plus loin.
Pour son travail, cela s'était fait de façon un peu différente. Draco n'avait pas vraiment pensé à démissionner, mais c'était vrai que travailler au cabinet devenait de plus en plus compliqué. L'ambiance au cabinet, il s'y était fait, et puis de toute manière l'ambiance s'était apaisée au fil du temps. Hermione était redevenue plus sympathique et Delacour s'était faite à l'idée que le jeune Harry lui préférait la fade secrétaire du cabinet. C'était davantage le fait de se maquiller tous les matins et d'enfiler son tailleur qui devenait de plus en plus compliqué. Un jour, il avoua à Harry qu'il commençait à en avoir marre. Alors son chéri lui avait demandé s'il aurait aimé aller au travail en homme.
Sur le coup, le blond n'avait su quoi répondre. Non, il ne se sentait pas encore assez bien pour ça, il n'avait pas confiance en lui et être une femme rendait beaucoup de choses plus faciles.
Non, c'était plutôt…
Qu'il aurait aimé arrêter de mentir et aller au travail habillé comme il le souhaitait. Sans jouer un rôle, craindre à tout instant d'être découvert…
Cette réponse les avait remués tous les deux. Quelques jours plus tard, ils allaient à ce fameux dîner où Draco avait avoué à Sirius ne plus penser à ce changement de sexe, qui lui avait paru être une solution à un moment donné, mais qui n'était absolument plus d'actualité. À un moment donné, discrètement, Sirius lui avait glissé que sa secrétaire allait le quitter dans les semaines à venir, elle suivait son époux dans le nord. S'il était intéressé pour travailler pour lui, en homme, en femme, il était le bienvenu. Même s'il commençait en tailleur et qu'il finissait en débardeur et jean près du corps, cela ne le dérangeait pas.
Cette offre l'avait beaucoup touché et il ne l'avait acceptée qu'après en avoir longuement parlé avec Harry. Ce dernier semblait craindre que Draco revienne sur sa décision en côtoyant des patients de son parrain. S'il n'avait jamais vraiment manifesté de peur par rapport à cette opération, vu que son homme n'en parlait jamais, elle l'inquiétait réellement car il ne se serait jamais senti capable de fonder une relation avec un homme ayant changé de sexe. Alors Draco dut le rassurer et lui faire comprendre que, même s'il n'était pas vraiment content de ce qu'il était, le blond ne voulait absolument rien changer, d'abord parce que Harry l'aimait tel qu'il était, et ensuite parce qu'il avait compris qu'il pouvait lui apporter du plaisir sans forcément être sous lui.
Des années durant, Draco passa son temps à courir après une vie qu'il n'aurait jamais, après un idéal qui ne serait jamais à sa portée.
Une vie où il serait un être normal, aux yeux de tous, où il ne serait plus obligé de se cacher et de se justifier, pour ne pas souffrir et ne pas tout perdre.
Harry lui offrait autre chose. Sur un plateau d'argent, il lui offrait la stabilité, de l'amour à n'en plus finir, de l'attention, de la compréhension, du plaisir et une confiance absolue. Et ça, c'était bien mieux qu'une vie idéale.
Cette vie-là, elle était inestimable.
Pour lui, pour Harry, pour eux, Draco avait renoncé à son ancienne vie, à son appartement et à son travail. Il avait déjà signé son contrat avec Sirius et le blond avait hâte de commencer à travailler pour lui. Il avait fait un essai un week-end pour remplacer son ancienne secrétaire, qui préparait son déménagement, et cela lui avait beaucoup plu.
Ainsi, la veille, il avait rendu ses clés. Blaise était présent, il avait tenu à être présent, vu qu'ils avaient du mal à se voir dernièrement. Draco avait fait un gros tri parmi ses amis et ne voyait quasiment plus personne, à part Théodore et Blaise. Il passait davantage de temps avec les proches de Harry, que se soit ses parents ou Ron, pour ne citer que lui. Forcément, Blaise était jaloux, mais il se sentait suffisamment responsable pour ne pas lui faire de reproches. Depuis le temps, il avait accepté l'idée que son remplaçant au cabinet puisse être la personne faite pour lui. Mais le fait qu'il fasse bien moins partie de sa vie, ça, il avait encore du mal à le digérer. D'autant plus que Harry n'y était pour rien, il ne pouvait même pas lui faire porter la faute.
Ils avaient déjeuné ensemble avant de se quitter. Draco avait terminé la veille et se sentait étonnamment libre. Il était rentré se changer puis il était parti au coiffeur du coin. Étonnamment, il resta assez calme quand ses cheveux tombèrent par à-coups, et quand il sortit, le visage transformé, il se sentait toujours aussi bien.
Bizarrement, le regard des patients ne lui fit pas tellement d'effet, même s'il les sentait posés sur lui. Draco fit abstraction, comme sur son petit nuage, et rentra chez lui, plus apaisé qu'il ne l'était depuis des années.
Le soir même, quand Harry rentra chez eux, il resta quelques secondes sur le pas de la porte, complètement scotché par la vue que lui offrait son homme. Draco ne sut comme interpréter sa réaction, surtout quand l'avocat se rapprocha de lui lentement pour passer une main timide dans ses cheveux courts avant de la poser délicatement sur sa joue. Il avait ce regard un peu étrange, entre la curiosité…
« Tu m'avais caché que tu pouvais être aussi beau. »
… et l'admiration.
« À ce point ?
- Oui. Tu cachais vraiment quelque chose, derrière ton maquillage et tes longs cheveux… »
Enfin, Harry déposa un baiser infiniment tendre sur sa bouche.
Et ce fut comme si tout était en train de se remettre peu à peu en place…
OoO
Londres était plongé sous la grisaille. Cela faisait bien deux jours qu'il pleuvait à torrents, mettant ainsi définitivement fin à une belle période estivale et un automne plutôt clément. Peut-être ferait-il encore chaud les jours suivants, quand les nuages gris surplombant la capitale seraient chassés par le vent, mais il en doutait. De toute manière, il sortait au final bien peu de son bureau, il n'était certainement pas le plus à plaindre.
Cela dit, ce temps était déprimant au possible, de quoi donner envie de partir en vacances au soleil. Nous étions fin novembre, et même s'il avait eu envie de quitter la capitale ne serait-ce qu'une seule semaine pour se reposer un peu, après tous les évènements de ces derniers mois, il était resté sur place. Pas tellement par manque d'argent, mais plutôt parce qu'il n'avait personne à emmener avec lui.
Et les vacances en solitaire, ce n'était pas pour lui.
Narcissa n'était pas non plus partie se reposer ailleurs, d'après ce qu'il en savait. Et il doutait franchement que ce soit par problèmes d'argent ou par manque de compagnie. Elle avait toujours aimé voyager seule ou avec ses copines, plus rarement avec son fils et son mari. Lucius était intimement convaincu qu'elle enrageait de le voir poursuivre sa vie comme si de rien n'était, sans rien changer à son quotidien, et qu'elle était incapable de se payer des vacances alors que son ex-époux, égal à lui-même, continuait à travailler tous les jours et à amasser du fric qu'elle n'aurait plus jamais la possibilité de dépenser à sa guise.
Pourtant, Lucius en aurait bien eu besoin, de vacances. Histoire d'oublier, de se reposer, et d'essayer de faire le point. Mais partir tout seul ne lui faisait pas tellement envie, même s'il était de nature solitaire. Il était aussi bien chez lui. De toute façon, cela faisait des années que l'homme d'affaires n'avait pas quitté le pays ou la capitale pour des raisons autres que familiales ou professionnelles.
Six ans, environ.
Depuis que son fils avait disparu de sa vie.
Par moments, Lucius avait envie de le recontacter. Il savait où il habitait et où il travaillait, mais n'avait jamais cherché à en savoir plus sur sa vie. Sans doute parce que cela lui ferait trop de mal.
Le contact avait été rompu avec lui des années auparavant. Lucius avait été odieux et cruel envers son fils unique. Lui offrir de nouveaux papiers, avec ce nouveau nom qu'il s'était choisi lui avait paru être la dernière chose qu'il aurait pu faire pour lui. À l'époque, il ne se sentait pas capable d'assumer ce que devenait son fils, mieux valait qu'il disparaisse de sa vie et qu'il en fasse ce que bon lui semblait, si c'était ainsi qu'il était plus heureux.
Depuis, les années étaient passées, et l'homme d'affaires avait fini par comprendre que les choses n'étaient pas aussi simples. Et, surtout, il s'était rendu compte à quel point il pouvait lui manquer, et à quel point il pouvait l'aimer. Et si Lucius n'avait jamais cherché à contacter son fils unique, c'était uniquement par peur. De son rejet. De le trouver encore plus mal qu'il ne l'était. De se rendre compte qu'il avait fait une erreur, que Draco avait peut-être changé de sexe, et que sa vie n'était qu'une succession d'échecs.
Une seule et unique fois, Lucius s'était posté à la sortie de son travail. Il bossait à l'époque dans un cabinet d'avocats en temps que secrétaire. Il avait pensé demander le divorce à Narcissa, et sachant où son fils travaillait, il avait pensé à s'adresser au cabinet et essayer de renouer un contact. C'était une vague pensée, rien de concret. Il ne savait même pas s'il se séparerait vraiment de son épouse.
Et alors qu'il attendait dans un taxi, non loin de l'entrée de l'immeuble, l'homme avait regardé son unique enfant sortir du travail. Les yeux écarquillés de stupeur, Lucius avait manqué de ne pas le reconnaître à cause de ses longs cheveux blonds relevés au-dessus de sa tête. Il portait alors un tailleur bleu foncé et des escarpins noirs. Son sac à main sur l'épaule, il marchait rapidement sur le trottoir, son visage maquillé triste à pleurer.
Il ne lui avait pas paru heureux. Il semblait avoir perdu plusieurs kilos, tant ses jambes dénudées étaient maigres, et bien qu'il soit beau, à sa manière, il avait sur son visage cette espèce de tristesse qu'il avait déjà à l'époque, quand leurs routes s'étaient séparées pour ne plus jamais se rejoindre.
Ça, ce n'était pas son fils.
C'était l'ombre de son enfant.
Celle qu'il avait laissé partir, voler de ses propres ailes.
Plutôt que de l'aider et de le soutenir, il l'avait tout simplement laissé dans la merde, dans cet état de détresse dont Draco avait essayé de s'échapper mais qui ne l'avait jamais quitté.
Cette vision lui avait fait si mal qu'il était rentré chez lui, chamboulé, et il mit plusieurs semaines à s'en remettre et contacter un cabinet d'avocat pour quitter définitivement son épouse, suite à une violente dispute où leur fils avait été évoqué. Lucius était sorti de ses gonds, l'image de Draco en tailleur, chaussures à talons et cheveux relevés sur sa tête, le visage aussi malheureux que maquillé, imprimé sur sa rétine. Il était devenu fou.
Depuis qu'il avait vu Draco, en cette soirée de septembre, Lucius Malfoy devenait fou.
De douleur.
De remords.
Et peut-être même d'amour, dans un sens.
Car soudain, il s'était rappelé qu'il avait un fils, qu'il avait élevé avec sévérité mais non sans amour, un gamin qu'il avait emmené en vacances, qu'il avait essayé de rendre heureux du mieux qu'il avait pu. Un enfant qui l'avait rendu heureux, qui l'avait déçu et trahi… parce qu'il n'était pas comme les autres.
Et sa cruauté l'avait enfoncé encore plus loin dans l'anormalité, dans la douleur.
C'était comme si, ce soir-là, Lucius était redevenu humain.
Depuis, le divorce avait été prononcé, et sans se sentir mieux, Lucius avait la sensation d'être un peu plus libre. Il n'avait plus à la supporter en rentrant le soir, elle et ce vide que Draco avait laissé derrière lui. Il avait même déménagé pour être plus tranquille. Narcissa ne connaissait pas sa nouvelle adresse, ce qui lui permettait au moins de passer ses soirées sans soucis chez lui.
Car en journée… Elle pouvait débarquer à n'importe quel moment. Ce qui était actuellement le cas, d'ailleurs. Sa secrétaire l'avait informée que son ex-femme s'était présentée à l'accueil, dans le hall d'entrée de l'immeuble, et en dépit des vigiles et de la nécessité de posséder une carte pour avoir accès aux étages, Narcissa était entrée comme bon lui semblait. Tout le monde la connaissait et personne ne semblait oser l'envoyer valser.
Elle ne tarda pas à entrer dans son bureau, et quand il la vit, Lucius ne put s'empêcher de penser que Draco lui ressemblait beaucoup. C'était peut-être aussi cela qui l'avait poussé à mettre fin à ce mariage qui ne rimait plus à rien, à se décider enfin à en finir avec cette union qui n'avait donné naissance qu'à un seul enfant, parce que Narcissa ne voulait pas abîmer davantage son corps.
Et peut-être aussi parce qu'elle n'en avait au final plus rien à faire de leur fils. Qu'il avait définitivement disparu de sa mémoire, comme si elle ne l'avait jamais mis au monde.
Mieux valait être seul plutôt que de rester avec une femme qui ne lui apporterait plus rien.
« Bonjour Narcissa. Que me vaut l'honneur de ta visite ?
- N'ai-je pas le droit de venir tout simplement te voir ?
- Qu'est-ce que tu veux ? »
De l'argent. C'était ce qu'elle venait chercher, comme toujours. Pourtant, il lui avait laissé de quoi finir paisiblement ses jours et son ex-femme possédait des biens qui ne la laisseraient jamais dans le besoin. Mais elle faisait partie de ces femmes qui avaient toujours besoin de plus, alors qu'elles en avaient déjà beaucoup trop.
Lucius se leva de son bureau et se posta devant la fenêtre, lui demandant de quitter la pièce. Il n'avait plus aucune obligation vis-à-vis d'elle, qu'elle le laisse donc en paix. Il ne lui donnerait plus une livre, Lucius avait déjà été suffisamment généreux lors de leur séparation. Il ne l'aimait plus mais n'éprouvait aucune haine envers elle. Les erreurs qu'elle avait pu commettre, envers Draco notamment, ils les avaient faites à deux. Il n'avait pas de reproches à lui faire.
Alors que son ex-femme commençait à perdre patience, son téléphone sonna. Il n'eut pas le temps de rejoindre son bureau que Narcissa décrochait. C'était la secrétaire au bout du fil, Narcissa plaisanta quelques instants avec elle, alors que de toute évidence, la jeune femme devait être terriblement embarrassée de tomber sur l'ex-femme de son patron et non pas sur lui-même. Puis, Narcissa retrouva son sérieux, et tout d'un coup, son visage pâlit, prenant une expression de désagréable surprise. Sèchement, elle répondit non, puis raccrocha.
« Quoi, « non » ? Qu'est-ce qu'elle t'a dit ?
- Rien. »
Mais Lucius s'empressa de récupérer son téléphone et de joindre sa secrétaire, alors que son ex-femme croisait nerveusement les bras sur sa poitrine.
« Désolé patron, j'avais oublié que Madame était avec vous…
- Qu'est-ce qui se passe ?
- Eh bien, à l'accueil, il y a une certaine Elladora Black qui voudrait vous voir… »
Alors qu'il avait tourné son visage vers la fenêtre, Lucius pivota lentement sur ses pieds et jeta un regard à son ex-femme. Elle était toujours aussi pâle, la mine renfrognée. Il lui jeta un regard incertain avant de laisser son regard se perdre à nouveau sur la capitale.
« J'étais en train de discuter avec mon ex-femme, c'est pour ça qu'elle a refusé. Laissez-la monter. »
Cette dernière n'eut pas le temps de réagir avant qu'il ne raccroche. Sourd à ses remarques, il sentait son cœur battre fort dans sa poitrine, alors qu'une crainte s'insinuait doucement en lui. Pourquoi venait-il ici ? Sous ce nom ? Bon Dieu, il était venu ici habillé en femme… Qu'est-ce qu'il allait faire, face à lui ? Il n'avait même pas été capable de supporter la vision de son fils à la sortie de son travail… Que ferait-il face à lui ?
Pourquoi était-il venu ?
Avait-il des soucis d'argent ? Avait-il perdu son travail ?
Lucius savait qu'il lui donnerait tout. Tout.
On toqua à la porte. Lucius invita la personne à entrer et sa secrétaire passa sa tête dans l'entrebâillement de la porte, lui annonçant qu'Elladora Black était arrivée, un grand sourire aux lèvres. Un sourire un peu trop joyeux, taquin. Puis, elle ouvrit grand la porte.
Et son cœur parut se décrocher de sa poitrine pour s'écraser sur le sol.
Lucius reconnut à peine son fils. Il avait cette image de lui, si furtive et pourtant si marquante, avec son tailleur révélant la maigreur de ses jambes, ses petites chaussures et ses cheveux si bien coiffés, comme le faisait sa mère tous les jours. Il avait aussi cette image de jeune adulte, à l'époque où Draco était encore sportif, le visage lumineux et portant encore quelques rondeurs de l'adolescence.
L'homme qu'il avait en face de lui n'était ni ce jeune adulte trop peu mature, ni cette femme au visage triste.
C'était un homme.
Un vrai.
Un homme qui avait coupé ses cheveux, comme à cette époque précédent la dépression le menant à s'habiller comme une femme. Un homme au visage affirmé, les traits fins mais indéniablement masculins, le regard doux mais franc.
Un homme habillé comme un homme, avec un pantalon sombre qui soulignait malgré tout la finesse de ses jambes, une chemise blanche aux premiers boutons ouverts, laissant entrevoir un torse plat, pâle et imberbe.
Un homme avec quelques excentricités, des boucles d'oreilles discrètes, une fine chaîne en or autour du cou et un bracelet du même métal au poignet, qui révélaient, avec ses cheveux blonds ramenés en arrière et son allure, sa sexualité pas forcément dans la norme.
C'était un homme.
Avec sa part féminine, sa virilité, ses amours, et tout ce qui allait avec.
C'était un être humain.
Et surtout, c'était son fils.
« Bonjour, Papa. Bonjour, Maman. »
Il était revenu.
Et Lucius ne le laisserait plus jamais partir.
FIN
