Disclaimer : Les personnages de Harry Potter ne m'appartiennent pas, mais l'histoire, si !

Couple : Harry/Draco.

Rating : T.

Cet OS écrit pour RoyalTeuk, sélectionnée parmi les reviews que j'ai reçues, sur le challenge "Hug". J'espère que cet OS te fera plaisir, il n'a pas été évident... J'espère également que vous saurez retrouver les moments où il est question de câlins ! (Merci à Chali pour la correction !)


La maison des enfants

Il y eut comme une lumière derrière ses paupières. Une lumière soudaine, puissante, qui laissa un grand vide derrière elle. Quelques secondes plus tard, le ciel grondait, les nuages s'entrechoquant derrière les rideaux de sa chambre. Le bruit tonitruant de l'orage le réveilla, sans pour autant le forcer à ouvrir les yeux. Il était dans une sorte de demi-sommeil, blotti dans ses draps et la tête enfoncée dans son oreiller.

L'orage ne lui avait jamais fait peur, même enfant. Pourtant, le bruit du tonnerre se répercutant dans les pièces du Manoir, de sa chambre avait quelque chose de terrifiant. Sa mère détestait ça, elle n'était jamais rassurée durant ces nuits-là. Il ne ressentait alors ni angoisse ni crainte… ni d'apaisement, quand soudain la pluie se mit à tomber, des seaux d'eau claquant sur le sol en contrebas et sur les vitres, comme un déluge.

Aux aguets, le cœur battant un peu plus vite, Draco écouta les bruits de la bâtisse. Le tonnerre explosa une nouvelle fois après avoir illuminé sa chambre un court instant. Et quand son grondement cessa, il entendait alors plus distinctement des petits pas dans le couloir, qui se voulaient discrets, mais trop précipités et trop habituels pour l'être vraiment. Les yeux clos et l'image d'un rêve qu'il poursuivait malgré tout sur les paupières, le jeune homme poussa un léger soupir en entendant la poignée de sa porte s'abaisser.

« Draco ? »

Alors, il ouvrit les yeux. Il ne fermait jamais ses volets, se contentant de tirer les rideaux trop minces pour vraiment contrer les rayons du soleil le matin venu. Il jeta un regard circulaire à sa chambre avant de se retourner vers la porte. En dépit de l'obscurité, il distingua la forme du petit garçon posté dans l'entrebâillement de la porte et qui tenait encore la poignée. Il se fit la vague réflexion qu'il ne devait pas être seul.

« Oui James ?

- Y'a du bruit… »

Appuyé sur un coude, Draco soupira avant de se laisser retomber sur le matelas, les yeux clos.

« Dépêche-toi. »

Aussitôt, alors qu'il se déplaçait dans le lit pour se mettre plus au centre du matelas, Draco entendit leurs petits pas pressés sur le parquet de la chambre puis le tapis sous le lit. Ils étaient plusieurs en effet, l'un d'eux ferma la porte derrière avant de se précipiter vers le lit. Il en sentit deux l'escalader et conclut vaguement qu'ils devaient être quatre. Ou peut-être cinq, vu qu'ils se serraient autour de lui, l'un se blottissant contre son torse et entre ses bras, tandis qu'un autre se lovait dans son dos.

Et quand l'orage éclata à nouveau au-dessus de leur tête, le jeune homme blond sentit les enfants frissonner autour de lui et se blottir toujours plus dans le lit. Le petit entre ses bras gémit.

Au fil des minutes, leurs respirations s'apaisèrent, prenant un rythme plus régulier, en dépit du déluge qui était en train de noyer la bâtisse.

Et alors, Draco put se rendormir.

OoO

La salle à manger était bondée. Draco avait eu du mal à se réveiller, ce matin-là, et ce n'était pas uniquement à cause de l'orage qui l'avait réveillé en pleine nuit. Cela faisait à peine deux semaines qu'il avait repris les cours et le rythme était déjà très intense. Du moins pour Draco qui refusait de se laisser distancer par ses camarades de classe. En effet, chaque année, une partie seulement des étudiants en médicomagie était sélectionnée pour accéder au degré supérieur. Si certains avaient tendance à prendre cela à la légère, parce que ce n'était pas grave de perdre une année sur les cinq que comportaient leur cursus, le blond avait une vision bien différente des choses.

De plus, il avait vécu un week-end assez intense. Il était de garde ce jour-là et n'avait pu sortir s'aérer la tête. Blaise avait essayé de le convaincre de sortir un peu le soir, histoire de boire un verre ou de se balader dans Londres, le temps étant encore plus que clément. Le blond avait refusé, se connaissant assez pour savoir qu'il serait épuisé le soir venu. De plus, il devait étudier et il lui serait impossible de le faire durant la journée, avec tout le travail que représentaient les week-ends.

Ce matin-là, il commençait les cours à neuf heures, ce qui lui laissait du temps devant lui. Alors, une fois lavé et habillé, il passa dans les chambres réveiller les enfants. Ceux qui avaient squatté son lit la veille étaient partis quand il s'était levé pour aller s'habiller. Avec les autres employés, Draco passa les chambres en revu, tirant les enfants récalcitrants du lit avant de les aider à s'habiller, pour ceux qui avaient du mal ou qui étaient encore trop endormis. Puis, il les poussa vers la salle de déjeuner où leur premier repas de la journée les attendait.

Ce ne fut qu'après s'être assuré que tout le monde était descendu que Draco les suivit enfin dans cette large pièce bondée où les enfants mangeaient en discutant, certains s'endormant sur leurs tartines et d'autres tentant vainement de boire leur chocolat chaud correctement. Quand le blond traversa la pièce, il fut aussitôt salué et appelé par les orphelins. Certains diraient qu'il était acclamé, mais Draco trouvait cela un peu exagéré.

Comme dans la Grande salle à Poudlard, il était prévu qu'employés et professeurs mangent à une table spéciale, au bout de la pièce, légèrement surélevée afin de pouvoir surveiller tout ce petit monde. Cependant, comme tous les matins, Draco attrapa sur la table qui leur était réservée de quoi composer son petit-déjeuner : deux tranches de pain grillé et une tasse de café. Puis, il alla s'assoir à une des tables, celle qui était prévue d'après le roulement qu'il avait été obligé d'instaurer. Les enfants l'attendaient de pied ferme, et quand il arriva, une gamine de six ans à peine entreprit de lui tartiner ses tranches de pain de confiture. Le temps qu'elle termine, il revenait avec une chaise et s'installait en bout de table pour partager son repas avec les dix mômes qui y étaient attablés.

L'orphelinat Beatrix Bloxam tenait son nom du célèbre auteur des Contes de Crottes de Crapauds, un livre de contes pour enfants qui fut interdit car il provoquait chez les jeunes, et moins jeunes, publics des nausées et vomissements. Cependant, avant de coucher sur le parchemin de telles abominations, c'était une femme engagée qui avait grandement participé à la fondation de cet établissement pour les enfants abandonnés. La vie avait fait que cette brave femme à la plume si charmante avait dérivé pour aboutir à des récits glauques, simple reflet du chaos de son existence.

Depuis, l'établissement s'était développé. Il se composait d'une grande bâtisse de quatre étages, chacun d'eux correspondant à des âges et des sexes différents, les garçons n'étant pas mélangés aux filles dans les chambres. Le personnel, s'il le souhaitait, pouvait être logé sur place et l'orphelinat bénéficiait d'enseignants qui tenaient leurs cours dans l'établissement. Enfin, un parc de taille modeste par rapport au nombre d'enfants leur permettait de s'évader et de les protéger de la vue des moldus aux alentours.

En somme, les orphelins n'étaient guère malheureux en ces lieux, certains anciens mais dans un état plus que corrects. Draco avait déjà visité d'autres établissements, pour des raisons diverses, et il s'accordait à dire que les gamins étaient plutôt bien lotis. D'autant plus que le directeur de l'établissement, Mr Maximilien Fish, était un homme d'une grande générosité qui gérait son orphelinat avec sévérité et prévenance.

Pour Draco, c'était un grand homme qui méritait d'être connu. Sans lui, à ce jour, il ne serait plus rien.

Mais il n'y avait pas que lui. Il y avait aussi tous ces gamins bruyants, pleurnicheurs et chiants au possible.

Ses collègues aussi, un peu.

Mais surtout les enfants.

Ses enfants. À lui.

OoO

Allier études et job d'étudiant n'était pas chose aisée. Blaise, lui, ne travaillait pas, sa mère ayant de quoi lui payer ses études et subvenir à ses besoins, et il en allait de même pour Pansy. En dépit de la confiscation de ses biens après la guerre, elle parvenait à mener une existence correcte en vivant aux crochets d'une tante aisée. Par contre, Théodore avait été obligé de trouver un travail, car s'il avait également été aidé par de la famille, il ne voulait pas être un poids et refusait de vivre chez cet oncle généreux qui lui payait ses études.

Draco, lui, n'avait pas eu cette chance-là. Sa famille avait beau être étendue, personne ne s'était manifesté à la fin du conflit, quand le Ministère de la Magie lui avait confisqué l'intégralité de ses biens, dont il ne pourrait récupérer une partie qu'au décès de ses deux parents. L'idée que son père périrait rapidement dans cette prison n'avait même pas pu le consoler un peu vu que sa mère avait été emprisonnée dans une de ces prisons pour aristocrates où elle serait traitée comme une princesse. Draco ne récupèrerait pas une noise de sitôt.

À presque dix-huit ans, Draco Malfoy s'était donc retrouvé avec pour seuls biens le contenu de sa valise, sans aucune famille pour l'aider ni ami pour le soutenir. Livré à lui-même, sans le sou, deux options s'offraient à lui, et pas forcément des plus alléchantes.

La première, c'était de se débrouiller pour trouver de quoi se loger et se nourrir. Cependant, fils de mangemort, tatoué à l'avant-bras et tout juste innocenté par le généreux et puissant Harry Potter, ses possibilités de trouver un emploi demeuraient plus que maigres, et ce, même dans le monde moldu, dont il ne connaissait rien des us et coutumes. Et dans la possibilité où il trouverait effectivement un emploi sous-payé et misérable, chercher un logement serait tout aussi compliqué.

La seconde, c'était de trouver un orphelinat qui voudrait bien de lui.

Cette option, Draco n'y avait jamais pensé, étant donné que ses parents n'étaient pas décédés et qu'il avait encore de la famille, qui ne voulait certes pas de lui, mais qui existait quand même. Ce fut à la sortie de son procès qu'on l'informa vaguement de cette possibilité. Quand Draco, alors encore à Poudlard, chercha à se renseigner, il comprit que les circonstances étaient particulières : on lui avait pris tous ses biens et personne ne subviendrait à ses besoins. Il était encore mineur, pour une semaine seulement, il avait donc la possibilité d'intégrer un orphelinat qui le logerait et le nourrirait jusqu'à ses vingt ans. Cependant, vu que précisément il serait majeur dans peu de temps, il n'était pas certain qu'un établissement ne l'accepte en son sein.

L'idée qu'il soit considéré comme un orphelin par la société sorcière lui paraissait inconcevable, et la possibilité qu'un établissement de charité le recueille et lui paye ses études pendant deux ans au minimum relevait de l'impossible. Cependant, le jeune homme avait tout de même envoyé un courrier dans tous les orphelinats qu'il connaissait, priant pour que le désespoir et la douleur qu'il y mettrait paieraient.

Sur la totalité de ses courriers, dans la semaine qui suivit la fin de son procès, Draco ne reçut qu'une seule réponse. Le directeur de l'orphelinat Beatrix Bloxam voulait le rencontrer pour lui parler : sa demande était aussi surprenante que délicate et il ne pouvait guère s'engager sans s'être entretenu avec lui. Il fixait un rendez-vous le quatre juin suivant. Après avoir reçu une dérogation de McGonagall, le blond se rendit à l'orphelinat, le cœur battant d'angoisse, les mains moites et l'estomac comprimé.

Son avenir se jouerait lors de ce rendez-vous, il en avait conscience. Même si l'idée de vivre aux crochets d'un orphelinat, au milieu de plein d'enfants, lui qui avait grandi comme un fils unique pourri gâté, ne lui plaisait absolument pas, il n'avait pas le choix. C'était ça, ou la rue.

Il rencontra Mr Fish un triste matin de juin, la veille de son anniversaire. Draco s'attendit à beaucoup de choses, venant de lui. C'était un grand homme, un peu enrobé, le visage fermé et les cheveux grisonnant. Dans un sens, il lui fit plus peur que le juge qui l'avait scruté du regard, quelques temps auparavant. Le blond pensa à beaucoup de choses, venant de lui. Il imagina du chantage, de la moquerie, des leçons de morale… Beaucoup de choses.

Beaucoup, beaucoup… beaucoup de choses.

Mais certainement pas à ce que cet homme le fasse pleurer, crier, gémir à n'en plus finir.

En l'espace d'une heure, Mr Fish lui extirpa tout ce qui le rongeait, tout ce qui le malmenait depuis des années, des mois, des semaines… depuis ces quelques jours. Il lui fit vomir tout le ressentiment qui comprimait son cœur, la colère, la haine…

Il le mit à nu.

Il le déshabilla de ses mots afin de mieux lire en lui et voir quel enfant se cachait derrière ce corps trop grand pour lui et qui en avait trop vu.

À ce moment-là, Draco n'aurait su dire ce qui avait motivé cet homme à signer son papier, la veille même de son anniversaire. Il n'aurait su dire ce qui lui avait plu, chez lui, s'il avait accepté parce qu'il avait pitié, parce que c'était un homme bon, parce qu'il avait vu le petit garçon qui se cachait derrière ce grand masque de froideur et d'orgueil. Plus tard, il saurait que c'était les trois à la fois.

À la sortie de Poudlard, Draco intégra alors l'orphelinat. Mr Fish lui avait imposé un contrat différent des autres enfants qui vivaient en ces lieux qu'il avait tenté de lui expliquer lors de ce fameux rendez-vous, mais il n'entra pas dans les détails, comprenant très rapidement que tout ce que Draco voulait, c'était sa signature. Il se fichait bien à quoi elle le condamnait, tout ce qu'il souhaitait, c'était un toit et de quoi manger. Et ne surtout pas se retrouver dehors, livré à lui-même.

Dans cet orphelinat, tous les enfants qui y étaient hébergés bénéficiaient d'aide au minimum jusqu'à leurs vingt ans. Ces aides couvraient les frais de scolarité et de matériel divers, pour l'essentiel, et même une partie du loyer quand ils étaient amenés à quitter l'orphelinat. Et en réalité, beaucoup d'orphelins quittaient les lieux afin de bénéficier d'une plus grande indépendance, travaillant à côté pour combler les manques. Passé vingt ans, ces aides étaient étudiées au cas par cas par le directeur de l'établissement, qui pouvait les renouveler chaque année.

Pour Draco, c'était différent étant donné qu'il était arrivé peu de temps avant sa majorité et les circonstances de son arrivée risquaient de rendre les choses plus compliquées avec le Ministère. D'autant plus que Mr Fish ne le connaissait pas intimement et ne pouvait guère prendre de risques. Ainsi, Draco allait bénéficier de l'aide financière de l'orphelinat durant deux ans, mais avec une lourde contrepartie. En effet, il serait obligé à travailler bénévolement pour l'orphelinat, ses nombreuses heures l'empêchant de songer à trouver un emploi pour avoir un peu d'argent de poche.

Au final, Draco se condamnait à travailler comme un acharné dans un orphelinat, à s'occuper de mômes qu'il ne connaissait pas et qu'il détesterait sûrement, en parallèle de ses études de médicomage, et ce pendant deux ans. Trop peu comparé à ce qui l'aurait attendu, si Mr Fish n'avait pas répondu à son appel de détresse. Extrêmement long, pour quelqu'un comme lui. Une éternité, même.

Mais Draco n'avait pas le choix.

Et de toute manière, depuis son procès, aucun choix ne s'était présenté à lui. Il avait eu de la chance, voilà tout. Juste de la chance.

OoO

Deux petites filles en petite culotte passèrent devant lui. Un instant, Draco cligna des yeux. Puis, il abandonna le petit garçon qu'il tentait tant bien que mal d'habiller pour rattraper à grandes enjambées les deux fugitives qui s'en allaient tranquillement vers les escaliers.

« Hey les poulettes ! »

Aussitôt, les deux enfants de cinq ans se retournèrent, surprises. Elles tenaient leurs chemises de nuit entre les bras, alors qu'elles auraient logiquement dû être sur leur dos. Les fillettes levèrent de grands yeux étonnés vers lui, l'interrogeant du regard.

« Je peux savoir ce que vous faites en culotte, mesdemoiselles ?! »

Il n'y avait certes rien de plus mignon que des petites filles en culotte rose à fleurs, mais de là à se balader dans les couloirs ainsi accoutrées, il y avait des limites. Elles se regardèrent puis froncèrent les sourcils, baissant la tête et leur regard.

« J'attends ?

- … moche.

- Pardon ?

- Elles sont moches. »

L'une d'elles venait d'articuler ces quelques mots en levant un regard incertain vers Draco. Elle n'était pas la première à faire cette remarque : une collecte de vieux vêtements avait été faite pour l'orphelinat et le moins qu'on puisse dire, c'était que les chemises de nuit n'étaient vraiment pas jolies, pour la plupart. Il se rappelait encore les grimaces des plus grands, à qui il avait dit, pince-sans-rire, que comme ça, il n'y aurait pas de jaloux. Les futurs adolescents n'avaient pu qu'acquiescer, non sans un sourire.

« Je sais, mais vous n'allez pas passer la soirée en culotte. Si ? Ne secouez pas la tête comme ça et mettez ces chemises de nuit. Allez ! Morgana, Renee, on se dépêche. »

Boudeuses, les deux fillettes se décidèrent enfin à enfiler leur chemise de nuit, ce qui semblait beaucoup leur en coûter en dépit de leur jeune âge. Une fois cela fait, elles se regardèrent, levèrent les yeux vers Draco en plissant le nez.

« Moche.

- Oui. Mais si vous les retirez, je me fâche. »

Et alors Draco tourna les talons pour revenir vers la salle de bain. Entre temps, Tobias avait essayé de s'enfuir, mais Draco le rattrapa au vol et le força à enfiler sa propre chemise. Par Merlin que ces gamins pouvaient être exigeants, si jeunes… Oui, bon, lui avait eu droit au luxe toute son enfance, mais ici tout le monde était logé à la même enseigne, pourquoi diable étaient-ils prêts à attraper la mort pour une histoire de chemise de nuit ? D'autant plus que Draco, même tout petit, n'aurait jamais osé se montrer à ses parents en sous-vêtements…

Le moment de la douche, c'était toujours une étape compliquée, surtout quand il fallait se charger des plus petits. En soit, ça ne dérangeait pas particulièrement Draco, cela faisait plus de deux ans qu'il les douchait quasiment tous les soirs. Les plus jeunes requéraient plus d'attention et les plus grands de l'autorité. Le plus embêtant, c'était quand l'orphelinat manquait de personnel féminin pour la douche des filles, surtout pour les petites.

En réalité… en arrivant à l'orphelinat, Draco détestait les enfants. Il n'était pas fait pour vivre à leurs côtés, en ayant trop peu fréquenté quand il était plus jeune. Se retrouver confronté à une horde de marmots de tous âges, avec des besoins d'enfant et un manque d'affection assez conséquent. Des enfants abandonnés, qui avaient perdu leurs proches, qui manquaient de tout.

Des enfants que Draco détestait. Des enfants dont il ne supportait ni les cris, ni les pleurs, ni les colères, et encore moins les larmes. Des enfants qui craignaient et défiaient sans cesse les adultes, parce qu'ils étaient la seule figure familiale qu'ils avaient, et le moins qu'on puisse dire, c'était qu'elle n'était pas toujours des plus tendres avec eux.

Des sales mômes.

Les pires gamins qui soient.

De ceux qui le rendaient fou, qui jouaient avec ses nerfs et mettaient sa patience à rude épreuve. De ceux qui lui crachait la vérité à la gueule, parce que de toute façon il n'était qu'un sale mangemort prétentieux et un profiteur.

De ceux qui, à défaut de pouvoir réellement se défouler sur les autres employés, lui jetaient toute leur cruauté à la figure.

Car de toute manière, il ne méritait que ça. Et puis, c'était un orphelin, comme les autres. Il avait un bizutage à subir, d'une certaine façon.

Là où certains employés mettaient plusieurs mois, voire plusieurs années à se faire accepter, Draco mit à peine trois mois à se faire adopter par l'ensemble des enfants qu'il côtoyait. Ce fut difficile, douloureux. Pour lui, surtout. Mais il parvint à s'intégrer à ce monde nouveau pour lui.

À ce monde composé d'enfants paumés en mal d'amour…

Et de confiance.

OoO

Blaise, Théodore et Pansy l'attendaient en bas, dans la salle d'accueil de l'orphelinat. Il le savait parce que Susan l'avait cherché partout pour l'informer que ses amis étaient là : il n'avait prévenu personne qu'il recevait de la visite et elle paraissait un peu inquiète à l'idée qu'il puisse quitter les lieux, vu le manque d'effectif. Alors installé dans une chambre en compagnie de quatre jeunes filles de dix ans, Draco l'avait apaisée en lui affirmant qu'il ne comptait pas s'en aller et qu'il ne savait pas qu'ils passeraient. Sa collègue lui avait jeté un regard de travers, les gamines lui avaient répondu par un regard des plus sombres, puis elle était partie en fermant la porte derrière elle.

Un peu plus tôt dans la journée, Judith l'avait attrapée dans un couloir, ses copines à quelques mètres d'elle. Les cheveux d'un roux flamboyant et le visage piqueté de tâches de rousseur, elle lui avait demandé avec le plus grand sérieux s'il avait quelques minutes à lui accorder après le déjeuner. Le blond avait haussé un sourcil en lui demandant si c'était vraiment important : il avait un peu de boulot et il avait accepté d'animer un atelier dessin. La bouche pincée, la rouquine lui avait dit que c'était important pour elle. Alors Draco lui avait promis qu'il irait la voir sur les coups de quatorze heures.

Le personnel de l'orphelinat était assez varié, comportant aussi bien des hommes que des femmes. Pourtant, en règle générale, les filles les plus âgées s'adressaient à lui en priorité quand une question d'ordre intime leur brûlait les lèvres. Visiblement, les règles étaient un sujet tabou chez les femmes et aucune sorcière ne semblait prête à expliquer aux plus jeunes le pourquoi du comment leurs culottes étaient souillées de sang certains mois de l'année, voire tous les mois.

Un jour, alors qu'il faisait une ronde, il avait surpris quelques gamines dans les toilettes, l'une d'elle pleurant comme une madeleine. Après une petite torture psychologique agrémentée de menaces, Draco était tombé des nues en comprenant qu'en réalité la jeune fille était terrifiée parce qu'elle avait retrouvé du sang marron sur sa culotte. Il lui avait alors rapidement expliqué ce qui lui arrivait, ce qui lui avait fait peur avant de la rassurer. Depuis, il semblait être devenu l'unique confident de cet orphelinat pour toutes ces questions-là. Si au début parler de règles et de sexualité l'avait quelque peu embarrassé, il avait fini par prendre les choses avec plus de philosophie. Et dans le fond, il préférait que les filles et les garçons sachent ce qu'il en était plutôt que demeurer dans un flou trop dangereux.

La vérité, c'était qu'au fil du temps, Draco avait su trouver sa place dans cet endroit et s'attirer la confiance et la complicité des autres orphelins, qui en dépit de son sale caractère, avaient su trouver en lui un confident. Quelqu'un de sûr. Si au début le blond était surtout craint par les enfants, il s'était adapté et avait réussi à aimer ces marmots braillards et insupportables. Pour les garçons, il n'était pas simplement un symbole de force et d'autorité. Et pour les filles, il n'était pas quelqu'un de sale.

C'était peut-être cela qui lui avait permis de s'intégrer. Draco n'était pas sale. Il n'avait pas le regard vicieux, les mots à double sens et les mains baladeuses, ce qui avait malheureusement été parfois le cas chez d'autres éducateurs avant lui. Les filles n'avaient pas peur de lui, car il n'avait jamais rien fait d'inconvenant, et à vrai dire, il était bien le seul homme devant qui les orphelines osaient se balader en petite culotte ou montrer des choses qu'elles peinaient à avouer à leurs nourrices. Quand il fut de notoriété publique dans l'orphelinat que Draco aimait les hommes, les filles se firent encore moins discrètes, et chez les garçons, une fois que Draco leur ait bien fait comprendre qu'homosexualité ne rimait pas avec pédophilie, les choses allèrent beaucoup mieux.

À l'orphelinat, il était une figure sûre, de confiance. Il n'était pas parfait et il y avait régulièrement des tensions, mais dans l'ensemble, il était accepté par les enfants.

Cependant, il n'en avait pas toujours été de même avec ses collègues. Les sorcières appréciaient peu qu'il interagisse dans ce qui semblait être leur monde à elle, et les sorciers paraissaient jaloux d'une telle confiance de la part des enfants, et surtout des filles. Ils n'acceptaient pas que les enfants l'aiment, qu'ils lui confient leurs secrets, leurs interrogations, que Draco ait autant de passe-droits. Il était le seul dans l'orphelinat à avoir l'autorisation du directeur à laisser des petits dormir dans son lit et à pouvoir se balader à son aise dans les quartiers réservés aux filles, entre autres. Des passe-droits que ses collègues digéraient difficilement.

Et qui les avaient poussés à essayer de le salir.

Quand Susan quitta la chambre, Draco sut qu'elle ne manquerait pas de signaler sa présence dans la chambre des demoiselles au directeur, qui ne l'écouterait que d'une oreille. Depuis le temps, Draco savait que Fish avait une grande confiance en lui et que le blond palliait un manque d'informations, que les enfants cherchaient à obtenir et que les surveillants leur refusaient. Il décida cependant de ne pas s'attarder dans la pièce : les filles avaient eu les explications qu'elles souhaitaient et il était temps de descendre pour faire dessiner les marmots.

Avant d'aller dans la salle de déjeuner où il était censé occuper les gamins une bonne partie de l'après-midi, Draco repassa par l'accueil où ses amis l'attendaient. Depuis le temps, ils auraient pu monter dans les étages ou du moins l'attendre dans un endroit plus confortable, mais pour il ne savait quelle raison, ils répugnaient à entrer d'eux-mêmes dans l'orphelinat. Ce lieu devait vraiment les mettre mal-à-l'aise.

La veille, ils lui avaient proposé de sortir un peu. Une soirée était prévue chez il ne savait quel étudiant de l'université, mais Draco ne le connaissait pas et il n'avait pas envie de passer pour un mendiant, plus qu'il ne l'était déjà. Il avait alors refusé, et quand ses amis prévirent de se balader dans Londres le lendemain, le blond déclina à nouveau, pour la bonne et simple raison qu'il n'avait pas d'argent. Il ne savait pas exactement pourquoi ses amis avaient fait le déplacement jusque là.

Il les découvrit installé à l'accueil, et vu leurs tenues, ils étaient très certainement allés parader dans Londres. Sauf peut-être Théodore qui travaillait régulièrement le samedi, mais Draco ne savait pas vraiment s'il était libre ce jour-là. Le blond les salua, et quand ses amis le lui rendirent, il se demanda soudain s'ils étaient allés se balader ou s'ils comptaient le faire sortir.

« Qu'est-ce que vous faites là ? Vous n'êtes pas allés vous promener ?

- Bah si, on est allé déjeuner au… »

Blaise commença à lui faire rapidement l'inventaire de leur balade, qui se résumait à un déjeuner au restaurant, ce qu'ils ne faisaient jamais quand le blond les accompagnait, puis quelques boutiques afin de trouver un cadeau d'anniversaire d'un camarade de classe de Blaise qui fêtait son anniversaire la semaine suivante. Ils avaient terminé par un détour à la boutique de Théodore afin d'aller le chercher avant de passer à l'orphelinat. Tout ce que Draco retint de son récit, c'était qu'ils n'avaient pas déambulé comme ils l'avaient prévu et qu'il allait très certainement le lui proposer.

« En plus, il fait super bon dehors. Ça te dit pas de sortir un peu ? »

Dans le mille.

« Désolé, j'ai du boulot.

- Boulot fac ou boulot gamin ?

- Boulot gamin.

- Tu peux pas lever le pied, un peu ?

- J'ai promis que j'animais un atelier dessin, je ne peux pas…

- C'est tellement toi, les ateliers dessin. »

Pansy.

Toujours elle.

Draco prit sur lui pour ne pas tourner son regard vers elle, car sinon, ils se disputeraient et il avait autre chose à faire. Elle le provoquait, comme toujours, pour le pousser à bout et lui faire claquer la porte. Pas celle de sa chambre, mais de l'orphelinat.

Elle voulait qu'il sorte de là.

Qu'il arrête de s'y enfermer, d'y vivre reclus avec tous ces mômes braillards qui l'enchaînaient à ces murs.

« Draco, s'il te plaît, ça fait un bout de temps qu'on n'est pas sorti ensemble… »

Tout en parlant, Blaise jeta un regard mauvais à Pansy. Théodore, lui, ne disait rien. En fait, il avait l'air fatigué, aussi bien par son travail et le rythme effréné de sa vie que par cette situation. Draco savait qu'il en avait assez que Blaise et Pansy passent leur temps à essayer de les sortir de leur train-train quotidien, alors que la majeure partie du temps, Théodore avait autre chose à faire, et manquant malgré tout cruellement d'argent, vu sa vie passée, il comprenait sans mal ce que Draco pouvait ressentir. Il n'était pas assez aisé pour lui payer quoi que ce soit, et les rares fois où Draco s'était laissé inviter, les deux autres le lui avaient tellement rabâché que c'en devint insupportable pour lui.

« Même si ça vous parait complètement stupide, je me suis engagé. En plus, j'ai aucun intérêt à faire du lèche-vitrine vu que je n'ai rien à acheter. Et ferme la bouche Blaise, tu sais très bien que je déteste les dettes. Donc, vous m'excuserez, je suis occupé. »

Et alors Draco tourna les talons pour rejoindre la salle à manger, où devaient l'attendre quelques enfants. Il entendit ses amis le suivre dans le couloir, leurs chaussures claquant sur le parquet abîmé. C'était prévisible. Ils étaient venus pour passer un peu de temps avec lui, et peut-être pour essayer de le raisonner, encore une fois, et ils ne partiraient pas avant au moins une ou deux heures.

Devant les portes de la salle à manger, il y avait beaucoup plus d'enfants que Draco ne l'aurait cru. Il faisait froid ce jour-là et seuls les plus courageux étaient partis jouer dehors. Le blond pensait qu'ils seraient plus nombreux à aller courir dehors, mais visiblement, dessiner tranquillement dans la salle à manger devait les intéresser davantage. Si Draco était tout à fait honnête avec lui-même, il avouerait que c'était aussi en partie parce qu'il était l'un des seuls à l'orphelinat à accepter que les mômes fassent de la peinture alors qu'il était seul à gérer l'animation.

Parce que ses amis ne pouvaient décemment pas le laisser tout installer tout seul, ils l'aidèrent à placer les enfants et à les fournir en papier, crayons de couleurs, craies grasses et autres matériels de dessin. Le blond leur proposa de dessiner sur le thème d'Halloween qui aurait lieu le mois suivant et de réfléchir sur les diverses décorations qu'ils pourraient faire dans l'orphelinat. Si tous ces trucs-là n'étaient absolument pas sa tasse de thé quand il était plus jeune, Fish lui avait fait comprendre à quel point c'était important pour les gamins. Et Merlin savait qu'ils ne manquaient pas d'imagination…

Un peu fatigué, Draco décida de s'installer à une table d'enfants quelques peu turbulents, afin d'éviter d'avoir à leur gueuler dessus quand le son monterait un peu trop haut. Les garçons de la tablée lui jetèrent un regard peu avenant, comprenant sans mal pourquoi il s'installait stratégiquement près d'eux, mais ils retrouvèrent rapidement le sourire en voyant que le blond avait décidé d'être laxiste, s'installant au bout de la table et regardant le reste de la pièce sans particulièrement s'intéresser à eux.

De là où il était, Draco avait donc une large vue sur la pièce. Il y en avait une davantage consacrée aux arts plastiques mais sa taille demeurait trop modeste, et plutôt que de limiter le nombre d'orphelins, il préférait envahir un espace plus grand et inutilisé à cette heure-là. Rapidement, la salle se remplit de bruit, les enfants absorbés par leur travail et la bonne ambiance. Ses amis s'étaient installés près de lui, Blaise à sa gauche et en tout bout de table, Théodore devant lui et Pansy avait attrapé une chaise pour se mettre à l'extrémité de la table.

Ils se mirent à discuter, de tout et de rien. Des études, du boulot, des soirées qui venaient, de leurs camarades de classe, et de leurs amours, aussi…

Alors qu'ils parlaient de Ginny, que Blaise peinait à quitter, de la soirée organisée par les jumeaux Weasley dans leur boutique pour Halloween, de Daphnée qui cassait les pieds à Pansy pour bosser avec elle sur leur projet de fin d'année, Draco sentit une petite main sur sa cuisse. Le jeune homme baissa les yeux : la petite Katherin, six ans, le regardait avec ses grands yeux marron, une feuille un peu froissée dans une main et deux crayons dans l'autre.

« Oui Chérie ?

- Tu peux me dessiner une princesse, s'te plaît ? »

Draco prit sa feuille pour la poser devant lui avant de se pencher en arrière et la saisir sous les aisselles pour la poser sur ses genoux. Elle s'y installa confortablement alors que Draco débattait intérieurement sur quel crayon utiliser. Visiblement, Théodore se demandait aussi quel était le mieux entre le crayon orange et le vert citron. Le débat fut résolut quand la gamine attrapa un crayon bleu qu'elle lui tendit comme pour résoudre le fond du problème.

« Si un jour on m'avait dit que tes talents de dessinateur te permettraient de gribouiller des princesses sur des feuilles de papier…

- Blaise, si c'est pour être désobligeant, tu peux t'en aller.

- Surtout que Draco ne dessine pas si bien que ça.

- Il s'en sort bien quand même ! »

Le blond préféra ne pas répliquer mais apprécia la défense de Théodore qui avait toujours peiné en botanique quand des croquis étaient exigés.

Katherin, sur ses genoux, garda la bouche fermée.

« C'est sûr que pour les gosses, c'est suffisant.

- Mais vous avez quoi, aujourd'hui ? Pansy, tu es insupportable au naturel, mais Blaise, franchement, qu'est-ce que t'as ?

- Je t'emmerde Draco !

- Y'a des gamins ici ! Ton langage !

- Genre tu veux pas les choquer, tes marmots !

- Calmez-vous tous les deux !

- Mais c'est quoi ton problème ? Qu'est-ce que j'ai fait de mal encore ? Tout ça parce que je peux pas sortir d'ici ! Mais j'ai pas une thune, qu'est-ce que tu veux que je fasse dehors ?!

- Si t'avais des couilles Draco, tu serais déjà dehors ! »

À vingt ans passés, Draco aurait dû quitter l'orphelinat, vu que ses aides étaient censées se terminer, et vu son statut, il n'aurait pas dû en bénéficier à sa sortie. Plus rien ne l'obligeait à rester, et à la fois, ce qui l'attendait à l'extérieur n'était guère meilleur que sa situation deux ans auparavant, à la différence près que Fish s'était engagé à lui trouver un logement peu cher et un futur employeur. Avec un tel piston, Draco finirait bien par s'en tirer.

Mais il avait eu peur.

Des autres.

De l'extérieur.

De cette vie loin de tous ces gamins qui l'avaient aidé à se reconstruire, à relever la tête et à regarder vers l'avenir.

Il savait que ça les angoissait, l'idée qu'il puisse s'en aller, comme tous les autres, que ce soit les gamins dont il s'occupait encore ou ceux qui ne rentrait que pour certaines vacances. Ils s'étaient habitués à lui, à cette proximité, cette complicité…

Ils ne voulaient pas qu'ils partent.

Et Draco non plus ne voulait pas s'en aller.

Car au moment où il avait tout perdu, il avait rencontré un homme qui lui avait offert plus que n'importe qui, et des enfants qui lui avaient offert une douce alternative.

S'en aller lui aurait trop pesé. Draco avait alors demandé au directeur s'il pouvait rester en travaillant pour l'orphelinat, mais ce dernier avait paru embêté : il n'avait pas les moyens de le payer, à moins de virer une personne, ce qui n'était alors pas à l'ordre du jour. Cela dit, il pourrait toujours s'arranger pour renouveler ses aides, à condition qu'il reste sur place. Cependant, comme les années précédentes, il ne percevrait que des aides matérielles et en rien financières. Ce qui signifiait passer une nouvelle année sans une seule mornille en poche pour ses sorties ou loisirs.

Un choix incompréhensible et insupportable pour ses amis, qui le voyaient s'enfoncer toujours plus dans cet endroit dont il ne sortirait peut-être jamais.

« Mais t'es tellement lâche que tu préfères t'enterrer ici, porter des robes de seconde zone et bouffer ici tous les jours parce que t'as pas les moyens de te payer un sandwich ! »

La voix forte de Pansy, qui s'était redressée sur ses mains, jeta un grand froid dans la pièce. Les enfants avaient déjà baissé le volume sonore en les entendant parler et hausser le ton. Le silence se fit dans la salle à ce coup d'éclat, et ce fut tout juste si on entendit les crayons gratter les feuilles. Pansy s'en rendit vite compte et il vit sur son visage qu'elle regrettait d'avoir ainsi parlé devant les mômes.

D'autant plus que c'était lui répéter des choses qu'il savait déjà. Qu'il assumait et qu'il refusait de voir changer.

« Pansy… S'il te plaît, va-t-en.

- Il vaudrait mieux que…

- J'ai pas envie d'en parler. Tu t'en vas. Et toi aussi, Blaise, s'il te plait.

- Mais pourquoi ?

- Parce que tu penses la même chose qu'elle et que tu vas me casser les pieds tout l'après-midi. Donc s'il vous plaît, allez-vous-en. Si c'est pour me faire des leçons de morale, ne vous donnez pas la peine de vous déplacer. »

Pansy se rassit et s'excusa pour son débordement, mais Théodore se leva et leur intima d'en faire de même : il était mort, il les avait suivis parce que ça faisait bien dix jours qu'il n'avait pas vu Draco, mais vu comment ils avaient plombé l'ambiance, ce n'était même pas la peine de rester. Son ami devait se douter que le blond ne se sentait pas particulièrement bien mais leur départ ne pourrait qu'alléger son humeur.

Alors, à contrecœur, ses amis quittèrent les lieux. Le nez sur la feuille de papier, Katherin toujours au creux de ses bras, Draco ne leur jeta pas un regard. Ces disputes à répétition depuis juin dernier le lassaient profondément, et le blessaient, aussi. Quand la porte de la salle claqua, un vent de soulagement parcourut la pièce, qui fut alors à nouveau remplie de bavardages et de bruits de crayons.

Seule la table de Draco demeurait silencieuse. Les garçons le regardaient du coin de l'œil et Katherin tripotait le chiffon constamment accroché à sa tétine, calée dans un coin de sa bouche. Quand il eut terminé de dessiner sa princesse, avec de grandes libres courbées et délicates que conférait l'habitude, la petite fille leva le nez vers lui avant de retirer sa tétine de sa bouche.

« Tu vas partir ? »

En réalité, les enfants de l'orphelinat n'aimaient pas ses amis, et c'était en partie pour cela qu'ils ne s'aventuraient pas dans les locaux. Ils sentaient une certaine réserve de la part des gamins, voire même du mépris pour certains. Ils n'étaient pas les bienvenus en ces lieux, tout simplement parce qu'ils incitaient sans cesse Draco à s'en aller. Surtout depuis l'été précédent, quand le blond devait se décider par rapport à ses perspectives d'avenir.

Quand Draco et Fish avaient été certains que le jeune homme pourrait rester à l'orphelinat, poursuivant sa vie d'avant, le futur médicomage avait profité de sa fête d'anniversaire pour annoncer aux gamins qu'il resterait parmi eux. Déjà que les milles petites attentions des enfants l'avaient ému presque aux larmes, ce qui ne lui ressemblait guère, la joie manifeste de le voir rester l'avait touché plus qu'il ne l'aurait cru. Même Fish, pourtant au courant, avait paru très soulagé. Ce soir-là, ce dernier lui avait d'ailleurs gentiment proposé de lui prêter de l'argent, afin qu'il puisse sortir un peu, mais Draco avait refusé.

Ce qu'il lui avait offert, deux ans auparavant, était dix fois plus précieux pour lui. Et mille fois plus enrichissant.

« Bien sûr que non. »

Sa nouvelle maison… c'était ici.

Et pas autre part.

OoO

Cela faisait bien deux heures qu'il avait Harry Potter dans les pattes. Le jeune homme suivait un cursus de masseur professionnel, il s'était lancé dans cette voie après avoir vu lors d'un entraînement un de ses coéquipiers chuter de son balai, ce qui avait failli le paralyser entièrement. S'étant lancé dans une carrière sportive sans trop y croire et prenant conscience du prix des soins pour ces joueurs malchanceux, il avait décidé de se reconvertir deux mois après la rentrée scolaire, ce qui en avait surpris plus d'un. Grâce à sa volonté, il avait réussi à rattraper ses camarades, et forcément, de part leurs études respectives, il arrivait régulièrement qu'ils se rencontrent lors de cours magistraux.

Leurs relations étaient plutôt cordiales, voire amicales depuis quelques mois. Au début, ils s'évitaient, parce qu'ils se détestaient de toute manière et parce qu'ils n'avaient de toute façon aucune raison de se parler. Puis, vivant difficilement sa notoriété qui en faisait une cible facile, de racontars, de drague, d'envie, le héros national prit l'habitude se s'asseoir non loin de lui, voire juste à côté lors de leurs cours communs. Au fil du temps, ils finirent par se rapprocher : ils déjeunaient régulièrement ensemble, se cachaient dans un coin de la bibliothèque pour réviser tranquillement, et il arrivait qu'ils se rencontrent dans les rares soirées gratuites où Draco se rendait parfois.

C'était toujours compliqué de fréquenter le jeune homme. Par la force des choses, Draco et son groupe d'amis avait été amenés à fréquenter le trio, et même si ses relations avec Ron étaient toujours très compliquées, il parvenait à rester dans la même pièce que lui sans lui chercher sans cesse des noises. Il fallait dire aussi qu'il n'avait guère eu le choix. En effet, Hermione avait quitté Ron pour fréquenter Blaise avant que ce dernier ne rompe quelques semaines auparavant suite à une violente dispute. Cela faisait déjà quelques temps que les choses marchaient difficilement entre eux, à cause de leurs caractères, de la grande gueule de Hermione et de l'orgueil du Black. Ron avait dû gérer ce nouvel homme dans la vie de son ex et meilleure amie et cette dernière qu'il aimait toujours.

Harry, entre deux eaux, avait préféré ne pas s'en mêler et rester neutre. Comme Draco, d'ailleurs. Il n'y avait guère que Pansy et Théodore pour se mêler des histoires de cœur de Blaise. Résultats, en plus de se fréquenter en cours, Harry et Draco en étaient venus à se rapprocher de part leur neutralité, aussi bien quand les deux tourtereaux se mirent en couple que lorsqu'ils se séparèrent. Depuis, leurs sorties avec le trio devenaient plus rares mais le brun n'avait pas cessé de le fréquenter à la faculté. Ils se voyaient même de plus en plus souvent, même si la majeure partie du temps, ils ne se parlaient pas.

Au fil du temps, Draco avait plus ou moins compris qu'en réalité, Harry avait besoin de lui. Il avait besoin de sa présence, de cette espèce d'échappatoire qu'il lui offrait sans le vouloir. Les relations entre ses deux meilleurs amis étaient tendues, ses anciens camarades de classe avaient tendance à prendre parti. Draco était la seule personne avec qui il n'avait pas besoin de se prendre la tête.

Cependant, il fallait dire que sa présence commençait à lui peser. C'était la fin de journée et Draco allait devoir rentrer à l'orphelinat, après une bonne heure à la bibliothèque où il travaillerait ses cours. Il espérait que Harry ne le suive pas et rentre directement chez lui afin de se préparer à la fameuse soirée d'anniversaire d'un de leurs camarades de classe, à laquelle Draco avait été convié mais dont il avait décliné l'invitation. Cependant, le brun continuait à lui parler en marchant près de lui.

« Au fait, tu travailles demain soir ?

- Non, pourquoi ?

- Ça te dit d'aller au cinéma avec moi ? »

Sa marche ralentit légèrement. À force de fréquenter le trio, Draco avait été amené à découvrir le cinéma, un lieu aussi déroutant que fascinant. Il s'y rendait très rarement par manque de moyens et les rares fois où il y avait mis les pieds, c'était quand Théodore glissait dans sa poche des places gratuites qu'il avait par son travail, en lien avec le côté moldu. Harry savait qu'il aimait ça.

Et malheureusement, sa demande n'était pas anodine.

« Désolé, j'ai pas de thunes.

- Je t'invite.

- J'accepte pas la charité. »

C'était pour ça que c'était compliqué de le fréquenter.

Parce que Harry Potter était le type le plus profondément gentil qu'il connaissait.

Parce qu'il était têtu comme une mule, et quand il avait une idée en tête, difficile de la lui retirer.

Parce qu'il avait d'incroyables yeux verts, et quand il le regardait comme ça, posté devant lui les poings sur les hanches, Draco sentait quelque chose fondre en lui.

« C'est pas de la charité. C'est un rendez-vous galant. »

On y était.

Cela faisait bien un mois que Harry tâtait le terrain, l'air de rien. Il l'invitait à sortir, une après-midi, de venir à une soirée, en temps que son invité, de l'aider à bosser, de déjeuner avec lui le midi… Il avait cette attitude du type qui veut quelque chose mais qui n'ose pas trop s'avancer, de peur de se prendre une porte dans la tronche.

Et pour la première fois depuis un mois, il mettait enfin des mots sur ses invitations. Des mots certes clichés, mais prononcés d'un air agacé, comme si Draco était un demeuré à qui il fallait tout expliquer.

Et depuis ces dernières semaines, Draco avait bien su y jouer, à ce rôle de demeuré…

« Ah.

- C'est tout ce que tu as à dire ?

- T'es sûr de toi ?

- Pourquoi je serais pas sûr ?

- Peut-être parce que ta potentielle vie sentimentale avec moi sera d'une nullité affligeante. J'étudie, je bosse, je…

- T'es libre demain soir, oui ou non ? »

Il n'en démordait pas. Il en avait assez de ce jeu du chat et de la souris.

« Oui. Mais ce sera juste un ciné.

- On peut manger avant…

- Non. Ciné et c'est tout.

- Ca sert à quoi ? On va arriver à peine cinq ou dix minutes avant, on va rester deux heures devant un écran géant et puis…

- C'est ça ou rien, Harry. »

Lui non plus n'en démordait pas. Il était prêt à lui céder un peu de terrain, mais pas trop. Il avait trop fait confiance auparavant, il avait trop eu de copains qui lui avaient payé des verres pour finalement le décevoir, irrémédiablement. Son dernier mec l'avait quitté pendant les vacances, quand il avait enfin saisi que Draco ne quitterait pas l'orphelinat et cette vie de pauvre et sans saveur. Le blond s'en était rapidement remis mais il y avait toujours cette amertume dans sa bouche, le souvenir de ces reproches, de ces déceptions…

Tout ce qu'il pouvait lui céder, c'était ce genre de sorties, qui ne duraient pas longtemps et qui ne coûtaient pas cher.

Harry devrait se contenter de ça pour le moment. Jusqu'à ce qu'il comprenne que mener une relation avec quelqu'un comme lui était aussi impossible que douloureux, qu'il pouvait être un bon ami mais certainement pas un bon amant.

« Ok. Alors je prends. On se donne rendez-vous pour vingt heures ?

- Je t'attendrai demain au ciné habituel.

- Je peux venir te chercher si…

- Nan, c'est bon. »

C'était en général ce qui faisait capoter ses relations, et même si Harry était lui-même orphelin, Draco ne voulait pas qu'il vienne le chercher chez lui. C'était trop tôt.

Et en général, ça faisait peur.

OoO

Confortablement blotti contre lui, Cornelius buvait tranquillement son lait, son visage crispé et rougi laissant place à une bouille beaucoup plus paisible. Le nourrir était toujours un moment de sérénité, de tendresse. Le genre de moment indescriptible d'ordinaire réservé aux mères, vivant alors un moment plein de complicité et d'amour. La nuit, les choses n'étaient certainement pas aussi aisées, mais à cette heure, les choses étaient bien plus agréables.

D'ordinaire, Draco ne nourrissait pas les enfants. En fait, il ne s'occupait même pas des bébés ou des enfants sachant à peine marcher. Quand il avait commencé à travailler à l'orphelinat, Fish lui avait confié des enfants plus âgés, plus accessibles pour lui, et le fait est que Draco avait beaucoup de mal de toute manière avec les tous petits. Cependant, il arrivait de temps en temps qu'il aide le personnel pour certaines tâches routinières ou ponctuelles.

Le petit garçon qu'il tenait dans ses bras s'appelait Cornelius et il avait été abandonné par sa mère deux mois plus tôt. Il avait alors à peine trois mois. Sa génitrice l'avait laissé à l'entrée de l'établissement avant de s'enfuir, pour ne plus jamais revenir. Après quelques enquêtes, ils avaient réussi à retrouver le nom de sa mère mais la famille refusait d'accueillir l'enfant en leur sein, vu qu'il n'était pas issu d'un mariage, et le futur époux refusait de reconnaître le bâtard.

Un bâtard blond aux yeux bleus qui regardait dans le vague, blotti dans ses bras. Il était beau, ce bébé, se disait souvent Draco. C'était dommage que sa mère l'ait abandonné, après l'avoir gardé quelques temps avec elle. Il méritait mieux que ça. Mieux que cet orphelinat grouillant d'enfants aussi seuls et perdus que lui

Mieux que l'étreinte maladroite de ses bras, ses mains gauches qui peinaient à l'attraper et le nourrir, son odeur qui n'avait sans doute rien de rassurant pour cet enfant arraché à sa mère.

Soudain, il sentit deux bras enlacer ses épaules. Le blond tourna légèrement la tête et haussa un sourcil en voyant la bouille amusée de Liberty. La fillette de huit ans s'était glissée dans son dos, ses cheveux noirs et bouclés auréolant sa tête. Ses dents blanches illuminaient son visage chocolat et accentuaient l'éclat de ses yeux sombres.

« Oui jeune fille ?

- Je t'ai fait peur !

- Tout de suite les grands mots. Qu'est-ce que tu veux ?

- Te faire un câlin. »

Ses bras se resserrèrent autour de son cou alors qu'elle appuyait sa tête contre la sienne. Draco la laissa faire puis ferma les yeux un court instant.

En général, Draco ne faisait jamais de câlins. Il n'avait jamais été tactile et n'était pas du genre à s'avancer vers un enfant pour le câliner. Bien sûr, il arrivait régulièrement qu'il en fasse, mais ce n'était jamais parce qu'il en avait envie, mais plutôt parce que l'enfant en face de lui était malheureux et avait besoin d'un peu de chaleur. Cela dit, les gamins venaient régulièrement quémander un peu d'attention, même s'il ne faisait jamais le premier pas. Peut-être parce qu'il se laissait faire, parce qu'il savait que lui aussi avait besoin de ce genre de geste, mais qu'il était incapable de venir le chercher.

« Dis Draco, je peux te poser une question ?

- C'est ce que t'es en train de faire.

- Hé !

- Je t'écoute.

- Harry, il vient ce soir ? »

Aussitôt, son regard se perdit. Et son esprit, aussi.

Cela faisait à peu près un mois qu'ils se fréquentaient. C'était long, incroyablement long, d'autant plus qu'ils ne sortaient pas vraiment ensemble.

En fait, Draco n'ayant pas d'argent, c'était à l'autre de payer l'intégralité de ses dépenses, quelles qu'elles soient. Harry en avait parfaitement conscience, ce n'était d'ailleurs un secret pour personne, et quand Draco le lui avait rappelé quand il lui avait proposé pour la seconde fois de sortir avec lui, le brun n'avait pas réagi. Et depuis un mois, ils sortaient régulièrement ensemble, que ce soit au cinéma, au théâtre, dans des bars, et même au restaurant.

Une relation un peu étrange s'était nouée entre eux. Harry l'invitait régulièrement, de façon plus ou moins voilée, et Draco résistait parfois et se laissait faire à d'autres. Ils ne faisaient jamais rien de grandiose mais ces moments passés ensemble avaient créé une complicité entre eux, une espèce d'amitié que Draco n'avait jamais vécue avec personne d'autre auparavant. Et bien que le blond soit toujours gêné quand Harry lui payait de façon nonchalante ses consommations et ses billets, il avait fini par se faire à cette routine qui s'était instaurée entre eux.

Une routine qui les amenait à se voir tous les deux à trois jours, sans que ni l'un ni l'autre ne tente d'y mettre fin ou de l'amoindrir.

Car si Harry l'invitait toujours, Draco avait parfois des mots et des regards qui avaient tendance à l'influencer… à son plus grand plaisir.

À vrai dire, il n'y avait pas que ces sorties qui avaient contribué à créer quelque chose entre eux : il y avait aussi la présence de Harry à l'orphelinat.

Il était venu un jour, parce que Draco avait refusé son invitation étant donné qu'il devait s'occuper des mômes et qu'il finirait plus tard que prévu. Pourtant, Harry lui disait qu'il n'avait vraiment pas envie d'y mettre les pieds, ce genre d'endroits le mettant mal à l'aise : il était lui-même orphelin et être confronté à ces enfants, dont il aurait sans doute préféré faire partie à une époque, avait quelque chose de dérangeant. Cela dit, excédé, croyant vraiment que Draco le fuyait, le jeune homme s'était rendu à l'orphelinat et l'avait aidé à s'acquitter de sa tâche. Puis, ils étaient sortis, comme prévu.

Ce geste l'avait beaucoup touché, plus que Harry n'aurait pu le croire. Au fil du temps, le brun était revenu, s'habituant petit à petit aux gamins qui le regardaient avec des yeux plein d'émerveillement. Il avait même aidé aux préparatifs d'Halloween, ce qui avait clairement enchanté les orphelins. Ce malaise qu'il ressentait à l'époque avait disparu petit à petit, et cela avait rendu leurs rencontres plus régulières. Et plus complices, aussi.

« Je ne sais pas.

- Mais c'est Halloween !

- Oui mais tu sais, il y a une fête chez des amis à lui et il est invité. »

Liberty relâcha son cou et lui fit une moue dubitative. Comme une partie des gamins, elle était persuadée que Harry viendrait fêter Halloween avec eux, ce qui était loin d'être le cas. Le brun ne lui en avait pas parlé mais Draco se doutait qu'il irait fêter cette soirée avec ses amis ou qu'il resterait chez lui, car ses parents étaient décédés ce jour-là. S'il n'était pas décidé à faire la fête pour oublier la signification de cette date, il préfèrerait alors rester seul.

Blaise et Pansy avaient essayé de le convaincre de venir à la soirée des jumeaux. Théodore avait décliné, étant occupé ce soir-là. Comme les deux années passées, Draco avait refusé : il avait promis aux mômes qu'il serait là pour la fête qu'ils avaient organisée avec le personnel de l'orphelinat. Ce n'était même pas une obligation mais quelque chose de très naturel, comme une évidence. Il s'était un peu disputé avec eux, comme d'habitude. Pour changer.

Harry, lui, ne lui avait rien dit. Il s'était contenté de hausser les épaules, ne sachant toujours pas ce qu'il comptait faire ce soir-là, même s'il était très probable qu'il aille au final boire un verre chez les jumeaux Weasley.

« Moi, je suis sûre qu'il va venir. »

La gamine le regarda poser le biberon et secouer gentiment le bébé contre lui jusqu'à ce qu'il émette un rot discret.

« Je ne sais pas. On verra ce soir. Mais je pense vraiment qu'il ne viendra pas. Tu sais, ses amis, c'est comme sa famille. C'est normal qu'il passe la soirée avec eux. »

Les yeux noirs de Liberty se baissèrent de déception. Ici, personne n'avait de famille, et dans la tête des enfants, Harry était comme eux. Il avait rapidement été adopté par les orphelins, qui avaient été émerveillés de rencontrer une telle célébrité, qui s'avérait être humble, joviale et tactile. Tout son contraire, en réalité. Une espèce de coqueluche qui aurait pu détourner les gamins de lui, s'ils ne l'aimaient pas autant.

Mais contrairement aux enfants de cet endroit, Harry avait su se composer une famille sur laquelle il pouvait se reposer. Il avait une vie hors de cet endroit, auquel il se rattachait uniquement par l'intermédiaire de Draco.

Et ça, ce n'était pas toujours évident à comprendre pour les gamins, qui avaient tendance à le voir de plus en plus souvent en ces lieux.

Quelques minutes plus tard, Cornelius retrouva sa chambre et Draco fut enfin libre de ses mouvements. Liberty était retournée jouer avec ses copines, histoire de patienter un peu avant la soirée d'Halloween. Draco n'avait pas grand-chose à faire, il ne commencerait à déguiser les gamins qu'à partir de quatre ou cinq heures de l'après-midi. Les pièces étaient déjà décorées, ils l'avaient fait tous ensemble une semaine plus tôt, et Harry avait été là pour les aider.

Harry…

Il ne viendrait pas ce soir, Draco en était persuadé. Il avait été trop vague, ce qui ne lui ressemblait pas vraiment. Même quand il doutait ou quand il lui faisait une visite surprise, il n'avait pas l'air aussi… ailleurs. Comme s'il lui disait qu'il ne savait pas pour ne pas le froisser, alors que Draco comprenait parfaitement.

Pourtant… en un sens, il aurait aimé le savoir là. Avec lui.

OoO

Il pleuvait à torrent, dehors. Quand Draco entendit la sonnette dans l'entrée, il se demanda sérieusement qui pourrait bien les déranger à cette heure. Il était quatre heures et demie, les orphelins finissaient de goûter. Le blond se précipita à l'accueil, alors vide, et sans regarder dans le judas, il ouvrit la porte en grand. Et son cœur fit un bon dans sa poitrine.

« Salut ! Je dérange pas ? »

Enveloppé dans un vieux manteau élimé et la tête recouverte d'une capuche, Harry lui souriait d'un air penaud, comme quelqu'un à la bourre qui est finalement arrivé, non sans mal. Draco le laissa rentrer en lui répliquant qu'il ne le dérangeait jamais, ce qui le fit rire.

« Par Merlin, quel temps ! Désolé pour le retard, j'ai eu du mal à me libérer.

- Te libérer d'où ?

- De chez les jumeaux. Je leur avais promis que je les aiderai à décorer leur boutique.

- Tu ne passes pas la soirée chez eux ? »

Le brun finit de retirer son manteau et marqua une pause. Puis, il tourna la tête vers lui, le visage dénué de tout sourire.

« Tu sais, depuis que j'ai quitté Poudlard, j'ai du mal avec Halloween. Avant, c'était différent… Mais honnêtement, si t'avais pas été là, je pense que j'aurais passé la soirée chez moi.

- Si tu vas pas bien, tu peux…

- Nan. C'est pas la solution. J'ai pas envie de faire la fête, juste de penser à autre chose. Tu veux bien de moi ce soir ? »

Son sourire réapparut sur son visage, un peu timide, un peu gêné. Le blond le lui rendit avant de lui faire signe de le suivre, ce que Harry fit de bon cœur.

Les orphelins furent heureux de le voir parmi eux, et rapidement, la joie revint dans l'établissement, qui s'était fait quelque peu morose avec l'arrivée de la pluie. Son arrivée sonna comme le point de départ des festivités. Aussitôt, ils s'attelèrent à la tâche de l'habillement, avec d'autres employés. Non loin de l'autre, ils déguisèrent les gamins, avec des costumes aussi vieux que le monde et d'autres un peu plus récents. S'en suivit d'une séance de maquillage.

Ce fut un moment de pur bonheur. Le genre de moments que Draco adorait, emporté par l'énergie et la joie des orphelins, par cette ambiance un peu magique de ces fêtes traditionnelles, un brin ringarde mais qu'on n'aurait zappé pour rien au monde. Près de lui, Harry s'amusait comme un fou à déshabiller et transformer les petites filles et petits garçons, barbouillant leur visage de blanc, de vert, de marron. Il était devenu la coqueluche des demoiselles et s'amusait à en faire des princesses, des vampires, des fées, des zombies.

De son côté, Draco était confronté aux garçons, sans doute plus exigeants que les filles vu leur imagination débordante : ils ne se limitaient pas à quelques costumes traditionnels et la plupart désiraient être les plus moches possibles. Comme l'an passé, le blond leur distribua des bonbons achetés chez les Weasley avec l'argent que Fish lui avait confié pour la fête d'Halloween afin de transformer quelque peu leur physique. Il crut bien que Harry allait s'étouffer de rire quand il vit Peter, six ans et demi, avec une barbe châtain de loup-garou sur le visage ou encore Felipe dont le blanc des yeux était devenu jaune, certaines de ses dents soigneusement coloriées de noir. Même les plus grands, parfois peu réceptifs à ce genre de soirée, jouèrent le jeu avec les plus jeunes, s'amusant très clairement à les maquiller et leur faire avaler tout et n'importe quoi.

Des activités étaient organisées avant le dîner et juste après, comme des jeux, une chasse au trésor, et même un petit bal pour les plus grands. La décoration de la salle à manger avait été plus accentuée et les lumières tamisées, et quand au repas, le cuisinier avait rivalisé d'imagination. Harry, qui n'avait jamais vécu ce genre de fête, s'amusa comme un fou, semblant retrouver ses dix ans et rattrapant le temps perdu avec les jeunes adolescents et les plus petits.

Il était beau, ainsi. Le visage rayonnant, toujours collé à un ou plusieurs enfants, participant aux activités sans gêne, créant une sorte de complicité avec les orphelins, heureux de le savoir là. C'était un nouveau visage, un élément rafraichissant dans cet endroit où les choses ne bougeaient jamais. Le personnel avait été réduit ce soir-là, seuls certains collègues que Draco appréciaient étaient restés, ainsi que le directeur, qui sembla beaucoup apprécier la présence de Harry en ces lieux.

Et alors qu'il était en train de danser une valse approximative avec Wendy, qui le regardait avec des étoiles dans les yeux, Draco demeurait assis dans son coin, Harold somnolant contre lui. Il le regardait, si jeune, si doux, si… enfantin. Si lui.

Ils ne sortaient pas ensemble.

Pas encore.

Et Draco ne comprenait pas vraiment pourquoi.

C'aurait été une autre personne, Draco aurait su trouver tout seul ce qui clochait : il n'avait pas de thune, son emploi du temps était des plus serré et son caractère était des plus particuliers. Mais avec Harry, tout était différent, car le brun avait conscience de tout cela, il paraissait l'accepter, et surtout, il l'invitait sans arrêt et passait le plus de temps possible avec lui.

Des ouvertures, il en avait. Même s'il s'était refusé de se l'avouer, Harry le faisait complètement craquer depuis pas mal de temps, et s'il avait eu de quoi sortir, il lui aurait déjà payé un verre depuis longtemps, et sans doute sortiraient-ils déjà ensemble. Depuis qu'ils se voyaient régulièrement, Draco s'était laissé aller et répondait favorablement à ses avances… sans que Harry ne les approfondisse jamais.

Un peu comme si une barrière s'était hissée entre eux au fil des semaines, sans que le brun ne se décide à la franchir.

Il ne lui avait jamais pris la main. Jamais. Il n'avait jamais cherché à effleurer ses doigts, à embrasser sa joue, ou autre geste tendre.

Et Draco ne comprenait pas.

Pourquoi chercher à le courtiser si au bout d'un mois il lui refusait toute relation amoureuse ?

Souhaitait-il que ce soit Draco qui fasse le premier pas ? Alors qu'il savait très bien que ce n'était pas son genre et qu'il ne ferait rien…

« Dis, Draco ? »

Esther s'était glissée dans son dos, ses mains posées sur ses épaules et sa petite poitrine collée contre ses omoplates.

« Harry, c'est ton copain ? »

Sa question soufflée à son oreille lui hérissa les poils. Ses yeux bleus demeuraient posés sur la silhouette du jeune homme qui avait entre temps changé de partenaire.

Il avait un beau sourire. Des cheveux fous.

Il était beau.

Tellement beau.

Bien plus qu'il n'avait jusqu'alors accepté de le voir, car s'il l'avait fait, Draco serait devenu fou. Fou de le voir si près de lui et pourtant inaccessible.

« Non. »

Mais il aurait voulu. Au fond de lui.

Il aurait voulu que cette espèce de vide affectif qui demeurait en lui, qu'il comblait comme il le pouvait avec les mômes, se remplisse réellement avec un homme. Un homme comme Harry, qui l'écoutait, qui le comprenait. Qui ne le critiquait pas à chaque fois qu'il devait remplir ses obligations, qui venait jusque là pour l'aider avec les gamins et lui gratter quelques minutes, quelques heures de plus…

Un homme bien.

« Pourquoi ?

- Pourquoi quoi ?

- Pourquoi c'est pas ton copain ? T'as pas envie ?

- Si, j'aimerais bien. »

Harry tourna soudain son visage vers lui et lui fit un sourire éclatant.

« Mais il n'est pas pour moi. »

Avant de changer de partenaire.

OoO

Il faisait un froid de chien, et en dépit de la chaleur presque étouffante du bar dans lequel ils s'étaient tous enfermés, Draco avait l'impression de sentir encore des courants d'air glacés qui balayaient encore les rues à cette heure tardive.

Il y avait échappé in extremis. Noël approchait et Fish lui avait demandé de faire un petit tour d'horizon des différentes boutiques afin d'essayer de trouver de nouvelles décorations et des petits cadeaux pour les enfants, grâce à des dons ou une collecte, par exemple. Alors qu'il allait quitter les lieux, le blond avait rencontré Blaise et Pansy qui l'avaient invité à boire un verre dans l'heure à venir. Draco avait refusé sans donner d'explications, et miraculeusement, en chemin, il rencontra Harry qui faisait lui aussi déjà du repérage pour Noël. C'était fou comme tout était plus simple quand on avait une célébrité sous le bras…

Au début, Draco ne voulait pas vraiment aller boire un verre : que Harry lui paye ses consommation quand ils étaient ensemble, pourquoi pas, qu'il le fasse devant les autres, c'était différent. Dans ces moments-là, il avait encore plus l'impression d'être un profiteur et c'était terriblement gênant devant les autres. Pourtant, le jeune homme s'était laissé faire : apparemment Blaise et Hermione étaient en train de se rabibocher et Harry ne voulait pas gérer Ron toute la soirée. Il préférait encore rester avec Draco, quitte à ce qu'on lui reproche plus tard d'être trop gentil avec lui.

Cette remarque bouscula quelque chose chez le blond, qui se demanda pourquoi Harry ne faisait rien pour les rapprocher davantage, alors que manifestement, il en avait envie. Depuis Halloween, cette situation le bouffait, d'autant plus que les orphelins ne cessaient de lui poser des questions sur leur relation. Bientôt, cela ferait deux mois qu'ils se tournaient autour, sans que rien ne se passe.

Et cela créait une sorte de vide en lui. Un vide incompréhensible. Il était fatigué, de cette histoire, de la réserve de son prétendant, de toutes ces pensées qui se bousculaient dans sa tête.

À une époque, Draco n'en aurait rien eu à faire. Durant ses deux premières années à l'orphelinat, il avait laissé ses histoires sentimentales de côté, faisant passer les gamins avant tout le reste, vu que de toute façon il lui était impossible de créer une relation correcte avec un homme dont il serait entièrement dépendant. Le peu qu'il avait, il le donnait à ces mômes, qui lui avaient tout offert. Mais à vingt ans passés, face à un type comme Harry, le premier à avoir enfin saisi l'importance de cet endroit pour lui, Draco ne pouvait plus faire comme si de rien n'était.

Il avait envie de lui prendre la main.

De la serrer dans la sienne, de se dire qu'ils étaient ensemble et pas simplement amis.

Il avait envie de l'embrasser et de le prendre dans ses bras, d'être là pour lui, quand ce serait lui qui en aurait besoin.

Mais pour le moment, il allait devoir se satisfaire de ce qu'il voulait bien lui donner, et pour le moment, c'était sa présence à ses côtés. Ou plutôt, face à lui.

Depuis son arrivée, Draco ne parlait pas beaucoup. Personne ne savait vraiment qu'ils se voyaient en dehors de la fac, et le moins qu'on puisse dire, c'était que sa présence parasitaire n'était pas spécialement appréciée. Ni Weasley ni Longdubat et encore moins Thomas n'avaient été des plus diplomates quand Harry leur avait avoué que ce serait lui qui paierait sa consommation. Ils ne comprenaient pas vraiment, et Draco en était certain, ils devaient penser que Harry lui faisait la cour et que le blond se refusait encore à lui. Ce qui n'était pas tout à fait vrai.

Il n'était pas à l'aise. Il n'aimait pas vraiment ces gens et cette ambiance. De plus, il était fatigué : il avait travaillé dur ces derniers jours, les gamins étaient intenables, il avait plu plusieurs jours d'affilé donc les mômes étaient venus squatter son lit, et en plus, il n'avait pas vu Harry de la semaine, ce qui avait eu tendance à l'agacer. Draco n'était absolument pas d'humeur à boire un verre, le ventre vide, avec des gens qu'il ne connaissait pas, qu'il n'appréciait pas ou encore qui n'en avaient rien à faire de lui. Blaise n'avait d'yeux que pour Hermione et Pansy faisait la tronche au bout de la table, tandis que Théodore tentait de nouer une conversation relativement intéressante avec Longdubat et Tracey.

Les verres commençant à s'enchaîner, Draco se demanda s'il ne ferait pas mieux de s'en aller. Harry ne disait pas grand-chose, et après avoir siroté deux cocktails, le blond ne se voyait pas lui redemander quelque chose. De toute manière, il avait envie de rentrer : ce serait bientôt l'heure de l'histoire pour les gamins et il avait vraiment besoin de se détendre. Il allait se décider à parler quand il sentit un pied sous sa table toucher son mollet. Aussitôt, il braqua les yeux sur Harry qui le regardait avec une certaine douceur. Puis, avec ses doigts, il lui fit un petit signe discret, lui montrant la sortie.

Par Merlin, ce mec était génial…

« Bon, on va vous laisser. On a quelque chose de prévu.

- De quoi ?!

- Vous allez où ?

- Vous avez rendez-vous ?

- On devait aller au ciné et si on reste trop longtemps, on va être à la bourre.

- Vous devez voir quoi ? »

Aussitôt, tout en enfilant sa cape d'hiver, Harry expliqua les grandes lignes du film qu'ils comptaient aller voir, ou du moins, que le brun semblait avoir prévu de regarder. Draco le laissa faire puis le suivit sans mot dire hors du bar. À peine sortis, Harry pouffa et lui attrapa le bras, visiblement très fier de lui, alors que le blond pressait le pas sur le trottoir, un léger sourire aux lèvres.

Séparément, ils repassèrent chez eux pour se changer puis se retrouvèrent devant une échoppe où ils prirent un repas chaud et rapide, sans faire attention aux regards des sorciers qui détaillèrent leur étrange accoutrement. Enfin, tout en parlant de ce moment passé au bar, de Blaise et Hermione qui allaient se remettre ensemble, peut-être, ou encore des fêtes de fin d'année qui approchaient, ils se dirigèrent ensemble vers le cinéma du coin.

Harry lui tenait toujours le bras.

Le film qu'il avait prévu de regarder paraissait intéressant mais Draco savait déjà qu'il ne parviendrait pas à le suivre. Autant Harry parvenait à le maintenir réveillé, autant un film qui n'impliquerait pas sa voix et ses yeux verts désarmants n'aurait sans doute pas le même effet. Cependant, il garda cela pour lui et laissa Harry tout payer. Quelques minutes plus tard, ils furent installés dans la salle obscure, et à peine Draco s'enfonça-t-il dans le siège rembourré qu'il sentit la fatigue l'emporter.

Il avait vraiment envie de dormir.

Pourtant, il lutta, parce que Harry lui parlait, que cela faisait plusieurs jours qu'il n'avait pas pu s'abreuver de sa voix, parce que l'espace de quelques instants, il avait cru que son prétendant ne voulait plus de lui et ne l'aimait plus. Puis, le film commença.

Et plutôt que d'y porter vraiment attention, Draco rumina. Il pensa à l'orphelinat, aux fêtes de fin d'année qu'il passerait avec eux, seul parmi tous les autres enfants qui formeraient alors une espèce de cocon protecteur et réconfortant. Il se dit que Fish serait à nouveau cette figure paternelle dont ils avaient tous besoin, qu'il le prendrait encore à part pour lui dire à demi-mots qu'il était fier de lui et qu'il était heureux de l'avoir accueilli parmi eux, qu'il le ferait encore pleurer comme un bébé parce que cette saloperie de directeur avait toujours les mots qui tapaient là où ça faisait du bien et là où ça faisait du mal.

Et tandis qu'il pensait à sa maison, à tous ces mômes et à ce père de substitution, son regard tomba sur l'accoudoir. Harry y avait posé son bras, comme toujours, et sa main qui n'apportait plus de bonbons à sa bouche pendait au bout. Lentement, le cœur battant, Draco tendit le bras et glissa sa main dans la sienne. Elle était chaude et plus petite que la sienne, et plutôt que d'affronter son regard, Draco pencha la tête sur le côté pour la poser confortablement contre son épaule.

« Tu es fatigué ? »

Sa voix, comme un murmure, glissa sur son visage comme une caresse, alors que ses doigts se refermaient doucement sur sa main.

« Oui. J'ai envie de dormir.

- Dors, je te réveillerai. »

Quand Draco sentit ses lèvres sur son front, légères et discrètes, il ferma les yeux et se laissa emporter par le sommeil, naviguant entre deux eaux, sa main tenant celle de Harry comme une bouée à la dérive.

OoO

Cela faisait pourtant plus de deux ans que Draco vivait à l'orphelinat. Et malgré tout, ses talents de cuisiniers demeuraient au plus bas. Le chef cuisinier, le divin Mr Mogg, avait tout tenté pour l'initier aux plaisirs de la cuisine, en vain. Les quelques fois où des ateliers étaient organisés dans ses quartiers, Draco se faisait toujours seconder. En encore, il tentait la plupart du temps de fuir ces activités, mais le cuisinier l'adorait et il était bien difficile de lui résister, à lui et aux gamins, qui gloussaient quand il était forcé de mettre ses mains délicates dans les pâtes à gâteau collantes à souhait ou goûter celles plus liquides, le nez froncé et la bouche pincée.

Un atelier de biscuits avait été organisé dans les cuisines, en vue des prochaines fêtes de Noël. Draco n'avait pas vraiment compris le rapport, le mois de décembre n'avait même pas commencé et on commençait déjà à faire des biscuits… Puis il avait laissé tomber l'idée de chercher le pourquoi du comment, de toute manière, dès qu'il avait le budget, Mogg n'en faisait qu'à sa tête. Et de toute manière, ce n'était certainement pas la présence de Harry qui allait freiner ses envies créatives…

Harry était passé à l'orphelinat afin de l'inviter à sortir et il avait paru surpris que Draco soit autant soulagé de le voir là. Rapidement, le jeune homme lui avait expliqué qu'il lui permettait d'échapper à une après-midi cuisine… une phrase qui n'était pas tombée dans l'oreille d'un sourd, et plutôt que de l'emmener se balader comme c'était prévu, le brun était resté pour participer activement à l'atelier.

Au programme, cookies et divers biscuits de noël, confectionnés par des enfants de tous âges et encadrés par les plus âgés ayant accepté de se prêter au jeu. Non loin de lui, Harry s'amusait comme un fou, pétrissant la pâte et l'étalant avec dextérité, permettant ainsi aux gamins d'y apposer leurs emporte-pièces et découper des formes de fleurs, de dragons, de sapins, de chaudrons. Draco, lui, se contentait de rester dans son coin, comme toujours, déléguant toutes ces activités crades au brun qui s'en donnait à cœur joie.

Ce fut un moment agréable, comme à chaque fois que Harry était parmi eux. Un peu comme si toutes ces tâches routinières auxquelles Draco ne pouvait guère échapper prenaient un tout autre sens. C'était comme s'il y voyait plus clair. Comme si tous ces moments pourtant si joyeux et si bons pour lui devenaient encore plus lumineux. Sans empiéter sur son espace vital, sans chercher à le remplacer, à faire mieux, Harry était comme un nouveau soleil dans sa vie, comblant ses propres vides sans l'effacer.

Sa présence dans l'orphelinat lui faisait du bien. Plus qu'il ne l'aurait cru. C'était un peu comme s'il se réveillait d'un long sommeil, durant lequel il avait été dorloté par les petits bras des orphelins, et qu'enfin il rencontrait une étreinte plus forte, plus solide, qui ne se contentait pas de le faire flotter sur les eaux troubles de sa vie en lambeaux, mais de l'en extraire. C'était comme si l'équilibre précaire qu'il s'était construit dans cet endroit délabré commençait à se renforcer.

Grâce à Harry, qui depuis deux semaines était véritablement rentré dans sa vie.

Parce qu'il avait glissé sa main dans la sienne, au cinéma, parce qu'il avait enfin fait un pas vers lui, ce pas dont Harry avait désespérément besoin pour essayer d'avancer avec lui.

Sa vie n'avait pas fondamentalement changé, avec Harry. Dans un sens, leur existence était toujours la même : ils se retrouvaient en cours ou à la bibliothèque, sortaient boire un verre, dînaient parfois ensemble et passaient quelques soirées au cinéma. Une fois, ils s'étaient rendus ensemble à une soirée à laquelle Harry était invité et qu'il refusait de passer seul. Leur couple était devenu officiel ce jour-là, le brun ne le quittait pas d'une semelle et se laissant aller à déposer régulièrement sa bouche sur la sienne.

Leur couple ne faisait pas l'unanimité. Mais ça, Harry s'en fichait, apparemment. Alors Draco avait décidé d'en faire de même.

« Draco, tu nous aides ? »

Arraché à ses pensées, le blond baissa les yeux vers Dimitri qui, âgé de sept ans, était face à une plaque de biscuits en forme de bonhommes qu'on venait de poser devant lui. À son côté était installé Bogdan, son frère jumeau, qui le regardait avec la même inquiétude. Visiblement, vu les petits bols de glaçage vert et rose qu'on avait posé près d'eux, quelqu'un leur avait confié la lourde tâche de « colorier » les petits gâteaux. Une tâche qui semblait beaucoup les intimider.

« Qui vous a donné tout ça ?

- Jaiman.

- Jai', tu leur as montré ?

- Nan beau gosse, j'avais autre chose à faire ! »

Draco aurait pu lui protester, sur le ton de la taquinerie, qu'elle aurait quand même pu leur expliquer jusqu'au bout. Sauf que sa collègue était alors en train d'essayer de faire comprendre de la façon la plus diplomatique qui soit à deux enfants que, non, le glaçage n'était pas fait pour se laver les cheveux, même s'il était aussi bleu que la lotion anti-poux qu'ils avaient dû se mettre sur la tête une semaine auparavant.

Dépitée, Jaiman força les deux gosses à se lever pour aller prendre une douche. Puis, elle les regarda, leva ses yeux noirs vers Draco qui haussa le épaules, et enfin, elle poussa un soupir à fendre l'âme et relâcha les enfants. Non loin d'elle, Harry lui jeta un regard étonné et lui dit quelques mots, que le blond ne put saisir à cause du brouhaha. Vu la tête que tirait sa collègue, sans doute lui répondait-elle qu'au point où ils en étaient, autant qu'ils finissent de se dégueulasser en bonne et due forme. Le jeune homme eut un léger rire.

Maladroitement, Draco aida les jumeaux, qui n'osaient pas toucher les bols, et ensemble, ils peinturlurèrent de façon plus qu'approximative les biscuits, à leur plus grand plaisir. Au bout d'un moment, Harry arriva derrière eux avec une poche à douille remplie de glaçage blanc, et ses mains recouvrant celles de Dimitri et Bogdan, il traça les yeux, la bouche et quelques éléments du corps des petits bonhommes sucrés. Il proposa à Draco d'essayer, ce dernier secoua vigoureusement la tête.

« T'es sûr ? C'est pas difficile, tu sais.

- Sans façon, merci.

- Draco est nul en cuisine ! »

En face d'eux, Nicoletta souriait d'un air moqueur, sa copine Malu gloussant tout en tartinant des cœurs de rose et de parme. Ses petits yeux clairs brillaient avec une sorte de malveillance.

« Mais ça n'a rien à voir !

- Cherche pas Harry, Draco est trop nul. Je peux avoir du bleu ?

- T'es sûr, Dray ?

- Harry, Nicky vient de te dire que j'étais bon à rien.

- Et plus encore !

- Nicky !

- Mais il sert à rien Draco en cuisine, tout le monde le sait ! Il est même pas fichu de faire bouillir de l'eau ! La dernière fois qu'il a essayé de faire cuire des pâtes, il les a fait cramer ! »

La tête de Malu tomba bruyamment sur la table, ses épaules tressautant, tentant difficilement de retenir et cacher le monstrueux fou rire qui pointait le bout de son nez. Décontenancé, le brun jeta un regard perplexe au blond qui se contenta de hausser les épaules.

« On ne peut pas être bon partout.

- Tu fais un blocage psychologique sur la cuisine ?

- Faut croire. Et t'en fais pas, je le vis bien.

- Encore heureux !

- Mais t'as fini Nicky ?!

- Elle se moque de moi uniquement parce que je me suis moqué d'elle quand elle a eu ses règles pour la première fois et…

- Oh toi tais-toi, c'est de l'histoire ancienne !

- Cette petite ira à Serpentard, tu verras.

- Je suis pas si petite que ça.

- Ça, c'est clair. »

Harry explosa de rire quand Draco mima la poitrine déjà rebondie de la jeune adolescente de dix ans, qui ferait sa rentrée l'année suivante à Poudlard. Nicoletta leva le nez fièrement alors que la tête de sa copine commençait enfin à réapparaître de sur la table.

« Bon, bah je termine et je vais voir ailleurs, alors.

- Fais donc. »

Le blond ponctua ses mots par un geste de la main montrant les biscuits encore inachevés des jumeaux impatients de terminer. Il le regarda terminer son œuvre, avec des gestes maladroits, à cause des mains enfantines qui faisaient de leur mieux.

À peine Harry eut-il terminé que Malu lui demanda la poche à douille, mais elle était quasiment vide, alors le brun lui dit qu'il allait la remplir avant de la lui donner. Un gros bol de glaçage se trouvait sur une autre table, à disposition des plus grands voulant dessiner à la poche. Le jeune homme fit donc un mouvement pour aller remplir la sienne, et alors qu'il passait derrière Draco, il se pencha soudainement pour déposer un baiser rapide mais appuyé sur sa joue.

Surpris, le blond sursauta et piqua un fard, ce qui fit glousser ses voisins de tablée. Il se cacha la tête dans les mains quand, croisant son regard, son petit ami lui fit un clin d'œil avant de s'en aller, ses joues s'embrasant plus que jamais. Sous la table, Nicoletta lui cogna gentiment le tibia.

Ici, c'était bien le seul endroit où leur mise en couple était passé comme une lettre à la poste. En général, les orphelins ne réagissaient pas franchement négativement quand il sortait avec un homme, mais si la situation tendait à se dégrader si jamais le garçon en question avait l'idée saugrenue d'essayer de l'arracher à ces lieux. Cependant, ses copains n'étaient jamais accueillis à bras ouverts. Le fait que Harry soit orphelin n'entrait pas vraiment en ligne de compte, ni même son incroyable douceur. Les orphelins étaient méfiants.

C'était plutôt le fait que Harry n'ait jamais essayé de l'arracher à cet endroit, qui l'avait fait rentrer dans le cœur des enfants, même des plus récalcitrants. Il ne faisait pas l'unanimité, pas plus que Draco à vrai dire, mais s'il n'était pas aimé, il était au moins toléré.

Il était entré à l'orphelinat comme un ami. Il était à présent son petit ami. Le voir aussi souvent en ces lieux, partager leur quotidien et ne jamais essayer de leur prendre Draco, comme d'autres avaient essayé de le faire, le rendait différent.

Et puis, Draco souriait un peu plus, depuis qu'il était. Il était un peu plus ouvert, voire même un peu plus tactile. Il tirait moins la tronche, lui avait un jour dit Nicoletta. Il était devenu un peu plus beau, avait souligné Malu en rougissant.

Il n'avait pas changé. Il était juste un peu plus heureux.

OoO

Blaise et Hermione s'étaient remis ensemble et Pansy s'était trouvé un petit ami. Enfin, ça, c'était encore le cas la semaine précédente. Depuis, ses deux amis étaient à nouveau célibataire, au grand dam de Théodore qui, après avoir tenu la chandelle durant près de deux semaines, s'était enfin mis en couple. Autant le dire : il n'était guère emballé à l'idée que l'un des deux Serpentard ne vienne lui casser les pieds lors de ses propres rendez-vous, et le peu de temps qu'il lui restait pour ses loisirs, il comptait bien les passer avec sa nouvelle moitié.

À la fin des cours, Draco avait rencontré Blaise dans les couloirs. Son ami n'était pas là par hasard et avait besoin de lui parler. Il avait paru vexé quand le blond lui avait précisé qu'il devait avant attraper Harry : ils avaient prévu d'aller bosser ensemble à la bibliothèque et il n'allait quand même pas le faire attendre pour rien. Cependant, Blaise l'avait suivi, et quand le Survivant avait haussé les épaules en lui disant qu'il allait travailler seul alors, le black avait paru soulagé. Comme si Harry allait lui casser les pieds pour un truc pareil…

Ils étaient allés boire un verre dans un café sorcier non loin de l'université. Pour une fois, Draco lui avait laissé payer la consommation, parce que Blaise n'allait définitivement pas bien et qu'il n'était pas d'humeur à accepter un refus. Ils avaient parlé une bonne heure, de leurs études, de ces soirées à répétition qui ne rimaient à rien, de Hermione qu'il ne parvenait pas à sortir de sa tête, de son caractère et de la manière qu'elle avait de le prendre de haut quand il commençait à vouloir manifester son autorité. Draco essaya de lui faire comprendre que la jeune femme n'était certainement pas une dominatrice mais qu'il était hors de question pour elle d'être drivée par un homme, d'être contrôlée et étouffée par qui que ce soit.

Mais c'était compliqué. De lui faire comprendre que c'était son caractère à lui qui posait problème, que Hermione ne serait jamais une parfaite épouse attentionnée et soumise, que c'était quelqu'un de libre qui ne se laisserait jamais mener par le bout du nez.

Au bout d'une heure, Draco avait dû partir. Blaise lui dit qu'il avait encore besoin de lui, et le blond le voyait bien, mais il devait absolument s'en aller : ce soir-là, certains élèves de Poudlard revenaient à l'orphelinat et il devait être là pour les accueillir. Forcément, son ami piqua une crise. Mais Draco ne lui en voulait pas. Il n'allait pas bien, il aurait dû rester avec lui. Un autre soir, il l'aurait fait, sans la moindre hésitation.

Mais pas ce jour-là.

Pas avec ce qui les attendait à l'orphelinat.

Alors il était rentré, le cœur lourd, maudissant les sales gosses qui étaient censés renter ce soir-là et qu'il allait se taper durant deux semaines.

Les adolescents qui revenaient du collège étaient tous plus adorables les uns que les autres, à des niveaux différents, mais le personnel de l'orphelinat n'avait pas à s'en plaindre. Ces enfants-là avaient décidés d'eux-mêmes de revenir pour passer les fêtes « en famille », les plus casse-pieds préférant en général rester au collège. Si à une époque revenir avait été une bonne idée, étant donné qu'ils étaient bien plus forts que les plus jeunes et donc de potentiels emmerdeurs, depuis deux ans, la donne avait radicalement changé.

Parce que Draco était là.

Parce que Draco n'était pas un employé comme les autres, parce qu'il n'avait pas de compte à rendre.

Parce que Draco avait des poings et avait appris à s'en servir.

La première fois qu'il avait cogné sur un môme, c'était un adolescent de quinze ans, revenu par la force des choses aux vacances de Noël, pour des raisons familiales ou administratives, Draco ne savait plus très bien. Durant l'été, il avait été confronté à cet enfant difficile, mais sans plus. À l'époque, il n'était pas particulièrement bien intégré et n'appréciait que très peu d'enfant. Avec la rentrée scolaire et la désertion d'une bonne partie des gamins, les choses avaient changé. Et quand ce môme, Jeremiah, revint pour les fêtes de Noël, Draco sentit que quelque chose n'allait pas.

Il n'aurait su dire ce qui le dérangeait. L'adolescent était mauvais, hargneux, ne cessant de le provoquer et de l'insulter. Fish lui avait conseillé de ne pas répondre et de le laisser dire : il était perdu et rejetait tout en bloc, ne parvenant pas à surmonter la mort de sa mère, quand il avait à peine sept ans, et l'abandon de son père. Draco prit alors sur lui, en se disant malgré tout qu'il détestait cet adolescent qui ne se rendait pas compte de la chance qu'il avait.

Et puis, un jour… Le petit Léonard, du haut de ses sept ans, vint le voir et souleva sa robe noire de sorcier. Dessous, se trouvait un bleu monstrueux, virant au violet. Le genre de coup qu'on n'héritait pas quand on tombait dans les escaliers. De sa petite voix, il lui dit, les yeux baissés, que Jeremiah était méchant avec lui.

Son cœur, ce putain de cœur froid comme de la glace, scellé depuis des mois, des années, pour que plus rien n'y entre, s'était comme ouvert en deux.

À genoux devant le petit garçon à la peau café au lait, le jeune homme lui avait demandé le plus calmement possible si Jeremiah était méchant avec d'autres enfants. Léonard avait timidement hoché la tête. Puis, il l'avait emmené dans une chambre, où l'attendaient déjà d'autres enfants, qui lui montrèrent les coups. Plein de coups.

Draco ne savait que croire. Ils étaient bien une dizaine, de moins de huit ans, à avoir ces bleus sur le corps. Etait-ce uniquement la faute de Jeremiah ? Devait-il croire tout ce que ces gamins lui disaient en chuchotant ? Devait-il considérer comme réelles ces menaces, cette violence, ces regards embarrassants et ces gestes terrifiants ?

Durant deux jours, le blond médita. Il comprit rapidement qu'il avait déçu les orphelins, qui se taisaient d'habitude, qu'il avait trahi leur confiance en ne faisait rien pour arrêter l'adolescent. Mais il ne pouvait pas agir aussi vite : Jeremiah était discret et Draco n'avait pas de véritable preuve. Un jour, ce fut des orphelins plus âgés qui vinrent le voir, lui tenant un discours semblable. Le blond leur demanda pourquoi ils n'en parlaient pas à Fish. Les gamins lui répondaient que cela ne changerait rien. Pourquoi m'en parler, alors ? Avait demandé Draco.

Il se rappelait encore très bien du regard qu'ils lui avaient lancé. De la déception, de la souffrance, de la haine qui avait défiguré le visage de la jeune Vishnumaya, de ses yeux bridés et sombres qui l'avaient regardé avec tant de mépris, avant de lui cracher à la figure :

« T'es qu'un connard ! T'en as rien à foutre de nous ! T'es pas un orphelin, t'es juste un profiteur, comme lui ! T'es là parce que personne ne veut de toi ! T'en as rien à foutre qu'on se fasse tabasser, t'es comme tous les autres, tu fermes les yeux parce que ça te concerne pas, parce que c'est pas toi qui as mal ! Il te faut quoi ? Que tu le voies nous frapper ?! Même avec ça, tu feras rien, t'es comme les autres, de toute façon ! Espèce de connard ! »

Quelques heures plus tard, Draco découvrit, peu après l'heure du goûter, Jeremiah en train de donner des coups de pieds à un garçon de dix ans dans une des chambres. Perdant tout sens des réalités, le jeune homme s'était jeté sur l'adolescent et ils s'étaient battus. Alertés par les bruits, ou plutôt par les hurlements de l'enfant qu'il avait plus ou moins sauvé, Fish et d'autres éducateurs arrivèrent. À ce moment-là, Draco était assis sur un lit, le regard fixé sur l'adolescent dont il avait tuméfié le visage et cassé le bras.

Dire qu'on avait étouffé l'affaire était un grand mot. Fish tomba des nues, les éducateurs en prirent pour leur grade. Jeremiah menaça de porter plainte pour maltraitance. Draco lui répliqua qu'il pouvait gueuler autant qu'il le voulait : aux yeux de la société, le blond était une sous-merde, et Jeremiah ne valait guère mieux, ce serait donc plus une perte de temps qu'autre chose. De plus, vu les bleus des autres mômes, il ne serait pas gagnant. Plus ou moins convaincu, l'adolescent continua à jouer les durs. À le chercher.

Et malheureusement pour lui, il le trouva.

Très souvent.

Quand il regagna Poudlard, on ne pouvait pas dire qu'il avait beaucoup changé, mais il s'en était tellement mangé entre deux engueulades que son orgueil en avait pris un coup. Pour une fois, il était confronté à plus fort que lui. À un type qui n'avait absolument plus rien à perdre.

Jeremiah ne fut que le premier d'une liste d'adolescent en mal de reconnaissance et en pleine crise d'adolescence, qui se frottèrent à lui, le cherchant, jusqu'à vraiment le trouver, et de façon violente. Au fil du temps, Draco avait appris à les maîtriser plus avec ses mots qu'avec ses poings. Mais parfois, le clash était inévitable. Comme avec Jeremiah, qui rentrait ce soir-là, avec un autre adolescent rebelle qui leur donnait à tous du fil à retordre. Et à vrai dire, Draco était bien la seule personne dans cet orphelinat capable de les calmer par sa seule présence, tellement ils s'étaient pris de torgnoles. Les autres éducateurs ne se prenaient plus la tête et laissaient le blond gérer.

C'était plus facile.

Ils ne prenaient pas de risques.

Draco était donc obligé de rentrer pour accueillir les adolescents et mettre un peu les points sur les i, si besoin était. Autant Jeremiah savait à présent se calmer et ne se défoulait quasiment plus sur les mômes, du moins physiquement, autant c'était encore difficile pour son camarade, Owen, qui vivait une passe très difficile, ayant été placé là vu que ses parents avaient sombré dans l'alcool et la drogue moldue, trois ans auparavant.

Tout en marchant activement vers l'orphelinat, Draco se dit que parfois, il avait la sensation de vivre dans un autre monde, que personne ne pouvait imaginer. Un monde que tout le monde pensait connaître mais que tous ignoraient. En fait, il avait cette sensation-là depuis qu'il sortait avec Harry et qu'il s'ouvrait à lui, lui racontant ce qu'il vivait depuis deux ans. Souvent, le brun écarquillait les yeux, lui posait des questions un peu bizarres, ou du moins qui lui paraissaient étranges. Alors Draco se rendait compte que tout n'était pas aussi normal qu'il le croyait, que sa vie rythmée par les gamins, leurs envies et leurs besoins, n'avait rien de banal.

Mais c'était sa vie.

Et il l'aimait.

Il s'en était rendu encore plus compte dernièrement.

Après tout, cela faisait déjà un mois qu'il sortait officiellement avec Harry, et ce dernier paraissait bien vivre leur situation. Il venait de plus en plus souvent, ne se plaignait pas vraiment de son emploi du temps, étant donné qu'il avait tendance à squatter de plus en plus l'orphelinat et à l'aider dans ses tâches, histoire de passer plus de temps avec lui. Et pour une fois, son histoire d'amour n'était pas gâchée par cette vie d'orphelin sans le sou.

Enfin, il y avait eu une dispute, dernièrement. Quelques jours auparavant, ils s'étaient engueulés, parce que Draco refusait de se rendre à une de ces soirées mondaines où Harry était obligé d'aller, parce qu'il commençait à en avoir assez qu'on le traite de profiteur et de parasite, son petit ami lui payant tout, de ses consommations à ses tenues vestimentaires. Harry avait craqué, se fichant ouvertement des on-dit, et de fil en aiguille, ils s'étaient dit leurs quatre vérités, tout ce qu'ils gardaient en eux mais qui avait besoin de sortir. Puis, Harry avait quitté sa chambre, des larmes plein les yeux, et ne lui avait pas parlé pendant trois jours.

Et c'aurait pu durer plus longtemps. C'était Draco qui l'avait recontacté, n'en pouvant plus. Les reproches que lui avait faits Harry lui avaient vrillé le cœur. Il se rappelait encore de ses mots, de son regard, de la façon dont il lui avait crié ses sentiments, l'affection qu'il ressentait pour lui, cette attirance qu'il n'avait pu réprimer. Mais il se rappelait aussi de la manière dont il lui avait reproché son indifférence à tout, sauf à l'argent, sa manière de changer sans cesse de visage, d'attitude, d'être adorable avec lui un jour et fermé comme jamais le lendemain. C'était un peu comme si Harry ne parvenait pas à le toucher, à l'atteindre. Comme si leur relation ne reposait sur rien. Pourtant, il avait cru que…

Mais non.

Et durant ces trois jours, penser que Harry était persuadé que Draco n'éprouvait absolument rien pour lui fut une véritable torture.

Alors, le blond le contacta et lui proposa un dîner et un cinéma. De sa vie d'avant, ne lui restait que quelques mornilles, qui converties en livres ne lui permettait guère plus que cette sortie. Il n'avait jamais dépensé cet argent, des fois qu'il en ait besoin pour quelque chose d'important. Et à ce moment-là, Harry lui avait paru important.

Le dîner s'était mal passé. En partie parce que Harry lui en voulait toujours, qu'il était de sale humeur, et qu'il était persuadé que cet argent venait de Blaise ou du directeur de l'orphelinat. Draco s'était fait une joie de l'inviter, pour une fois, de dépenser ses précieuses pièces pour lui, et le voir dans un tel état lui retourna l'estomac. Ce ne fut qu'au moment de payer, quand l'autre vit sa petite bourse, que le blond lui avoua enfin que c'était son argent à lui. Alors le visage de Harry s'était métamorphosé. Draco aurait pu s'en émouvoir s'il n'avait pas été aussi blessé par son attitude. Au moment de payer, le brun s'était levé d'un bond et avait forcé le serveur à accepter son argent, et quand Draco avait commencé à hausser le ton, le regard noir que lui lança son petit ami le força à se taire et se rassoir.

Après, Harry avait payé la place de cinéma à sa place. Il ne voulait pas que le blond dépense son argent alors qu'ils étaient en froid. Draco lui avait répondu qu'il voulait lui faire plaisir et qu'ils se réconcilient, qu'il méritait qu'il dépense ses petites économies. Cette fois, quand le visage de Harry se brouilla, le jeune homme sentit son cœur se réchauffer. Et quand son petit ami lui attrapa la main et se mit sur la pointe des pieds pour lui embrasser la joue, il se rappela à quel point c'était bon d'être avec lui, et que s'il avait pu, s'il avait eu l'argent, il l'aurait couvert de cadeaux et de tout ce qu'il aurait été capable de lui offrir.

Parce que Harry était un garçon réservé, qui avait du mal à exprimer ce qu'il ressentait, mais absolument fantastique, dans ses défauts et ses qualités. Parce que c'était quelqu'un de bien, qu'il méritait dix fois mieux…

Et c'était lui qu'il avait choisi.

Depuis, les choses s'étaient arrangées. Tout allait beaucoup mieux entre eux. Il avait fallu cette crise, pour que ça passe ou que ça casse.

Et c'était passé. Parce que Harry savait lire entre les lignes, parce qu'il savait se satisfaire d'un rien.

Et c'était ça que Draco adorait chez lui, même s'il ne le montrait pas.

Chez un autre, lui payer un repas aurait été un dû. Chez Harry…

C'était comme une preuve d'amour.

Petite. Toute petite.

Mais une preuve d'amour quand même.

OoO

Etonnement, tout s'était plutôt bien passé. Comme quasiment à chaque début de vacances, Draco était au garde-à-vous aux côtés de Mr Fish et Jaiman, discutant tranquillement en attendant l'arrivée du train.

Le blond s'entendait bien avec cette ancienne orpheline de Beatrix Bloxam, revenue sur les lieux de son enfance quand elle se retrouva à la rue, jetée dehors par son petit ami de l'époque, à vingt-deux ans à peine. Le directeur l'avait accueillie temporairement dans son établissement et finalement elle n'en était plus jamais repartie. Depuis, elle s'était mise en couple avec un autre orphelin : l'année de son arrivée, elle avait réellement fait la connaissance d'un étudiant de Poudlard, alors âgé de dix-sept ans, et après un an d'une relation aussi secrète qu'épistolaire, ou à peu près, ils avaient pu s'installer ensemble et vivre leur amour au grand jour.

Depuis, presque dix ans s'étaient écoulés et Jaiman avait eu deux enfants avec ce garçon qui avait finalement réussi à lui mettre la bague au doigt. Quand Draco était arrivé, leurs relations avaient été compliquées, en partie parce que Jaiman ne le considérait pas comme un orphelin nécessiteux, mais plutôt comme un profiteur. Elle le tolérait mais ne faisait rien pour lui adoucir l'existence. Ils mirent quelques mois à s'apprivoiser, pour au final devenir amis. C'était d'ailleurs la première personne à qui Draco avait avoué son attirance pour Harry. Si sa présence en ces lieux et leur attitude ne laissait nulle place au doute, le blond avait eu besoin à un moment donné de mettre des mots sur ce qui se passait entre eux, et Jaiman avait eu besoin de les entendre.

Si Draco était tout à fait honnête avec lui-même, il s'avouerait que Jaiman était une espèce de grande sœur qu'il n'avait jamais eue. Mais cela aurait eu trop d'implications. Il ne savait même pas ce qu'elle en pensait. Ou plutôt, il refusait d'admettre que sa collègue puisse apprécier quelqu'un comme lui, au détriment des autres personnes travaillant à l'orphelinat.

Juste avant que le train arrive, Mr Fish avait à nouveau complimenté Jaiman pour son troisième enfant, qui commençait gentiment à arrondir son ventre auparavant si plat. Le directeur était le parrain de son aîné et la marraine avait été la sœur de cœur de son compagnon. Jaiman lui avait raconté à quel point Mr Fish avait paru embarrassé et confus quand elle et son chéri lui avaient fait part de leur requête. Pour la petite fille qui avait suivi, ils avaient demandé à l'époux de cette sœur sentimentale et à une très bonne amie de Jaiman d'en faire leur filleule.

Pour leur troisième enfant, les paris étaient ouverts, à l'orphelinat. Draco n'écoutait les ragots que d'une oreille : Jaiman avait peu d'amis et son mari était quelqu'un de plutôt réservé, il ne savait absolument pas qui serait choisi et avait décidé de ne pas s'y intéresser. De toute manière, cela ne le regardait pas. Mais sur le quai de la gare, Mr Fish fit preuve d'un peu de curiosité qui n'avait rien de mal placée. Quand il demanda à son employée s'ils avaient fait un choix pour les futurs parrain et marraine, elle lui avait fait un sourire étincelant avant de tourner vivement la tête vers Draco. Elle l'avait regardé bêtement quelques secondes, comme elle adorait le faire quand il était dans la lune et qu'il ne l'écoutait pas.

Or, il l'avait très bien entendu, même s'il mit du temps à comprendre où elle voulait en venir.

Quand l'idée fit enfin son chemin dans son cerveau, il ne put retenir le rouge qui lui monta aux joues. Jaiman l'avait pris dans ses bras en lui demandant contre son oreille d'être le parrain de son prochain enfant, et même si Draco ne savait pas si c'était vraiment une bonne idée, pour toutes les raisons qu'ils connaissaient tous les deux, il n'avait pu qu'accepter. Parce qu'il n'appréciait pas seulement Jaiman, il ne s'entendait pas seulement bien avec elle. Il l'adorait. Même s'il ne le montrait pas toujours. Et elle le savait.

L'idée qu'il serait bientôt parrain le mit sur son petit nuage. Rien n'aurait pu l'en faire descendre, et surtout pas l'arrivée de Jeremiah et Owen, parmi la vingtaine d'adolescents qui rentraient pour les fêtes. Les retrouvailles furent joyeuses, les plus jeunes se précipitant dans les jambes de Draco. Il avait tissé des liens forts avec certains d'entre eux et cela lui fit plaisir de les revoir. Les deux voyous restèrent en retrait. Ils étaient obligés de revenir parce qu'il y avait des formalités à remplir en vue de leur départ de Poudlard à la fin de l'année et leur entrée dans la vie active.

Ce fut uniquement après avoir salué tous les gamins que Jeremiah se décida enfin à venir lui dire bonsoir, le visage renfrogné, ses cheveux sombres cachant une partie de ses yeux. Draco avait passé une main dans sa tignasse pour lui dégager le visage. Il était pas moche comme gamin mais il tirait toujours la tronche, ce qui lui donnait un petit côté mauvais garçon mais aussi sale gosse boudeur.

Dans le fond, Draco n'avait jamais réussi à l'aimer. Fish avait cette capacité aussi belle qu'incompréhensible d'aimer tous les enfants de l'orphelinat Beatrix Bloxam, et même tous les enfants en général, quels que soient leurs défauts. Il savait pardonner, tout en restant lucide malgré tout. Refuser des aides à des gamins qui ne fichaient rien lui crevait le cœur. Draco, lui, n'était pas capable de ce genre de choses. L'an passé, il s'était remis en question, parce qu'il avait ses chouchous et n'était définitivement pas capable d'apprécier tous les marmots de l'orphelinat, de tolérer leur présence en ces lieux. Il avait fallu une longue discussion avec Fish et Jaiman pour qu'il accepte l'idée que ce qu'il faisait, c'était déjà bien. Que tout ce travail et cette attention qu'il portait aux orphelins, c'était déjà beaucoup, et ils ne lui en demandaient pas plus.

Pourtant, le jeune homme avait fini par comprendre que Jeremiah, en réalité, l'aimait beaucoup. L'adolescent ne le lui avait jamais dit ouvertement et le cherchait sans arrêt, et encore l'été dernier, ils avaient eu une violente altercation. Draco s'en rappelait très bien : l'adolescent était dans une chambre, en train de faire des choses fort peu catholiques à un autre orphelin, et quand le blond les avait surpris, faisant sa ronde habituelle, il s'était contenté de fermer la porte après leur avoir conseillé d'une voix agacée de se protéger.

Vu l'heure, il était évident que Draco leur tomberait dessus, ils auraient dû choisir un autre endroit pour être plus discrets, et se fichant complètement des histoires de cœur de ces deux garçons, qu'il savait consentants tous les deux, le blond avait fermé les yeux. Mais visiblement, Jeremiah avait peu apprécié et avait piqué une crise de nerfs phénoménale. La dispute avait dérivée, l'autre garçon avait tenté de le calmer, Jeremiah l'avait frappé, Draco l'avait poussé, et tout avait explosé.

Sur le coup, Draco n'avait pas compris. Tout ce qu'il savait à ce moment-là, c'était que l'autre orphelin s'était mangé une beigne mémorable et que Jeremiah était bien décidé à lui refaire le portrait. Il comprit seulement un peu plus tard que le plus gros souci, ce jour-là, c'était que Draco n'avait absolument pas réagi comme l'adolescent l'aurait souhaité. Jeremiah aurait souhaité tout, absolument tout… sauf qu'il soit indifférent. C'était Fish qui le lui avait glissé, par quelques sous-entendus.

L'adolescent aurait souhaité une histoire à la Jaiman.

Il aurait souhaité que Draco le choisisse.

Après tout, ils avaient toujours eu une relation des plus complexes, ils avaient toujours été proches, malgré tout, n'est-ce pas ?

Draco ne pouvait pas le détester autant qu'il le disait, pas vrai ?

Ils n'eurent jamais de vraie conversation. Quand ils se rencontrèrent dans un couloir, après cette altercation, et que Jeremiah ouvrit la bouche pour s'excuser, Draco l'écouta et lui pardonna, avant de lui dire qu'il avait tout intérêt à travailler sur lui-même, sinon il risquerait d'avoir de gros soucis, avec les autres et avec ses petits copains. Il était détestable, insupportable, et la vie, ça ne marchait pas comme ça, à coup de gueulantes, de coups de poings et de regards noirs.

Tendu, Jeremiah lui avait demandé s'il le détestait.

Draco avait marqué une pause avant de lui répondre qu'il ne l'aimait pas. Comme Li Wei, Félix, Cybèle, Owen… Il ne les aimait pas.

C'était comme ça.

Ce n'était pas de la haine ou de la colère. Juste…

Il ne les aimait pas.

Jeremiah avait paru blessé, et pendant au moins deux semaines, il ne lui adressa plus la parole. C'était pas évident à dire, mais à quoi bon jouer un jeu avec des gamins qui lui pourrissaient l'existence, lui crachant à la figure avant de le foudroyer du regard, parce qu'il leur disait en face qu'ils récoltaient ce qu'ils semaient ?

Revoir Jeremiah n'était pas vraiment difficile, mais Draco sentit que c'était plus compliqué pour l'adolescent, qui se faisait étrangement réservé.

Quand ils arrivèrent à l'orphelinat, l'étudiant en médicomagie eut l'agréable surprise d'y trouver Harry qui étudiait dans sa chambre. Draco lui avait donné la clé quelques temps auparavant et rapidement les affaires de son petit ami s'étaient accumulées, sur son bureau, sur ses étagères et surtout dans son armoire. Auparavant, Draco avait craint cette espèce d'invasion de la part de ses copains, qui n'avaient par ailleurs jamais dormi avec lui à l'orphelinat.

Les choses s'étaient faites très rapidement et beaucoup plus simplement avec Harry, qui s'était imposé, un soir, se glissant dans ses draps sans vraiment chercher à le toucher. C'était Draco qui avait fini par le prendre dans ses bras, calé contre son dos, et parce que son petit ami ne cherchait jamais vraiment ni à le bécoter ni à l'exciter sous les draps, il avait toléré la présence de Harry dans sa chambre. Le brun s'y était installé petit à petit et s'invitait régulièrement le soir, sans que Draco ne dise jamais rien. C'était un peu comme si Harry lisait dans ses pensées, parfois. C'était une sensation étrange.

En fait, il était comme un objet, de tentation, qui se posait là, dans un coin, sans faire de mal à personne, et qui attendait patiemment que son propriétaire vienne le cajoler. C'était une comparaison un peu étrange, mais Draco n'aurait su mieux décrire l'attitude de son copain quand il était là. Jamais un geste de trop. Jamais une initiative, comme s'il lui était interdit de le tenter en ces lieux. Ce qui n'était pas tout à fait faux. Même si Draco rêvait au fond de lui de le dévorer tout cru.

Mais pas ici. Pas maintenant. C'était beaucoup trop tôt. Les câlins et les baisers sous la couette, dans l'obscurité de la chambre, pourquoi pas. Mais faire l'amour, si peu de temps après leur mise en couple, non, c'était trop tôt. Harry méritait mieux que ça, il méritait qu'on attende. Et visiblement, le brun pensait la même chose que lui.

Le trouver dans sa chambre lui fit plus de bien qu'il ne l'aurait pensé. C'était toujours surprenant de le trouver là, si familier, comme si c'était chez lui. Comme s'il y avait sa place.

Arraché à ses pensées, Harry leva le nez de ses bouquins et lui fit un sourire, alors que Draco s'avançait vers lui pour l'embrasser. Il se laissa faire, la bouche tendre et chaude.

« Tu vas bien ? Ca fait longtemps que t'es là ?

- Assez. J'avais la flemme de bosser à la bibliothèque.

- Encore désolé, mais Blaise…

- Ne t'excuse pas, tu n'as pas à te justifier. Ça a été ?

- Plutôt. »

Draco s'assit sur son lit, juste à côté du bureau. Ses nuits ne lui avaient jamais parues aussi agréables que depuis que Harry les partageait de temps en temps avec lui. Il était soulagé qu'il soit là ce soir, même si au final, tout s'était bien passé, et il n'y avait pas de raisons à ce que les choses empirent dans le courant de la soirée.

« Enfin Blaise va pas bien mais c'avait l'air d'aller un peu mieux quand je suis parti. Il a pu vider son sac, quoi. Bon, il était énervé parce que je devais aller à King's Cross chercher les mômes…

- Ca se comprend.

- De quoi ?

- Qu'il soit énervé.

- Je sais, mais pourquoi ça se comprend ?

- Dray, ton ami est pas bien et tu te barres pour aller chercher des ado' à la gare… Je veux pas te vexer mais parfois tu as un drôle de sens des priorités.

- Mais je suis obligé d'aller les chercher !

- Tu m'as dit toi-même qu'il y avait deux casse-pieds dans le tas, pas de quoi fouetter un chat, et visiblement, tout s'est bien passé. Je pense que tu aurais dû rester avec lui.

- Tu comprends rien…

- Non, c'est sûr. Moi, je ne travaille pas ici, je ne vis pas depuis deux ans dans cet endroit, et je ne fais pas passer ces gamins avant ma vie personnelle. Pardon Draco d'être si ignorant. »

Le ton si neutre de sa voix avait quelque chose de blessant. Alors qu'il se serait bêtement énervé, parce que recevoir ce genre de réponse le gonflait d'ordinaire, Draco préféra se taire. D'autant plus que Harry lui avait dit ça sans le regarder, les yeux à nouveau posés sur ses bouquins.

Le brun connaissait les règles du jeu, celles qui consistaient à payer les loisirs de Draco en échange d'une relation amoureuse au début platonique et qui s'était fait de plus en plus poussée au fil des semaines. Mais celles consistant à suivre ses idées ou à s'y opposer farouchement, non, il ne les suivait pas. Il préférait marquer son opposition, et quand le blond commençait à l'ennuyer à coups de « tu ne peux pas comprendre », il allait dans son sens avec cet espèce de cynisme insupportable dans sa bouche.

« C'est pas ce que je voulais dire.

- Bien sûr que si.

- Non, je veux juste dire…

- Draco… Tu es là pour ces enfants, tout le temps, et ils ont été là quand tu as eu besoin d'eux. Ne pas aller chercher quelques adolescents revenus pour les fêtes de Noël n'est ni une trahison, ni un manque d'investissement. Je comprends que tu les fasses passer avant le reste, vu ce que tu as vécu, mais essaie de comprendre qu'à un moment donné, il faut lâcher prise. Qu'il y a parfois des moments où…

- Je sais tout ça, Harry…

- Si tu le savais, tu serais resté avec Blaise. Il n'est peut-être pas tout le temps là quand tu en as besoin, parce qu'il ne te comprend pas toujours et parce que tu es trop orgueilleux pour lui demander de l'aide. Mais c'est ton ami. Et quand tu as besoin d'être écouté, parfois, il prend sur son temps aussi. Malgré tout, Draco, tu es assez égoïste, tu ne penses qu'à toi. Qu'à ce qui t'intéresse, qu'à ce qui te touche.

- Tu en souffres ? »

La question avait jailli sans qu'il ne puisse la retenir. De toute manière, Harry venait de le mettre à nu, à quoi bon lui mentir et affirmer le contraire de ce qu'il avançait. Il avait raison, sur toute la ligne. Son ton n'était pas agacé, énervé. Il constatait les choses, telles qu'elles étaient, sans le juger négativement. Il savait que c'était cet égoïsme qui lui avait permis de se reprendre, de redémarrer, quand il avait atterri ici, démuni de tout. Il s'était accroché aux gamins pour se relever. Et Draco savait qu'il devait lâcher prise. Un peu. Juste un peu. Mais c'était difficile. Et c'était en partie pour cela que ses relations amoureuses ne duraient jamais longtemps.

« Par moments, oui. »

Harry ne le regardait toujours pas. Draco n'aurait su dire ce qu'il ressentait. S'il était triste, énervé, en colère. Ou déçu. De ne pas lui apporter ce qu'il aurait voulu lui offrir.

« C'est pour ça que je viens souvent ici. Si je devais compter uniquement sur ton temps libre, on ne s'en sortirait pas.

- Je fais des efforts…

- Je sais que tu en fais. Je ne te fais pas de reproches, Draco, ça fait un mois qu'on sort ensemble, un peu plus qu'on se fréquente, tu ne vas pas changer du jour au lendemain. J'en ai pas envie non plus. Simplement, parfois…

- Dis-moi quand ça va pas. Tu sais que tu peux m'en parler. Et regarde-moi, s'il te plait. »

Son petit ami tourna enfin la tête vers lui, puis lui fit un léger sourire qui se voulait réconfortant.

« Parle-moi quand ça va pas.

- C'est plus facile à dire qu'à faire. Mais tu sais, je ne suis pas malheureux, non plus. Tu ne fais pas la tronche quand je viens ici et t'as l'air content quand je participe aux activités. Ça te dérange pas quand je te fais des câlins ou que je t'embrasse. T'as pas un caractère facile, mais en général, j'ai pas la sensation d'être en trop ou de te gonfler. Donc ça va.

- J'aime quand t'es là. T'arrives à comprendre.

- C'est pas parce que je comprends que…

- Je vais faire des efforts. Je te le promets.

- Sûr ?

- Sûr. »

Pourquoi tout était si simple avec lui ? Comment faisait-il pour lui parler de ce genre de choses sans l'énerver et le mettre en rogne ? Comment s'y prenait-il pour trouver les mots, sans le blesser le froisser…

Ce type était un ange. Pourquoi l'aimait-il, lui, alors qu'il était incapable de le comprendre tout aussi bien, de lui rendre ne serait-ce que le dixième de ce qu'il lui apportait ? Pourquoi choisir un type comme lui, accroché à un orphelinat comme à une bouée de sauvetage, peinant à lâcher prise alors que plus aucune vague ne menaçait de l'engloutir ?

« Tu m'accordes ton après-midi, demain ?

- Demain, mais il y a… Okay, c'est bon, demain je suis à toi.

- T'es vraiment occupé ?

- Je t'ai dit que c'était bon.

- Je ne te demande pas de me dire oui sans arrêt, Draco…

- Je ne te dis pas oui sans arrêt. Noël, c'est lundi soir. À moins que tu ne passes les fêtes ici, on ne se verra pas pendant plusieurs jours, donc autant en profiter. »

Il disait ça, mais Harry n'avait loupé aucune activité directement liée à Noël, que ce soit la décoration du sapin et des principales pièces de l'orphelinat, l'élaboration du menu ou encore les activités pâtisseries ou décorations en lien avec cette fête. Et emporté par l'euphorie de Noël, contaminant par la même occasion une bonne partie des orphelins, le jeune homme n'avait pas manqué de le coller à outrance, que ce soit par des câlins à répétition ou des baisers… ce qui avait eu le don de l'embarrasser prodigieusement… tellement il avait adoré ça, de l'avoir sans arrêt contre lui.

En vérité, Harry était autant en manque d'affection que lui. Si ce n'était plus, car lui, il n'avait pas une armada de gamins pour lui faire des câlins.

« Tu passes tout Noël ici ? Tout seul ?

- Comment ça, tout seul ?

- Blaise, Pansy…

- Nan, ils viennent jamais. C'est pas leur truc, tu sais. À une époque, c'était pas mon truc non plus.

- Et si moi, je viens ? »

Il y eut un silence, pendant lequel Draco le regarda sans la moindre marque d'étonnement sur son visage. Un peu comme s'il s'attendait à ce que Harry se rétracte. Blaise lui avait fait le même coup, une année, avant de se rétracter. Mais le brun continua de le regarder, et lentement, son visage commença à se décomposer, comme s'il venait de comprendre qu'il avait dit une bêtise. Mais juste avant qu'il n'ouvre la bouche, ce fut Draco qui prit la parole.

« T'es sérieux là ? Tu veux passer les fêtes de Noël ici ? Alors que t'as Teddy et ma tante et…

- C'était une mauvaise idée. Désolé.

- C'est pas ça. Mais t'as pas d'autres projets ?

- J'en ai plein. Mais… C'est avec toi que j'ai envie de…

- Alors viens. »

Conscient qu'il lui avait fait mal sans le vouloir, Draco lui prit les mains et lui fit un sourire, comme pour le réconforter. Harry le lui rendit timidement et lui demanda s'il pouvait emmener son filleul et sa grand-mère, le blond ne put qu'acquiescer. Puis, il leva son visage vers lui pour que Harry l'embrasse, et quand il le fit, Draco serra fort ses mains entre les siennes.

Par Merlin, qu'est-ce qu'il pouvait l'aimer…

OoO

Sous les draps, leurs jambes s'étaient emmêlées, au fil des caresses. Draco sentait ses pieds nus, bien petits pour un homme, titiller les siens, comme il adorait le faire. Ils étaient chauds contre les siens, et à vrai dire, son corps collé tout contre lui faisait penser à une bouillotte. Il avait toujours eu froid dans ce lit, mettant toujours de longues minutes avant de le réchauffer tout à fait. Avec Harry à l'intérieur, Draco mettait beaucoup moins de temps à y prendre ses aises, et à vrai dire, le froid, il n'y pensait même plus.

Ils étaient serrés l'un contre l'autre, ne formant plus qu'un seul corps déformant la couette. Harry était entouré de ses bras, ses mains touchant son torse, ses hanches, son dos. Il y avait sa bouche contre la sienne, si tendre et chaude, si suave et langoureuse… Le brun émit un gémissement quand Draco passa une main tendre dans ses cheveux sombres, sa langue taquinant la sienne. Il savait que Harry adorait quand il lui caressait les cheveux. Que chaque geste tendre était précieux, que chaque petite attention était comme un cadeau.

Draco n'allait rien lui offrir à Noël. Il lui restait bien ses petites économies, mais elles n'étaient pas suffisantes pour lui acheter quoi que ce soit qui en vaille la peine. Il lui en avait parlé après le dîner, alors qu'ils s'apprêtaient à coucher les enfants. Sur un ton léger, Harry lui avait répondu qu'il ne lui avait rien acheté non plus, non pas parce qu'il lui payait déjà beaucoup de choses, mais car il ne voulait pas de cette situation inconfortable, où lui offrirait un cadeau tandis que Draco se retrouverait sans rien à donner.

Noël, c'était un échange.

Draco lui promit alors que l'an prochain, il lui offrirait deux cadeaux, pour compenser le premier qu'il n'avait pu lui payer. Le sourire de Harry ne lui avait jamais paru plus rayonnant.

Ils avaient décidé de passer le lendemain de Noël ensemble, rien que tous les deux, afin de libérer l'après-midi de Draco, où il avait prévu tout un tas de choses à faire pour les festivités. Pour compenser, Harry s'était fait plus entreprenant et avait exigé un peu plus d'attention de sa part…

Alors ils se retrouvaient là, serrés l'un contre l'autre, leurs corps embrasés et leur bouche comme fusionnées. Ils n'étaient pas excités, leur câlin n'ayant rien d'érotique ou de sensuel. C'était plutôt des caresses, de celles qu'ils pourraient se faire au grand jour, s'ils avaient un logement à eux et plus de temps à y consacrer. Mais Harry vivait dans un studio mal aménagé et impersonnel, et c'était toujours mieux de se glisser dans les draps froids de ce lit pour le réchauffer un peu.

Draco, lui, savourait sa bouche. Il aimait l'embrasser, même si Harry était un peu maladroit, faute d'expérience. À vrai dire, le brun n'avait eu que peu de petits copains avant lui : il avait du mal à s'y prendre avec les garçons, il avait besoin que l'autre fasse les premiers pas, et souffrant de son manque d'expérience, il demeurait sur la réserve, sans arrêt. Draco l'avait compris au fil du temps, à force de sans arrêt lui prendre la main, lui tenir les hanches, effleurer ses fesses, parfois, l'embrasser, de plus en plus langoureusement… pour espérer recevoir ce genre d'attention en retour.

Cette timidité lui plaisait. Tout lui apprendre, découvrir ses failles pour les combler non sans un certain plaisir, l'initier à l'amour entre garçons… C'était un peu comme s'il prenait possession de lui petit à petit, l'air de rien.

Il se rappelait encore de son sourire, quand il lui avait dit qu'il lui offrirait des cadeaux au Noël suivant. Jusque là, Draco n'était jamais parvenu à se projeter hors de l'orphelinat. Depuis que Harry était entré dans sa vie, c'était comme si le monde extérieur, qu'il avait tant fui, redevenait réel…

Soudain, il y eut un bruit, discret. Sur le coup, trop occupé à lui bécoter le cou, Draco n'y fit pas attention, mais soudain, un véritable déluge s'abattit sur l'orphelinat, les faisant sursauter. La pluie martela le béton et le goudron, en contrebas, mais aussi la vitre de sa fenêtre, dont les rideaux étaient mal tirés, la lumière du lampadaire illuminant faiblement la chambre.

S'il avait été seul, réveillé qu'il était, Draco serait resté statique dans son lit, regardant le vide, écoutant les bruits de l'orphelinat. Mais il y avait son petit ami contre lui, et visiblement, les averses n'étaient absolument pas le genre de phénomène qui l'inquiétait. Il reprit donc ses activités là où il les avait laissées. Cependant, leur moment de tendresse était déjà terminé : les sens aux aguets, le blond attendait déjà en écoutant les flots se déverser dans la rue et sur la vieille bâtisse. Il comprit que Harry avait senti que quelque chose avait changé, surtout quand il s'écarta un peu de lui, comme pour le regarder, alors qu'il faisait nuit.

Draco éprouva soudain le besoin de se justifier.

« Il pleut.

- Et alors ? »

Soudain, le visage de Harry lui apparut, pâle, ses grands yeux verts lui renvoyant un regard soudain étonné.

Et puis…

Le tonnerre.

Enorme, assourdissant, lumineux…

Tous deux avaient sursauté en entendant le grondement au-dessus de leur tête. Draco sentit quelque chose en lui se serrer, et pour la première fois depuis que Harry s'était immiscé dans sa vie, il eut envie qu'il ne soit plus là. Qu'il quitte les lieux, qu'il disparaisse.

Parce que…

Comment allait-il réagir ?

Qu'allait-il penser ?

Il ne lui en avait jamais parlé. C'était comme un petit secret, qu'il ne lui avait jamais avoué.

Qu'allait-il dire ?

« Y'a de l'orage.

- Ouais. T'as peur ?

- Pas moi.

- Comment ça ?

- J'ai jamais eu peur de l'orage. »

Il y eut un silence. Et puis, à nouveau cette lumière, qui éclaira la chambre comme en plein jour, lui renvoyant soudain le visage surpris de Harry, qui venait de comprendre. Comment expliquer autrement l'expression de son visage, alors que le tonnerre continuait de gronder, le bruit des nuages s'entrechoquant blessant leurs oreilles.

« Tu déconnes ?

- De quoi ?

- Ils… Quand il y a de l'orage, ils…

- Ouais. C'est comme ça.

- Ils sont beaucoup ?

- Pas tellement. Mais en général, j'ai personne dans mon lit… »

Il entendit les pas. Les petits pas pressés dans le couloir. Harry ne disait rien, sans doute encore surpris, et peut-être que l'agacement, la colère, l'ennui et la déception étaient en train de faire leur chemin dans sa tête et dans son cœur.

Draco aurait tellement souhaité qu'il ne soit pas là… Qu'il ne voie pas à quel point ces gamins étaient entrés dans sa vie, même dans son intimité…

« Donc ils vont dormir avec nous ?

- Je peux leur dire non.

- Tu ferais ça ? »

Ils étaient derrière la porte. Il le savait, au bruit, aux chuchotements. Ils savaient tous que Harry dormait avec lui, ce soir-là.

« Oui.

- Vraiment ?

- Pour toi, oui. »

Cela lui crèverait le cœur. Ne pas les autoriser à entrer, leur demander de retourner dans leur chambre, alors qu'il connaissait leurs angoisses, alors qu'il les avait habitués à venir se réfugier dans son lit quand ils avaient peur… cela lui ouvrirait le cœur en deux.

Mais les paroles de Harry, qu'il lui avait dites quelques heures plus tôt, lui revenaient mémoire.

Il y avait une vie hors de cet orphelinat. Il y avait des gens qui tenaient à lui. Il devait faire la part des choses, apprendre à se détacher de ce lieu. Il lui avait promis qu'il ferait des efforts. Donc même si ça lui faisait mal, parce que putain il les aimait ces maudits froussards… il leur dirait non.

Même si le léger tambourinement à la porte faisait battre son cœur comme jamais dans sa poitrine.

Soudain, il y eut sa bouche contre la sienne, chaude et encore un peu humide. Son cœur s'emballa encore un peu plus. Quand Harry se recula, quelques mots glissèrent tout contre ses lèvres.

« Laisse-les venir.

- T'es sûr ?

- Ouais. Moi aussi j'ai peur de l'orage, tu sais… »

La poignée de la porte descendit et elle s'ouvrit.

« T'es pas sérieux ?

- Si. C'est pas juste si je suis tout seul à profiter de ton lit.

- Draco ? »

Le blond se tourna mécaniquement en arrière, se tournant vers la porte. Il ne distinguait que la silhouette d'une petite fille, sûrement suivie d'autres gamins.

« Oui, Anouchka ?

- Orage…

- Vous êtes combien ? »

Ils mirent quelques secondes à se compter, à cause de l'obscurité.

« Cinq.

- Dépêchez-vous. »

Ils ne se firent pas prier. Comme des petits ninjas, ils se précipitèrent dans la chambre, fermant la porte derrière eux, avant de monter sur le lit. Draco avait toujours été seul, ce n'était pas compliqué pour les gamins de se caller contre lui. Mais cette fois, ils étaient deux, et quand Harry sentit un enfant tomber entre eux deux, venant d'escalader Draco, il eut soudain un éclat de rire, qui transperça l'angoisse que les gamins avaient emmené avec eux dans la chambre. Après un léger silence, Draco ne put s'empêcher de pouffer, rapidement suivi par les orphelins qui gloussèrent en s'installant sur le matelas.

Le blond sentait Anouchka contre son torse, elle l'avait escaladé pour se blottir contre lui. Il vit Harry se mettre sur le dos un court instant avant d'inciter un orphelin qui chouinait à venir entre eux également. Les trois restants se placèrent dans leur dos, d'après ce qu'il pouvait en juger, et une fois que tout le monde fut installé, le silence revint dans la chambre.

Sous la couette, Draco chercha sa main et la prit entre la sienne, comme pour rester lié à lui, alors que deux enfants les séparaient.

Il y eut un éclair. Harry souriait, dans l'obscurité.

Puis, le bruit du tonnerre fit vibrer les corps fragiles des enfants. Sa main se crispa sur la sienne.

Et enfin, le silence, perturbé par le bruit des trombes d'eau qui se déversaient sur le bitume.

Draco s'endormit, bercé par les respirations apaisées des gamins, et de son petit ami.

OoO

La collecte avait été fameuse, cette année-là. Fish en avait été tout retourné, à la fois parce que les donations avaient été plus nombreuses que les années passées, et surtout parce qu'elles avaient été menées par un personnel tout particulier…

En général, le directeur et les éducateurs organisaient des collectes de cadeaux pour les orphelins dans des endroits stratégiques. Draco n'y participait quasiment jamais, c'était pas tellement son truc : faire du repérage, d'accord, marchander, pas de soucis non plus, mais faire le mariole pour espérer une donation, très peu pour lui. Fish n'avait jamais réussi à le persuader de s'investir un peu plus, à son grand désespoir, et à celui de ses collègues.

Mais cette année-là, les choses avaient été différentes, en partie à cause de Harry. En soit, sa présence n'avait pas changé grand-chose. C'était en réalité plutôt ses relations qui avaient modifié la donne.

Un jour, il avait discuté avec ses amis de l'orphelinat. La pilule n'était pas tellement passée, en ce qui concernait sa relation avec Draco Malfoy. En revanche, Ron et Hermione reconnaissaient sans mal que le blond avait du cœur et s'investissait à fond pour les gamins. Quand leur meilleur ami leur avait avoué qu'il ne participait jamais à la collecte, vu qu'il détestait le principe, même s'il permettait aux orphelins d'avoir des cadeaux, Hermione avait trouvé ça très regrettable. Ron, lui, avait grandi avec peu de moyens mais il avait toujours eu des cadeaux à Noël, certes peu glorieux et même parfois, franchement honteux, mais avec le recul, il estimait avoir eu de la chance d'en recevoir chaque année.

Et il ne lui en fallut guère plus pour décider de participer à la collecte, en compagnie de tous les amis de Gryffondor. Aussitôt, par un étrange mais formidable élan de solidarité, le rouquin rassembla ses troupes, composées de Dean, Seamus, Neville, Lavande et Parvati et lança une campagne de dons.

Draco n'en crut pas ses yeux quand il les vit à l'œuvre, tous déguisés en pères et mères Noël, accompagnés de quelques orphelins qui s'amusaient comme des fous. Même Théodore participa, de façon très modeste à cause de son travail, et il parvint à ramener Blaise qui regretta amèrement de ne pas s'être impliqué plus tôt, tant les moments passés ensemble avaient été bons, en dépit du froid et des réactions parfois glaciales de certains sorciers. Seule Pansy fit la sourde oreille. Tant pis.

Les jumeaux Weasley participèrent également, à leur manière, organisant une grande tombola dans leur boutique qui ameuta une foule de gens. Le résultat de ces actions fut à couper le souffle, autant pour Draco qui n'était guère habitué à bénéficier de ce genre d'aide, surtout venant de personne qu'il appréciait peu mais qu'il avait apprit à connaître, que pour le directeur qui n'en revint carrément pas. Touché, il invita la jeune troupe à déjeuner à l'orphelinat la veille de Noël, et personne ne manque à l'appel, au grand plaisir des enfants.

Blaise et Théodore étaient comme changés. Draco avait craint au fond de lui que quelque chose se passe mal, vu leur attitude lors de ces deux dernières années, mais étrangement, ils se comportèrent très bien et passèrent un bon moment, tout comme les autres convives. Dans un sens, le jeune homme retrouva une certaine complicité avec ses amis, qui ne virent plus cet orphelinat comme un endroit simplement austère et triste à pleurer, mais comme un lieu de joie et de rire.

Le soir venu, un grand repas de fête avait été organisé pour les orphelins. Harry était effectivement venu, et pour être honnête, Draco ne put quasiment pas l'approcher, tellement les gamins étaient contents de le voir là. Sa tante ne savait plus où donner de la tête avec tous ces gamins qui lui causaient de tout et de rien, et quant à Teddy, si petit dans les bras de Harry, il paraissait perdu au milieu de tous ces enfants. Cela dit, il fut pouponné par les filles qui craquaient pour son visage joufflu et ses cheveux qui changeaient sans cesse de couleur.

Puis, le Père Noël était passé et tout le monde avait eu des cadeaux, répartis du mieux qu'ils avaient pu. Tout le monde avait quelque chose, cette année, et quelque qui correspondait à peu près à leur caractère et à leurs maigres attentes. De quoi soulager grandement le trop grand cœur de Fish, qui avait sans cesse l'impression de ne pas en faire assez.

Enfin, il avait fallu coucher les enfants, même si la plupart n'était pas fatigué ou voulait jouer avec leurs cadeaux. Andromeda et Teddy rentrèrent chez eux pour revenir le lendemain matin, le petit garçon très en forme jouant avec les plus jeunes avec des cubes, sous le regard attendri de sa grand-mère qui s'émerveillait de le voir se socialiser ainsi avec d'autres enfants, ce qui ne lui était alors jamais arrivé. Harry l'avait regardé faire, aussi, avant d'être rappelé à l'ordre par des gamins qui voulaient jouer avec lui à un jeu de construction, dans la salle de jeu au sous-sol.

Draco, lui, était dans un coin, affalé dans des gros coussins en train de dessiner avec de jeunes artistes en herbe qui le tannaient depuis la veille pour essayer leur nouvelle mallette à dessin. Du coin de l'œil, il regardait Harry jouer avec quelques garçons et deux filles d'environ six ou sept ans. Il paraissait un peu fatigué, à cause du rythme effréné qu'avait pris leur vie ces derniers jours, entre la préparation de la fête, leurs révisions et la soirée de la veille. Ils avaient très peu dormi, s'étant couchés tard pour tout ranger et levés tôt pour le petit-déjeuner. En fait, ils avaient surtout été réveillés par un groupe d'adolescentes qui pensaient les surprendre après une partie de jambes en l'air, chose totalement impossible vu leur fatigue de la veille, et elles leur avaient sauté dessus pour bien les réveiller.

Leur petite matinée à se câliner sous la couette avait ainsi été remise à plus tard. Ils y avaient droit pourtant tous les matins, depuis cette fameuse nuit d'orage qui n'avait pas laissé à Harry la moindre rancœur, même s'il s'était fait un devoir d'exiger un peu d'attention, vu qu'il n'avait pu dormir contre lui cette nuit-là. Une attention que Draco s'était fait un plaisir de lui offrir. Mais ce matin, il avait été arraché à son lit par des adolescentes surexcitées, à se demander où elles trouvaient toute cette énergie.

À présent, Draco se détendait dans ses coussins, au calme, dessinant tranquillement ce que les enfants lui demandaient tout en regardant son petit ami du coin de l'œil. Il se dit que ces fêtes de Noël avaient vraiment été exceptionnelles. Pas meilleures que les deux premières, Draco se refusait à dresser le moindre classement, mais inoubliables en tout cas.

Près de lui étaient installés Télémaque et Jasmine, le premier dessinant un joueur de Quidditch sur son carnet tandis que la seconde surveillait la progression de sa fée et de son dragon. Rapidement, sa copine Danaé s'approcha d'eux pour les regarder faire. Puis, elle se pencha vers Draco et lui glissa quelques mots, sur le ton de la confidence.

« Dis, Draco, je p-p-peux te p-p-poser une qu-qu-question ? »

L'enfant souffrait de bégaiement et peinait à articuler certains mots, ce qui la faisait virer au rouge tomate. Le jeune homme leva les yeux vers elle, attendant la suite, qui ne vint pas.

« Oui, poulette, qu'est-ce que tu veux ?

- Est-ce qu-qu-que t'es amoureux d-d-de Harry ? »

Victoria s'était levée pour écouter ce que Danaé disait, et en entendant ses mots, elle mit ses mains devant sa bouche de stupeur, rapidement imitée par Jasmine. Draco cligna des yeux plusieurs fois, n'en revenant pas que ces petits bouts de femme, de six ans à peine, lui posent une telle question. Les grandes le lui avait déjà demandé, mais c'était différent.

Danaé, en face de lui, était écarlate, comme toujours, n'en revenant peut-être pas de son audace. Les trois demoiselles attendaient sa réponse, et Télémaque devait sans doute écouter d'une oreille.

« Oui. »

Il n'avait pas prévu de répondre. Il n'avait rien dit aux plus grandes, parce que cela ne les regardaient pas. Mais ces journées passées avec Harry, non-stop, à préparer la fête de Noël, à le regarder vivre à ses côtés, à parler avec lui, de choses qu'ils n'avaient jamais abordées, comme si cela faisait des mois et des mois qu'ils sortaient ensemble, avaient été trop magiques pour qu'il continue de nier l'évidence.

Les gamines frétillaient comme des petits poissons. Victoria, son nez foncé quelque peu bouché, se pencha vers lui pour lui parler d'une voix basse et nasillarde.

« On peut lui dire ? »

Face à une telle innocence, Draco haussa les épaules. Il regarda les trois pipelettes trottiner jusqu'à Harry. Ce dernier était assis en tailleur devant une pile de pièces en bois qui formaient une espèce de château quelque peu bancal et coloré. Les cheveux ébouriffés, comme d'habitude, ses lunettes rondes sur le nez et un léger sourire sur les lèvres, il paraissait calme, apaisé. Et Draco se rappela pourquoi il avait craqué sur lui, des mois auparavant, pourquoi il avait tout intériorisé, parce que de toute manière il n'était pas fait pour lui…

Pourquoi il en était tombé amoureux, en si peu de temps, pourquoi il était prêt à mettre son orgueil de côté, avec l'idée qu'un jour, il lui rendrait la pareille…

Le jeune homme parut étonné en voyant les trois fillettes au garde-à-vous devant lui, les enfants avec lesquels il jouait paraissant agacés de les trouver là, vu qu'elles perturbaient leur jeu. Ce fut Danaé qui se lança se penchant vers Harry pour lui glisser quelques mots d'une voix apparemment mal assurée ou excitée qui lui fit froncer les sourcils, et quand Jasmine lui parla, ses yeux s'écarquillèrent de surprise.

Sur le coup, Draco eut peur et regretta ce qu'il venait de faire avec tant de simplicité. Sans doute était-ce trop tôt. Peut-être que Harry allait le prendre mal, être embarrassé. Mais quand il le vit rougir puis lui lancer un regard un peu perplexe, le blond se surprit à espérer. Pas un « Je t'aime aussi », mais au moins un signe de réciprocité, aussi mince soit-elle.

Puis, Harry eut un léger sourire, à peine esquissé. De ceux qu'on fait quand on ne sait pas trop à quoi s'en tenir, quand on ne sait pas si on doit y croire.

Enfin, il se pencha vers les demoiselles et leur dit quelques mots, que le blond ne pouvait entendre de là où il était. Les fillettes revinrent vers lui, radieuses, et s'alignèrent en rang d'oignons devant lui avant de se pencher.

« Harry a dit qu'il était amoureux de toi, lui aussi ! »

Son cœur fit un bond dans sa poitrine. Quand il tourna les yeux vers son petit ami, ce dernier avait un sourire plus timide, comme si l'idée que ses propres sentiments puissent être réciproques avait enfin fait son chemin en lui. Mais il ne paraissait pas y croire.

Alors Draco, dans son calepin traça de grandes lettres avec son crayon noir et lui montra le papier. Les gamins qui l'entouraient savaient déjà plus ou moins lire et ils gloussèrent ou rirent en voyant un gros « I love you Harry » écrit sur sa feuille. Ledit Harry rougit encore plus et son sourire s'accentua. À côté de lui, Wyatt lui tapota le bras et fit un cœur avec ses mains. Draco explosa de rire alors que le brun n'en finissait plus de rougir.

Il était adorable. Les joues rouges et les enfants autour de lui qui gloussaient en formant un cœur avec leurs mains, il était juste adorable.

Draco avait envie de se lever pour le prendre dans ses bras et l'embrasser. Mais il préféra rester là pour le moment, à savourer ce moment si doux mais si intense aussi, dont il comprendrait toute l'ampleur un peu plus tard, quand ils seraient seuls.

Il préféra rester là, à le regarder rougir, un sourire niais sur les lèvres, à le regarder avec ses incroyables yeux verts d'une beauté époustouflante, en pensant soudain à cet avenir qui s'offrait à lui.

Avec lui.

FIN

FIN