Disclaimer : Les personnages de Harry Potter ne m'appartiennent pas, mais l'histoire, si !
Couple : Harry/Draco.
Rating : T.
Cet OS écrit pour Aliena of apple sur le challenge "Star". Elle souhaitait un OS traitant de l'impact de la célébrité sur la vie quotidienne, la vie de couple... J'ai fait ce que j'ai pu et j'espère que cela vous plaira. Une personne sera choisie parmi les reviews de cet OS et du précédent.
Retour à la case départ...
La pièce, large et circulaire, était baignée de la lumière chaude du coucher de soleil qui ne tarderait pas à plonger Londres dans la pénombre. Les murs, recouverts de carrelage vert foncé et de mosaïque fine, donnaient à l'endroit un aspect et une ambiance assez particulière, que Draco dans le fond n'avait jamais aimé. S'il était tout à fait honnête, il avouerait qu'il détestait cette pièce et qu'elle lui faisait horreur, avec ses murs froids et sans aucune finesse. Même pas de tapis sur le sol… Toujours ce même carrelage, un peu plus clair, avec des motifs aussi beaux qu'anciens en mosaïque, représentant des scènes mythologiques ou des animaux légendaires, le tout se reflétant au plafond recouvert de miroir. Les fenêtres magiques, installées de toute part, permettaient à cette salle de réunion de gagner en lumière. Mais vu l'heure, les chandelles ne tarderaient pas à prendre le relais.
Au centre de la pièce se trouvait une table toute en longueur, ce qui contrastait avec la forme de la pièce. La première fois qu'il avait été convié à une réunion dans cette salle, Draco avait été étonné qu'une table ronde ne les ait pas rassemblés, plutôt qu'une autre rectangulaire. Depuis, il avait compris qu'il s'agissait d'une des plus anciennes salles de réunion du bâtiment, et que depuis, le nombre de ministres avait trop augmenté pour qu'une table ronde ait une réelle efficacité.
Draco entra d'un pas lent et mesuré, suivant son supérieur, le ministre de la Coopération magique internationale, Alejandro Bakken, qui comme à son habitude s'installa du côté gauche du Ministre de la Magie, assis à l'extrémité, plutôt qu'en milieu de table. C'était un homme de dix ans plus âgé que lui, d'une carrure solide et d'une taille assez étonnante. Né d'une mère mi-anglaise, mi-espagnole, et d'un père norvégien, le ministre avait ce charme si particulier des nordiques, le visage plutôt carré, quoiqu'assez coloré de part son sang espagnol, et les cheveux longs et blonds, un peu foncés à cause de l'âge. De légères rides commençaient à apparaître aux coins de ses yeux, mais Draco était forcé de le reconnaître : de nature souriante et plutôt sympathique, Alejandro Bakken n'en restait pas moins un très bel homme.
À côté de lui, Draco Malfoy paraissait presque fluet. Son supérieur le dépassait d'une demi-tête, son corps était dix fois mieux bâti que le sien, à cause du sport intensif qu'il pratiquait depuis des années, et le teint pâle et les cheveux si clairs de son secrétaire avaient tendance à le rajeunir un peu. De toute manière, difficile de combler ces dix années d'écart. Draco ne s'y était jamais risqué : du haut de ses trente-huit ans, il pouvait se vanter d'être resté jeune dans sa tête, comparé à ses collègues de travail et notamment à Bakken, qui commençait doucement mais gentiment à parler comme les hommes ayant dix ou vingt ans de plus.
Petit à petit, la pièce se remplit. Fatigué par cette longue journée qui ne finirait que très tard, Draco regarda ces visages familiers, qu'il n'avait pourtant pas vus depuis un bout de temps. Certains d'entre eux provoquèrent un vague sentiment de contentement, parce qu'ils lui avaient un peu manqué, tandis que d'autres n'éveillaient en lui qu'un relent de mépris ou la plus parfaite indifférence. Le matin même, quand Draco s'était présenté au bureau de son ministre, Baaken n'avait récolté rien de plus qu'un salut poli suivi d'un rapport succinct des derniers évènements. Bientôt cinq ans que le blond travaillait pour lui, et depuis, il avait appris à lire l'agacement derrière son sourire perpétuel.
À quoi s'attendait-il, songea Draco en répondant au salut discret d'un collègue. Qu'il débarque avec un grand sourire, qu'il lui cire les pompes comme il adorait qu'on fasse ? Allons bon, il avait passé l'âge. Et il n'allait pas commencer maintenant.
Discrètement, le secrétaire regarda l'heure sur sa montre à gousset et fronça légèrement les sourcils. Il manquait trois ministres, et non des moindres, sans compter que Shacklebolt allait arriver dans la minute. Draco repéra la place vide du ministre de la Sécurité du territoire, qui avait cependant été remplacé par sa secrétaire, mais celles du ministre du Contrôle et de régulation des créatures magiques et des Mystères demeuraient désespérément vides. Les vacances de printemps ne commençaient pourtant que la semaine suivante, quelle excuse avaient-ils pu trouver pour louper ou arriver en retard à une réunion d'une telle importance ?
Soudain, le silence se fit dans la pièce. Suivant les regards des autres membres de la tablée, Draco tourna la tête sur le côté, le visage neutre. Kingsley Shacklebolt était planté dans l'encadrement de la porte, toujours aussi imposant et mystérieux, avec sa peau sombre si peu naturelle pour un ministre de la magie et sa tenue qui rappelait ses origines africaines. Bien que très respecté par la communauté sorcière pour ses actions, il avait été critiqué par la suite sur des détails aussi insignifiants que blessants.
Draco, lui, n'avait jamais éprouvé ce profond respect qu'il ressentait en cet instant pour cet homme avant de le rencontrer en chair et en os. L'apercevoir à un gala où il avait été forcé de se rendre lui avait suffi pour comprendre que cet ancien auror, si différent de ses prédécesseurs, était ce qui était arrivé de mieux à leur pays. Et il n'était pas question de charisme, de couleur de peau, de guerre… Shacklebolt était un roc et tout à la fois un monstre de gentillesse.
Un homme bien.
Un Grand homme.
Le genre d'homme que Draco Malfoy était fier de servir.
« Bonsoir, Messieurs. »
Lentement, laissant la porte se refermer derrière lui, Shacklebolt s'avança dans la pièce, sa robe bleu roi aux multiples arabesques flottant autour de ses jambes, ses chaussures claquant sur le carrelage. Tout en remontant le long de la table, il s'attarda sur le visage de ses ministres. Draco eut le malheur de ne pas se trouver du bon côté et le Ministre s'attarda d'interminables secondes sur lui. Pas plus que de raisons, Shacklebolt n'avait aucune raison de le regarder tout particulièrement, mais pour Draco, cela parut durer une éternité.
Enfin, il s'installa sur son siège, en bout de tablée. À sa gauche était assise sa secrétaire, un tas de paperasse devant elle. Plutôt que de pousser un quelconque papier devant lui, elle attendit en silence que son patron cesse de regarder chaque personne assise autour de la table, les mains croisées devant lui. Le silence devint oppressant, angoissant. Un peu comme le calme avant la tempête…
« Bien. Commençons. »
Ce genre de réunion avait lieu toutes les semaines depuis l'avènement de Shacklebolt. Auparavant, elles étaient plus espacées et pas forcément des plus régulières, les ministres ne conversant pas forcément les uns avec les autres.
Une partie des ministres se présentait avec leur secrétaire, comme c'était le cas pour Draco avec Bakken. La présence du blond était jugée nécessaire par son supérieur de part ses prises de notes, que Bakken n'avait apparemment plus l'âge de faire, sa verve redoutablement efficace, ses idées et ses opinions. Pourtant, le ministre n'était pas vraiment du genre à se reposer sur une tierce personne, mais le répondant de son secrétaire et son absence de crainte vis-à-vis de ses supérieurs ou ses collègues avait fini de le convaincre.
Draco gribouillait sur son parchemin, histoire de garder un souvenir de ce qui s'était dit ou au moins des sujets abordés, bien qu'un compte-rendu lui soit envoyé un peu plus tard. Par moments, Bakken intervenait, de sa voix grave, le sourire au coin de lèvres et ses yeux de chat furetant un peu partout. Ancien auror, il avait le don pour vous déstabiliser, plongeant ses yeux bleu foncé dans les vôtres comme s'il tentait d'y lire vos pensées.
Même si Bakken ne le lui avait jamais dit explicitement, Draco était persuadé que ce qui lui avait plu en lui, la première fois qu'ils s'étaient rencontrés, c'était que le jeune homme qu'il était encore alors n'avait jamais baissé les yeux. Il s'était laissé ausculter du regard sans paraître embarrassé, et dans les échanges suivants, Draco n'avait pas manqué de lui faire subir le même examen. À son plus grand amusement.
Puis, vint le moment d'intervenir. Cela faisait déjà cinq ans qu'Alejandro Bakken était ministre de la Coopération magique internationale, après avoir passé cinq autres années à la tête du département des aurors, en temps que ministre de la Sécurité du territoire. Et le moins qu'on puisse dire, c'était qu'il était fermement accroché à son siège et bien décidé à ne pas se laisser démonter par ses collègues, surtout sur son territoire.
Depuis près de deux ans, les relations entre le Royaume-Uni et la France étaient tendues, pour des raisons assez diverses, aussi bien politiques que criminelles ou encore sportives. Bakken en avait fait son affaire personnelle, refusant que ces brouilles durent plus longtemps. Cela ferait bientôt un an qu'il y avait envoyé son secrétaire en temps qu'ambassadeur, renonçant à son second en espérant de meilleurs résultats. Et si ces derniers étaient significatifs, difficile de rabibocher les deux pays en froid à cause de sombres affaires, les plus graves étant d'espionnage.
« Je comprends votre sentiment, Alejandro, mais le fait est que les choses n'avancent pas avec la France. Leurs services ont refusé de collaborer pour l'affaire Fatman, et…
- Monsieur le Ministre, nous faisons tout pour améliorer nos relations avec la France, je vous assure, mais leur Président est très orgueilleux et a été véritablement froissé par les derniers évènements. Veuillez croire que nous faisons tout notre possible pour…
- Ce n'est pas suffisant. Je ne remets pas en cause le travail de Mr Malfoy, mais à mon sens, ce n'est pas suffisant.
- Tenter d'apaiser les tensions avec la France sans véritablement faire de pas vers eux est compliqué. Ils se sentent offensé, et avec raison, et surtout, ils ont l'impression qu'on tente de les amadouer. Je pense qu'il est nécessaire de faire preuve de notre bonne volonté. »
La tirade de Draco, dite d'une voix trainante, presque lasse, instaura un grand silence dans la pièce, qui fut pourtant rapidement coupé par la secrétaire de Mr Schepper, le ministre de la Sécurité du pays. Imprégnée du même mépris incompréhensible envers leur voisin que son supérieur, elle lança le débat, contrant les arguments de ce jeune freluquet qui n'y connaissait rien. Rapidement, Draco rassembla ses troupes, ses sympathisants et amis faisant petit à petit front pour défendre son point de vue alors que les sorciers de la vieille école ou les opposants de Bakken regardaient d'un air méprisant le secrétaire, qui osait lever la voix et ne pas se démonter.
Draco était habitué, à ces sorciers bien plus âgés que lui et qui semblaient avoir tout vu et tout vécu, à leurs secrétaires tantôt réservés, tantôt virulents, à ces gens qui aimaient donner des ordres alors qu'à la place de leurs subordonnés, ils n'auraient guère fait mieux. Il avait appris à ne pas se laisser démonter, à ne pas avoir peur de ces hommes et ces femmes qui le menaçaient du regard de réduire sa carrière à néant à la moindre parole malheureuse. Bakken lui avait donné la force, car lui non plus n'était pas un tendre, loin de là. Sa voix puissante résonnait à ses côtés.
Cependant, il était exaspéré. Un an déjà qu'il s'était expatrié en France, sous les ordres de Bakken, renonçant ainsi temporairement à son statut de secrétaire pour celui d'ambassadeur. Sa vie dans cet autre pays dont il parlait parfaitement la langue l'avait aidé à comprendre les problèmes sous-jacents, ceux qui existaient déjà depuis bien longtemps et qui n'avaient jamais été réglés, ce qui entraînait les complications du moment. Draco avait tout tenté mais une année n'était pas suffisante et certainement pas avec les moyens qu'on lui donnait. Bakken voulait, mais Bakken était radin, et orgueilleux.
« Pourquoi pas organiser un Tournoi des Trois sorciers, au point où vous êtes !
- Ce serait une idée intéressante.
- Non mais vous plaisantez ?!
- Absolument pas.
- Vous vous rendez-vous compte des implications, si ce tournoi avait lieu ?! Des dangers qu'il représente ?!
- Ce Tournoi a eu pour but de renforcer les liens entre les trois écoles en compétitions, à savoir Poudlard, Beauxbâtons et Durmstrang. Ce qui est arrivé à Potter et au jeune Diggory n'aurait jamais pu être prévu, la possibilité que Vous-savez-qui revienne à la vie étant alors inenvisageable. Vous êtes forcés de reconnaître que ce tournoi a permis de nombreux rapprochement et les jeunes anglais de mon époque ont cessé de considérer leur pays comme le centre de l'univers.
- Et vous pensez que c'est la solution ? Organiser ce tournoi abominable ?
- Peut-être pas la solution mais vu que vous l'avez évoqué, je me permets de vous signaler que ce ne serait pas forcément une mauvaise chose. »
En silence, le Ministre de la Magie suivait les joutes verbales, la plume à papote s'agitant fébrilement sur du parchemin. Draco ne faisait même plus attention aux chaises vides et au silence de certains ministres. Il se sentit soudain comme mis à nu, comme si Shacklebolt était en train de l'étudier, de voir s'il avait évolué, si son année à l'étranger avait payé ou non. Mais rapidement, le blond l'oublia, préférant se concentrer sur cette maudite secrétaire au bagout dérangeant.
La partie était serrée. Draco était plein d'idées, mais il était obligé de les réfréner, même si ses confrères le suivaient sur certains points. Bakken, en dépit de son sourire amusé, bouillonnait sur place, car en cet instant, s'en prendre à son secrétaire devenait une attaque personnelle.
« Bakken, cette idée est complètement absurde ! Absurde ! En quoi les relations entre la France et le Royaume-Uni seront-elles améliorées avec un tournoi pareil ?!
- Par la barbe de Merlin, mais ne comprenez-vous pas que cela pourrait être une étape dans le rapprochement de nos deux pays, un moyen de regagner leur confiance et de cesser d'essuyer sans cesse des refus ?! Vous savez pertinemment qu'ils refusent de nous rendre deux criminels qui méritent Azkaban !
- Nous les récupèreront coûte que coûte !
- Ça fait deux ans que vous essayez, et deux ans que vous vous cassez les dents !
- Si votre service était un peu plus efficace et si vous aviez moins d'idées farfelues, peut-être qu'on avancerait !
- Espèce de… !
- En quoi est-ce une idée farfelue ? »
Le silence, glacial, se fit dans la pièce. Les bouches se fermèrent, et lentement, les regards se tournèrent vers l'entrée de la pièce, où une voix s'était élevée, lente, ferme… et étrangement délicate.
Enveloppé dans une robe bleu nuit piquetée d'étoiles noires aux lignes argentées, la taille encore mince enserrée par une ceinture sombre, le Ministre des Mystères, en charge du département du même nom, était planté devant la porte qu'il avait ouverte avec la plus grande discrétion, les ministres étant trop occupés par leur débat pour remarquer sa présence. Les mains derrière le dos, le corps droit, l'homme regarda la tablée, un léger sourire aux lèvres.
« Pardonnez-moi, je viens de vous couper en plein débat. Poursuivez donc. À moins que vous n'ayez plus rien à dire ? »
L'homme balaya l'assemblée du regard, qui resta muette. Enfoncé dans son siège, Draco préféra ne pas le regarder, refusant de céder à l'intimidation que cet homme exerçait naturellement sur ses semblables, alors qu'il sentait la nervosité de ses voisins le gagner. Bakken, lui, les sourcils froncés, regardait son collègue, sans doute exaspéré par son entrée aussi tardive que remarquée.
« Parlons un peu de cette idée farfelue, je vous prie. »
Et alors le ministre fit quelques pas, s'avançant vers la table, avant de faire un mouvement sur le côté pour la longer.
« Je trouve cette idée de réinstaurer le Tournoi des Trois sorciers très intéressante. C'est dangereux, certes, mais un excellent moyen de resserrer les liens entre les différents pays. Que je sache, les élèves de Poudlard, de Beauxbâtons et Durmstrang n'ont pas gardé un mauvais souvenir de ces jeux. Du moins, ils n'ont, semble-t-il, traumatisé personne. »
Le ministre était en train de longer la table à pas lents, très lents, ses chaussures claquant discrètement sur le sol dallé. Draco ne put retenir un regard discret vers Shacklebolt. Ses mains croisées posées devant sa bouche, il suivait du regard le retardataire d'un air peu avenant. Visiblement, sa visite ne lui faisait pas plaisir.
De manière générale, la visite du Ministre des Mystères n'était jamais de bon augure, quand il n'arrivait pas à l'heure, donc quand il n'était pas directement concerné par l'ordre du jour. Et ce, ni pour ses collègues ministres, ni pour le Ministre de la Magie.
Quand Draco avait pris ses fonctions, Bakken lui avait glissé que le Ministre des Mystères était toujours un personnage insaisissable, énigmatique, et insupportable au possible. Quand le leur avait été recruté, le moins qu'on puisse dire, c'était que Shacklebolt ne s'était pas loupé. Il avait choisi la pire ordure qui soit, parmi la liste restreinte des candidats au poste, et ils en payaient le prix fort.
« Accueillir des élèves français pendant un an ou faire voyager nos enfants dans un autre pays ne serait sans doute pas une mauvaise idée. Après tout, j'ai ouïe dire que les jeunes français et les élèves de Durmstrang ont beaucoup apprécié le voyage et que cela leur a été très bénéfique, en dépit des sombres évènements qui ont entaché la dernière épreuve. Je me refuse à l'idée de baser notre politique concernant cette affaire sur cet évènement, mais je pense qu'il est autant bénéfique pour nos enfants que pour nos relations avec nos voisins. »
De la même démarche lente mais régulière, le ministre passa dans son dos. Draco sentit ses poils se hérisser, alors que l'homme était à un demi-mètre de lui. Pourtant, ce fut comme s'il le frôlait. Personne ne pipait mot, la plupart refusant visiblement de le regarder tandis que d'autres suivaient ses mouvements, un air de défi sur le visage.
« Ouvrez un peu votre esprit. Les relations entre le Royaume-Uni et la France ne sont pas catastrophiques mais elles demeurent inquiétantes. Vous pensez pouvoir vous passer de cette amitié de longue date et vivre comme des reclus, mais n'oubliez pas la situation délicate dans laquelle nous nous trouvons par rapport aux moldus. Si nous, anglais, nous aimons nous cacher d'eux, les français sont malheureusement bien plus ouverts d'esprit et parviennent sans mal à se mêler à leur quotidien. N'oubliez pas l'affaire Haros, qui a failli révéler notre existence au monde, tout ça parce que nous avons menacé la Grèce d'enfermer à Azkaban leur pédophile de ministre de la Santé, que nos amis allemands ont abattu froidement il y a six mois. »
Il arrivait en bout de tablée, non loin de Shacklebolt, qui ne le lâchait pas du regard. Un sourire flottant toujours sur ses lèvres, le ministre passa derrière la secrétaire puis juste à côté du grand Noir, dont il croisa le regard, presque avec amusement.
« Je suppose que vous vous rappelez de cette affaire, n'est-ce pas, Monsieur le Ministre de la Magie ? »
L'homme ne réagit pas et tourna la tête sur sa droite, alors que son conseiller passait derrière son siège pour réapparaître à son côté.
« Il serait peut-être temps de mettre fin à ces tensions qui ruinent nos relations avec ce si beau et si dangereux pays. »
Et alors, Harry Potter s'assit à droite du Ministre de la Magie, son visage délicat reflétant tout l'amusement que la situation lui inspirait.
OoO
La robe vert foncé, dont les extrémités étaient brodées de doré, lui parut un peu trop sévère, mais de rigueur vu le dîner auquel il se rendait. Plutôt que d'imiter certains de ses collègues qui troqueraient leurs robes de travail pour quelque chose de plus voyant, de plus luxueux, avec un goût plus ou moins juste, Draco préférait la simplicité. Elle lui convenait mieux, et de plus, il n'estimait pas avoir quoi que ce soit à prouver. Pas sûr que Bakken ait la même philosophie. Il aimait se montrer et prouver que ses charmes ne s'étaient pas émoussés.
Mentalement, Draco dressa la liste des invités de ce dîner, organisé par Rowan Lantern, le ministre des Jeux et sports magiques, un homme jovial qui avait perdu depuis fort longtemps sa jeunesse, et la forme physique qui allait avec. Il tentait pourtant désespérément de cultiver le souvenir de sa carrière d'antan, qui lui avait permis d'accéder à un si haut poste. À la sortie de la réunion hebdomadaire, Lantern lui avait rappelé ce dîner auquel Draco n'avait pas été convié, vu que sa date d'arrivée en Angleterre n'était pas certaine. Le blond avait accepté sans hésiter : Scorpius ne rentrait qu'en fin de semaine et se faire remarquer par son absence aurait été malvenu.
Tranquillement, Draco se rendit dans le petit salon où il comptait passer la demi-heure qu'il lui restait avant de partir pour le dîner. Il s'installa dans le canapé et réfléchit au déroulement de la soirée à venir, aux personnes qui allaient venir, aux sujets qui seraient abordés et à ce qui risquerait de le mettre de mauvaise humeur. Pour se remonter un peu le moral, le secrétaire se fit la réflexion que Shacklebolt serait présent, de quoi balayer un certain nombre de tensions. Et au moins, ses adversaires seraient plus occupés à lui cirer les pompes qu'à venir lui casser les pieds.
Mais il ne serait pas le seul présent.
Potter serait là, lui aussi.
Draco n'avait pas voulu y croire, sur le coup. Il savait que Lantern et Potter ne s'entendaient pas, ou plutôt, le premier n'était jamais parvenu à entrer dans les bonnes grâces du second. Le fait que le ministre des Mystères se déplace jusqu'à ce dîner lui avait paru incongru sur le coup, ce qui avait un tantinet vexé Lantern. Cependant, Draco s'était rapidement rattrapé : vu le peu d'intérêt qu'avait manifesté son collègue quand il avait abordé le sujet de la prochaine coupe du monde de Quidditch, le secrétaire était étonné que Potter se déplace à un dîner où on ne parlerait que de cela. Lantern lui-même ne comprenait pas bien ses motivations, mais préférait sans doute se dire que le sujet intéressait malgré tout son collègue.
En vain, se dit Draco. Potter aimait le Quidditch, comme la majorité des sorciers, mais cet intérêt était des plus limités et n'existait réellement que lorsqu'il se retrouvait dans les tribunes d'un stade, ses gamins s'excitant devant la rambarde. Et encore, il regardait le match avec une espèce d'indulgence, comme si le spectacle qui lui était présenté n'était pas à sa hauteur, un banal divertissement parmi tant d'autres. Depuis son arrivée dans le monde de la politique, son attitude s'était faite de plus en plus réservée au fil des années, au point que Lantern s'était fait un devoir de rendre ces matchs les plus impressionnants possibles. Cependant, jamais il ne parvint à arracher le moindre compliment de la part de son collè
Potter était un véritable enfoiré, et plus le temps passait, et plus il devenait mauvais et insupportable. Pourtant, il était toujours aussi petit, le visage doux et souriant. Un homme charmant au premier abord, jusqu'à ce que ses yeux verts pétillent de malice et que sa langue assassine ne vous démonte en bonne et due forme. Le genre de type qu'il valait mieux avoir dans ses amis que dans ses ennemis.
Or, Potter avait très peu d'amis. Des soutiens et des fidèles, oui. Mais peu d'amis.
Difficile de lui faire confiance, lui, langue-de-plomb et responsable du département des Mystères, qui avait englouti son parrain des années auparavant.
Difficile de faire confiance quand on était à la tête d'un pays comme le leur et que le sang chaud et bouillonnant avait dû couler pour qu'il en arrive là.
Il ne l'avait même pas regardé.
Durant la réunion, et quand ils en étaient sortis, Potter ne lui avait même pas adressé un regard.
Ce fait, que Draco avait tenté d'ignorer et d'enfouir au plus profond de sa mémoire, lui revint brusquement. Son cœur se serra douloureusement dans sa poitrine alors qu'il se pinçait les lèvres.
Enfoiré de Potter.
Connard de Potter…
Draco se leva. Tant pis, il arriverait avec un peu trop d'avance, mais c'était ça ou rester chez lui à ruminer. Si son fils avait été là, il aurait pu lui changer un peu les idées. Il lui aurait parlé de ses journées à Poudlard, d'Albus qu'il ne quittait plus, de son frère aîné qui allait jouer la prochaine finale contre Serpentard, de ses examens qu'il allait rater à tous les coups… La voix de Scorpius lui manquait. Il aimait l'entendre parler, il avait toujours aimé ça. Scorpius était un enfant peu bavard au naturel mais qui devenait une vraie pipelette quand il était en confiance. Draco s'était un jour fait la réflexion que son fils unique avait tendance à parler pour deux, quand il était avec le silencieux et si réservé Albus Potter.
L'image de son fils dans la tête, et dans le cœur, Draco se planta devant la cheminée avant d'attraper une poignée de poudre de cheminette, qu'il y balança. Avant de traverser les flammes, il prononça le nom du domaine de Mr Lantern. Quand il rouvrit les yeux, l'homme blond se retrouva dans une vaste pièce comme il en existait dans son propre manoir, où se trouvaient plusieurs cheminées. Des elfes de maisons étaient au garde-à-vous devant l'unique porte de la pièce, et à peine Draco eut-il fait un pas à l'intérieur de la demeure que l'un d'eux le prit en charge.
Quelques minutes plus tard, le secrétaire se retrouva dans une grande salle de réception absolument magnifique. Latern avait hérité de la demeure familiale, à savoir une immense bâtisse bien au-dessus de ses moyens et qu'il ne pouvait entretenir que grâce à ces revenus récupérés au décès de son père. Ce grand luxe que le ministre aurait été incapable d'entretenir sans cette aide lui paraissait des plus superflues. Dans le fond, Draco n'était certes pas mieux loti, ayant hérité de tous les biens de ses parents à l'emprisonnement de son père. Cependant, Lucius ne lui avait pas légué uniquement de la monnaie mais également des affaires très rentables qui renflouaient régulièrement ses caisses. Sa fortune était familiale. Celle de Lantern éphémère.
Tandis qu'il était précisément accueilli par le ministre des Jeux et sports magiques, Draco pensa à une conversation qu'il avait eue avec Scorpius, avant qu'il n'entre à Poudlard. Angoissé de nature, son fils lui avait demandé ce qui se passerait si jamais il ratait sa première année, chose inconcevable pour Draco qui avait toujours été époustouflé par l'intelligence de son garçon et sa vivacité d'esprit.
Même si ce n'était pas exactement les paroles à dire, il avait été forcé de lui expliquer qu'en réalité leur fortune était suffisamment conséquente pour que Scorpius ne travaille jamais, ni lui, ni ses arrière-petits-enfants. Scorpius avait paru un peu soulagé, mais en réalité encore plus anxieux à l'idée d'en être réduit à vivre aux crochets de la fortune familiale. Les résultats de ses derniers devoirs avaient de quoi le rendre fier, même si visiblement ce n'était pas suffisant pour son fils unique.
Draco était un peu en avance, mais pas de quoi en faire un drame : il était loin d'être seul dans la pièce et les invités commençaient déjà à arriver. Alors que Lantern ne savait déjà plus où donner de la tête, Draco se glissa vers des collègues qu'il appréciait : il s'entendait très bien avec Queen Ice, ministre de la Justice magique, ainsi qu'avec le directeur du Bureau des aurors, Odysseus Wolf. Bakken n'était pas encore arrivé, donc Draco put discuter avec un grand plaisir, prendre des nouvelles et parler de son séjour en France. Il s'attira toute l'attention de Queen qui avait toujours été passionnée par la France, Odysseus plaisantant davantage sur les jolies françaises et leur accent délicieux.
Entouré de ce qu'il pourrait qualifier d'amis, Draco se sentait presque bien. Il n'avait pas encore eu l'occasion de parler de son séjour en termes plus personnels ni même de son fils qui avait fait sa rentrée en septembre dernier. Queen avait deux grands enfants qui faisaient des études en droit et en économie, tandis qu'Odysseus était à la tête d'une famille de cinq gamins, formant une charmante famille recomposée avec ses deux enfants, ceux de sa compagne, un petit bébé venant unir le tout. Des familles avec lesquelles Draco avait peu de points en commun mais dans lesquelles il se sentait relativement à l'aise.
Bakken fit son entrée. Draco le remarqua à peine, trop occupé à parler gamins avec Odysseus, son aîné s'apprêtant à faire sa première année à Poudlard à la rentrée prochaine. Cependant, son supérieur, après avoir salué une bonne partie des invités, fonça vers lui, comme attiré par un aimant. Draco ne se rendit compte de sa présence que lorsqu'il s'immisça dans la conversation, surprenant ses deux amis.
« Comment, Odysseus, votre fils entre à Poudlard ? Il est si grand que ça ? Comment s'appelle-t-il, déjà, Aimeric ?
- Mon fils s'appelle Godric. Et c'est le fils de Bogdana qui entre à Poudlard. »
Le ton neutre de son collègue refroidit à peine les ardeurs de Bakken. Ce dernier se souvenait à peine du remariage d'Odysseus. De plus, il peinait à comprendre qu'élever un enfant pendant cinq ans, même s'il n'était pas de votre sang, revenait parfois à le considérer comme sien. Du reste, Bakken n'avait jamais été marié et entretenait un rapport tout particulier avec les enfants. Ses neveux et nièces n'avaient commencé à éveiller un sentiment d'affection chez lui qu'à la fin de leur adolescence, quand ils étaient enfin capables d'entretenir une conversation civilisée.
Queen et Odysseus se fermèrent comme des huîtres. La première éprouvait un profond dégoût pour son collègue, pour des raisons que Draco ne connaissait pas très bien, même si les principales étaient évidentes. Le second ne parvenait tout simplement pas à le trouver sympathique, vu qu'ils n'avaient aucun sujet de conversation en commun, hormis tout ce qui était professionnel, et même sur ce plan-là, il arrivait très régulièrement qu'ils s'engueulent comme du poisson pourri. Bakken avait conscience de tout cela, Draco se demandait bien pourquoi il venait ainsi s'immiscer alors qu'il avait tant de personnes à impressionner.
Peut-être parce que Draco ne l'avait pas remarqué et salué à son arrivée. C'était fort possible. Il savait que son ministre détestait Queen Ice et qu'Odysseus lui était indifférent au possible. Et ce n'était certainement pas avec ses cinq marmots qu'il allait devenir plus intéressant…
Rapidement, Draco se sépara du groupe pour aller se chercher quelque chose à boire. À peine eut-il saisi un verre de champagne qu'il sentit la présence imposante d'Alejandro Bakken à ses côtés. Avait-il donc décidé de lui pourrir sa soirée ?
« Vous voulez quelque chose, Alejandro ?
- Pourquoi cette question ?
- Vous n'avez pas mieux à faire que…
- N'ai-je pas le droit de discuter avec vous ? Vous me blessez, Draco.
- On a déjà eu de longues conversations et les seuls sujets que nous n'avons pas abordés ne vous intéressent pas le moins du monde. Donc à moins d'avoir une question à me poser ou une soudaine envie de m'ennuyer, je ne comprends pas le motif de votre présence à mes côtés, alors que vous avez toute une assemblée à impressionner.
- Vous avez gagné en assurance, en France.
- Je n'ai pas gagné en assurance, on vous a juste trop ciré les pompes pendant un an. »
Bakken eut un rire amusé et allait enchaîner, mais il y eut du bruit dans la salle et Draco devina sans se retourner que le Ministre de la Magie devait faire son entrée. Alors, le blond pivota sur ses pieds et regarda Shacklebolt pénétrer dans la pièce, le visage humble et une robe verte aux motifs africains sur le dos.
« Vous vous êtes passé le mot ?
- Pour quoi donc ?
- La couleur de vos robes.
- Alejandro, j'ai passé l'âge de ce genre de futilités. »
Draco ignora le regard courroucé de son supérieur. Cette manie qu'avaient les sorciers de parier sur la couleur de la tenue de l'invité de marque avait quelque chose d'agaçant. Lantern portait du jaune et Bakken avait opté pour du violet.
Shacklebolt n'était pas seul, Draco le comprit de suite, mais à cause de la foule qui s'était amassée devant lui, il ne pouvait bien voir qui l'accompagnait. Mais rapidement, la foule se dispersa et le ministre reprit sa marche dans la pièce, Harry Potter marchant à sa gauche.
Harry Potter.
L'homme le plus puissant du Royaume-Uni.
Il portait une robe bleu foncé, sans doute un peu plus claire que celle qu'il portait à la réunion du conseil, mais la lumière jaune des chandeliers l'assombrissait quelque peu. Des lunes noires brodées d'argent parsemaient le tissu, dont les bords étaient brodés du même fil. La peau pâle, le visage doux et souriant, ses cheveux indisciplinés bouclant dans tous les sens, il était un véritable paradoxe à lui tout seul. Son visage de jeune homme, d'éternel adolescent, ne lui faisait pas dépasser la trentaine, et ce constat était rehaussé par sa petite taille. Sa robe de sorcier, résolument plus adulte, était davantage en accord avec ses trente-huit ans.
Harry Potter semblait n'avoir jamais quitté cette sombre époque où sa célébrité était devenue le pire fardeau qui soit. Les quelques marques de l'âge qui auraient pu faire mûrir son visage peinaient à endurcir ses traits. Il n'y avait guère que ses tenues qui rappelaient un peu qu'il approchait de la quarantaine.
Des tenues toujours sombres, avec des motifs discrets.
Quand es-tu devenu aussi austère, Harry ?
Draco les suivit des yeux, le regard sombre. Evidemment qu'il n'arriverait pas seul, Draco avait presque oublié que Potter avait tendance à beaucoup accompagner Shacklebolt.
Après la guerre, le Sauveur du monde sorcier avait entamé une carrière très particulière qui l'avait amené à devenir une langue-de-plomb, un destin auquel personne ne s'attendait. Draco savait de part sa fonction qu'il avait travaillé des années dans la salle des Prophéties, ce qui l'avait rendu plus renfermé, plus sombre, et également adepte à tout ce qui était astronomie et divination. À trente ans, il devint le responsable de cette salle et des recherches qui y étaient faites, et deux ans plus tard, il fut placé à la tête du département.
Il était jeune, beaucoup trop jeune pour une telle fonction, en dépit de son incroyable maturité, sa puissance et son esprit de réflexion. Cependant, à l'époque, Draco n'avait pas vraiment été étonné par une telle ascension : c'était le destin de Potter de toute manière. Sans doute deviendrait-il un jour Ministre de la Magie.
Mais quand il abordé le sujet avec Bakken, ce dernier s'était montré un peu plus réservé. Il lui avait expliqué qu'en réalité Shacklebolt n'avait pas vraiment eu de choix, quand il avait fallu nommer un nouveau ministre des Mystères. Cela faisait déjà plusieurs années que le jeune Potter manipulait le ministre dans l'ombre, se créant au fil du temps un réseau de plus en plus conséquent et aux ramifications sans fin. Sa notoriété, sa puissance, sa soumission au jeu des médias l'avait rendu plus fort et intelligent. À ce moment-là, Shacklebolt avait eu le choix entre nommer Potter ou bien le responsable de la Salle de la Mort, que leur héros tenait en grand respect.
Peut-être qu'à ce moment-là, Potter lui avait paru moins difficile à gérer, de part son âge et son expérience relativement courte au final, comparé à son collègue de cinquante ans. Grossière erreur. Bakken, le regard de travers, lui avait même confié qu'à son avis, le sordide Achal Dhani avait laissé Potter prendre sa place, par pur amusement. Pour voir ce que ça ferait.
Sauf qu'il avait été lui-même pris à son propre piège.
Car personne ne doutait que, tôt ou tard, Kingsley Shacklebolt deviendrait un pion dans le vaste jeu d'échecs que Harry Potter avait commencé peu à peu à construire.
OoO
Il était temps de rentrer, se dit Draco en regardant sa montre à gousset. Il était tard, la fatigue montrait le bout de son nez et son bureau croulait déjà sous le travail. Après avoir souhaité une bonne soirée à ses connaissances et à son hôte, Draco quitta la pièce.
Et réalisa soudain qu'il venait d'emboiter le pas de Harry Potter.
Il eut comme un sentiment de déjà-vu. Le souvenir de la réunion où Potter ne lui avait pas adressé un regard, quittant les lieux et marchant vers la sortie, juste devant lui, silencieux… seul.
Comme toujours.
Pas un regard.
Pas un mot.
Comme s'il n'existait pas.
Comme s'il n'avait jamais existé.
Son orgueil l'avait poussé à se taire, à ne pas le rattraper pour lui adresser la parole. Mais ce soir encore, il ne l'avait pas regardé. Draco ne demandait rien de plus : juste un regard. Juste exister dans ses yeux, l'espace d'une seconde. Mais c'était comme s'il était absent, comme si le monde autour de lui tournait sans lui.
Cette fois-ci, rien ne put le retenir de s'avancer vers le ministre des Mystères, dans ce couloir vide où ses pas résonnaient avec bruit.
« Bonsoir, Potter. »
Le regard vide que Draco put percevoir sembla retrouver vie, et lentement, il tourna la tête vers lui avant d'esquisser un léger sourire. Un sourire gentil, si naturel, enfantin, si… désarmant. Le genre de sourire qui ne pouvait être fait que part une personne profondément mauvaise.
« Bonsoir, Draco. Comment vas-tu ? »
Le blond décida d'oublier le fait qu'il l'avait appelé par son prénom, et que dans sa bouche, cela sonnait comme un : « Contrairement à toi, je suis suffisamment mature pour passer outre et continuer à t'appeler par ton prénom ».
« Pas trop mal.
- Comment s'est passé ton séjour en France ? Tu restes jusqu'à la fin des vacances de printemps, n'est-ce pas ?
- Tu es bien informé. Mon séjour s'est bien passé, les français sont très accueillants et intéressants.
- Tu as eu un bon impact auprès de leur président, il me semble.
- Je n'ai pas réglé les problèmes.
- Tu n'es pas un surhomme. Mais Kingsley était plutôt satisfait, cela dit. Tu le déçois rarement. »
Potter lui parlait avec un grand naturel, comme s'ils s'étaient quittés la veille. Draco avait la bouche en feu et le cœur douloureux, de battre si fort… Il y avait tellement de choses qu'il aurait voulu lui dire, lui demander…
« Sans doute. Et toi, que deviens-tu ? Comment vont tes enfants ?
- Oh, je vais bien. La routine. Les enfants vont bien, aussi. James est en finale de Quidditch, il m'en écrit des tartines toutes les semaines… Albus s'en sort bien aussi. Et Lily m'en veut toujours de t'avoir laissé partir. »
Draco sentit ses jambes à deux doigts de le lâcher. Soudain, il revit Lily, avec ses longs cheveux roux et ses yeux bleus, hurlant dans ses bras, ses petites mains blanches accrochées à sa robe comme si elle craignait qu'il disparaisse…
Pourquoi en parlait-il, comme ça ? L'air de rien ?
Comme si tout ça n'avait pas d'importance, comme si c'était normal d'évoquer leur histoire passée, cette séparation un an plus tôt, avec des mots aussi légers…
Avec le nom de sa fille, sa toute petite fille, qui pleurait contre lui des mois et des mois plus tôt…
N'en as-tu donc plus rien à foutre, Harry ?
« Ah. »
Que dire de plus ? Draco sentait son corps faiblir, ses jambes le lâcher… S'il parlait plus, il craquerait. Irrémédiablement.
« Il fallait s'y attendre, tu ne crois pas ?
- Je n'en attendais pas moins d'elle. On ne peut pas espérer autre chose venant d'une enfant de dix ans.
- Parce que si elle avait été une adulte, les choses auraient été différentes ?
- Oui. Elle ne m'aurait plus adressé la parole pendant au moins dix ans. »
Bien malgré lui, Draco ne put s'empêcher de pouffer, plus parce que la petite fille était de son côté que par l'humour que Potter avait placé dans sa phrase. Un humour un peu noir. Un humour qui reflétait sans doute un an de conflit avec sa dernière, de rancune et de cri ses crises de colère.
« Je vois. Ca va passer.
- J'espère bien. Je suppose que tu vas l'inviter dans ton manoir ?
- Tu y vois une objection ?
- Absolument aucune. »
Draco détourna les yeux. Il ne voulait plus chercher à comprendre, à savoir s'il lui mentait ou s'il lui disait la vérité. À un moment donné, Draco avait su à peu près différencier le vrai du faux. Mais ce soir, il n'en avait pas envie. Il préférait ne pas croire ces paroles et se dire simplement que Lily pourrait venir chez lui sans que Harry ne s'y oppose. Et c'était déjà beaucoup…
« Tant mieux. »
Ils pénétrèrent dans la salle des cheminées.
« Bonne soirée, Potter.
- Bonne soirée, Draco. »
Et alors que son corps s'apprêtait à brûler dans l'âtre, Draco sentit les larmes lui monter aux yeux et couler sur ses joues.
OoO
Il était bourré.
Ça ne lui ressemblait pas vraiment, mais en rentrant, Draco s'était jeté sur la première bouteille d'alcool qu'il avait trouvée et en avait déjà avalé la moitié. Sur le moment, cela lui avait paru être la seule chose à faire.
Le voile qui recouvrait à tout instant les yeux bleus de Draco s'était levé. Ce voile de politesse, de déni, d'orgueil n'existait plus, dissout dans l'alcool qui coulait chaleureusement dans ses veines. Les yeux posés sur l'âtre vide du salon, allongé dans le canapé, il put enfin se remémorer le visage de Potter, et cesser de l'appeler par ce nom qui lui écorchait la bouche.
À cet instant, Potter s'appelait à nouveau Harry.
Le lendemain, il redeviendrait l'insupportable ministre des Mystères, cet homme machiavélique qui dirigeait son monde à la baguette.
Mais pour l'instant, il était juste Harry.
Juste l'homme qu'il avait aimé, et qu'il aimerait sans doute toute sa vie.
Mais visiblement, Draco n'existait plus dans sa vie. Cette année passée à l'étranger l'avait définitivement rayé de son existence, et comme tant d'autres avant lui, ne demeurait dans son esprit qu'un léger souvenir de leur aventure, de ces heures passées ensemble à s'aimer.
Leur histoire avait réellement démarré trois ans plus tôt, alors que Harry était déjà ministre depuis quelques années. Draco ne l'avait pas vu accéder à ce poste, ayant été promu secrétaire de Bakken un an plus tard, mais il eut vite fait de redécouvrir son ancien rival, qui avait complètement changé depuis l'époque de Poudlard. Ils s'étaient déjà croisés auparavant mais Harry ne lui adressait jamais la parole, vu qu'il n'était jamais amené à le faire. Mais à ce moment-là, leur situation professionnelle les avait amenés à se rencontrer plus souvent et à réellement converser. À vrai dire, ils s'entendaient plutôt bien, même si le blond se méfiait de Harry.
Mais surtout, si Draco avait été amené à beaucoup rencontrer Harry, c'était en partie parce qu'il avait été l'amant de Bakken pendant un an.
Quand le blond devint secrétaire, il avait trente-trois ans et la relation entre les deux hommes était déjà terminée depuis un mois. Loin d'avoir été mis au courant, car de toute manière cela ne le regardait pas, Draco avait un jour dit à Harry qu'il se passait quasiment pas un moment où Draco pouvait parler avec le ministre sans que Bakken ne débarque. Malicieux, le brun avait répliqué qu'ils avaient été amants, donc comme il s'entendait bien avec Draco, Alejandro sautait sur l'occasion.
Au début, le secrétaire avait refusé d'y croire. Il savait que le divorce entre Harry et Ginevra Weasley avait été prononcé suite à une tromperie de trop et que depuis le héros national vivait librement ses histoires d'amour homosexuelles, se fichant complètement des on-dit. Cependant, coucher avec un ministre aussi illustre que Bakken de dix ans son aîné, Draco ne l'aurait jamais soupçonné, et pourtant, il dut rapidement se rendre à l'évidence. Il comprit tout aussi rapidement que son supérieur n'avait absolument pas oublié son jeune amant et que son secrétaire devenait régulièrement un prétexte pour passer du temps avec lui.
À l'époque, Draco était déjà impressionné par la faculté qu'avait le brun de s'accommoder de la situation et de balancer des petites piques aussi humoristiques que douloureuses, l'air de rien et le sourire aux lèvres. Il avait déjà remplacé Alejandro, ce que ce dernier acceptait très difficilement, et il arriva qu'il en parle avec son subordonné, dans les moments où il ne parvenait plus à faire face au sourire désarmant de son ex amant et à ses tirades blessantes.
C'était la belle époque, quand Alejandro Bakken l'aimait bien et pouvait l'utiliser à son aise pour tenter de marquer des points auprès de Harry. Draco n'était pas assez proche de lui pour lui faire comprendre que la manipulation qu'il tentait d'exercer sur le brun et cet espèce de mépris de la part de ses trois enfants à son encontre ne pouvait décemment pas aller en sa faveur. C'était l'époque où Draco découvrait petit à petit les hautes sphères de la politique, s'y intégrant au fil des mois. Celle où il nouait des amitiés, où il apprenait à encadrer un peu le grand Harry Potter, où il se rendait avec un certain plaisir aux galas, sans se dire qu'il était de trop ou que ce serait une prise de tête.
C'était l'époque… avant qu'il ne tombe follement amoureux de cet homme mystérieux aux multiples facettes, qui ne lui montrait que ce qu'il voulait bien afficher. Avant qu'il ne tombe petit à petit sous le charme de ce ministre qui avait pourtant son âge et qui avait passé sept ans dans la même école et la même année que lui.
Bien avant que, l'air de rien, Harry ne lui propose de l'accompagner à un gala de charité, en toute amitié, et que le soir même, Draco avait dû le plaquer contre le mur, luttant contre lui-même de lui arracher ses vêtements et de continuer à l'embrasser comme un taré.
Leur relation n'avait jamais été uniquement sexuelle. Draco s'y était toujours refusé : céder à Harry, le premier soir ou les suivants, alors que manifestement le brun ne désirait que ça, c'était se vendre, devenir un mouchoir qui serait jeté à la hâte, un objet comme un autre. À l'époque, il n'était pas encore amoureux, mais suffisamment fier pour ne pas s'offrir à lui sans rien en retour. Il se fichait pas mal de l'argent, des avantages politiques ou autres, et ça, il le lui fit bien comprendre d'entrée de jeu. Harry ne montra aucun étonnement et poursuivit ses avances. Jusqu'à accepter l'idée que Draco n'était pas comme les autres.
Qu'il se fichait de son prestige, de son rang, de son argent…
Que tout ce qu'il voulait, c'était une vraie relation, comme avec n'importe qui d'autre.
Draco ferma douloureusement les yeux. Le revoir après tout ce temps avait été plus douloureux qu'il ne l'aurait cru. Jamais il n'aurait pensé que cela lui ferait si mal, ni même que son self-control serait mis à si dure épreuve. D'un autre côté, il s'était attendu à autre chose. Au moins un regard… peut-être un mot. Et non pas cette ignorance qui le reléguait comme tous les autres à de vagues souvenirs et une histoire belle et bien terminée.
Mais qu'avait-il espéré venant de lui ? Avait-il cru un seul instant que cette histoire d'amour de deux ans serait plus difficile pour lui à oublier ? Que tous ces moments passés ensemble, ces fêtes d'anniversaire avec leurs enfants, ces dîners à rallonge où Harry s'asseyait systématiquement à côté de lui, et même ces vacances, merde, ces vacances passées à six…
Qu'avait-il espéré ?
Que Harry se souvienne de lui ?
Balivernes.
Draco s'était détourné de lui, il avait rompu, un an plus tôt. Jamais Harry ne reviendrait sur cette décision et jamais il ne lui montrerait la moindre preuve d'affection, s'il en ressentait encore une infime trace pour lui. Draco avait eu ce qu'il voulait. Il ne méritait que cela : l'indifférence.
Il en aurait hurlé.
Hurlé.
Au final, notre histoire n'avait-elle donc absolument aucune valeur à tes yeux, Harry ?
Sans doute avait-il mieux fait de le quitter, à l'époque. Comment leur histoire aurait-elle continué ? Comment Draco aurait-il réussi à rebondir, à lui accorder à nouveau sa confiance et son amour ?
Il n'aurait jamais réussi.
Et puis…
Harry ne l'avait pas retenu. Il l'avait laissé partir, en lui disant qu'il était désolé et que c'était à lui de faire son choix.
Et Harry était redevenu Potter.
Potter le mystérieux.
Potter le ténébreux.
Potter…
Le salopard.
OoO
Le jour où Scorpius avait fait sa rentrée à Poudlard, Draco avait prié tous les dieux pour ne pas rencontrer Harry, alors qu'il était évident qu'il ne déléguerait pas ce moment si important à une autre personne. Lily avait été la première à l'apercevoir, et sans le dire à son père, elle se précipita vers Draco pour le serrer dans ses bras. Elle lui dit où était son père, avec James et Albus, afin qu'il ne se retrouve pas face à son père. Draco en fut très touché.
Quelques minutes plus tard, après une dernière étreinte, Draco regarda son fils monter dans le wagon, sachant déjà que Potter était à son autre extrémité. Le train allait partir dans les deux minutes qui venaient, quand soudain James et Albus se jetèrent sur le quai pour lui sauter dessus comme la misère sur le monde.
La gorge serrée et les larmes menaçant de déborder de ses yeux, Draco serra fort l'aîné dans ses bras en lui demandant de prendre soin des deux petits, de veiller sur eux et d'être là quand ils en auraient besoin. La voix humide, il le lui avait promis. Il lui écrirait un peu plus tard que Draco avait été là lors de sa première et deuxième rentrée et être emmené cette fois uniquement par son père avait été plus douloureux qu'il ne l'aurait imaginé. Il lui dirait aussi qu'il lui manquait, que la vie à la maison n'était plus la même depuis qu'il n'était plus là, et qu'à Noël, il ne rentrerait pas.
Puis, Draco avait pris Albus dans ses bras. Albus, si petit comparé à son frère et à Scorpius, si réservé et peu bavard… Il avait senti ses doigts griffer sa peau à travers le tissu de sa robe, ses mains se cramponner à lui, alors que son visage demeurait caché contre lui. Draco l'avait embrassé dans les cheveux sans lui dire grand-chose, à part de faire attention à lui et à ce grand dadais de Scorpius. Il avait senti son hochement de tête, puis l'enfant s'était reculé avant de retourner dans le wagon sans le regarder, les coins de sa bouche tirés vers le bas.
Puis, le train était parti, et Draco était rentré chez lui. Il avait descendu une bouteille d'alcool, et le lendemain, il partit pour la France, le cœur lourd et la tête en vrac.
Cette année passée sans lui avait été difficile. Scorpius n'avait passé aucunes vacances scolaires à Poudlard, même s'il y avait pensé. Albus était rentré pour les fêtes de Noël mais James avait tenu parole et n'était pas monté dans le train avec son frère. Draco l'avait pourtant conjuré de le faire : il devait cruellement manquer à son père et à Lily, mais James avait continué à refuser. Pas seulement pour Draco. Mais pour lui, aussi. Parce que Potter avait été beaucoup trop loin cette fois-ci.
Aux vacances d'hiver, James n'avait pas quitté Poudlard, mais Albus avait à nouveau fait le déplacement, pour sa sœur, lui avait-il dit. Un peu plus tard, le jeune adolescent lui avait glissé à demi-mots que son père souffrait beaucoup de les savoir si loin de lui et avec autant de rancœur dans la poitrine. Et Albus, malgré tout, aimait son père. Il n'y avait guère que devant eux que le masque tombait et qu'il redevenait cet adolescent plein de vie et complice qu'il avait été à une époque. Un papa comme les autres, en somme.
Un papa qui les aimait, à la folie.
Etant donné que son meilleur ami rentrait chez son père, Scorpius avait à nouveau fait le déplacement jusqu'en France. C'était une manière comme une autre de s'assurer que son père allait bien, en plus de passer du temps avec lui. Ces semaines passées avec son fils unique avaient été merveilleuses et lui avaient remonté le moral. Le manque était douloureux mais inévitable, et sans doute que cela aurait été bien pire si jamais Draco avait refusé sa mission en France pour un an.
Quand Draco arriva à la gare, il espéra secrètement que Potter ne soit pas là. Aux dernières vacances, il n'était pas sur le quai à cause d'un congrès en Russie qui l'occuperait encore quelques jours. À la base, Potter n'aurait pas dû y aller mais un désistement l'y avait forcé. La semaine précédent son départ, Potter avait informé ses deux enfants et Albus lui demanda s'il pourrait passer ces quelques jours en France, vu que son père comptait emmener Lily avec lui. Forcément, Potter n'émit aucune objection. James avait refusé à cause de l'entraînement de Quidditch que son capitaine avait préparé pour son équipe.
Cette fois-ci, les choses seraient différentes : la foule de parents venant chercher leurs enfants était disparate et il savait de source sûre que Potter n'était pas en déplacement. Ce fameux congrès était par ailleurs le seul voyage qu'il n'avait jamais fait lors des périodes de vacances scolaires, en omettant celles d'été. Leur rencontre serait inévitable, et si Draco parvenait à faire abstraction sur son lieu de travail, c'était bien plus difficile dans cet endroit. C'était Potter, qu'il commençait alors à peine à fréquenter, qui lui avait proposé de l'accompagner pour la rentrée de James. À ce moment-là, le blond s'était senti touché, comme si son ancien rival lui ouvrait un peu plus les portes de son intimité.
Alors, quand le secrétaire arriva sur le quai, à dix minutes de l'arrivée du train, il fut étonné en n'y voyant pas le ministre des Mystères. Pourtant, Albus était censé rentrer et jamais Potter ne laisserait son fils rentrer seul chez eux en lui laissant une voiture à disposition, ce que certaines personnalités avaient tendance à faire. Voir Teddy dans un coin du quai le soulagea grandement. Du haut de son mètre quatre-vingt, les cheveux bleu électrique et le visage aimable, il détonnait sur le quai pourtant peu rempli, avec ses vêtements bariolés et pas franchement très élégants.
Sur le coup, Draco n'osa s'approcher de lui. Teddy avait vingt ans, c'était un garçon adorable avec lequel il s'entendait très bien, et lors de sa rupture avec Potter, il n'avait pas pris parti. Juste avant que Draco ne parte, il était quand même venu le voir pour lui dire en face que s'il était resté avec son parrain, cette relation l'aurait définitivement détruit. Ce n'était pas plus mal qu'il s'en aille et qu'il le laisse derrière lui.
Tonton est le seul responsable de toute cette histoire, lui avait-il dit. C'est lui qui a tout foutu en l'air. Il avait la chance de t'avoir, et surtout, il a de la chance que ses enfants l'aiment, malgré tout. Oublie-le et refais ta vie, tu mérites mieux que ça, avait-il fini, les yeux baissés, comme si ça lui en coutait de prononcer ces mots.
Alors que le blond s'apprêtait à l'ignorer, pour ne pas l'embarrasser, Teddy tourna la tête et le vit. L'expression morne de son visage s'éclaira et un grand sourire apparut sur ses lèvres. Aussitôt, il se décolla du mur sur lequel il était appuyé et le rejoignit à grandes enjambées.
« Draco, bonsoir ! Comment vas-tu ? »
Quand il fut devant lui et qu'il lui serra la main, Draco se rendit compte à quel point il était grand. Si Potter ne lui avait pas assuré que son filleul ne transformait que la couleur de ses cheveux selon son physique, Draco aurait vraiment cru qu'il complexait sur sa possible petite taille…
« Bien et toi, Teddy ? »
Ce dernier lui offrit une poignée de main franche et chaleureuse. Quel beau gamin, quand même. Dommage qu'il soit métamorphomage et qu'il soit perçu comme une erreur de la nature, alors qu'il avait un cœur gros comme une maison.
« Ça va !
- Tes études dans la couture, ça avance ?
- Ouais, super ! Mon stage s'est terminé hier, j'étais trop déçu. Mais franchement c'était super, les fringues c'est vraiment ma vie ! »
Il paraissait enchanté de voir que Draco se rappelait de ce qu'il faisait dans la vie.
« Maintenant il faut que je trouve autre chose pour cet été, mais bon, c'est mort quoi. Et toi, qu'est-ce que tu deviens ? »
Son précédent stage, Draco savait de sa tante qu'il l'avait obtenu grâce à son parrain qui avait fait jouer ses relations. Cependant, il avait refusé cette aide pour cet été, tentant tant bien que mal de se dégoter quelque chose. C'était un peu compliqué pour les métamorphomages, considérés plus ou moins comme des hybrides, ce qui n'était absolument pas le cas.
« Oh, pas beaucoup de changement. Ma mission se termine fin juin normalement. Tu sais, je connais quelques grands couturiers français, je pourrais essayer de te trouver quelque chose là-bas.
- T'inquiète pas, je vais me…
- Teddy, je sais parfaitement que tu veux te débrouiller seul car tu en as marre de passer pour un handicapé, et tu sais très bien que tu n'auras rien sans expérience et sans l'aide de ton parrain.
- Tu ferais ça pour moi ?
- Tu sais bien que je ne suis pas du genre à parler de ces choses-là à la légère.
- Si tu me trouves quelque chose, je te voue un culte. »
Draco ne put s'empêcher de rire devant le visage un peu trop admiratif de Teddy, qui rêvait de travailler à l'étranger. Il parlait d'ailleurs plutôt bien le français et tentait d'apprendre l'allemand, dernièrement, sans grands succès.
« En parlant de culte, ton parrain n'est pas là ?
- Nan. Il avait peur de te rencontrer, même s'il prétend le contraire. »
Ces paroles éveillèrent quelque chose en lui. Soudain, Potter redevint Harry, le rendant un peu plus humain. Avait-il donc ressenti quelque chose, quand ils s'étaient parlé après le dîner chez Lantern ? Draco se refusait à y croire, mais Teddy n'était pas du genre à lui mentir. Du moins, il l'espérait.
« À ce point ?
- À part aller chercher sa robe chez le tailleur pour sa soirée, il n'avait pas grand-chose à faire.
- Tu interprètes.
- Oui. Mais je connais Tonton mieux que tu ne le croies. »
Le train déboula dans la gare avec un grand bruit d'explosion, les surprenant tout d'un coup. Le cœur battant, Draco préféra se dire que c'était parce qu'il allait enfin revoir son fils. Sinon, il se laisserait aller à une joie un peu malsaine et sans espoir à l'idée d'éveiller encore quelque chose chez son ex petit ami.
« Donc tu récupères Albus et tu le ramènes chez lui ? Tiens, mais Lily n'est pas là ?
- Non, sa meilleure copine fête son anniversaire ce soir, mais elle a déjà prévu de faire une pyjama party dans ses jardins.
- Je vois…
- Sinon, j'emmène Albus chez Mamie ce soir. Je suis un peu déçu que James ne soit pas rentré.
- Il lui en veut toujours. Et puis, il a ses entraînements.
- Il me manque beaucoup. À Tonton aussi. Si Albus ne rentrait pas, il finirait par vraiment déprimer.
- C'est son premier…
- C'est son fils avant tout. Il savait que James réagirait comme ça, mais entre savoir et le voir…
- J'essaie de le convaincre de rentrer.
- Je sais, il me l'a dit. »
Les enfants commencèrent à quitter les wagons, trainant leur lourde valise derrière eux. Tout en discutant, ils marchèrent le long du quai, repérant sans mal leurs gamins. Scorpius, bien loin de la dignité Malfoy et Serpentard, se jeta dans ses bras. Draco le serra fort contre lui, réalisant à nouveau à quel point il lui avait manqué. La tête dans son cou, l'adolescent lui chuchota qu'il était content de voir qu'il allait bien. sans doute s'était-il fait du souci en sachant que son père revenait en Angleterre avant son arrivée et qu'il serait ainsi confronté à son ancien amant.
Quand le jeune blond s'éloigna de lui, Albus prit aussitôt la place, se blottissant dans ses bras. Draco passa une main affectueuse dans ses cheveux ébouriffés. C'était bon de les revoir tous les deux. Tous les trois.
Ça lui rappelait un peu l'époque où il était heureux, où il avait enfin trouvé un équilibre. Précaire, certes. Mais un équilibre malgré tout.
OoO
Booby lui tendit un verre de jus d'orange ainsi qu'un flacon d'une potion verdâtre mais opaque. Avec des gestes méthodiques, la langue calée au coin de sa bouche, l'elfe de maison versa trois petites gouttes avant de reboucher méthodiquement la fiole. Non loin de lui, Draco le regarda faire, massant son front douloureux en de petits mouvements circulaires. Alors que l'être venait déposer son verre juste devant lui, Draco ferma les yeux un court instant avant de les rouvrir et avaler d'une traite le jus. Quelques secondes plus tard, un soulagement se fit sentir dans son crâne. Après un petit mouvement de main, Booby disparut avec le flacon, satisfait.
La journée avait été terriblement éprouvante. Draco avait dû supporter Bakken toute la journée, il l'avait trainé à droite et à gauche sans lui laisser une seconde de répit. Il avait tenté de le garder pour le déjeuner mais Draco lui avait imposé un non, net et catégorique. Il avait la chance d'avoir Scorpius à la maison, il comptait bien en profiter. Il l'avait d'ailleurs emmené déjeuner dans un bon restaurant de la capitale pour un petit tête à tête d'une heure à peine, qui avait ravi son fils. Après cette courte pause, il avait dû retrouver son supérieur qui s'était acharné à le garder bien après la fin de sa journée de travail.
Bakken était-il en train de le surveiller ? C'était fort possible. Le fait qu'il ne l'avait pas quitté lors du gala était une possible explication, même si sur le coup, Draco n'avait pas voulu y croire. Après tout, que croyait-il surprendre ? Il avait bien remarqué l'attitude de Potter lors de la réunion hebdomadaire qui avait suivi son retour au pays, pensait-il réellement qu'il puisse y avoir quoi que ce soit entre Potter et lui ? Pensait-il que ce dernier jouerait un jeu devant ses collègues, alors qu'il se fichait éperdument de ce que les autres pouvaient penser de lui ?
Mais peut-être craignait-il effectivement que quelque chose renaisse entre eux. La relation entre Draco et le ministre des Mystères n'avait jamais été toute à fait dans la norme de Potter, lui qui n'accordait que bien peu de son intimité à ses amants. Bakken avait été présenté à ses enfants et était déjà allé chez lui mais n'y avait jamais séjourné plusieurs jours d'affilés, et surtout, il n'était jamais parti quelque part avec lui. C'était Potter qui le lui avait dit pour lui expliquer un peu pourquoi Bakken essayait, brillamment, de lui pourrir la vie. Contrairement à Alejandro, Draco avait rencontré officiellement les amis de son amant, ils avaient passé certains week-ends ensemble et même trois semaines avec leurs enfants en été.
Des moments magiques.
Des moments auxquels Bakken n'avait jamais eu droit.
En apprenant qu'ils allaient passer leurs vacances d'été ensemble, tous les six, ce dernier avait violemment réagi. Draco lui avait vertement répliqué qu'il détestait les mômes, qu'il n'avait jamais aimé ceux de Harry et que ces derniers ne le supportaient pas non plus.
Forcément, Bakken avait fait preuve de mauvaise foi en affirmant que Potter lui avait facilité les choses, ce qui n'était absolument pas le cas, et que Draco comptait profiter de sa position, jouant avec son fils pour obtenir ce qu'il désirait. Difficile de lui faire comprendre que la relation qu'il entretenait alors avec Potter n'était absolument pas reposée sur l'intérêt et l'ambition. Et c'était pour cela qu'il l'avait laissé pénétrer petit à petit dans son monde.
Cependant, tout ceci était terminé depuis longtemps. Draco ne pourrait jamais revenir sur sa décision et Potter avait décidé de ne pas le retenir. Pourquoi renouer quelque chose, après tout ce temps ? Jamais Potter ne récupérait ce à quoi il avait renoncé. Leur histoire avait pris fin un an auparavant, Bakken n'avait pas à s'en inquiéter. Ni même à espérer obtenir quoi que ce soit de la part du ministre…
Bakken était visiblement fermement décidé à éviter tout rapprochement entre les deux ex, mais son petit jeu n'allait pas durer bien longtemps. Il était hors de question qu'il l'ait sans arrêt sur le dos, cette pause d'un an où il l'avait aperçu de temps à autres, s'entretenant avec lui quasiment exclusivement par courrier, l'avait déshabitué à la présence insupportable de son supérieur. Dire qu'à une époque il avait été à peu près agréable à écouter, et qu'à présent il était juste imbuvable…
« Papa ? »
Draco tourna lentement la tête vers l'entrée du salon, la tête toujours un peu douloureuse. Encore une journée et il pourrait profiter pleinement de son garçon.
« Oui Scorpius ?
- Demain, on passe la journée ensemble, pas vrai ?
- Oui pourquoi ? Tu as prévu quelque chose de particulier ? »
Par Merlin, que son fils avait grandi… Un an qu'il ne le voyait que par à-coups et qu'il le découvrait un peu plus grand, un peu plus mature. Il le revoyait encore tout petit, avec son duvet de cheveux blonds, dormant paisiblement dans son couffin, au creux de ses bras ou tout contre la poitrine menue de sa mère. Que ressentirait-elle quand elle le reverrait, elle qui n'avait jamais réussi à avoir d'autres enfants en dépit de ses deux mariages ?
C'était tellement difficile de le regarder grandir, et tellement bon de voir les traits de son visage s'affirmer au fil des mois…
« Non, mais en fait Albus m'a proposé de venir dormir chez lui après-demain. Je sais ce que tu vas dire, on se voit déjà assez souvent comme ça, mais…
- Son père est d'accord ?
- Bah oui, il est de repos exprès…
- Alors il n'y a aucun problème.
- Ça te dérange pas ?
- Pourquoi ça me dérangerait ? Potter a dit quelque chose ?
- Bah il a fait la remarque…
- De quoi ? Que vous vous voyiez déjà souvent ?
- Ouais.
- Tu ne penses pas qu'il a dit ça parce qu'il voit Albus très peu dans l'année et que…
- Je crois que Harry ne m'aime plus. »
Draco haussa un sourcil surpris. Son fils se tortillait les mains, le visage nerveux et ses dents mordillant ses lèvres. Cette idée lui parut tellement saugrenue que Draco ne sut quoi dire, sur le moment. Il imaginait sans mal Potter prononcer ce genre de phrase, sans méchanceté mais peut-être avec un peu d'agacement, comme il aurait pu le faire par rapport à n'importe quel enfant. Quand Scorpius lui avait demandé par courrier s'il pouvait organiser une soirée dans les parcs du manoir, le blond avait eu une réaction similaire.
« Pourquoi tu dis ça ?
- Je sais pas.
- Tu ne sais pas ? Il t'a envoyé des cadeaux à Noël, à ton anniversaire, il t'a même envoyé des chocolats à la Saint Valentin ! Bon c'est vrai que c'était une attention de Lily, mais vu le prix de tes chocolats, ce n'est pas avec ses petites économies qu'elle a pu te les payer, et que je sache, il n'y a pas de réductions quand on prend trois boites…
- Papa…
- Quoi ? Ne dis pas de bêtises Scorpius, il a besoin de profiter de son fils, comme moi j'ai besoin de te voir. J'aurais eu la même réaction si je n'étais pas si fatigué. Ne te fais pas de mal, mon fils. D'accord ? »
Scorpius hocha la tête, un peu plus rassuré. Il avait tissé une relation forte avec Potter qui l'avait accueilli dans son entourage avec beaucoup de plaisir. Parfois, Draco trouvait même son compagnon bien plus proche et ouvert avec son fils qu'avec lui. De toute manière, Potter avait toujours été très porté sur les enfants, son masque peinant à rester sur son visage quand un petit entrait dans son champ de vision. Peut-être était-ce pour cela que sa relation avec Ginevra avait duré aussi longtemps : elle lui avait offert ses trois enfants, les êtres les plus chers qu'il avait en ce monde.
« Au fait, tu sais quoi ? »
L'adolescent s'assit à côté de lui sur le canapé. Visiblement, il avait envie de discuter, ce soir… Draco se prépara mentalement à une séance de papotage intensive, comme Scorpius savait si bien les faire.
« Ginny, elle va se remarier. »
La première fois que Draco avait rencontré l'ex-femme de Potter, c'était à l'occasion d'un match de Quidditch auquel Harry les avait conviés, lui et Scorpius, offrant ainsi à son fils une vue imprenable sur le stade. À l'époque, Ginevra était en déplacement en Angleterre et ils en avaient profités pour se voir. Enfin, profiter… C'était Lily surtout qui avait demandé à son père si elle pouvait voir sa mère et la rencontre avait eu lieu. James et Albus avaient échangé quelques mots avec elle, sans beaucoup d'effusions. Après tout, ils la voyaient si peu souvent et leur mère prenait si peu souvent de leurs nouvelles que les marques d'amour étaient rarissimes, pour les deux partis.
Potter avait divorcé avec la mère de ses enfants quand Lily n'avait que deux ans. Ginevra était partie à cause de ses tromperies, qu'elle avait découvertes et qu'elle ne supportait plus. Au fil du temps, ses échanges avec ses enfants s'étaient faits de plus en plus rares : le problème, lui expliquait Potter, ce n'était pas qu'elle ne les aimait pas, mais qu'elle avait conscience qu'elle les avait mis au monde parce qu'il n'était pas capable de les faire avec un homme. Il culpabilisait encore quand James avait été conçu, à son initiative à elle, et pour les deux autres, il n'éprouvait quasiment plus rien pour sa femme.
Depuis, Ginevra avait quitté le pays pour une carrière de journaliste. Elle avait partagé la vie d'autres hommes mais n'était jamais parvenu à refonder un foyer, enchaînant des hommes tous plus catastrophiques les uns que les autres. Elle avait failli se marier, un jour, mais c'était avant de découvrir ses infidélités chroniques. L'idée qu'elle puisse retenter le coup, à trente-sept ans, était étonnante.
« Ah oui ? Avec qui ?
- Apparemment elle sort depuis un ans avec un joueur de Quidditch russe. Elle a invité Albus et tout mais personne ne veut y aller. Harry dit qu'il n'ira à son mariage que si ses enfants y vont, mais que ça ne l'intéresse pas. »
D'un seul coup d'œil, Ginevra avait comprit que quelque chose se tramait entre son ancien mari et Draco. Après avoir un peu parlé avec ses enfants, elle avait échangé quelques mots avec Harry, qui l'avait regardé avec cette même hypocrisie qu'il réservait à ses collègues de travail, et quand la rouquine s'était enfin décidée à saluer le blond, son regard l'avait détaillé dans les moindres recoins.
C'est lui, ton nouveau mec ? Lui avait-elle dit. Ca va, tu te fais pas chier, tu prends pas des laiderons.
Draco n'avait su comment prendre la remarque. Il avait passé l'âge d'apprécier les compliments sur son physique, qui sonnaient ici comme une critique. Puis, il s'était dit que ce devait encore être difficile d'être trompée avec des hommes au physique avantageux, que Potter parvenait à attirer le plus souvent de part son statut. Il n'était certes pas laid, mais sa beauté n'avait rien d'exceptionnel.
« Je comprends. Et Albus ne veut pas y aller ? Ni Lily ?
- Nan. Tu sais, avec ce qui s'est passé, ils ont pas envie…
- Ça se comprend aussi. »
Scorpius marqua un silence avant de se mordiller les lèvres.
« Et toi, t'aurais pas envie de te marier, Papa ? »
Ce fut comme un poignard planté profondément dans son cœur que Scorpius tournait un peu plus.
Cette question le taraudait déjà depuis l'hiver dernier, quand Scorpius, après les fêtes, s'était rendu compte que son père allait vraiment mieux et qu'il se remettait petit à petit de ses émotions. Avait-il trouvé quelqu'un, y'avait-il un nouvel homme dans sa vie ?
Non.
Refaire sa vie après tout ça, Draco n'en était pas capable. C'était encore trop présent, trop douloureux. Un an, ce n'était pas suffisant pour oublier celui qu'il avait cru être l'homme de sa vie.
« Le seul enfoiré avec qui j'en avais envie ne veut plus de moi depuis très longtemps. »
Mais Harry Potter n'était l'homme de la vie de personne.
À part de la sienne.
OoO
Harry Potter était un homme aussi inquiétant que dangereux. Draco n'avait pas mis longtemps à le comprendre. Encore ce matin-là, durant une réunion, le secrétaire avait eu la preuve du pouvoir que possédait cet homme, pourtant si jeune, sur la totalité du gouvernement et donc sur le pays entier. N'importe lequel de ses mots pouvait enflammer les plus pacifiques et faire taire les plus passionnés. Derrière son visage trop jeune, ses sourires déroutants et ses yeux verts pétillants se cachait un homme capable de réduire votre carrière à néant en un claquement de doigts.
Quand ils avaient commencé à se fréquenter, en toute amitié, Draco s'était méfié de lui, et quand ils avaient commencé à sortir ensemble, il avait essayé de décrypter cet homme étrange qui pourrait le détruire à tout instant. Mais dans le fond, il n'avait jamais vraiment eu peur de lui, peut-être parce qu'il l'avait connu durant ses jeunes années et qu'il avait conscience de ce qu'il avait vécu durant la guerre. Certes, Draco n'avait jamais été de son côté, pour des raisons qui lui appartenaient, mais il était de sa génération, il l'avait vu grandir et puis mourir, cette fameuse nuit où il n'avait plus jamais été le même.
Sortir avec Harry n'était pas simple, pour la bonne et simple raison qu'il était devenu un enfoiré de première et qu'il n'accordait sa confiance à personne. Draco avait mis du temps à comprendre que ce qu'il aimait chez lui, c'était ce mystère, cette manière de cacher ses émotions et ses pensées, de les dévoiler petit à petit, et au fil du temps, de les découvrir en quelques mots et quelques regards. Le voir s'ouvrir à lui petit à petit l'avait rendu toujours plus accro, d'autant plus que Draco le sentait abandonner ses petits jeux, à mesure qu'il franchissait des obstacles dans sa vie : leurs sorties, sa maison, leurs enfants… leurs vacances…
L'espace d'un instant, Draco avait cru qu'il pourrait fonder quelque chose avec Harry. Ils ne vivaient pas ensemble mais faisaient de réguliers allers-retours entre leurs deux maisons. À l'époque, Draco ne vivait plus au Manoir, sa mère ayant décidé de s'y installer pour quelques temps. Cela dit, une intimité et même une certaine routine s'était installée entre eux.
Ils y avaient une dizaine de restaurant où ils allaient régulièrement, rien que tous les deux, certains dans le monde sorcier et la plupart dans l'espace moldu. Le soir, Harry courrait partout en suppliant presque ses enfants de se dépêcher dans la douche ou de mettre fin à leur bain, tandis qu'il préparait le repas et dressait la table. Parfois, Draco s'installait dans le canapé et regardait la télévision avec les mini-Potter, James quand il rentrait et son fils, et il arrivait que Harry se joigne à eux, enlaçant ses épaules dans son dos avant d'embrasser sa joue ou s'allongeant pour poser sa tête sur ses genoux. Il entrait toujours dans la chambre en pyjama, crapahutant sur le lit avant de l'embrasser et puis se glisser dans les draps. Il arrivait même que dans la cuisine, alors que les gosses jouaient dans le jardin, ils se mettent à danser comme un vieux couple ringard sur une musique du poste radio, Harry remplissant la pièce de ses rires.
Et de temps en temps, ils allaient au cinéma, et dans ces moments-là, Harry calé tout contre lui et sa main dans la sienne, il avait l'impression de ne l'avoir qu'à lui, rien que pour lui.
Ces moments, où Harry devenait un homme normal et plein d'amour, lui avaient fait croire que quelque chose de sérieux était possible. Parce que Draco voyait les deux facettes de son être, celle qu'il affichait en public et celle qu'il lui permettait de voir en privé.
Mais ça…
C'était avant.
Bien avant que le drame ne se produise. Un drame qui avait bouleversé sa vie, qui avait détruit le peu d'équilibre de son existence, qui avait réduit à néant tous ses projets, tout ce qu'il désirait vivre, avec lui, avec eux…
Allongé dans le canapé de son salon, l'esprit embrumé par l'alcool, et pour la première fois depuis un an, Draco se remémora cette soirée, cette horrible soirée où tout son monde avait basculé.
Harry avait parfois des crises. Par moments, toute cette magie emmagasinée dans un corps trop petit déconnait et prenait possession de lui. Draco avait déjà assisté à ces crises, à ces pertes de contrôle qui faisait de son homme un être sombre, dangereux et inquiétant.
La première fois qu'il avait rencontré cet autre Harry, c'était une triste nuit d'hiver. Il pleuvait des trombes d'eau, et c'était sans doute ce qui l'avait réveillé, plus que l'absence de Harry dans le lit. Draco s'était levé, et en arrivant aux escaliers, il avait vu de la lumière. En s'avançant, il avait compris qu'elle venait de la cuisine, dont la porte, qui donnait sur le salon, était grande ouverte. Un peu étonné, peu habitué à de potentielles fringales nocturnes, le blond s'était avancé, sans se douter de ce qui l'attendait.
Sur le coup, il ne l'avait pas reconnu. Pourtant, il avait toujours le même pyjama, les mêmes cheveux noirs ébouriffés et son visage d'éternel adolescent. Mais quelque chose le retourna. Peut-être était-ce ses yeux écarlates qui fixaient le vide et qui soudain s'étaient lentement tournés vers lui. Son visage neutre, d'une pâleur inquiétante et dénué de la moindre petite ride, avait soudain esquissé un sourire… mauvais. Sadique.
Terrifiant.
« Bonjour, Draco Malfoy. Ravi de te rencontrer. »
Ce soir-là, Draco se rappelait d'avoir pleuré et crié comme jamais cela ne lui était arrivé. C'était un peu comme si tout ce qu'il gardait depuis des années au fond de lui s'était déversé dans la petite pièce carrelée, comme si toutes ces blessures cicatrisées au fil des années se rouvraient d'un coup et que le sang coulait à ses pieds nus et blanc, dont il semblait savourer la couleur de ses yeux abominables.
Son cœur se serra douloureusement dans la poitrine en repenser à ce moment, quand cet être sombre, si différent du Harry qu'il connaissait et chérissait, décortiquait son âme, lui crachait à la figure tous ses torts, tous ses crimes, tout ce qu'il avait fait de mauvais dans sa vie, à l'époque où ils s'étaient perdus de vue. Cet homme connaissait chaque aspect de son existence, chaque tare de sa famille et de son être…
Il savait tout. Sur tout.
Et là, assis dans la cuisine, le regardant de ses yeux de serpent, le sourire sarcastique, il s'était fait son juge, celui que Draco n'avait jamais eu, et quand il avait quitté la cuisine, le cœur et l'âme en morceaux, il n'avait eu qu'une envie : s'enfermer dans la salle de bain et s'ouvrir les veines. Mais il avait lutté et il était retourné dans leur chambre, priant pour que tout ceci soit un mauvais rêve.
Le lendemain matin, Draco s'était réveillé seul dans son lit, toujours aussi mal. Les enfants dormaient encore. La lumière inondant le rez-de-chaussée, le blond avait descendu prudemment les marches, jusqu'à trouver Harry dans la même position que la veille : assis sur sa chaise, dans la cuisine, devant la table. À la différence près que cette table était recouverte de bouteilles vides, et que les yeux de Harry étaient à nouveau verts. Veinés de rouge, défoncés… mais verts.
Son compagnon tourna la tête vers lui et lui jeta un regard vague, avant que son visage de se décompose. Il avait caché sa tête dans son bras et s'était mis à pleurer. Alors que Draco le portait à l'étage, dans le lit, il entendait sa voix lui demander pardon.
C'était pas sa faute.
Il n'avait jamais voulu lui dire ça.
Il était désolé.
Tellement désolé…
Depuis, Draco l'avait à nouveau rencontré, et la confrontation avait été tout aussi douloureuse, à la différence près que le blond savait que Harry n'y était pour rien, que ce genre de choses pouvaient arriver à n'importe quel instant et qu'il n'avait aucune influence sur ces crises qui lui faisaient perdre tout contrôle. Le seul moyen d'éviter cet espèce de dédoublement de personnalité, qui en réalité, d'après les psychomages, était une espèce de personnalisation de son instinct de protection, aurait été d'ingurgiter des potions diverses, mais Harry se refusait à se considérer comme malade. Draco avait essayé de le convaincre de prendre quelque chose mais il n'avait pas essayé longtemps. Il le connaissait trop bien pour cela.
Mais cette nuit-là, les choses étaient différentes. Découvrir cet autre Harry dans la cuisine de sa maison ou dans les parcs du manoir, au bord du lac, était une chose. Être appelé en pleine nuit parce que les protections de Poudlard avaient été violées, encore, et que Harry Potter se trouvait entre ses murs sans que personne ne soit capable de lui mettre la main dessus, c'était une toute autre affaire.
C'était James qui avait supplié McGonagall de faire appeler celui qu'il considérait déjà comme son beau-père, chose qu'Albus et encore moins Lily n'étaient prêts à envisager. Draco s'était précipité sur les lieux et, les larmes aux yeux, l'enfant lui avait expliqué que son père venait souvent au château, dans ses moments de crise. Les barrières magiques entourant Poudlard ne pouvaient donner son nom mais James savait que c'était lui et en avait informé la directrice, chose qui ne résolvait pas le problème le plus crucial : pourquoi il se rendait là et où diable restait-il des heures durant ? Même la carte du maraudeur était incapable de le détecter.
De prime abord, Draco n'avait su quoi dire. Après tout, il ne le connaissait pas assez bien, loin de là, pour découvrir où il s'enfermait en attendant le lever du jour. Puis, il avait pensé à cet endroit-là, où leur destin, à tous les deux, avait basculé, à tout jamais. Cet endroit-là où Draco avait scellé son destin, où il avait dû choisir, entre son père et… le reste.
Cet endroit où il n'avait pas réussi à faire de choix et qu'un autre que lui l'avait fait à sa place, tuant Albus Dumbledore pour respecter le pacte qui le liait à sa mère, Narcissa Black.
La tour d'astronomie.
Nul besoin d'ouvrir la porte pour savoir qu'il était là. Draco ne l'avait rencontré que deux fois mais il connaissait cette étrange atmosphère qui l'entourait, cette espèce de noirceur indescriptible qui lui hérissait les poils et qui emballait son cœur, alors même qu'aucun mot n'était encore prononcé.
Que lui dirait-il ?
À lui ?
Devant son fils aîné, seul enfant qui acceptait la situation, qui parvenait à vraiment l'aimer et à envisager un avenir ensemble ?
Il était assis sur le rebord du trou béant faisant face au télescope, regardant la nuit noire, les étoiles…
Harry regardait beaucoup les étoiles. Lui qui avait suivi des cours de divination et qui n'était jamais parvenu à en comprendre les moindres subtilités, s'était passionné pour les étoiles après la guerre, et surtout en entrant au département des Mystères. Tous ces arts sombres et mystérieux, qui paraissaient si accessibles mais qui demeuraient pourtant insaisissables…
Souvent, il regardait les étoiles, la nuit. Il sortait dans le jardin pour regarder, se levait après un moment câlin pour se poster devant la fenêtre, en peignoir, pour lire les cieux, montait tout en haut du Manoir pour s'allonger sur le toit et se plonger dans l'obscurité.
Et là, le trouver dans cet endroit, si symbolique pour lui, si plein de mauvais souvenirs, avait quelque chose de déroutant… et surtout d'inquiétant.
Lentement, il s'était tourné vers eux, ses yeux écarlates brillant dans la nuit, éclairés par la pleine lune et les étoiles qui piquetaient le ciel d'encre. Draco avait entendu James déglutir et se rapprocher de lui. Et là, l'autre avait parlé, son sourire à peine visible défigurant son visage si doux, si bon habituellement. Il avait commencé à remuer des choses auxquelles il n'aurait jamais dû toucher. Il avait attaqué Draco, encore, il s'en était pris à McGonagall, pour la première fois, et avait failli toucher à James, son propre fils. Mais le blond s'était interposant, lui interdisant de cracher sur son fils, la chair de sa chair, qu'il aimait plus que sa propre vie. Avait-il donc oublié tous les sentiments qui réchauffaient son cœur, tout ce bonheur que ses trois enfants lui apportaient au quotidien, toute la fierté qu'il éprouvait à leur égard ?
Protéger l'enfant avait été sa priorité, sur le coup, et quand l'autre avait posé son regard sur lui, le cauchemar avait commencé. Un cauchemar qui le réveillait parfois la nuit, qui avait empoisonné son existence, des mois durant.
Harry lui avait craché au visage ses vices, comme auparavant, et tout en parlant, alors que Draco le suppliait presque de descendre et de rentrer à la maison, pour son fils terrifié et ses enfants qui dormaient chez lui, il s'était levé, dos au vide. McGonagall s'était agenouillée, l'implorant de descendre, alors que le nom de Dumbledore ne cessait de revenir dans sa bouche : Dumbledore, cet homme aussi bon que machiavélique, ce manipulateur qui avait été comme une figure paternelle pour lui, qui l'avait guidé en sachant qu'il mourrait un jour et qu'il ne pourrait y faire, car tel était son destin…
Dumbledore, ce héros qui avait préféré mourir plutôt que de faire d'un de ses nombreux protégés un criminel, qui aurait tout sacrifié pour protéger tous les enfants dont il avait la garde.
Cet homme aux multiples facettes, qui avait aimé et haï, qui avait commis autant de fautes que de grandes actions.
« Tu te rappelles de cet instant, Draco Malfoy ? Quand tu t'es retrouvé face à lui, la baguette pointée vers lui, alors que des mangemorts pénétraient dans Poudlard, grâce à toi… Tu te rappelles de ce moment, quand Severus Rogue l'a tué, parce que t'étais pas foutu d'aller jusqu'au bout, parce que retrouver une armoire et la réparer était à ta portée mais certainement pas de tuer un homme mourant et affaibli, presque fou de douleur ? »
Oh oui qu'il s'en rappelait. Il ne l'oublierait jamais.
Jamais…
« Te rappelles-tu de ce moment où tu as tué Albus Dumbledore, Malfoy ? Te rappelles-tu de son visage, de la main de Rogue qui l'a achevé à ta place, parce que cette mission était trop grande pour toi, si faible et si lâche ? »
Comment oublier ?
Comment oublier ce moment où il avait vu cette lumière verte traverser son corps et lui arracher un dernier soupir ?
« Te rappelles-tu… quand son corps est tombé, emporté par le sortilège ? »
Draco ne se rappelait pas avoir hurlé. Il n'y avait plus que la voix de James qui lui creva les tympans, quand son père, les bras écartés, se laissa aller en arrière, sans les lâcher du regard, et qu'en contrebas, on retrouva son cadavre en sang, sa tête fracassée et son corps brisé de toutes parts.
Harry Potter s'était suicidé de la plus haute tour du château, devant la directrice, son compagnon et son fils aîné de onze ans.
Draco rouvrit les yeux, mais ne vit rien, les larmes déformant son univers. Il sanglotait, les joues rouges, et revoyait le corps sans vie de l'homme qu'il aimait. Il se rappelait de tout ce qui lui était venu en tête à ce moment-là, toute cette rage, cette souffrance, ces remords… Il n'avait rien vu venir, il n'avait pas su détecter les signes de mal-être, il n'avait pas su l'aider, il…
Il n'avait pas été là.
Harry n'avait pas eu besoin de lui. Il ne lui avait pas dit qu'il allait mal, il ne l'avait pas laissé pénétrer suffisamment loin dans son cœur, lui montrant toujours ce qu'il voulait bien lui montrer. Ces moments où il l'avait découvert bourré mais éveillé, en larmes, était-ce les uniques instants où il avait été honnête avec lui ? Avec lui-même ?
Tout le reste n'était-il que des mensonges ?
Draco et ses enfants comptaient-ils si peu pour lui ?
Qu'adviendrait-il de ses petits, où iraient-ils, qui allait les prendre en charge ?
Qui allait s'occuper de James, enfermé à Poudlard, et qui avait vu son père tomber dans le vide ?
Qui allait aider Albus, si réservé et silencieux, qui peinerait à montrer sa souffrance et tout ce qui n'allait pas en lui ?
Et Lily ? Qui allait sécher ses larmes, lui expliquer…
Y'avait-il une explication ?
Pourquoi nous as-tu laissés ?
Draco se laissa aller à ses sanglots.
Pourquoi, Harry ?
Pourquoi…
Pourquoi es-tu parti sans nous ?
OoO
Ils étaient enfin tombés sur un accord. En plus de diverses mesures visant à rapprocher la Grande-Bretagne et la France, la Coupe des Trois Sorciers allait très certainement être organisée. Il était trop tôt pour l'affirmer, d'autant plus que le projet n'avait pas encore été présenté ni à Beauxbâtons ni à Durmstrang. Cependant, le conseil était tombé d'accord et McGonagall, invitée la veille, avait approuvé cette idée, même si elle imposait de nombreuses conditions. Elle avait songé à remettre ce tournoi au goût du jour mais craignait l'opposition farouche du gouvernement, vu ce qui s'était passé la dernière fois qu'il avait été organisé.
Potter n'était pas présent. Draco s'était attendu à le voir débarquer, en retard, comme souvent, mais il n'avait même pas fait le déplacement. Pourtant, ce sujet ne pouvait que l'intéresser et ses enfants étaient bien assez grands pour se garder tout seul, ce n'était certainement pas Scorpius qui allait mettre du bazar. Peut-être la présence de McGonagall changeait la donne. Peut-être la craignait-il. Ou peut-être qu'en réalité il se fichait éperdument de ce tournoi qui avait mis à mort son ami et rival Cédric Diggory.
C'était du moins l'avis de la directrice de Poudlard, qui n'avait pas tenté de justifier l'absence de son ancien élève par elle ne savait quel argument. Potter s'intéressait au pays mais pas à ce genre d'évènements, qui dans le fond ne le regardait absolument pas. McGonagall n'avait pas manqué par ailleurs de montrer son mépris pour ces ministres qui l'avaient convié à cette réunion à titre d'invité, ayant quasiment pris leur décision sans son accord. Agacé que cette vieille femme veuille lui mettre des bâtons dans les roues, Bakken s'était montré quelque peu virulent. Mais c'était mal connaître Minerva, bien décidée à imposer ses propres règles et à participer activement à la conception de ce tournoi, quel que soit le pays qui l'accueillerait.
Draco s'était montré plus diplomate, partageant l'avis de son ancien professeur. Il n'envisageait pas l'organisation de cet évènement sans la participation active de McGonagall, seule personne digne de le chapeauter. Le côté machiste de Bakken était compliqué à canaliser, d'autant plus qu'il était bien décidé à se faire entendre et à ne pas se laisser mener par le bout du nez. Encore un fois, c'était mal connaître la directrice de Poudlard.
Avant de rentrer dîner, seul car Scorpius dormait chez les Potter, Draco s'était fait attraper par son supérieur qui s'était entretenu une bonne heure avec lui à propos de ce projet que le blond devrait présenter aux français à son retour. Visiblement, cela lui en coûtait de confier cette mission à son secrétaire, mais Shacklebolt avait été intraitable : Draco Malfoy avait fondé une relation de confiance avec les français, il serait bien plus efficace que Bakken. Peut-être que le Ministre de la magie voulait éviter que son collègue ne quitte le pays, et surtout qu'il prenne la grosse tête.
Draco n'aurait su dire si Bakken avait simplement envie de lui pourrir la vie ou s'il voulait le surveiller, aussi professionnellement qu'intimement. À la fin de l'entretien, il s'était mis à lui parler de son fils. D'une façon ou d'une autre, il avait appris que Scorpius passait la nuit chez les Potter et le sujet arriva sur le tapis. Aussitôt, Draco imposa une barrière : il était hors de question qu'ils parlent de sa vie personnelle dans ce bureau. Bakken avait insisté, cherchant à comprendre, mais Draco resta de glace. Il était hors de question qu'il parle de son fils à cet homme, alors que pendant les deux ans qu'avait durés sa relation avec Potter, Alejandro n'avait jamais cessé de vouloir détourner son petit ami de lui.
Sur ces pensées, il marchait dans la rue menant à la maison des Potter, dans une rue aussi charmante que discrète qui avait attiré par mal de familles quand ils s'étaient installés là, après le divorce. La veille, Scorpius était parti seul de la maison et Draco lui avait promis qu'il viendrait le chercher. Il espérait tomber sur Teddy, mais vu que Potter n'était pas à la réunion à propos de ce fameux tournoi, Draco doutait très fortement qu'il soit absent ce matin-là. À moins qu'il n'ait eu rendez-vous avec quelqu'un ou qu'il cherche encore une fois de fuir Draco…
Un rendez-vous…
Avait-il refait sa vie ?
Avait-il trouvé quelqu'un d'autre, l'avait-il présenté à ses enfants ? Ou les avait-il épargnés ? Lily était-elle au courant de quelque chose et Scorpius lui faisait-il des cachoteries ?
Comment est-ce que ce serait, le jour où il serait confronté à sa nouvelle conquête ?
Bakken, l'air de rien, avait abordé le sujet en lui parlant de la fin de sa mission, en juin. La possibilité de pouvoir, ou devoir, la rallonger était grande, mais tout dépendrait de la volonté de Draco. Ce dernier avait sauté sur l'occasion quand Bakken avait cherché quelqu'un à envoyer en France pendant un an, mais il n'était pas certain que le secrétaire veuille la poursuivre. Draco avait préféré ne pas se prononcer pour le moment, mais il pensait très sérieusement à continuer à vivre à Paris. La seule chose qui aurait pu le retenir à Londres était Lily, mais il lui était impossible de la voir. À quoi bon se faire du mal dans ce pays où il ne se sentait plus vraiment chez lui, vu que plus rien ne l'y rattachait…
Quand Draco se présenta à la grille et qu'il sonna, il patienta à peine une minute avant que les portes ne s'ouvrent et le laissent entrer. Il fit quelques pas jusqu'à la porte de la maison, toqua, et pria pour que Teddy ou un des mômes viennent lui ouvrir. Il était près de dix heures, et vu les bruits qu'il entendait à l'arrière de la maison, les enfants étaient très loin de faire la grasse matinée dans leur lit. Mais ce ne fut pas eux qu'il découvrit derrière la porte, mais bel et bien Potter.
Ce dernier lui fit un de ces abominables sourires qui, décidément, lui devenaient de plus en plus insupportables. Draco eut la désagréable impression de faire la manche et de profiter de lui en laissant son fils fréquenter le sien. Comme s'il lui était redevable.
« Bonjour, Draco. Entre, je t'en prie.
- Bonjour, Potter. Scorpius est habillé ? »
Le secrétaire fit un pas en avant pour pénétrer dans la maison, allant droit au but pour essayer d'oublier, en vain, que cette maison n'était plus son foyer, que les souvenirs qui explosaient à ses yeux n'étaient plus que des mirages bons à jeter.
« Hum, oui, mais tu sais, j'ai installé une piscine gonflable hier après-midi et…
- Laisse-moi deviner : ils t'ont fait leurs yeux de chien battu et ils sont en train de jouer dans l'eau en sous-vêtement ?
- C'est l'idée. Je t'offre un thé ?
- Tu crois vraiment que c'est une bonne idée ?
- On ne fait que boire un thé, Draco. Il n'y a que toi pour voir le mal partout. »
Si Potter n'était pas passé devant lui, Draco l'aurait gratifié d'un regard noir dont il avait le secret. Il ne voyait pas le mal partout, mais ne pouvait-il pas comprendre que c'était difficile pour lui, après tout ce temps ? Que cette entrée qu'il avait passée tant de fois, que ce couloir qu'il avait longé, que ces portes de chaque côté lui rappelait à quel point il avait été heureux, à quel point il avait été bien…
Et à quel point Harry lui avait menti, l'avait trompé, lui faisant plus mal que jamais personne n'avait réussi à le faire jusque là…
Cependant, il le suivit malgré tout jusqu'au jardin, où il s'était déjà installé pour boire du thé en regardant les enfants jouer. À peine le virent-ils qu'ils sortirent avec bruit de la piscine pour courir vers lui, Lily étant la seule à avoir enfilé un maillot de bain, pour lui sauter dessus comme la misère sur le monde. Draco leur hurla de ne pas le toucher mais c'était mal les connaître. Mais toute colère s'envola en entendant les éclats de rire de Potter, assis à la table, loin des éclaboussures.
D'un mouvement de baguette, Draco se sécha, l'air agacé, alors que les mômes retournaient se baigner dans la piscine que Potter devait avoir chauffée d'un sortilège. Il s'assit en face du ministre qui venait de lui servir une tasse de thé vert aromatisé au jasmin.
Son préféré, se dit-il, tandis que Potter sucrait, un peu trop, sa tasse.
« Alors, dis-moi, comment vont les affaires ? La réunion avec Minerva s'est bien passée ?
- Aussi bien que possible. Elle était un peu froissée de ne pas avoir été conviée bien avant pour…
- J'avais dit à Kingsley et Alejandro que c'était une très mauvaise idée de l'inviter seulement maintenant. Je peux comprendre que Kingsley n'y ait pas fait attention, il a des choses bien plus urgentes à traiter, mais que Alejandro aurait dû réfléchir un peu plus… Minerva n'a pas dû le louper, je suppose ?
- Tu supposes bien. Et je pense vraiment que tu aurais dû insister.
- S'ils ont mis Minerva en rogne, c'est leur problème.
- Pourquoi tu n'es pas venu, hier soir ?
- Parce que ça ne m'intéresse pas. »
Draco leva les yeux au ciel avant de boire une gorgée de thé, ce qui fit sourire Potter d'amusement.
« Je pensais le contraire.
- Tu sais, si le tournoi se met vraiment en place, il aurait lieu lors de la sixième année de James, donc il sera susceptible de participer. Ne te fais pas d'illusions : ce tournoi n'aura pas lieu dans un an mais dans deux ans, Dumbledore et tout son savoir faire n'a pas réussi à raccourcir ce délais, il a mis deux ans et demie à convaincre et à tout organiser. Je ne dis pas que James participera forcément mais par fierté, il tentera sans doute l'aventure, et si jamais cela ne se déroule pas à Poudlard, il quittera forcément l'école. Cette idée ne me plaît pas forcément. »
Il avait retrouvé une expression un peu plus sérieuse, un peu plus concernée par le sujet. C'était bon, malgré tout, de le retrouver, lui et cette complicité qui avait existé entre eux à une époque révolue.
« Cela dit, si ça se fait, je ne m'opposerai pas à sa candidature, car j'ai eu envie de participer, à mon époque, et si j'avais eu la possibilité de déposer mon nom dans la coupe de feu, je pense que je l'aurais fait. Cependant, en soi, toute cette affaire ne me concerne pas et ne me regarde pas. Minerva aurait dû être mise au courant dès le début.
- Elle était au courant. C'est toi qui lui as tout dit ? Je m'en doutais…
- Ce genre de petit secret n'est pas bon à garder pour soi. J'ai eu le choix entre regarder Alejandro se faire remettre à sa place par une vieille harpie ou regarder Pirates des Caraïbes avec trois monstres. Le choix était vite fait.
- Je vois. »
Lily hurla dans la piscine alors que son frère la jetait sur le côté, occasionnant un grand raz-de-marée dans la piscine. Soudain silencieux, Draco regarda les enfants jouer quelques instants. Albus se jeta sur Scorpius pour tenter de le couler, et quand son fils parvint à lui mettre la tête sous l'eau, Lily éclata de rire en tapant dans les mains.
Dire qu'à une époque, ce si beau sourire n'avait été qu'un lointain souvenir…
L'immonde supercherie que Harry leur fit avaler dura quatre mois. Quatre mois durant lesquels le temps parut s'arrêter, les souvenirs s'encrant dans leur mémoire, dans cette maison, dans leur quotidien bouleversé par sa disparition.
Le corps trouvé en bas de la tour avait été authentifié comme le sien, un miracle que Draco n'avait jamais été capable d'expliquer et qu'il n'avait jamais tenté de comprendre. Il avait vu Harry tomber et il avait retrouvé son cadavre, James serré contre lui, son visage caché dans son cou, hurlant comme jamais il n'avait entendu un enfant hurler de toute sa vie.
Il était comme un écho à sa propre peine, il était les larmes qui coulaient difficilement sur ses joues, il était les cris qu'il ne parvenait pas à pousser…
Il était la preuve vivante que Harry avait existé et qu'il avait un jour fait partie de sa vie.
Un peu plus tard, il avait fallu s'occuper de James, pour qu'il cesse de crier, et puis aller récupérer les deux autres chez eux et leur annoncer la nouvelle. Albus était resté de marbre, encaissant la nouvelle sans savoir comment réagir. Au contraire, la réaction de Lily fut ingérable. Elle qui n'avait jamais accepté la présence de Draco dans le quotidien de son père, qui l'avait toléré sans se faire à l'idée qu'un jour, peut-être, il s'installerait avec eux et deviendrait effectivement son beau-père, avait refusé toutes les étreintes, sauf la sienne.
En la voyant rire, Draco se rappelait de ses hurlements stridents, de ses pleurs intarissables, de ses petites mains qui se cramponnaient à sa robe, de sa voix fluette qui refusait l'évidence, qui suppliait son père de renter à la maison…
Et qui l'implorait, lui, de ne pas les abandonner.
Ce ne fut que trois jours plus tard qu'Albus vint le voir, dans le salon du Manoir, où il les avait tous installés, en plein milieu de la nuit. Le visage toujours aussi neutre et aussi pâle, il s'était avancé vers lui et s'était mis à pleurer, sans parler. Blotti contre lui, il avait petit à petit commencé à s'ouvrir, posant des questions d'un réalisme presque cruel pour un enfant de cet âge. Il avait dix ans, aucun contact avec sa mère, et soudain, son père disparaissait sans lui dire au revoir, se parachutant sans filets de la tour d'astronomie, où il serait obligé de se rendre toutes les semaines l'année suivante, quand il entrerait à l'école.
Pour Draco, ce fut comme un cauchemar sans fin, un puits sans fond dans lequel il s'enfonçait un peu plus chaque jour. La mort de Harry, avec ce visage qui n'était pas le sien, le tenait éveillé la nuit, emplissait ses rares heures de sommeils de sombres songes, où il le revoyait tomber, inlassablement, lui cracher tous ses crimes à la figure, comme si tout était de sa faute, comme si sa mort était de son fait… Et tout ce qu'il avait essayé d'oublier, d'accepter, de nier, refaisait surface, le torturant des nuits entières, alors que chaque jour, il voyait son fils et les jeunes Potter s'enliser un peu plus dans la dépression.
La seule chose qui lui permit de faire face, d'encaisser, ce fut la présence des enfants chez lui. James lui écrivait tous les jours, des choses les plus inquiétantes aux plus banales, et quant à Lily et Albus, ils ne le lâchaient plus. Quand il travaillait, le secrétaire laissait à sa tante le soin d'aller les chercher à l'école et de leur préparer leur dîner quand Draco ne pouvait le faire. Ces gamins devinrent rapidement son unique raison de vivre et d'avancer. Ils étaient les enfants de Harry, ce qu'il avait de plus cher sur cette Terre, et par amour, par désespoir, Draco lui avait juré sur sa tombe qu'il les chérirait et qu'il en prendrait soin, comme s'ils étaient les siens.
Mais rapidement, la question de la garde des enfants se posa. Le notaire informa Ginevra, mais également la famille Weasley, les parrains et les marraines. La totalité de ces derniers répondirent présents mais s'entredéchirèrent, parce que les uns s'inquiétaient réellement de ces enfants et parce que les autres n'étaient prêts à lui prendre la charge que par intérêt. Les plus virulents furent sans aucun doute Ronald et Hermione Weasley, qui vivaient tous les deux en Italie depuis deux ans et qui allaient déménager en Allemagne dans les mois à venir.
Le couple s'était déplacé jusque chez Draco et lui avait affirmé être prêts à s'occuper de leurs neveux. Cependant, Ronald, à sa plus grande stupeur, était réticent à l'idée de les arracher à un cadre qui semblait plus propice à leur deuil. Le couple était en effet partagé entre les emmener avec eux pour leur offrir un nouveau départ ou bien les laisser avec le compagnon de leur père qui leur permettait d'entretenir le souvenir de leur père tout en cicatrisant leurs blessures. Draco, épuisé par tout cela, mais désireux de garder malgré tous les petits chez lui, avait haussé les épaules et leur avait simplement demandé de l'autoriser à garder contact avec eux. Ronald et Hermione s'étaient alors entretenus avec Albus et Lily pour au final décider d'attendre la décision de Ginevra.
Une décision qui mit un mois à venir.
Un putain de mois durant lequel Draco envoya une bonne dizaine de lettres à l'ex-femme du défunt pour essayer de lui faire comprendre que, par moments, dans la vie, il faut savoir faire passer sa famille avant sa carrière. Un putain de mois durant lequel il ramassa ces gamins à la petite cuillère, subissant leurs crises plus ou moins virulentes, où il supplia presque James de ne pas passer ses deux semaines de vacances de printemps à Poudlard mais au manoir.
Un putain de mois où Draco réalisa que Harry Potter était décédé, que ses enfants étaient livrés à eux-mêmes dans une mer remplie de requins, et que les seules personnes de confiance qu'ils avaient, c'étaient le parrain et la marraine de James.
Et au bout de ces quatre semaines abominablement longues, Ginevra s'était enfin manifestée. Draco l'avait accueillie sans beaucoup d'effusion, sentant sa gêne et son embarras. Il l'avait guidée jusqu'au salon où il avait installé une télévision, puis l'avait regardée y entrer en saluant ses enfants. Lily et Albus avaient levé le nez avant de revenir à leur activité : le dessin pour l'une, les jeux vidéos pour l'autre. Leur mère avait essayé de nouer un dialogue, de s'expliquer, mais son fils fit la sourde oreille et Lily, du haut de ses huit ans, finit par exploser.
Le pire fut sans doute à l'arrivée de James. Complètement stone depuis le décès de son père, l'expression lasse et la voix trainante, il demanda à sa mère de s'en aller et de signer des papiers pour confier leur garde à Ron ou à Draco. De toute manière, dit-il, elle ne les aimait pas, elle se fichait éperdument d'eux, et il préférait encore rester avec un parrain absent physiquement mais qui prenait très régulièrement de ses nouvelles ou avec le dernier amant de son père, qui était là quand Albus pleurait et quand Lily fuguait.
Les mots plutôt pacifiques de James se firent rapidement assassins, à mesure que sa mère tentait de se justifier ou de se rattraper. Il ne voulait pas d'elle, il voulait que son frère et sa sœur reste avec des personnes qui l'aimaient.
Draco, de son côté, comprit très vite que Ginevra voulait vraiment récupérer ses enfants, à présent qu'elle voyait dans quel état ils étaient. Peut-être avait-elle eu peur et peut-être qu'ils n'existaient vraiment plus pour elle. Peut-être faisait-elle abstraction de cette vie qu'elle avait menée et donnée autrefois… Mais à présent, elle réalisait qu'elle était toujours mère, que ses enfants avaient besoin d'elle, et qu'ils étaient tout ce qui restait de l'homme qu'elle avait passionnément aimé à une époque.
Pourtant, elle avait signé les papiers. Elle ne s'était pas battue et avait tout signé, confiant la garde des enfants à son frère et sa belle-sœur. Cette dernière parvint à se libérer et eut une nouvelle conversation avec ses neveux, qui lui dirent sans doute, à demi-mots, qu'ils préféraient rester là. Les mois suivants, il ne se passa pas trois jours sans que Draco ne reçoive le moindre courrier du couple, qui ne se contentait plus d'écrire à leurs neveux et nièce.
Voir Lily sourire à nouveau et Albus s'ouvrir un peu plus au contact de Scorpius lui faisait un bien fou. Son fils avait beaucoup souffert de cette disparition, de cette vaste blague qui aurait pu durer des années et des années. En réalité, Scorpius ne se remit pleinement des faits qu'à son entrée dans Poudlard. Albus, lui disait James, n'acceptait absolument rien et semblait visiblement beaucoup plus rancunier que son aîné. Sauf que lui était un Serpentard et il avait des manières beaucoup plus perfides pour faire payer son père…
« Lily va mieux ? »
C'était une question rhétorique. Andromeda lui avait dit que la petite fille s'en était remise, de tout ça, mais qu'elle voyait toujours sa psychomage et qu'elle avait souvent des crises d'angoisses, quand son père rentrait trop tard ou qu'il s'absentait sans raison apparente.
« J'ai l'impression qu'elle s'en est remise, oui. Elle est forte et intelligente, comme sa mère.
- Tu sais, Potter, on ne se remet jamais vraiment de ce genre de scène.
- Mais Lily n'a rien vu…
- Elle a vu ton cercueil descendre dans la fosse. Tu ne crois pas que c'est beaucoup, pour une enfant de huit ans ? »
Pour la première fois depuis son retour, Potter eut l'air concerné. Un peu comme si Draco était enfin parvenu à frôler sa carapace et l'égratigner, juste un peu. L'autre ne le regardait pas, concentré sur les enfants qui jouaient toujours avec la même joie de vivre.
« Tu ne dis rien ?
- Je n'ai rien à dire. »
La conversation était terminée.
OoO
Le destin avait fait qu'ils s'étaient retrouvés quasiment face à face, ce qui était des plus surprenants vu la position de Potter aussi bien dans la hiérarchie du ministère que dans les mentalités. En pénétrant dans la salle de réception, dans la vaste demeure ministérielle de Kingsley Shacklebolt, Draco avait été étonné de se retrouver situé si près du ministre de la magie, calé entre Queen Ice et Odysseus Wolf. À la rigueur, se retrouver à côté du directeur du Bureau des aurors l'aurait étonné mais pas surpris, Draco s'était toujours très bien entendu avec lui, mais qu'il soit calé entre la ministre et son subordonné, c'était tout à fait différent.
Une fois installé, Draco se permit de signaler à Queen sa surprise et cette dernière lui répliqua avec dédain que cette place devrait lui revenir de droit. Le sourcil haussé, le blond s'était tourné vers Odysseus qui examinait la vaisselle pour lui demander de plus amples explications, n'osant croire à ses sous-entendus. Son collègue lui chuchota qu'il était pressenti pour devenir le prochain ministre de la Coopération magique internationale, après le remaniement qui aurait lieu à la rentrée suivante. D'où sa position si près du Ministre de la magie, qui manifestait ainsi son envie de le faire entrer « dans la cours des grands », comme disait Odysseus.
Voilà donc pourquoi Bakken le surveillait sans cesse, pourquoi il ne le rappelait jamais en Angleterre et surtout pourquoi il lui parlait déjà du renouvellement de son ambassade, qui n'aurait pas dû durer plus d'un an… Tout s'expliquait. La décision de Shacklebolt ne devait pas être récente, surtout si elle devenait officielle dans les mois à venir. Draco sentit une bouffée de chaleur monter en lui. À cet instant, il oublia complètement Potter, sa place non loin de la sienne et le fait qu'il serait obligé de le fréquenter tous les jours si jamais il était nommé, ce qui était visiblement du tout cuit pour Queen et Odysseus.
Emporté par cette bonne nouvelle mais gardant contenance, Draco participa comme à son habitude au dîner, le cœur cependant un peu plus léger. Nul besoin de changer d'attitude, surtout si le projet de Shacklebolt venait à changer. Cependant, les allusions quelque peu perfides de Potter sur le fait qu'il était bien près du ministre pour un simple secrétaire ne purent qu'attirer l'attention sur lui et rendre plus véridique les paroles de ses amis.
Des allusions perfides qui, pourtant, étaient atténuées çà et là par des compliments voilés de la part de Potter, quand l'un de ses voisins avait le malheur de remettre en cause sa présence à cette partie de la table.
Et quand Potter vous regardait avec ses grands yeux verts et son sourire éclatant, il ne vous restait plus qu'à fermer la bouche et continuer à manger en silence.
Un peu plus loin, Alejandro Bakken était assis assez loin de ses sympathisants et semblait bouillonner sur place. Quelques coups d'œil à la dérobée lui prouvèrent que son supérieur, derrière ses grands sourires, crevait de rage de le voir ainsi attablé non loin du ministre et quasiment face à Potter, qui dînait devant Queen Ice. Bakken se savait menacé depuis bien plus longtemps que Draco ne l'aurait cru, lui qui n'avait jamais vraiment cherché à dépasser le maître. Devenir ministre n'avait jamais vraiment été un de ses objectifs et être son secrétaire n'était pas vraiment un rôle de larbin mais plutôt de conseil et de soutien. Voir ses talents reconnu était un immense honneur pour lui, d'autant plus qu'il avait quitté Londres et que ses résultats n'étaient pas aussi fantastiques qu'il aurait pu l'espérer.
À un moment donné, alors que Potter échangeait avec son voisin de tablée, Odysseus lui glissa que c'était lui qui avait décidé de sa nomination. Cachant sa stupeur du mieux qu'il put, il lui demanda comment il était au courant. C'était Queen qui lui en avait parlé, Kingsley le trouvait trop jeune et Potter avait terminé de le convaincre en lui affirmant que les talents de Bakken s'étaient émoussés. Cette conversation avait débuté presque trois ans et demi plus tôt : Potter ne voulait plus de Bakken mais peinait à lui trouver un remplaçant aussi bien efficace que légitime. Avant sa tentative de suicide, Draco était déjà le candidat pressenti, mais sa dépression et surtout son départ pour la France avait tout remis en question. Bakken avait réussi à l'évincer, sans trop de difficultés, et avait cru retomber dans les bonnes grâces du ministre et de Potter. En vain.
Bakken avait fait son temps, avait conclu un peu plus tard Queen au creux de son oreille. Place à la nouvelle génération, avait terminé Odysseus en buvant une grande gorgée de vin rouge.
Le dîner s'étira dans le temps. Draco n'en voyait plus le bout. Heureusement que Scorpius n'était pas seul à la maison… Il avait organisé une soirée camping dans les parcs du manoir avec ses copains, la seule fille autorisée étant Lily. Le blond avait été malgré tout étonné quand son fils lui avait maintenu que la rouquine viendrait participer à leur réunion de Serpentard. Scorpius lui avait répliqué avec le plus grand naturel qu'elle était un peu comme sa petite sœur, et qu'en plus, c'était une aventurière. Draco aurait plutôt dit casse-cou, mais ça revenait au même.
Vers minuit, Draco se décida à quitter la table, Queen ayant déjà déserté. Il était resté pour le dessert mais ne pouvait décemment plus rien avaler, ce qui n'était absolument pas le cas d'Odysseus. Plutôt que de se rendre malade, le secrétaire quitta la table, alla saluer Shacklebolt en le remerciant pour cet excellent repas, puis quitta les lieux. À peine la porte claqua-t-elle derrière lui qu'elle se rouvrit. Draco se retourna et vit que Potter lui avait emboîté le pas.
« Ne me dis pas que tu as profité de mon départ pour t'éclipser.
- Alejandro s'est levé juste après toi pour prendre ta place.
- Depuis quand le fuis-tu ?
- Depuis que nous nous sommes séparés ? »
Bakken n'était jamais parvenu à tourner la page. Il avait eu des aventures, il avait connu des hommes, mais Potter n'avait jamais quitté son esprit.
« Il ne comprendra jamais.
- Comment veux-tu qu'il accepte alors que tu jettes de l'huile sur le feu constamment ?
- C'est-à-dire ?
- Il parait que tu veux le remplacer, et ça ne date pas d'hier.
- Je n'y suis pour rien s'il est peu efficace et que tu es plus à même de remplir sa fonction. Ce n'est pas une question d'affection, de dette ou de je ne sais quoi. Tu es bon dans ce que tu fais, je me contente de le reconnaître.
- Merci, Potter.
- Tu n'es pas encore ministre.
- Merci quand même. »
Sa reconnaissance avait beaucoup de valeur à ses yeux. Potter n'avait jamais mélangé vie privée et vie professionnelle, ses amants ne tiraient rien de lui, ni argent ni postes. Draco était le premier à bénéficier ainsi de son soutien, et pour avoir eu plusieurs conversations avec lui à ce sujet, Potter savait parfaitement que le blond n'attendait rien de lui et ne voulait pas de son piston. Il voulait au contraire être reconnu pour son travail et non pas pour être le mec qui baisait avec le héros national. Que Potter ait décidé d'en faire un homme du Ministre était juste fantastique.
« J'ai toujours apprécié cela, chez toi.
- Quoi donc ?
- Tu sais dire merci. Il a fallu la guerre pour que tu apprennes, mais tu sais le dire.
- Je t'offre un verre ?
- Ce n'est pas de refus, mais les enfants sont dans tes jardins, et il paraît qu'ils veulent explorer ton manoir. S'ils nous voient ensemble, cela pourrait donner lieu à de petites confusions. »
Dis-moi non, connard, plutôt que de baratiner…
« Si tu ne veux pas de petites confusions, refuse, tout simplement.
- Je n'ai pas envie de refuser. Mais je n'ai pas envie que ma fille me traite de tous les noms parce que j'ai osé boire un verre avec toi. Je ne te raconte pas la crise qu'elle m'a faite la dernière fois après que tu sois parti avec Scorpius… »
Brave gamine.
« Que dirais-tu de boire un verre chez moi ?
- Si ça peut t'éviter d'être grondé. »
Avec un léger sourire, Harry se posta devant une cheminée et y disparut, Draco à sa suite. Pénétrer par cemoyen dans le salon chaleureux lui broya l'estomac, mais il prit sur lui et s'assit dans le canapé tandis que son hôte lui servait un verre de vin rouge, son alcool préféré, et vu la bouteille, c'était également l'une de ses cuves favorites. Malgré lui, l'homme ne put s'empêcher de repenser à tous ces moments passés dans cette pièce, à son corps contre le sien quand ils regardaient la télévision, le soir, à l'odeur du dîner qui s'échappait de la cuisine, au son de leurs voix qui donnaient vie à la maison.
« Tiens.
- Merci.
- Tu aimes toujours le bordeaux, n'est-ce pas ?
- Oui. Tu as une bonne mémoire.
- Lily m'a forcé à t'acheter une bouteille pour ton anniversaire. Elle a déjà du caractère, pour son âge… »
Tout en parlant, Potter s'assit dans le fauteuil, celui où James s'affalait toujours.
« Tu n'étais pas obligé.
- Elle a le caractère de sa mère, je ne peux rien lui refuser.
- Surtout après ce que tu lui as fait. »
La bombe.
Les mots à ne pas prononcer, le sujet à ne pas évoquer…
Le visage demeura neutre, mais Draco le connaissait assez pour savoir qu'il était agacé. Peut-être même énervé.
Voire en colère.
Lentement, il ouvrit la bouche, et tourna la tête vers lui, planta ses yeux verts dans les siens.
« J'ai répondu à ton invitation en toute amitié et je ne t'ai pas invité chez moi pour…
- Tu me tends des perches, Potter. T'étais pas obligé de me parler de ce vin, de…
- J'engage la conversation. Pardon d'être passé à autre chose, Draco, et d'essayer d'avoir une relation correcte avec toi. En septembre, si jamais tu acceptes le poste de ministre, on sera amené à beaucoup se fréquenter. Que feras-tu ? Est-ce que tu auras encore cette attitude ? Vas-tu renoncer à ce qui te revient de droit, tout ça parce que ma vue t'est insupportable ?
- Ne me parle pas de ce qui me fait du mal, Potter. Tu sais très bien que je ne m'en suis pas remis, il faudrait être con pour ne pas s'en rendre compte. À moins que t'es de la merde dans les yeux, tu sais très bien que je ne vais pas bien, que c'est difficile pour moi…
- Je m'en fous, Draco. »
Il ne le lâchait pas des yeux.
« Je, m'en, fous. »
Ses mots bien articulés furent des coups de poings, directement envoyés contre son cœur.
« Cette histoire est terminée. C'est toi qui y as mis fin il y a un an. »
Oui, il y avait mis fin.
Car après quatre mois de survie, où il avait tenu ses trois gamins à bout de bras, il s'était effondré dans sa salle de bain et s'était ouvert les veines. C'était trop pénible, trop douloureux, de continuer à vivre alors qu'il n'était plus là, alors que le visage d'Albus et les manies de Lily lui rappelaient sans cesse leur vie d'avant. C'était son fils qui l'avait trouvé. Son Scorpius. Son fils, son unique, son bébé à lui.
Il avait été comme Harry.
Il l'avait abandonné, lui, sa joie de vivre, son univers, le seul élément stable de son existence.
Tous les quatre, il les avait lâchement abandonnés. Comme Harry.
Harry, qui revint dans leur vie, après une absence de quatre mois, alerté par la tentative de suicide de son ex-compagnon.
Harry, qui avait été là à un de ses premiers réveils, comme dans un rêve, et qui avait déclenché en lui une crise d'hystérie comme il n'en avait jamais fait.
Une crise d'hystérie, de rage, de haine…
Tu t'es joué de moi, Harry…
« J'y ai mis fin parce qu'il n'y avait plus rien à faire.
- Si tu en as conscience, pourquoi me regarder de cette manière et me critiquer ? Pourquoi me fuir et faire comme si nous ne nous connaissions pas ? Arrête de me faire des reproches, par Merlin ! Accepte l'idée que c'est terminé, aussi bien pour toi que pour moi !
- C'est facile pour toi, c'est toi qui nous as abandonnés ! »
La peur, de ce qu'il était, et de ce qu'il pourrait faire, n'avait jamais fait partie de ses préoccupations. Harry savait qu'il ne ferait jamais de mal à ses enfants et ses amants ne pénétraient jamais suffisamment chez lui pour rencontrer cet autre lui-même plus d'une fois. De toute manière, il n'avait jamais aimé suffisamment ses partenaires pour s'inquiéter des conséquences. Mais avec Draco, les choses étaient bien différentes, et dès la première fois où il avait rencontré cet être maléfique qui sommeillait en lui, qui avait façonné l'homme qu'il était, il avait songé à partir.
Pour voir.
Pour essayer.
Partir, oublier, faire comme si ce monde qui lui appartenait n'existait plus.
Mettre fin à toutes ces conventions sociales, toutes ces responsabilités, toute cette instabilité dans sa vie sentimentale et toute cette crainte de voir un jour ses trois enfants se détourner de lui, parce qu'il était un monstre, et les monstres n'ont pas le droit d'aimer.
L'idée avait mis du temps à devenir réalité. C'était cet autre qui avait tout manigancé, sans qu'il ne puisse le retenir, et de toute manière il n'en éprouvait pas la moindre envie. Il avait façonné à l'aide de la magie noire un corps sans vie, avec ses chairs et son apparence, et après avoir sauté, il avait pu simuler sa mort.
Et disparaître.
Toute cette mise en scène, il ne l'avait pas souhaitée, mais le mal était fait, et la culpabilité le torturait tellement qu'il en vint à tout oublier, même son nom.
Jusqu'à ce qu'au détour d'une rue, alors qu'il déambulait dans les quartiers sorciers français, que Draco Malfoy, l'ambassadeur d'Angleterre, s'était donné la mort dans sa salle de bain, laissant derrière lui son fils et les enfants Potter.
La réalité avait alors repris le dessus.
Harry avait voulu rentrer.
L'être lui avait dit qu'il risquait de lui faire du mal.
Harry voulait voir ses enfants.
L'être lui avait dit que tout recommencerait comme avant…
« Je connais mes torts, Draco, on en a parlé un nombre incalculable de fois. Je sais que j'ai fait une bêtise, je sais que je vous ai fait du mal. J'en paye le prix chaque jour : James refuse de me revoir, Albus me fait des reproches à longueur de journée et Lily me pique des crises à chaque fois que j'ai le malheur de rentrer avec cinq minutes de retard. Je mérite ce qui m'arrive. J'ai tout perdu ce jour-là : toi et mes enfants. À quoi bon remuer le couteau dans la plaie ? Tout ce que tu fais, c'est te faire du mal.
- Tu comprends pas…
- Si, je comprends. Mais ce que toi, tu ne comprends pas, c'est que je t'ai retenu. Je t'ai tout expliqué, je t'ai dit ce qui m'étais passé par la tête, pourquoi j'avais fait ça. Tu m'as sondé, tu m'as questionné, tu en sais plus que n'importe qui dans ce pays. T'en sais plus que mes propres enfants ! Je t'ai demandé pardon un nombre incalculable de fois, Draco… »
Son visage de marbre se fendillait et laissait apparaître sa vraie figure. Ses traits brouillés par la tristesse lui faisaient un mal de chien.
« Qu'est-ce que tu veux ? Que je m'agenouille ? Je l'ai déjà fait. Quand tu as voulu partir, parce que tu m'en voulais, parce que tu me haïssais, je t'ai retenu.
- Pas assez ! Tu me demandais de rester, mais ce n'était pas assez ! Non, Harry, ce n'était pas assez, tu me disais que tu tenais à moi, mais t'as pas cherché à me retenir comme tu aurais dû le faire !
- Comme j'aurais dû le faire ? Pourquoi j'aurais dû ? Parce qu'on est sorti ensemble durant deux ans ? Je ne te dois rien, Draco. Quoi que tu en dises, je t'ai retenu, tu n'as pas voulu rester et tu es parti. Tu me haïssais, tu n'as jamais cherché à me revoir. Tu t'es caché en France, voilà ce que tu as fait. »
Draco posa son verre même pas entamé et se leva. C'en était trop. Beaucoup trop. Harry ne comprenait pas. Il ne pouvait pas comprendre ce qu'il avait ressenti, cette sensation du sol qui s'effondre sous vos pieds, que votre avenir se trouve bloqué par un mur infranchissable. Il était trop imbu de lui-même pour comprendre, trop fier pour saisir à quel point son attitude à cette époque-là avait été douloureuse pour lui.
Oui, il avait répondu à ses questions. Oui, il lui avait expliqué.
Mais pourquoi lui cachait-il ses émotions ?
Pourquoi lui parlait-il comme à un enfant ou comme à un juge, et non pas comme à un amant qu'on a blessé et qu'on veut reconquérir ? Pourquoi ne pleurait-il pas, pourquoi gardait-il cette attitude de fautif ? Pourquoi n'était-il pas plus émotif, pourquoi…
Pourquoi ne l'avait-il pas retenu, avec ses mains, quand il avait décidé de partir ?
Pourquoi n'avait-il utilisé que les mots, alors qu'aucun d'entre eux n'était parvenu à le soulager ?
Comment faire confiance et envisager quoi que ce soit avec un homme qui s'est donné la mort devant vous, qui n'est revenu qu'à la vôtre, et qui passe son temps à demander pardon sans chercher à retrouver la confiance d'avant ?
« T'en avais rien à faire de moi, Harry.
- Ce n'est pas vrai, et tu le sais.
- Ce que je sais, c'est que si je n'avais pas essayé de mourir, tu ne serais pas revenu. Tu n'as pas essayé de me retenir physiquement, tu m'as laissé partir. Si tu m'aimais, tu ne l'aurais pas fait. Tu n'aurais pas été ce putain d'enfoiré qui ne pensait qu'à sa gueule, comme toujours. Tu as toujours été égoïste.
- Tu ne m'apprends rien de nouveau, Draco. Tu sais comment je suis.
- J'espérais que ce serait différent.
- Quoi donc ?
- Que t'essaierais de sauver ce qu'on avait fondé.
- On a fondé quelque chose ? »
Dans les yeux de Harry, des yeux d'un vert menthe à l'eau quelque peu étrange, Draco vit de suite qu'il regrettait les paroles qu'il venait de prononcer. Le cœur au bord des lèvres, les yeux humides, il quitta la maison, sans un mot de plus.
Dis, Harry… M'as-tu aimé un jour ?
OoO
Scorpius l'attendait depuis au moins cinq minutes dans le salon, assis sur sa malle. Depuis la veille, il était angoissé à l'idée de manquer son train, ce qui n'était pourtant jamais arrivé, ni à lui ni même à James. De toute manière, s'ils loupaient le coche, il y aurait toujours un moyen de l'emmener à l'école. Cela dit, Scorpius détestait se faire remarquer et n'aurait jamais supporté un tel traitement de faveur, si on pouvait parler ainsi. En plus, prendre le train sans son meilleur ami était inenvisageable.
Une fois préparé, Draco le rejoignit sans se presser. Mine de rien, son fils le quittait et ne reviendrait que début juillet, soit deux mois plus tard. Draco repartait le dimanche dans la journée, ce qui libérait son week-end et lui permettait d'accompagner Scorpius à la gare sans devoir gérer son emploi du temps. Ces trois semaines étaient passées bien vite, en fin de compte, et passer des moments dans Londres avec son fils lui avait fait beaucoup de bien.
« Papa, tu te dépêches ?
- Nous sommes en avance, Scorpius. Tu en as déjà marre de moi ?
- Mais non, c'est pas ça… Souris pas, Papa, tu sais que j'aime être avec toi ! »
Draco passa une main affectueuse dans la chevelure blonde de son fils avant d'attraper de la poudre de cheminette ainsi que la malle. Quelques secondes plus tard, ils étaient au Chaudron Baveur, où l'attendait une voiture. Scorpius le rejoignit avec la cage de son hibou et s'installa à son côté dans le véhicule qui les emmena à King's Cross. Les familles sorcières défilaient déjà dans la gare, se faufilant jusqu'aux quais de façon bien peu discrète. Une fois leurs affaires installées dans un chariot à bagages, ils empruntèrent le même chemin et gagnèrent la voie 9 ¾, où, forcément, Albus était absent.
Alors ils s'installèrent dans un coin pour l'attendre, discutant un peu, de la France, de la carrière de Draco qui risquait de changer de cap… Le secrétaire avait expliqué à son fils, même si dans le fond il était trop jeune pour comprendre, les possibilités qui s'offraient à lui, leurs avantages et leurs inconvénients. Scorpius ne pouvait guère l'aider, partagé entre son amour naissant pour la France, son envie de rester plus près d'Albus et en même temps ce climat glacial qui existait entre son père et Harry Potter. Cependant, lui en parler lui fit du bien, car au moins son fils avait conscience de ce qui se passait, et vu son visage intéressé, il devait être ravi que son père se confit à lui. Cela faisait bien longtemps qu'il ne l'avait plus fait.
À dix minutes du départ, l'adolescent arriva enfin avec Teddy et Lily. Cette dernière se précipita vers eux et resta un très long moment assise sur les genoux de Draco, alors que Teddy échangeait quelques mots avec Scorpius, qu'il avait considéré un temps comme un nouveau petit frère. Le train finit par arriver et il fallut se quitter. La rouquine se leva enfin pour aller embrasser les deux garçons et leur faire des recommandations.
« Tu lui manques beaucoup, tu sais.
- J'ai cru comprendre.
- Tu pars demain, c'est ça ?
- Oui. J'essaierai de te trouver quelque chose, je te le promets.
- Merci Draco… Mais pense à toi avant tout. Bon Lily, viens, on s'en va ! »
Draco lui lança un regard étonné et Teddy lui expliqua en grimaçant qu'il avait plein de choses à faire avec elle et qu'il ne pouvait pas trop s'attarder. Pourquoi Potter ne s'en occupait-il pas ? Lui demanda-t-il, à juste titre, et le jeune homme lui répondit qu'il avait promis à la gamine de l'emmener chez le coiffeur et faire les boutiques, mais il avait du travail l'après-midi et ils devaient se presser.
Après quelques derniers baisers et câlins, ils partirent enfin, laissant Draco avec les deux enfants qu'il aida à embarquer dans un wagon, côté quai. Le départ était imminent, et alors que l'homme allait se reculer pour regarder le train partir, le visage d'Albus se décomposa et il disparut de la vitre, fouillant dans son sac comme si sa vie en dépendait. Puis, il revint près de la fenêtre et tendit quelque chose à Draco.
« J'ai oublié de rendre ça à Papa !
- Mais qu'est-ce que c'est ? »
Au creux de sa main, il tenait des boutons de manchette dorés en forme de serpents, des éclats d'émeraudes leur servant d'yeux. Draco les avait déjà vus à maintes reprises, Potter les utilisait très souvent quand il allait à des galas.
« Mais qu'est-ce que ça fait là ?
- On les avait utilisés pour la chasse au trésor et…
- Tu lui as volé ses boutons et tu ne les as pas remis à sa place ?! Albus, James a une très mauvaise influence sur toi ! Et ne me regarde pas comme ça ou je vais finir par penser que tu as fait exprès de me les donner pour éviter de te faire gronder, parce que ton père s'en est rendu compte et… Sales gamins. »
Scorpius rit alors qu'Albus affichait une sorte de soumission, reconnaissant ses torts mais refusant visiblement d'en assumer les conséquences. Pile à ce moment-là, la locomotive se mit en marche et démarra dans un coup de tonnerre. Draco mit les boutons dans sa poche et regarda le train partir à toute vitesse, emportant Albus et son fils unique.
À une époque, il était habitué aux petites magouilles d'Albus qui l'utilisait pour ne pas se faire gronder, même si Potter était loin d'être dupe. Cela ne le dérangeait pas vraiment car ce n'était jamais méchant. Il n'était pas comme James qui était plutôt du genre à piquer un truc à son père, à le perdre et à venir le supplier de l'aider à le récupérer. Cependant, son séjour à Londres se terminait le lendemain, il n'aurait donc plus jamais l'occasion de rencontrer Potter et lui rendre ses bijoux. Et il était hors de question qu'il les garde, Draco n'avait emporté aucun trophée en partant, et Merlin savait à quel point il en avait eu envie, il n'allait pas commencer maintenant.
Alors, plutôt que de rentrer directement chez lui, il transplana directement dans le quartier de Potter. Il se demanda cependant si Albus avait eu un autre objectif en lui donnant ces boutons de manchette : souhaitait-il qu'il garde un souvenir de son père, ou qu'il aille chez eux pour lui parler avant son départ ? Ça lui ressemblait bien. Ça leur ressemblait bien à tous les trois. Mais que pourraient-ils espérer, les dés avaient été jetés il y avait déjà longtemps, très longtemps…
Draco l'avait quitté, parce que c'était trop dur. Il avait espéré être retenu, il avait espéré que Harry tenterait quelque chose… Jusqu'au dernier moment, il y avait cru. Mais il fallait croire que leur relation était à sens unique : c'était à Draco de faire les premiers pas, à essayer de le conquérir. Alors que cette fois-là, c'était lui qui avait besoin d'être rassuré, dorloté, séduit… Mais Potter avait toujours été égoïste. C'était sans doute son plus grand défaut.
La peur de souffrir et de tout perdre en avait fait un putain d'égoïste…
Sans perdre de temps, Draco sonna au portail et pénétra dans le jardin avant de toquer à la porte. Il n'était pas pressé mais voulait en donner l'impression afin de ne pas s'attarder. Potter ne serait pas dupe mais il se fichait bien de son avis : le tout était de lui rendre ses boutons et puis s'en aller.
Mais quand Potter ouvrit la porte, Draco fut comme statufié.
Il portait un pantalon.
Un putain de pantalon en jean bleu foncé et un pull gris foncé plutôt près du corps, qui lui donnaient soudain un air moins austère, moins prestigieux, et beaucoup plus jeune, plus gamin presque.
Il portait un pantalon…
« Bonjour, Draco. »
Il paraissait étonné de le voir là à une heure pareille, ce qui n'avait rien de surprenant.
« Bonjour, Potter. J'ai quelque chose à toi. »
Détachant les yeux de son ex-compagnon, l'homme fouilla dans sa poche et lui tendit ses boutons de manchette. Ses yeux verts s'arrondirent de surprise en découvrant ses bijoux dans sa main. Draco sentit malgré lui son cœur s'emballer dans sa poitrine : il n'y avait pas si longtemps, jamais Potter n'aurait ainsi affiché une telle stupeur devant lui.
« Où est-ce que tu as eu ça ?
- La chasse au trésor de ton fils.
- Par Merlin, j'aurais dû m'en douter… »
Potter récupéra les boutons au creux de sa main et les examina attentivement. S'il avait été d'humeur, Draco en aurait presque souri, mais il avait le ventre noué. C'était bon d'être là, sur le pas de sa porte, en cette belle journée de printemps, avec lui habillé en moldu et son visage de cire enfin en mouvement…
« Elles n'ont rien. Merci de me les avoir ramenés, Draco. Je t'offre un café ? Un thé ?
- La dernière fois que tu m'as offert à boire, ça s'est mal passé. »
S'arrachant à l'examen minutieux de ses bijoux, le brun leva les yeux vers lui, l'air soudain sérieux derrière ses lunettes.
« C'est toi qui as fait en sorte que ça se passe mal. Je voulais simplement te parler de ton ambassade et…
- Je veux bien un thé. »
Après une petite seconde d'hésitation, Potter se recula pour le laisser entrer et monta rapidement à l'étage pour ranger ses boutons de manchette. Quand il redescendit, Draco était en train de regarder un grand tableau composé d'un assemblage de photos de ses enfants, de Teddy, de sa filleule et de son neveu.
Draco avait toujours été assez étonné que seuls les enfants de Ronald et Hermione figurent vraiment sur ce grand tableau. Pourtant, il avait une tripotée de neveux. Potter retravaillait son tableau tous les six mois, un an, et les photos de la nouvelle génération Weasley peinaient à s'actualiser. Pourtant, ses relations avec les Weasley demeuraient cordiales malgré son divorce et il était des plus généreux à Noël et aux anniversaires. Il fallait croire que, malgré la distance, les enfants de ses meilleurs amis gardaient une place toute particulière dans son cœur.
« J'ai rajouté des photos.
- Je vois ça. Tu n'as pas retiré celles de Scorpius.
- Ça te gêne ?
- Non. Ça m'étonne, c'est tout.
- J'aime ton fils, tu sais.
- Il a pensé le contraire, la semaine dernière. Tu n'étais pas très emballé à l'idée qu'il dorme chez toi. »
Potter ne répondit pas tout de suite.
« Tu as compris pourquoi je n'étais pas emballé ?
- Parce qu'ils allaient passer l'après-midi, la soirée et la matinée ensemble, et que tu ne verrais pas ton fils durant tout ce temps-là ?
- Tu le lui as expliqué ?
- Tu as peur qu'il te déteste ?
- Je te l'ai déjà dit, j'aime ton fils. Je ne veux pas qu'il prenne tout mal alors que je n'ai rien contre lui.
- C'est ce que j'ai essayé de lui expliquer. »
Draco se détourna de ces photos d'une autre époque pour lui faire un léger sourire qui se voulait rassurant. Mais par Merlin, pourquoi diable Potter était-il aussi facile d'accès aujourd'hui, alors que jusqu'alors il avait élevé autour de lui des barrières pour l'empêcher de le toucher ?
« Je vais préparer le thé. »
Il s'en alla vers la cuisine faire chauffer de l'eau dans la vieille bouilloire qu'il posa sur la cuisinière. Combien de fois Draco s'était-il brûlé avec ce maudit objet, lui si habitué à se faire servir ? Combien de fois Potter s'était-il précipité dans la cuisine pour passer ses doigts sous l'eau puis les enduire de pommade, oubliant la bouilloire, parfois reposée sur le feu et encore en train de chauffer ? Dans ces moments-là, à chaque fois, Harry lui souriait et l'embrassait sur la bouche.
Son regard tomba à nouveau sur ce fameux jean qui moulait ses jambes et son arrière-train. Il était pied nus, aussi, et son pull en cachemire mettait en valeur la finesse de son corps, qui aurait pourtant dû s'alourdir un peu avec le temps.
« Tu portes des vêtements moldus. »
C'était plus une affirmation qu'une question, qui lui avait échappée sans qu'elle ne puisse la retenir.
« Je devais emmener Albus à la gare mais j'avais oublié que Teddy devait balader Lily ce matin.
- Tu lui as demandé d'emmener ton fils ?
- Albus ne voulait pas que je vienne. C'est compliqué des fois avec lui, tu sais. Ça doit te changer de me voir habillé comme ça, si loin de mes robes de sorcier. »
Il se retourna pour lui faire un sourire taquin. Draco ne put s'empêcher de lui répondre par un autre sourire. Il se sentait étrangement bien.
« J'aimais bien, avant. Ça te rendait moins impressionnant… plus accessible. »
Ce n'était pas uniquement une question de physique. Bien sûr, entre ses robes sombres et ces pantalons qui soulignaient la silhouette, Draco préférait ces tenues, d'autant plus que le brun ne les mettait qu'en présence des personnes avec lesquelles il était vraiment à l'aise. Pour ces mêmes raisons, Potter lui paraissait toujours bien plus ouvert et accessible. Il lui paraissait plus petit, plus menu, plus simple à attraper entre ses bras et à embrasser.
« Seulement à une époque ?
- Tu ne m'appartiens plus, désormais. Donc non, plus maintenant. »
Potter revint vers la bouilloire et un silence s'installa entre eux. Draco fut étonné d'être le premier à le briser.
« Tu as quelqu'un dans ta vie ?
- Non.
- Tu es bien honnête.
- Je n'ai rien à cacher. Je ne sors avec personne et je n'en ai pas envie non plus, j'ai d'autres soucis en tête. Et toi ? Tu as rencontré un charmant français ?
- Non.
- Toi aussi, tu es bien honnête.
- J'ai toujours été honnête avec toi. Toujours.
- Tu veux encore me faire des reproches ? »
Cette fois-ci, le ministre se tourna vers lui et se posa contre le plan de travail, où il avait préparé sa théière et le thé. Les bras croisés, il le toisa avec ce même air agacé qu'il avait eux ce fameux soir, après le dîner chez Shacklebolt.
« Je suis désolé pour ce que je t'ai dit l'autre soir. Je n'ai…
- Ne t'excuse pas alors que tu n'as dit que la pure vérité : on n'a rien construit ensemble, on a baisé et je me suis contenté d'envahir petit à petit ton espace vital.
- Ne parle pas avec ce genre de mots, Draco…
- Alors arrête de me parler avec ce langage aussi précieux, toi qui parles comme un charretier devant tes enfants. Arrête de me prendre pour un con, Potter, dans le fond t'avais raison, c'est moi qui me suis fait des idées et je t'en veux toujours autant. Et je pense que je n'accepterai jamais ce qui s'est passé. C'est comme ça, quand on aime.
- Tu sais très bien que je t'aimais, Draco. Sinon, je n'aurais pas essayé de me rattraper. Parfois quand je t'entends parler, j'ai l'impression qu'on n'a jamais eu de conversations, alors qu'en en a eu des tas et des tas… »
Son premier « je t'aime », il le lui avait dit juste avant ces évènements-là, et il le lui avait répété par la suite. Mais ces mots n'avaient plus ni la même saveur ni la même profondeur. Pour lui, c'était juste des mensonges. Des mensonges vrais, car Harry ne lui mentait pas, mais des mensonges quand même, car s'il avait vraiment tenu à lui, il ne lui aurait pas fait subir tout ça.
« Tu ne fais que jeter de l'huile sur le feu et te faire du mal. Refais ta vie Draco, oublie-moi une bonne fois pour toute…
- Tu ne comprends pas…
- Qu'est-ce que je ne comprends pas ? Qu'est-ce qui m'échappe ? Je te connais, j'ai tout fait pour que tu comprennes, pas pour que tu me pardonnes mais pour que tu saches tout. J'ai essayé de te retenir. J'ai tout fait. Je comprends que tu ne t'en remettes pas et que tu ne parviennes pas à me pardonner. Mais qu'est-ce que je n'ai pas fait ? Qu'est-ce que je ne comprends pas, qu'est-ce qui te torture encore ? Je t'aime beaucoup trop Draco pour supporter que tu te tortures encore avec tout ça, avec quelque chose que j'ai manqué de faire…
- Tu ne m'as pas retenu. »
Potter leva à nouveau les yeux au ciel, agacé au plus haut point.
« Ce que j'aurais voulu, moi, c'est que tu me rassures. Pas seulement que tu me parles, que tu m'expliques, mais que tu me prennes dans tes bras, que tu me dises que tout irait bien et que ça allait s'arranger. Je voulais juste… que tu me prouves… que tu m'aimais. »
Draco sentit avec horreur les larmes lui monter aux yeux, alors que Harry penchait la tête sur le côté, les sourcils froncés. Comme s'il ne comprenait pas.
« C'est toi qui m'as abordé et qui m'as dragué mais c'est moi qui ai fait tout le travail, qui ai mis en place notre relation, qui t'ai assuré que j'en avais rien à faire de ton prestige… C'est moi qui ai essayé sans arrêt de me rapprocher un peu plus de toi, de te comprendre, de te découvrir… C'est encore moi qui ai voulu et organisé une rencontre avec nos enfants, qui ai pris sur moi face aux tiens, qui… J'ai tout fait, Harry. Tout. J'étais prêt à tout, pour toi. Et là… c'est moi qui ai eu besoin de toi. »
Il vit dans ses yeux qu'il commençait à saisir.
« J'avais besoin d'être rassuré. Tes pardons, ce n'était pas suffisant… T'étais mort depuis quatre mois, je devenais à moitié fou de douleur, j'avais tes enfants qui s'accrochaient à moi… Tout ce que je voulais, c'était que tu me prouves que tu tenais à moi. Tu es parti, tu n'allais pas bien, et j'en savais rien… Tu m'as menti, trompé. Et tu n'as rien fait pour regagner ma confiance, pour me prouver que ça valait encore le coup. T'es revenu, tu m'as expliqué, tu m'as demandé pardon… Mais moi, je voulais autre chose. J'étais comme un enfant, Harry… T'étais mort. »
Il y avait des larmes dans ses yeux et dans sa gorge. En face de lui, les bras toujours croisés, Harry se mordillait les lèvres, sans jamais le lâcher des yeux, ses émeraudes reflétant… de la peine.
« T'es égoïste. Je l'ai toujours su, mais je pensais qu'au moins, là, tu mettrais tout ça de côté et tu essaierais de comprendre sans que j'aie besoin de te le demander… J'avais juste besoin que tu me prennes dans tes bras… et que tu me dises que ça s'arrangerait… Je voulais que tu prennes les choses en main, que tu m'aides à me reconstruire… J'ai dû tout faire tout seul. Comme toujours. J'espérais que je te manquerais un peu, que tu m'écrirais, un jour… Mais non. Tu n'as pas oublié Scorpius. Mais moi, oui. »
Il pleurait, à présent. Il pleurait devant l'homme qu'il aimait encore plus que tout, devant cet être pour qui il aurait tout fait, à qui il aurait tout donné.
Par Merlin, mais qu'est-ce qu'il l'aimait…
Ne me regarde pas comme ça…
Par pitié, ne me regarde pas comme ça…
« Pardon, Harry… J'aurais… J'ai pas été assez bien. Je suis pas capable de faire face. Ça fait un an que j'essaie mais j'y arrive pas… Je t'ai trop aimé pour ça, j'ai eu trop mal pour être capable de refaire ma vie avec quelqu'un et refaire confiance… Je veux plus jamais vivre ça. Plus jamais. »
Et Draco quitta la pièce. Les jambes lourdes mais rapides, il quitta la cuisine, son cœur se serrant à l'étouffer en entendant le sifflement de la bouilloire. Il traversa le salon, puis l'entrée, et enfin, il ouvrit la porte. L'air frais caressa son visage glacé par les larmes, et quand il traversa le portail, s'apprêtant à transplaner, il sentit soudain deux bras se cramponner autour de ses épaules.
Et puis, il y eut son odeur.
Et la rue disparut.
OoO
Le salon apparut sous ses yeux, si petit comparé aux autres pièces de la demeure et si chaleureux. Il avait vu Scorpius traîner sur le parquet ciré et y faire ses premiers pas, lire dans le canapé et y faire une sieste, dans la chaleur réconfortante d'un feu de bois. Ce sentiment de nostalgie qu'il ressentait à chaque fois qu'il pénétrait dans cette pièce fut happé par la stupeur de sentir deux bras autour de ses épaules, sa tête contre la sienne et son corps dans son dos.
« Harry ? »
Lentement, ses bras disparurent, ses mains blanches et fines se posant sur ses épaules. Sa tête appuyée contre ses omoplates, il resta quelques instants ainsi, dans un silence étrangement agréable, avant de se reculer et de le lâcher. Draco s'essuya les yeux et se retourna. Harry fuyait son regard, regardant la pièce où il avait atterrit, nerveux au possible.
« Pourquoi… Pourquoi t'as fait ça ?
- T'en rêvais, nan ? »
Sa voix était presque agressive. Il regrettait. Draco ne savait sur quel pied danser avec lui. C'était trop compliqué, il était fatigué. Tellement fatigué…
Soudain, Harry tourna les talons et fit mine de sortir de la pièce. Halluciné, le blond mit du temps à réagir, et quand il éleva la voix, le brun était devant la porte, s'apprêtant à l'ouvrir.
« Pourquoi tu pars ? »
Il s'arrêta et se retourna lentement vers lui, une expression indéchiffrable sur le visage. Il mit du temps à parler, et l'espace d'un instant, Draco eut l'impression de vraiment retrouver l'homme qu'il aimait.
« Je peux pas faire ce que tu me demandes. J'en suis pas capable. Tu me demandes de m'accrocher à toi, de te rassurer et de prendre les rennes de notre relation. Tu voulais que pour une fois je prenne des initiatives, que je te soigne et qu'à nouveau on redémarre. Mais je pouvais pas faire ça, Draco. Et j'en suis pas capable aujourd'hui non plus. »
Son cœur saignait dans sa poitrine. Il était en train de se faire magnifiquement éconduire par son ancien amant, qui finissait d'achever les maigres espoirs qu'il avait nourris. Leur histoire était donc belle et bien terminée.
« Tu sais quoi ? Y'a des moments où j'ai envie que tout soit comme avant. J'essaie… et puis j'abandonne. La première fois qu'on s'est revu, j'ai eu envie de te regarder, et puis, j'en ai pas eu le courage. Lors de la soirée chez Rowan, j'ai eu envie de te parler, ne serait-ce que pour savoir ce que tu devenais. J'ai pas pu non plus. Et quand je t'ai proposé de boire un verre chez moi plutôt que chez toi, c'était surtout pour ne pas être interrompu par qui que ce soit, et parce que je voulais vraiment savoir comment tu allais. L'occasion était trop belle. Et puis j'ai tout gâché. Je gâche tout ce que je fais. Même toi, je t'ai gâché. »
C'était son Harry. Celui qu'il avait quitté un an plus tôt, celui qui était franc et honnête, qui parlait un peu avec son cœur. Draco se sentait à la fois heureux qu'il ait eu envie de lui parler et désespéré en voyant toutes ses tentatives avortées, parce que les deux parts en lui-même n'étaient jamais d'accord.
« Ce matin, j'ai eu envie de te voir. Je ne voulais pas te laisser partir comme ça. Alors je me suis habillé en moldu, je sais que t'as toujours aimé me voir en pantalon. T'étais bien le seul à m'aimer habillé comme ça. »
Il s'en était souvenu.
Putain, il s'en était souvenu…
« Et puis Teddy est arrivé et Albus m'a interdit de venir. Il m'a dit que j'étais un sombre abruti… Ne fais pas cette tête, c'était vraiment ses mots. Il m'a dit que j'avais tout gâché et que je passais mon temps à me priver de bonheur, que je t'avais fait du mal juste parce que j'ai peur d'être trop heureux. »
Le coup des boutons n'était donc pas prémédité. Il ne voulait pas assister à une rencontre entre Draco et son père, et ces boutons étaient une erreur.
« Et il n'a pas tort. C'est quand je suis heureux que tout déconne, dans ma vie. C'a toujours été comme ça. Aujourd'hui, j'ai trente-huit ans, et il y a tellement de choses que je n'arrive pas à accepter, à encaisser… Et j'ai toujours peur.
- Pourquoi tu ne m'as pas…
- Mais tu n'aurais jamais compris, Draco. »
Sa voix changea. Son regard aussi.
« Jamais. Tu peux pas comprendre ce que je ressens, ce qui se passe dans ma tête. Tu pourras jamais comprendre, ni même imaginer… Tu sais… Ton visage, la première fois que j'ai pété un câble, quand je t'ai vomi à la figure tous tes crimes, tout ce que je savais et tout ce que j'avais déduit sur toi… Ton visage… Ça restera à jamais gravé dans ma mémoire. Et celui que tu as fait le lendemain, quand tu m'as récupéré dans la cuisine et tu m'as couché dans mon lit… »
Ses yeux brillaient, ses joues rosissaient alors que le sang devait battre à ses tempes. Même sa bouche commençait à se tordre.
« Pour la première fois depuis longtemps, Draco, j'ai eu envie de mourir… »
Les larmes débordèrent. Une de chaque côté, sur ses joues un peu creuses. Draco réalisa soudain qu'il avait beaucoup maigri depuis son départ.
Et il réalisa aussi que, non, il ne le connaissait pas si bien que ça, au contraire.
« J'ai eu envie de disparaître, parce que je savais que j'allais te perdre. Je savais que j'allais te faire du mal et que tu ne t'en relèverais pas. Je le savais. J'ai jamais eu peur pour mes enfants, je ne leur ai jamais rien fait, mais toi… Deux fois, Draco, deux fois… Je pouvais pas te retenir, je…
- C'est à cause de ça que t'es parti ?
- J'en avais marre d'avoir peur… »
Pourquoi n'avait-il pas compris ? Pourquoi n'avait-il pas saisi dans les mots inlassablement répétés de Harry toutes ses angoisses, tout ce mal-être, toutes ses peurs face à l'avenir ? Pourquoi n'avait-il pas compris ce qui se cachait derrière tout ça ? Parce qu'il avait mal, parce qu'il n'avait plus envie de lire entre les lignes… parce qu'il y avait encore trop de cachoteries dans ses mots ?
« Je voulais… Juste oublier. J'en avais marre. Et puis… et puis voilà. T'as essayé de mourir, je suis revenu, tu ne m'as plus fait confiance. Je voulais que tu comprennes, mais il y a tellement de choses que je n'arrivais pas à te dire, tellement de choses que… Je pouvais pas te retenir. J'y arrivais pas. Je voulais plus te faire du mal, je voulais plus que tu aies peur de moi, que tu te soumettes à mes désirs, que tu cherches sans arrêt à te rapprocher de moi alors que moi, au fond, j'avais qu'une envie, que tu viennes à la maison et que tu ne t'en ailles plus jamais ! »
Il sanglotait à présent. Il était comme un enfant. Un enfant terrifié, celui qu'il avait caché dans un coin de son cœur, qu'il avait protégé de tous les maux extérieurs, qu'il avait tenté de consoler… en vain.
Il était cet enfant que Draco n'avait qu'effleuré et qu'il aurait voulu découvrir, pour mieux le comprendre et l'approcher.
Ces mots le remplir d'un étrange sentiment entre la joie et la tristesse.
Peut-être la déception.
De ce qui s'était passé et de ce qui aurait pu se dérouler, si Harry avait su lui parler plutôt que de tout garder pour lui.
« Je suis désolé, Draco. Tout ça, c'est de ma faute. T'es quelqu'un de bien, t'es la meilleure chose qui aurait pu nous arriver, et j'ai tout gâché… Je peux pas te retenir, après tout le mal que je t'ai fait, tu mérites tellement mieux que ça, tellement mieux qu'un homme à moitié schizophrène qui a peur de tout, même du bonheur. J'ai jamais réussi à t'aimer correctement, à te rendre heureux, à tout faire pour que tu te sentes bien et…
- J'étais heureux, moi. »
Ses yeux humides tournés vers lui, Harry n'en finissait plus de se manger les lèvres, si fragile en cet instant, si loin de cette image de glace qu'il donnait habituellement, cette image du terrible ministre des Mystères, si craint et redouté.
« J'étais heureux, même avec le peu que tu me donnais. Je ne demandais pas plus. J'ai jamais été exigeant…
- Mais c'est ça ton problème, putain ! »
Son éclat le surprit. Harry essuya rageusement ses joues mouillées.
« Tu m'as jamais rien demandé ! Ni d'aide, ni d'argent, ni preuves d'amour, ni rien du tout ! Tu ne me demandais rien ! J'ai jamais su te gérer, te repousser… T'étais trop bien pour moi, tu l'as toujours été. Je voulais plus que tu t'en ailles… T'aurais jamais pu être ministre si j'avais pas insisté…
- Je ne suis pas ministre…
- Mais bien sûr que si abruti ! Je voulais plus que tu vives là-bas, je devenais dingue, complètement dingue, je t'imaginais dans les bras d'un autre, en train de fonder une nouvelle famille avec Scorpius ! Comment j'aurais fait avec lui ?! Comment j'aurais pu le regarder en sachant qu'il me tolérait et qu'il aimait un autre beau-père ? J'en pouvais plus, Draco, j'aurais réduit en miettes le connard qui t'aurait pris… »
Ses mains cachant son visage, Harry sanglotait, sa voix partant dans les aiguës. Draco ne l'avait jamais vu comme ça, et il était incapable de réagir. Il ne fit un mouvement qu'en le voyant tomber à genoux.
« Je voulais que tu rentres… »
Lentement, le blond s'avança vers lui. Perdu, il se demanda comment Harry faisait pour gérer ces deux parts de lui-même, celle qui contrôlait tout et celle qui avait juste besoin de lâcher prise. Comment il avait fait pour mentir, pour prendre sur lui-même… Que ressentait-il, quand une part de lui-même l'appelait à grands cris et que l'autre le repoussait comme jamais ?
Avec délicatesse, il passa une main dans ses indomptables cheveux noirs. Il ne l'avait jamais vu comme ça et ses sanglots n'éveillaient rien d'agréable en lui. La joie malsaine de le voir ainsi, détruit à cause de ses erreurs et de la fin de leur histoire, de ce paradoxe qui lui gâchait l'existence, n'exista pas un seul instant en lui.
Il souffrait, parce que voir la personne que vous aimez gâcher son couple et son existence par peur, par protection et amour bancal, était pire que tout. Draco avait envie de pleurer, de hurler, car cette année de perdue avait été tellement difficile à vivre, il lui en avait tellement voulu…
Et il lui en voulait encore. Il lui en voudrait longtemps.
Mais le voir en proie à ses paradoxes, à ce combat intérieur, à cette terreur, de voir les autres partir et lui faire du mal, balayait toute la rancœur qu'il nourrissait depuis des mois.
Au fond…
Celui qui avait le plus mal vécu la rupture, c'était Harry.
Car si Draco savait ce qu'il voulait sans se l'avouer, Harry ne parvenait pas à se résoudre à accepter ses désirs, même les plus simples et nécessaires.
« Harry ? »
À genoux devant lui, Draco se pencha et posa sa tête contre la sienne, avant de parler d'une voix basse et douce, comme à un enfant.
« Tu peux te lever ? C'est pas simple de te prendre dans mes bras quand tu es comme ça. Viens sur le canapé, s'il te plaît. »
Il sentit Harry acquiescer de la tête, le corps toujours secoué par les sanglots. Tout en le tenant, Draco le regarda se lever, les jambes chancelantes, et une fois redressé, il ferma les yeux en sentant ses bras enserrer son cou, sa tête brune venant se caler contre son torse. Aussitôt, le blond l'enveloppa dans une tendre étreinte, ses mains caressant son dos à travers la douce laine du pull, ses épaules, ses cheveux noirs désordonnés, avant de redescendre, en de petits mouvements apaisants.
C'était un peu comme s'il était en train de revivre, alors que la situation était des plus complexes. Draco n'avait jamais désiré ses larmes. Du moins, pas celles-ci, de celles qui vous secouent le corps et vous malmène le visage. Cependant, il avait enfin une réaction, de celles qu'il avait désiré voir : la preuve qu'il tenait à lui et qu'il ne voulait pas le laisser partir.
Ce serait long. Ce serait difficile. Ce serait compliqué.
Mais Harry l'aimait encore.
Et il le voulait près de lui.
« Calme-toi, Harry… S'il te plaît, calme-toi. Je déteste te voir dans cet état, j'ai jamais voulu te voir pleurer comme ça… Calme-toi, s'il te plaît, ou c'est moi qui vais pleurer… »
Ses sanglots empirèrent et Draco se sentit sur le point de craquer. Ce n'était pas ça qu'il aurait voulu, les mots, oui, mais pas son visage caché contre son torse et derrière ses cheveux noirs, ses larmes qui le faisaient hoqueter, ses pardons qu'il gémissait contre la laine de son pull…
Lentement, le blond passa une main sur sa joue, dégagea ses cheveux et leva son menton vers lui. Les yeux rouges d'avoir tant pleuré, Harry lui jeta un de ces regards perdus qu'Albus lui lançait, dans ces moments où, hagard, il errait dans le manoir, comme à la recherche de quelque chose. Draco ferma les yeux et cueillit sa bouche humide, dans un gémissement de douleur qui lui hérissa les poils, alors que Harry essayait faiblement de le repousser.
Je ne te mérite pas, semblait dire son corps.
Je te veux, semblait lui dire sa bouche.
Le baiser fut tendre, chaste, d'une douceur sans pareille. C'était un petit peu comme s'il était rentré chez lui. Un apaisement sans nom déferlait en lui, apaisant son esprit et son corps. Bien malgré lui, il sentit les larmes lui monter aux yeux quand il sentit sa bouche s'ouvrir et sa langue timide taquiner la commissure de ses lèvres.
Quand Draco les ouvrit, cette année de souffrance, où il avait vécu seul, dépressif et arraché à tout, parut ne jamais avoir existé.
OoO
Dans un pop sonore, Miky apparut à côté du miroir en pied devant lequel Draco terminait de se coiffer. Plus petite que la moyenne et plutôt mignonne pour une elfe de maison, d'après Scorpius du moins, elle portait la petite robe rose d'une vieille poupée de Lily. Cette dernière, ne pouvant la lui donner, l'avait volontairement mise dans la poubelle de la cuisine du manoir pour que l'elfe puisse la récupérer et la porter. Dans un sens, Draco la trouvait quelque peu ridicule avec sa robe à froufrous, mais quitte à choisir, il préférait ça plutôt que les immondes taies d'oreillers dont ses parents affublaient leurs elfes, du temps où ils vivaient au manoir.
« Bonjour Monsieur Malfoy, Miky vous prie de bien vouloir l'excuser de déranger Monsieur Malfoy, Monsieur.
- Bonjour. Que se passe-t-il ?
- Miky vient dire à Monsieur Malfoy que Monsieur Alejandro Bakken veut voir Monsieur. Miky a laissé entrer Monsieur Alejandro Bakken et l'a emmené dans le grand salon, Monsieur.
- Très bien, dis-luique j'arrive. »
Par Merlin, mais que lui voulait-il, celui-là encore ? Ils s'étaient vus l'avant-veille et avaient passé suffisamment de temps ensemble comme ça ! Agacé, Draco quitta prestement sa chambre, dans laquelle il ne remettrait pas les pieds avant un bon bout de temps, et gagna le grand salon où tous les invités étaient installés le temps que le maître de maison arrive.
Quand le secrétaire fit son entrée, Bakken était en train de détailler l'antique et colossale cheminée qui prenait quasiment tout un pan de mur. Il se retourna en l'entendant arriver, un sourire cynique plaqué sur les lèvres. Le genre de sourire qui ne promettait rien de bon.
« Bonjour, Alejandro. Puis-je vous aider ? Je n'ai pas beaucoup de temps, je pars dans dix minutes.
- Je n'en aurai par pour longtemps. Je suis venu pour vous parler du dîner de Kingsley, auquel nous avons été conviés, vous et moi.
- Vous voulez en parler ce matin, alors que vous aviez tout le temps que vous vouliez avant-hier ? Il n'y a pas grand-chose à dire de ce dîner.
- Il y a beaucoup de choses à dire dessus, et vous le savez très bien, Draco. »
Son expression s'était faite plus sérieuse, presque plus menaçante. Quelle mouche le piquait donc ?
« Hier, j'ai eu une conversation avec Ice. Il paraîtrait que Kingsley a envie de vous nommer en temps que futur ministre. Est-ce exact ?
- J'imagine très mal Ice vous faire de telles confidences.
- Elle m'en a faites pourtant. Ne me mentez pas, Draco. Espérez-vous vraiment prendre ma place ? »
Il s'avança vers lui, ses pompes claquant sur le marbre blanc, ses yeux bleu foncé ne le lâchant pas du regard. On y était : il se sentait menacé et avait décidé de connaître le fin mot de l'histoire, quitte à prêcher le faux pour connaître le vrai. Même sous le coup de la colère, Queen n'aurait jamais révélé une telle information à Bakken.
« Je n'espère absolument rien. Que je sache, je n'ai jamais cherché à vous faire de l'ombre et à remettre en cause votre autorité. Si c'était le cas, je pense que vous me l'auriez fait remarquer. »
Draco n'avait pas peur de lui, ni des menaces qu'il pourrait lui faire. Il était inquiétant et pourrait lui mettre de sérieux bâtons dans les roues, mais le secrétaire était bien entouré. Queen et Odysseus, parmi tant d'autres, ne le laisseraient pas tomber.
« Ne jouez pas à ça avec moi, Draco. Je vous le déconseille.
- Vous ne me faites pas peur, Alejandro. Si je devenais ministre un jour, ce sera alors la décision de Shacklebolt, et non la mienne.
- Vous ne serez jamais ministre. J'en fais mon affaire personnelle.
- Et comment allez-vous procéder ?
- Si vous saviez les possibilités qui s'offrent à moi, Draco… »
Son sourire félin aurait pu lui faire froid dans le dos, à une époque, mais Bakken n'avait absolument plus aucune emprise sur lui, et ce depuis bien longtemps.
« Si vous saviez avec quelle joie Potter se ferait un plaisir de les éliminer… »
De suite, son sourire disparut de son visage. Personne ne pourrait s'opposer à Potter et Bakken était bien placé pour le savoir.
« Me menacer est inutile. Ce que Potter veut, il l'obtient. Et si je deviens ministre, bien que ce ne soit pas encore d'actualité, cette décision aura été prise aussi bien par le ministre que par lui. À vous de leur prouver vos capacités à tenir ce poste et à m'évincer de façon plus professionnelle. À présent, veuillez m'excuser, mais je dois m'en aller. »
Et sans un mot de plus, Draco quitta le grand salon, y laissant Bakken, seul. Il s'enferma dans une pièce attenante et attendit patiemment que Miky l'informe que son supérieur avait quitté les lieux. Durant ce temps-là, il se demanda comment le ministre allait réagir quand il apprendrait le renouveau de son idylle avec Harry. Il avait lutté des années pour le récupérer et retrouver grâce à ses yeux, sans jamais y parvenir.
Une fois qu'il fut informé de son départ, Draco donna ses dernières instructions à ses elfes de maison et finit par quitter les lieux, ses malles miniaturisées bien calées dans une de ses poches.
Enfin, le cœur léger, il transplana pile devant le portail des Potter.
Voir la maison lui fit moins de mal que les fois précédente. Elle lui paraissait plus accueillante, alors qu'en réalité, rien n'avait changé. Il allait sonner au portail quand celui-ci s'ouvrit en sentant sa présence, comme avant. Son cœur se gonfla de bonheur alors qu'il le franchissait, un agréable sentiment de nostalgie l'envahissant par vagues. Cependant, quand il sonna, il dut attendre avant qu'on ne vienne lui ouvrir, et quand il vit dans l'entrebâillement la bouille suspecte de Lily, il se sentit vraiment comme s'il rentrait chez lui.
« Draco ! Bonjour ! »
Elle le fit entrer avec joie puis leva les bras vers lui pour qu'il se baisse et se laisse embrasser sur la joue. Elle se mit à blablater, lui demandant pourquoi il était là et se dandinant de joie quand il lui dit qu'il était venu lui dire au revoir.
« On a un invité ? »
Harry venait de sortir du salon. Depuis la veille, il avait repris le contrôle, sur son corps, son visage, ses émotions. Sa robe bleu nuit piquetée d'argent lui redonnait son allure de ministre et cette aura aussi mystérieuse qu'inquiétante. L'homme qu'il avait réconforté la veille et qui lui avait ouvert son cœur comme il ne l'avait pas fait depuis très longtemps s'était à nouveau caché sous les plis de sa robe, mais restait toujours un peu visible, malgré tout, derrière ses lunettes rondes et ses yeux verts.
Pendant un instant, Lily parut hésitante, regardant son père puis Draco avant de revenir vers lui, un peu comme si elle se rendait enfin compte que la situation était quelque peu incongrue.
« Heu, oui. Draco est venu me dire au revoir.
- Je vois. Tu peux aller me chercher ta liste de courses ? Nous n'allons pas tarder à partir.
- On va faire des courses pour mon anniversaire. »
Cette phrase dite sur le ton de la confidence lui donna le sourire.
« Tu pourras venir ?
- Je ne sais pas. Tu sais, je travaille beaucoup. Mais on le fêtera cet été quand tu viendras en France avec tes frères, si tu veux.
- Oh oui, je veux ! Tu veux ma liste de cadeaux ?
- Lily ! Va donc chercher cette liste et arrête de l'embêter. »
La petite fille jeta un regard de travers à son père, comme si cette fameuse liste de cadeau était une source d'embêtement. Puis, trainant les pieds, elle retourna dans le salon. Quand elle eut disparu, Harry s'avança vers lui d'un pas tranquille avant de poser sa main sur sa nuque et de l'embrasser.
En se levant, ce matin-là, Draco avait craint que son Harry n'ait disparu derrière la carapace qu'il s'était forgé des années durant. Mais il fallait croire que son homme existait toujours et que ses convictions n'avaient pas changé depuis la veille. Sa bouche tendre contre la sienne, qui n'avait pas le goût des larmes, lui donna à nouveau cette agréable sensation de renaissance. Un peu comme si tout se remettait enfin en place, comme si ses repaires se reformaient, petit à petit…
Draco se surprit à s'enhardir, calant son bras autour de sa taille et suçotant sa lèvre inférieure. Aussitôt, Harry réagit, se laissant emporter dans un baiser peu passionné mais d'une tendresse inégalée. Ce n'était pas un de ces baisers langoureux qui vous laissaient haletants et les pensées en vrac, mais plutôt un de ces échanges pleins de promesses et d'amour.
« Papa ? »
Ils sursautèrent violement, échangèrent un regard surpris, puis Harry se retourna d'un coup, à s'en abimer la nuque. Dans l'encadrement de la porte du salon, Lily les regardait, la tête penchée sur le côté et les sourcils froncés.
« Vous… vous embrassez ? »
Draco était pétrifié. En deux ans, il n'avait jamais été surpris par les enfants, que ce soit dans leurs baisers ou dans leurs moments d'intimité. Il se sentit presque comme un adolescent surpris par ses parents. À la différence près qu'il n'avait vu ni son père ni sa mère depuis près de dix ans et que l'avis de cette gamine comptait bien plus à ses yeux que celui de ses géniteurs.
« Oui.
- Vous… Vous sortez ensemble ? »
Elle avait écarquillé ses yeux bleus plein d'espoir, serrant dans ses mains le bas de sa jupe rose.
« Oui. »
La main de Harry avait glissé sur sa hanche, mais Draco n'y fit pas vraiment attention, car le visage de l'enfant s'était illuminé et elle s'était précipitée vers eux, folle de joie. Le blond la hissa dans ses bras en se plaignant de son poids et l'embrassa dans les cheveux tout en la berçant, car les larmes avaient soudain perlé à ses yeux. Son père se pencha vers elle en caressant ses cheveux, lui demandant de ne pas pleurer mais d'être souriante : un nouveau départ s'annonçait et tout allait s'arranger.
« Je veux un bisou. »
À son plus grand plaisir, ce fut Harry qui leva son visage vers lui pour planter un baiser rapide mais appuyé sur sa bouche. Lily grimaçait dans ses bras, tentant de sourire mais l'émotion déformait sa bouche. Elle finit dans les bras de son père qui lui chuchota des mots apaisants à l'oreille. Un peu plus tard, l'enfant lui dirait qu'il lui avait dit que Draco lui avait redonné sa chance et qu'il allait l'aider à aller mieux.
Ils seraient à nouveau une famille. Tous les six.
Enfin, Harry déposa sa fille par terre et la força à se moucher le nez.
« Allez, calme-toi, Chérie. Tu as trouvé ta liste ?
- Nan. Dis Draco, tu vas habiter à la maison ?
- Lily…
- Elle ne perd pas le nord.
- On verra ça. Va me chercher ta liste, on n'a pas toute la journée. »
Sans trop traîner les pieds, Lily monta l'escalier pour accéder à sa chambre, sous le regard de son père et de son nouveau beau-père.
« On verra ? »
Harry se tourna vers lui, haussant un sourcil.
« Quand tu n'es pas d'accord avec quelque chose, tu dis non, ou « on en discutera plus tard ». Là, tu as dit « on verra ».
- Ca t'étonne ?
- Plus rien ne m'étonne depuis hier. »
Il eut un sourire avant de revenir vers lui, enlaçant sa taille. Draco attrapa son visage pour l'embrasser à nouveau, mais plus passionnément cette fois-ci. Harry se laissa faire, non sans plaisir, soupirant doucement contre sa joue. Quand ils se séparèrent, leur regard se croisa, empli de promesses.
« Tu vas me manquer. »
Ces mots n'étaient qu'un chuchotement contre sa bouche. Un chuchotement qui lui hérissa les poils. Il eut soudain envie de le plaquer contre le mur et de lui faire l'amour passionnément.
« On se revoit en juillet, si tout va bien. Mais ma mission risque d'être allongée.
- Sois sûr qu'elle le sera, avec cette histoire de tournoi. Je pense qu'elle durera jusqu'à fin juillet. Et à la rentrée, tu deviens ministre.
- Il paraît.
- Tu sais, je voulais te dire… »
Son regard s'égara quelques secondes sur le côté, alors que ses mains se posaient sur ses hanches, son corps à quelques millimètres du sien. Draco tenait toujours son visage entre les siennes, caressant ses joues avec ses pouces.
« Si j'ai décidé de te faire ministre, c'était par rapport à tes capacité, et non pas à cause de notre relation. Et ça, c'était vrai avant… tout ce qui s'est passé, mais aussi aujourd'hui. Kingsley voulait abandonner ce projet qu'il avait mis entre parenthèses à cause de l'état de nos relations, et c'est moi qui l'ai convaincu de poursuivre. Je ne veux pas que tu penses que j'ai fait ce choix uniquement pour t'avoir près de moi. Tu as la place que tu mérites. Et ne me remercie pas. S'il te plaît. »
Alors Draco l'embrassa tendrement, juste lèvres contre lèvres. Ce genre de baiser avait la fâcheuse tendance à le faire chavirer complètement, et quand il rouvrit les yeux, il vit dans ses yeux verts de l'émotion, alors qu'il essayait de garder contenance.
« Prends soin de toi, Harry. Encore trois mois. Tu m'écriras ?
- Tous les jours.
- Tous les jours ?
- Si tu savais toutes les lettres que je t'ai écrites sans jamais te les envoyer…
- Tu me les feras lire ?
- On verra. »
Avec un sourire taquin, Harry l'embrassa une dernière fois.
« Allez, enfuis-toi. »
Puis, il se recula et partit dans le salon. Il détestait les « au revoir », Draco ne s'en formalisa pas. Il allait jeter un dernier regard au couloir quand il aperçut soudain Lily tout en haut des marches, à peine cachée par les barres de la rambarde. Elle se leva et lui fit coucou avec la main. Le sourire aux lèvres, le futur ministre lui rendit son salut avant d'ouvrir la porte et de s'en aller, le cœur léger.
FIN
