Disclaimer : Les personnages de Harry Potter ne m'appartiennent pas, mais l'histoire, si !
Couple : Harry/Draco.
Rating : T.
Cet OS écrit pour Leylah sur le challenge "Famous". J'espère que cet OS te plaira ! Je dédie cet OS à ma petite soeur à qui j'ai fait bien de la peine au précédent OS... Il a bien fallu me faire pardonner avec un peu de guimauve ! Une personne sera choisie parmi les reviews de cet OS.
Son héros
La pièce était bien plus sombre que d'habitude. Les chandeliers flottant au-dessus de leur tête renvoyaient une lumière plus diffuse, moins intense, qui conférait à la pièce une ambiance inquiétante. Un silence lourd, tendu, presque embarrassant régnait dans la Grande Salle, le bruit du battement de leurs cœurs semblant résonner entre les grands murs de ce vaste espace si bruyant d'ordinaire. Même lors de la grande cérémonie de répartition en début d'année, le silence n'était pas aussi entier. Les élèves étaient assez respectueux pour chuchoter et le bruit de fond n'était pas désagréable.
Mais à cet instant, enfermés dans cette pièce du quotidien, sans le bruit habituel des voix, des rires, du raclement des bancs, du bruit des chaussures qui claquaient sur la pierre au sol, du tintement des couverts dans les assiettes ou des verres s'entrechoquant avec la vaisselle avant d'être posés sans grâce sur la table en bois… Les élèves sentaient le stress et la pression, déjà palpables au début du dîner, augmenter encore d'un cran.
De là où il était, James Potter voyait parfaitement la longue et large table professorale où s'alignaient ses professeurs ainsi que leurs invités du jour. En général, il s'asseyait le plus loin possible des enseignants avec ses amis, mais ce soir-là, il était arrivé en avance pour être au plus près des évènements à venir. Forcément, d'autres les avaient devancés et s'étaient installés à l'extrémité, mais cela arrangeait beaucoup James et son groupe d'amis qui ne voulaient pas non plus dîner juste sous le nez de leurs enseignants. Leur place était pour ainsi dire parfaite.
Et pourtant, James ne pouvait s'empêcher de penser qu'il y avait une erreur. C'était lui qui avait insisté pour être aux premières loges et il le regrettait amèrement. La pression aurait été plus facile à gérer s'il s'était retrouvé au centre de la table ou bien tout au fond. Certes, il n'aurait rien vu, et en même temps, le spectacle qui allait débuter dans les minutes à venir ne lui apporterait rien du tout.
Vu qu'il allait échouer, lamentablement.
En plein milieu de l'estrade en pierre qui supportait la tablée professorale avait été installée, avant leur arrivée, la majestueuse et ancienne Coupe de feu. Grossièrement taillée dans le bois, comme son père la lui avait déjà décrite maintes fois, presque ridicule tant sa réalisation semblait manquer de soin et de savoir-faire, lui avait inspiré dès le premier jour une sorte de respect. Pourtant, James n'était pas du genre à s'émouvoir des vieux objets, contrairement à sa petite sœur qui adorait tout ce qui était ancien ou qui avait vécu. Pourtant, quand la directrice de Poudlard leur avait présenté ce fameux objet, James avait été emprunt d'un profond respect qui ne lui ressemblait guère.
S'il tournait un peu la tête, il verrait que son frère et son demi-frère regardaient la coupe avec la même fascination que lui, même s'ils s'en cachaient. Lily, elle, devait dévorer l'immense pièce en bois des yeux. Mais à cet instant, James se fichait éperdument d'eux, ses yeux rivés sur la coupe dont le feu n'avait cessé de brûler depuis que McGonagall l'avait allumé.
C'était l'heure de vérité, songea James en la voyant levée, tout près de la coupe. Il y avait de l'émotion sur son visage ridé, une émotion contenue, sans doute à la pensée de tout ce que cette coupe devait représenter pour elle. James se rappelait encore du visage de son père quand il lui avait raconté, des années auparavant, cette année où il avait participé à ce dangereux tournoi sans l'avoir décidé, vu qu'il n'en avait pas l'âge. À l'époque, il n'était qu'un adolescent de quatorze ans, et quand James le regardait, il n'avait aucun mal à gommer les quelques rides qui commençaient à vieillir son visage, rétrécir un peu sa taille, et puis l'amaigrir.
Son père était tellement différent de lui. Physiquement, il était un peu comme Albus, les lunettes en plus. James tenait un peu de ses deux parents et dépassait déjà depuis deux ans son père et sa mère, qui faisaient quelques centimètres de plus que lui. Il était aussi plus solide et plus musclé, ce qui le rendait presque supérieur à son père physiquement parlant. Et pourtant, il suffisait souvent d'un regard pour qu'il le remette à sa place et lui rappelle qui l'avait mis au monde et surtout qui l'avait élevé. Et même si James s'était parfois montré odieux avec lui, le respect que Harry Potter lui inspirait demeurait inégalé dans son cœur.
Mais pas seulement dans le sien.
Il lui avait fallu du temps pour devenir à Poudlard non pas le fils aîné du grand Harry Potter, mais James Sirius Potter, poursuiveur talentueux et capitaine de l'équipe de Quidditch émérite. Il avait permis à Gryffondor de gagner haut la main la coupe des quatre maisons l'an passé, le score des poursuiveurs ayant permis de vaincre Serdaigle qui pourtant avait réussi à attraper le vif d'or. L'année précédente, ils avaient déjà gagné, mais sa dernière victoire lui paraissait des plus savoureuses.
Il était et demeurerait un Potter, quoi qu'il fasse. Il avait fini par le comprendre, quel que soit son combat, il resterait le fils de son père. Mais il avait aussi saisi qu'il pouvait être un homme à part entière, avec son caractère et ses ambitions. Jamais James ne pourrait échapper à la célébrité, mais il pouvait faire ses preuves et prouver sa valeur, même s'il portait le nom d'un homme prestigieux et le prénom de son défunt grand-père.
La veille, en plein milieu de la nuit, emporté par il ne savait quelle ivresse, James avait pensé que participer à ce tournoi légendaire serait une bonne idée. Quand il avait déposé son nom dans la coupe, il s'était imaginé, l'espace d'un instant, qu'être choisi par la coupe et lutter pour remporter la coupe reviendrait à le faire exister pour ce qu'il était, en fait une sorte de héros, de figure marquante de Poudlard. L'idée qu'il suive à nouveau les pas de son père, qui certes n'avait rien souhaité, ne lui avait pas effleuré l'esprit.
À cet instant, alors que McGonagall ouvrait la bouche, James n'eut pour seule consolation que le fait que personne ne l'avait vu faire. Car si jamais il n'était pas choisi, ce qui arriverait à coup sûr car un nom ne faisait pas la personne, loin de là, il n'aurait aucune honte.
Juste la déception.
Comme tous les autres élèves qui avaient échoué.
Mais c'était toujours mieux que la honte de ne pas avoir été choisi, alors qu'il était le fils aîné de Harry Potter, connu pour ses exploits.
La voix de la directrice s'éleva dans la pièce.
La cérémonie commençait.
OoO
La porte de la maison claqua dans son dos. Epuisé, Draco se laissa aller contre le battant en bois, savourant le silence de la maison. Ce n'était pas comme si la rue au-dehors était des plus bruyantes, surtout vu le remue-ménage qu'il avait subi toute la journée au bureau, mais le peu de bruit qu'il avait entendu, avec tous ces mômes de sortie, qui couraient, qui gueulaient, qui s'appelaient… Draco n'avait rien contre ces enfants ni même contre la fête d'Halloween, qui promettaient une soirée peu reposante, mais il était bien trop fatigué pour se montrer patient avec ses jeunes voisins.
Enfin chez lui, il pouvait savourer le silence et le calme, ses oreilles bourdonnant presque dans son hall d'entrée. Après quelques minutes passées à savourer la tranquillité du lieu et à dresser les plans de sa soirée, il se redressa et se mit à l'aise, retirant chaussures et cape d'hiver. Il s'en alla allumer le feu dans la cheminée, fit le tour de la maison comme il en avait l'habitude, pour vérifier qu'il n'y avait pas de soucis, et enfin s'installa dans le salon pour se détendre avec un bon bouquin.
La journée avait été longue et difficile. Dernièrement, il avait enchaîné les dîners et les galas qu'il n'avait pus refuser à cause de son statut mais aussi parce qu'il avait prévu de passer Halloween chez lui, et non pas à il ne savait quelle commémoration à laquelle il aurait dû assister. Trois ans plus tôt, Draco avait fait l'amère expérience de ces soirées à rallonge où Potter, forcément, était convié, et où toute la crème de l'aristocratie anglaise lui cirait les pompes à longueur de temps. Cela avait été si pénible que le blond avait refusé d'y remettre les pieds.
Cela faisait un peu plus de trois ans que Draco avait été nommé au poste de ministre de la Coopération magique internationale et il avait dû mener de front, parmi toutes ses obligations, l'organisation du Tournoi des trois sorciers. De part son passé d'ambassadeur en France sur une période de un an et ses relations correctes avec la directrice de l'école, l'homme avait dû s'occuper lui-même de la gestion de cet évènement.
Au départ, McGonagall avait exigé d'être la seule maître à bord, mais le Ministère se devait de garder un œil sur la gestion d'un pareil évènement, et malheureusement pour elle, la directrice n'était pas Albus Dumbledore. C'était elle qui avait choisi Draco quand ce dernier lui avait fait comprendre qu'il ne lui mettrait pas de bâtons dans les roues et que tout ceci n'était absolument pas de son ressort. Cependant, cela représentait tout de même un travail colossal. Il avait même dû se mettre au suédois pour converser plus facilement avec le directeur de Durmstrang et les dirigeants du pays.
Draco devait reconnaître que c'était une bonne expérience et qu'au final il n'aurait donné son rôle à personne d'autres, mais cela avait été épuisant et très long. À présent, le projet s'était concrétisé, après trois années de travail acharné où le ministre en avait vu des vertes et des pas mûres. Ça bouillonnait dans les journaux et dans l'opinion mais au final Draco s'impliquait très peu là-dedans, laissant Minerva gérer seule toute cette affaire. Il avait joué le rôle d'intermédiaire entre Poudlard, Beauxbâtons et le Ministère de la magie, et par extension il avait été mis en relation avec Durmstrang. Son rôle s'était déjà beaucoup trop étendu, même au-delà de ses obligations, et à présent que tout était en place, Draco laissait aux experts le soin de coordonner le reste.
Confortablement installé dans le canapé, son livre ouvert sur ses genoux mais le regard perdu dans les flammes de cheminée, Draco pensa à son fils. Il imagina son excitation face aux évènements à venir, ce que lui-même avait ressenti à son âge. Enfin, Draco n'avait que quatorze ans à l'époque, mais les sensations demeuraient les mêmes : l'excitation de l'inconnu, l'envie d'aventure, d'être l'élu… Comme tous les adolescents de son âge, il aurait souhaité mettre son nom dans la coupe, mais tout en se doutant malgré tout qu'il n'en aurait jamais eu le courage. Tout ça, c'était pas fait pour lui. Et Scorpius lui avait assuré que ce ne serait jamais son truc non plus.
La porte d'entrée s'ouvrit soudain avec fracas. Draco sursauta brusquement, arraché à ses pensées. Il y eut un bruit de chaussures qu'on range nerveusement dans le placard et de cape qu'on pend rapidement à un cintre avant de pousser la porte du placard et la faire claquer sans douceur. Le blond tourna la tête sur le côté, regardant l'entrée du salon.
« Bonsoir ? »
Pas de réponse, mais il y eut ses pas dans le couloir et enfin sa silhouette dans l'encadrement de la porte. Une robe violet foncé sur le dos avec des motifs dorés finement brodés, Harry entra dans la pièce, l'air peu aimable. Il s'avança vers lui et se pencha derrière le dossier du canapé.
« Bonsoir. »
Il lui planta un baiser rapide, presque sec, sur la joue avant de disparaître et de monter prestement à l'étage. Dubitatif, Draco écouta le bruit de ses pas qui gravissaient l'escalier, puis, la porte claqua et il y eut un grand silence. Il attendit un peu et entendit l'eau couler dans la salle de bain. Toujours aussi perplexe, Draco poursuivit sa lecture puis fronça les sourcils en l'entendant dévaler les escaliers et se presser dans la cuisine, sans doute pieds nus, vu le bruit de ses pas.
Quelques secondes plus tard, la cuisine reprit vie, à coups de casseroles, de portes de placard et de réfrigérateur qui s'ouvraient et se refermaient. Après quelques instants de réflexion, Draco se décida enfin à se lever, posant son livre sur la table basse. Quand il arriva dans la cuisine, il regarda Harry s'affairer à préparer leur dîner en silence, sans lui adresser ni un mot, ni un regard. Le blond fut étonné de le voir habillé en moldu : son changement de tenue signifiait très clairement que Draco n'avait rien fait qui puisse l'agacer, mais il ne voyait absolument pas ce qui clochait.
« Harry ? Chéri ?
- Hm ?
- Quelque chose ne va pas ? »
Car de toute évidence, quelque chose n'allait pas. Ils avaient prévu de passer cette soirée et la journée du lendemain ensemble, leur unique sortie se résumant à une visite sur la tombe de ses parents. Qu'est-ce qui avait bien pu se passer pour qu'il devienne une véritable boule de nerfs et qu'il s'énerve ainsi sur ses casseroles…
« Non, tout va bien.
- Ne me dis pas ça à moi, je t'en prie. »
Draco s'avança dans la cuisine et se cala contre une partie du plan de travail, non loin des fourneaux. Harry ne le regardait toujours pas et il vit sur son visage une colère plutôt bien contenue. À une époque, il la lui aurait complètement cachée et Draco n'aurait rien vu de plus que de l'agacement. Mais cette période de leur vie commune était révolue et bien qu'il garde beaucoup de choses pour lui, Harry avait cessé de lui cacher la moindre émotion négative, et même positive.
« Tu ne veux pas en parler ?
- Tu sais quel jour on est ? »
Draco serra les dents. Il refusa de céder à cette espèce de panique qu'induisait forcément ce genre de question. Aurait-il oublié une date ? Pas qu'il sache, il ne voyait pas ce qui aurait pu coïncider avec cette période de l'année, mis à part l'anniversaire de la mort de ses parents. Et Harry qui ne le regardait toujours pas… Mais par Merlin, qu'avait-il pu oublier qui mettait son compagnon dans un état pareil ?
« Le 31 octobre. Et qu'y a-t-il de particulier aujourd'hui ? J'ai oublié quelque chose ? »
Aussitôt, Harry braqua ses yeux verts sur lui et lui lança un regard énervé. Draco réalisa qu'il n'était pas au bord de l'explosion mais tout simplement très nerveux. Et il ne voyait toujours pas ce qui clochait…
« Tu ne sais pas ce qui se passe aujourd'hui ?
- À part que tu t'es changé et qu'on va passer une soirée rien que tous les deux, ce qui n'est pas arrivé depuis deux semaines, non, je ne vois pas.
- La coupe, crétin. »
La stupeur le frappa alors que Harry jetait un sort à des pommes de terre pour qu'elles s'épluchent toutes seules. Ça lui était complètement sorti de la tête, et pourtant, c'était lui qui avait organisé l'évènement et donc placé les dates. La coupe de feu avait déjà été présentée aux élèves et un tirage devait se faire à la fin du dîner. Draco songea que si James était sélectionné, la nouvelle leur parviendrait dans la soirée ou dans la matinée : si ce n'était pas le hibou du jeune homme qui leur arriverait, ce serait celui de la directrice.
« Ah.
- C'est tout ce que tu as à dire ? « Ah » ? Merde Draco, je te signale que c'est toi qui…
- Harry, calme-toi, tu n'as aucune raison d'être nerveux. »
Et lui qui s'était fait une joie de passer une soirée tranquille avec son compagnon, sans songer un seul instant que ses projets seraient sabotés par ce maudit tournoi et l'inquiétude croissante de Harry envers l'avenir de son fils aîné. Il savait pourtant qu'il était angoissé depuis que le tournoi avait été totalement validé et mis en place par les autorités compétentes.
Jusque là, il n'avait manifesté qu'un intérêt modéré pour cet évènement dont Draco lui parlait sans cesse. Harry l'avait écouté attentivement lorsqu'il parla des épreuves mais le blond savait très bien que tout le reste ne l'intéressait guère, même s'il faisait des efforts pour suivre un peu l'évolution des choses, étant donné que Draco ne pouvait pas tellement en parler aussi ouvertement avec quelqu'un d'autre. Jusque là, Harry n'avait jamais paru inquiet vis-à-vis de James qui, en septième année à Poudlard, aurait l'occasion de postuler à ce tournoi. Cependant, l'été précédent, deux semaines avant que son aîné ne fasse sa rentrée, le brun avait eu comme un sursaut et avait enfin pris conscience que son fils pourrait potentiellement être un des trois sorciers sélectionnés.
Comment cette prise de conscience lui était-elle venue ? Draco n'aurait su le dire car il n'avait pas manqué de lui en parler et James, absolument pas au courant, n'avait jamais joué au fanfaron devant eux. Il paraissait déçu que le tournoi n'ait pas lieu à son époque car il aurait aimé voir ça, mais rien ne laissait présager qu'il ait envie de jouer les héros. C'était du moins le ressenti de Draco. Harry, lui, n'était visiblement pas du tout de son avis.
« Aucune raison d'être nerveux ? »
Le ministre des mystères le regardait de ses yeux verts perçants, intimidant. Il était plutôt nerveux ces derniers jours mais Draco, loin de penser au tournoi, avait mis cela sur le compte de toutes ces soirées qu'ils passaient loin de chez eux et des affaires préoccupantes qui semblaient perturber dernièrement son ministère. Ils parlaient de beaucoup de choses, mais certainement pas du travail de Harry qui demeurait un redoutable langue-de-plomb. Ce n'était pas comme si le blond avait tenté de lui tirer les vers du nez, il savait d'expérience que les gens de ce ministère détestaient ça, mais par moments il aurait aimé que Harry s'ouvre un peu et cesse de tout garder pour lui, même si cela faisait partie de son métier.
« Tu te fous de moi ? Mon fils postule ce soir pour participer à ce tournoi et t'oses me dire ça ?
- Il n'y a pas si longtemps, t'en avais rien à faire, Harry…
- Tu ne comprends rien ! »
Et il retourna à ses pommes de terre qu'il coupa en cube sur sa planche en bois, son énervement croissant au fil des secondes. Draco se mordilla la lèvre : effectivement, il ne comprenait pas.
« Je confirme. Rien ne dit que James va participer, et puis…
- Arrête de jouer les hypocrites, par Merlin !
- Comment ça, je joue les hypocrites ? Je ne suis pas dans la tête de ton fils !
- Draco, je te connais comme ma poche ! Tu sais que James a décidé de participer, avoue-le moi, au moins ! »
Ils s'étaient promis de ne jamais lire le courrier de l'autre sans un accord préalable. Comment diable Harry pouvait-il savoir que James lui avait annoncé sa décision, alors que visiblement son propre père n'en avait pas été informé ?
À nouveau, Harry s'excita sur la préparation de leur dîner, le lâchant des yeux. Draco se demanda ce qui avait bien pu le trahir. Enfin, à cet instant précis, le brun avait deviné sans mal à l'expression de son visage ses petites cachoteries, mais le fait qu'il soit au courant était un véritable mystère.
Depuis qu'ils s'étaient remis ensemble et que Draco était devenu ministre, il avait fallu apprendre à concilier vie professionnelle et vie intime. Or, Harry était un homme ténébreux, cynique, puissant et parfois des plus insupportables, qui avait beaucoup de difficultés à se laisser aller et à faire confiance. Dans l'intimité, il était plus tendre et attentif, et depuis leur remise en couple, il s'était ouvert à lui comme jamais. Cependant, vivre au quotidien avec ces deux parts de lui, ne pas mélanger leurs deux vies alors qu'ils passaient malgré tout, tout leur temps à parler du travail à la maison et des enfants au ministère, fut beaucoup plus difficile que Draco ne l'aurait pensé.
Cependant, cela faisait plus de trois ans qu'ils avaient décidé de se redonner une chance et le chemin qu'ils avaient parcouru, aussi long que cabossé, leur avait permis de fonder une relation plus saine et honnête. En omettant ce jeu, dangereux pour certains, quasi naturel pour eux deux, qu'ils jouaient au travail, Draco pouvait dire qu'il avait une vie normale et un couple solide. Les régulières angoisses de Harry, quand il réalisait que tout allait trop bien et qu'il se demandait si Draco ne faisait pas trop de concessions et qu'en réalité il n'était pas heureux avec lui, avaient tendance à lui faire croire que son compagnon était tout aussi satisfait de leur vie. Même s'il se faisait le plus souvent du mouron pour rien.
Jusque là, Harry n'avait jamais réussi à avoir le moindre équilibre dans sa vie affective, en partie parce que ses amants n'étaient jamais mêlés à sa vie professionnelle, parce qu'ils n'étaient pas du même monde ou parce qu'il les en tenait éloignés. Draco n'avait jamais essayé de l'utiliser ni même de se mêler de sa vie professionnelle à la maison, en regardant ses papiers ou ses courriers. Cette attitude avait toujours beaucoup perturbé Harry qui avait fini par lui accorder toute sa confiance, du moins quand ils étaient chez eux.
Cela dit, il était évident que cette confiance allait dans les deux sens. Draco n'avait jamais toléré que son amant puisse se permettre de fouiller dans ses affaires ou qu'il contrôle chacun de ses faits et gestes, même s'il avait parfaitement conscience de se faire mener par le bout du nez au travail. Si le blond ne s'était jamais permis d'ouvrir ses courriers, parce qu'il lui faisait confiance, ce n'était pas le cas de Harry qui avait plus d'une fois jeté un œil à ses missives. Cependant, il ne s'en formalisait pas, étant donné que son compagnon faisait sa petite sélection parmi les expéditeurs, révélant une étonnante et incompréhensible jalousie dont Draco ne se serait jamais douté.
Les courriers qu'il recevait de James n'avaient jamais été ouverts. Enfin, Harry aurait pu le faire discrètement et jeter un sort pour que Draco n'y voie que du feu, mais ce n'était pas tellement son genre. Depuis des années, le blond entretenait une correspondance régulière avec son beau-fils que son père n'avait jamais essayé de réfréner, d'intercepter ou de lire. Deux choix s'offraient à lui : soit James lui avait annoncé sa décision le jour même, soit Albus avait été mis au courant et avait tout avoué à son père. Ce qui ne lui ressemblait absolument pas. Et il voyait très mal Scorpius ou Lily devenir les confidents de leur grand frère…
« Bon, c'est vrai, James m'a écrit qu'il était très motivé pour participer. Mais comment tu peux être au courant ?
- Je viens de te le dire, Draco : je te connais !
- Comment ça ? »
Agacé, Harry lui expliqua qu'il avait senti un léger changement dans son attitude avant que les enfants ne fassent leur rentrée : Draco lui avait paru soudain beaucoup plus impliqué pour tout ce qui était question de sécurité et lui avait même donné des détails un peu secrets quand Harry s'était légèrement étonné de l'entendre reparler des épreuves alors que tout était déjà plus ou moins en place. En l'écoutant parler, Draco arrondit les yeux de stupeur alors que Harry enchaînait avec son attitude des derniers jours. En effet, il ne parlait plus du tournoi ni des enfants à la maison depuis deux semaines. De plus, la veille, il était monté dans son bureau à l'étage où il avait lu tranquillement son courrier personnel, et quand il était redescendu, il ne lui avait pas dit un seul mot de sa lecture.
« C'est comme ça que tu as su ? Tu m'étonneras toujours.
- Je te l'ai dit : je te connais.
- Et tu m'en veux de ne t'avoir rien dit. »
Lui aussi le connaissait bien, même s'il en savait suffisamment sur Harry pour comprendre que cette espèce de trahison n'était pas la source de son énervement.
« Bien sûr que je t'en veux !
- Et qu'est-ce que j'aurais dû lui dire ?
- Déjà qu'il ne se rend pas compte de la responsabilité que représente ce tournoi. »
Abandonnant son plan de travail, Harry s'essuya les mains et se planta devant lui, les bras croisés et le nez levé. Les sourcils froncés et la moue agacée, Draco le trouva plutôt séduisant avec son regard mauvais, son pull gris anthracite sur le dos et ce jean qui moulait ses jambes.
« James s'en rend parfaitement compte.
- Il a dix-sept ans. Il est jeune, prétentieux, bourré de talent et en soif de reconnaissance. Crois-moi, je ne faisais pas le fier quand je me suis retrouvé devant un gros dragon dont je devais voler l'œuf. Et ne me regarde pas, comme ça, je sais que les épreuves…
- Je suis sûr que James a beaucoup réfléchi. Arrête de te prendre la tête.
- Facile à dire pour toi !
- Qu'est-ce qui t'agace le plus ? Pourquoi t'es comme ça ?
- Il ne m'en a pas parlé. À toi, oui, mais pas à moi. »
On y était.
« Et qu'est-ce que tu lui aurais dit ? Va, mon fils, vole de tes propres ailes ? Arrête Harry, c'est ce que tu lui aurais dit, tu l'aimes trop pour l'encourager à postuler mais tu n'aurais jamais essayé de l'en empêcher.
- Oui, mais au moins, il me l'aurait dit.
- Peut-être qu'il avait peur de ta réaction. Si jamais il était pris, ou pas. »
Harry avait baissé les yeux, fixant son torse, et en entendant ces mots, les leva vers lui, sans trop comprendre. Glissant ses mains sur ses hanches pour le rapprocher de lui, Draco précisa alors sa pensée. James ne le lui avait pas dit comme ça mais il craignait la réaction de son père. En effet, s'il était choisi, Harry s'inquièterait pour lui et le gronderait pour ne pas lui en avoir parlé avant. Mais ce qui l'inquiétait sans doute beaucoup plus, c'était de ne pas être choisi et de décevoir ainsi son père.
En l'entendant parler, forcément, Harry écarquilla les yeux de stupeur. Draco vit ses doigts se crisper sur ses bras alors qu'il serrait les dents, tentant de retenir ce qui lui brûlait la langue. Cependant, le blond le connaissait suffisamment pour savoir ce qu'il lui passait par la tête… Harry en avait tout simplement assez que James ait sans cesse besoin de prouver sa valeur et qu'il soit attendu au tournant à la fois par les autres élèves mais aussi par les adultes auxquels il était confronté. Son adolescence, où il avait été traité comme une célébrité, un héros, l'avait profondément marqué et Harry refusait que ses enfants subissent cette notoriété dont ils n'étaient pas responsables.
Cependant, depuis qu'il était tout petit, James s'était toujours fait remarquer, que ce soit chez sa grand-mère parmi tous ses cousins ou bien à l'école au milieu de ses camarades de classe. Très tôt, il avait été confronté à la célébrité de son père et une sorte de rivalité était née en lui, un besoin de prouver sa propre existence sans y inclure celle de son géniteur. Draco ne l'avait pas vu grandir mais Harry avait toujours été perturbé par l'attitude de son fils. Souvent, Andromeda lui disait qu'il ressemblait beaucoup à son grand-père et que Harry ne devrait pas autant s'en faire avec son aîné, c'était normal qu'il lutte contre la célébrité de son père et qu'il tente d'exister par lui-même.
Et c'était normal aussi qu'au fond de lui, James ait toujours la crainte de le décevoir, d'une façon ou d'une autre.
Car si son père avait été aidé dans sa vie à maintes reprises, il n'en demeurait pas moins à ses yeux un grand homme et surtout un héros.
« Qu'est-ce qu'il peut être con, des fois…
- Harry !
- Ose dire le contraire.
- Essaie de le comprendre…
- Comprendre quoi ? Qu'il a besoin de se hisser à mon niveau et bien au-delà ? Qu'inconsciemment il suit mes pas en espérant être digne de son nom ? Par pitié Draco, j'en ai marre de son attitude !
- Il t'admire, et il a peur que…
- Je n'ai jamais eu honte de lui, je ne vais pas commencer maintenant. »
Ses enfants étaient sans conteste sa plus grande fierté et sa plus grande source de bonheur. Si Draco en avait parfaitement conscience, ce n'était pas tout à fait le cas de James, ni même d'Albus d'ailleurs qui semblait se considérer comme le mouton noir de la famille
« Je sais, Chéri. Bon, tu vas arrêter de te prendre la tête et on va dîner.
- Tu comprends pas. »
Cette phrase dite d'un air boudeur lui arracha un sourire. Draco lui embrassa le front puis Harry retourna à ses fourneaux, bien moins énervé mais toujours un peu tendu. Au fil des minutes, la pression redescendit dans son corps, alors que son compagnon tentait de distraire son esprit en lui parlant de sa journée et du programme du lendemain. Un programme qui s'avérait passionnant, vu que le brun prévoyait de fleurir la tombe de ses parents et de passer le reste de sa journée à la maison…
Depuis deux ans, c'était devenu une habitude. Auparavant, Harry n'emmenait que ses enfants. Ces derniers n'avaient jamais été forcés à le suivre mais en grandissant ils avaient toujours insisté pour venir avec lui. Jamais Draco n'avait essayé de s'immiscer dans ce rituel que son compagnon s'imposait chaque année, jusqu'à cet hiver où il lui avait demandé, l'air de rien, s'il voulait bien l'accompagner. Lily était entrée à Poudlard et il allait se retrouver seul face à la tombe de ses parents. Draco avait été aussi étonné que touché par sa proposition et avait accepté sans hésiter.
Il se rappelait encore de ce moment-là. Cela faisait un peu plus d'un an qu'ils s'étaient remis ensemble, et jusque là, à moins d'être habillés en moldus, Harry ne l'avait touché qu'à de rares occasions dans l'espace public. Leurs sorties ensemble s'étaient faites plus nombreuses et les pantalons s'étaient accumulés dans l'armoire de Draco… Malgré tout, le blond avait toujours souffert d'un certain manque de contact dans leur monde à eux, Harry refusant obstinément de laisser aux autres la moindre ouverture sur sa vie privée. Et quand ils avaient pénétré dans le cimetière, doucement, Harry avait glissé sa main sur son avant-bras et ne l'avait plus lâché jusqu'à ce qu'ils soient rentrés chez eux.
Ces visites, régulières tout au long de l'année, n'étaient pas de grands moments d'intimité à proprement parler. En plus de rendre hommage à ses parents décédés, c'était plutôt des instants où Draco se rendait compte à quel point il était important pour lui. Ces moments de recueillement le rendaient toujours un peu patraque, surtout à cette triste période d'Halloween.
Le temps qu'il termine la préparation de leur repas, Draco alla se doucher pour redescendre en robe de chambre. Ils dînèrent dans la salle à manger, si vide depuis déjà deux mois. À la fin de leur dîner, Harry était enfin détendu et ne reparla pas de James ni du tournoi, même s'il devait encore y penser. Il faisait cependant des efforts pour ne pas gâcher leur soirée avec ses angoisses.
Un peu plus tard, ils finirent devant la télévision du salon. La pièce était drôlement agencée et se structurait en réalité en trois espaces, à savoir deux salons distincts, l'un ayant perdu sa cheminée au profit d'une grande télévision ainsi qu'une salle à manger. Harry n'était pas d'humeur câline, loin de là, donc inutile de l'attirer devant le feu pour discuter, sinon le sujet tomberait forcément sur James à un moment ou à un autre.
Draco s'installa donc dans le canapé faisant face à la télévision et son compagnon s'installa aussitôt contre lui. Ce dernier était toujours en pull et pantalon et semblait peu décidé à aller se mettre en pyjama pour le moment, par pure fainéantise. Il s'amusait cependant avec ses pieds nus à jouer avec le tissu fin de sa robe de chambre et de son pyjama, tripotant les bords avec ses doigts.
« Tu vas arrêter oui ?
- Je fais rien de mal.
- Un vrai gamin. Rappelle-moi ton âge ?
- Tu le connais, on a le même.
- Parfois j'en doute, vu ta tête de bébé.
- Tu sais ce qu'elle te dit, ma tête de bébé ? »
Ils venaient d'avoir quarante-deux ans, et quand Draco se regardait dans le miroir, il peinait encore à croire que lui et Harry avaient véritablement le même âge. Son visage vieillissait mais bien moins vite que le sien, ce qui était un grand mystère, aussi bien pour le blond que pour l'entourage du héros national. Harry lui avait déjà glissé à plusieurs reprises que ce n'était pas sa faute, que c'était dû à un dérèglement de sa propre magie, mais pour lui cela restait énigmatique. Il l'aimait ainsi, bien sûr, mais quand il se retrouvait confronté à lui devant le miroir, il avait l'impression que dix ans les séparaient, alors que dans sa tête, Harry était beaucoup plus âgé que lui.
Sa grande maturité et sa fraîcheur presque adolescente par moments étaient sans aucun doute ce qui l'avait rendu éperdument amoureux de lui.
« Que j'ai une tête de vieux et que c'est pas mieux ?
- Tu fais pas vieux, tu exagères.
- À côté de toi, si.
- T'es encore beau, tu sais.
- J'ai encore plus l'impression d'être vieux, quand tu me dis ça.
- Les sorciers vivent longtemps mais s'enlaidissent vite.
- Tu me jetteras quand je serai laid ?
- Ça dépend.
- De quoi ?
- De si tu deviens aussi aigri qu'une vieille mégère en manque d'affection. »
Draco eut un léger sourire avant de déposer un baiser dans ses cheveux. Harry leva son visage vers lui et tendit sa bouche que le blond cueillit sans se faire prier. Elle s'ouvrit suavement sous ses lèvres alors que son cœur, à lui, s'emballait dans sa poitrine. C'était tellement rare, avant, qu'il lui fasse des compliments sur son physique… Draco n'avait pas à se plaindre, il le savait, mais ne jamais recevoir de remarques positives sur sa personne fut assez pesant. Depuis trois ans, Harry avait fait quelques efforts mais conservait malgré tout une certaine réserve.
En fait, cela faisait un peu plus d'un an que son compagnon s'était enfin décidé à lui faire de vrais compliments, à lui dire qu'il était beau, qu'il aimait ses mains, la couleur de ses yeux et le son de sa voix. Son regard, ses gestes et les quelques mots qu'il avait laissés échapper avaient été suffisants pour lui, Harry ne se serait jamais embarrassé d'un homme qui ne lui plaisait pas physiquement. Son attitude envers lui avait beaucoup changé, par rapport à avant leur rupture, et il était prêt à renoncer à ce genre de petits mots pour d'autres plus profonds.
C'était sa jalousie qui avait débloqué un peu les choses. Draco n'aurait jamais soupçonné son existence tant il s'était jusqu'alors montré peu possessif, bien que fidèle et exigeant la même attitude en retour. Certains rapprochements qu'il avait pu vivre avec des collègues de travail, des subordonnés et notamment son secrétaire le jeune et charmant Julian Lacroix, avaient petit à petit changé son comportement.
Un absurde quiproquo lui avait fait croire que Draco l'avait trompé avec Julian. Cela avait abouti à des disputes, des reproches. À un moment donné, Harry lui avait craché au visage que son rôle de ministre lui avait donné la folie des grandeurs et qu'il aimait se faire cirer les pompes par ces jeunes hommes dont il aimait s'entourer. Froissé, car Draco ne regardait personne d'autre que lui, le blond lui avait répondu avec aigreur qu'eux, au moins, lui faisaient des compliments sur son physique, ce dont Harry n'avait jamais été capable. Son regard surpris l'avait marqué, et le silence qui avait suivi aussi.
Depuis cette dispute, Harry s'était ouvert un peu plus de ce point de vue-là. Sa jalousie n'avait absolument pas régressé, loin de là, mais au moins il lui disait un peu plus ce qu'il pensait, plutôt que de le regarder de loin, ronger son frein et lui faire des reproches. Tout ça parce qu'il avait le malheur de choisir des associés jeunes et dynamiques, qui pour leur malheur étaient de jolis garçons…
« Je ne deviendrai pas une vieille mégère comme Bakken. »
Ces mots prononcés contre ses lèvres provoquèrent un léger rire. Draco savait qu'il parlait de lui, entre autres. Depuis qu'il l'avait remplacé au poste de ministre de la Coopération magique internationale, Draco avait dû faire face à la fureur de son ancien supérieur hiérarchique. Ce dernier avait su rebondir et devenir un fervent opposant à son ex-secrétaire, bien que ce dernier soit plutôt apprécié de ses collègues et surtout très soutenu. Mais surtout, Alejandro Bakken menait une guerre sans merci à celui qui l'avait déchu : Harry Potter.
Forcément, ce dernier en avait vu d'autres et ne se laissa pas faire, se débarrassant sans grandes difficultés du gêneur en le reléguant à des tâches indignes d'un ancien ministre. Il n'éprouvait absolument aucune pitié pour cet homme qui fut autrefois son amant. Il ne prit même pas la peine de le menacer avant d'appliquer une sanction presque cruelle quand Bakken commença à devenir vraiment gênant. En quelque sorte, il servit d'exemple. Draco n'approuvait pas vraiment ce genre de démarche mais il savait qu'il ne pouvait pas lutter. Le Harry qui traînait nu pied à la maison et le Ministre des Mystères étaient deux personnes différentes, qui n'avaient guère en commun que le visage et le nom.
« J'espère bien. »
Le bras sur ses épaules, Draco s'empara à nouveau de sa bouche, plus fougueusement cette fois-ci. Harry lui répondit avec tendresse, son corps blotti contre le sien et sa main caressant sa joue. Leur baiser s'enhardit quand il sentit les doigts du brun s'aventurer dans ses cheveux blonds, Harry l'attirant toujours plus contre lui, lui faisant oublier tout ce qui les entourait, tout ce qui les séparait dernièrement, ces soirées passées seuls ou loin de la maison, ces journées interminables qui les ramenaient épuisés chez eux…
Toc toc toc.
Soudain, ils sursautèrent, stoppant net leur baiser. L'espèce de bulle qui les avait renfermés sur eux-mêmes explosa et, échangeant un regard surpris, ils attendirent quelques secondes.
Toc toc toc.
Non, ils n'avaient pas rêvé : c'était bien le bruit de quelqu'un tapant au carreau. Jusque là, ils avaient ignoré les gamins qui venaient leur quémander des sucreries, un panier posé devant la porte d'entrée se remplissant à chaque coup de sonnette. Cela dit, il était bien difficile de ne pas entendre le bruit hautement reconnaissable d'un bec tapant à coups secs sur le carreau de la cuisine.
Harry s'arracha soudain à ses bras et sauta sur ses pieds, se précipitant dans la pièce à côté comme si sa vie en dépendait. Draco, lui, se passa une main dans les cheveux tout en poussant un grand soupir, son cœur commençant à s'emballer dans sa poitrine, tandis que la fenêtre s'ouvrait et se refermait vivement, après quelques mots échangés avec l'oiseau messager.
Enfin, son compagnon revint dans la pièce, tout aussi pressé et les yeux rivés sur une enveloppe. Il se rassit sans cesser de la regarder, les doigts crispés sur le papier parcheminé. Draco vit de suite que c'était un courrier de James, vu l'écriture, et il en était l'unique destinataire. Autant dire que cela le surprit grandement : ce courrier contenait forcément l'issue fatidique du choix de la coupe, pourquoi diable n'avait-il pas envoyé le courrier à son père ? Père qui, visiblement, rechignait pour une fois à ouvrir un courrier qui ne lui était pas directement adressé.
« Qu'est-ce que tu attends ?
- Elle n'est pas pour moi, cette lettre.
- Et ça va t'empêcher d'ouvrir ? »
Harry leva un regard incertain vers lui. Si James ne lui avait pas écrit, c'était certainement qu'il n'avait pas été choisi, sinon il aurait été le premier à être mis au courant. Draco suivit le cheminement de ses pensées en sentant une sorte de tristesse lui serrer le cœur. Il n'était pas vraiment déçu mais il se doutait que James devait être malheureux, même s'il ferait bonne figure, pour la forme.
« Tiens, ouvre. »
Son compagnon lui tendit l'enveloppe mais Draco secoua la tête.
« Non, toi, ouvre.
- Pourquoi moi ?
- Parce que c'est ton fils et je n'ai rien à te cacher. Allez. »
Nerveusement, Harry décolla les bords de l'enveloppe et sortit le courrier. Le message était plutôt court, écrit à la va-vite, sans doute sous le coup de l'énervement.
Mon cher petit papa,
Et oui, même si je n'en suis pas tout à fait sûr, je suis persuadé que c'est toi qui liras en premier cette lettre. Je pense que tu as dû deviner mes intentions et Draco n'aura sûrement pas le cœur de te priver de la lecture de cette lettre.
Tu te diras sûrement « Mais pourquoi ne m'as-tu pas envoyé directement cette lettre, espèce d'idiot ?! ».
La réponse est simple, mon papa adoré : j'avais juste envie de jouer un peu avec tes nerfs !
Car tu sais quoi ?
JE SUIS SELECTIONNÉ !
LA COUPE M'A CHOISI !
Je te raconte tout demain, on m'attend au dortoir.
Bonne soirée à tous les deux !
Je vous aime,
James, ton fils qui aurait payé cher pour voir ta tête en ce moment !
Ils restèrent quelques instants silencieux. Puis, Harry brisa le silence qui s'était installé dans le salon.
« Je dois avoir envie de le tuer ou je dois être heureux pour lui ?
- Tu devrais être heureux pour lui. »
Et alors, soudainement, Harry sauta sur le canapé, se tournant vers lui, un large sourire sur le visage et les yeux pétillant comme jamais.
« Il a été choisi ! Mon fils a été choisi ! »
Il cria en levant les bras au ciel, répétant que son fils, son aîné, la chair de sa chair, avait été choisi parmi tous les autres élèves de son âge pour être le champion de Poudlard. Stupéfait par l'enthousiasme soudain de son compagnon, Draco le regarda laisser exploser sa joie, relisant sans cesse le mot qu'ils venaient de recevoir. Ses traits crispés s'étaient soudain détendus, s'éclairant de bonheur… et presque de fierté. Draco se sentit immensément soulagé…
D'un coup, Harry lui sauta dessus et le renversa sur le canapé. Draco se laissa faire sans broncher en se disant que sa joie ne serait que de courte durée, malheureusement, il le connaissait trop bien pour penser le contraire.
« James est sélectionné ! Tu te rends compte ? Mon fils est champion !
- Heureux de te voir aussi joyeux. J'espère que tu le resteras longtemps !
- Savoure avec moi sa première victoire avant que je ne tombe en dépression !
- Oh mais je savoure, je suis content de… »
Sa voix se bloqua dans sa gorge quand il vit les deux mains de Harry attraper les deux bords de son pull et le relever vers le haut, son torse se courbant alors que le vêtement de cachemire révélait un torse blanc et nu. Sa bouche s'assécha quand il croisa le regard vert de Harry, intense et plein de promesses.
« On va savourer ensemble, qu'est-ce que t'en dis ? »
Ça lui disait bien.
Même plus que bien…
OoO
Si un jour on lui avait dit qu'il serait là, assis sur ces estrades en bas, le dos et le popotin en compote, à fixer nerveusement l'entrée d'un tunnel sombre et humide, Scorpius ne l'aurait sans doute jamais cru. Pourtant, il en avait vécues, des choses, depuis son arrivée à Poudlard, à cause de James qui avait la fâcheuse tendance à leur faire découvrir des coins plutôt atypiques de l'école ou encore d'Albus qui, derrière ses airs je-m'en-foutistes, cachait un petit côté aventurier.
Dans les faits, Scorpius avait toujours été un enfant un peu craintif, dans le sens où il n'aimait pas violer les règles et avait toujours peur de se faire gronder. Pourtant, son père n'avait jamais levé la main sur lui ni même eu besoin de gronder très fort pour se faire respecter. Grandir dans un manoir l'avait dépourvu d'un certain nombre de craintes : le noir ne lui faisait pas peur, pas plus que les araignées ou autres petits cauchemars de l'enfance.
En fréquentant les Potter, et donc en dormant chez eux plusieurs soirs par semaine, Scorpius s'était donc retrouvé confronté à des gamins qui n'avaient peur de rien et qui passaient régulièrement outre les règles de leur père. Pourtant, l'enfant qu'il était alors avait parfaitement conscience de la peur que Harry leur inspirait, mais cela ne les empêchait pas de faire toujours plus de bêtises. C'était peut-être dû à leur caractère ou bien à l'amour et à la complicité qui les liait à leur père, qui dans le fond demeurait malgré tout assez laxiste.
Avec son propre père, Scorpius n'avait jamais eu cette relation-là, ou du moins pas de manière aussi poussée. Draco ne lui autorisait pas autant de libertés et l'adolescent était plus jeune un enfant réservé et obéissant. Il y avait une complicité, bien sûr, et Scorpius était persuadé qu'elle était plus intime que celle des Potter, dans le sens où son père lui parlait beaucoup plus, et notamment de choses personnelles qui visiblement n'étaient pas abordées dans sa nouvelle famille.
Par exemple, Harry ne parlait jamais de son travail, et bien qu'il soit langue-de-plomb, Scorpius n'avait pas compris pourquoi il n'évoquait jamais le ministère ou les soirées auxquelles il se rendait, ce que son père faisait régulièrement, au point que son fils unique connaisse le nom de quasiment tous ses collègues de travail. De même, il n'était jamais question de la mère des trois Potter, alors que son père lui parlait librement d'Astoria. Bien sûr, il en était rarement question, mais aucun tabou n'enveloppait sa mère. Et ne parlons même pas des amants qui entraient dans la vie de leurs pères respectifs, que Scorpius finissait toujours par rencontrer à un moment ou à un autre, alors que Harry tenait ses enfants le plus loin possible de sa vie sentimentale, à moins que sa relation ne dépasse les six ou huit mois.
Cela dit, Scorpius s'était rapidement habitué à cette nouvelle vie et la remise en couple de son père avec Harry lui avait offert une plus grande stabilité. Certes, il passait la majeure partie de son de son temps à Poudlard mais il n'avait plus ces maux de ventre le matin, quand il se levait, qui avaient tendance à le perdurer dans la journée quand il recevait un courrier de son père. Il avait tenté de les ignorer mais si son esprit parvenait à oublier la solitude et le mal-être dans lesquels s'enfermait son père depuis des mois, son corps lui rappelait à quel point le savoir seul et si loin de lui l'angoissait.
Ainsi, si sa première rentrée avait été compliquée et son année difficile à tenir, les autres s'étaient écoulées avec plus de simplicité. James avait comme retrouvé sa joie de vivre et son côté casse-cou, et il en allait de même pour son petit frère qui s'était alors enfin décidé de partir à la conquête de l'école, avec Scorpius dans ses bagages bien sûr. Et le moins qu'on puisse dire, c'était que si les deux Potter avaient le goût de l'aventure, ils n'étaient guère crédibles quand ils se retrouvaient face à une toile d'araignée avec sa propriétaire en plein milieu, ou, pire encore, devant un rat bien dodu et peu sympathique.
Quand on les avait fait venir en ces lieux, ce fut la première pensée qu'avait eue Scorpius : faites qu'il n'y ait ni araignées, ni rats. Difficile pourtant quand on s'apprêtait à pénétrer dans les entrailles de Poudlard, cheminant à la queue leu-leu dans des couloirs relativement larges mais inquiétants. C'était sale, humide, il y avait des petits os et des cadavres d'animaux sur le sol et Scorpius avait senti son meilleur ami se tendre à côté de lui. Il souffrait d'une légère claustrophobie qui ne l'handicapait pas en général mais qui avait toujours posé souci quand ils jouaient à cache-cache, quand ils étaient plus jeunes, et qu'il fallait rester sans bouger sous un lit ou dans un placard.
Dans une pièce immense, plus grande encore que la Grande Salle, dont Scorpius s'interrogeait encore sur son utilité antérieure, glacée et humide, des échafaudages avaient été installées pour accueillir la totalité des élèves de Poudlard ainsi que leurs invités, les candidats de Beauxbâtons et Durmstrang. Avec leurs amis, Scorpius et Albus s'étaient installés dans les premiers rangs, sans pour autant s'imposer devant les barrières, où Lily avait d'ailleurs pris place avec ses copines.
Même s'il refusait de le lui avouer, Albus ne voulait pas manquer une seule seconde de l'épreuve. Quand ils avaient vu cette salle immense, ces installations en bois qui formaient comme un grand colisée temporaire dans la pièce circulaire, libérant un espace vide au centre qui débouchait sur une unique ouverture, ils avaient compris tout de suite que l'épreuve, à moins d'être un combat à mort contre un basilic où ils ne savaient quelle autre bestiole, ne se déroulerait pas devant eux. Albus s'était précipité vers les meilleures places pour ne rien louper du peu qu'il verrait, incitant en silence ses amis à le suivre jusqu'à la place qu'il avait choisie.
Et en effet, ils n'avaient pas vu grand-chose. En arrivant, ils avaient remarqué des portes tout autour de l'espèce d'arène qui avait été aménagée pour les héros, par lesquelles ils seraient forcément amenés à entrer. Mais les choses ne s'étaient pas passées tout à fait comme Scorpius l'avait imaginé.
Les gradins étaient montés de telle sorte qu'un espace demeurait libre à la sortie du couloir qui les avait menés là, ce qui permettait aux élèves de monter par plusieurs entrées. Après le discours de la directrice, qui marquait le début de la compétition à proprement parler, les trois champions avaient fait leur entrée par la même porte qu'eux. Ensuite, ils étaient passés dans un couloir sous leurs pieds : au centre de l'estrade, les places du sol étaient suffisamment écartées pour qu'on puisse les voir marcher.
Au milieu de l'arène, les trois jeunes sorciers s'étaient alignés face à la foule. Le tournoi n'avait souffert cette fois-ci d'aucune tricherie, deux garçons et une fille furent sélectionnés parmi les candidats.
Si une bonne partie de Poudlard se doutait que James allait participer, le choix de la coupe fut pourtant une grande surprise car l'aîné des Potter n'avait fait part à personne de son initiative. Certains de ses amis y avaient vu une sorte de trahison, refusant depuis de lui parler, un peu comme si son sang en avait fait un candidat meilleur que les autres et qu'il avait balayé par sa candidature toutes les chances des autres. Cependant, la majorité de ses proches avaient adopté une attitude entre l'envie, la jalousie somme toute assez naturelle et la fierté que leur ami soit sélectionné parmi tous les autres.
James était placé à droite du champion de Beauxbâtons, Louis-France Loiseau, un garçon plutôt mince qui faisait la même taille que lui. Le jeune homme avait fêté sa majorité magique le jour même de la sélection, ce qui en faisait le benjamin de la compétition. Il s'était fait remarquer pour ce détail mais aussi pour son maigre héritage de métamorphomage qui lui permettait de transformer certaines parties de son corps. En réalité, seul son visage était concerné, il était incapable de modifier son corps, contrairement à Teddy.
La cousine de Carmen, une fille de leur année, faisait partie de la délégation de Beauxbâtons et elle leur avait expliqué que sa légère différence en avait quasiment fait une bête de foire, même si Louis-France maîtrisait très mal son talent à son entrée à Beauxbâtons. En grandissant, il avait décidé d'afficher clairement son anormalité… Depuis trois jours, le garçon arborait une chevelure désordonnée d'un rouge flamboyant et plusieurs piercings qui semblaient faire honte à une partie de sa délégation.
D'un naturel plutôt réservé bien qu'assez combatif dernièrement, à cause de la rivalité qui croissait entre les trois écoles, Louis-France paraissait presque délicat à côté de cette force de la nature qu'était Irina Michalski, la championne de Durmstrang. Loin d'être un monstre venu des pays nordiques, comme le disait les mauvaises langues, c'était plutôt une jeune femme à la carrure solide, la mâchoire carrée et les cheveux courts. Elle n'était pas laide et aurait pu être mignonne si son accent inhabituel et sa voix grave ne cassaient pas le peu de féminité qu'elle possédait.
Les trois champions alignés formaient un bien étrange tableau qui n'avait pas duré longtemps. L'épreuve consistait à aller chercher un objet dans les entrailles de Poudlard. Avant leur départ, l'ancienne et respectable Mme Maxime, directrice de Beauxbâtons, avait énoncé une énigme qui devait orienter leur recherche, à la fois sur l'endroit où se trouvait l'objet ainsi que sur sa nature.
Et une fois les trois champions partis, le sablier placé à côté des professeurs s'était retourné, et au bout d'une dizaine de minutes, quand le dernier grain de sable fut tombé, les portes jusqu'alors closes s'ouvrirent sur des espèces de salamandres vert foncé ou carrément noires rampèrent jusqu'à l'entrée eu couloir, disparaissant dans l'obscurité…
Pour passer le temps, à plusieurs, ils avaient tenté de trouver la solution et avaient mis une heure à résoudre l'énigme. Et depuis, l'impatience s'était transformée en lassitude. Quelques élèves avaient quitté les lieux de façon plus ou moins discrète mais quasiment tous étaient encore présents, même si le temps commençait à devenir long.
Pour être tout à fait honnête, Scorpius en avait marre et était angoissé pour James. Il était cette figure de grand frère qu'il avait tant cherché étant petit, et même si c'était un casse-pied de première, il ne pouvait s'empêcher de s'en faire pour lui. Albus avait une attitude différente, il était inquiet mais avait confiance en lui, tandis que Scorpius était plus réservé quant à ses chances de réussite. Ces reptiles qui étaient sortis de sous leurs sièges ne lui avaient pas fait peur, sur le coup, mais il avait soudain pensé à la phobie de James envers tout ce qui avait des écailles soudées et une langue fourchue, et nul doute qu'il paniquerait en tombant face à face avec l'un de ces monstres.
« Arrête de te faire du mouron pour rien, Scorp'.
- Pour rien…
- James savait dans quoi il s'engageait. Il est dégourdi, il va s'en tirer.
- Tu dis ça Al', mais si ça se trouve il va se foirer, ton frangin !
- Ta gueule Eddie. Il déchire, mon frère.
- Ouais, c'est ça…
- Tout ça parce qu'il a gagné la coupe l'an dernier !
- Il va arriver dernier, on va bien se marrer ! »
Albus faisait mine de les ignorer. Il était comme ces gamins persuadés que leur papa est le plus fort du monde : il connaissait la valeur de son frère et demeurait persuadé qu'il allait gagner. Ou, du moins, qu'il ne serait pas dernier. Lily avait un avis plus nuancé sur la question, elle rêvait de voir son aîné vainqueur, mais préférait ne pas se prononcer. Après tout, James était vantard, et même s'il avait en règle générale de bonnes raisons de se mettre en avant, rien n'était certain quant à son hypothétique victoire. Loiseau et Michalski étaient réputés pour être de bons élèves, la concurrence était rude.
« Et toi Scorp', t'en penses quoi ?
- J'en pense rien.
- Arrête, dis-nous ! T'es comme Al', tu soutiens ton grand frère ? »
Il y avait de l'ironie dans ces mots. Une ironie à laquelle l'adolescent était habitué mais qui n'était pas forcément des plus agréables. Il n'aimait pas vraiment ce genre de ton. C'était un peu comme si on lui rappelait qu'il ne faisait pas partie de la famille Potter, qu'il s'y était greffé comme un parasite, et que ses frères ne l'étaient sentimentalement devenus que par la relation intime qu'entretenait leur père avec le leur. Et encore, la plupart s'accordaient à dire que Harry Potter avait choisi son père et était le seul maître de leur relation, vu sa position et son pouvoir. Difficile de leur expliquer que ce n'était pas tout à fait le cas, et que si son père partait en claquant la porte, Harry ne s'en serait jamais remis.
« Ouais.
- Si c'est pas beau, l'amour fraternel…
- T'es pas obligé de penser comme Al', Scorp'.
- Ouais, t'as une personnalité à toi !
- Tu comprends pas, c'est la famille, tout ça quoi !
- Fermez vos gueules, bande de cons. »
Le larbin.
C'était ça qu'il était : le larbin.
Le parasite.
Celui qui s'était incrusté dans la vie des Potter, qui était devenu une sorte de frère par la force des choses, mais qui en réalité était et resterait une sorte de sous-fifre des deux Potter, et surtout du plus jeune.
La vérité était différente, et ils le savaient tous les deux. Il n'y avait que les autres pour voir une telle hiérarchie dans leurs rapports, pour voir une telle soumission de Scorpius par rapport à Albus.
Leur expliquer qu'à la maison, Albus restait le dernier fils, serait trop long et compliqué. Et personne ne le croirait, de toute manière. Le seul qui avait l'impression de ne pas toujours être à sa place, d'être dans la norme était sans conteste lui.
« Oh, Albus Severus Potter montre ses griffes ?
- Ouais. Et t'as pas envie de te les prendre dans la tronche. »
Pile à ce moment-là, il y eut un bruit dans le couloir. Un bruit de pas, qui court sur la pierre au sol…
Le silence se fit dans la salle, à mesure que le bruit se faisait de plus en plus proche, se pressant dans l'étroit couloir sombre et inquiétant. Bientôt, ils entendirent un bruit de souffle et de froissement de vêtements, et Scorpius sentit son cœur s'emballer dans sa poitrine à lui faire mal. Penché en avant, les yeux fixés sur le tunnel, il s'attendit à tout.
Vraiment à tout.
Et malgré tous ses efforts, il ne put s'empêcher de ressentir une profonde déception en voyant soudain Loiseau émerger de l'ouverture, sa robe trempée jusqu'à la taille, de la boue même dans les cheveux et une belle égratignure sur la joue. Hagard, il pénétra sous les applaudissements, clairement épuisé et carrément retourné par ce qu'il venait de vivre, bien loin sans doute de ce à quoi il s'était attendu.
Discrètement, tout en applaudissant le Français, qui après tout, avait droit à son moment de gloire, Scorpius jeta un regard discret à son meilleur ami. Son visage dénué de tout sentiment et son regard fixé au loin étaient très révélateurs. Il était dégoûté. Pas déçu, car il ne savait pas ce qui se passait dans ces tous-terrains et il n'était pas aussi dégourdi que son frère. Mais dégoûté, oui, assurément, car James n'était pas encore arrivé et il y avait de grandes chances à présent qu'il soit dernier.
« Ça va aller. »
Ce chuchotement glissé à son oreille récolta un regard glacial. Albus n'avait jamais été optimiste ni même particulièrement rêveur, dans le sens où il n'était pas comme James ou Lily, à espérer des choses et rêver qu'elles arrivent un jour. À présent que Loiseau était arrivé, il n'avait plus aucun espoir que son frère arrive juste après.
James serait dernier.
Et il perdrait le tournoi, parce que s'ils avaient réussi à comprendre l'épreuve en une heure, à plusieurs, jamais son frère aîné ne parviendrait à faire mieux, avec l'angoisse de l'épreuve et la solitude des couloirs dans lesquels il allait s'enfoncer.
« Nan. Raconte pas de conneries.
- Je raconte pas de bêtises. Aie confiance en lui. »
L'espoir, ça faisait mal.
La dernière fois qu'Albus avait espéré quelque chose, il avait été déçu.
Il avait espéré que tout redevienne comme avant, que Draco rentrerait à la maison et que leur vie reprendrait son cours.
C'avait été trop douloureux.
Beaucoup trop pour que son pessimisme habituel ne puisse être vaincu à nouveau…
« Nan. »
Scorpius n'aurait su dire ce qui blesserait le plus Albus si jamais James était effectivement dernier : la fierté avortée de voir son grand frère en tête de la compétition ou la douleur de le voir déçu parce qu'il s'était ramassé face à ses concurrents. Albus était beaucoup plus sensible qu'il ne le laissait paraître, et tout ce que Scorpius avait appris sur lui durant toutes ces années, jamais leurs amis communs n'y étaient parvenus.
À peine arrivé, le champion de Beauxbâtons fut pris en charge par l'infirmière qui l'emmena à l'écart des autres élèves, les laissant sur leurs bancs avec cette multitude de sentiments qui les agitait depuis l'arrivée du jeune homme. Il y avait de l'excitation, de la déception, de la joie, de la colère… Scorpius, lui, sentait son inquiétude grimper dans son estomac qui se serrait de plus en plus. Il avait envie de se lever, de tirer son meilleur ami derrière et de le serrer dans ses bras, de sentir ses mains se crisper sur sa robe et son étreinte le serrer avec tellement de force qu'il aurait pu l'étouffer.
Tous deux savaient pourquoi James participait. Ils savaient aussi pourquoi c'était aussi important pour lui.
Ce premier échec serait un véritable coup dur pour lui. Et cela rendrait Albus très mauvais…
Soudain, il y eut du bruit dans la salle, une sorte de brouhaha surexcité, par-dessus lequel des voix exigèrent le silence.
Quelqu'un arrivait.
Petit à petit, l'assemblée retrouva son calme, alors que le bruit de pas dans le couloir se faisait de plus en plus rapproché. Scorpius sentit une main attraper la sienne et la serrer douloureusement, à mesure que le bruit s'intensifiait, à un rythme moins soutenu que Loiseau mais tout aussi pressé.
La main d'Albus écrasait ses doigts.
L'heure de vérité.
Et soudain, une silhouette trempée, sale et épuisée quitta le tunnel, sous les applaudissements, les rires et les huées.
OoO
Perdu en pleine campagne galloise, le manoir de l'ancienne famille des Lukes s'élevait majestueusement, vaste monument qui avait survécu aux époques les plus sombres de leur histoire. Il s'était considérablement agrandi au fil des siècles et les fins connaisseurs pouvaient sans mal dater les divers aménagements et extensions de la vaste demeure rien qu'à l'examen de la façade.
La première fois que Draco s'y était rendu, il s'était fait la réflexion que ce château lui rappelait vaguement le sien. Cependant, le Manoir Malfoy était un tantinet plus petit et ses parcs étaient moins étendus. Cependant, cela avait été un choix de sa famille. En effet, étendre sans cesse leur demeure n'avait pas de sens, d'autant plus que ses ancêtres s'étaient évertués à conserver une certaine harmonie, ce qui n'était pas réellement le cas des Lukes qui avaient mélangé tous les styles. Quant à leurs jardins, les Malfoy les avaient réduits de part leur grand entretien et le peu de temps que leurs visiteurs y passaient, au final. Leurs terres s'étendaient bien au-delà de ces jardins, ce qui n'était cependant pas le cas des Lukes.
Un jour, alors qu'ils abordaient la question du Manoir Malfoy entretenu par les elfes de maison, Draco en était venu à comparer sa demeure avec celle du ministre de la Sécurité du territoire afin de donner un point de comparaison concret à son amant. Ce dernier avait paru des plus perplexes, ne sachant pas bien s'il était question d'orgueil familial : en quoi la taille de leurs parcs, qu'ils visitaient fort peu, était-elle importante à leurs yeux ? Le blond avait dû lui expliquer que c'était des données qui se transmettaient, qu'il n'était jamais allé vérifier et qui l'intéressaient très peu. Cependant, comparer la taille des manoirs et châteaux était souvent le sujet préféré des chefs de famille de la vieille aristocratie anglaise. Harry avait paru soulagé que Draco n'ait pas besoin de jouer au coq avec son tas de pierre personnel en sa présence.
Et visiblement, Kastor Lukes était très fier de son manoir. Dans le cas contraire il n'imposerait pas à ses invités de se présenter à la grille afin d'entrer. Pénétrer directement à l'intérieur des demeures par le réseau de cheminée était, dans la majeure partie des cas, soit un signe de familiarité, soit une facilité, soit une manière d'éviter aux convives de voir les extérieurs. Or, le ministre de la Sécurité du territoire avait envie que ses invités admirent sa demeure et les parcs environnants. Rien d'étonnant, vu sa lignée. Lucius avait toujours méprisé ce genre de petit pédant, comme il disait. Comme si forcer ses convives à visiter les parcs de son manoir le rendrait plus prestigieux…
Ainsi, Draco Malfoy remontait l'allée principale menant au manoir, une cape épaisse d'hiver sur les épaules, et surtout seul. Il aurait aimé rencontrer un de ses collègues de travail pour discuter un peu avant d'entrer dans le manoir, mais il fallait croire que c'était trop demandé. Les quelques sorciers qui, comme lui, étaient arrivés avec un peu d'avance, ne l'intéressaient pas le moins du monde. Il les avait donc laissés au portail ou les avait devancés pour ne pas être obligé de leur faire la conversation.
Le matin même, ils s'étaient disputés. Une bête histoire de rendez-vous mal placé et qui avait dérivé sur d'autres choses. Harry avait commencé à hausser le ton, Draco n'était pas d'humeur à se laisser gueuler dessus pour un rien, et rapidement, la voix de son compagnon était partie dans les aiguës. Quand, soudain, la jalousie de Harry avait commencé à envenimer encore plus la situation, Draco était parti en claquant la porte. En colère, il était fermement décidé à ne pas adresser la parole à Harry jusqu'à leur rendez-vous prévu à dix heures tapantes dans leur salon pour se rendre chez Lukes. Ce dernier les avait invités pour le mariage de sa fille cadette, qui se déroulerait dans son manoir.
Cependant, avant de se rendre à la cérémonie, le blond devait impérativement régler quelques soucis au Ministère, tout comme Harry d'ailleurs. Bien malgré lui, il avait été forcé à se rendre dans son bureau. Forcément, parce que le ministre des Mystères était rancunier comme pas possible quand il était sur son lieu de travail, la dispute se poursuivit dans son bureau, ce qui à une époque n'aurait jamais eu lieu, tant Harry détestait mélanger sa vie privée et sa vie professionnelle. S'ils n'avaient pas travaillé, il y aurait eu quelques tensions et puis ils se seraient excusés. Excédé, Draco était parti à nouveau en claquant la porte, non sans lui avoir précisé qu'il partirait sans lui et que sa présence au mariage n'était pas une obligation, loin de là.
En règle générale, le couple se rendait ensemble aux cérémonies auxquelles ils étaient conviés. Au début, c'était compliqué car Harry maintenait cette limite entre ses deux vies, et si Draco était régulièrement à son bras, Harry l'était beaucoup moins au sien. Il y avait eu des disputes, encore, des engueulades toujours plus poussées et plus destructrices… Draco l'avait poussé à bout. Il avait emmené systématiquement son secrétaire, par commodité au début, pour torturer son amant de jalousie par la suite. Ce fut réellement à ce moment-là que le blond découvrit sa possessivité : Harry lui disait non, mais quand Draco proposait à son secrétaire de l'accompagner, le brun était systématiquement dans les parages. Lui faire accepter définitivement l'idée que séparer leurs deux vies était une utopie fut aussi douloureux que nécessaire.
Depuis, ils parvenaient à s'accorder et se rendaient très souvent ensemble aux soirées auxquelles ils étaient conviés, à quelques exceptions près. Leur couple n'était un secret pour personne mais personne ne les traitait comme deux compagnons, étant donnés qu'ils n'échangeaient aucun geste affectif en public. En général, leurs interlocuteurs ne savaient pas très bien sur quel pied danser avec eux, et dans le fond, ce n'était pas plus mal. Cependant, nul doute que son arrivée, seul, ferait jaser, mais Draco était trop en colère pour attendre Harry chez eux et faire tout ce chemin avec lui. Il ignorait quelle attitude il allait devoir adopter avec lui, d'autant plus qu'il savait que son compagnon, même s'il n'en montrait rien sur place, détestait qu'il parte seul sur un coup de tête.
Quand il pénétra dans la demeure, il fut accueilli par des elfes de maisons qui le guidèrent jusqu'à l'arrière du château, où se tiendrait la cérémonie. Apercevoir Queen Ice avec son époux fut un véritable soulagement, et visiblement, le plaisir fut partagé. À peine Draco arriva-t-il vers eux que son amie se désintéressa complètement de la discussion qu'elle tenait avec des collègues de son mari pour engager la conversation avec lui. Elle eut la décence de ne pas s'étonner de l'absence de Harry à ses côtés, mais rapidement, les questions fusèrent. Draco les éluda sans difficultés.
Dans le parc à l'arrière du manoir, en plein air, avait été installé l'autel du marieur ainsi que toutes les chaises censées accueillir les invités. Ah ces traditions ancestrales, où on mariait les couples dans les grands parcs des châteaux plutôt qu'en intérieur… Qu'à une époque cela permette d'être en accord avec la nature et ainsi rende l'union des plus prolifiques, pourquoi pas. Mais ils avaient depuis très longtemps passé l'âge de croire à ces vieilles croyances…
Surtout en plein hiver, l'avant-veille de la nouvelle année.
Putain de dates symboliques, se dit Draco en resserrant les pants de sa cape sur ses épaules. Putain de famille qui mariait chacun de ses membres le jour de son anniversaire… Ne pouvaient-ils donc pas réfléchir un peu avant de les pondre, leurs mômes ?
Tout en maugréant intérieurement, Draco regarda les invités se faire de plus en plus nombreux à l'extérieur, tentant plus ou moins de faire bonne figure face au froid et au petit vent glacial qui allait très certainement les malmener sous peu. D'autres collègues de travail s'étaient incrustés dans sa conversation avec Queen, dont Odysseus Wolf et son épouse Bogdana. Le directeur du Bureau des aurors semblait très peu emballé par les évènements de la journée, vu le froid polaire qu'ils allaient subir au moins deux bonnes heures.
Sa compagne, elle, ne manqua pas de se plaindre auprès de Draco. En effet, leur aîné n'était pas rentré pour les fêtes à cause du bal de Noël, tandis que les deux autres adolescents alors à Poudlard étaient revenus en ronchonnant, déçus de ne pas avoir l'âge d'y participer, et ils en avaient entendu parler toute la semaine. Le blond ne put que compatir, vu qu'il avait vécu exactement la même chose : les enfants rentraient systématiquement aux vacances d'hiver, même s'ils n'en avaient pas l'obligation, et ce premier Noël à deux avait été assez étrange. Très agréable une fois le coup de blues passé, mais étrange quand même. Enfin, Draco se garda bien de préciser à Bogdana qu'ils avaient dîné ensemble dans un grand restaurant avant de rentrer faire l'amour comme des dingues…
Un Noël vraiment charmant.
Et puis…
Ils s'étaient disputés.
Et Harry n'était toujours pas arrivé.
Ne viendrait-il pas, finalement ? Lui qui n'assistait quasiment jamais aux mariages et qui était le premier à quitter les lieux avant que Draco ne l'y traîne, allait-il le laisser seul, entre il ne savait quel voisin et une place vide ?
Il en serait capable.
C'était ça, le pire.
Harry en était capable.
Et vu ce qu'il lui avait dit avant de s'en aller, juste pour l'emmerder et bien lui montrer qui était le patron, il serait capable de lui faire ça. Parce que s'engueuler avec Harry au travail était bien pire que se disputer avec lui à la maison.
« Nous devrions aller nous assoir. Tu viens, Draco ? »
Sans grande conviction, il acquiesça. Ils s'avancèrent donc à la suite d'autres invités qui s'engouffraient dans le couloir consacré aux mariés et séparant l'assemblée en deux. L'espace était décoré de compositions recherchées et délimité par des torches hautes qui diffusaient un peu de chaleur. Par habitude, Draco se plaça en bout de rangée, gardant un espace vide pour son compagnon. Même s'il lui avait affirmé le contraire, il espérait sincèrement qu'il viendrait. Vu l'heure, il n'avait pas grand espoir, cependant.
Suivant le mouvement, les autres invités terminèrent de s'installer sur les sièges. Kastor Lukes, qui jusque là slalomait entre les groupes, avait disparu. Peut-être allait-il chercher le marieur ou bien rendait-il visite aux mariés, pour le moment absents. À plusieurs reprises, on lui demanda si la place était libre, et Draco finit par se demander s'il avait bien fait de garder ce siège pour Harry. Les minutes filaient et il était toujours absent… À moins qu'il ne se soit assis à côté de quelqu'un d'autre. Mais si Draco s'était abstenu, et que son compagnon était venu, il lui aurait piqué une crise phénoménale en rentrant. Chose tout à fait normale, vu qu'il aurait fait la même chose à sa place…
Harry Potter, un roman à lui tout seul…
Et en plusieurs tomes…
« Je peux m'asseoir ? »
Draco sursauta presque en entendant sa voix. Il leva les yeux vers lui et hocha la tête avec un léger sourire. Élégamment, comme toujours, Harry s'assit sur son siège et salua ses voisins alentours, prétextant son retard par des affaires de dernières minutes à régler au Ministère. Mais Draco n'était pas dupe… Harry ne le regarda pas un seul instant et ne lui adressa pas un mot, comme s'il n'était pas là, assis à côté de lui, comme si la place qu'il lui avait gardée ne signifiait rien. Il lui faisait encore la gueule. Et bien comme il faut.
La cérémonie ne tarda pas à débuter, ce qui fit disparaître son compagnon du centre des conversations. Alors le blond en profita pour se pencher discrètement vers lui.
« Tu vas me faire la tête toute la soirée ?
- Oui. »
Ce léger sourire qu'il affichait, alors que la mariée remontait l'allée centrale au bras de son père, lui parut exaspérant. Draco ne s'attendait pas à ce qu'ils se réconcilient d'un claquement de doigts mais qu'au moins Harry soit cordial avec lui… La journée serait abominablement longue, qu'au moins il le regarde et qu'il lui parle, plutôt que de faire comme s'il n'était pas là…
Qu'il soit mature, par Merlin…
« Tu ne veux pas…
- Non. »
Rageusement, Draco poussa un soupir et se tourna un peu plus sur le côté. Il ne lui adressa plus un mot de toute la cérémonie, le laissant seul dans son coin. Il avait beau l'aimer, il y avait des moments comme ça où il se demandait vraiment pourquoi ils étaient ensemble, qu'est-ce qui faisait que leur histoire tenait… À croire que par moments, Harry se fichait bien des conséquences de ses actes, des blessures qu'il pouvait lui infliger, à lui et à leur couple. Cette dispute, ce n'était rien de grave, mais elle prenait avec lui des proportions extraordinaires.
Après plus de deux heures, ils purent enfin quitter leurs sièges, frigorifiés. Harry se leva et Draco quitta les rangs, attendant sur le côté Odysseus et son épouse pour gagner le château en sa compagnie. Bizarrement, Harry resta près de lui, sans chercher un seul instant à s'enfuir, comme il aurait pu le faire. Ils allaient passer les deux grandes portes en bois menant à la salle de réception quand il sentit sa main toucher son bras, attirant son regard. Harry se massait discrètement la tempe.
« Je vais passer rapidement à la maison, si Kastor me cherche, dis-lui que j'arrive.
- Qu'est-ce qui se passe ?
- Rien, ne t'inquiète pas, je me dépêche. »
Il avait l'air agacé par sa question, Draco se demanda si ces migraines qui le torturaient dernièrement refaisaient surface en dépit du traitement qu'il avait suivi.
« Tu as mal à la tête ?
- Oui, et ?
- J'ai quelque chose sur moi, si tu veux…
- J'ai dit que je passais à la maison.
- Oh, tu m'emmerdes, rentre et ne reviens plus ! »
Leurs chuchotements passèrent inaperçus dans le brouhaha et la masse des invités, qui devaient bien être trois cents, au bas mot. Draco accéléra le pas et espéra le semer, se désintéressant complètement de lui. Il ne tarda pas à entrer dans la vaste salle de réception, décorée pour l'occasion. Elle était somptueuse, vraiment magnifique. Enfin, sans doute n'aurait-elle rien à envier de la pièce où ils allaient déjeuner, mais pour le moment, c'était alcool léger, amuse-gueules, félicitations et cirage de pompes en bonne et due forme.
En temps que ministre de la Coopération magique internationale, Draco se fit aborder à plusieurs reprises et passa de groupes en groupes. Malgré ses différentes attributions, qui ne semblaient être connues que de ses collègues les plus proches, tous les invités ou presque à qui il s'adressa ne lui parlèrent que du Tournoi des trois sorciers. Draco y avait participé, certes, mais il restait persuadé qu'on le retenait en partie parce que le fils aîné de son compagnon avait été choisi par la coupe.
Cela avait d'ailleurs créé certaines tensions chez Harry. Ce dernier était fier de son fils mais accumulait les crises de nerfs, d'angoisse et de colère. La comparaison entre son parcours et celui que suivait James lui était insupportable. Il faisait bonne figure devant ceux qui osaient la faire devant lui, et parfois il montrait les crocs, usant de sa langue de vipère comme il savait si bien le faire. Cependant, Harry avait une position particulière, car quelle que soit son attitude, elle pourrait être mal interprétée : le fils qui suit les traces de son père, le père qui se fiche bien du parcours de son fils, ou encore le fils qui pompe les informations sur son père pour sauver l'honneur… Harry serait critiqué, de toute manière.
Mais ça, il s'en fichait comme de sa première paire de chaussettes.
Ce qui l'inquiétait beaucoup plus, ce serait l'impact de tous ces commérages, de toutes ces critiques et ces ragots sur James.
Draco avait essayé de le rassurer et était presque parvenu à lui faire rentrer dans le crâne que tout allait bien se passer, même s'il n'y croyait pas vraiment. Tout s'était écroulé avec le résultat de la première épreuve : James était arrivé second.
En l'apprenant, Harry avait sauté au plafond et la nuit qu'ils avaient passée ensemble avait été fantastique. Cependant, le lendemain, Draco l'avait ramassé à la petite cuillère. Son compagnon avait su gérer ses émotions tout au long de la journée, entre ceux qui étaient contents pour lui, ceux qui devinaient sa déception de ne pas le savoir premier, ceux qui voyaient là le juste héritage familial parce que James n'était pas dernier et les autres qui le critiqueraient, précisément à cause de sa place, et y verraient une pâle copie de son père. Ce soir-là, Harry avait beaucoup pleuré, il avait été si fier de son James la veille, tellement heureux pour lui…
Les mots de tête dont il souffrait dernièrement seraient peut-être la cause d'un dérèglement de sa magie, en raison de ses angoisses. C'était son médicomage attitré, la grande et savante Hermione Weasley, qui le lui avait dit avec tout le tact dont elle était capable. Forcément, Harry lui avait rétorqué qu'il avait souffert de plus grandes inquiétudes par le passé et sa meilleure amie avait essayé de lui expliquer que c'était cette fois beaucoup plus intime, personnel. Mais Harry était une tête de mule. Et même si Ron l'avait imploré d'essayer de le calmer, Draco y parvenait très difficilement. Il craignait même les prochaines vacances scolaires et le retour des enfants à la maison. James ne manquerait pas de parler de son épreuve et tout aller déconner, encore.
Il fut temps de passer au repas des mariés, ou plutôt le premier d'une longue liste. Draco n'avait quasiment rien avalé depuis la veille et avait déjà des nausées à l'idée du repas qui lui serait présenté durant toute l'après-midi et une bonne partie de la soirée. D'autant plus que Harry était fermement décidé à lui pourrir sa journée. D'ailleurs, il avait disparu depuis tout à l'heure… Draco l'avait vu à plusieurs reprises avec d'éminents personnages et cela faisait bien dix minutes qu'il ne l'apercevait plus. Enfin, il ne devait pas être bien loin, peut-être n'avait-il pas pu s'échapper et était-il rentré chez eux chercher de quoi le soulager. Bien que Harry ne soit absolument pas du genre à se gêner pour quitter un lieu et y revenir une à deux heures plus tard, comme une fleur…
Alors qu'ils allaient entrer dans la seconde salle de réception, plus grande que celle-ci et plus somptueuse encore, Draco alla discrètement au bar poser sa seconde coupe de champagne qu'il avait à peine entamée. Kastor la lui avait donnée et le blond n'avait pu refuser, alors qu'il n'aimait pas vraiment cet alcool. Il sentit une présence près de lui et fut étonné de voir son compagnon à quelques centimètres de lui, posant également sa flûte sur la table. Lui ne buvait tout simplement pas d'alcool, sauf à certaines occasions ou en toute intimité. Draco fit mine de se retourner pour s'en aller mais la voix du brun l'en empêcha.
« Est-ce que je peux avoir ton calmant, s'il te plaît ?
- Tu n'es pas rentré ?
- J'ai pas eu le temps. Tu vas me le donner ou pas ?
- C'est bon, calme-toi, tu me prends pour qui ? »
De sa poche, Draco sortit une petite bourse dans laquelle il rangeait, sous forme miniature, tout ce dont il ne se séparait jamais. Il en sortit un petit flacon du remède prescrit par Hermione et le lui tendit, agacé.
« Pour personne. Mais t'aurais pu ne pas me le donner.
- Je suis pas assez pourri pour ça.
- Mais t'aurais pu…
- T'es le plus con de nous deux, Harry, c'est un secret pour personne. Peut-être que toi, tu m'aurais laissé souffrir le martyr toute la soirée, mais moi pas. Avale ça maintenant et arrête de faire le con. »
Et Draco le planta là. Il savait qu'il envenimait les choses et qu'il ne faisait rien pour les arranger, mais une telle attitude l'exaspérait. Il lui fallut plusieurs minutes pour mettre sa mauvaise foi de côté et se dire qu'à sa place Harry serait allé lui-même lui chercher de quoi apaiser sa douleur. Quand il accepta enfin l'idée qu'il s'était comporté comme un con, Harry arriva dans la pièce et s'assit à côté de lui, comme si de rien n'était. Il lui glissa tout de même un petit merci.
Le déjeuner fut interminable, mais pas autant que Draco l'avait craint. Par chance, il avait été placé à la même tablée qu'Odysseus et Harry se comportait plutôt bien avec lui, adoptant cette même attitude qu'il avait toujours avec lui lors des repas officiels. Il y avait des petits détails qui montraient clairement une mésentente entre eux mais rien d'insurmontable, loin de là. Depuis le début de leur relation, Draco en avait connu, des dîners pourris par une engueulade ou une saute d'humeur malencontreuse de son amant.
Par moments, le blond se surprit même à plaisanter avec lui et à échanger des moments de complicité. Cette petite attention qu'il avait eue de prendre son traitement avec lui semblait avoir ramené son compagnon sur Terre. Dans tous les cas, Draco ne se sentit plus seul à table, les heures défilant un peu plus vite.
Cependant, le temps demeura long. Draco avait été placé à la table des mariés, avec la famille la plus proche et surtout tous les puissants du pays, et d'ailleurs, qui avaient fait le déplacement. Il aurait été inconcevable de placer le ministre des Mystères à une autre table, et impensable de le séparer de son actuel compagnon. Lukes ne l'aimait pas beaucoup mais éprouvait un grand respect pour le héros national. Draco ne doutait pas un seul instant que s'ils n'avaient pas vécu sous le même toit, son cousin éloigné l'aurait viré à une autre table. Dans un sens, cela aurait presque été plus agréable, car les conversations aurait été moins politique et il ne se serait pas senti constamment observé par les autres convives.
Les mariés n'en montraient rien mais le repas ne devait pas être simple pour eux. Le marié avait été plus ou moins choisi par Lukes, ou tout du moins il avait été validé par sa fille, alors il suivait sans mal les conversations autour de la table. Cependant, ce n'était pas vraiment le cas de sa nouvelle épouse qui devait beaucoup s'ennuyer. À son propre mariage, qui avait été moins pompeux mais tout aussi aristocratique, Draco se souvenait de l'ennui d'Astoria. Cette dernière avait tout fait pour le cacher mais c'était d'une grande évidence, d'autant plus qu'ils ne se connaissaient au final que très peu au moment de leur union, ils n'avaient donc que peu de sujets de conversation.
Draco se fit la réflexion qu'il gardait peu de souvenirs de son mariage. Il fallait dire qu'il n'en parlait jamais. Scorpius lui avait un jour demandé de lui en parler, parce qu'ils avaient assisté à l'union d'une de ses cousines du côté de sa mère et qu'il avait trouvé étrange que les mariés ne se parlent pas. Il devait avoir huit ans à l'époque. Ils en reparlèrent un peu par la suite, mais au final, Scorpius semblait bien peu intéressé par le sujet. Ses parents n'avaient vécu que très peu de temps ensemble et Astoria n'avait que très peu de contacts avec son fils. À un moment donné, il avait juste eu besoin de savoir. De comprendre.
Avec les trois autres mini-Potter, Draco ne se souvenait d'avoir abordé le sujet qu'une seule fois. À l'époque, leur mère et un de ses compagnons s'étaient séparés et leur père avait balancé en l'air que de toute manière ce n'était qu'un mariage arrangé. Draco avait haussé un peu le ton, Harry côtoyait tous les jours des couples issus de ce genre d'unions mais ne savait absolument pas de quoi il en retournait, aussi bien pour les familles que pour le couple lui-même, quelles que soient leurs motivations. Il s'était alors évertué à expliquer aux gamins les subtilités du mariage arrangé et son propre exemple était tombé sur la table. Quand Draco avait prononcé le nom de son ex-femme, ce qu'il faisait pourtant sans aucun tabou d'habitude, Harry avait quitté la pièce sans un mot. Et quand il y réfléchissait bien, ils avaient déjà parlé de sa première épouse, mais jamais de leur mariage.
Draco tourna légèrement la tête et le regarda quelques secondes. Son compagnon mangeait son dessert du bout des lèvres. S'ils avaient été chez eux ou chez un couple momentanément absent de la table, Harry aurait eu vite fait de tout lui mettre dans son assiette. Avec cette idée en tête, Draco le trouva presque gamin. Pourtant, il portait une robe bordeaux d'un grand couturier qui le mettait remarquablement en valeur. Le blond se fit la réflexion qu'il était même superbe, ce soir. Il était tombé amoureux de ses jambes moulées dans un jean mais sa nature de sorcier ne pouvait qu'apprécier la vue.
Avec un léger soupir, Draco quitta des yeux son amant pour regarder la piste de danse où évoluaient les mariés et d'autres couples, entamant ainsi une valse des plus paisibles. Ils étaient quasiment seuls à table, Odysseus avait invité son épouse à faire quelques pas et le voisin de Harry avait changé de table pour discuter avec un ami. Il restait encore quelques personnes avec eux, mais suffisamment loin pour que Draco n'ait pas à subir leur conversation. Il était fatigué et aurait bien souhaité rentrer chez lui.
Cependant, le spectacle que leur offrait la piste de danse, dans ce décor magnifique, était un spectacle agréable, d'autant plus que les grandes baies vitrées face à eux donnaient sur les jardins, et plus particulièrement sur l'impressionnante roseraie de Mrs Lukes. De là où ils étaient, ils pouvaient apercevoir d'étranges spécimens qui avaient la faculté de briller dans la nuit à certaines périodes de l'année. Sa mère avait toujours adoré ces plantes mais n'avait jamais su les entretenir. Les rares fois où Draco avait visité ce château, il avait toujours fait un tour dans la roseraie, en particulier de nuit pour en admirer les merveilles.
« Je suis désolé. »
Sa voix l'arracha à ses pensées de façon si soudaine qu'il en cligna des yeux plusieurs fois, croyant rêver. Le blond tourna la tête vers lui et l'interrogea du regard.
« Pour quoi ? »
Son amant conservait cette expression très douce qu'il adoptait en toutes circonstances. Mais dans ses yeux, Draco vit autre chose que ce masque constamment fixé sur son visage. Il le connaissait beaucoup trop bien.
« Pour le calmant ? Parce que tu m'as pris pour un con alors que la dernière chose que je désire, c'est que tu souffres ?
- Pour ce matin. Et pour tout à l'heure, aussi. »
Il avait rajouté ça un peu comme si ce n'était pas important. Et dans le fond, il n'avait pas tout à fait tord, ce n'était que le prolongement de leur dispute, Harry avait mal au crâne et Draco ne lâchait rien. Voyant son amant silencieux, le brun poursuivit.
« Je te demande pardon. Je n'aurais pas dû enfoncer le clou au bureau. Et puis…
- C'est bon. »
Harry eut du mal à cacher sa surprise, qu'il masqua derrière un haussement de sourcil et un sourire presque amusé.
« On oublie.
- Tu me pardonnes ? Si facilement ?
- Tu as vraiment cru que je ne te donnerai pas ton calmant ?
- Tu aurais pu le faire, pour m'embêter.
- Tu as vraiment cru que je ne te donnerai pas ton calmant ? »
Cette fois-ci, tout en le regardant, il avait bien articulé ses mots, exigeant une réponse claire. Harry parut hésiter, puis il lui répondit, le sourire un peu pâle.
« Non.
- Tu as hésité. Tu y as vraiment cru.
- Je t'ai vexé juste avant et…
- J'aurais peut-être pas dû te le donner, ton calmant, finalement.
- Ça m'aurait blessé, si tu avais refusé. »
Après un peu plus de cinq ans d'amour, avec des hauts et des bas, Draco n'avait jamais compris comment Harry était capable de parler sans jamais changer d'expression, qu'il soit triste, sérieux, déçu, ou même en colère. Le blond avait appris à voir différemment cette espèce de paranoïa dont Harry semblait souffrir, son besoin de tout contrôler, de ne jamais rien laisser transparaître en public. Il n'avait pas l'impression d'être observé, il l'était. Constamment.
« Ta tête va mieux ?
- Il y a beaucoup de musique.
- Beaucoup trop ?
- Ouais. »
Son regard erra sur les grandes vitres au fond de la salle qui renvoyaient le paysage féérique de la roseraie. Une agréable pensée traversa son esprit et tout naturellement, un léger sourire effleura ses lèvres.
« Je vais aux toilettes. »
Et aussitôt, Draco se leva pour quitter le plus discrètement possible la pièce. Un étrange silence régnait dans le couloir, un silence frais, agréable, perturbé par le bruit de la valse en sourdine. S'appuyant contre le mur, l'homme attendit sagement qu'il quitte à son tour la salle de réception, conformément au code qu'ils s'étaient fixés des années plus tôt. Enfin, c'était plutôt Draco qui l'avait fait, car quand Harry quittait une pièce, il n'y remettait en général plus les pieds, rentrant directement chez lui. Et quelques minutes plus tard, son compagnon apparut à son tour.
« Viens avec moi.
- Où veux-tu aller ?
- Viens, je te dis ! »
Draco partit sans l'attendre d'un pas assuré, sachant pertinemment que Harry ne le suivrait jamais sinon. Ils étaient seuls et le brun ne cacha plus du tout son étonnement, ne comprenant pas bien pourquoi Draco leur avait soudain fait quitter la salle de réception.
« Draco, tu m'expliques ? On va où comme ça ?
- On part à l'aventure !
- Pardon ?!
- T'as jamais eu envie de visiter un manoir aussi beau ?
- Tu plaisantes, j'espère ?! »
Le blond manqua de lui rentrer dedans quand Harry se planta devant lui, l'air courroucé, presque scandalisé. Il avait fait beaucoup de choses dans sa vie mais jamais il n'aurait osé visiter ainsi la demeure d'un autre. De toute manière, il n'avait jamais été voyeur et ne trouvait aucun intérêt à s'immiscer ainsi dans l'intimité d'autrui. Il fronça les sourcils en voyant que Draco semblait clairement se moquer de lui.
« Chéri, dois-je te rappeler des liens de filiations qui…
- Oui je sais, Kastor est un cousin éloigné et tu as même assisté à son mariage. Et après ?
- Et après, j'ai quelque chose à te montrer. Viens avec moi. »
Harry voulut répliquer mais Draco lui attrapa la main et poursuivit sa route, l'entraînant dans un impressionnant escalier en marbre noir. Ils s'enfoncèrent en silence dans les méandres du manoir. Lui tenant ainsi la main comme un collégien, Draco se surprit à rêver de Poudlard, d'eux deux déambulant dans les couloirs interminables du château, leurs doigts entrelacés et sa paume chaude tout contre la sienne.
C'était un peu comme si, l'espace d'un instant, ils redevenaient des enfants.
Ils étaient à nouveau des adolescents, des anciens ennemis, qui quittaient discrètement les festivités du mariage pour s'en aller découvrir cette vaste demeure, dans un silence complice.
Tout en marchant, Draco se fit la réflexion qu'il aurait aimé partager ce genre de moments avec lui, quand ils étaient encore étudiants à Poudlard. À l'époque, il n'avait pas le même caractère, cette espèce de romantisme qu'il avait acquis avec les années, et ils se détestaient de toute façon. Cela faisait déjà plus de vingt ans qu'ils avaient quitté l'école, et comme de nombreux couples qui s'étaient formés sur le tard, Draco ressentait une sorte de nostalgie mêlée de regrets. Il aurait aimé le connaître avant. Il savait que rien n'aurait jamais été possible entre eux, mais il y avait toujours cette idée que, peut-être, ils auraient pu être ensemble avant. Qu'ils auraient pu accélérer les choses, cesser de tourner en rond, et s'aimer correctement.
C'était du moins ce que pensait Draco. Le mois dernier seulement, Harry lui avait avoué qu'il avait les mêmes pensées. Il s'était senti un peu moins seul.
Ensemble, ils ne tardèrent pas à traverser un vaste couloir, semblable à celui au rez-de-chaussée qui les avait menés à la salle de réception. Cependant, ils étaient au deuxième étage et Harry paraissait complètement perdu, voire même mal-à-l'aise. C'était agréable de lui faire perdre pied, de temps en temps, de voir de l'inquiétude sur son visage, comme un gentil garçon qui a peur de se faire attraper. Mais Lukes avait d'autres choses à faire que de courir après ses collègues.
Draco lâcha sa main pour ouvrir d'un coup de baguette deux portes colossales qui leur permirent d'entrer dans une vaste salle de bal. Elle était plus petite que celle où le mariage était organisé.
« Harry, voici la salle de bal préférée de la grand-mère de Kastor, où elle organisait quasiment toutes ses réceptions. Depuis son décès, elle était utilisée pour les bals en petit comité.
- En… petit comité ?
- Oui. Elle est plus petite que celle du bas.
- Merci Draco, j'ai bien vu, mais elle est quand même très grande, cette pièce, non ?
- Les petits comités se résument à une centaine de personnes.
- Ah, forcément. »
La plupart des hauts fonctionnaires, et notamment des ministres et autres puissants du pays, finissaient par acquérir un manoir ou un châtelet, quand ils n'étaient pas déjà propriétaires. Ce signe de puissance était coutume et quasiment nécessaire pour bien se faire voir du beau monde, et accessoirement gravir les échelons. Draco n'avait jamais fait partie de ces gens qui avaient besoin de prouver leur valeur : en dépit de son passé familial, il demeurait un Malfoy et surtout descendant d'une antique et respectable famille. Les galas à n'en plus finir et les dîners à rallonge avaient cessé avec son divorce, Draco ayant décidé qu'il n'avait rien à prouver et qu'il construirait sa carrière sans cirer les pompes de qui que ce soit.
Harry, lui, était l'un des rares puissants à ne pas posséder le moindre domaine. Sa maison lui appartenait et Draco savait qu'il avait des biens un peu partout, dû à son héritage ou des achats personnels, notamment sur des lieux de vacances. Cependant, il vivait modestement et ne recevait jamais personne chez lui. Certes, son nom avait suffi pour lui ouvrir de nombreuses portes, mais son attitude demeurait étrange, même si cela convenait à Draco. Sa manière de protéger sa famille et sa vie personnelle leur garantissait à présent des moments d'intimité et des soirées à deux qu'une vie mondaine ne leur aurait jamais accordé.
« Suis-moi. »
À nouveau, Draco lui prit la main et il lui fit traverser la pièce. Il vit bien que Harry n'était pas à l'aise dans cet environnement, mais ce n'était qu'un mauvais moment à passer : cette salle l'intéressait bien peu. En revanche, les grandes vitres cachées derrière les rideaux bordeaux au fond de la pièce attiraient bien plus son attention. Une fois devant, il lâcha sa main pour séparer les rideaux de velours d'un grand geste presque princier avant d'ouvrir les portes ainsi révélées.
Draco passa les portes et entra sur la vaste terrasse. Il faisait un froid glacial, mais d'un sortilège, Draco actionna les petites lanternes posées sur la rambarde et aussitôt, l'espace se réchauffa. Le voyant faire, Harry lui dit que si jamais quelqu'un sortaient, ils seraient repérés, mais Draco lui expliqua que c'était soit allumer les lanternes, soit mourir de froid. Elles avaient été créées des siècles auparavant pour rendre cet endroit accessible à toute période de l'année. Et surtout l'hiver…
Il allait l'inviter à s'avancer mais Harry le fit de lui-même. Il pressa le pas à mesure qu'il s'approchait de la rambarde, emporté par le paysage qui commençait à s'étendre sous ses yeux.
Le paysage féérique de la roseraie, immense, vue d'en haut, les roses magiques illuminant le jardin de façon presque surnaturelle…
Le genre de paysage qu'il adorait, plus jeune, qui le faisait traverser le château entier en pleine nuit, quand il y dormait, rien que pour admirer les arabesques de roses lumineuses, au milieu de toutes les autres…
Et quand il vit Harry au bord de la terrasse, les mains posées sur la rambarde, comme un enfant, celui qu'il était encore au fond de lui, Draco sentit soudain son cœur s'emballer et ses poils se hérisser.
Car il le revit.
Assis au rebord de cette fenêtre de pierre, tout en haut de la tour d'astronomie, ses jambes pendant dans le vide et sa silhouette se découpant dans les ténèbres de la nuit…
« Par Merlin, Draco, c'est magnifique ! »
Nerveusement, Draco s'avança vers lui, priant pour qu'il ne se retourne pas. Qu'il ne le regarde pas avec ces maudits yeux rouges, avec cet abominable sourire sur le visage… Qu'il ne le voie pas décomposé, le cœur au bord des lèvres…
Quand ses bras enserrèrent enfin sa taille, s'y cramponnant comme à une bouée, la tension s'apaisa dans son corps, même si cette étrange angoisse qu'il avait mis des mois et des mois à chasser demeurait toujours là, dans son cœur. Tout de suite, il sentit Harry se laisser aller contre lui, callant sa tête contre son épaule. Draco embrassa ses cheveux et posa sa joue contre sa tempe, ne pouvant retenir un soupir de soulagement quand son compagnon posa les mains sur les siennes.
« C'est vraiment magnifique… On voit beaucoup mieux la roseraie d'ici, elle ne me paraissait pas si belle d'en bas.
- Je venais toujours ici quand j'étais invité. »
La magie coulait dans leur sang et pourtant Draco était toujours émerveillé par ce spectacle, par les merveilles que pouvait produire la nature. Il l'avait montré à Scorpius, un jour qu'ils étaient invités en ces lieux, et son fils était resté une bonne heure à regarder la roseraie avant de consentir à descendre. Harry, lui, ne semblait pas se lasser de la vue.
« Ça te plaît ?
- Oh oui. On devrait avoir ça, chez nous.
- Ce serait possible si tu avais la main verte… »
Harry eut un léger rire : il était incapable de faire survivre la moindre plante chez lui, au grand dam de Lily qui adorait les fleurs et qui savait à peu près s'en occuper correctement. En réponse, il leva la tête pour l'embrasser sur la joue, avant de lui glisser quelques mots à l'oreille.
« Tu peux te détendre, tu sais. Je ne vais pas tomber. »
Tout son corps se crispa. Il avait deviné. Aussitôt, Draco voulut retirer ses bras mais Harry lui avait saisi les poignets, refusant qu'il le lâche. Alors le blond garda ses bras protecteurs autour de sa taille et l'embrassa dans le cou, comme pour se faire pardonner. Il l'entendit soupirer et pencher la tête sur le côté, lui offrant sa nuque.
« Excuse-moi.
- Ne t'excuse pas. C'est pas ta faute. »
Mais ce n'était pas de la sienne non plus. Harry lui avait fait beaucoup de mal et avait été la cause de ses angoisses, mais un long travail leur avait permis de retrouver confiance l'un dans l'autre. Son compagnon s'était montré patient, attentif et aimant, tout ce qu'il n'avait pas été un an auparavant. Depuis, un peu plus de trois années s'étaient écoulées et les blessures étaient cicatrisées. Mais par moments, elles le lançaient, lui rappelaient le mal qu'il lui avait fait, et qu'il pourrait encore lui faire à tout instant.
« Je sais. Mais y'a des moments, comme ça…
- Je sais, mon ange. »
Draco se sentit bêtement fondre contre lui.
Ces petits mots, il ne les lui disait jamais, avant.
Avant qu'il ne simule sa mort, qu'il ne les abandonne…
« Mais je vais mieux, maintenant. Pas vrai ? »
Oui, il allait mieux, même si pour lui il n'était pas guéri et ne le serait sans doute jamais vraiment. Depuis leur remise en couple, il avait déconné à trois reprises.
La première avait été si violente que Harry s'était calfeutré dans sa chambre une journée entière et Draco dut exploser la porte, dans les larmes et les cris de Lily, pour enfin le sortir de sa torpeur. Cela s'était encore déroulé la nuit et Harry avait encore une fois été abominable avec lui. Plus que les autres fois. Beaucoup plus. Draco avait fui dans leur chambre, brisé, et l'avait récupéré ivre mort le lendemain matin dans la cuisine. Il avait eu toute la journée pour se remettre de ses émotions et passer par-dessus tout ça. Il savait que Harry n'allait pas bien, que leur nouvelle situation l'angoissait, qu'il était terrifié à l'idée que Draco s'en aille, finalement, qu'il ne l'aime plus comme avant et qu'il soit incapable de refonder quelque chose avec lui. Alors il était passé outre, il avait pardonné et avait décidé d'être plus fort.
La seconde avait été douloureuse, moins que la première, mais cela les avait beaucoup chamboulés. Lily allait les quitter et Harry se laissait emporter par ses angoisses. Ils allaient se retrouver rien que tous les deux, le travail n'était pas simple et il y avait des tensions entre eux à l'époque. Draco n'avait pas réussi à surmonter la crise comme il l'aurait souhaité, il n'avait pas réussi à faire face à cet autre comme il l'aurait voulu. Ses mots étaient trop durs. Beaucoup trop. Il en vint à se demander ce qui lui trottait en tête, ce qui se passait dans son esprit… Comment pouvait-il vivre avec tous ces paradoxes, toute cette angoisse, que le travail ne pouvait atténuer ?
La troisième avait été compliquée, parce que cette fois-ci, Draco trouva le courage de l'affronter, de le contrer et, surtout, de le toucher. Ils étaient alors seuls tous les deux, Harry devint hystérique et ils faillirent en venir aux mains. Mais l'abcès fut enfin percé et petit à petit, le blond put voir l'homme qu'il aimait revenir à lui au fil des minutes, ses yeux virant au vert et son visage se baignant de larmes. Il s'était effondré dans ses bras, mais le lendemain matin, il allait bien. À peu près. Mieux que les autres fois, en tout cas.
Donc oui, il allait mieux. Il y avait eu des crises, violentes, mais dans l'ensemble il allait mieux. Sans cesse, Harry faisait des efforts et s'ouvrait toujours plus à lui. Ils communiquaient un peu plus, passaient de bons moments ensemble et parvenaient à concilier leurs deux vies sans trop de difficultés.
Ils s'aimaient.
Et ça faisait toute la différence.
« Oui, tu vas mieux. T'entends ? »
Une musique venait de la salle de réception, en bas. Une musique douce et lente, que des esprits non-connaisseurs comme Harry assimileraient à une valse, s'élevait dans les airs. Petit, Draco détestait tout ce bruit qui perturbait ses contemplations, et plus grand, il avait su apprécier l'ambiance qu'offrait l'orchestre à ces moments solitaires, au deuxième étage du manoir.
« Oui. C'est beau.
- Tu danses ? »
Harry leva soudainement la tête vers lui et lui fit les gros yeux. Amusé, Draco se recula pour se détacher de lui et soudain, ce fut comme s'il avait un adolescent planté devant lui, raide et gauche, à peine capable de mettre un pied devant l'autre. Gentiment, le blond lui attrapa la main et l'emmena un peu plus au centre de la pièce, sans le lâcher des yeux, alors que l'expression de son amant se faisait incertaine. Il le vit regarder la porte, comme pour s'assurer que les rideaux étaient bien tirés devant, puis revenir sur lui.
Tendrement, Draco attrapa sa seconde main pour la poser sur son épaule avant de lui toucher la taille et l'attirer contre lui. Harry ne savait pas danser. Il n'avait jamais su et n'apprendrait sans doute jamais. Il avait toujours détesté ça, de toute façon. Pourtant, à l'abri des regards, il se laissa faire, totalement en confiance entre ses mains expertes.
Avec douceur, Draco entama les premiers pas de danse, guidant lentement son compagnon pour ne pas le brusquer et gâcher ce moment. Harry se laissa faire, tendu et gauche à souhait, se corrigeant petit à petit en regardant leurs pieds. Le blond le força à lever la tête vers lui, et dans son regard, il vit sa nervosité. Il se mordilla même les lèvres quand il lui écrasa le pied à un moment, mais Draco conservait un léger sourire, sans prononcer un mot ni pousser de légers soupirs agacés.
Il se fichait bien que Harry ne sache pas danser, qu'il ait du mal à entrer dans le rythme et qu'il lui marche parfois sur les pieds. La danse n'avait jamais été un de ses passe-temps favoris, mais Draco appréciait ce genre de moments intimes, si rares, où il avait son compagnon contre lui et de la musique pour les emporter. C'était une valse maladroite, très simple et presque enfantine, mais au fil des minutes, Draco le vit se détendre un peu et prendre un peu plus confiance en lui. Il retrouva même le sourire lorsque le blond le fit tourner sur lui-même, comme avec un enfant, avant de le reprendre contre lui, l'embrasser, et valser à nouveau, de façon plus rapide, plus précise, emportant son compagnon avec lui.
Harry était magnifique.
Son visage si clair était d'une douceur sans pareille. La flamme des lanternes se reflétant dans ses yeux verts qui pétillaient, son sourire adoucissant sa figure si stricte, si fermée.
Harry dut voir sur son visage, dans son regard, qu'il le mangeait des yeux avec une espèce d'admiration, de vénération, d'amour inconditionnel… car il eut un léger rire avant de l'embrasser tendrement, se rapprochant un peu plus de son corps, comme pour ne former qu'un avec lui.
Au bout d'un moment, il posa sa tête contre son épaule et ferma les yeux, se laissant guider par la musique beaucoup plus lente et le corps solide de son homme.
« Ça me rappelle des choses, cette petite danse…
- Ah oui ?
- Oui. Ça me rappelle quand je t'ai demandé en mariage. »
Les yeux toujours clos, Harry esquissa un sourire plus franc. Oh oui, il devait s'en rappeler, de ce moment-là. De cette soirée au manoir Malfoy où James avait fêté ses dix-sept ans un peu tardifs, avec ses amis de Poudlard dans la grande salle de réception au rez-de-chaussée.
Ils s'étaient retrouvés tous les deux sur le balcon à l'étage qui communiquait avec la chambre de Draco pour discuter un peu avant d'aller se coucher. De là où ils étaient, ils entendaient la musique trop forte de James, et quand vint soudainement le moment slow, Draco lui prit la main et l'entraîna dans une danse lente, approximative mais qu'Harry avait paru apprécier malgré tout.
Et alors qu'il le tenait contre lui, Draco lui avait sa demande. Il avait un peu bu, ce soir-là, ce n'était ni prémédité ni réfléchi. Il lui avait juste demandé, comme ça. Parce qu'il l'aimait, parce qu'il aurait voulu lier leurs destins d'une autre manière et se dire, au fond de lui, que cet homme-là était le sien, et que sa propre vie lui appartenait totalement. Et plutôt que de le repousser, de paniquer, de lui dire que c'était une connerie et que jamais, ô combien jamais, il n'appartiendrait jamais à personne, Harry lui avait dit oui.
Son air halluciné, ses propres excuses, parce que c'était une bêtise, son sourire et ses mains sur ses joues alors qu'il l'embrassait, lui répétant inlassablement « oui », Draco s'en rappelait encore.
Et il s'en rappellerait toujours…
« Je m'en rappelle parfaitement. Tu étais magnifique, ce soir-là.
- Ne me dis pas que tu te rappelles comment j'étais habillé…
- Si. Tu avais une robe bleu nuit, avec des motifs d'étoiles et de lunes brodés au fil d'argent. Les bords de tes manches et de ta robe étaient argentés, aussi.
- Tu as une de ces mémoires… Mais, c'était pas la robe que j'ai eue au…
- Si. C'était ma préférée. Tu n'aurais pas pu te marier avec une autre tenue… »
La cérémonie s'était tenue en petit comité. Il n'y avait que leurs enfants et leurs amis les plus proches. En réalité, peu de personnes étaient au courant de leur mariage, même si beaucoup s'en doutaient malgré tout. Ils portaient déjà des bagues à leurs doigts, de façon symbolique, qu'ils s'étaient tous deux offerts à différentes dates. Leur quotidien n'avait pas été bousculé, mais cela devait se sentir, quelque chose avait changé entre eux. Ils auraient pu rendre leur union publique, mais cela ne les intéressait pas.
C'était à eux.
Rien qu'à eux.
Ce mariage avait des portées juridiques, que leurs enfants avaient approuvées, bien que leurs fortunes personnelles se valaient largement. Mais ce n'était pas important. Ils s'étaient mariés pour eux, parce qu'ils savaient tous deux que leurs enfants respectifs le désiraient depuis pas mal de temps, mais aussi, et surtout, parce que dans leurs cœurs, ils pouvaient éloigner plus facilement certaines angoisses qui demeuraient bien présentes, malgré les années. Harry avait été si libre dans sa vie amoureuse et si facilement prêt à renoncer à tout que se savoir lié à lui avait été un source de soulagement pour Draco. Quant à ce dernier, il n'avait jamais rien désiré ou attendu de lui, professionnellement parlant, et avait déjà quitté Harry une fois.
Ce mariage était symbolique.
Pas besoin de ça pour savoir qu'ils s'aimaient.
Mais ils avaient aimé passer devant le marieur et se dire qu'ils s'appartenaient totalement.
« T'es incroyable, toi.
- Et toi, tu te rappelles comment j'étais habillé ?
- Oui. En pyjama. »
Son éclat de rire fit voler en éclats l'ambiance délicate de la terrasse, alors que Draco enfouissait son nez dans ses cheveux noirs pour y déposer un baiser.
« Il y avait des petits vifs d'or dessus, c'est ta fille qui te l'avait offert.
- Toi aussi tu as de la mémoire ! »
Ils avaient cessé de bouger. Le nez plongé dans ce nid d'oiseaux noir, qui servait de chevelure à son compagnon, et époux depuis un an, Draco lui chuchota qu'il avait prévu un petit quelque chose pour leur premier anniversaire et qu'il avait tout intérêt à être libre cette semaine-là.
Harry lui répondit qu'il l'aimait et qu'il avait hâte d'y être.
OoO
« Et qui c'est que je vois ? Loiseau ! Nan mais tu te rends compte ?! Loiseau quoi !
- James, arrête de radoter, c'est bon, on a compris…
- Genre le mec, il me regarde de haut, et tout, tout ça parce qu'il est Français, que les gonzesses sont à ses pieds…
- Fais attention à ce que tu vas dire, James Sirius Potter…
- C'est un putain d'enfoiré ce mec !
- Ta gueule putain ! »
Et c'était parti…
« Quoi, « ta gueule » ?! Comment tu me parles toi ?! Espèce de traîtresse !
- Moi, une traîtresse ?! Redescends sur terre, Monsieur le héros ! »
Que ces enfants pouvaient être malpolis, ce n'était pas possible… Par Merlin, mais qu'avait-il fait pour hériter de gamins pareils ?
« T'es une traîtresse, point barre !
- Va te faire foutre !
- Lily, par Merlin !
- Laisse, Papa, il lui casse les pieds depuis deux mois, elle craque… »
Draco jeta un regard outré à son fils qui recopiait un schéma de botanique sur son parchemin : comment pouvait-il tolérer que de tels mots soient prononcés en sa présence ?! Harry n'était certainement pas l'homme le plus éduqué qu'il ait connu et ses manières laissaient parfois franchement à désirer, mais tout de même, il y avait des limites à ne pas franchir ! Que c'était triste d'entendre ces mots dans la bouche d'une si jolie fille de treize ans…
« James, Lily, par pitié, épargnez mes oreilles et parlez vous correctement.
- Mais il m'emmerde ! Ça fait deux putains de mois qu'il…
- Mais Loiseau ! Loiseau quoi !
- Il a un prénom, je te signale.
- Louis-France, mais quel charmant prénom ! Ils ont bu quoi ses parents le jour où ils l'ont pondu ?! »
Draco se retint de lui dire qu'il portait tout de même les prénoms de son grand-père et de l'unique figure paternelle que son père avait eue dans sa vie. Cet héritage avait été critiqué par les Weasley qui voyaient d'un sale œil le choix de leur gendre, que la mère n'avait osé contredire. Le pire était sans doute les prénoms d'Albus, qui certes les portait fort bien, mais qui demeuraient lourds et pleins de souvenirs. Cependant, s'il partait là-dedans, toute la colère de James finirait par lui retomber dessus et c'était la dernière chose qu'il désirait.
Peu soutenu par les deux garçons qui travaillaient sur la table de la salle à manger sur leur botanique, Draco tenta de calmer James et sa sœur, bien décidés à régler leurs comptes une nouvelle fois. Ils en avaient déjà entendu parler sur des pages et des pages de cette affaire, de la part des quatre adolescents qui portaient tous un regard diamétralement différent sur le problème. Enfin, problème était un bien grand mot pour qualifier l'invitation de Lily au bal de Noël par Louis-France Loiseau, champion de Beauxbâtons.
« Lily, va chercher tes affaires et travaille avec tes frères, s'il te plaît, tu as beaucoup de choses à faire. Et toi James, calme-toi un peu et fais pareil ! Tu as à peine résolu ton énigme.
- Mais si je l'ai résolue !
- Tu l'as résolue, oui, mais tu ne sais toujours pas comment tu vas t'y prendre pour ton épreuve. Arrête de faire l'enfant et laisse ta sœur tranquille… »
Mais c'était visiblement trop lui demander, à trois semaines de la seconde épreuve du tournoi. La rivalité entre les écoles était à son paroxysme, notamment parce que Loiseau avait eu le culot d'inviter la petite sœur du champion de Poudlard à ce bal de Noël auquel elle n'avait pas accès, faute d'avoir l'âge requis. Dans ses missives, Lily lui avait écrit que quand le jeune homme lui avait proposé d'être sa cavalière, elle n'avait pas hésité une seule seconde : elle se fichait bien du héros et de la réaction de son frère, elle avait un tout autre garçon en vue et devait absolument aller à ce bal.
Forcément, James avait très mal réagi, même s'il avait essayé de se contenir. Lily était une très jolie fille, elle avait déjà une jolie poitrine et son caractère en faisait une personne à part. Sans doute Loiseau avait-il tenté de désarçonner James en invitant sa précieuse petite sœur, mais Albus lui avait glissé que c'était plutôt le Français qui avait eu l'air perturbé d'avoir une telle demoiselle à son bras : une fois la première danse effectuée, il lui avait été très difficile de la garder à son bras. Scorpius avait été un peu plus détaillé : selon lui, un véritable jeu de séduction s'était opéré lors du bal entre les deux partenaires et ils ne s'étaient quasiment jamais quittés. Le fait que Loiseau soit un concurrent et plus âgé de trois ans dérangeait beaucoup James.
Surtout quand il comprit que leur histoire n'était pas prête de s'arrêter…
« Ma sœur fréquente mon concurrent et surtout un mec plus vieux, et tout le monde s'en fout ici ! Tout le monde s'en branle !
- James…
- Quoi ? Tu vas prendre sa défense ?!
- Ta sœur sait ce qu'elle fait.
- Elle a treize ans !
- Ecoute, si quelqu'un a quelque chose à redire de cette situation, c'est ton père. Or, il ne me semble pas l'avoir entendu se plaindre. Il a écrit et parlé avec Lily, accepte-le et arrête de gueuler comme un veau.
- Mais…
- James, encore un mot sur ce garçon et ça va barder. »
Le silence se fit dans la pièce alors que Harry y passait en coup de vent, farfouillant dans un meuble pour récupérer une grande assiette en verre, avant de repartir vers la cuisine où il préparait leur dîner. Son départ laissa un grand blanc, rapidement perturbé par le grattement des plumes d'Albus et Scorpius sur leurs parchemins. Lily et James se regardèrent, puis jetèrent un regard à leur beau-père.
« Pourquoi vous me regardez comme ça ?
- Papa est de mauvaise humeur.
- Il était pas comme ça à la gare. »
La remarque de James lui donna presque envie de rire. Harry était dans cet état depuis la veille et ne s'était montré véritablement souriant que lorsque ses enfants étaient arrivés sur le quai. Il avait pris sur lui durant toute la fin de l'après-midi et le début de la soirée mais Draco voyait bien que quelque chose n'allait pas. Ils en avaient parlé la veille et il avait pensé que les choses iraient mieux.
Mais après sa conversation avec Lily dans sa chambre, sa bonne humeur toute relative avait décru. Lily ne paraissait pas le prendre pour elle, leur conversation avait dû être calme et sans conflits, mais James ne tarderait pas à se sentir concerné. Draco aurait préféré éviter le moindre éclat ce soir, ils n'avaient pas vu leurs adolescents depuis septembre dernier, soit six mois plus tôt, et il aurait aimé passer un moment tranquille avec eux. Bien sûr, Draco se berçait d'illusions: tant que l'abcès n'aurait pas été percé, Harry serait invivable.
Cependant, Draco décida de ne pas affronter son compagnon : pour une fois que ce n'était pas contre lui qu'il en avait, il n'allait certainement pas le provoquer. Forcément, James et Lily lui firent les yeux doux pour qu'il aille tâter un peu le terrain mais Draco était fort peu disposé à le faire. Il continua de mettre la table, incitant Lily à l'aider, alors que les deux adolescents terminaient leur devoir. James, lui, continua à grogner mais décida de laisser sa rancœur de côté pour poursuivre sa conversation avec son beau-père.
Ce dernier l'écoutait d'une oreille distraite. James était un vrai moulin à paroles, comme sa sœur en fait, et il avait besoin de parler. Pour le moment, il n'avait rien raconté à son père, vu que ce dernier avait pris sa fille à part pour régler le problème que semblait poser son idylle naissante avec Loiseau. Visiblement, Harry ne voulait pas interférer dans les relations amoureuses de ses enfants, même s'il voyait leur différence d'âge d'un mauvais œil. Cependant, ils n'étaient pas dans la même école, et si leur relation tenait, elle ne serait certainement pas consommée avant un bon bout de temps… Harry n'était pas de ces sorciers qui faisaient du sexe un tabou, ses enfants étaient bien éduqués sur le sujet. Ce qui avait un tantinet choqué Scorpius.
Draco eut un léger sourire en se rappelant de la conversation qu'il avait eue avec Harry, quand ce dernier avait lâché que son fils n'était plus puceau. Autant dire que le blond avait été à la fois choqué que James ait franchi le pas avec une fille qu'ils ne connaissaient pas à Poudlard et peut-être encore plus qu'il l'ait avoué à son père. Jusque là, l'aîné des Potter n'avait jamais eu de petite amie fixe et celle avec qui il avait franchi le pas sortait avec lui depuis à peine un mois. C'était du moins ce que lui avait expliqué son compagnon, qui avait haussé un sourcil en le voyant si surpris.
Mais surtout, Draco eut l'air carrément atterré quand Harry lui dit le plus naturellement du monde qu'il avait envoyé des préservatifs à son fils quand ce dernier lui avait plus ou moins avoué qu'il voulait conclure avec sa chérie… Sur le coup, il n'aurait su dire ce qui le choquait le plus : que son beau-fils demande à son père des capotes ou que son homme ne paraisse pas le moins du monde embarrassé ou énervé par tout ça. À sa place, Draco aurait avalé la nouvelle de travers et Scorpius aurait reçu un bon remontage de bretelles.
Au final, à contrecœur, Harry lui avait avoué que Ginny avait failli tomber enceinte de Dean, à Poudlard. Elle l'avait fréquenté quelques temps avant de franchir le pas avec lui, comme ça, pour essayer, et un retard de règles plus qu'inquiétant avait causé leur rupture. Il suffit d'une fois, comme on dit. Plus que surpris, Draco lui avait demandé comment il pouvait être au courant, comment Ginny avait bien pu lui parler d'un truc pareil. Harry avait haussé les épaules : elle avait souffert de ce même retard alors qu'elle n'avait que dix-huit ans et avait paniqué. Harry ne s'en faisait pas vraiment, il se protégeait, mais la jeune femme n'en dormait plus la nuit et elle lui expliqua ce qui lui était arrivé, honteuse mais honnête.
Harry ne l'avait jamais jugée mais il tenait à ce qu'il n'arrive rien de semblable à ses enfants, que ce soit pour ses garçons que pour sa fille, d'où la conversation qu'il avait eue avec cette dernière dès son arrivée pour mettre les choses au clair. Concernant James, Harry lui avait interdit d'avoir la moindre relation sexuelle sans être protégé, ou sinon il ne répondrait plus de rien. Ce fut donc le plus naturellement du monde que son aîné lui demanda des préservatifs. Deux semaines plus tard, James quittait sa copine et Draco levait les yeux au ciel.
« Harry, tu as besoin d'aide ?
- Nan, ça va.
- T'es sûr ?
- Les entrées sont prêtes. »
En entendant ces mots, Albus et Scorpius, qui venaient de terminer, ramassèrent leurs affaires pour les emmener dans leurs chambres, aidés par Lily qui agitait gentiment leurs parchemins pour en faire sécher l'encre. Draco entra dans la cuisine avec James et amena les entrées à table. Il jeta un coup d'œil à Harry qui leur tournait le dos, préoccupé par ce qui cuisait encore dans le four. Les adolescents eurent le temps de redescendre avant que Harry n'apparaisse dans le salon pour ouvrir un placard et chercher quelque chose dedans.
« Servez-vous, ne m'attendez pas !
- Pourquoi tu cours comme ça ? Assis-toi, Harry.
- Mais j'ai…
- Papa assis-toi !
- Viens manger ! »
Draco se leva, lui prit son assiette des mains et le força à le suivre jusqu'à la table. Harry s'y assit à contrecœur, grognant qu'il avait des choses à faire en cuisine, mais il retrouva rapidement le sourire quand Lily se moqua de lui et de sa manie à vouloir tout bien présenter et se casser la tête pour rien. Le dîner fut plutôt agréable, comme si toutes les tensions s'étaient envolées d'un coup, alors qu'elles étaient toujours là, tapies dans un coin. James parlait beaucoup et s'engueulait avec sa sœur, parfois avec son frère qui les remettait tous les deux à leur place, Scorpius jouant un pseudo rôle d'arbitre.
Régulièrement, Draco jetait des petits regards à son compagnon, quand ce n'était pas ce dernier qui le cherchait des yeux. C'était comme un grand bon en arrière, quand six mois plus tôt, lors des grandes vacances d'été, ils dînaient tous les six, dans la salle à manger ou bien dans le jardin. Draco se sentit nostalgique. Il pensa à leurs dernières vacances ensemble en Italie, où ils avaient visité plusieurs villes tout en alternant entre monde moldu et sorcier.
À la fin du repas, ils débarrassèrent la table et chacun vaqua à ses occupations. Vu l'état de la cuisine, Harry s'y enferma pour tout nettoyer correctement. Draco y fit tout de même un saut et le trouva en train de nettoyer ses plats dans l'évier. Il avait beau avoir un lave-vaisselle et une baguette magique, Harry nettoyait souvent lui-même ses plats. Cela avait un effet relaxant sur lui, mais ce n'était pas toujours signe de mauvaise humeur.
Lentement, Draco se rapprocha et lui saisit les hanches. Harry eut un petit sursaut, tourna la tête puis lui fit un sourire avant de continuer sa vaisselle.
« Ça va ?
- Oui, pourquoi ?
- T'es sûr ?
- Mais oui ! Va te doucher, tu m'agaces.
- Si je t'agace, c'est que ça ne va pas. »
Harry tourna franchement la tête vers lui et lui lança un regard perplexe. Comme si Draco n'avait pas compris… Puis, il poussa un soupir agacé, planta un baiser sur sa bouche puis lui fit un gentil sourire.
« Ça va, mon ange. Je vais bien. »
Draco le connaissait beaucoup trop bien pour y croire, mais il décida de faire avec. Alors, il l'embrassa à nouveau puis quitta la cuisine pour aller se changer. Le matin même, Harry l'avait soudoyé pour qu'il s'habille en moldu, alors qu'en général il se changeait pour aller chercher les enfants à la gare. Draco alla donc se doucher dans la salle de bain attenante à leur chambre, au rez-de-chaussée. Il put se détendre sous le jet d'eau chaude, en se disant que c'aurait pu être pire. Les adolescents étaient devant la télévision et la soirée promettait d'être plutôt calme.
Et alors qu'il était en train d'enfiler son pyjama, il entendit quelqu'un toquer frénétiquement à sa porte. Rapidement, Draco mit sa robe de chambre et sortit de la salle de bain.
« Oui ? »
Lily entra aussitôt dans la chambre, en panique. Nul besoin d'être un génie pour comprendre ce qui était en train de se passer, vu le bruit dans le salon, mais il la laissa parler tout en traversant la pièce d'un pas pressé.
« Papa et James s'engueulent, il faut faire quelque chose ! »
Le bruit fort de leurs voix lui parvenait d'ici. En quelques enjambées, Draco fut dans la cuisine où la dispute avait lieu. Et le spectacle fut affligeant.
Les bras croisés, buté et le regard sombre, Harry était posté devant le plan de travail, les fesses posées contre le tiroir. Près de la table de la cuisine, James était debout, le visage écarlate et les yeux flamboyants. Le jeune homme paraissait hors de lui, et autant le dire, sa carrure solide et ses poings serrés le rendait inquiétant, presque agressif, comme s'il allait soudain se jeter sur son père pour le rouer de coups. Ce dernier, plus petit et plus frêle que son fils aîné, le regardait droit dans les yeux, son visage à peine ridé rendant James presque plus vieux qu'il ne l'était en réalité.
Harry avait la colère froide.
James l'avait explosive.
« Mais c'est quoi ton problème putain ?!
- Mon problème, James, c'est que tu ne sais pas dans quoi tu t'es engagé, et tu as tout intérêt à en avoir conscience dès aujourd'hui. Pour toi, c'est une aventure comme une autre…
- Mais bien sûr que si j'y ai réfléchi ! Tu me prends pour un con ou quoi ?!
- Arrête de me parler comme ça, je ne remets pas en cause ton intelligence mais…
- Si c'est que tu fais !
- Arrête de me couper ! Ça commence à bien faire ! »
On y était. Harry commençait à monter sur ses grands chevaux. Draco ne put voir Albus et Scorpius tressaillir dans son dos.
« Je…
- Je parle d'abord ! Tais-toi ! Tais-toi James ! »
L'adolescent ferma la bouche, à contrecœur, mais parvint à ne pas baisser les yeux.
« Tu ne te rends pas compte de ce qui se passe hors de Poudlard. Tu es mon fils, mon fils aîné même, et tu t'engages dans cette compétition. Tout ça ne se terminera pas à la fin de l'année, tu vas en entendre parler des mois et des mois, et cela te poursuivra toute ta vie !
- Et alors ?! T'as peur que je perde, c'est ça ?!
- Je m'en fous que tu gagnes ou que tu perdes !
- Menteur !
- C'est pas ça le plus grave, James, c'est que tu seras jugé par ceux à l'extérieur. Tu es mon fils, tu suis mes pas, et…
- Mais arrête, putain ! J'ai voulu faire ça parce que j'en avais envie, parce que je voulais prouver…
- Parce que tu veux prouver ta valeur ! Tu veux montrer que tu es un Potter, que t'en as dans le froc et que tu es mon digne fils ! Arrête de me mentir, tu crois que je ne te connais pas ?! Je vous ai faits, tous les trois, je lis en toi comme dans un livre ouvert ! Tu peux te mentir à toi-même et te convaincre que tu n'as rien à prouver, mais à moi, tu…
- T'as pas eu le même parcours que moi ! Toi, t'avais quatorze ans, t'as été aidé du début à la fin, et pas moi !
- Je reste le héros national, James ! Tu me copies, tu marches dans mes pas, prends-en conscience, par Merlin !
- Tu racontes n'importe quoi !
- Parce que tu crois mieux connaître le monde extérieur que moi ?! Tu crois tout savoir, James Sirius Potter ?! Qui es-tu ? Un adolescent pourri gâté, orgueilleux et imbu de lui-même, qui marche sur les traces de son père pour se faire un nom et ne plus être Mr Potter mais James tout court !
- Parce que toi t'es pas orgueilleux peut-être ?! Tu crois que t'es mieux que moi ?!
- C'est pas vrai, je n'ai jamais pensé ça ! Mais j'ai plus d'expérience que toi, quels que soient tes objectifs de carrière, pense à ce que tu vas faire derrière, quelle que soit l'issue de ce tournoi.
- Avoue que tu veux me voir perdre !
- Jamais de la vie !
- Bien sûr que si ! Ou alors tu es persuadé que je vais perdre et tu veux que je trouve un plan B pour me sortir de ce mauvais pas ! Dans le fond, t'as aucune confiance en moi !
- Tu…
- T'as jamais eu confiance en moi de toute façon ! Pour toi, je ne suis qu'une pâle copie de toi, je vaux rien ! À croire que je n'ai aucune personnalité et que…
- Tu m'imites, James. Constamment. Ce tournoi, ta future carrière de Quidditch…
- C'est pas vrai ! J'ai envie…
- Tu cherches sans arrêt à être à ma hauteur et à me surpasser.
- C'est pas vrai…
- Bien sûr que si, ouvre les yeux, bordel !
- Ça suffit tous les deux ! »
C'en était trop. Draco avait le cœur au bord des lèvres, de les voir se déchirer là, dans la cuisine, entre ces murs qui résonnaient dans toute la maison, en présence des trois autres qui écoutaient en silence. Tous deux se turent, mais Harry avait encore beaucoup de choses à dire. La tête basse, les larmes aux yeux et les dents serrées, James quitta la pièce en le bousculant, se précipitant à l'étage. Aussitôt, les trois autres adolescents quittèrent les lieux. C'était toujours comme ça quand une dispute avait lieu et que Draco allait s'en mêler.
Alors Draco se retrouva seul dans la cuisine avec Harry, qui n'avait pas bougé de sa place, regardant obstinément l'endroit où son fils se trouvait quelques secondes plus tôt. Il bouillonnait sur place, on aurait presque pu voir de la fumée s'échapper de ses oreilles. Draco fit un pas pour fermer la porte de la pièce mais soudain le brun se redressa et traversa la cuisine à grandes enjambées, lui fonçant dessus. Sans doute pensait-il qu'il le laisserait partir, mais c'était bien mal le connaître. Et quand Draco s'interposa devant lui, Harry regarda devant lui, refusant de lever la tête pour croiser son regard.
« Laisse-moi sortir.
- Non. »
Il força le passage, mais Draco l'attrapa dans ses bras, le forçant à rester sur place. Harry était petit, plus mince mais il avait bien plus de force qu'on ne pourrait le croire de prime abord.
« Laisse-moi sortir, putain !
- Tu restes là !
- Tu m'emmerdes !
- C'est à moi que tu dis ça ?
- Arrête, Draco…
- C'est à moi que tu dis ça ? »
Enfin, Draco le bloqua en lui tenant les épaules, le secouant pour qu'il lève la tête vers lui. Il lui jeta un regard mauvais, le genre de regard qu'il lui faisait toujours quand il employait un langage peu approprié envers lui. Ils se regardèrent quelques secondes, avant que le brun ne commence à se mordiller la lèvre et baisser les yeux. Draco allait dire quelque chose quand il sentit ses mains sur sa taille et vit sa tête se poser contre son torse. Après un soupir las, il entoura ses épaules de ses bras, sentant ses doigts s'enfoncer dans ses chairs à travers le tissu de ses vêtements. Harry se laissa faire et chercha même son étreinte, ses mains remontant dans son dos alors que ses épaules commençaient à trembler et son souffle devenir court. Enfin, il eut un geste pour retirer ses lunettes avant de blottir son visage contre lui et laisser les larmes couler sur ses joues.
Il s'y était mal pris. Ou peut-être était-ce James qui s'était préparé à une réaction de son père et qui avait tout pris de travers. Dans tous les cas, cela s'était mal passé, ils ne s'étaient pas compris et avaient prononcé des mots qu'ils devaient tous deux regretter. Surtout Harry. Son côté malhonnête avait pris le dessus et il était allé trop loin avec son fils. Ou plutôt, il avait mal exprimé ses angoisses, tout ce qu'il gardait en lui et tout ce qui lui faisait peur, quant à son avenir et de ce qu'on dirait sur lui…
Et le regrettait.
Là, sanglotant dans ses bras, Harry regrettait chacun de ses mots, son caractère de merde et tout ce qui allait avec.
Dans sa vie, Draco en avait vu des vertes et des pas mûres, et depuis qu'il fréquentait Harry, il avait vécu de nombreuses crises. Cependant, le voir pleurer était toujours un déchirement, et Draco ne s'émouvait pas facilement pourtant. Surtout quand son compagnon le cherchait, lui enlaçait le cou ou laissait ses mains parcourir son dos, son visage caché contre son épaule. C'était si rare de le voir dans cet état, si silencieux et si fragile… Cela lui rappelait de tristes souvenirs, que Draco préférait repousser dans un coin de sa tête.
« Il faut que tu lui parles. »
Contre lui, Harry secoua la tête et chercha à lutter contre ses sanglots, en vain. Draco passa une main tendre dans ses cheveux noirs, toutes ces pensées tournées vers James à l'étage qui devait ruminer dans son coin et maudire le monde entier, en commençant par son père.
« Tu t'y es mal pris, mais tu peux rattraper les choses. Tu n'as pas été honnête avec lui, tu ne lui as pas parlé comme tu le fais avec moi…
- Je sais…
- Tu veux que je lui parle ? »
Sur le coup, le brun n'eut aucune réaction, puis son étreinte autour de sa taille se raffermit. Après un nouveau soupir, Draco déposa un baiser dans ses cheveux avant de lui glisser qu'il montrait à l'étage quand il ne pleurerait plus. Harry hocha la tête et réussit à se calmer au fil des minutes, bercé par l'étreinte réconfortante de son compagnon. Il finit par se reculer et se diriger vers l'évier pour se passer un coup sur le visage. Après avoir attrapé ses lunettes, Draco le suivit pour les lui remettre sur le nez après qu'il eut séché sa figure. Harry lui fit un maigre sourire, qui ressemblait plus à une grimace qu'à autre chose.
Enfin, Draco prit son courage à deux mains et quitta la cuisine. Il savait très bien que ce n'était pas à lui de faire ce travail, il n'était pas le père de James et n'avait aucune leçon à lui donner. Cependant, ce garçon avait été le premier à l'accepter et le considérer comme son beau-père, alors que rien dans sa relation avec son père ne présageait qu'il le deviendrait effectivement un jour. Il y avait une vraie complicité entre eux deux, plus qu'avec Albus ou même Lily. Le premier était trop réservé et secret, même s'il montrait par de petits détails anodins qu'il tenait à lui, et la seconde entrait dans cette phase ardue de l'adolescence, ce qui la rendait plus ou moins accessible selon les moments.
Les chambres des adolescents étaient au premier étage, mais avec leur emménagement, il y avait eu une redistribution des chambres afin que Scorpius ne partage pas celle d'Albus au quotidien. James avait donc été installé dans une partie des combles de la maison, ce qui lui avait un peu déplu au début, jusqu'à voir la superficie de sa nouvelle chambre. Au final, Harry avait été obligé, avec la participation des garçons, à casser une partie du mur commun aux deux chambres des garçons pour y mettre une porte communicante. Qui demeurait d'ailleurs quasiment toujours ouverte… Comme si Albus et Scorpius ne se voyaient pas déjà suffisamment le reste de l'année…
Nerveusement, se préparant au drame, Draco toqua à la porte de la chambre. Il n'entendait rien. Agacé, il pria pour que James n'ait pas eu l'idée saugrenue de s'enfermer, sinon il serait obligé de redescendre dans sa chambre pour récupérer sa baguette.
« James, c'est moi. Ouvre-moi, s'il te plaît. »
Il y eut un silence. Ne serait-il pas dans sa chambre ? Serait-il dans celle des garçons ? Ce n'était pas vraiment son genre, il avait beau être proche de son frère, cela ne lui ressemblait pas de…
« T'es seul ? »
Soulagement.
« Oui. Ton père est en bas. »
Il y eut un nouveau silence, puis un froissement de draps, et enfin James déverrouilla sa porte, sans pour autant la lui ouvrir. Agacé, repensant au gamin de dix ans qu'il avait emmené chez le dentiste et dont il avait nettoyé les draps l'unique fois où il avait fait dans son lit parce qu'il avait regardé un film d'horreur avec ses copains, avec interdiction d'en parler à son père bien sûr, Draco entra dans la chambre du jeune homme. James s'était rallongé dans son lit, le dos contre des coussins. Il avait le visage encore tendu et les yeux un peu rouges.
Draco fit quelques pas dans la chambre et s'assit sur le lit, comme le ferait tout bon père venant réparer les pots cassés de son hystérique de femme, ou vice versa. Il chercha ses mots quelques instants avant de se lancer, ses pensées tournées vers Harry qui devait l'attendre dans la cuisine.
« Bon. Je suppose que tu détestes ton père…
- Je le hais.
- Ça ne durera pas longtemps, tu l'aimes trop pour ça.
- T'as entendu ce qu'il m'a dit ?!
- J'ai parfaitement entendu.
- Et t'es venu prendre sa défense. »
James croisa ses bras sur son torse, buté. Dans ces moments-là, il lui faisait beaucoup penser à Harry, même si leur ressemblance n'était pas flagrante au naturel. Le jeune homme était un savant mélange entre son père et sa mère, bien que son éducation ait fait qu'il ressemble au final bien plus à Harry.
« Non. »
Il parut le prendre dépourvu.
« Je ne suis pas là pour prendre sa défense ni pour aller dans ton sens. Je ne sais pas comment la conversation a commencé ni comment elle a dérivé, et de toute façon, ça ne m'intéresse pas.
- Mais alors tu peux pas…
- Je ne sais pas très bien ce qui se passe dans ta tête, je ne te connais pas aussi bien que ton père et nous n'avons pas le même caractère de toute façon, toi et moi. Cependant… »
Draco marqua une pause, cherchant à nouveau ses mots. Il ne voulait pas que la conversation dérive à nouveau, James était une véritable boule de nerfs.
« Il y a des choses dont tu n'as pas conscience, mais que…
- Ah non Draco, me dis pas ça ! Pas toi !
- James, il y a des choses dont tu n'as absolument pas conscience. Non pas parce que tu as dix-sept ans mais parce que tu es enfermé à Poudlard, dans ton univers. Tu es confronté à tes professeurs et aux autres élèves, mais pas au monde extérieur. »
L'homme se tourna vers lui, le visage sérieux et le regard franc.
« Tu ne sais pas ce qui se raconte dehors, James. Tu ne sais pas ce que les autres pensent vraiment de toi.
- Si je sais…
- Non, tu ne sais pas. Mais moi et Harry, nous savons ce qui se dit, sur toi et sur nous. On se fiche éperdument de ce qu'on peut raconter dans notre dos, on se fout des critiques, des on-dit, et de tout le reste. Je ne suis pas ton père, James, et même si je te considère comme un fils, je ne t'ai ni désiré, ni attendu. Ce n'est pas à moi de m'inquiéter pour toi, et pourtant, de là où je suis, j'entends tout ce qui se dit et malgré moi, je le prends pour moi. »
James avait son entière attention, mais il paraissait agacé par ces mots, les prenant forcément de travers. Cependant, il ne se risquerait pas à l'envoyer bouler avant qu'il ait terminé, comme il l'aurait sans doute déjà fait avec son père.
« Tu n'es pas un adolescent comme les autres, James. Tu ne l'as jamais été et tu ne le seras jamais. Tu es le fils d'un héros, pire encore, son fils aîné. Tu as été la plus belle chance que la vie aurait pu lui offrir jusqu'à la naissance de ton frère et de ta sœur, avec qui tu as dû partager son amour et toute son attention. Aux yeux des médias, de la société sorcière, tu es le fils du héros, son héritier. Avec ce tournoi, on t'attend au tournant.
- Je sais tout ça…
- Ce que tu ne sais pas, James, c'est tout ce qu'on dit sur toi.
- Mais qu'est-ce qu'on dit sur moi ?!
- Ce que moi, j'entends, je le prends pour affaire personnelle, alors que je ne devrais pas. Je fais abstraction comme je peux, mais c'est compliqué. Parce que tu es comme mon fils et je vis avec ton père. »
Un oreiller entre les bras, James hocha la tête. Il semblait commencer un peu à comprendre, mais ne s'imaginait sans doute rien de ce qui l'attendrait à l'extérieur une fois le tournoi terminé.
« Tu veux savoir ce qui se qui se dit dans ton dos ? Je vais te le dire, moi. Au lendemain de la première épreuve, voilà ce qu'on a entendu. »
Draco lui présenta son poing fermé dont il leva le pouce, sans le lâcher des yeux.
« Il y a ceux qui sont contents pour ton père, parce que tu es deuxième et que c'est un bon score, vous êtes trois et tu n'es pas dernier, c'est bien pour un début. Ensuite… »
Son index se leva, lors que James fronçait les sourcils, ses doigts se crispant sur son oreiller. »
« C'est normal, après tout, que tu aies un bon score. Bon, tu aurais pu faire mieux, mais les épreuves ne sont pas simples et la coupe n'a choisi que les meilleurs, et puis tu es arrivé à peine dix minutes après le champion de Beauxbâtons. Mais en soit, c'est tout à fait normal que tu aies un si bon score, tu es un Potter. Et les Potter ont ça dans le sang. »
James serra les dents. Sa bouche se crispa alors que ses yeux noisette flamboyaient de colère.
« La gagne. Les Potter ont ça dans le sang. Ton grand-père a marqué les esprits à Poudlard et est un héros de guerre, ton père, n'en parlons pas… Cette première épreuve, c'est la suite logique des choses. Ton destin. »
Ses joues rosirent alors que la rage commençait peu à peu à l'envahir, comme un peu plus tôt, en bas, dans la cuisine. C'était tout ce qu'il avait cherché à fuir, tout ce qu'il haïssait…
« Ensuite, il y a ceux qui compatissent… »
Draco crut voir du feu dans ses yeux en prononçant ces mots, car le jeune homme comprit de suite ce qu'il était en train de lui dire. Ses yeux brillaient de mille feux, comme si…
« Tu es l'aîné des Potter, tu suis les traces de ton père en proposant ta candidature et surtout en étant sélectionné… et tu n'es que deuxième. Alors que ton père, lui, du haut de ses quatorze ans, est arrivé premier à sa première épreuve. Quelle déception ça a dû être pour lui… »
… il allait se mettre à pleurer.
De rage.
De colère.
De…
« Et pour finir, parce que je préfère être succinct, il y a ceux qui te critiquent, tout simplement. Comme quoi… le tournoi est truqué. Le grand Potter qui met son fils aîné à la tête de Poudlard… James Sirius Potter, incapable d'être à la hauteur de son père, relégué à la seconde place, derrière un français… Et j'en passe et des meilleurs. »
Des larmes coulèrent sur ses yeux. L'oreiller cachait sa bouche, mais pas ses yeux rouges, irrité par ses pleurs silencieux qui ruisselaient doucement sur sa peau.
« Et ça, James, c'est tout ce que moi, j'ai entendu de mes propres oreilles. Si moi ça m'a affecté… Imagine comment ton père l'a vécu. »
Il hocha un peu la tête, alors qu'il paraissait lutter contre les sanglots qui ne tarderaient pas à le secouer.
« Tu n'as jamais été un enfant comme les autres, James, et tu ne seras pas un champion comme les autres, quelle que soit l'issue du tournoi. Il faut que tu le saches. Ton père s'y est mal pris pour t'en parler, comme très souvent. Vous avez du mal à communiquer, tous les deux… Mais tu sais, James… »
Draco passa une main tendre dans ses cheveux ébouriffés, comme il le faisait si souvent quand il était plus jeune.
« Ton père… Il s'en fout, de tout ça. Tout ce qui compte pour lui, c'est que tu sois heureux. Il n'a jamais été déçu avant ce tournoi et ce n'est pas maintenant que ça va commencer. Tu comprends, ça ? Tu ne peux même pas imaginer à quel point il était fier de toi quand il a su que tu étais sélectionné, il ne tenait plus en plus en place, j'en ai entendu parler des jours et des jours, au boulot et à la maison, il n'avait que ton nom à la bouche… Tu crois qu'il a été déçu quand tu es arrivé deuxième ? C'était pire encore, il était tellement heureux… Tu ne peux même pas imaginer. Pour lui, c'était une grande victoire, car tu y es arrivé seul. Lui, il a été aidé du début à la fin. Mais pas toi. T'as réussi tout seul. »
À présent, il sanglotait. C'étaient ces mots-là qu'il aurait aimés entendre, mais qui auraient difficilement franchis la barrière des lèvres de son père, pour la bonne et simple raison que James ne les aurait jamais crus.
« Et ça, ça n'a pas de prix, pour lui. Alors imagine ce qu'il ressent, lui, quand on lui sort ces discours, alors qu'au fond il est juste heureux pour toi, il est fier parce que tu te débrouilles bien, et il se fiche bien que tu gagnes ou que tu perdes. Tout ce qui compte, c'est que tu luttes, que tu tiennes la route. La seule chose qui le met hors de lui, et qui le terrorise, c'est que tu souffres. À cause d'eux. Que tu sois celui que tu refuses d'être, que tu restes constamment dans son ombre, alors que lui, tout ce qu'il veut, c'est que tu sois James, et pas Potter. »
Le jeune homme ne le regardait plus, s'étouffant à moitié dans son coussin, les épaules secouées de soubresauts. Il prenait conscience de ce qui l'attendait, de ce que son père vivait au quotidien, de l'inquiétude qu'il nourrissait au fond de lui et de toute la fierté qu'il éprouvait à son encontre.
« Tu veux être célèbre, James. Tu veux être connu pour ce que tu es, toi. Tu veux qu'on te reconnaisse pour ce que tu es, et non pas pour ce que ton père a fait. Participer à ce tournoi n'était pas forcément la meilleure idée, mais ce n'était pas non plus la pire. C'est la suite qui sera la plus difficile, car le tournoi ne se terminera pas à la dernière épreuve. Tu devras continuer à faire tes preuves, plus encore qu'avant. »
Draco marqua un silence et attendit un peu qu'il se calme. James n'était pas un pleurnichard, au contraire, c'était un dur à cuire, mais face à son père, la donne changeait radicalement. Combien de fois était-il allé le consoler parce qu'il s'était disputé avec Harry et que son orgueil refusait l'étreinte réconfortante et les pardons de son père…
« Calme-toi, James.
- Pour… quoi… il a… pas…
- Tu le connais. Il veut sans arrêt te préserver et il se rend malade tout seul. Il t'aime, ton père, tu sais, c'est compliqué entre vous, mais si tu savais à quel point il est fier de toi… S'il te plaît, calme-toi… »
Mais James peinait à se calmer. Il avait besoin que ça sorte, que toute cette tension accumulée disparaisse, que toutes ses craintes et ses angoisses s'évanouissent. Alors Draco le laissa pleurer et se calmer. Il se demanda si James chercherait son étreinte, comme quand il était plus jeune, mais il décida de faire le grand et de surmonter son chagrin tout seul. Du moins, Draco le crut jusqu'à ce qu'il lui demanda, sur un ton taquin, histoire d'alléger l'atmosphère, s'il voulait un câlin, et James ne se fit pas prier.
Quelques minutes plus tard, il concéda à aller se passer un coup sur le visage dans la salle de bain et à descendre discuter à nouveau avec son père, plus calmement cette fois-ci.
OoO
Les bras chargés et son sac à dos lui sciant les épaules, il traversa le couloir à grandes enjambées, comptant mentalement le temps qu'il lui restait avant le dîner, et le moins qu'on puisse dire, c'était qu'il n'était vraiment pas en avance. Alors il accéléra le pas, le souffle court et un point de côté commençant à croître dans son abdomen. Il allait tourner au détour d'un couloir quand soudain…
« Putain ! »
Il percuta un autre élève, les faisant tous les deux tomber à la renverser. Ses bouquins tombèrent par terre et son sac trop rempli lui fit mal au dos quand il s'effondra dessus. Sonné, Albus cligna des yeux et faillit invectiver le malotru qui avait osé lui rentrer dedans quand son regard tomba sur le coloré Loiseau, qui le regardait d'un air aussi stupide que devait être le sien.
« Ah… Bonjour, Potter.
- Salut. »
Ils se regardèrent quelques instants, sans se relever, alors que c'était sans aucun doute la meilleure chose à faire, vu l'heure et vu tout ce qui trainait autour d'eux, car le moins qu'on puisse dire, c'était que Loiseau avait les bras aussi chargés que lui avant de tomber.
« Faudrait peut-être qu'on se lève, non ?
- J'ai tellement la flemme de tout ramasser…
- Moi aussi…
- J'aurais dû emmener Scorp' avec moi.
- Tu lui aurais dit de ramasser ?
- Nan, mais il est tellement stressé de nature qu'il m'aurait cassé les pieds pour que je me dépêche de ramener tout ça à la bibliothèque.
- Lily m'a dit que c'était une pile électrique, quand il était stressé.
- Tu sais c'est quoi, une pile ?
- Ma mère est sang-mêlé. »
À nouveau, il y eut un silence entre eux. Cette fois-ci, ce fut Albus qui le brisa.
« Faut vraiment qu'on se lève, là…
- Ouais. Je vais à la bibliothèque aussi, on peut y aller ensemble ?
- Tu t'es perdu ?
- Ouais…
- Allons-y. »
Albus savait que si jamais ce gars était tombé sur son frère aîné, James l'aurait envoyé bouler. Il savait aussi que Loiseau ne se serait jamais risqué à évoquer leur sœur devant lui, vu ses réactions quand il les surprenait ensemble… Il fallait croire que ce Français un peu bizarre éprouvait une certaine sympathie envers lui, ou du moins il ne le craignait pas. En même temps, Albus n'avait jamais jugé les fréquentations de Lily et il ne voyait pas pourquoi il devrait lui faire la leçon. Biens sûr, si jamais ce type bizarroïde venait à lui faire du mal, pas sûr que ce dernier s'en sorte indemne…
C'était peut-être pour ça qu'il se montrait plutôt sympa avec lui. Lily avait trois grands frères et il ne voulait pas se les mettre à dos. Surtout que Scorpius le regardait d'un mauvais œil et rechignait à lui adresser la parole, même s'il demeurait très poli avec lui.
Ah, qu'est-ce que son côté papa poule pouvait être attendrissant…
Ensemble, ils se pressèrent vers la bibliothèque, tout en discutant de tout et de rien. Ils évoquèrent un peu Lily : Loiseau tâtait le terrain et Albus se fichait éperdument des histoires d'amour de sa sœur, surtout celles qui demeureraient impossible. Cela dit, ils eurent une conversation assez agréable, et même étonnante.
En effet, le jeune homme semblait avoir parfaitement conscience des enjeux que représentait la fameuse Lily Luna Potter, petite dernière du clan, et non des moindres. Il ne lui cacha pas la profonde admiration qu'il éprouvait envers son père et surtout il lui avoua que c'était compliqué de flasher sur la petite princesse de la famille, bien plus jeune que lui et très surveillée par ses frangins et ses amis. Il était même étonnant que le grand et respectable Harry Potter autorise cette espèce de pseudo couple qu'ils formaient depuis le bal de Noël, cette espèce de fidélité et de respect mutuel qui régissaient une relation des plus platoniques.
Bien évidemment, Albus ne pouvait pas lui dire que Lily avait été briefée par son père, et surtout, qu'elle était attirée par ce charmant Français au prénom pompeux mais qu'elle n'envisageait absolument aucune relation durable avec lui. Il était beau, il était gentil, il avait de la conversation et il la faisait rire. Pour le reste, elle restait une gamine de treize ans, pleine de libertés et sans prises de tête. Le divorce de ses parents et les amants successifs de son père lui avaient ôté toute envie de mariage, Lily souhaitait vivre sa vie comme elle l'entendait sans homme encombrant dans les pattes. De quoi donner du fil à retordre à tous les galants qui se précipiteraient à ses pieds un peu plus tard…
Ils venaient de quitter la bibliothèque, après un regard agacé de Mrs Pince qui allait la fermer pour dîner avec les professeurs. Tête un peu basse, les deux adolescents s'engagèrent alors dans un couloir menant à la Grande Salle. Loiseau avait la qualité d'être bavard sans être agaçant et épuisant, ce qui n'était pas le cas de la majeure partie des personnes qui s'adressaient à lui en tentant de le brosser dans le sens du poil.
« Au fait, ton frère s'est remis de ses blessures ?
- Tu parles des égratignures qui l'ont défiguré pendant une semaine et qui ont tant fait fantasmer les filles parce que les blessures de guerre, c'est sexy ?
- Ouais, voilà…
- Ouais, il s'en est remis. Et il est toujours aussi sexy, il paraît.
- J'adore comment tu parles de ton frère. Tu ne le trouves pas beau ?
- Bah c'est mon frangin, je m'en fous. Pas moi qui vivrai avec… »
Loiseau eut un léger rire. Il avait une espèce de crête bleue électrique absolument immonde, issue d'un pari stupide qu'il avait fait avec Lily. Bizarre qu'elle soit attirée par un métamorphomage… Peut-être était-ce à cause de Teddy qui avait toujours été considéré comme quelqu'un de normal chez eux. Scorpius, lui, pensait qu'elle avait juste eu envie de taquiner James et que Loiseau était suffisamment sympathique pour qu'elle le tolère dans son environnement. Ce qui ne devait pas être tout à fait faux, dans le fond.
Ils se séparèrent à l'entrée de la grande salle, étant donné qu'ils ne mangeaient pas à la même table. Albus rejoignit Scorpius qui lui avait gardé une place, comme d'habitude, et qui s'étonna de son retard : il avait faim et l'avait attendu avant de commencer à dîner. Son ami lui répliqua qu'il avait dû ramener tous ses bouquins à la bibliothèque, et par Merlin qu'est-ce que c'était lourd, et puis il avait rencontré Loiseau et cela l'avait un peu ralenti. Si ses amis commencèrent à le charrier, Scorpius ne releva pas. Il s'en fichait. Et c'était aussi bien.
Scorpius, c'était son alter ego. C'était le complice qu'il n'avait jamais trouvé chez James, avec qui pourtant il partageait beaucoup de choses, et avec qui il avait fait beaucoup de conneries, le petit frère qu'il avait toujours cherché chez Lily. Il était trop grand, elle était trop petite. Scorpius était un peu plus âgé que lui de quelques mois, mais il était les deux à la fois : celui qui le protégeait, qui prenait soin de lui, qui savait se mettre entre lui et James quand la situation déconnait, mais il était aussi celui qui avait besoin d'être guidé, parfois, d'être choyé, écouté…
Pour lui, Scorpius n'était pas son frère. Il était bien plus que cela. Le fait qu'il soit devenu son demi-frère par alliance n'avait rien changé à sa perception des choses.
Cependant, les choses étaient différentes pour Scorpius. Lui, il avait débarqué dans leur famille, si différente de celle qu'il formait avec son père. Il n'avait jamais connu d'autre figure maternelle ou paternelle, et d'un coup, Harry Potter prenait peu à peu cette place, sans le vouloir ni même le chercher. Quand leurs pères s'étaient mariés, en secret, Scorpius avait paru comme… soulagé. Comme s'il appartenait enfin à cette famille, où il avait pourtant toute sa place, et ce depuis le début.
Alors qu'il picorait son dîner, les oreilles pleines de la voix de son meilleur ami, Albus se laissa submerger par les souvenirs. Leurs pères venaient de fêter leur premier anniversaire, leurs noces avaient eu lieu le même jour que celles de son propre grand-père et de sa grand-mère. C'était Harry qui avait proposé cette date, l'air de rien, et Draco avait hoché la tête, sans faire de remarque sur sa fâcheuse tendance à assimiler un peu tout à ses parents défunts. Ils avaient organisé un dîner pour fêter ce premier anniversaire et Scorpius avait été sans aucun doute le plus ému de la table, même s'il l'avait très bien caché. Bien mieux que Lily en tout cas…
Ce mariage représentait tellement pour lui… C'était synonyme d'amour, de stabilité. Un peu comme si par cette union, son père ne se séparerait jamais de Harry, qu'ils formeraient toujours une famille unie. Albus savait que ce mariage était symbolique, que son père n'avait pas besoin de ça pour rester lié à Draco et qu'une alliance ne les empêcherait pas de se séparer. Cependant, il comprenait à quel point c'était important pour lui, à quel point sa position était difficile, par moments, et que dans son cœur, c'était plus facile de penser qu'il était leur demi-frère et non pas le fils de l'amant de leur père.
Un souvenir lui revint soudain. Il se rappela d'un jour où son père les avait laissés aller jouer au parc tous les deux avec les copains du quartier. Ils y avaient passé l'après-midi, et quand ils étaient rentrés, Scorpius avait mécaniquement levé les yeux sur le grand tableau de photos que son beau-père entretenait régulièrement. Il avait dû le retravailler dans l'après-midi car deux photos de Scorpius y avaient fait leur apparition, au milieu de toutes les autres. Elles étaient comme deux îlots isolés, et il n'était seul que sur une seule des deux.
D'un coup, l'enfant qu'il était avait fondu en larmes. Albus avait paniqué, avait appelé son père, et ce dernier s'était précipité vers eux en voyant le petit blond en larmes, croyant qu'il s'était fait mal. Ne voyant rien, Harry l'avait soulevé dans ses bras, s'était plaint de son poids et l'avait emmené dans le salon. Il avait mis un temps fou à comprendre que Scorpius pleurait à cause des photos, tellement cette idée lui paraissait incongrue.
Scorpius, c'était ça.
Il avait l'âme d'un Serpentard, mais il avait ce petit côté émotif qu'il savait très bien cacher, sauf quand il était confronté à son beau-père. Ce dernier avait toujours eu un fort impact sur lui, en bien ou en mal. Albus se rappelait d'une tentative de fugue qu'ils avaient faits, plus jeunes, parce que son père avait privé James de sortie après une énième dispute et ce dernier voulait aller à la pyjama party de son copain. C'était Draco qui avait réussi à leur mettre la main dessus et il les avait enguirlandés bien comme il faut, perdant tout son sang-froid.
Mais quand ils étaient passés devant son père…
Par Merlin, mais quel savon ils avaient essuyé…
Il avait tellement gueulé que Lily et Scorpius avaient fait sur eux.
Harry avait été tellement estomaqué qu'il n'avait pas su quoi dire pendant plusieurs secondes. Même Draco, qui était toujours aussi en colère, n'avait pas su quoi dire.
Forcément, Scorpius s'était mis à pleurer et il avait fallu le consoler, ce que Harry avait fait de longues, très longues minutes, essayant de lui expliquer qu'ils leur avaient fichu une frousse pas possible et qu'il ne fallait pas suivre aveuglément James dans toutes ses bêtises. C'était Draco qui avait essayé de calmer Lily, plus honteuse que le blondinet, ce dernier n'ayant jamais ressenti une telle peur et vécu une telle engueulade.
Assis à côté de Draco et James, Albus se souvint avec un sourire quand son père était revenu dans le salon avec Scorpius dans les bras. Nerveusement, Draco s'était mis à rire, et quand James s'était mis à glousser, ils avaient tous été emportés par un fou rire phénoménal.
« Pourquoi tu souris, Al' ?
- Pour rien.
- Allez, dis !
- C'est rien, j'vous dis, vous êtes lourds. »
Ce genre de moments, joyeux, honteux, tristes… avait disparu de sa mémoire quand son père avait simulé sa mort, et que du jour au lendemain, ils s'étaient retrouvés seuls, sans rien. Draco les avait emmenés chez eux, il avait essayé de les gérer, de prendre soin d'eux… Il avait été un second père. Ce fut vraiment à ce moment-là qu'il réalisa que Draco les aimait, même s'il ne le montrait pas toujours très bien, même si eux ne l'acceptaient pas vraiment.
Et que le seul endroit où il se sentait bien, c'était quand il était avec eux.
Et puis, il avait essayé de mourir, parce que la vie sans Harry était trop dure. Il avait essayé de les abandonner, lui aussi. La souffrance qui avait traversé son cœur, son corps, aurait presque pu être mortelle, s'il n'avait pas survécu. Albus s'était senti trahi, comme quand son père les avait quittés, mais surtout, il avait ressenti de la haine.
De la haine, envers cet homme qu'il était en train de pardonner, et qui leur retirait la seule personne qui voulait bien d'eux.
La seule personne qui paraissait les aimer et vouloir leur bonheur.
Même quand son père revint, la haine resta. Longtemps. Très longtemps.
Car ce qu'Albus n'avait pas vu, aveuglé par sa propre souffrance, ce fut le mal-être de son meilleur ami.
Scorpius, du haut de ses onze ans, fit tout pour cacher les maux qui le tourmentaient, que ce soit après le décès de Harry ou bien après la tentative de suicide de son propre père. Il avait pleuré, il avait hurlé dans son oreiller, mais il avait toujours su garder contenance.
Parce que Harry n'était pas son père.
Parce qu'il n'était pas de leur famille.
Parce qu'il n'avait pas le droit de pleurer alors que c'était eux qui avaient tout perdu.
Mais quand son père avait tenté de mourir à son tour…
Ce fut comme une explosion dans les yeux d'Albus. Une explosion de colère, de haine. De souffrance.
Pourquoi ?
Pourquoi lui retirait-on son nouveau papa ?
Qu'avaient-ils fait de mal pour hériter d'un père mal dans sa peau, incapable d'être heureux et qui s'était foutu en l'air ?
Qu'avaient-ils fait de mal pour qu'on leur retire à nouveau leurs repaires ?
Il avait mis presque deux ans à pardonner à son père.
Et Albus se demandait même, parfois, si son vrai pardon n'était pas venu le jour où ils leur avaient annoncés, un peu timide, qu'ils allaient se marier.
Car même si c'était symbolique, cette union, c'était de l'amour.
Et surtout, Scorpius pouvait entrer dans leur famille.
« Au fait Al', ton frangin est prêt pour la dernière épreuve ?
- Je sais pas.
- Putain c'est pas possible, t'en as rien à foutre de ton frère !
- C'est ses affaires, pas les miennes.
- J'rigole si jamais il est dernier, ce con !
- À tous les coups, il va encore être deuxième.
- Vu que Michalski a gagné l'épreuve, elle va se démener pour gagner !
- Arrête, les trois sont à égalité là, à peu de choses près… »
Qu'est-ce qu'ils pouvaient être casse-pieds avec leur tournoi… Irina Michalski avait gagné la précédente étape, à la surprise générale, et depuis les pronostics allaient bon train. Albus préférait s'en désintéresser : pour le moment, son frère ne l'avait jamais déçu, il n'y avait aucune raison pour qu'il finisse dernier à la troisième épreuve. Scorpius était un peu plus pessimiste, préférant ne pas se faire d'idée sur l'issue du tournoi, mais Albus restait persuadé que son grand frère ne serait pas dernier. Pas premier non plus, mais au moins deuxième.
Au moins.
« Tu crois que ton père va venir assister à la troisième épreuve ?
- J'en sais rien, mais comme il a participé à sa création…
- Et toi Al', ton père va venir ?
- J'en sais rien.
- Mais tu sais jamais rien !
- De toute façon, qu'est-ce que ça change, qu'il vienne ou pas ?
- Bah je sais pas, c'est ton père, quoi ! »
Son père…
Le héros national…
Un mystère à lui tout seul.
À se demander comment Draco faisait pour en être amoureux. Bien sûr, Albus aimait son père, même s'il l'avait détesté pour tout ce qu'il avait fait et détruit. Mais Draco… Comment parvenait-il à gérer leurs deux vies, ces deux parts de son père, si diamétralement opposées, et comment parvenait-il à aimer un homme qui l'avait tant fait souffrir et qui devait encore le malmener ?
Un vent de nostalgie s'abattit sur lui. Il se revit, à onze ans, tendre à Draco à contrecœur les boutons de manchette de son père qu'il avait volé pour sa chasse au trésor. C'étaient ses préférés et Harry lui avait promis qu'il les lui offrirait, quand il serait plus grand. Il les lui avait donné pour son quatorzième anniversaire, afin qu'il les porte le jour de son mariage. À cette époque, il savait que Draco serait à nouveau confronté à son père et que cela se terminerait mal.
Et quand il avait écrit un courrier à Lily, lui demandant comment s'était passée la rencontre, il n'avait pu empêcher une profonde déception de l'envahir. Parce que même s'il avait empêché son père de se rendre à la gare, parce qu'il ne voulait pas de cette rencontre inutile et douloureuse, au fond de lui, il avait espéré.
En vain.
Draco était passé, il avait rendu les boutons à Lily, et il était parti, sans même parler à Harry.
Pour le coup, Albus avait été déçu mais pas en colère contre son père, pour une fois. C'était Draco qui avait fui la rencontre, à juste titre certes, mais cette fois-ci Harry n'avait rien fait de mal. Enervé malgré tout, il avait attendu avec hâte la fin de l'année et ces vacances magiques qui l'attendaient en France, dans la maison que Draco habitait avec Scorpius depuis la rupture.
Autant dire qu'il avait été prodigieusement agacé quand son père lui dit qu'il allait les accompagner jusqu'à chez lui : il avait des choses à faire dans la capitale et il se devait bien de saluer Draco avant de lui laisser ses enfants. Cette confrontation ne leur plaisait pas du tout mais ils ne pouvaient guère l'éviter, car dans le fond, Harry avait raison de les accompagner. Après tout, Draco avait prévu de les garder une dizaine de jours.
Ainsi, avec leurs bagages, ils avaient passé la frontière tous ensemble dans une ambiance tendue. Ce fut cependant le seul moment où les deux garçons furent les plus calmes, étant donné que le statut de leur père leur évitait des queues monstrueusement longues. Lily, elle, demeurait silencieuse et refusait de prendre parti. Cependant, quand ils arrivèrent dans le pays, ils zappèrent complètement leur père et lui menèrent une vie impossible. Il fallut qu'ils arrivent chez les Malfoy, dont le maître de maison était absent, pour qu'ils retrouvent un peu de calme. Enfin, ils passèrent deux bonnes heures à visiter la vaste demeure et à choisir leurs chambres, bien que le débat fût inutile concernant Albus qui avait décidé de dormir avec son meilleur ami.
Enfin, Draco rentra à la maison. Aussitôt, ils se précipitèrent vers l'entrée et lui sautèrent dessus comme la misère sur le monde, James en première ligne. Cela faisait un an qu'ils ne s'étaient pas vus et leur correspondance épistolaire ne pouvait guère combler le manque de contacts. Albus et Lily avaient dû batailler pour avoir leur part de câlins, car même Draco refusait de desserrer ses bras du corps de l'adolescent.
Puis… il y avait eu le silence. Parce que leur père était dans le couloir, appuyé contre le mur, et Draco le regardait, en silence.
Albus avait imaginé cette scène dans sa tête. Il avait imaginé Draco l'ignorer, lui serrer cordialement la main, voire l'inviter à boire un verre.
Mais jamais, ô combien jamais, il n'aurait imaginé que Draco parcourrait la distance qui les séparait pour se planter devant lui, poser sa main sur sa nuque et se pencher vers lui pour l'embrasser.
« Et James, il pense quoi ? Il veut que son père vienne ?
- Je pense qu'il en a envie, oui, mais ça les regarde.
- Mais…
- Oh mais vous me saoulez ! Je suis son petit frère que quand ça vous arrange ! »
La stupeur.
L'incompréhension.
Lily qui crie : « Je le savais moi ! ».
Et puis cette putain d'émotion qui monta en lui, quand son père se mit sur la pointe des pieds pour enlacer son cou, se blottissant dans ses bras. Comme quand ils étaient ensemble.
Comme quand ils s'aimaient.
« Rooooh Scorp', ça va…
- On s'en fout, ça changera rien… Tiens Marcus, je crois que ta copine te cherche.
- Hey, Ann ! »
Ils voulaient leur faire la surprise. Lily avait pour mission de tenir sa langue et rien ne devait filtrer jusqu'à ces vacances d'été qu'ils passeraient tous ensemble à Paris. Sinon, il y avait des conversations que Harry n'aurait jamais pu avoir avec ses fils, et surtout avec James, qui avait été invivable une bonne partie du temps mais moins que son père ne l'avait craint.
Albus se rappelait avoir bêtement pleuré. James, lui, était fou de joie et les mitraillait de questions. Scorpius était bouche bée et à deux doigts de fondre en larmes. Mais avant, il avait jeté un regard à Albus, toujours planté devant la porte, et en le voyant pleurer, les larmes dévalant ses joues, il l'avait pris dans ses bras et il avait pu se retenir.
Ses jambes avaient chancelé quand son père était venu vers lui pour essayer de sécher ses larmes et qu'il l'avait pris maladroitement dans ses bras, sans trop savoir s'il serait rejeté ou non. Albus s'était vautré dans son étreinte. C'était un peu comme s'il le retrouvait vraiment. Comme si tout revenait à sa place.
C'était sans aucun doute la plus belle surprise que son père aurait pu lui faire pour son anniversaire, qui avait lieu dans les deux jours à venir.
Le reste des vacances n'avait été qu'un pur bonheur. L'homme distant que son père avait été par moments avec Draco avait totalement disparu pour n'être plus que Harry, ce papa gentil et attentionné, un peu maladroit par moments et toujours en train de faire quelque chose. Ils s'étaient baladés ensemble dans le Paris moldu, surtout, pour être plus tranquilles, ils avaient visités des musées, s'étaient baladés dans les jardins, dans les grandes rues touristiques… Leurs pères ne se lâchaient plus et nouaient une nouvelle complicité, plus profonde, plus intime. À plusieurs reprises, Albus avait surpris son père chercher lui-même la main ou le bras de Draco, et même l'embrasser, sur la joue et même sur la bouche. Choses qui arrivait peu souvent devant eux et jamais en public.
C'était un peu comme si son père retombait amoureux. Comme s'il vivait enfin pleinement sa relation avec Draco, se laissant aller à des marques d'affection jusqu'alors inexistantes. Certes, ils étaient dans un pays étranger et déambulaient dans le côté moldu, mais c'était tellement comparé à avant, tellement de gestes, de regards, de mots…
Pour la première fois de sa vie, à douze ans, Albus s'était senti comme dans une famille unie, complète.
« J'y pensais tout à l'heure, la dernière épreuve est vachement loin, non ?
- Ouais elle est en juin, juste après les ASPIC et les BUSE.
- En même temps, si c'était avant, ils auraient galéré.
- Ouais, c'est clair !
- Al', t'as pas faim ? »
Le jeune homme leva les yeux vers son meilleur ami puis secoua la tête. Si encore le menu lui plaisait, et même pas.
« Mange au moins du dessert, tu n'as presque rien avalé…
- Pas envie.
- Mais tu aimes la tarte aux pommes, pourtant.
- Celle de Papa est meilleure. »
Ces quelques mots grommelés lui arrachèrent un sourire, mais Scorpius ne semblait pas décidé à le lâcher.
« C'est à cause de ta mère ? »
Cette messe basse ne reçut aucune réponse. Alors le blond décida de le laisser tranquille et se mit à parler avec les autres, détournant l'attention de leurs amis.
Oui, sa mère. Encore.
L'autre jour, il avait calculé son âge. Quarante-et-un ans. Son père avait un an de plus qu'elle et pourtant elle lui avait paru terriblement vieille. Ce n'était même pas une question de physique, car même si son père avait un visage jeune, ce n'était pas vraiment le cas de Draco qui faisait tout simplement son âge. C'était plutôt dû au fait qu'il ne la voyait pour ainsi dire jamais.
La dernière fois qu'ils s'étaient rencontrés, il avait presque onze ans et elle trente-six. Son père venait de disparaître, elle les avait laissé seuls chez Draco durant un mois, et quand elle débarqua chez lui, Albus ne lui adressa pas un mot. Ce n'était pas qu'une question de souffrance, de colère, de haine… Il ne l'avait juste pas reconnue.
Il savait que c'était elle.
Mais son visage n'avait rien éveillé en lui.
Pourtant, il l'avait revue rapidement un an auparavant à l'occasion d'un match de Quidditch où son père les avait emmenés et Lily voulait voir sa mère qui y serait en temps que reporter. Mais quand ses yeux verts s'étaient posés sur elle, Albus ne l'avait pas reconnue. Alors il avait fait comme si elle n'était pas là. Comme s'il n'avait jamais eu de mère.
Car de toute manière, ils n'étaient plus rien pour elle.
Quelques jours auparavant, il avait reçu un courrier de Ginny qui les invitait à passer une semaine chez elle, l'été prochain. Elle avait spécifié qu'elle n'en avait pas informé leur père et que s'ils étaient d'accord pour faire le voyage, elle le contacterait. Peut-être penserait-elle qu'il s'y opposerait, alors que ce n'était absolument pas son genre. À vrai dire, ce détail avait bien plus marqué Scorpius et Lily, qui avaient attentivement lu la missive. Le premier avait eu le maigre espoir d'être invité et la seconde avait décortiqué chaque mot.
Deux jours auparavant, Lily avait envoyé en secret une lettre à sa mère où elle lui répondait qu'elle accepterait de faire le déplacement avec Albus si Scorpius était de la partie. James avait à peine lu le courrier et leur avait dit sans détour qu'il ne ferait pas le déplacement, mais qu'il ne leur en voudrait pas s'ils le faisaient. Lily avait alors regardé son autre frère qui avait haussé les épaules : si elle voulait y aller et nouer un lien avec sa mère, il était d'accord pour l'accompagner. Elle enchaîna aussitôt en lui disant que si Scorpius ne venait pas, ce n'était même pas la peine.
Cela faisait un peu plus de quatre ans que leur mère leur envoyait régulièrement des courriers pour se tenir au courant de leur vie, depuis la fausse mort de leur père. Albus ne lui avait quasiment jamais répondu et James jetait ses lettres aussitôt reçues. Créer quelque chose avec sa mère ne l'intéressait pas, il n'y avait guère que Lily qui souhaitait renouer avec elle. Albus n'aurait su dire si c'était de la pitié ou une envie presque instinctive d'exister dans la vie de sa génitrice. Scorpius penchait davantage pour la première option.
Vu que le mariage de leur mère battait de l'aile…
Le matin même, Lily avait reçu une réponse. Elle était sans appel : Ginny ne voulait pas de Scorpius chez elle. C'étaient ses enfants qu'elle invitait dans sa maison et qu'elle voulait présenter à son mari, elle ne voulait personne d'autre. Les mots qu'elle avait employés avaient profondément froissé Albus. Elle devrait déjà être contente que lui et Lily acceptent, ce n'était décidemment qu'une pauvre conne. Cependant, Scorpius et même James avaient un avis plus nuancé sur la question. Après tout, le blond était le fils de l'homme de son ex-mari et elle ne voulait pas qu'Albus s'enferme avec son demi-frère toute la sainte journée plutôt que de profiter du temps passé avec elle.
Cependant, cette histoire le mettait en rogne. Il ne comprenait même pas cette proposition… Ses parents avaient divorcé quand Lily n'était encore qu'un bébé, sa mère était sortie de leur vie, elle n'avait même pas été là quand son père s'était fait passer pour mort… Et là, comme ça, elle les invitait à passer la semaine ? C'était quoi, son problème ? Les trois années consécutives d'amour de son ex-mari, l'emménagement presque immédiat de Draco quand ils s'étaient remis ensemble, le fait qu'ils forment une famille alors qu'elle, elle putain, elle n'en était pas capable ?
C'était quoi, la crise de la quarantaine ?
Tout ça parce qu'elle n'arrivait pas à donner d'enfant à son nouveau mari et qu'elle voulait lui présenter ceux qu'elle avait eus avant avec le héros national ?
Albus Severus n'était pas un objet. Et à quinze ans, il ne voulait pas en devenir un. Il ne voulait plus être confronté à cette femme qu'il ne connaissait pas, qui l'avait mis au monde à une époque lointaine et qui avait coupé le cordon depuis longtemps.
Il n'était pas juste un Potter.
Le fils du héros.
Celui que sa mère avait eu sans vraiment le désirer, parce qu'il fallait bien un deuxième enfant.
Albus voulait juste être lui.
Qu'on l'aime pour ce qu'il était.
Aux yeux de sa mère, il était juste l'assemblage de deux vieux prénoms et quelques vergetures sur son ventre.
OoO
« Chéri ? Tu ne devineras jamais.
- De quoi ?
- Ginevra a invité les enfants chez elle.
- De quoi ?! »
Il y eut le bruit de ses pas dévalant les escaliers. Il manqua de déraper sur le tapis du couloir, pesta à propos dudit tapis qui venait juste d'être installé et qui ne ferait pas long feu, puis déboula comme un boulet de canon dans le salon, l'air aussi effaré qu'énervé.
« Tu peux répéter ?!
- Maman nous a invités à aller chez elle.
- Mais quand ça ?
- Il y a trois semaines.
- Pour quel mois ?
- Août.
- Vous ne m'avez rien dit ! Et elle non plus !
- On n'a pas encore dit qu'on y allait. »
L'air presque dégoûté d'Albus, alors assis dans un des fauteuils du salon, un gros bouquin sur les genoux, calma un peu son père. Dans le fauteuil dos à lui, James n'eut aucune réaction, toute son attention portée sur l'écran de la télévision. Lily et Scorpius, de chaque côté de Draco, demeurèrent silencieux quelques secondes, le temps que Harry digère l'information.
Pas de doute, se dirent-ils, la nouvelle serait mieux passée si Ginny lui avait envoyé une lettre avant de faire cette proposition aux enfants. Cela n'aurait rien changé mais la pilule serait mieux passée.
« Bon, et vous avez envie d'y aller ou pas ?
- Attends, je vais t'expliquer…
- S'il te plaît Chérie, ne me raconte pas la naissance du monde avant d'arriver à ta mère et à ce qu'elle t'a écrit…
- Papa !
- En gros, on était d'accord si Scorpius venait, elle a dit non, puis elle a dit oui. »
Lily foudroya du regard son frère qui fit mine de l'ignorer. Draco échangea un regard avec son compagnon qui semblait avoir du mal à saisir la logique de tout ça. Alors, il se décida à s'avancer dans la pièce et à s'asseoir sur le canapé pour comprendre un peu mieux la situation. Lily se fit un plaisir de tout lui réexpliquer, mais même Draco avait du mal à bien comprendre. Ce qui fit soupirer la jeune fille…
« Mais qu'est-ce que vous comprenez pas ?
- Pourquoi ta mère ne m'a pas prévenu avant de vous envoyer ça ?
- Mais pourquoi c'est si important qu'elle passe par toi avant ? On est grand, on fait ce qu'on veut !
- Lily, tu ne te rappelles pas, pour cet été ? »
La rouquine eut l'air surpris. Puis, elle échangea un regard avec Albus, qui regarda son frère aîné, qui revint vers Scorpius, avant que ce dernier ne lance un regard plein d'incompréhension à son père. Alors Draco tourna la tête vers Harry pour lui lancer un regard désespéré, suivi d'un soupir à fendre l'âme, que son compagnon partagea tout en secouant la tête d'un air fataliste. De suite, les adolescents réagirent, comprenant qu'ils avaient loupé un truc, un gros truc, bien important et à ne surtout pas oublier.
« Tes gamins me désespèrent.
- Et ton fils ne remonte pas le niveau.
- Mais quoi ?! Il se passe quoi ?! Allez Papa, y'a quoi cet été ?
- La coupe du monde de Quidditch a lieu à Hong Kong cette année.
- Oui, et ?
- Bah… »
Il y eut un silence dans la pièce. Puis, comme d'un seul homme, les adolescents sautèrent sur leurs pieds et se précipitèrent vers eux. Draco sursauta en les voyant se précipiter vers lui, le visage soudain illuminé et les yeux pétillant de joie.
« Putain mais vous êtes pas sérieux ?!
- On va en Chine ?!
- On reste combien de temps ?
- C'est quand la date ?
- On va habiter où ?
- Teddy vient avec nous ?
- On pourra emmener Hugo et Rose ?
- Allez dis, Papa ! »
Il leur fallut quelques minutes pour les calmer et les forcer à descendre de sur eux pour les laisser respirer. Draco était surpris par leur réaction : jusqu'alors, leur père n'avait jamais manqué la moindre coupe du monde, il était évident qu'ils iraient à celle d'Hong Kong, qui aurait lieu à la mi-août, et qu'ils y passeraient quelques jours… et en l'occurrence un mois complet. Il ne comprenait même pas que les adolescents n'y aient pas pensé. Certes, ils n'en avaient pas vraiment parlé mais c'était une évidence, James voulait se lancer dans le Quidditch et il était inconcevable qu'il manque un match d'une telle importance.
Harry, lui, fit bonne figure mais ne put cacher tout à fait son énervement. Ginny savait que le match aurait lieu ce mois-là, pourquoi proposer des vacances à leurs enfants alors qu'elle savait parfaitement qu'ils ne seraient pas disponibles ? N'en avait-elle pas parlé pour lui mettre une sorte de coup de couteau dans le dos ? Comme si les gamins allaient hésiter longtemps entre des vacances avec eux en Chine et deux semaines avec leur mère qu'ils ne voyaient jamais…
Quelques minutes plus tard, Harry quitta le salon pour retourner dans la cuisine, laissant à Draco le soin de préciser les derniers détails de leur séjour. Mais rapidement, Lily se désintéressa des détails, car si Albus était plus intéressé par le pays que par le match, ce n'était pas le cas des deux autres qui ne parlaient que de Quidditch. Discrètement, elle sortit du salon pour se glisser dans la cuisine où œuvrait son père depuis le matin. Ils recevaient Oncle Ron et Tante Hermione pour le dîner, avec Rose et Hugo. Non pas qu'il soit particulièrement stressé mais ils seraient quand même dix à table.
« Papa ? Tu veux un peu d'aide ?
- Non Chérie, c'est gentil.
- T'es sûr ?
- Tu veux mettre les pommes ? »
Lily se sentit comme une gamine. Le temps que Draco leur explique les derniers détails, il avait déjà étalé sa pate dans le moule et s'apprêtait à éplucher ses pommes. Comme quand elle était petite, Lily s'assit devant la table qui servait surtout de plan de travail, face à son père. Ce dernier épluchait avec des gestes maîtrisés les fruits avant de les couper et de les mettre dans un bol où Lily les piochait pour bien les aligner sur le fond de la pâte. Elle adorait faire ça quand elle était petite. James et Albus n'avaient pas la patience et mangeaient plus de fruits qu'ils n'en disposaient.
« Dis, Papa, t'es fâché contre Maman ?
- Oui. Elle aurait dû m'en parler avant.
- Pourquoi ? À cause du tournoi ? Ou parce que tu as notre garde ?
- Lily… Elle ne vous a jamais emmenés en vacances depuis notre divorce et maintenant que vous êtes à Poudlard, je ne vous vois que trois mois par an à tout casser. Je ne demande pas un dossier complet qui m'expliquerait le pourquoi du comment elle vous veut cet été, j'aurais juste voulu qu'elle me prévienne avant par rapport à mes dates de vacances. Ça se passe comme ça quand les couples sont séparés, ils font des compromis. Ta mère n'a jamais cherché à en faire vu qu'elle ne vous a jamais emmenés, mais on aurait pu en faire cet été sans aucun problème.
- Tu nous aurais laissés partir ? »
Le regard qu'il lui lança lui fit regretter sa question. Cependant, elle avait besoin de l'entendre de sa bouche. Pour être sûre.
« Bien sûr que oui. Ce n'est pas parce qu'on ne s'entend pas que vous n'avez pas le droit de la connaître et passer du temps avec elle. Et si tu préfères aller chez elle plutôt qu'au tournoi…
- Peut-être que son but était de nous y emmener ?
- Peut-être. Mais c'est illogique, vu qu'elle sait parfaitement que j'y vais. Si son but était de vous y emmener, on aurait pu s'arranger pour que vous passiez plus de moments avec elle, on aurait partagé… Franchement, je ne la comprends pas. En plus, elle a accepté pour Scorpius…
- Bah c'était le seul moyen pour qu'Albus vienne. Tu crois que Draco l'aurait laissé partir ?
- J'en sais rien. Peut-être que oui.
- Dans le cas contraire, tu nous aurais laissés partir ?
- Non. »
Lily éclata de rire alors que son père esquissait un léger sourire, sans quitter des yeux la pomme qu'il épluchait. Elle s'en doutait déjà, il n'aimait pas vraiment quand on parlait d'Astoria, même s'il faisait tout pour le cacher, et il était un peu jaloux. Lily l'avait bien vu quand lors de leurs vacances, son père était plus possessif qu'il ne le laissait paraître.
« Non ?
- Non.
- Tu nous aurais séquestrés ici ?
- Oui. »
Elle eut un nouveau rire. Il était vraiment incroyable… tellement différent de Draco… Dans un sens, ils se complétaient, tous les deux. De façon un peu étrange, certes, mais cela ne les empêchait pas de s'aimer et d'être complices.
« Tu sais… J'avais pas tellement envie d'aller chez Maman.
- Pourquoi tu lui as dit oui, alors ?
- Je me suis dit que si elle nous invitait, c'était qu'elle avait besoin de nous.
- Tu veux que je l'appelle ? Elle est à Londres en ce moment.
- Ah bon ?
- Oui, c'est Ron qui me l'a dit, elle loge chez sa mère depuis deux jours. À moins que tu veuilles lui parler…
- Non, appelle-la. C'est mieux.
- Tu es sûre ?
- Oui. »
Son père termina de couper la dernière pomme, alla jusqu'à l'évier pour se laver les mains, se les essuya, puis sortit son téléphone portable de sa poche. Sa mère en avait toujours eu un, à cause de Harry d'abord qui aimait ne pas être obligé de lui envoyer un courrier ou se mettre à genoux devant la cheminée, puis parce qu'elle s'était amourachée d'un né-moldu, et enfin pour entretenir certaines amitiés. Lily ne s'attendit pas à ce qu'il l'appelle de suite mais elle n'essaya pas de l'en empêcher.
Car elle voulait savoir.
Pourquoi soudain sa mère leur proposait cette virée en famille, chez elle, avec son nouveau mari.
Son père quitta la cuisine et la laissa seule. Il n'aimait pas leur faire partager ses conversations, que ce soit avec Ginny ou avec quelqu'un d'autre. En attendant, Lily fit un peu de vaisselle, histoire de s'occuper, le temps qu'il ait terminé. Elle aurait pu retourner dans le salon, mais soudain, la conversation à propos de leurs vacances ne l'intéressait plus.
Elle ne comprenait plus.
À un moment donné, Lily avait saisi les motivations de sa mère. Elle avait espéré pouvoir enfin créer quelque chose avec elle, exister à ses yeux, faire naître dans son cœur un besoin de la voir. Mais ces dates avaient ruiné tous ses espoirs… Etait-ce un malentendu, voulait-elle se servir d'eux ou emmerder son père ? Elle devait se douter pourtant qu'il était conciliant et qu'il les aurait laissés partir… À moins que son abandon lors de sa prétendue mort n'ait tout remis en question en lui, et qu'elle craigne qu'il les empêche de voir leur mère ?
Harry revint une dizaine de minutes tard, le visage sans expression. Assise devant la tarte, Lily le regarda en espérant une réaction un peu plus positive. Elle le laissa digérer ce qu'il venait d'entendre, enfourner son gâteau, puis il se tourna vers elle, les bras croisés.
« Ta mère a eu de très bonnes places pour la coupe du monde avec son travail, et par chance, elle ne travaille pas ce jour-là.
- Alors elle voulait nous emmener…
- Ouais.
- Elle savait que tu nous y emmenais déjà ?
- Elle pensait me devancer. Son plan était de vous loger chez elle en Pologne pour y passer les vacances, vous emmener au match et puis rentrer. Elle voulait vous faire plaisir et vous faire une surprise. Elle m'a dit aussi que ça me permettrait de passer un mois de vacances tranquille avec Draco, sans être confronté aux médias et aux politiciens.
- T'en as envie ?
- De quoi ?
- De passer un mois tranquille avec Draco…
- Je vois Draco toute l'année et vous ne rentrez à la maison qu'aux fêtes de Noël en général, c'est très rare que vous reveniez pour deux périodes de vacances, comme c'a été le cas cette année. Tu crois vraiment que lui et moi avons envie de passer nos seules vraies vacances sans vous ?
- Bah je sais pas…
- Vous nous manquez, tu sais. On aime être tous les deux mais vous nous manquez quand même.
- Et t'as répondu quoi ? »
Elle préféra changer de sujet. À nouveau, elle entendait de sa propre bouche une réponse qu'elle voulait entendre. La complicité entre son père et Draco grandissait de jour en jour et par moments elle craignait d'être de trop. D'être une sorte de routine qui les rattrapait tous les ans, chaque été.
« Que je trouvais sa démarche aberrante et que c'est un manque total de respect envers moi ?
- Vous vous êtes disputés ?
- Un peu. Je lui ai fait comprendre qu'elle aurait dû se débrouiller autrement et qu'on aurait pu se séparer au moment du match, qu'avec Draco on aurait même pu arranger nos dates pour rester avec vous avant le match et qu'elle aurait pu vous emmener avec elle après. C'aurait été plus logique.
- Et ? Qu'est-ce qu'elle a répondu ?
- Qu'elle ne m'aurait pas cru si raisonnable et qu'elle acceptait ma proposition.
- Ta proposition ?
- De changer nos dates.
- C'était une proposition ?
- Non.
- Alors on n'y va pas ?
- Non. »
Réponse implacable, sans réplique.
« À moins que tu ne veuilles pas passer tes vacances avec nous, ce que je comprendrais tout à fait.
- Non, je veux être avec vous.
- Bien.
- Tu lui as demandé pourquoi elle nous a invités ?
- Elle a fait une fausse couche, il y a un an, et elle avait envie de passer du temps avec vous.
- Elle va divorcer ?
- Je pense. Enfin c'est lui qui veut, pas elle. Je pense qu'elle ne va pas bien en ce moment et elle a besoin d'un… retour aux sources, ou quelque chose comme ça. Elle ne pensait pas que je serais aussi tolérant et que je vous laisserais partir. Je n'ai pas peur d'elle.
- Peur ?
- Qu'elle soit mieux que moi. Qu'elle me critique. J'ai fait des conneries, j'en ai conscience, mais…
- On t'a pardonné. T'as plus à t'en vouloir. »
Son père hocha la tête. Lily le trouva soudainement plus vieux, comme si les années qui refusaient de laisser la moindre trace sur son visage le rattrapaient. Il n'avait jamais oublié cette folie et ne s'en était sans doute pas encore pardonné. Peut-être qu'il s'en voudrait encore longtemps. Lily, elle, était passée à autre chose. Elle avait vécu un an avec Draco et son père, elle avait vu leur amour renaître et prendre peu à peu place dans leur maison. Les photos avaient changé, leur tableau avait évolué, aussi, et à leur première Saint-Valentin, une photo d'eux deux et de leur famille recomposée, prise à Noël, avait trouvé place sur leur cheminée. Draco les avait regardées bêtement pendant dix minutes avant de lire son journal.
Toute cette affaire, Lily le lui avait pardonné. Parce qu'elle l'avait vu souffrir et puis reprendre vie au contact de Draco, qui était venu vivre chez eux directement après son retour de France, sans repasser par chez lui. Elle les avait regardés somnoler sur le canapé, allongés l'un contre l'autre, elle les avait espionnés en train de s'embrasser dans la cuisine, quand Draco rentrait un peu tard, et elle s'était même invitée à leurs balades dans Londres, en quête d'un cadeau ou d'un petit présent.
Lily les avait vus redevenir un couple. Elle avait vécu leurs disputes, leurs réconciliations, leurs conflits, leurs pardons…
Une page avait été tournée, et ce depuis très longtemps.
Cela avait mis bien plus de temps pour les garçons. Sauf Scorpius. Pourtant, il était d'un naturel rancunier, pas autant qu'Albus mais il ne pardonnait pas facilement. Un peu comme Draco, en fait. Cependant, Harry avait toujours été une personne à part, et en voyant son père reprendre vie avec le brun à son bras, lors de leurs premières vacances ensemble à Paris, l'adolescent avait pardonné sans concessions, priant pour que les choses durent le plus longtemps possible.
Mais pour James et Albus, le travail avait été beaucoup plus long. Son frère aîné peina à faire à nouveau confiance à son père, et même si à Noël il avait vu le couple beaucoup plus soudé, plus encore que lors des vacances d'été, il n'avait pas été tout à fait convaincu, persuadé que son père jouait un mauvais jeu et que Draco, par amour, l'y suivait aveuglément. Il avait fallu qu'ils fêtent leur première année de vie commune pour qu'il conçoive la réalité de leur couple et sa solidité.
Cependant, Albus, lui, avait continué à en vouloir à leur père. Il croyait en eux mais il avait trop souffert pour accorder aussi vite son pardon. Lily était persuadée qu'il avait mis de côté toute sa rancune quand ils leur avaient annoncé leur mariage, aussi soudain que symbolique. Son attitude avait un peu changé depuis et les reproches qu'il faisait encore par moment à leur père s'étaient faits de plus en plus rares, pour finalement disparaître.
« Je sais. Je te le dis, c'est tout. Tu veux l'appeler ?
- Non, c'est bon, je lui écrirai. Ils font du bruit, les garçons !
- À tous les coups, James raconte encore sa deuxième épreuve…
- Tu crois ?
- Va voir, je t'assure que c'est ça. »
Lily se leva, hésita un instant, puis se dirigea vers son père pour enlacer sa taille. Aussitôt, Harry la prit dans ses bras et la serra contre lui, sa main caressant avec amour ses cheveux roux dans lesquels il planta un baiser.
« Je t'aime, Papa.
- Moi aussi, Chérie. N'en doute jamais. »
Elle hocha la tête contre son torse, puis leva les yeux vers lui avant de se hisser sur la pointe des pieds pour embrasser sa joue. Ravi par son sourire, elle quitta ses bras et sortit de la cuisine, alors que son père retournait à ses fourneaux.
Et effectivement, James était debout en plein milieu du salon en train de raconter pour la deuxième ou troisième fois le déroulement de son épreuve, à laquelle il était arrivé deuxième, à sa place, avec grande fierté. Et à celle de son père, vu comment ce dernier les avait accueillis : il n'avait pu aller les récupérer à la gare à cause d'un entretien d'une grande importance avec elle ne savait qui et à son retour, il n'en avait eu que pour James. Ce qui changeait beaucoup de l'attitude qu'il avait eue lors de leurs précédentes vacances.
L'adolescente se glissa derrière le canapé et enlaça tendrement les épaules de son beau-père qui posa une de ses mains sur son avant-bras blanc constellé de tâches de rousseur pour caresser sa peau du pouce. Elle se pencha vers son oreille pour lui glisser quelques mots.
« Je t'aime, Joli-Papa. »
Elle eut un sourire en le sentant tourner la tête vers elle. Il la regarda en haussant un sourire, un sourire au coin des lèvres, l'air de dire : « que me vaut cette soudaine marque d'affection ? ». Taquine, elle l'embrassa à nouveau sur la joue, puis fit le tour du canapé pour s'installer sur ses genoux.
Elle se sentit en sécurité, comme si rien de mal ne pourrait lui arriver.
Quelques mois auparavant, Albus lui avait avoué que le jour où ils avaient revu leur mère, après le décès de leur père, il ne l'avait pas reconnue. Pour lui, ce n'était plus sa mère.
Lily n'avait pas ressenti cela, mais elle devait reconnaître que leurs rares rencontres n'avaient pas abouti à ce sentiment de sécurité qu'elle ressentait dans les bras de son père et de son beau-père.
Et peut-être qu'en la rencontrant, elle n'éprouverait rien.
Comme Albus.
Au final, ce n'était pas plus mal qu'ils ne partent pas.
C'était mieux ainsi.
OoO
C'était comme un air de déjà-vu. Ce terrain de Quidditch, si grand et si petit à la fois, pour lui qui y avait volé des heures durant… Il se rappelait encore des ces haies immenses qui avaient rendu ce lieu si symbolique et familier méconnaissable. À l'époque, avec un peu de recul, ce fut comme si on touchait à quelque chose qui lui appartenait.
L'épreuve était différente mais avait pourtant quelque chose de semblable. En effet, le terrain de Quidditch n'avait pas subi le travail soutenu de Hagrid pour faire pousser des haies mais un morceau entier de la forêt interdite y avait été implanté. Bien sûr, le terrain avait été agrandi pour des besoins logistiques. Le rendu était impressionnant. C'était un peu comme si on avait une parcelle entière de la forêt amazonienne en plein milieu du stade, avec ses grands arbres, ses lianes, et même et un marais, dans un coin…
Harry trouvait ça inquiétant. Cela lui avait paru un peu différent, dans sa tête, quand Draco lui avait décrit ce qui attendrait les trois champions en fin de course, mais à présent qu'il se trouvait assis en haut des gradins avec cette forêt en contrebas, il trouvait cette épreuve presque dérangeante. À son époque, le labyrinthe était certes bien pire, dans un sens, mais cette forêt immense n'était guère plus accueillante. De là où il était, le ministre des Mystères pouvait voir des êtres magiques se déplacer, les différentes étapes qui attendaient les concurrents, et surtout, la fameuse coupe, étincelante.
L'épreuve durait déjà depuis une heure. Une heure d'angoisse, où il avait aperçu son fils çà et là, surgissant à certains endroits pour disparaître à d'autres. En soi, Harry savait qu'il ne risquait pas grand-chose, tout avait été fait pour que les champions ne courent aucun danger, mais comme tout bon père, il lui était impossible de rester calme face à une telle épreuve. Draco lui disait souvent qu'il exagérait, mais les souvenirs que Harry avait de la forêt interdite n'étaient pas forcément bons et sa perception des choses ne pouvait qu'être assombrie.
Mais ça, Draco ne pouvait pas le comprendre. Il y avait beaucoup de choses qu'il pouvait saisir, avec plus ou moins de facilité, mais ça, ça lui était impossible. Il n'avait pas vécu tout ça, ces moments passés hors des sentiers battus, dans des lieux atypiques et ô combien dangereux, ces périls inattendus, inutiles, mortels, parfois… Draco ne savait pas ce que c'était qu'être poussé par le destin à commettre des actes qui, sur le coup, ne le touchaient pas, mais qui au fil du temps avait influencé sa vie, son caractère, son regard…
Il ne connaissait pas la peur de perdre quelqu'un.
De voir une personne qu'on aimait disparaître sous ses yeux, comme dans un coup de vent.
Il ne savait pas ce que c'était que de se réveiller et d'apprendre qu'untel était mort, comme ça, quelque part, loin de vous. Que plus jamais vous ne pourrez le voir sourire, l'entendre parler, sentir sa main dans la sienne…
Il y avait des morts que Harry avait acceptées.
Et d'autres dont il ne ferait jamais le deuil.
James n'allait pas mourir cette nuit. Ni celle-ci, ni les suivantes.
Mais la peur restait tapie dans un coin de sa tête.
Une peur inexpliquée, sans fondement, qu'il ne pourrait jamais réfréner.
Mais si Draco ne pouvait pas le comprendre, au moins, il saisissait une bonne partie du reste. C'était ça qu'il aimait chez lui, cette capacité qu'il avait de savoir lire entre les lignes, de deviner ses pensées d'un simple regard ou en quelques mots. Il aimait ses mains qui se posaient sur lui à des endroits stratégiques, sur ses hanches, sur son bras, sur son épaule, dans ses cheveux, suivant ses besoins.
Pourtant, dernièrement, il lui menait la vie dure. Avec l'angoisse de l'épreuve, son état de nervosité empirait chaque jour un peu plus, et ce depuis deux semaines. James lui avait envoyé un courrier où il lui disait qu'il se préparait avec ses copains. À côté de ça, il était parvenu à récupérer un rapport de la seconde épreuve où ses chances de ne pas finir dernier étaient importantes, étant donné que la dernière épreuve était plus intellectuelle que physique, ce qui n'était pas le fort ni de James, ni d'Irina Michalski. Le tout combiné l'avait rendu exécrable, aussi bien au bureau qu'à la maison.
Draco n'était pas d'un naturel patient mais il savait faire des concessions. Si au travail il parvenait à gérer ses nerfs, ce n'était pas vraiment le cas chez eux, quand il était fatigué, désireux de se reposer et de profiter de lui. Pourtant, il avait été ces deux dernières semaines un monstre de tendresse et de compréhension. Certes, Harry savait qu'il avait décidé de laisser couler le temps que le tournoi se termine, mais il n'était pas certain qu'il aurait su tenir aussi longtemps si Draco avait été aussi insupportable.
C'était déjà arrivé, bien sûr. Le blond avait droit à ses moments de crises et s'ils étaient en couple, c'était bien pour les affronter à deux. Mais en général, Harry craquait au bout de trois à quatre jours : il s'énervait, culpabilisait, remettait en cause les bienfaits qu'il apportait à son compagnon et, parfois, il s'enfermait dans leur chambre pour ruminer des heures durant. Les conflits, quand ce n'était pas lui qui les créait, ce n'était vraiment pas son truc. Et ce n'était pas comme s'il aimait s'engueuler avec Draco non plus…
À la réflexion, ils se disputaient très peu, dans leur vie intime. Au travail, c'était différent, ils se rentraient dedans continuellement, au point que leur couple en devenait un véritable mystère. Mais à la maison, ils se cherchaient mais les grosses disputes n'éclataient plus depuis longtemps. Ils avaient réussi à se stabiliser, à se positionner sur la même longueur d'onde.
Et surtout, ils avaient appris à s'aimer correctement.
Surtout Harry, en fait.
Surtout lui.
Discrètement, le brun jeta un regard à son compagnon qui avait les yeux rivés sur la forêt en contrebas. Le fait qu'un homme aussi beau, aussi intelligent et raffiné s'intéresse à lui demeurait un véritable mystère. Draco méritait tellement mieux qu'un homme comme lui, anormal, lunatique, à moitié dépressif et insupportable au travail. Et même pas particulièrement beau. Harry supportait difficilement son visage qui peinait à vieillir, alors que celui de Draco prenait les marques de l'âge, petit à petit, ces rides disgracieuses embellissant son visage. D'une manière un peu différente, c'était vrai…
Mais il était beau.
Incroyablement beau.
Aussi bien dans son caractère que dans son physique.
Tellement beau que son amour pour lui ne cessait de grandir d'années en années, se renforçant un peu plus chaque jour, alors qu'il le sentait entrer toujours un peu plus dans sa réserve, ses secrets.
Un ange.
La meilleure chose qui aurait pu lui arriver dans sa vie.
Lentement, Harry glissa sa main dans la sienne pour ensuite la caller entre leurs cuisses, sous les plis de sa cape. Draco se laissa faire sans un mot puis lui lança un léger regard d'une douceur infinie. Ce genre de geste le touchait toujours et emballait son propre cœur d'émotion.
Draco savait que c'était compliqué. Il avait mis du temps à le comprendre, mais pour Harry, c'était toujours difficile d'avoir des gestes d'amour avec lui. Ce n'était pas une question de honte ou de gêne… mais de faiblesse.
On l'observait, sans arrêt. Le moindre de ses faits et gestes. Cela faisait des années que les autres le regardaient, analysaient son comportement et le moindre de ses mouvements. Il lui était impossible de cesser ce jeu dangereux dans lequel il s'était engagé depuis des années, entre sa vie d'homosexuel et celle politique.
Son couple avec Draco, le fait qu'ils vivent ensemble, qu'ils partagent tout ensemble, et même qu'ils se soient mariés, en secret, étaient une faiblesse. Mais tant que c'était caché, personne ne pourrait l'utiliser, car Harry contrôlait tout. Lui offrir des gestes en public, c'était prouver son attachement, ce petit côté sentimentaliste, dont l'absence donnait depuis des années à leur couple un air d'union arrangée.
Harry se fichait de ces on-dit. Il savait que Draco l'aimait et qu'il se moquait bien de son statut. C'était ce qui lui avait permis de tenir, et tous les racontars du monde ne pourraient jamais les empêcher de s'aimer.
Mais les gestes…
C'était trop compliqué à gérer.
Il l'avait vécu avec Ginny, si friande d'attentions et de marques d'affection.
Harry s'était leurré. Il avait cru qu'exécuter des gestes tendres en public la rendrait heureuse et que tout cacher détruirait leur union. La vie avait fait que son homosexualité avait réduit à néant son mariage et cette famille idyllique qu'il formait depuis quelques années avec la sœur de son meilleur ami. La séparation avait été douloureuse, parce que Harry avait déconné et qu'il refusait de laisser ses enfants à un autre homme, celui qui rentrerait forcément dans la vie de son ex-femme. Et puis, il conservait une grande affection pour Ginny qui lui avait offert les trois plus beaux trésors qu'un homme pourrait désirer dans sa vie. À une époque, il aurait même qualifié ce sentiment d'amour.
Mais depuis quelques années, sa position avait changé. À vrai dire, depuis qu'il était revenu sur le droit chemin et qu'il avait appris que son ex-femme n'avait pas levé le petit doigt pour prendre soin de leurs enfants à sa mort, il avait senti une grande colère mêlée de haine grimper en lui. Il s'était contenu, se refusant la moindre vengeance, mais Harry avait beaucoup souffert. La perte de Draco qui avait suivi cette découverte avait été un coup de massue. Son cœur malmené et gorgé d'amour pour cet homme qui avait su s'occuper de ses enfants durant son coup de folie avait été réduit en miettes.
Mais Harry ne s'était pas plaint.
Il avait encaissé. Comme beaucoup de choses. Il n'avait jamais accepté cette rupture mais parvenait à faire abstraction, même si régulièrement, la tête en vrac et l'estomac noué, il s'enfermait dans la cuisine et finissait ivre mort. Sans doute n'avait-il jamais autant bu de sa vie. Et souvent, il avait pensé à en finir. Définitivement.
Pour de vrai, cette fois.
Car Draco n'était pas le seul à avoir fait une dépression, à avoir songé à en finir.
Ces quelques mois passés loin d'eux n'avaient rien eu de vacances paradisiaques.
Ce fut plutôt une longue, très longue errance. Le genre d'errance dont il avait rêvé des années plus tôt, qui l'avait hanté des mois et des mois, dans ses grandes phases de dépression… et qui l'avait tenu éveillé des nuits entières. Il avait enchaîné les bars, traversé des quartiers mal famés, essayé des choses qu'il n'aurait jamais dû tester…
Il s'était oublié.
Complètement.
Il n'avait plus été personne.
À part Harry.
Le petit Harry, celui qui avait grandi dans un placard à balais, qu'on avait oublié sous cet escalier en bois dont la troisième marche grinçait.
Le petit Harry qui, trop grand pour entrer dans cet espace si petit, avait su s'y recroqueviller, les genoux serrés contre son torse, avait écouté le silence de cette petite maison abandonnée qui l'avait vu grandir.
Et qui, perdu dans les ténèbres de cette demeure poussiéreuse, avait même réussi à se convaincre que tout ça n'était qu'un mauvais rêve.
Qu'il était devenu fou, qu'il n'avait jamais quitté ce placard, et que tout ça n'était qu'un mauvais rêve.
« Loiseau se rapproche, on dirait.
- Oui… »
Harry avait eu du mal à lui en parler. À Draco. De cette perte de repères, de cette dépression sans fond dans laquelle il s'était jeté à corps perdu, et qu'il avait dû affronter une fois de retour dans sa vraie vie, celle où il était un ministre aussi craint que respecté, et intouchable. À plusieurs reprises, Draco avait essayé de lui en parler, de comprendre ce qu'il avait fait durant ces quelques mois, mais Harry n'arrivait pas à lui en parler. Il refusait alors d'accepter l'idée qu'il était encore dépressif et que ce qu'il avait fait empoisonnait toujours son existence.
Parce que Draco était un ange tombé du ciel, il n'avait jamais été très insistant, et quand Harry ouvrit son cœur, ce fut presque naturel. Comme si là, d'un coup, il avait envie d'en parler. De lui en parler. De lui dire qu'il allait mieux depuis qu'il était revenu dans sa vie, que son existence était plus belle, qu'il avait l'impression d'être un homme à part entière, mais que quelque part, au fond de son être… il y avait quelque chose qui n'allait pas.
Tout ce qu'il avait essayé de compenser, durant cette absence, tout ce qu'il avait ingurgité sans que jamais cela ne fasse réellement effet sur lui, parce qu'il était trop puissant, trop déglingué, parce que sa magie le protégeait et le martyrisait en même temps…
Il n'allait pas bien.
Il allait mieux. Mais c'était pas assez.
Et il avait peur que tout reparte de travers, que leur histoire se termine et qu'il le perde à tout jamais.
« Michalski est là-bas…
- Et James près de l'étang… »
Dire qu'il n'avait plus d'idées noires serait un énorme mensonge, mais dire qu'il était encore en dépression serait une erreur. Il était trop pessimiste pour affirmer qu'il était guéri mais sa vie allait trop bien pour qu'il voie tout mal.
Avec Draco, il avait redécouvert la vie de couple. Il avait redécouvert les plaisirs simples, comme rentrer à la maison, le découvrir dans le salon ou l'attendre dans la cuisine, se coucher à ses côtés, passer des journées entières ensemble dans les rues de Londres ou bien dans sa maison qui était devenue leur chez eux. Il avait compris que toutes ces idées qu'il s'était toujours faites étaient des erreurs, que se cacher ne détruisait pas ses relations, que son caractère et son poste étaient les facteurs les plus dangereux dans la durée de vie de son couple.
Draco n'avait jamais eu besoin de s'exposer avec lui pour réussir ni pour se sentir aimé. Il n'avait jamais rien exigé de lui. À une époque, il avait souhaité sa présence à ses côtés lors de certaines soirées auxquelles il assistait, il avait joué avec ses nerfs et Harry n'avait pu lutter bien longtemps contre son envie de l'avoir près de lui et la peur de voir son attitude changer vis-à-vis de lui. Draco n'avait pas besoin de Harry Potter. Il voulait juste que son compagnon l'épaule.
Admettre l'idée qu'à ses yeux, il était son homme et que par moments il avait besoin de son soutien moral et physique, c'était compliqué.
C'était compliqué d'accepter de n'être que Harry à ses yeux.
Mais c'était pour ça qu'il en était tombé amoureux.
Car aimer, c'était un échange, c'était donner et recevoir… C'était partager des moments forts, sans craintes, c'était partager son univers, ses enfants, sa maison, sans avoir peur que tout cela lui soit enlevé.
En un an, Draco ne l'avait jamais trahi.
Il avait beau lui avoir fait du mal, comme personne ne lui en avait sans doute jamais fait, jamais Draco n'avait craché sur lui et trahit leurs secrets, leur intimité, tout ce qu'ils avaient partagé ensemble.
L'aimer…
C'était exister.
Pour ce qu'il était.
C'était redevenir un adolescent, se blottir dans ses bras et fermer les yeux.
« L'épreuve est bientôt terminée, je crois. »
Harry poussa un soupir et serra sa main dans la sienne. Il était content qu'il soit là. Regarder cette ultime épreuve aurait été trop pénible, sinon. Le plaisir et la fierté qu'il éprouvait à regarder son fils lutter pour gagner aurait été gâché par toute cette angoisse qu'il parvenait à réfréner par la présence de son amant à ses côtés. Draco avait toujours eu un effet relaxant sur lui, même si parfois c'était difficile à deviner.
Au loin, il voyait Loiseau se rapprocher dangereusement de la coupe, Michalski le suivant de près. James était introuvable dans l'obscurité. De là où il était, Harry n'arrivait même pas à voir la lumière de sa baguette, ce qui signifiait qu'il était soit caché par des arbres ou des buissons, soit il était occupé à tout autre chose. Et cette idée lui glaça le sang.
Pour être tout à fait honnête, cette dernière épreuve le terrifiait, et ce depuis le début. Que James gagne, perde ou arrive deuxième n'avait pas d'importance pour lui. Son épanouissement, son aventure, ses projets d'avenir… Harry n'avait jamais eu honte de ses enfants, et Merlin savait ce qu'ils avaient pu être turbulents à Poudlard. Il les aimait, et dans son cœur, James resterait un héros. Il s'était engagé, avait été choisi, et s'était battu tout du long pour gagner. Par deux fois, il était arrivé deuxième, et pour son père qui avait été aidé tout du long, c'était deux belles victoires.
Son fils, c'était son héros.
C'était le jeune homme qu'il aurait dû être.
Il était grand, fort, solide, courageux…
Il méritait d'exister, de connaître la gloire. Il avait tellement de qualités, tellement de rage de vaincre, d'ambition, de rêves…
Tout son contraire.
S'il perdait…
Harry souffrirait.
Pour lui.
Parce qu'il méritait cette victoire. Parce qu'il était un champion, un héros à ses yeux. Il était tout ce qu'il n'avait jamais été, ce qu'il aurait rêvé d'être, et son plus grand souhait, c'était qu'il réussisse. Que son prénom soit connu au détriment de son nom, qu'il existe aux yeux de la société pour ce qu'il avait fait, et non pas pour son ascendance.
Sa foi en lui ne serait jamais ébranlée, jamais, car à son âge, Harry n'était même pas sûr qu'il aurait pu atteindre un tel niveau seul. Et cependant, il savait que ce serait difficile pour son fils. L'échec, il ne connaissait pas. Il était beaucoup trop jeune, beaucoup orgueilleux et imbu de lui-même pour ça…
Et soudain, James Potter émergea des buissons et se précipita vers la coupe.
Comme d'un seul être, la foule amassée autour de cette jungle hurla, créant un gigantesque brouhaha digne des plus grands matchs de Quidditch. Le sang battant à ses temps, les yeux écarquillés, Harry se pencha en avant, ses yeux verts rivés sur la silhouette reconnaissable de James qui se précipitait d'une démarche maladroite, presque claudicante, vers la coupe qui rayonnait au centre d'une clairière. Sa main broyait celle de Draco alors que Loiseau sautait de derrière un arbre et lançait un sort à James pour le ralentir.
S'en suivit d'un véritable duel, entre son fils, le Français, et rapidement la Polonaise qui arriva avec un peu de retard. Harry sentait son cœur cogner contre sa cage thoracique. Il tentait de maîtriser son corps, l'expression de son visage, tout son être pour ne rien montrer à ceux qui auraient l'idée de le regarder à cet instant. Les larmes commençaient à lui monter aux yeux, ses doigts serraient avec tellement de force la main de Draco…
Pour lui, c'était comme si James avait gagné.
Il était arrivé le premier, et depuis quelques minutes, les oreilles bouchées par tous ces hurlements, tout ce bruit, tous ces cris, James luttait contre ses adversaires, sans avoir été sévèrement touché pour le moment. Il avait la jambe blessée, c'était une évidence, il était même plus atteint que les autres champions, et pourtant, il se battait, sans relâche.
C'était son fils.
Là, sous le regard de tous ces gamins…
C'était son fils.
À lui.
C'était son bébé, qu'il avait chéri, qu'il avait élevé, blessé, protégé…
Son fils à lui.
Et en cet instant, il n'avait qu'une envie : se lever, hurler son prénom, et pleurer toutes les larmes de son corps…
Un sort atteignit Loiseau et le pulvérisa contre un arbre. Il ne se releva pas tout de suite, salement amoché. Un vent de protestation s'éleva dans le stade face à une telle démonstration de violence, à la limite de la faute. Harry serra les dents en voyant le garçon s'effondrer sur le sol sans se redresser, sans doute sonné, voire évanoui.
D'abord immobile, James voulut se précipiter vers lui pour l'aider. Son état était-il donc si grave que cela ? Mais il n'eut pas le temps de faire le moindre pas que Michalski l'empêchait d'avancer. Bien décidée à remporter cette épreuve, la championne de Durmstrang tenta de projeter James sur le côté pour atteindre la coupe. James était plus près qu'elle de l'objet mais ne pouvait pas lui tourner le dos. La voyant faire, Harry sentit la rage monter en lui, une telle violence ne rentrant pas dans les règles de ce tournoi.
Cependant, James n'était absolument pas décidé à se laisser faire. Alors, tenant sa jambe, il l'affronta, luttant d'arrache-pied contre cette espèce de guerrière scandinave. Harry le vit vaciller, fatiguer, et puis…
Lâcher prise.
Son cœur se comprima quand il le vit s'écrouler au sol, tenant toujours sa jambe blessée. Il s'était bien battu, mais difficile de se défendre face à une adversaire aussi coriace et prête à tout pour gagner. Sans doute son échec à la première épreuve l'avait-elle rendue plus combative… Cependant, jouer avec sa jambe blessée n'était pas correct à ses yeux. Et Loiseau ne se relevait toujours pas, demeurant immobile près de son arbre. Malgré lui, il se sentit inquiet pour le jeune homme.
Ainsi, malgré lui, James laissa à Michalski l'opportunité de passer. La jeune fille ne se fit pas prier et se précipita vers la coupe d'une démarche rapide, mais maladroite et fatiguée.
Elle avait gagné.
Et alors qu'elle allait toucher la coupe, le trépied sur lequel la coupe était posée tomba à la renverse. L'objet vola sur le côté, propulsé à la lisière de la forêt. Loiseau venait de se redresser et de lancer un sort, empêchant ainsi la championne de remporter la victoire. Aussitôt, James jeta un sort à Michalski qui, surprise, tomba sur le sol, les jambes bloquées. James se redressa difficilement pour lui lancer un dernier sortilège et terminer de la ligoter.
Plutôt que de se lever, comme sonné, James resta à côté d'elle. Entendait-il tous ces cris qui le poussaient à se redresser et aller chercher la coupe ? Il devait être épuisé et Loiseau n'était pas agressif pour le moment. Au contraire, il était allongé sur le sol.
Enfin, James se redressa, mais ne marcha pas tout de suite. Il regardait Loiseau. Enfin, il se décida à traverser la clairière en boitant, se baissa, et attrapa la coupe.
Un feu d'artifice explosa dans le ciel. Un grand feu d'artifice aux couleurs de Poudlard, dont le bruit tonitruant supplanta celui des hurlements de joie.
Du haut de ses gradins, Harry broyait littéralement la main de son compagnon, les larmes aux yeux, le visage tendu et un léger sourire sur le visage.
Tout son corps se tendait, comme une boîte en métal tentant de contenir l'explosion qui avait lieu en son sein. Ça pétait de partout, en lui, à l'image de ce formidable feu d'artifice qui illuminait les visages de la foule et des champions tout en bas.
Il luttait pour ne pas pleurer, pour ne pas rire, hurler, céder à la joie, au bonheur de voir son fils vainqueur du Tournoi des Trois sorciers, qu'il avait gagné près de trente ans plus tôt. Il était allé au-delà de ses espérances, de ses espoirs les plus fous, et la fierté qui gonflait son cœur était incommensurable.
James existait à présent pour ce qu'il était.
Et réfréner toutes ces émotions qui se bousculaient en lui fut une véritable torture.
« Félicitations, Harry. »
Sa voix émergea du brouhaha avec une telle douceur qu'il en fut dérouté. Lentement, se contenant, Harry tourna la tête vers lui. Draco était le premier à le féliciter, avec une grande sincérité, mais il savait qu'il ne serait pas le dernier, que tout ce petit monde assis derrière et à côté de lui allait lui cirer les pompes des heures, des jours, des mois durant à propos de la victoire de son fils aîné. Il savait qu'on critiquerait, forcément, que la coupe qu'il avait lancée à bout de bras à Loiseau en travers de la clairière passerait inaperçu, tout comme le fait qu'il avait attendu à ses côtés que les médicomages viennent les chercher, et qu'on les trouverait en train de rire comme des bêtas, libérés de la pression du tournoi.
Il savait aussi qu'il était regardé depuis tout à l'heure, que des visages ne l'avaient pas quitté des yeux et que d'autres s'étaient tournés vers lui à de nombreux moments, guettant la moindre trace d'émotion sur sa figure, négative ou positive.
Mais ils ne trouveraient rien.
Rien du tout.
Il n'était pas le héros de cette soirée.
Les deux héros étaient en bas, dans la petite clairière, la coupe posée devant eux.
Alors, tout en lui serrant douloureusement la main, avec la même force qu'il serrerait plus tard son fils aîné, dans l'intimité d'une pièce où ils seraient seuls, loin des photographes et de la foule, Harry croisa le regard de son compagnon. Il se sentit à deux doigts de pleurer, tant son regard à lui, contenu, comme tout le reste de son visage, était malgré tout plein de joie. Et de fierté.
Il avait gagné.
Son fils, son héros, avait gagné…
« Merci. »
Il avait hâte de le serrer dans ses bras.
De lui dire à quel point il était heureux et fier de lui.
Son héros…
Son héros de ce soir.
Son héros à lui.
FIN
