Disclaimer : Les personnages de Harry Potter ne m'appartiennent pas, mais l'histoire, si !
Couple : Harry/Draco.
Rating : T.
Avec un peu de retard, voici mon nouveau challenge ! Je n'ai malheureusement pas noté la personne pour qui je devais le faire, et avec la reprise du travail et les mails qui s'accumulent, il m'a échappé... Cependant, j'ai aimé ce thème mais si j'avoue que j'ai eu en réalité du mal à me fixer sur une idée. J'espère que cette histoire vous plaira ! ^^
De plus, j'en profite pour fêter ce 25e OS et pour remercier tous mes lecteurs de m'avoir lue et soutenue dans cette démarche. J'adore écrire ces OS, ça me détend, ça me permet d'aborder des sujets très divers et je vous remercie pour l'attention que vous portez à mon travail ^^
Une review sera choisie parmi celles de cet OS.
L'ange
Lentement, le cercueil remontait l'allée. Les croquemorts, la baguette levée, marchaient d'un pas mesuré au milieu de la foule, constituée d'une bonne quarantaine de personnes. Certains pleuraient, gémissant de douleur, tandis que d'autres tentaient de se contenir, la peine assombrissant leurs visages. Enfin, d'autres, un peu trop nombreux à son goût, jetaient des regards gênés, dégoûtés, énervés ou, pires, dénués de tous sentiments. Et de là où il était, un peu à l'écart, comme toujours, Draco Malfoy trouva ce spectacle pathétique.
Il savait qu'il n'avait rien à faire là. On le lui répétait sans cesse, et au fond de lui-même, il savait que c'était une erreur. Assister à l'enterrement de son patient ne l'aiderait pas à résoudre l'énigme qui l'avait précisément mis dans la tombe. Au contraire, ça ne ferait que l'agacer, car les échecs perpétuels auxquels il se confrontait depuis un an étaient en train de devenir peu à peu une obsession. Depuis quelques mois, il ne pensait plus qu'à ça, même quand il était censé prendre un peu de repos chez lui. Mais ne pas penser au travail quand plus rien ne vous retenait chez vous était une tâche bien compliquée.
À vrai dire, depuis que Harry l'avait quitté, un soir d'automne, Draco avait la sensation que sa vie s'était arrêtée. Dans un sens, c'était un peu le cas, car depuis, il ne progressait plus dans ses recherches et sa vie sentimentale était un puits sans fond. Il n'avait même pas essayé de refaire sa vie, car l'amour fou qu'il ressentait pour le héro national avait besoin de plus de huit mois pour disparaître. Par moments, Draco se demandait même si un jour il parviendrait à l'oublier. Lui, ces deux ans passés ensemble, leur vie au Manoir… Le son de sa voix, de son rire, cette manière qu'il avait de le regarder, de lui sourire…
Las, Draco poussa un soupir à fendre l'âme. Il était fatigué. Il travaillait tellement ces derniers temps que ses heures de sommeil ne cessaient de se réduire, et son corps en ressentait les conséquences. Mais c'était ça ou sombrer. Et il était beaucoup trop fier pour se laisser à nouveau aller à ce désespoir qui l'avait tenu enfermé chez lui pendant près de deux semaines, avant que Blaise ne vienne l'en arracher. Et puis, la Science avait besoin de lui, de toute façon. Et cet homme qui ne se réveillerait plus, défiguré à jamais par une maladie quasiment incurable, il avait cru en lui. Comme tant d'autres qui le regardaient avec cet étrange mélange de désespoir et de soulagement quand il venait leur rendre visite.
Le médicomage avait commencé à travailler sérieusement sur la dragoncelle quelques mois avant que Harry ne le quitte. Quelques temps auparavant, il avait élaboré avec des confrères un nouveau remède contre la varicelle du dragon, qui grêlait le visage des patients avant de le rendre verdâtre. C'était une maladie désagréable et un peu trop rependue à son goût, et difficilement curable. Du coup, il s'était penché sur l'élaboration d'un remède contre cette maladie et avait été repéré pour ses talents de potioniste.
Alors, plutôt que de le laisser poursuivre ses recherches, il avait été sélectionné pour étudier et lutter contre l'une des dérives les plus dangereuses de cette maladie, qui avait d'ailleurs donné son nom à cette vilaine maladie qui, dans son état initial, n'était guère dangereuse pour la santé. Sauf pour les personnes âgées, bien sûr, mais pour des sorciers bien portants, ce n'étaient que des désagréments. Mais quand la maladie empirait et se transformait en quelque chose de radicalement différent, et de destructeur, les possibilités de guérison s'amenuisaient.
Voire, s'annulaient.
C'était devenu le combat de sa vie. Il devait trouver un traitement pour sauver ces pauvres gens qui contractaient cette maladie sans qu'ils ne sachent comment et qui en souffraient jusqu'à leur mort. Une mort douloureuse, terrifiante, et désespérée.
L'esprit plein d'images douloureuses, où cet homme le suppliait de le sauver, de ne pas le laisser seul, de ne pas lâcher sa main, Draco tourna les talons et s'en alla. D'autres patients l'attendaient et regarder la foule se presser autour du cercueil descendu dans son caveau lui faisait un mal de chien. Autant retourner travailler et oublier ce patient qu'il avait espéré sauver, en vain.
OoO
Un tas de paperasse l'attendait sur son bureau, et malgré l'heure, Draco s'installa sur sa chaise et commença à traiter les papiers en retard. C'était un peu comme un moment de détente, un moment d'oubli avant de rentrer chez lui. Ce n'était pas tant qu'il accumulait du retard, c'était plutôt qu'il passait beaucoup trop de temps dans les laboratoires et que son travail administratif en pâtissait. Mais de toute façon, il ne comptait plus ses heures depuis longtemps, et dans le département, tout le monde le savait.
Draco Malfoy était un acharné du travail, et tous le respectaient pour ça.
Ainsi, le blond se mit à ce travail fastidieux sans rechigner, se plongeant dans la paperasse comme il l'aurait fait avec ses potions qui n'en finissaient pas de mijoter dans leurs chaudrons. Elle lui permit d'oublier durant plusieurs longues minutes l'état catastrophique d'une patiente qui voyait son corps s'assombrir de jour en jour, pleurant à chaque fois que son regard croisait la surface lisse d'un miroir. Elle pleurait tant qu'on avait retiré de sa chambre tout ce qui lui permettrait de voir son reflet de quelque façon que ce soit. Mais cela n'apaisait pas sa peine, et quand Draco chaussait ses lunettes pour observer plus précisément sa peau, ce qu'elle voyait à nouveau dans les verres rendait ses visites plus difficiles encore.
Mais comment lui en vouloir ? Si ses collègues s'agaçaient par moments de leur attitude, alors qu'il était évident qu'ils étaient tous condamnés, Draco se montrait toujours patient. À leur place, sans doute aurait-il déjà mis fin à sa vie, car se voir dépérir dans les yeux de ceux qui le soigneraient l'aurait rendu dingue. Mais ces hommes et ces femmes n'avaient pas eu le choix, car ils ne connaissaient pas la maladie. Ils ne comprenaient pas quels étaient les signes avant-coureurs, ni ceux qui les condamnaient définitivement.
Tous les sorciers ne réagissaient pas de la même manière à la dragoncelle. Certains voyaient leur teint se verdir tandis que d'autres sentaient leur corps devenir douloureux, leurs articulations se durcissant et leurs muscles se raidissant au fil des jours. Si cette maladie qu'on appelait vulgairement la varicelle du dragon se soignait, la dragoncelle était rarement curable. Les premiers signes étaient à considérer avec le plus grand sérieux, mais ils n'étaient rien comparés à l'apparition des premières écailles sur certaines parties du corps, telles que les bras ou les jambes. Et quand elles dépassaient le nombre de dix, alors le patient était condamné.
Mais ça, rares étaient ceux qui le savaient, ou qui prenaient les choses au sérieux. Ils pensaient que ce n'était rien, que le traitement qu'ils suivaient finirait par agir, ou alors ils surveillaient leur peau mais ne voyaient pas tout de suite toutes les écailles. Dans tous les cas, le traitement ne faisait quasiment plus effet quand la maladie s'était développée à ce point. Et une fois que le corps fut à moitié recouvert et que les maux de dos se déclarèrent, rares étaient les sorciers à supporter le traitement, et surtout, à guérir. Dans sa carrière, Draco n'en avait vu aucun et son collègue le plus ancien n'en avait rencontré que trois. Les autres finissaient par mourir dans la douleur et, souvent, dans la folie.
Draco travailla pendant une bonne heure, sans jamais laisser son esprit s'égarer sur ses patients en manque de soin. Il allait bientôt s'arrêter parce que Blaise était censé venir le chercher, comme tous les mardis soirs. C'était un rituel auquel il s'était fait, comme à beaucoup de choses. Il ne luttait même plus quand il apparaissait soudain dans son bureau, tapotant sa montre, le regard peu amène.
Mais il n'était pas encore l'heure, alors Draco décida de prendre une petite pause dans son travail, quand soudain on toqua à sa porte. Amorphe, il n'eut même pas le temps de dire à la personne d'entrer qu'elle pénétrait dans la pièce. C'était son supérieur hiérarchique, le médicomage Kyle Knight. Immense, le teint pâle et les yeux sombres, il s'avança vers lui d'une démarche raide et fatiguée. Draco ne l'aimait pas vraiment et il savait que c'était réciproque. À vrai dire, Knight n'aimait personne, ou presque, et ses collègues se méfiaient de lui. Draco n'avait jamais bien compris pourquoi, parce qu'en soit, son supérieur n'était pas un homme particulièrement dangereux, bien qu'un peu fourbe sur les bords. Mais c'était ainsi, et ça ne risquait pas de changer.
« Bonsoir, Malfoy. Encore au bureau ?
- Oui, Monsieur. »
Tout le monde savait qu'il travaillait très tard. Personne ne lui demandait jamais pourquoi, en grande partie parce qu'il ne répondait jamais aux questions personnelles. Certains avaient leur explication, rares avaient la bonne, mais l'avis que ses collègues se faisaient de lui ne l'intéressait pas. Il était passé pour un con des mois auparavant quand il s'était fait larguer par le héro national, et si tous pensaient qu'il s'en était remis et que ce crétin à lunettes l'avait lâché parce qu'il bossait trop et qu'il était associable, grand bien leur fasse.
« J'ai reçu un courrier cette après-midi. Et je vois que vous avez reçu le même. »
Du doigt, il montra la corbeille à courrier que Draco n'avait fait que trier. Sur le sommet de la pile trônait une enveloppe grise qui provenait de son propre département. Il ne l'avait pas regardée parce qu'il comptait le faire avant de partir, mais visiblement, il aurait déjà dû y jeter un œil.
« Je vous conseille de la lire attentivement. Cela pourrait vous intéresser. »
Lentement, Draco leva la main pour attraper le courrier qu'il s'apprêtait à décacheter quand Knight reprit la parole une dernière fois.
« Cependant, Malfoy… Je vous conseille très sérieusement de réfléchir à ce que vous allez faire. Je sais que c'est une opportunité pour vous, mais réfléchissez-y à tête reposée. Je vous souhaite une bonne soirée. »
Et enfin, l'homme quitta la pièce, fermant la porte derrière lui. Perplexe, Draco mit quelques secondes à revenir sur Terre et ouvrir enfin la fameuse enveloppe.
Elle était plutôt épaisse et contenait plusieurs feuillets. Sur le premier, il eut la surprise de découvrir que la missive venait du département que tous appelaient « La Prison ». Située au sous-sol de plusieurs départements de recherche, la Prison accueillait de nombreux patients incurables, dont seule une minorité avait choisi de se laisser enfermer. La plupart avaient été comme condamnés, arrachés à leur environnement par des aurors, des médicomages, voire leurs proches. C'était un lieu à l'accès très restreint que Draco n'avait jamais visité, et qu'il n'avait pas vraiment envie de découvrir.
Pourtant, on lui demandait de descendre à la Prison. Dans le cadre de ses recherches, on lui offrait la possibilité d'étudier de façon plus poussée un patient en phase terminale de la dragoncelle, afin d'élaborer un traitement plus efficace qui ne ferait pas que soulager les douleurs dues à la maladie.
La manière dont les phrases étaient tournées lui donnèrent envie de vomir. Il savait que les sorciers enfermés là souffraient énormément, de par leur maladie mais aussi de par la manière dont ils étaient traités. Parqués comme des animaux, ils étaient enfermés dans des geôles insalubres où ils attendaient que leur cœur lâche. Un des effets méconnus de la dragoncelle était les pics de colère incontrôlable, et il suffisait qu'un sorcier en soit témoin ou victime pour que le patient, jugé dangereux, soit enfermé à vie. Il suffisait parfois d'une crise d'angoisse ou de peur, et le malade saccageait son appartement. C'était suffisant pour le retirer du monde et faire comme s'il n'avait jamais existé.
Draco poussa un soupir et se laissa aller dans son siège. Il était perplexe. C'était une occasion en or, il le savait, mais voir ces hommes et ces femmes enfermées comme des animaux ne lui disait rien. Il savait que c'était une nécessité, car sinon ils deviendraient dangereux, une fois confrontés au monde et à la lumière du jour. Et de toute manière, leur corps ne pouvait supporter la maladie, ils finissaient tous par mourir à un moment ou à un autre. Mais si seulement ils étaient enfermés dans un environnement saint… Si seulement on n'oubliait pas l'être humain caché sous ces écailles et ces grandes ailes qu'ils repliaient sur eux, comme pour se protéger…
Se protéger de quoi ?
De la souffrance, lui avait dit un patient, un jour.
De la souffrance…
Après avoir poussé un nouveau soupir, Draco regarda les autres feuillets. C'étaient des listes de patients souffrant de la dragoncelle auxquels il pourrait avoir accès. Il regarda les noms, sans en reconnaître aucun.
Et puis, ses yeux s'arrêtèrent soudain. Ils s'écarquillèrent et son visage s'approcha de la feuille, jusqu'à ce que son nez touche le parchemin. Une sorte de terreur commença à monter en lui, se reflétant peu à peu sur son visage soudain si pâle…
Et puis, le déni. Les questions. Les « c'est pas possible », les « c'est un homonyme ». La souffrance, soudain, une souffrance sans nom, sans commune mesure. Et puis la colère, et enfin…
Les cris.
Les hurlements.
Des mains qui viennent le saisir, qui l'allongent.
Les larmes qui dévalent ses joues, sa voix qui ne parvient plus à articuler, ses mains crispées sur les listes…
Le désespoir.
Et Blaise qui le tient contre lui, le suppliant de se calmer, parce que non, ce n'était pas possible, ce devait être un autre…
C'était forcément un autre…
OoO
La Prison était plus immonde qu'il ne l'avait imaginé. Ses collègues l'avaient pourtant prévenu, mais elle faisait partie de ces endroits qu'on ne peut imaginer et qui vous marquent à vie. Et à peine Draco y mit-il les pieds qu'il se sentit comme aspiré par un gouffre, dont il ne parviendrait jamais à sortir.
C'étaient des cachots. Ni plus ni moins. De sombres cachots froids et humides, qui puaient à vous donner mal au cœur. Il y avait du bruit, aussi, beaucoup de bruits. Des cris, des pleurs, des gémissements, des bruits de chaînes et de coups portés contre les barreaux. Le mot « mouroir » n'était pas assez fort pour qualifier cet endroit inhumain où ses semblables attendaient en geignant que leur cœur cesse enfin de battre.
Cela faisait à peine cinq minutes que Draco était arrivé et il se sentait déjà mal. S'il parvenait à faire abstraction de cette odeur qui faisait pourtant état de tous les sévices supportés par ces malades depuis des mois, des années, il n'arrivait pas à isoler tous ces bruits dans la semi-obscurité. Ils raisonnaient en lui avec plus de force encore que les voix abîmées de ses patients et lui rappelaient avec plus de force encore contre quoi il se battait depuis un an.
Contre une maladie qui faisait de vous un reptile, qui vous rongeait de l'intérieur et qui finissait par vous tuer, car ce n'était pas un maléfice, mais une putain de maladie, et votre corps n'était pas fait pour supporter tout ça.
À la suite de trois employés, Draco marchait à pas lents dans les allées bordées de cellules abominables où des êtres mi-hommes, mi-reptiles les regardaient avec leurs yeux tristes. Étrangement, les malades affalés à même le sol lui paraissaient dans un état plus grave que ceux dont il s'occupait, alors que c'étaient absolument les mêmes. La seule différence entre eux était la violence dont ils avaient fait preuve à un moment de leur vie et qui les avait condamnés. Et pourtant, en regardant leurs pieds griffus et leurs grandes ailes, tantôt de peau tendue, tantôt recouvertes d'écailles ou de plumes, Draco eut l'impression que c'était pire. Bien pire.
Brusquement, le blond leva la tête et regarda le dos des employés, luttant contre toutes ces images qui affluaient en lui. Il ne devait pas craquer et ne surtout pas se laisser envahir par toutes ces visions. Il n'était pas encore arrivé dans le couloir de ceux qu'il pourrait exploiter pour ses recherches, ce n'était pas le moment de faiblir, même si cela faisait déjà trois nuits qu'il ne parvenait pas à fermer l'œil, hanté qu'il était par cette maudite liste.
« Nous y voici, Mr Malfoy. Vous longez le couloir et c'est l'allée tout au bout. »
Du regard, Draco repéra l'allée. La boule au ventre, il inspira profondément, sachant qu'il y passerait plus de temps que nécessaire. Il était prévu qu'il revienne plusieurs fois afin de sélectionner un seul candidat, qu'il choisirait en fonction de ses nouveaux attributs physiques mais aussi du lien qu'il parviendrait à créer avec lui. Draco ne savait pas s'il en serait capable, mais il n'avait guère le choix.
« Nous vous proposons de vous laisser seul une vingtaine de minutes, puis nous reviendrons vous chercher. Et si vous avez besoin de plus de temps…
- J'ai compris. Ça me va.
- Si vous avez un problème, revenez ici et attendez-nous.
- Très bien. Merci. »
Le médicomage longea le mur et quand il tourna la tête, les employés étaient partis. Il était à présent face au couloir où s'alignaient des cachots, des mains crochues dépassant parfois des barreaux. Le tout était de marcher au centre du couloir, même s'il était évident qu'aucun d'entre eux, affamés qu'ils étaient et en manque de soin, n'aurait la force de lui faire le moindre mal. De toute manière, Draco n'avait pas peur d'eux. C'était sans doute pour cela que ses patients s'attachaient toujours à lui, malgré son manque cruel de chaleur humaine : il n'avait pas peur d'eux et ne les regardait pas comme des erreurs de la nature.
Ce n'était pas leur faute, se disait-il souvent quand il avait commencé. Ils n'ont pas choisi d'être malade.
À pas mesurés, les mains derrière le dos, Draco se mit à marcher dans le couloir. Aussitôt, certains malades le hélèrent, lui demandant qui il était, s'il avait à manger, ou bien lui disant qu'ils avaient mal, qu'ils se sentaient mourir et que leur dos les torturait comme jamais. D'autres restaient silencieux, le regardant passer en silence ou bien se cachant derrière leurs ailes, formant comme un cocon de peau, d'écailles ou de plumes. Il remarqua que certains avaient une queue, chose rare, et que ceux-là paraissaient souffrir encore plus que les autres, prostrés sur le sol, regardant le vide.
Un mouroir.
Ils étaient tous en train de crever, et personne ne faisait quoi que ce soit pour eux. Ça avait de quoi rendre dingue…
Draco fit deux allers-retours dans l'allée, repérant déjà quelques patients dont le physique ravagé l'intéressait. Le cœur battant, il détailla chaque visage qu'il pouvait percevoir, chaque corps, mais sans jamais parvenir à repérer ce qu'il était tant venu chercher. Et qui était-il pour demander à certaines créatures de dégager leurs ailes pour qu'il puisse mieux les regarder ?
Il allait entamer son troisième aller-retour, en se disant qu'il engagerait peut-être la conversation vu la curiosité des malades qui se pressaient contre les barreaux, quand il entendit des pas dans le couloir adjacent, signe que les employés revenaient vers lui. Mais seulement l'un d'eux apparut à l'entrée de l'allée, et à peine apparut-il que Draco pressa le pas vers lui, un peu surpris.
« Désolé Mr Malfoy, nous avons un petit problème dans une allée, mes collègues s'en occupent. Avez-vous terminé ?
- J'ai le temps, j'ai besoin de réfléchir. Par contre, j'aurais besoin de votre aide… »
Le médicomage fouilla dans sa poche et attrapa la liste de noms qu'il montra à l'homme. Ce dernier attrapa les feuillets en fronçant les sourcils. Après une courte réflexion, Draco lui demanda où se trouvaient certains malade en citant une dizaine de noms. Et quand il parvint au dernier, le regard de l'employé s'assombrit. Il leva les yeux de la liste, le regarda quelques secondes, se pinça la lèvre inférieure, puis lui fit signe de le suivre.
Ils remontèrent l'allée, mais pas très loin. Du doigt, sans dire un mot, l'employé lui montra le cachot suivant. Puis, il lui dit qu'il revenait dans dix minutes avant de s'en aller, comme pour le laisser seul.
Il n'était pas con. Personne ne l'était, ici, mais Draco avait espéré que cela passerait sans qu'il ne s'en rende compte. Et à présent qu'il se trouvait à quelques centimètres de la cage, avec la vision de ce regard assombri, et même peiné, imprimée sur la rétine, Draco n'osait plus bouger. Le doute n'existait plus, il avait suffit de ce regard pour le comprendre. Et pourtant, il devait voir de ses propres yeux. Alors, le cœur au bord des lèvres, le blond fit un pas et se planta devant les grilles de la cellule suivante.
Le malade, sans doute assis sur le sol, n'était qu'un amas de plumes sombres et sales. Ses jambes dépassaient, laissant voir ses pieds nus et écailleux, les ongles noirs et crochus. Il était maigre, et surtout, il tremblait. Draco le regarda, sans oser y croire, et puis, la voix haletante, douloureuse, il prononça ce mot qui lui irritait les lèvres à chaque fois qu'il s'échappait de sa bouche.
« Harry ? »
Son corps trembla de plus belle, et tout à coup, ses pieds disparurent sous les plumes. Le malade se recroquevilla un peu plus, caché derrière les plumes. Draco sentait son cœur s'emballer dans sa poitrine.
« Harry ? C'est toi ? »
Sa voix était douce, comme pour ne pas lui faire peur, et quand il entendit soudain ses sanglots, son cœur se déchira en deux. Et alors, derrière les plumes, ses yeux imaginèrent son corps. Ce corps qu'il avait tant aimé, qu'il avait caressé, embrassé, admiré, recouvert d'écailles sombres, son visage disparaissant presque totalement tandis que ses yeux verts incroyables devenaient ceux d'un reptile, avec une prunelle verticale et une couleur jaunâtre.
Harry était là, sous ses yeux, cachés derrière des ailes, emprisonné par des grilles et des maux dont personne n'avait idée.
Et parce que la vision était trop horrible, Draco détourna les yeux et se pressa vers le bout de l'allée. Il avait la tête qui tournait, le cœur qui tambourinait dans sa cage thoracique, et quand l'employé le retrouva, il le guida très vite vers la sortie.
Où trouva-t-il la force de transplaner jusqu'à son Manoir pour s'effondrer dans son lit et hurler comme il n'avait jamais hurlé de toute sa vie ? Il n'aurait su le dire…
Pas plus qu'il n'aurait su dire comment Blaise avait pu savoir que sa visite ce déroulait cette après-midi-là, et qu'alerté par le bruit, il se serait précipité dans sa chambre pour essayer, en vain, de le calmer…
OoO
Harry et lui, c'était une histoire qui n'aurait jamais dû exister, parce que la vie, ce n'était pas un conte de fée. Et pourtant, lui, il avait fait de sa vie un conte de fée. Il l'avait regardé, séduit, et avec son sourire et son optimisme à toute épreuve, il lui redonné confiance en lui et en la vie. Ils s'étaient aimés comme peu de gens savent le faire, et quand Harry accepta de venir vivre avec lui, ce fut comme un aboutissement dans leur relation. Draco n'avait jamais rien vécu de tel avec qui que ce soit et pouvoir s'endormir chaque soir avec son amoureux était un bonheur sans commune mesure.
Et à un moment donné, il avait même pensé que Harry était l'homme de sa vie. Et bien que le brun l'ait quitté du jour au lendemain, sans explications, il avait continué à penser qu'il était son âme sœur et que jamais il ne parviendrait à trouver une autre personne telle que lui. Harry n'avait rien d'exceptionnel, mais être aimé par lui, c'était tout simplement magique.
Une magie qui avait pris fin, le laissant seul dans son manoir trop grand pour lui, dans son lit immense qui portait son odeur, et dans sa vie, qu'il détestait avant lui et qu'il haïssait depuis son départ.
Blaise avait dû le ramasser à la petite cuillère. C'était son meilleur ami, et avant leur rupture, il adorait Harry. Mais bien évidemment, voir Draco si malheureux l'avait rendu haineux et protecteur, et s'il avait cherché à comprendre son geste, le Black n'était jamais parvenu à trouver de réponse. Très vite, Harry avait disparu, quittant le pays pour ne plus jamais donner de nouvelles. Et Draco, lui, avait essayé de continuer à vivre en se détachant de tout et en se consacrant à son travail, parce qu'il ne lui restait plus que ça.
Pour eux, Harry avait fui l'Angleterre et tout ce qui l'y attachait, à commencer par Draco. Peut-être était-il parti rejoindre un autre homme… Mais Draco refusait d'y croire. Ils avaient trop de projets ensemble pour que son homme ait pu le tromper avec un autre. Mais Blaise, lui, en était persuadé, même s'il avait très vite cessé d'en parler à cause des crises de colère de son meilleur ami.
Cependant, à présent, ils savaient tous deux que Harry n'avait pas vraiment quitté le pays, mais qu'il avait commencé une cure à Ste-Mangouste, se séparant de Draco à cause de sa maladie qui s'était déclarée du jour au lendemain. Et après avoir saccagé son appartement, il avait subi la trahison de Hermione qui était allée parler à son médicomage personnel, s'inquiétant de son soudain accès de colère, et terrorisé à l'idée d'être emmené, Harry s'en était pris aux aurors venus le chercher pour l'interroger. Ni une ni deux, il se retrouva enfermé à la Prison, où il vit son corps se transformer sous ses yeux au fil des jours.
L'idée que son compagnon ait pu être atteint et qu'il l'ait quitté pour cela le rendait malade. Il ne comprenait pas que Harry ne lui en ait pas parlé, alors qu'ils partageaient tout. Ils s'étaient aimés durant deux ans, Draco travaillait sur la dragoncelle depuis quelques mois, et soudain Harry attrapait cette maladie et… Il ne comprenait pas. Pourquoi s'isoler ? Pourquoi renoncer à eux ? Pourquoi ne pas lui avoir demandé d'aide, pourquoi s'être éloigné de lui, alors qu'il connaissait les risques en restant seul ? Pourquoi…
Pourquoi ne lui avait-il pas fait confiance ?
Parce que tu détestes les hybrides, lui avait répondu Blaise. Et cette réalité, qui avait véritablement existé à l'époque, creusa un peu plus ce trou dans lequel il avait la sensation de s'enfoncer au fil des heures. Était-ce pour cela que Harry lui avait tout caché ? Parce qu'il avait un avis très arrêté sur les hybrides et qu'il n'aurait jamais supporté l'idée de fréquenter un monstre ?
Un monstre…
Aucun de ses patients n'était un monstre. Absolument aucun. C'étaient des sorciers qui n'avaient rien demandé et qui avaient choppé cette putain de maladie. Et ça, il le savait déjà avant même de commencer à travailler sur la dragoncelle. Et si ces hommes et ces femmes n'étaient pas des monstres… Comment Harry aurait-il pu en être un ?
Le connaissait-il donc si peu ?
Gardait-il au fond de lui l'image du petit con arrogant qu'il avait été à une époque, et qu'il était toujours un peu, parce que ça le faisait toujours rire quand il lui parlait sur un ton aristocratique ? Le croyait-il donc si fermé, alors qu'il avait pensé à le demander en mariage lors de leurs prochaines vacances, lui, un sang-mêlé, le héros national qui avait mis son père en prison et forcé sa mère en exil…
Par Merlin, qu'est-ce qu'il avait pu changer à son contact… Qu'est-ce qu'il avait pu s'ouvrir… Et lui, il le croyait encore attaché à ses principes, aux traditions. Alors que putain, il n'avait jamais aimé quelqu'un autant que lui, il aurait tout donné pour cet abruti, tout, absolument tout, même sa vie…
Pourquoi l'avait-il laissé ?
Pourquoi ne lui avait-il rien dit ?
Draco ne comprenait pas. Il était tellement obsédé par la vision de ses pieds crochus et écailleux sous ses ailes immenses et choqué par sa découverte qu'il ne parvenait pas à comprendre. Et peut-être n'y arriverait-il jamais. Mais pouvait-il lui poser la question, lui qui s'était caché sous ses ailes, éclatant en sanglots quand il l'avait appelé ?
Par Merlin…
Par Merlin, pourquoi lui ? Ne méritait-il pas un peu de tranquillité, après tout ce qu'il avait vécu ? Était-ce une punition, pour lui, pour Draco ?
Harry, pourquoi ne m'as-tu rien dit ?
OoO
Il faisait des allers-retours depuis dix minutes. Ou peut-être plus. Ou moins.
C'était intenable. Ses chaussures claquaient sur le sol crade, sa robe flottait autour de ses jambes, produisant un léger bruit agaçant qu'il ne supportait déjà plus. En général, il parvenait à faire abstraction, se coupant du monde extérieur et de tous les bruits qui pouvaient le perturber.
Mais pas aujourd'hui. Parce qu'il savait que c'était lui, parce que les bruits qu'il faisait n'étaient pas les mêmes, et surtout… parce qu'il sentait son odeur. Sa putain d'odeur.
Ça le rendait dingue. S'il avait pu, il se serait levé et enfui, loin, très loin d'ici. Mais il était cloué au sol. Ses jambes ne le portaient plus depuis longtemps et de toute manière, il avait beaucoup trop mal au dos pour pouvoir se redresser convenablement. Le mieux était de rester allongé sur le sol, mais s'il le faisait, il risquait de le voir.
Et ça, ce n'était pas possible.
Personne n'avait vu son visage. Personne, mis à part ceux qui le gardaient là, allant et venant dans les couloirs comme des fantômes. Et ce n'était pas aujourd'hui que les choses changeraient.
Pourtant, il était là, à un ou deux mètres de lui. Il avait cessé de marcher et il sentait son odeur, sa délicieuse odeur, celle qu'il respirait chaque matin en se levant, à une époque, et chaque soir en se couchant. Cette odeur qui évoquait sa maison, un endroit où il pouvait se reposer sans penser au reste, à tout ce qui lui faisait encore du mal. Et à présent, respirer son parfum était une véritable torture.
Parce qu'il était là.
Et il savait.
Il l'avait appelé, la veille. Et l'avant-veille, aussi. Il l'avait appelé, et il l'avait vu se recroqueviller un peu plus sur lui-même, et trembler, et pleurer. Parce qu'entendre sa voix, comme sortie de nulle part, le torturait comme jamais. Ces ailes qui avaient mis tant de temps à pousser dans son dos n'étaient rien comparées à la douleur que causèrent dans son cœur ses souvenirs si profondément enfouis.
Ils s'étaient aimés. Tellement fort… Et dire qu'il avait cru ne pas survivre à la rupture…
Et à présent, Draco était encore là, à marcher dans le couloir, l'enivrant de son parfum, s'arrêtant à chaque fois quelques secondes de trop devant sa cellule.
Qu'il arrête.
Par pitié, qu'il arrête…
« Harry ? »
Qu'il arrête de l'appeler, de chercher à savoir si c'était lui ou pas. Il le savait, de toute manière, il savait quelle vile créature il était devenu.
« Harry ? »
À quoi bon chercher à savoir si c'était bien lui… N'avait-il donc pas compris ? En voyant ses patients, tous les jours, ne comprenait-il pas que… Non. Personne ne pouvait comprendre sans l'avoir vécu. Et Draco, têtu qu'il était, ne pourrait jamais comprendre.
« Harry, je sais que c'est toi. Pourquoi tu ne me réponds pas ? »
Son dos lui faisait vraiment mal. Il sentait sa peau et ses muscles tirer tandis que ses ailes bougeaient à peine, le cachant du mieux qu'elles pouvaient du regard inquisiteur. En réalité, il souffrait constamment, mais ce matin, son dos le lançait à cause de ces journées passées à se cacher, de peur qu'il revienne.
« Harry, s'il te plaît… »
Un frisson de terreur le parcourut tandis que Draco se rapprochait des grilles, pour ensuite s'accroupir. Il sentit son mouvement, il le vit presque passer son bras entre les barreaux, et alors qu'il s'apprêtait sans doute à l'effleurer, Harry craqua.
« Ne regarde pas ! »
Son hurlement provint du plus profond de son être, en un bruit guttural qui lui arracha des larmes de dégoût. Il sentit les sanglots naître dans sa gorge, tandis que son corps se tendait. Par Merlin, qu'avait-il fait pour mériter ça… Pour mériter ce corps difforme qui le faisait tant souffrir…
Et Draco ? Que voyait-il ? Qu'imaginait-il, avec son regard de scientifique, de guérisseur ? Comment le percevait-il, derrière ses ailes énormes qui le clouaient au sol ? S'il savait à quel point il avait mal… Si seulement il pouvait lui dire…
J'ai mal…
Ils m'ont fait mal…
Si tu savais comme j'ai mal…
« Je n'ai pas peur de toi, Harry. »
Les larmes coulèrent sur ses joues écailleuses. Il serra les dents, ses doigts s'enfonçant dans ses bras, comme pour se retenir de les ouvrir et de céder au besoin de le regarder. Juste une seconde. Une toute petite seconde. Le temps de s'abreuver de son si beau visage et de tout cet amour qu'il cachait en lui comme un trésor.
Mais il ne pouvait pas.
C'était impossible.
Personne n'avait vu son visage, son corps, et ce n'était certainement pas Draco qui allait assister en premier à ce terrible spectacle.
Un long moment, il l'écouta lui demander de le regarder. Harry ne répondit pas. Il lui cria de le laisser tranquille une seule fois, quand Draco voulut le toucher à nouveau, puis il se mura dans son silence, fermant obstinément les yeux en priant pour qu'on le laisse tranquille.
Au bout d'un moment, son ancien compagnon quitta le couloir, laissant derrière lui sa déception, sa tristesse, et son entêtante odeur.
OoO
« Il était bien hargneux, le Weasley. T'as vu comment son regard a changé quand on a parlé de Granger ?
- Il lui en veut terriblement.
- Elle a condamné leur meilleur ami, ça se comprend. Mais honnêtement, on ne peut pas dire que…
- Si. Elle a été conne.
- Prévenante.
- Elle n'avait pas à s'occuper de ce qui ne la regardait pas. Et elle savait ce qu'il encourait si jamais ça se savait. À sa place, tu m'aurais balancé ?
- Draco…
- À sa place, est-ce que tu m'aurais balancé ?
- Non.
- Alors, elle a été conne. »
Le regard que lui lança Draco mit fin à la conversation. De toute façon, argumenter aurait été stupide. Draco était énervé, à deux doigts d'exploser, et le contredire maintenant serait malvenu. D'autant plus qu'il avait trouvé en Ronald une sorte d'allié dans sa douleur, et Blaise n'était vraiment pas d'humeur à essayer de le raisonner. Ni lui, ni le rouquin qui n'avait jamais fait son deuil.
C'était Draco qui avait pris l'initiative de le rencontrer, refusant de contacter Granger qui était la cause directe de l'enfermement de Harry. La voir l'aurait rendu fou, et il le savait, il l'aurait rouée de coups. Weasley n'avait pas fait de difficultés, et une fois face à face, il put se soulager de ce secret qu'il portait depuis trop longtemps. Parler de Harry parut lui faire du bien, même si la colère demeurait dans son regard, sur son visage, dans son cœur.
Si Draco et Blaise étaient déjà au courant des circonstances de son arrestation, ils ne savaient pas réellement ce qui s'était passé avant. Ron leur expliqua alors le choix de Harry, qui avait décidé de préserver Draco des souffrances qu'induirait sa maladie. Il ne voulait pas se voir rejeter ou mourir dans les yeux de celui qu'il aimait et il espérait du plus profond de lui-même qu'il guérirait un jour. Il avait demandé à ne pas être intégré au département de recherche où le blond travaillait et être traité à Ste Mangouste comme toutes les autres victimes de la dragoncelle.
Son appartement, il l'avait saccagé un soir de grand désespoir. Il était malheureux depuis leur rupture et il vivait très mal la séparation. Apparemment, il avait aperçu Draco dans la rue et l'imaginer accompagné d'un autre que lui le rendait malade. Alors il avait tout bazardé et, au bout du rouleau, il était venu se confier à ses meilleurs amis. Et Hermione, qui ne pouvait décidément pas s'occuper de ses affaires, était allée se confier à son médicomage en pensant que le secret professionnel ne le mettrait pas en danger. Mais c'était sans compter les directives particulières induites par la dragoncelle.
En parlant de la trahison de Hermione, Weasley avait paru perdre tout son sang-froid. Blaise avait ouï-dire qu'il s'était séparé d'elle, et au cours de la conversation, ils en eurent la confirmation, à travers ses regards, sa manière de parler d'elle ou encore les larmes qui menacèrent de dévaler sur ses joues quand il se rappela de l'arrestation, de la panique de son meilleur ami et de la façon dont ils l'avaient attrapé : comme une bête.
Avant de partir, Draco hésita à lui avouer qu'il avait plus ou moins revu Harry. Ronald et lui avaient toujours eu du mal à s'entendre, mais dans l'ensemble, ils avaient su se fréquenter et même s'apprécier, pour Harry. Draco lui en voulait de lui avoir caché tout ça, et même s'il savait que ce n'était pas forcément une bonne idée, il pensait qu'à sa place, il aurait voulu savoir. Alors il finit par lui raconter comment il avait su pour Harry, et dans quelles conditions il vivait depuis plusieurs mois.
Et, franchement, Draco n'en gardait pas un bon souvenir.
« Qu'est-ce que tu vas faire, maintenant ?
- J'en sais rien.
- T'as réussi à parler avec lui ? »
Non. Bien sûr que non. Sa souffrance était si extrême qu'il lui avait été impossible de nouer le moindre contact avec lui. Harry s'était caché derrière ses ailes en lui ordonnant de ne pas le regarder. Et pour avoir travaillé pendant un an avec des malades, Draco savait que c'était la première peur qui les traversait lorsqu'il les rencontrait : son regard. Et pour avoir passé deux années de sa vie à ses côtés, Harry ne pouvait être que terrifié à l'idée qu'il le regarde.
Alors que dans les faits, Draco en crevait d'envie. Il ne dormait plus la nuit, obnubilé qu'il était par la découverte qu'il venait de faire. Il avait beaucoup pleuré, aussi, parce qu'il savait Harry condamné. Et à vrai dire, il ne savait pas quelle option était la pire : qu'il soit mort de la dragoncelle sans qu'il l'ait su ou bien qu'il le laisse crever dans ces geôles, parce que jamais personne ne tolèrerait qu'il étudie et fasse des tests avec une personne qu'il avait aimée.
Par Merlin, pensa Draco en levant les yeux vers le ciel, qu'avaient-ils fait pour mériter un sort pareil ? Si seulement Harry lui en avait parlé… Si seulement il avait eu confiance en lui…
Et dire que durant tout ce temps, malgré ses dires, il n'avait jamais cessé de l'aimer… Qu'il l'avait quitté par amour… Comment cet enfoiré avait-il pu croire un seul instant qu'il ne finirait pas par être au courant ? Comment imaginait-il son avenir, avec l'idée que l'homme de sa vie avait pourri durant des mois, des années dans une prison insalubre ?
Les souffrances qu'il subissait depuis trop longtemps le rendaient malade. Draco les voyait tous les jours depuis un an et penser que Harry vivait les mêmes était insupportable. Lui qui avait vécu si déconnecté de tout durant ces trop longs mois avait la sensation de reprendre vie, comme si son monde se remettait à tourner. Mais dans quel sens… Dans quel putain de sens…
Retrouver la trace de son âme sœur pour apprendre aussitôt qu'on en serait à jamais séparé…
À quoi bon ?
Malgré son état lamentable, ses nuits blanches, ces images qui refusaient de quitter son esprit, sa colère et sa tristesse, Draco ne parvenait pas à se dire qu'il aurait été plus heureux en ne sachant rien. Même si Blaise en était persuadé.
« Non, mais je vais le faire parler. Ça prendra le temps que ça prendra. Tout ce que je sais, c'est que je dois le sortir de là. Absolument.
- Et comment tu comptes t'y prendre ? C'est pas dit qu'on te laisse l'emmener, vu vos liens.
- Je sais. Je vais trouver. »
Il n'avait pas le choix. Qu'importent les conséquences, qu'importe que Harry ne guérisse jamais et qu'il meure dans ses bras. Qu'importe qu'il se cache sans cesse, qu'il lui crache de ne pas le regarder, qu'il le haïsse… Qu'importe. L'amour, c'était égoïste. Harry l'avait été en lui cachant tout. Draco le serait en le sortant de là.
OoO
Harry pleurait. Il l'entendit gémir, sous ses grandes ailes brunes. Son corps tremblait et les sanglots lui arrachaient des petits bruits humides et, parfois, douloureux. Comme un enfant blessé qui pleure, parce qu'il a mal, mais dont chaque soubresaut ne fait qu'empirer la souffrance.
C'était la quatrième fois que Draco venait à la Prison. Il avait essayé de nouer un contact avec lui, à chaque fois, mais Harry ne lui répondait jamais. À bout de nerfs, il finissait par lui ordonner de s'en aller et de ne pas le regarder, mais c'était insuffisant pour que Draco lâche l'affaire. Il n'en dormait plus la nuit, obsédé qu'il était par son enfermement, sa maladie et cette vision qu'il s'imposait de façon masochiste à chaque heure du jour.
À un moment donné, Draco s'était dit que c'était une erreur. Harry souffrait, son corps ne reprendrait plus jamais son aspect initial et sa mort n'était sans doute qu'une question de temps. Que pourrait-il faire s'il parvenait à le sortir de là ? En étant honnête, pas grand-chose, mis à part soulager ses souffrances. Et malgré la souffrance qui ne manquerait pas de malmener son être à chaque instant si jamais il emmenait Harry avec lui, l'idée même de calmer un peu ses douleurs maintenait sa volonté de le faire sortir.
Oui, il avait souffert, et oui, il souffrirait encore, à le voir agoniser devant lui comme tous les autres et finalement lâcher prise, et s'en aller, sans lui. Mais les sentiments que Harry avait fait naître en lui, tous ces moments passés ensemble et toutes ces jolies choses qu'il lui avait offertes, parce que c'était un homme généreux et plein d'amour, tout cela rendait cet abandon impossible. Ils s'étaient trop aimés pour qu'il le laisse tomber, au moment où il avait plus que tout besoin de lui.
Tant pis s'il ne parvenait pas à le soigner. Tant pis si Harry devenait un cobaye et qu'il rendait son dernier souffle sous ses yeux. Le principal, c'était qu'il cesse enfin de souffrir.
Et que sur son visage écailleux, il puisse lire un peu de paix. Un tout petit peu. Et non pas cette souffrance qui faisait partie de son existence depuis des mois.
Alors, une fois encore, seul dans ce couloir trop bruyant, Draco se tenait devant sa cellule. Replié sur lui-même, comme à son habitude, Harry gémissait sous ses plumes, aucune partie de son corps ne dépassant de ses ailes. Elles le cachaient comme l'aurait fait une grande couverture, et sans doute le protégeaient-elles du froid. Et du monde extérieur qui lui faisait si peur.
« Harry ? »
Il eut comme un sursaut, mais il ne répondit pas. En général, il finissait par craquer, à un moment où à un autre, et Draco finissait par partir. Parce que c'était mieux comme ça. Parce qu'imaginer son visage défiguré et son corps d'une maigreur inquiétante lui retournait le cœur. Et encore, il se fichait tellement de son visage… Il essayait de l'imaginer parfois, la nuit. Mais le pire, c'était sans aucun doute ses pieds qu'il avait vus le premier jour, ces pattes recouvertes d'écailles noires, si menues, si minces…
Comme d'habitude, d'un geste mécanique, Draco jeta un sortilège autour de lui de manière à ce que personne ne puisse l'entendre parler, sauf Harry.
« Harry, je sais que tu ne veux pas me répondre et que tu es terrifié. Vous réagissez tous de cette manière-là, et je comprends pourquoi. »
Il était temps d'être honnête. D'arrêter d'essayer de nouer un contact en l'appelant, sans trop savoir quoi lui dire, car c'était tellement compliqué…
Compliqué de lui dire qu'il lui en voulait terriblement, qu'il le détestait de ne lui avoir rien dit, qu'il l'aimait encore comme un dingue et que s'il le pouvait, il aurait volontiers échangé son corps contre le sien, juste pour que Harry vive…
Car une vie sans lui ne méritait pas le nom de « vie ».
« Vous réagissez tous de la même manière. Tu as peur de mon regard et tu détestes ton corps. Tu le détestes parce que tu ne te reconnais pas, parce que ta peau a disparu, parce que tes mains et tes jambes se sont transformés… Parce que tu as des ailes dans le dos qui te font souffrir le martyr, et vu l'état de tes pieds, je ne sais même pas si tu es capable de te lever. »
Ses gémissements semblèrent se calmer, comme si Harry faisait un effort sur lui-même pour faire moins de bruit, et l'écouter.
« Ça fait un an que je travaille avec des malades comme toi. Pas des animaux, pas des monstres. Mais des malades. Des malades qui font peur, parce qu'ils sont différents et parfois violents, dans leurs mots, dans leurs gestes, dans leurs regards. Mais surtout, ce sont des malades qui ont peur. Et qui souffrent. »
Sa voix se faisait de plus en plus douce. Une des ailes se décala légèrement sur le côté et Draco aperçut un de ses pieds. Et sous les écailles, Draco imagina la forme humaine de son pied, avant de réaliser qu'il n'en avait rien faire. De ses écailles. De son corps.
De sa maladie.
« Je ne peux pas savoir ce que tu ressens, parce que cette maladie provoque des sensations que je suis incapable de concevoir. Mais j'imagine, parce que j'ai vu des corps se transformer au fil des mois, des semaines, et même des jours. J'ai vu des patients hurler à cause de leurs ailes qui poussaient dans leur dos, j'ai sorti des malades de leurs douches où ils s'arrachaient leurs écailles… J'ai tout vu, Harry. Absolument tout. »
Mais arriverait-il à continuer à l'aimer sous cette forme ? Draco n'en savait rien. Mais ce dont il était persuadé, c'était que ce qu'ils avaient vécu ensemble méritait au moins qu'il l'aide. Parce que même s'ils n'arrivaient plus à s'aimer, parce que la maladie était plus forte qu'eux, Harry méritait qu'il s'occupe de lui. Qu'il le soigne. Qu'il l'accompagne dans ses derniers instants.
« Tu ne me fais pas peur, Harry. Ni ton corps, ni tes ailes, ni ton visage. La seule chose qui me répugne, c'est ta maigreur, comme celle de toutes les personnes qui t'entourent. Vous êtes sous alimentés et on attend que vous mourriez. Tu me connais, Harry, tu sais que je suis incapable de te mentir. Alors quand je te dis que la seule chose qui me dégoûtera en te voyant, c'est l'état dans lequel ils t'ont mis… c'est que je le pense très sincèrement. »
Harry ne disait toujours rien et son corps tremblait moins. Il faisait moins de bruits, aussi. Le cœur battant la chamade, Draco s'assit par terre, tout contre les barreaux de la cellule, et il regarda ses ailes. S'il levait la main, il pourrait les toucher, parce que Harry était appuyé contre un mur, près de l'entrée de ce qui lui servait de cage. Et s'il se plaquait contre les barreaux, Draco était persuadé qu'il pourrait toucher sa tête, cachée derrière ses ailes.
Le blond hésita un long moment, la bouche fermée, ne sachant plus quoi dire. Puis, lentement, son bras se glissa entre deux barres de métal et ses doigts effleurèrent les plumes sombres. Aussitôt, un violent frisson traversa Harry qui couina. Ses ailes se replièrent davantage sur lui et alors son pied apparut totalement, noir, griffu et si mince…
« Montre-moi ton visage, Harry. Je sais déjà à quoi il ressemble.
- Non. »
Entendre sa voix, gutturale, abimée et enrouée lui fit un mal de chien. Sans doute ne parlait-il jamais avec personne. Comment pouvait-on vivre ainsi ? Survivre ?
« Si, je le sais. Montre-moi.
- Non.
- Tu as peur de moi ? De mon dégoût ? Tu as peur que je détourne les yeux, que j'aie peur de toi ? »
Harry ne répondit pas. Lentement, Draco bougea sa main pour toucher à nouveau les plumes, et cette fois-ci, le brun ne bougea pas. Il eut bien un sursaut, mais ses ailes restèrent à leur place. Durant quelques secondes, Draco les caressa du bout des doigts, avant d'en saisir certaines délicatement et les caresser. Ces gestes avaient souvent un effet apaisant sur ses patients et il sentit les tremblements de Harry s'apaiser.
« Tu sais quoi ? En huit mois, il n'y a pas un jour où je me suis levé sans penser à toi. Et te savoir ici me fait un mal de chien. Alors, je t'en prie, ouvre tes ailes et laisse-moi te regarder.
- Je peux pas.
- Pourquoi ?
- Je suis immonde. »
Sa voix n'était qu'un murmure, que Draco n'aurait sans doute jamais entendu s'il ne s'était pas ainsi isolé du monde.
« Non.
- Si, Draco.
- Tu n'es pas immonde. Tu n'es pas un monstre. Tu es l'homme que j'aime.
- Ne dis pas ça !
- Si, je le dis. Parce que je le pense très fort, et encore plus depuis que je sais que tu es ici.
- J'ai changé…
- Ton corps a changé. Mais t'as toujours été plus qu'un corps. Plus qu'un homme. »
Il allait ajouter quelque chose quand soudain, les ailes commencèrent à bouger. Le corps de Harry se décolla du mur et se redressa. Draco sentit son cœur s'emballer dans sa poitrine alors que le rideau de plumes commençait à se dégager, révélant enfin son corps.
Harry était méconnaissable. Son corps avait tellement maigri qu'il semblait avoir perdu dix ans de sa vie. On aurait dit une grande chauve-souris avec sa taille si menue, ses écailles noires qui recouvraient l'intégralité de son corps, et ses ailes étalées sur le sol. Ses mains et ses pieds s'étaient transformés, mais il n'avait pas de queue, visiblement, ni de cornes sur la tête. Ses cheveux étaient toujours là, noirs, trop longs, sales et emmêlés.
Sa figure, au final, n'avait pas tant changée que ça, bien qu'elle soit recouverte d'écailles et que ses si beaux yeux verts aient viré au jaune, ses prunelles s'allongeant comme celles d'un serpent. Et au milieu de sa figure, au niveau de son front et de son nez, il y avait comme une tâche blanche, si pâle comparée au reste si sombre.
Les larmes lui montèrent aux yeux. Draco serra les dents de toutes ses forces, mais ne put cacher l'expression de son visage. Les traits tristes, Harry ne le lâchait pas des yeux, semblant comme se nourrir de ce qu'il voyait.
Doucement, le médicomage leva à nouveau la main et la dirigea vers son visage. Il se colla contre les barreaux, et sans bouger, Harry le laissa toucher son nez si blanc. Quelque chose sursauta en lui quand Draco sentit sous la pulpe de ses doigts la douceur de sa peau, qu'il caressa avec tendresse, ses doigts allant et venant sur le bas de son front et sur son nez.
C'était comme s'il caressait tout son être. Comme si, en touchant cette petite surface de peau nue, seul élément permettant d'affirmer qu'il avait été humain à une époque, Draco caressait tout son visage, tout son corps. Et malgré la peine qu'il lisait sur son visage, Harry ferma les yeux et poussa un léger sourire, savourant ce toucher incomparable.
Puis, Draco décala sa main et voulut caresser sa joue. Le visage de Harry bougea légèrement et bientôt, le malade enfouit son visage au creux de sa main, les yeux toujours clos.
Et voir Harry, sans le toucher, tendre ainsi son visage vers sa main, y enfoncer sa joue écailleuse, le visage un peu plus serein mais fatigué et si maigre…
Les larmes dévalèrent ses joues. Des grosses larmes, comme il en avait versées des centaines depuis des mois, depuis quelques jours. Des larmes de souffrance et d'amour, à le voir ainsi si mal, depuis des semaines et des semaines, et le découvrir toujours pareil.
C'était Harry.
Son Harry.
Et sous ses écailles, Draco vit l'homme qu'il aimait encore de toutes ses forces, celui qui l'avait fait rêver pendant deux ans.
Je t'aime, eut-il envie de lui dire. Je t'aime, et je t'aimerai toute ma vie…
Mais sa gorge était trop serrée pour cela, et quand Harry ouvrit les yeux pour le regarder, la peine qu'il lut dans ses yeux lui déchira le cœur. Le brun écarta sa tête de sa main et la baissa, avant que les larmes ne coulent à nouveau sur les écailles brillantes de ses joues.
Je t'aime et je ne cesserai jamais de t'aimer…
« Harry… »
Sa voix douloureuse fit fermer les yeux du malade. Il parut lutter pour ne pas éclater en sanglots, torturé qu'il était. Draco aurait tellement voulu abattre ces barreaux, le prendre dans ses bras et sécher ses larmes. Mais il ramena sa main vers lui, et sans le lâcher des yeux, il laissa son cœur parler pour lui.
« Harry… Épouse-moi. »
Aussitôt, le brun leva la tête, les yeux écarquillés. Il pleurait et ses grands yeux jaunes brillaient comme jamais.
« Je t'en supplie, Harry, épouse-moi. Laisse-moi te sortir de là. »
Harry pinça ses lèvres noires, fronçant les sourcils d'incompréhension. Il secoua lentement la tête de droite à gauche, la gorge sans doute trop serrée pour lui répondre.
« Je ne pourrai pas te faire sortir d'ici autrement. On se connaît, ils n'accepteront pas que je t'emmène. Il faut que tu m'épouses. En qualité de conjoint, je peux te faire sortir d'ici. »
Draco peinait à articuler correctement ses mots, pris qu'il était dans son émotion et dans sa terreur de le voir refuser.
« Je t'emmènerai au manoir et je te soignerai. Et si tu préfères, tu iras au centre. Qu'importe. Mais laisse-moi te sortir de là, je t'en supplie… Laisse-moi te soigner…
- Non, Draco. »
C'était la première fois qu'il prononçait son prénom depuis son arrivée. Et sa voix n'avait jamais été aussi posée.
« Je ne peux pas accepter.
- Pourquoi ?
- Parce que… Parce que tu vas souffrir. Et si je t'ai quitté, c'est pour que tu ne portes pas le poids de ma maladie.
- Tu ne peux pas me demander de faire comme si je ne savais rien.
- Je vais mourir. Tu le sais.
- Peut-être pas.
- Si, je vais mourir. Comme tout le monde ici. Il est trop tard, et tu le sais.
- Ce que je sais, Harry, c'est que je ne veux pas te savoir ici plus longtemps. Même si je ne te soigne pas, même si tu ne guéris pas, je t'en prie, laisse-moi au moins prendre soin de toi ! Laisse-moi soulager ta douleur. Je sais que tu as mal au dos et que chaque mouvement te fait souffrir…
- Je vais te faire du mal, Draco. Et c'est la dernière chose que je veux. »
Ses mots lui coupèrent le souffle. Derrière ses larmes, Draco voyait tout l'amour que Harry éprouvait pour lui, malgré tout ce temps. Et rien n'aurait pu davantage le convaincre de continuer sur sa lancée…
« Tout me cacher me fait encore plus de mal. Et te savoir crever ici, seul, me rend malade…
- Je ne peux…
- Si, Harry. Laisse-moi prendre soin de toi. Laisse-moi m'occuper de toi. Je t'en supplie, Harry, épouse-moi ! »
Il atteignait le point de rupture, il le sentit aux sanglots qui naquirent dans sa gorge et il le vit au regard du malade. Dans ses yeux jaunes, le médicomage lut l'hésitation, la peur. L'envie d'accepter, mais le devoir de refuser… »
« Je t'en supplie ! Si toi tu as perdu espoir, moi, je ne le perds pas. Et surtout, je veux te soulager. Je ne veux plus que tu aies mal, et je ne veux pas que tu crèves ici ! Comme une bête ! Tu n'es pas un animal, tu es un être humain, tu es malade, et si…
- Je ne peux pas t'imposer ça, Draco. Je vais te faire du mal, tu vas dépérir à cause de moi, et…
- Je t'aime, bordel ! Je t'ai toujours aimé, et je t'aimerai jusqu'à la fin de mes jours ! Ne me fais pas ça ! Tu m'as trahi, tu m'as tout caché, et maintenant tu veux me forcer à accepter l'idée que tu vas crever ici ?! Tu crois que je vais refaire ma vie, là-haut, alors que l'homme que j'aime agonise ici ?! Tu me tortures, Harry, je n'en dors plus la nuit ! Par pitié, Harry, si tu n'acceptes pas, je vais faire une connerie !
- Non !
- Si, Harry, parce que sans toi, la vie ne mérite pas d'être vécue, et avec toi ici, c'est impossible d'avancer… Laisse-moi te faire du bien, laisse-moi y croire, mon chéri… »
Harry hoqueta aux deux derniers mots. Il serra les dents et baissa la tête. Draco sut tout de suite qu'il avait touché un point sensible et il était hors de question qu'il le lâche, à présent.
« Ne me laisse pas tout seul là-haut. Laisse-moi t'emmener et te soigner. Tant pis si on s'aime plus comme avant, tant pis si tu refuses que je te touche, tant pis si tu ne guéris jamais… Ça change rien, pour moi. Laisse-moi prendre soin de toi, comme tu le mérites… Je t'aime, chéri, et même si c'est plus pareil, tu mérites autre chose que ça. »
Dans ses yeux, Draco sut qu'il avait gagné. Il y avait son corps et son cœur, l'un refusait de céder tandis que l'autre ne supportait plus la souffrance. Ses doigts le démangeaient, et quand Harry baissa la tête, comme pour réfléchir, avant de la relever vers lui, le blond sut que le choix était difficile pour lui.
Mais qu'il avait gagné.
« Je vais mourir.
- Peut-être pas.
- Tu sais que je vais mourir.
- Pas ici.
- Comment tu feras quand je mourrai ?
- Je ne sais pas. Mais je saurai, au moins, que j'aurais fait tout ce que je pouvais pour t'aider. »
Harry se tut quelques secondes. Puis, il poussa un soupir et secoua la tête, indécis. Alors Draco fouilla dans sa poche et en sortit un parchemin, une plume et un encrier. Il tendit le papier à Harry, qui ne fit aucun geste pour l'attraper, avant de le poser par terre. Ensuite, il plaça l'encrier ouvert et la plume à côté, et attendit.
Une minute s'étira dans le temps, longue, douloureuse, douteuse. Puis, Harry leva sa main griffue et la dirigea vers la plume, mais il ne la saisit pas. Il se mordilla la lèvre puis leva les yeux vers Draco, qui réalisa soudain qu'il ne savait même pas se servir de sa main. Alors il attrapa la plume, la trempa dans l'encre noire puis la plaça dans la main malhabile de Harry. Quand il le regarda, il vit qu'il se contenait pour ne pas pleurer à nouveau.
Maladroitement, Harry signa en bas de la page, à côté de sa propre signature. Puis, il lâcha la plume sur le côté et le regarda ranger le tout. Draco lui dit qu'il mettrait sans doute un peu de temps à le sortir de là. Sans un mot, le malade ramena ses ailes vers lui, comme pour clore la discussion. Enfin, il se laissa aller sur le côté, s'allongea par terre, et ne bougea plus jusqu'à ce que Draco se lève et parte, enfin.
OoO
Finalement, ce fut Eugenia Sams qui fut choisie, après concertation des médicomages et du chef de la Prison. Recouverte d'écailles bleu foncé, elle présentait les mêmes caractéristiques que Harry, et bien que ce soit terriblement égoïste de sa part, Draco avait décidé qu'elle serait la candidate idéale pour ses nouveaux tests. Forcément, il avait été critiqué, mais choisir un malade « standard » était un argument solide qui fit très vite taire les mécontents.
Cependant, le fait qu'il ait fait signer un contrat de mariage à Harry dans les geôles de la Prison fit grand bruit dans son service. C'était contraire à l'éthique et on le menaça même de renvoi, avec impossibilité de trouver du travail ailleurs. Mais Draco tint bon et fit mine de se désintéresser de ce qui pourrait bien lui arriver. Il avait les moyens de poursuivre ses recherches dans son coin, sans l'aide et le soutien de personne, et cet argument finirent par le maintenir dans le département de recherche.
Draco mit près d'un mois à faire libérer Harry. Il fallut d'abord faire enregistrer le contrat puis ouvrir un procès, qui dura plus longtemps que prévu à cause des conditions dans lesquelles ils s'étaient unis. Cependant, Draco avait largement les moyens de faire taire toute protestation, et au bout de quelques semaines, il obtint l'autorisation d'aller chercher son nouvel époux à la Prison. D'où sa présence dans le couloir menant aux cellules, accompagné de quatre employés, qui malgré ses documents, ne semblaient pas vraiment motivés à laisser sortir le patient.
Pourtant, ils ne tardèrent pas à rejoindre la cellule si petite où Harry était allongé à même le sol, ses ailes agissant comme une couverture sur son corps trop maigre. Quand un gardien sortit son trousseau de clé, les malades aux alentours s'agitèrent, comprenant aussitôt qu'ils allaient sortir Harry de sa cellule. Ce genre d'évènement n'arrivait jamais, pour la bonne et simple raison que les malades ne sortaient jamais. Les douches étaient trop dangereuses, fatigantes, et surtout jugées inutiles, et leurs besoins étaient évacués magiquement.
Alors, quand la porte s'ouvrit, les cris des malades ne firent qu'amplifier. Draco prit sur lui pour ne pas réagir, mais les entendre gueuler de la sorte lui fit un mal de chien. Pourtant, toute son attention était centrée sur Harry qui ne bougeait pas, mais un tel désespoir avait de quoi vous remuer au plus profond de vous-même. Et le blond savait qu'il mettrait longtemps à vraiment s'en remettre.
Les gardiens examinèrent Harry. Apparemment, il respirait et semblait parfaitement conscient, mais son corps ne lui répondit très certainement plus. Draco les regarda faire avec une furieuse envie de les tuer, tous. Mais il se contint, en priant pour qu'il ne soit pas trop tard. Il vivait depuis un mois dans l'angoisse que Harry ne claque avant sa libération, mais visiblement, il s'accrochait encore à la vie.
Las, un gardien sortit sa baguette et allégea son poids d'un coup de baguette. Ensuite, ils le saisirent, comme une poupée de chiffon, et le hissèrent sur le dos d'un homme. Les bras noirs de Harry pendaient sur son torse, ses ailes sans vie maintenue par les collègues du porteur, qui tenait avec un dégoût évident les cuisses sales du malade. Draco ne fit aucune réflexion, bouillonnant sur place, d'excitation, de colère, de soulagement, de douleur. Tant d'émotions mêlées qui menacèrent d'exploser quand l'un des hommes fit une remarque déplacée sur les autres malades qui gémissaient derrière leurs barreaux…
Ensemble, ils gagnèrent la sortie, et quelques minutes plus tard, Harry était allongé sur le ventre dans une chambre du Manoir, dont Draco avait fermé les volets et les rideaux pour qu'aucune lumière ne passe.
OoO
La première chose qui l'avait frappé quand il avait revu Harry, quelques années après la fin de la guerre et leur départ de Poudlard, c'était la couleur de ses yeux. Il s'était déjà fait la réflexion de nombreuses fois, mais le brun n'était certainement pas le seul sorcier à avoir une couleur d'iris un peu particulière. Cependant, cette fois-là, Harry était si beau, si souriant et si charmant qu'il avait été frappé par la couleur menthe à l'eau de ses yeux, si expressifs et pleins de vie. Tout ce que ses propres yeux n'étaient pas.
Dire qu'il était tombé amoureux de son regard serait un bien grand mot, mais le fait était que son attitude changeait toujours quand Harry posait les yeux sur lui. À l'époque, le brun était auror et ils travaillaient sur une affaire dont il avait la charge. Ils s'étaient revus lors du second mariage de Pansy Parkinson avec un certain Matthew, qu'elle avait attrapé dans ses filets il ne savait comment et qu'elle menait complètement à la baguette. Le Gryffondor d'un an de moins qu'elle travaillait à l'époque avec Hermione Granger, d'où sa présence avec son compagnon et son meilleur ami ce jour-là.
Pour être honnête, ils ne s'étaient quasiment pas adressé la parole. Plus tard, il saurait que malgré sa rancœur, Harry l'avait trouvé magnifique ce jour-là, au point qu'il avait tout fait pour l'éviter. Draco, lui, s'était senti trop misérable pour l'accoster et lui parler, histoire de tirer un trait sur leurs vies passées. Harry était comme un rayon de soleil qu'il ne méritait pas de sentir sur sa peau. Mais le destin en avait décidé autrement, car un peu plus tard, ils se retrouvaient à travailler sur une affaire mêlant leurs spécialités.
Non, ce qui l'avait vraiment fait craquer chez Harry, et chez tous les hommes en réalité, c'était son humour. Draco n'était pas franchement expressif, il avait perdu tout ça avec la guerre, et il ne savait plus vraiment ni sourire, ni rire. Or, histoire de détendre l'atmosphère, Harry avait tenté de le dérider et très vite, sa voix devint comme une bouffée d'air frais dans sa vie trop fade et monotone. Au fil du temps, Draco eut la sensation de redevenir l'adolescent d'autrefois, langue-de-vipère, orgueilleux et à l'humour cynique. Tout ce qui avait tendance à agacer Harry, mais qu'il parut trouver charmant chez lui. Sans doute parce que Draco était déjà tombé amoureux de lui et que le taquiner ne servait qu'à attirer son attention.
Les choses auraient pu mal tourner. Malgré leur attirance mutuelle mais inavouée, aucun des deux ne semblait prêt à faire un premier pas, et parce que Harry était persuadé qu'il se faisait de fausses idées et que Draco ne voudrait jamais de lui, il se laissa séduire, un soir d'anniversaire, par un autre homme. Draco était alors absent mais Pansy ne manqua pas de lui rapporter ce qu'elle avait vu lors de cette soirée, renarde qu'elle était, et le lendemain, une terrible dispute sembla déchirer en mille morceaux leur amitié. Harry ne comprit pas la crise que lui fit Draco, mais la colère qu'il éprouvait envers lui-même d'être incapable de lui avouer ses sentiments ne fit qu'envenimer le conflit.
Ils restèrent une dizaine de jours sans se voir. Draco était prêt à renoncer à ce que Harry lui avait fait entrevoir, mais ce dernier vivait si mal leur engueulade qu'il finit par venir présenter ses excuses, et sans trop savoir comment, ils parvinrent à repartir sur de nouvelles bases.
Nouvelles bases qui durèrent bien peu de temps, car un soir, ne supportant plus Draco qui critiquait sans cesse son prétendant, ses sentiments qu'il peinait à étouffer et cette amitié hypocrite au possible, Harry lui saisit le visage et l'embrassa, comme ça, dans un parc où ils s'étaient donnés rendez-vous pour avaler un sandwich avant de retourner bosser. Il fut très difficile pour Draco de le lâcher, et encore plus de le laisser partir, même si Harry lui promit de le retrouver le soir même à leur restaurant moldu préféré.
Au final, leur histoire fut moins compliquée qu'elle n'y paraissait alors. Il y eut des hauts et des bas, et leurs différences de caractères auraient pu faire tout capoter. Mais ils étaient amoureux et s'étaient donné les moyens de faire tenir leur histoire, malgré leurs amis, leur famille, leur passé et leur couple mixte qui posait bien des problèmes au quotidien. Et sans cette maladie, sans doute auraient-ils passé le reste de leur existence ensemble, parce que Harry n'avait aucune envie de s'en aller et Draco aucunement l'intention de le laisser partir.
Le Harry qu'il avait connu et aimé avait bien changé. Assis à côté du lit, simplement éclairé par quelques bougies, Draco le regardait dormir. Il était arrivé la veille, et après l'avoir nourri par perfusion et donné quelques antidouleurs, Harry s'était comme enfoncé dans un sommeil réparateur. Par moments, il se réveillait, le plus souvent quand Draco lui faisait des piqûres, et quand le blond lui demandait si ça allait, le malade lui répondait oui, dans un souffle.
Jusque là, Draco ne l'avait pas vraiment regardé. Il s'était même peu occupé de lui, préférant le laisser dormir et s'habituer à l'idée qu'il serait dorénavant seul ici avec lui. Mais à présent, Draco était installé à côté du lit et il pouvait le regarder, l'analyser, comme il le faisait avec tous ses patients.
Mis à part une partie de son visage, Harry avait le corps recouvert d'écailles. Elles n'étaient pas noires mais vert foncé, brillantes et non soudées les unes aux autres comme celles d'un serpent. Elles lui faisaient plutôt penser aux écailles d'un poisson. Eugenia avait les mêmes et Draco était heureux de ne pas s'être trompé quand il avait regardé Harry, à la maigre lueur des torches.
Ses pieds et ses mains avaient changé de forme. Il avait des griffes, des vraies pattes solides pour marcher, s'élancer, atterrir, et se battre. Ses jambes trop maigres n'étaient sans doute plus aussi raides que celles d'un humain normal et aucune queue ne lui avait poussé en bas des reins, ce qui était une bonne chose. Étrangement, c'était l'attribut physique que les patients supportaient le moins. Enfin, son visage n'avait pas changé, mis à part ses yeux jaunes un peu globuleux. Ses cheveux étaient toujours là, ses oreilles pointaient comme celles d'un diable et ses dents semblaient s'être un peu aiguisées, mais rien de bien méchant.
Pour terminer, ses ailes étaient étalées sur le grand lit. Elles prenaient naissance dans son dos, que Draco avait un peu examiné, mais pas assez pour voir l'état de sa peau et des cicatrices. Les plumes étaient marron et viraient au blanc à la naissance du rachis. Draco les trouvait assez sombres, mais il savait que Harry ne s'était pas lavé depuis des mois, d'où son odeur assez particulière mais pas aussi répugnante qu'il ne l'aurait cru. Des sortilèges étaient lancés régulièrement pour nettoyer un peu les malades, mais la crasse était toujours là.
Cependant, Draco ne voulait pas le laver. Il préférait attendre qu'il se réveille afin qu'il le fasse lui-même. Si le blond s'en occupait, l'humiliation de Harry serait si cuisante que le dialogue deviendrait alors impossible à nouer. Du coup, il préférait rester là à le regarder dormir, le nourrissant par intraveineuse et essayant de s'imaginer sa réaction quand il se réveillerait vraiment.
OoO
Il avait mal partout. Son corps semblait pulser de toute part, et bien que Harry ait essayé de relativiser sa souffrance, il en était incapable. Pourtant, il avait senti par moments comme des vagues apaisantes, une absence quasi-totale de sensation… Il savait que c'était grâce à Draco, dont il sentait l'odeur et percevait les mouvements sans même ouvrir les yeux. À plusieurs reprises, il lui avait piqué le corps, tantôt pour lui implanter une intraveineuse et tantôt pour soulager sa douleur.
Mais Harry avait mal et pour la première fois depuis des mois, il ne parvenait pas à se dire que ça allait passer. Au début, dans un sommeil instable, il s'était dit qu'il était juste en train de mourir et que les démarches de Draco n'avaient servies à rien. Son corps le lâchait, comme il aurait dû le faire depuis bien longtemps. Cependant, son cœur battait toujours, et au bout d'un moment, Harry en conclut que s'il n'arrivait pas à faire abstraction de la souffrance, c'était tout simplement parce qu'elle était différente.
Son corps n'était plus une boule de nerfs à vif. La sensation était différente et il lui fallut plusieurs jours pour le réaliser. En fait, il sentait distinctement où il avait vraiment mal : la naissance de ses ailes, dans son dos, les articulations de ses genoux et de ses pieds, et puis son coude droit. Pour le reste, ça allait. Et quand il se rendit compte de cela, que le reste de son corps ne le faisait plus souffrir, les larmes coulèrent sur ses joues sans qu'il ne puisse les arrêter. Il sentit alors une main caresser ses écailles, les essuyer, et si sa gorge était moins serrée, sans doute Harry l'aurait-il remercié.
Parce que sentir précisément les endroits sensibles de son corps, sans qu'il ne soit réduit à une masse de souffrance informe, c'était comme un cadeau du ciel.
Depuis, quelques jours étaient passés. Ou bien quelques heures. Harry n'en savait trop rien, parce qu'il ouvrait rarement les yeux et que quand il le faisait, il faisait sombre dans sa chambre. Draco avait tiré les volets et seuls quelques minces traits de lumières passaient à travers le bois ancien et abimé. Ça faisait du bien à Harry, parce que le soleil n'agressait pas ses yeux, et pourtant il avait le plaisir de voir un peu de lumière, lui qui en avait été privé si longtemps. Draco avait vraiment pensé à tout. Et à chaque fois qu'il le pensait, un sourire niais étirait ses lèvres écailleuses.
À présent, les yeux à demi ouverts et fixés sur une ligne lumineuse sur la porte, Harry se sentait bien. Il avait toujours mal mais c'était différent. Il avait l'esprit un peu plus clair, son ventre le tirait moins et son coude droit ne lui faisait plus du tout mal. Il n'y avait que ses jambes et ses ailes. Des jambes qui, peut-être, allaient le porter, s'il guérissait. Évidemment, Harry ne se faisait aucune illusion et il savait qu'il mourrait dans les mois à venir. Mais son plus grand rêve, c'était de marcher.
Marcher, malgré ces ailes énormes qui le maintenaient au sol…
Soudain, son corps tressaillit. Harry ferma les yeux, écoutant en silence les pas réguliers et lents de Draco. À présent, il la connaissait par cœur, sa démarche. Elle éveillait en lui un mélange d'angoisse et de plaisir, parce que son regard lui faisait un mal de chien, mais son odeur, ses mains qui prenaient soin de lui, sa voix qui caressait ses oreilles étaient comme un rêve.
La porte s'ouvrit doucement. Le brun voulut feindre de dormir, mais il sentait mauvais et il avait envie de se laver. Draco ne l'avait pas nettoyé, ce qui était en soi un véritable miracle : jamais Harry n'aurait supporté qu'il le voie intégralement nu. Ç'aurait été… dégoûtant. Infâme. Humiliant.
Insurmontable.
Douloureusement, Harry serra les paupières tandis que Draco entrait dans la chambre, refermant la porte derrière lui. Son odeur envahit ses narines, l'enivrant comme jamais. Il avait tellement envie de le regarder… de le prendre dans ses bras, de lui dire qu'il était désolé… Mais c'était au-dessus de ses forces. Se voir dans ses yeux magnifiques et penser à ce contrat qu'il avait signé des jours plus tôt pour sortir de la Prison, c'était si difficile, si…
« Bonjour, Harry. »
Si douloureux.
Ils ne méritaient pas ça. Ils ne méritaient pas une vie gâchée par la maladie, une rupture si abrupte mais nécessaire, et toute cette douleur que Harry avait causée à cause de ses putains d'articulation et cette maudite écaille qui était apparue au creux de son coude…
« Comment te sens-tu, ce matin ? »
Draco lui posa plusieurs questions, parlant seul dans cette grande chambre silencieuse. C'était une habitude qu'il avait prise, et parce que Harry n'avait ni la force ni la volonté de l'affronter, il gardait les yeux obstinément clos, sans jamais lui répondre. Il savait que ce n'était pas bien, que Draco ne méritait pas un tel silence, mais son regard lui faisait tellement peur que le malade préférait encore l'ignorer.
Et puis, que penser de ce mariage ? Que penser de l'attitude de Draco, si protecteur ? Que pensait-il réellement, au fond de lui ? Le voyait-il comme un malade, comme un cobaye, comme un monstre… ou comme Harry ?
Insurmontable.
Son regard…
Ses pensées…
Harry eut envie de pleurer.
« Tu sais, j'aimerais beaucoup que tu te laves. Non pas que tu sentes particulièrement mauvais, même si en fait, si, tu sens mauvais, mais il faudrait vraiment que tu prennes une douche. Ça te ferait vraiment du bien, tu sais. »
Son ancien compagnon se déplaçait dans la chambre en parlant tout seul. Sans qu'il ne puisse se retenir, Harry laissa quelques larmes couler sur ses joues. Il pria pour que Draco ne les voie pas, mais c'était mal le connaître. Très vite, il fut près de lui, et quand il sentit son corps si près du sien et sa main sur sa joue, Harry poussa un gémissement plaintif.
Je t'aime.
Je t'aime tellement que j'aurais préféré disparaître plutôt que de t'imposer ça…
« Tu ne me dégoûtes pas, Harry. Et je n'ai pas peur de toi non plus. Alors s'il te plaît, ne pleure pas. »
Un bruit suraigu quitta ses lèvres quand Draco posa sa bouche dans ses cheveux. Jamais Harry n'aurait pensé pouvoir produire un tel bruit qui, plus que le baiser, lui retourna le cœur.
« Allez viens, tu vas te laver. Je ne te regarderai pas. Je t'emmène et je te laisserai seul avec les elfes de maison.
- Peux pas.
- Pardon ?
- Peux pas.
- Harry, je ne t'entends pas. »
Alors que le blond approchait son visage de sa bouche, l'enivrant de son odeur incomparable, Harry fit de gros efforts pour articuler correctement sa réponse.
« Ah, tes jambes. Tu me laisses te porter ?
- Non…
- Harry, tu ne peux pas te lever seul. Je vais te porter. Je sais que tu te dégoûtes, mais j'en ai vu plusieurs comme toi, et tu n'es certainement pas le plus repoussant de tous. Que je sache, tu n'as pas de queue dans le dos et tu as encore tes cheveux sur ta tête. Ah ! Tu ouvres enfin les yeux ! Il faut que je te parle de queue pour que tu les ouvres ! »
Un sourire stupide naquit sur ses lèvres, alors que Draco caressait d'une main douce ses cheveux noirs. Par Merlin, qu'est-ce qu'il était beau… Sa vue était si perfectionnée à présent qu'il percevait chaque imperfection de son visage, et putain, qu'est-ce qu'il était beau… Si beau malgré tous ses défauts…
Tellement beau quand il souriait, comme ça, d'un air presque canaille…
L'espace d'un instant, Harry parut oublier sa condition, sa peau sombre, ses yeux globuleux et ses immondes ailes dans son dos. Il n'était plus que Harry, un sorcier trop petit, trop timide… trop misérable, face à cet homme trop bien pour lui qui méritait mieux qu'un nain de jardin complexé et à présent touché d'une maladie incurable.
Et ce fut merveilleux.
Mais cet instant dura bien peu de temps. Car très vite, il se rappela de sa laideur et il baissa les yeux, perdant son sourire. La honte le paralysa sur le matelas, l'empêchant de le regarder et de lui dire tout ce qu'il avait sur le cœur. Cependant, Draco paraissait lire en lui comme dans un livre ouvert, et quand il s'assit à côté de lui en poussant un peu son aile, sa main toujours perdue dans ses cheveux sales, Harry sentit que l'impossible était pourtant en train de se produire : Draco comprenait.
« Bon, on va la prendre, cette douche ?
- Les autres malades… Ils sont… différents ?
- Différents, c'est-à-dire ?
- La queue, les cheveux…
- Ah ! Tous les malades ne réagissent pas de la même manière. Et oui, tu peux t'estimer heureux de n'avoir ni queue, ni le crâne recouvert d'écailles.
- J'en serais mort…
- Vous dites tous cela.
- Tu ne peux pas comprendre.
- C'est vrai. Et si je t'ai dit ça, c'était juste pour que tu comprennes que tu n'es pas si laid que ça.
- Ça veut dire que je suis laid quand même.
- Tu te trouves laid. Mais il y a pire.
- Ne me dis pas que tu ne trouves pas ça laid…
- Tu es malade. Tu n'es pas un monstre. Et ça change tout. »
D'un coup, Draco se leva puis sortit sa baguette de sa manche pour lui jeter un sort. Harry ne ressentit aucun effet, mais quand Draco voulut le retourner le plus délicatement possible, il fut incapable de protester. Bien malgré lui, il se laissa donc faire et très vite, il se retrouva à flotter dans les airs comme un vulgaire pantin. Cependant, c'était toujours mieux que de se faire porter, et même si l'idée d'être ainsi déplacé lui déplaisait, il avait besoin de se laver. Tout irait sans doute mieux après.
Du moins, il l'espérait.
OoO
Près d'un mois s'était déjà écoulé depuis que Harry était revenu au Manoir, et à vrai dire, rien n'avait changé. Draco allait au travail tous les jours, sans jamais dépasser ses horaires, il subissait sans cesse les critiques de ses collègues et recevait quotidiennement une salve de beuglantes toutes aussi injurieuses les unes que les autres. Comme pour beaucoup de choses, Draco s'y était fait. Et à vrai dire, il se fichait éperdument de l'avis que les autres pouvaient avoir de lui-même.
Seuls deux avis avaient leur importance, en réalité. D'abord, il y avait celui de Blaise qui, chose étonnante, lui apporta un soutien indéfectible du début jusqu'à la fin. Son meilleur ami avait parfaitement conscience des risques qu'encouraient Harry mais aussi Draco, qui le verrait sans doute mourir dans les mois, les semaines à venir, et pourtant, il approuva toutes ses démarches. Enfin, l'avis de Ron, malgré leurs différents, était aussi une nécessité. Le rouquin avait été informé très vite de la procédure et c'était même lui qui avait demandé à le rencontrer, sur son lieu de travail. Leur échange fut très court, mais suffisant : Ron le soutenait de tout cœur, même si cela devait aboutir à un échec, son seul souhait étant que Harry cesse de souffrir.
Harry, lui, semblait aller mieux. Il ne se levait pas, mais il parvenait enfin à s'asseoir. Son dos lui faisait beaucoup moins mal, il semblait avoir repris un peu de poids et ses jambes, qui ne pouvaient pas le porter, bougeaient cependant plus aisément sur le matelas. Il manquait simplement de forces, qui mettraient du temps à revenir. Même s'il était dépendant des elfes de maison qui l'emmenaient se laver ou bien se soulager aux commodités, son état paraissait meilleur.
Bon, c'était une illusion, et Draco le savait parfaitement. Harry ne souffrait plus autant qu'avant, drogué qu'il était de potions soulageant ses maux, ce qui le rendait plus alerte et plus motivé à reprendre le contrôle de son corps. Cependant, son état mental ne s'était absolument pas arrangé, et ça, Draco en avait conscience. Le malade stagnait dans un état de dépression avancée qui l'enfermait dans un monde sombre et sans espoir, où il se contentait de survivre, faute de mieux.
Et rien de ce que Draco aurait pu lui dire ne pourrait le sortir de cet état végétatif. Comme la grande majorité de ses malades, Harry se considérait comme perdu et il savourait la disparition progressive de ces douleurs qui faisaient autrefois partie son quotidien. Comme un condamné, il attendait la fin en regardant les jours filer à travers la fenêtre, fuyant tout ce qui pouvait le rattacher à la réalité, que ce soit son traitement ou bien son médicomage attitré, qu'il n'écoutait pour ainsi dire pas du tout.
Pourtant, Draco avait essayé de renouer un dialogue avec lui. En vain. Ç'aurait été un autre que lui, cela se serait sans doute mieux passé. Mais tous deux avaient eu une vie commune, ils s'étaient aimés comme jamais et avaient même envisagé un avenir ensemble. Forcément, cela ne facilitait pas les choses et Harry rejetait tout en bloc : ses mains, qui ne pouvaient plus le toucher, son regard, qu'il fuyait sans cesse, et ses paroles douces, qu'il n'entendait pas. Sa présence était devenue si peu supportable que Harry haussait parfois le ton, lui ordonnant de quitter la chambre. Souvent, Draco s'exécutait sans discuter, et parfois, parce que c'était trop, il élevait la voix et ils finissaient par s'engueuler.
Parce que Harry s'exécrait. Et que se voir dans les yeux de Draco lui était insupportable. Il était hideux, malade, et il s'était même mis à tousser quelques temps auparavant. Perdu dans ses souffrances, Harry était complètement désorienté, au point de rejeter tout ce qui aurait pu lui apporter du réconfort. Quitte à lui faire du mal. Quitte à lui cracher au visage qu'il ne pourrait jamais comprendre et que de toute manière il allait crever, d'une manière ou d'une autre.
Quitte à lui dire que ce qu'il faisait ne servait absolument à rien.
Mais Draco en avait vu d'autres. Ce que Harry lui disait, ça rentrait par une oreille avant de ressortir par l'autre, même si ses paroles lui malmenaient le cœur comme jamais. Cependant, le blond travaillait depuis suffisamment longtemps avec des malades de la dragoncelle pour savoir comment se comporter avec des patients de ce genre. Le discours de Harry n'était pas différent de celui des autres malades, Draco savait qu'avec de la patience, son ex finirait par s'apaiser et reprendre du poil de la bête. Sans cela, il ne pourrait jamais guérir.
Draco ne travaillait jamais le week-end, ou du moins, officiellement. Depuis le retour de Harry, il ne fréquentait plus du tout les laboratoires, ce qui inquiétait ses patients et en rendaient certains agressifs. Le médicomage n'était pas des plus chaleureux mais il était comme un point de repère solide dans leur existence malmenée par la maladie. Du coup, ses absences trop prolongées se concluaient par des crises de panique ou bien des engueulades, que Draco résolvait par une ignorance en bonne et due forme de quelques jours.
Si vous n'êtes pas contents, c'est le même prix.
Ainsi, en ce calme samedi matin, Draco quitta son bureau où il travaillait depuis deux heures sur un nouveau traitement. Ne plus fréquenter les laboratoires ne signifiait pas qu'il se reposait, loin de là. Il se rendait juste plus disponible pour Harry, même si en réalité il le voyait très peu. Cela le blessait beaucoup, car son homme lui manquait, mais il se devait d'être discret. S'imposer à lui ne résoudrait pas le problème, il ne ferait que l'empirer, et bosser avec ses malades le lui avait bien appris.
Alors, quand il fut devant la porte de la chambre d'amis qu'occupait Harry, Draco sentit un mélange d'excitation, de plaisir et d'angoisse monter en lui. Leurs têtes-à-têtes n'étaient jamais bien agréables et voir Harry dans un tel état lui écorchait le cœur. Certaines nuits, Draco peinait à s'endormir, et par moments, il se demandait si Harry avait encore des sentiments pour lui.
Si durant tout ce temps, il n'avait pas oublié ce qu'ils avaient vécu ensemble, et que perdu dans ses peurs et sa dépression, il ait enterré leurs souvenirs et ces « je t'aime » qu'il lui chuchotait au creux de l'oreille en partant travailler le matin.
Après avoir toqué, le médicomage entra dans la chambre sans attendre de réponse. Harry ne lui en donnait jamais et, comme souvent, il le trouva assis dans son lit à regarder par la fenêtre. Il savait que ce n'était pas très confortable à cause de l'ossature de ses ailes qui lui causait encore de grandes douleurs. Cependant, après avoir passé la nuit sur le ventre, Harry devait se sentir obligé de s'asseoir et de tolérer ces gênes.
Draco s'avança dans la chambre, puis le salua gentiment.
« Bonjour, Harry. Bien dormi ? »
Il était près de onze heures et Draco savait qu'il ne lui répondrait pas. Pourtant, il fut étonné quand Harry tourna la tête vers lui. Une fois encore, le blond ne put s'empêcher de détailler son visage, de retracer des yeux les lignes de sa jolie figure recouverte d'écailles vert foncé. Au milieu, il y avait toujours cette tache blanche de peau nue, au niveau du bas de son front et de son nez. Et de chaque côté, ses deux yeux jaunes fendus d'une prunelle sombre le regardaient d'un air las, et passablement énervé.
Bon, se dit le blond en retenant un soupir, que va-t-il encore me reprocher ce matin ?
« Ça va. Et toi ?
- Ça a été. Qu'est-ce que tu fais ?
- Rien. J'ai mal à la tête.
- Depuis combien de temps ?
- Depuis mon arrivée.
- Mais tu ne m'as rien dit !
- C'est supportable. »
Le malade baissa les yeux et se mit à tripoter la couverture avec ses doigts griffus. Il savait de mieux en mieux s'en servir, d'après les elfes de maison, même s'il avait tendance à déchirer les draps et à se blesser. Cependant, il faisait l'effort tous les jours de manger seul, même s'il en fichait partout, ce qui avait tendance à agacer les elfes de maison, même s'ils gloussaient pour la forme.
« Tu veux quelque chose ?
- Non.
- Non ?
- Draco, ça ne peut plus durer.
- Qu'est-ce qui ne peut plus durer ?
- Cette mascarade. Emmène-moi à ton laboratoire et laisse quelqu'un d'autre que toi me soigner.
- Pardon ?! »
Depuis son arrivée, Harry lui en avait dit, des horreurs. Mais ça…Non, il ne le lui avait jamais dit. Pas un seul instant il n'avait exprimé le désir de quitter le Manoir, et encore moins de laisser un autre médicomage s'occuper de lui. Par Merlin, mais qu'est-ce qui lui prenait ?!
« Qu'est-ce que tu veux ?!
- Je veux sortir. Je ne veux pas rester ici. Et je ne veux pas que tu t'occupes de moi.
- Et pourquoi ? Quoi, tu as peur de moi, maintenant ? Tu as peur que je t'empoisonne ?! »
Draco se rapprocha vivement du lit tandis que son ex levait les yeux vers lui. Il paraissait… fatigué. Las. Et quand il croisa son regard, malgré la colère qui montait en lui, le blond se sentit stupide.
« Bien sûr que non. Et même si tu m'empoisonnais, je m'en fiche totalement. Ça fait un mois que je ne souffre quasiment plus, tu ne peux pas imaginer à quel point je me sens bien. Pour moi, c'est une chance inespérée. Le problème n'est pas là. »
Harry parlait d'une voix calme et posée, pareille à celle qu'il avait autrefois. Draco entendait ce léger accent dont le brun n'avait sans doute pas pleinement conscience et qui était dû à sa métamorphose, mais entendre ces douces intonations et ce calme dans sa voix lui fit du bien. Même s'il savait que ce que le malade allait lui dire lui ferait du mal, et le mettrait en colère. Jusque là, Harry n'avait jamais été aussi apaisé et cela n'annonçait rien de bon.
« Où est le problème, alors ?
- Je ne veux pas rester ici. Et je ne veux pas que tu t'occupes de moi.
- Ça ne répond pas à ma question ! Qu'est-ce que tu as contre moi ?
- Rien. Mis à part le fait que je ne te supporte plus. »
Ces mots, si calmes, si posés, furent comme un coup de poignard en plein cœur. Draco se sentit vaciller sur ses pieds, alors que les larmes lui montaient aux yeux. Le visage de Harry s'éclaira de surprise, puis il se mordilla la lèvre inférieure, le regard désolé.
Quand il l'avait quitté, il lui avait dit exactement les mêmes mots : je ne te supporte plus.
Et en les entendant, Draco faillit se retourner pour s'enfuir. Parce que c'était la pire phrase qu'on lui ait dite de toute sa vie.
« Pardon. Je me suis mal exprimé. Ne me regarde pas comme ça, je t'en prie, je n'ai rien contre toi. Mais je n'en peux plus de ton regard. Je n'en peux plus de vivre ici, de penser à notre vie d'avant à chaque fois que je quitte cette chambre, de t'imaginer dans ton bureau à chercher une solution qui n'existe pas… Je n'en peux plus de te voir chaque jour, si gentil et compréhensif, alors que tu ne peux pas comprendre.
- Je peux comprendre beaucoup plus de choses que tu ne le crois !
- Tu penses tout savoir. Mais tu te trompes. Alors, s'il te plaît…
- Tu ne partiras pas d'ici. Tu n'iras pas au centre.
- Draco, écoute-moi plutôt que de te braquer !
- Je ne me braque pas ! Je t'ai promis que je te soignerai et je le ferai ! Si tu crois que je perds mon temps, figure-toi que ça fait dix mois que j'en perds, dix putains de mois, dont huit où tu n'étais pas là !
- Draco, si tu m'aimes, sors-moi d'ici. »
Il allait l'achever. Il voulait le tuer. Par Merlin, il allait jouer avec ses sentiments, maintenant ?! Il allait s'amuser à le torturer, cet enfoiré ?! Ne l'avait-il pas déjà suffisamment fait, ne lui faisait-il pas assez de mal au quotidien, bien plus que ce que Draco était prêt à admettre ?!
« Ne joue pas avec ça, Harry.
- Je ne joue pas. Je te demande de m'emmener au centre. Si tu veux que je me sente mieux, emmène-moi là-bas !
- Et pourquoi est-ce que tu te sentirais mieux ?! Tu crois que ta vie sera plus facile avec tous ces malades sans espoirs qui geignent à longueur de journée ?! Tu vas sombrer, Harry, c'est tout ce que tu vas faire ! Tu es quelqu'un de fort, de très fort, mais tu ne supporteras pas le centre. Ça va te tuer et…
- Mais putain, Draco ! Je vais crever ! Accepte-le, bordel ! »
Le cri de Harry le surprit. Il vit entre ses lèvres ses dents blanches et pointues, comme des crocs, et ses yeux jaunes s'écarquillaient de colère.
« Tu ne vas pas mourir.
- Mais bien sûr que si ! Je n'ai plus mal parce que tu me drogues, mais regarde-moi ! J'ai mal au crâne, j'ai des maux de ventre, j'ai été malade comme un chien la semaine dernière, ce n'était pas qu'une simple toux, et tu le sais très bien ! J'ai vomi mes tripes alors que je ne sors pas d'ici, et avoue-le, putain, t'as cru que j'allais y passer !
- Non, tu…
- Ne me mens pas ! Je sais quand tu me mens ! Je te connais, merde, et je sens quand tu me mens ! Tu pues le mensonge à plein nez ! Tu es dans le déni, ça fait des mois que tu es dedans et depuis mon retour, tu fais comme si tout allait bien se passer, parce que tu peux pas faire autrement ! Je suis comme tes autres patients, ça je le sais, j'ai compris, mais justement, je suis comme tous les autres ! Tu as la même attitude envers moi qu'avec eux ! Tu me laisses grogner, tu me rassures, tu tempères mes colères, parce que tu ne peux rien faire d'autre !
- Harry, calme-toi, s'il te plaît.
- T'es au bord de l'explosion ! Tu ne supportes plus mes crises, même si tu fais comme si c'était normal ! Même si ça te fait du mal de l'entendre, Draco, je ne te supporte plus ! Venant d'un autre, cette hypocrisie serait supportable, mais venant de toi !
- Je ne suis pas hypocrite ! Je crois en tout ce que je te dis !
- Tu y crois parce que si tu ne le faisais pas, tu ne pourrais plus faire ce boulot !
- Ça fait des mois que je bosse sur des traitements, et même si tu ne guéris pas, ton état stagne. Tu réagis bien au traitement, tu souffres moins et plus aucune écaille ne pousse. C'est encourageant, beaucoup plus que tu ne le crois.
- Draco, tu vis dans tes illusions…
- Quelles illusions ?
- Et le pire, c'est que tu ne t'en rends même pas compte !
- Mais de quoi tu parles ? De mes espoirs ? Tu viens de le dire, si je n'y croyais pas, je ne pourrais pas faire ce boulot ! Toi, tu ne crois en rien, tu te contentes d'attendre que le temps passe et que la Grande Faucheuse vienne te chercher ! Forcément, il faut bien que l'un de nous deux y croit, sinon je pourrais tout aussi bien abréger tes souffrances ! Mais je refuse que tu meures et je vais tout faire pour que tu guérisses.
- Et combien de temps est-ce que ça va prendre ?
- Mais comment veux-tu que je le sache ?!
- Combien de temps vas-tu me supporter, Draco Malfoy ? Combien de temps vas-tu me supporter, moi, mon corps difforme, ma maladie, ma dépression et tout ce qui va avec ? Combien de temps vas-tu encore attendre avant d'accepter l'idée que je suis un monstre et que…
- Tu n'es pas un monstre !
- Mais regarde-moi, merde ! Regarde-moi, Draco !
- Mais je te regarde ! Tous les jours, je te regarde, et je ne vois pas l'ombre d'un monstre !
- Je t'en supplie, Draco, nettoie tes yeux, retire tes putains d'œillères et regarde-moi ! »
Mais je te vois, eut-il envie de lui dire. Je te vois et j'ai tellement envie de te prendre dans mes bras…
« Regarde le monstre que je suis devenu ! Et je resterai comme ça jusqu'à ma mort ! Combien de temps encore vas-tu rester enfermé dans ce Manoir à espérer me guérir, alors que je ne peux pas guérir ? Emmène-moi ailleurs, s'il te plaît, ne me laisse pas ici, ne nous enferme pas dans ce château dont tu ne sortiras plus jamais ! »
Il y avait du désespoir dans sa voix, et même si Draco comprit le message, il refusa de l'entendre. Et sa colère ne fut que plus grande encore.
« Tu ne sortiras pas d'ici. Je te guérirai !
- Tu n'y arriveras jamais ! Tu n'en es pas capable, il te faudrait toute une vie pour me guérir ! Je suis condamné et nous le savons tous les deux ! Comment est-ce que tu peux me regarder ? Regarde mon visage, regarde mes mains, regarde… Je suis affreux, je n'arrive même plus à me lever et rester assis me fait un mal de chien ! Je ne m'assois que quand je sais que tu viens, je pleure quand tu n'es pas là, alors s'il te plaît, sors-moi d'ici !
- Tu n'as pas confiance en moi. Tu n'as jamais eu confiance…
- Mais bien sûr que si, j'ai toujours cru en toi… Mais là, non, je n'ai pas confiance en toi, en le médicomage qui se tient devant moi. Car en lui, il y a un homme qui a aimé un ancien moi…
- Il n'y a pas d'ancien toi.
- Si, il y en a un ! L'ancien moi n'avait pas d'écailles sur le visage et il t'embrassait comme un perdu chaque soir en rentrant du boulot ! Ce moi n'existe plus : il a été détruit par la maladie, il ne pense qu'à sa souffrance et rien d'autre, il t'a épousé pour échapper à la douleur insoutenable qui l'empêche de s'asseoir plus de cinq minutes… L'homme qui est devant toi…
- C'est l'homme que j'aime.
- L'homme que tu as aimé est mort ! Il est mort il y a des mois, il n'est plus qu'une coquille vide qui attend son heure mais qui est trop lâche pour en finir définitivement ! Je ne suis plus l'homme que tu aimes, et je ne le serai plus jamais ! J'ai changé, la douleur et l'enfermement m'ont rendu dingue ! Tu crois qu'on peut guérir de ça en un mois ? Qu'on peut s'en remettre et se dire qu'on peut guérir ? Non ! Tu te leurres, Draco, tu aimes un homme mort, tu…
- Tu es toujours Harry, tu…
- Je ne t'aime plus, merde ! Je ne t'aime plus, Draco ! »
Le souffle court, Harry le regardait avec la rage du désespoir. Draco, lui, sentait le sol sous lui s'ouvrir et l'avaler tout entier. Il crut même à un moment qu'il était tombé et qu'il ne parvenait pas à se relever, tant il était paralysé par la douleur de son cœur qui implosait dans sa poitrine.
Lentement, Draco se retira, quittant la chambre et ferma doucement la porte. Puis, il fit quelques pas, s'aventura dans un couloir, hagard. Il se prit les pieds dans un tapis et s'étala par terre de tout son long. Et alors, des larmes douloureuses coulèrent sur ses joues, tandis que le jeune homme se repliait sur lui-même.
À même le sol, Draco pleura un long moment. Il pleura pour Harry, qu'il aimait quelle que soit son apparence, pour son amour indéfectible et fidèle, pour la vie à deux qu'il avait tant rêvée et qui n'existerait jamais…
Pour leur bonheur, qui s'était envolé, parce que Harry lui avait tout caché et qu'il s'était retrouvé à subir sa transformation sans traitement dans une cellule de quelques mètres carré.
OoO
Perplexe, il regarda ses pieds. Ils étaient moches. Si sombres qu'ils étaient presque noirs, avec des griffes d'ébène qui l'avaient blessé plusieurs fois. Chose étonnante, son corps cicatrisait très vite, donc Harry ne souffrait jamais bien longtemps de ses blessures. Il n'en demeurait pas moins que ses pieds étaient laids, plus encore que ses mains malhabiles qui abimaient tout ce qu'elles touchaient.
Pourtant, Harry devait se lever. Il n'avait pas choix. Jusque là, ses essais n'avaient jamais été fructueux et il s'était le plus souvent ramassé par terre puis traîné jusqu'au lit, en espérant que les elfes de maison ne le voient pas faire et n'aillent pas tout rapporter à leur maître. Si Harry avait bien appris une chose en vivant au Manoir, c'était qu'il avait beau être le compagnon du maître des lieux, il lui restait largement inférieur. Et à lui et à sa mère, qui faisait de très rares apparitions et qui réduisait sa vie à un Enfer permanent.
En général, le brun parvenait à se lever et faire quelques pas, mais il n'allait jamais bien loin. En réalité, il y croyait si peu et il avait tellement peur de l'échec que ses tentatives foiraient systématiquement. Bon, c'était difficile et ses ailes étaient incroyablement lourdes, il fallait bien le reconnaître, mais avec un peu de motivation, il aurait pu au moins traverser la chambre sans tomber comme une merde.
Mais Harry ne croyait pas à sa guérison. Il n'y avait jamais cru et il ne se voyait pas espérer en vain une potentielle amélioration de son état. Du coup, il se laissait aller à la déprime sans chercher plus loin. Et parce qu'il était un sale con, il s'en prenait à la seule personne qui s'occupait de lui, et avec laquelle il avait songé à faire sa vie.
Cependant, Harry n'était pas qu'un sale con. Il le savait. Il était aussi un abruti follement amoureux d'un homme trop bien pour lui, à qui il avait essayé, en vain, d'épargner une longue agonie. Jamais il n'aurait dû signer ce contrat le liant à jamais à lui, mais face à la torture, l'homme était bien faible. Et l'espace d'un instant, Harry s'était laissé aller à un égoïsme presque primaire.
Il voulait survivre. Et ne plus avoir mal.
Tant pis si Draco souffrait.
Il voulait juste…
Que tout s'arrête.
Et à présent, il se retrouvait là, dans une chambre qu'il détestait, à vivre avec un homme dont il ne supportait plus le regard et qu'il aurait tant voulu prendre dans ses bras, serrer fort contre lui… Un homme dont il était fou, à qui il avait tant de choses à dire…
Un homme qu'il rêvait chaque jour d'embrasser et qui le faisait pleurer des heures durant, parce que plus jamais ils ne pourraient se toucher.
C'était pour cela que Harry voulait partir. Il savait que Draco ne le supporterait pas, mais il était terrorisé à l'idée de crever dans cette chambre et que l'amour de sa vie fasse une connerie, par désespoir. Il savait aussi que ce serait difficile, pour tous les deux. Et à présent que le malade avait enfin brisé ce qui les retenait l'un à l'autre, cet espoir mêlé d'amour…
Harry était incapable d'assumer.
Incapable de lui mentir.
Il l'avait déjà quitté une fois en lui affirmant qu'il ne le supportait plus. Qu'il ne l'aimait plus.
Il ne pouvait pas recommencer une seconde fois, alors qu'il crevait d'amour dans son lit, à regarder les jours passer en priant pour que la Mort l'emmène et fasse cesser ce supplice… C'était pire encore que la maladie. Dix fois pire…
Alors, le jeune homme se retrouvait assis au bord de son lit, à regarder ses deux pieds affreux posés par terre. Il devait se lever, pour lui expliquer, pour lui demander pardon, et pour lui dire que ce serait plus facile pour eux deux, même si Draco refusait d'y croire.
Il devait lui dire qu'il l'aimait. Même si ça ne ferait qu'empirer les choses. Harry ne pouvait pas laisser les choses comme ça, c'était au-dessus de ses forces. Il souffrait, mais Draco aussi, et sans doute tout autant que lui. Il méritait un peu de vérité.
Par Merlin, pensa-t-il en fronçant les sourcils, les larmes aux yeux. Si tu savais, Draco, comme c'est difficile…
D'un coup, Harry se leva. Il chancela sur ses pieds qui lui firent mal aussitôt, peu habitués à supporter autant de poids. Ignorant la douleur, le jeune homme enchaîna quelques pas, manquant de tomber mais se pressant vers la porte sur laquelle il se jeta presque. Putain que ça faisait mal… Il serra les dents et réfléchit. Il ne savait pas où travaillait Draco, mais il lui suffisait d'appeler un elfe pour le savoir. Inutile de perdre des forces pour rien.
« Poppy. »
Aussitôt, une créature apparut à ses côtés. Il était très petit pour un elfe de maison, et avant qu'il ne quitte le Manoir, Draco lui avait expliqué qu'il avait à peine deux ans. C'était encore un petit elfe tout juste bon à faire du ménage et éplucher des pommes de terre. Harry l'avait toujours trouvé adorable.
« Poppy est là Monsieur Harry Potter, Monsieur.
- Où est Draco, s'il te plaît ?
- Maître Draco est dans son bureau, Harry Potter, Monsieur.
- D'accord. »
Son bureau était loin. Il lui faudrait traverser de nombreux couloir et monter des escaliers. Harry soupira, ne se sentant pas capable, à juste titre, de faire un tel chemin. Il manqua de s'effondrer contre le battant de la porte, ne sachant plus que faire.
« Monsieur Harry Potter souhaite-t-il que Poppy, Monsieur, emmène Monsieur Harry Potter dans le bureau de Maître Draco, Monsieur ?
- Peux-tu me déposer juste devant sa porte, s'il te plaît ?
- Poppy peut le faire, Monsieur Harry Potter, Monsieur. »
Il aurait dû y penser avant, mais la culpabilité, la tristesse et son mal de crâne l'empêchaient de réfléchir convenablement. Tu réfléchissais très bien quand il a fallu briser le cœur de Draco, lui dit une petite voix dans sa tête. Bêtement, Harry hocha la tête.
« Poppy emmène Monsieur Harry Potter, Monsieur ?
- Oui. »
Harry ferma les yeux et sentit la petite main de l'elfe se poser sur sa cheville. L'instant d'après, il était plaqué contre un autre mur, très différent, et surtout juste à côté de la porte du fameux bureau. Après avoir remercié Poppy, Harry se redressa et s'avança maladroitement vers la porte. Il se serait cru sur des échasses, tellement il était gauche, alors qu'il n'avait guère pris plus de quelques centimètres. Une petite dizaine, en réalité. Mais pas de quoi fouetter un chat.
Sans toquer, Harry ouvrit le plus doucement possible la porte. Elle n'était pas verrouillée, comme d'habitude, et la pièce était encore plus en bordel que la dernière fois qu'il y était entré. Un vent de nostalgie balaya son corps quand son regard se posa sur la pièce, et quand il vit Draco, de dos, penché sur son bureau, une bouffée d'amour lui réchauffa le cœur.
Il aurait tellement voulu que les choses soient différentes… Et il regrettait tellement ses paroles, pourtant nécessaires…
Draco ne bougea plus. Il écrivait, mais en l'entendant entrer, il stoppa tout mouvement. Peu élégamment et avec bruit, Harry fit quelques pas vers lui et ne s'arrêta que lorsque ses mains attrapèrent le dossier de sa chaise, qu'il poussa malgré lui vers l'avant. Aussitôt, le blond se retourna et lui jeta un regard stupéfait. Ses yeux étaient un peu rouges, signe qu'il avait pleuré, à un moment ou à un autre.
Harry se sentit misérable. Enfermé dans un corps écailleux et trop grand pour lui, il aurait sans doute tout donné pour que Draco ne le retrouve jamais. Qu'il l'oublie et qu'il fasse sa vie avec un autre. Parce que c'était ce qui était le mieux pour lui, non ? Qu'il tire un trait sur leur vie et leurs souvenirs, et qu'il en construise d'autres avec un homme sain et en bonne santé.
Mais la vérité, c'était que malgré son sacrifice, Harry n'avait jamais accepté l'idée qu'il puisse en aimer un autre que lui. Et ce fut cette idée qui le rendit fou un soir, et qui le mena jusqu'à la Prison.
À ce stade, ce n'était plus un sacrifice. C'était de la connerie pure et dure.
Et cette fois, il n'était pas capable d'aller jusqu'au bout, malgré tous les mots qu'il avait pu lui dire. Le quitter, vivre sans lui et voir son monde disparaître derrière une porte en métal noir lui avait fait trop de mal pour ça. Et les sentiments qui l'avaient fait tenir si longtemps, il ne pouvait plus mentir dessus…
« Harry ? Qu'est-ce que tu fais là ? Tu t'es levé ? »
La gorge serrée, le jeune homme ne put répondre. Soudain, Draco se leva et la chaise glissa sur le tapis. Aussitôt, le brun perdit l'équilibre et crut tomber, mais Draco l'attrapa, serrant fermement ses avant-bras dans ses mains. Il y eut un moment de flottement, puis, dans un mouvement brusque, Harry lui fit lâcher ses bras, avant de les jeter autour de son cou.
Et tandis que le corps écailleux de Harry se retrouvait soudain tout contre lui, sa tête se nichant dans son cou tandis que ses bras l'enserrait, Draco se sentit complètement fondre. Tous les mauvais sentiments qui l'animaient depuis une heure disparurent, et il n'y eut plus que lui, là, blotti contre son torse.
Aussitôt, Draco l'enferma dans une étreinte solide, l'un de ses bras se calant sur ses hanches tandis que l'autre enserrait ses épaules. Il respira son odeur à pleins poumons, une odeur un peu particulière mais qui lui rappelait pourtant celle de son homme. Il caressa ses cheveux, et quand il entendit Harry pleurer en lui demandant pardon, Draco y déposa un baiser.
Une litanie de pardons s'échappa de ses lèvres. Pardon pour ses mensonges, pour l'avoir quitté, pour lui avoir fait tant de mal… Pour tout ce qu'il venait de dire, parce qu'il n'en pensait pas un mot. Ses paroles soulagèrent le cœur malmené de Draco. Rancunier comme pas deux, il se laissa bercer par ces mots et décida d'oublier. À quoi bon lui faire des reproches… Ce serait perdre un temps précieux, ce serait du gâchis.
Alors, contre son oreille, Draco lui chuchota qu'il lui pardonnait. Tout. Qu'il ne lui en voulait plus et qu'ils iraient de l'avant, tous les deux, et que ça allait s'arranger. Parce que ça ne pouvait pas être autrement. Contre lui, Harry ne put se calmer malgré ses douces paroles.
« Je te jure qu'il y a des choses que je ne pensais pas…
- Je sais, Harry, je sais. C'est pas grave. Je te pardonne.
- Il faut que je parte, Draco, on peut pas continuer comme ça, j'ai trop mal…
- Je sais que c'est difficile. Je le sais, Harry.
- Non, tu ne sais pas… Tu ne peux pas savoir…
- Qu'est-ce que je ne sais pas ? Qu'est-ce que je n'arrive pas à comprendre ? Explique-moi, Chéri. »
Contre son cou, Harry hoqueta et gémit entre ses larmes. Puis, la voix mouillée, il lui avoua qu'il l'aimait encore. Qu'il n'avait jamais cessé de l'aimer et que vivre à ses côtés sans pouvoir le toucher ni le regarder était insupportable. Une bouffée de chaleur réchauffa la poitrine du médicomage, qui crut apercevoir le bout d'un long tunnel, qui en annonçait un autre.
Doucement, Draco repoussa Harry pour ensuite essuyer tendrement ses larmes sur ses joues. Le brun se tenait à lui, ses mains crochues fixées sur ses épaules. Il frissonna en sentant ses doigts caresser ses écailles si gentiment, sans embarras ni dégoût. Draco le touchait presque comme avant et son regard posé sur lui ne cachait rien des sentiments qu'il nourrissait encore à son égard.
Draco l'aimait. Avec ou sans ses écailles. Ses yeux voyaient en lui l'homme dont il était épris depuis trois ans, un homme malade et fatigué.
Délicatement, le blond prit son visage entre ses mains et le regarda avec cette franchise que Harry avait toujours aimée en lui. Ses barrières s'abaissèrent et il le laissa lire en lui, plonger ses yeux dans les siens et chercher ses peurs, qu'il guérirait plus tard.
« Tu n'es pas un monstre, Harry. Tu es malade. Ce n'est pas pareil. Ça fait un an que je travaille avec des malades de la dragoncelle, un an que je les traite, que je soulage comme je peux leurs souffrances et que je les regarde partir. Je ne peux pas comprendre ce que tu vis. Mais je peux l'imaginer, parce que je parle beaucoup avec mes patients, et même si je ne comprends pas tout, je sais ce que tu vis. Je sais ce que tu ressens quand tu te regardes dans un miroir, quand tu regardes tes pieds et tes mains, quand tu fais tomber un objet avec tes ailes ou bien que tu te blesses en voulant bêtement te savonner le corps. »
Debout face à lui, Harry le regardait de ses grands yeux jaunes où Draco redécouvrait avec un certain plaisir cet air d'enfant perdu qui écoute. Un air qui l'avait toujours attendri, et rendu triste, aussi.
« Tu n'es pas beau, c'est vrai, on ne va pas se leurrer là-dessus, mais tu n'es pas hideux non plus. Certains patients n'ont plus de cheveux, ils sont tous tombés, d'autres ont des cornes ou la tête hérissée de pics, et d'autres encore ont des queues dans le dos. Tu as de la chance dans ton malheur, et quand je te regarde, je ne te trouve pas laid à faire peur. C'est vrai, je te regarde avec les yeux de l'amour, mais aussi avec ceux du médicomage qui en a vu d'autres. »
Parce que cet air d'enfant, c'était celui du petit garçon caché en lui qui avait besoin, parfois, qu'on l'aide à y voir clair. Qu'on l'aide à comprendre, qu'on le protège et qu'on le soutienne. Sa vie n'avait été qu'une succession de bonheurs et de pertes, et en Draco, lui avait-il dit un jour, il avait trouvé une sorte de point de repère solide sur lequel sa vie pouvait tourner.
« Tu ne me dégoûtes pas. Ta maigreur me dérange, et très honnêtement j'ai du mal à regarder tes jambes. C'est un miracle que tu ais réussi à marcher, même si je pense que c'est un elfe qui t'a amené jusqu'ici. Ah, c'est bien ce que je pensais… Mais, s'il te plaît regarde-moi, mais je veux que tu saches que tu n'as pas à te sentir mal devant moi. C'est vrai, plus rien ne sera jamais pareil, mais est-ce qu'on doit renoncer à nos sentiments pour autant ? Est-ce qu'on doit se séparer définitivement pour s'éviter des souffrances, alors que ça ne fait qu'en engendrer d'autres ? Je sais que tu peux mourir, je n'en ai jamais eu autant conscience qu'en voulant te faire sortir. Je suis beaucoup plus lucide que tu ne le crois sur ton état. Mais tu réagis au traitement, ta maladie ne progresse plus et tu arrives à te lever. Tout ça, ce sont des signes très positifs. Quand on sait par quoi tu es passé, c'est même un miracle. Très honnêtement, Harry, quand tu es arrivé ici, j'étais persuadé que je me contenterai de soulager tes souffrances et à attendre que tu meures. J'ai pensé ça pendant trois jours. Et puis, tu as commencé à réagir à ma voix, et là j'ai su que tout n'était pas perdu. »
Draco reprit son souffle. Le visage de Harry tremblait légèrement : ses jambes commençaient à faiblir et son corps n'était plus aussi stable. Avec une douceur infinie, qu'il avait découverte à son contact, Draco approcha son visage de son front et déposa un baiser à la naissance de son nez, sur cette petite parcelle de peau blanche et douce. Un soupir de bien-être lui caressa le menton. Contre sa peau, le blond chuchota quelques mots, qu'eux seuls auraient pu entendre.
« Je t'aime, et je t'aimerai toute ma vie. »
Puis, il se recula et lui fit un sourire. Harry en grimaça un, retenant les larmes qui faisaient étinceler ses yeux. Il parut hésiter, puis il fit un mouvement de tête sur le côté et il l'embrassa brièvement sur la joue. Du moins le voulut-il, car soudain, la main de Draco se plaqua sur l'arrière de son crâne tandis que l'autre tournait son visage, et quelques secondes plus tard, ce ne fut plus sa joue qu'il eut entre ses lèvres, mais la bouche chaude et tendre de l'homme qu'il aimait.
Tout le corps de Harry eut un sursaut, et presque instinctivement, il voulut se reculer. Mais Draco avait de la force et sa bouche contre la sienne lui fit perdre le peu de contrôle qu'il possédait encore.
Draco l'embrassait.
Il avait posé ses lèvres sur les siennes, sans dégoût, sans gêne, sans…
Putain, il le sentait, que Draco aimait ça. Que c'était différent, parce qu'il y avait des écailles soudées, comme celles d'un serpent, sur ses lèvres, mais il aimait l'embrasser.
Parce que c'était lui.
Parce qu'il n'était pas dégoûtant.
Parce que c'était lui…
Les larmes coulèrent à nouveau sur ses joues et les sanglots naquirent dans sa gorge, si forts qu'il finit par détourner la tête pour la blottir encore une fois dans son cou. Submergé par l'émotion, Harry n'était plus capable de penser. Comme un homme pouvait-il éprouver autant d'amour ? Comment un homme aussi exceptionnel que Draco pouvait-il l'aimer à ce point ?
Ils se retrouvèrent tous les deux dans le fauteuil de Draco, ses jambes ne le supportant plus. Le blond était assis et tentait comme il pouvait de calmer Harry, installé sur ses genoux, ses grandes ailes les entourant. Il lui chuchota des mots d'amour, l'embrassa encore, rit quand le brun lui dit qu'il avait peur de lui faire mal avec ses dents si jamais il mettait la langue, et quand Harry gloussa en l'entendant se plaindre de son siège qui allait céder sous leur poids, Draco sut qu'il avait gagné une bataille.
OoO
La porte s'ouvrit d'un grand coup, manquant de faire sursauter Harry. Il l'avait entendu arriver et son pas pressé n'avait rien d'étonnant, étant donné que Draco avait du retard. Cependant, il ne s'attendit pas à ce que son arrivée soit si brutale. Dernièrement, le médicomage était assez nerveux et sa colère avait même éclaté contre Harry. L'engueulade qui s'en était suivi leur avait bien prouvé que malgré la maladie qui l'emprisonnait depuis des mois, ils restaient un couple soudé.
Malgré son air très agacé, Draco le salua gentiment et s'avança vers lui pour l'embrasser. Harry savoura ce contact à sa juste valeur, même si, dans les faits, son compagnon n'était pas avare en baisers. Ils en avaient longuement parlé et bien que la sensation n'ait rien de particulièrement agréable pour Draco, elle restait grisante malgré tout. Parce qu'ils s'aimaient et que s'embrasser était davantage une preuve d'amour qu'un plaisir, une gourmandise.
Et Harry avait besoin de ces baisers. Malgré cette apparence qu'il lui imposait, il avait besoin de se sentir aimé, et comme Draco ne semblait pas éprouver de réticences à poser sa bouche contre la sienne, Harry en profitait. Il savait parfaitement que son compagnon avait compris à quel point c'était important pour lui, tout comme lui-même avait saisi que son corps n'embarrassait ni ne dégoûtait son médicomage personnel. Dire que Harry avait accepté sa maladie serait un bien grand mot, mais en presque deux mois, il avait fait du chemin.
« Bon, tu peux retirer ton haut, s'il te plaît ? »
Toutes les semaines, Draco l'examinait dans les moindres détails. Forcément, cela avait amené Harry à véritablement se regarder et à se faire à l'idée que son compagnon n'éprouvait aucun dégoût à son égard, bien que l'état de ses jambes l'ait très longtemps perturbé. Le blond avait toujours adoré ses jambes, sans doute parce qu'il portait beaucoup plus de pantalons que de robes, et que contrairement à son chéri, il avait tendance à se balader très souvent en caleçon le matin…
Avec un léger sourire, Harry dégrafa son haut derrière son dos et son cou. Un couturier était venu au manoir pour concevoir quelques vêtements, ses grandes ailes limitant considérablement son habillement. Se confronter au regard du couturier fut très douloureux, mais ce dernier ne manifesta qu'un vague étonnement. Il était spécialisé dans les physiques « à problèmes », comme il disait, et apparemment, il avait vu bien pire que lui. Cela ne réduisit pas son embarras mais pouvoir se vêtir comme il le souhaitait lui fit un bien fou.
Ainsi, le jeune homme se retrouva torse nu. Assis sur son lit, il se leva puis regarda Draco étaler tous ses documents sur un bureau non loin de là. Enfin, ce dernier le rejoignit, enfila son masque de médicomage professionnel, puis se mit à l'examiner. Ses doigts et son regard coururent sur son torse recouvert d'écailles vert foncé, le palpèrent pour vérifier que rien n'était en train de se former ou de pousser, puis il s'attaqua à son dos auquel il accorda une très grande attention. Enfin, il passa à son cou et à son visage, lui fit ouvrir la bouche pour regarder ses dents et sa langue qui, merci Merlin, avait une forme on ne peut plus normale. Draco termina par ses oreilles et le haut de son crâne.
« Très bien. Retire ton pantalon. »
Nerveusement, Harry se baissa, manqua de frapper Draco avec ses ailes et retira son vêtement. Il se retrouva en caleçon, pieds nus sur le tapis de chambre. Regardant droit devant lui, le brun le laissa examiner ses jambes, puis il s'assit et ce fut au tour de ses pieds. Enfin, le blond l'autorisa à remettre son pantalon. Il ne s'était jamais aventuré à lui demander de baisser son sous-vêtement, se contentant de poser des questions très précises qui auraient fait rougir Harry d'embarras si ses joues n'étaient pas recouvertes d'écailles. Cependant, en retournant au bureau pour noter ses remarques, Draco lui demanda quand même si quelque chose avait changé, ce qui n'était heureusement pas le cas.
S'il y avait bien quelque chose de normal chez lui, c'était bien son entrejambe. Et Harry n'avait vraiment, mais alors vraiment pas envie que ça change…
Il y eut un silence, durant lequel Draco, assis devant la table, notait frénétiquement sur ses parchemins ses observations. Assis sur le lit, Harry le regarda faire, sans mot dire. Il savait que Draco n'aimait pas être dérangé durant ce genre de moments, même si le brun était pressé de savoir comment son état évoluait.
Harry sentait les changements. Il ne souffrait quasiment plus, sauf du dos car ses ailes étaient lourdes et ses muscles peu habitués à supporter un poids aussi conséquent, mais à présent, le brun pouvait se déplacer sans problèmes et ne bénéficiait plus de l'aide des elfes. Il pouvait marcher dans tout le Manoir, comme avant. Il fréquentait la bibliothèque la journée et passait toutes ses soirées avec Draco. Son état mental s'était alors considérablement amélioré, au grand soulagement de son compagnon qui pouvait le soigner convenablement. Son envie de guérir était réelle et Harry faisait des efforts pour tonifier son corps et l'habituer à son état.
Ainsi, même si les problèmes étaient multiples, que ce soit son grand manque de stabilité à cause de ses jambes et de ses pieds déformés ou cette terrible maladresse due à ces horribles ailes, Harry allait mieux. Il se sentait aimé et soutenu, que ce soit par l'attitude protectrice de Draco ou bien les lettres pleines d'amour que Ron lui envoyait quasiment tous les jours. Harry n'était pas encore prêt à le voir, mais parler avec son meilleur ami par courriers interposés lui faisait beaucoup de bien.
Soudain, Draco se leva de sa chaise et ramena ses papiers pour en faire des petits tas. Il paraissait agacé, comme à son arrivée. Harry ne savait pas bien ce que cela pouvait signifier, alors il préféra attendre, encore, que Draco s'apaise et veuille bien lui parler. Enfin, le médicomage revint vers lui, passant une main agacée dans ses cheveux blonds.
« Une chose est sûre : ton état n'empire pas.
- Ah bon ? Pourtant, j'ai moins mal au dos et mes pieds…
- Ton corps forcit, ça ne veut pas dire que ton état empire. Ça veut dire que tu maîtrises mieux ton corps. Ça, c'est grâce à ton traitement.
- Donc mon état s'améliore.
- Non plus. »
Draco s'assit à côté de lui en soupirant. Son dos toucha son aile et plutôt que de l'éloigner, Harry la laissa là où elle était.
« Tu n'es pas fait pour avoir ce corps. Pour le moment, ça va, mais ça ne va pas tarder à se dégrader. Pas forcément physiquement, mais mentalement. Tu vas avoir des crises, des accès de colère, et tu vas lentement mais sûrement perdre la tête.
- T'es sérieux ?!
- Oui. Tout le monde ne réagit pas de la même manière au traitement : soit c'est le corps, soit c'est l'esprit qui lâche. Dans les deux cas, la mort est inévitable. »
Le médicomage se prit la tête dans les mains. La maladie de Harry n'évoluait plus mais son état demeurait stationnaire. C'était encourageant mais pas suffisant pour garantir sa guérison, et vu l'état avancé du mal, il y avait de fortes chances pour que le brun ne s'en remette jamais. Du coup, Draco ne pouvait pas se contenter de ces bonnes nouvelles.
Il sentit cependant ses nerfs se détendre quand Harry lui enlaça la taille. Il faisait preuve de plus en plus de gestes d'affection envers lui, ce qui était agréable, et désespérant. Son compagnon semblait aller tellement bien malgré les transformations de son corps que l'imaginer perdre la tête le rendait fou. Draco devait absolument trouver un remède, mais cela prendrait du temps, comme toujours, car il fallait sans cesse les tester et Eugenia Sams agonisait depuis quelques semaines sur son lit, réagissant bien mal aux traitements. Elle était si désespérée qu'elle ne faisait aucun effort pour aller mieux, contrairement à Harry qui prenait les mêmes drogues et qui s'acharnait à se lever chaque matin, même s'il se prenait les murs ou tombait par terre la moitié du temps.
Sa main pale se posa sur celle de Harry qui, alors, se rapprocha de lui. Leurs doigts s'entrecroisèrent sur sa hanche et quand leurs têtes se touchèrent, Draco ferma les yeux un court instant. Il avait réalisé assez récemment qu'il pourrait supporter l'apparence de Harry, malgré cette répulsion difficile à contenir quand il essayait de s'imaginer lui faire l'amour. Il pourrait se faire à son état, même si cela le forcerait à le garder enfermé dans cette demeure, alors qu'il méritait bien mieux que cela. Mais quand il revenait sur terre et qu'il le regardait, Draco se rappelait que son corps n'était pas fait pour subir une telle transformation, et que tôt ou tard, l'homme qu'il aimait disparaîtrait pour laisser place à une bête, qu'il n'était pas encore.
« Qu'est-ce qu'il faut faire, alors ? Changer de traitement ?
- Oui. Mais tu suis un des traitements les plus costauds, je ne peux rien te donner d'autre.
- Ah ? Je croyais pourtant que…
- J'ai conçu deux traitements mais ils sont expérimentaux. J'en ai testé un mais les deux patients ne le suivent que depuis trois semaines, les résultats ne sont pas probants. Quant au dernier, je l'ai terminé il y a quelques jours. Je fonde mes espoirs dessus, mais sans tests…
- Fais-moi tester. »
Lentement, Draco rouvrit les yeux et se tourna vers Harry. Depuis deux mois, il avait eu le temps de se faire à son visage et quand il le regardait, il voyait parfaitement chacun de ses traits camouflés sous les écailles. Et il le trouvait beau. Malgré ses yeux jaunes globuleux et cette peau vert foncée. L'amour avait décidément des pouvoirs incroyables…
« Non.
- Ne sois pas aussi…
- Tu n'es pas mon cobaye. Tu es mon compagnon, mon mari. Tu n'es pas un sujet d'expérimentation. Je ne suis pas allé te chercher pour te faire subir mes recherches.
- Tu as promis que tu me soignerais. »
Draco se redressa en soupirant. Un véritable débat s'engagea entre eux, mené par Harry qui voulait changer son traitement. Il supportait bien les potions, bien mieux que d'autres malades et il n'avait plus peur de souffrir. Mais Draco n'était pas de son avis et il refusait de faire de Harry son rat de laboratoire. Certes, ses autres patients l'étaient, mais leur état était si catastrophique qu'ils se fichaient bien de ce qu'on leur faisait avaler et ils avaient tous signés pour être soumis à ces traitements souvent expérimentaux mais qui pourraient les soigner, eux pour qui la guérison était alors impossible. Pour Harry, c'était différent car il faisait partie de ces trop rares sorciers qui, s'ils avaient été suivis, auraient guéri.
En entendant ces mots, le brun eut comme un blocage. Jusque là, Draco n'avait jamais abordé le sujet mais il y était à présent obligé : si Harry n'avait pas été enfermé et livré à lui-même, il aurait sans aucun doute guéri de sa maladie. Il réagissait tellement bien à ce traitement pourtant si lourd que c'était une évidence, aussi bien pour lui que pour ses collègues avec lesquels il partageait ses observations sur son état. On ne pouvait donc pas tester n'importe quoi sur lui car une erreur pourrait tout faire basculer et Harry se portait trop bien pour tout gâcher.
Et plutôt que de l'apaiser, ces paroles ne firent qu'encourager le malade dans sa voie. Et très vite, Draco se retrouva à court d'arguments, autant professionnels que personnels. La tête dans les mains, il essaya de ne plus l'entendre et de mobiliser ses dernières forces, mais Harry le tenait dans ses bras, ses ailes les enveloppaient et le peu de volonté qu'il lui restait fondit comme neige au soleil.
« Allez, Draco, donne-moi ce traitement. S'il te plaît.
- Et si ton état empire ?! Comment va-t-on faire ?! Harry, c'est trop dangereux, laisse moi le temps de…
- Tu m'as demandé de te faire confiance. Tu m'as demandé de t'épouser et de croire en toi. C'est ce que je fais depuis deux mois et je ne vais pas m'arrêter maintenant. J'ai confiance en toi et je veux que tu me guérisses. Donne-moi ce traitement, et s'il ne marche pas, on l'arrêtera. »
Et tout contre son oreille, son souffle caressant sa joue, Harry lui chuchota quelques mots qui lui hérissèrent les poils.
« S'il te plaît, mon chéri. »
Draco lâcha un profond soupir puis pencha la tête sur le côté pour l'embrasser sur la joue. C'était fini, il cédait. Ce n'était résolument pas une bonne idée mais continuer à lutter serait vain. Harry voulait guérir et les tests prendraient des mois et des mois. Une perte de temps qu'ils ne pouvaient guère se permettre… Autant essayer, même si cela n'avait rien de raisonnable.
OoO
« Et il se lève, au moins ?
- Oui, ça va mieux. Et encore heureux, il était insupportable, j'ai jamais vu ça…
- Il a du mal à se déplacer mais ça doit être difficile pour lui de rester clouer au lit sans arrêt.
- Cloué au lit sur le ventre.
- Mais… De toute façon, il ne peut pas s'allonger autrement ?
- Non, mais il y a une différence entre dormir sur le ventre et passer ses journées et ses nuits sur le ventre.
- Ah oui, vu comme ça… »
Ils s'installèrent à une table assez éloignée du restaurant. Blaise prit place dos au mur et Draco s'assit face à lui avant de jeter un sort d'intimité autour d'eux pour que personne ne les entende. Le serveur vint prendre leurs commandes d'apéritif, que les sorciers déclinèrent, puis leur donna les menus avant de se retirer. Menus qui ne servirent pas à grand-chose étant donné que les deux habitués prenaient toujours la même chose.
« Ça fait combien de temps qu'il suit son traitement, déjà ?
- Un mois et demi. Et oui, déjà…
- Ça fait combien de temps que tu l'as sorti de la Prison ? Quatre mois ?
- Presque cinq. Le temps passe très vite, même pour lui. Quand il s'est rendu compte que ça faisait quatre mois qu'on s'était remis ensemble, il était choqué. »
Blaise eut un rire amusé et sincère. Ils déjeunaient ensemble très régulièrement et ils pouvaient voir ensemble à la fois l'évolution de l'état de Harry mais aussi de Draco. Ce dernier avait retrouvé le sourire et malgré sa situation, il parvenait malgré tout à s'intéresser à d'autres choses que son compagnon et sa maladie. Ils passaient même quelques soirées ensemble, avec l'accord de Harry qui jetait son médicomage quasiment dehors quand Blaise émettait l'idée d'une petite soirée entre amis.
Bien que Blaise n'ait pas encore eu l'occasion de revoir le jeune homme, qui n'était pas encore prêt à recevoir qui que ce soit au Manoir, il voyait à travers Draco l'évolution de son état mental. Cette complicité qui avait fait tant de jaloux semblait renaître un peu plus chaque jour et, deux semaines auparavant, Draco lui avait même avoué du bout des lèvres qu'ils avaient commencé à partager quelques nuits ensemble. Bon, en vrai, Harry s'allongeait sur le ventre à côté de lui, ses ailes étendues de part et d'autres de son corps, et elles tenaient si chaud que Draco avait failli se retrouver nu… Mais il avait lutté et avait banni de son lit toute couverture.
Ce n'était pas grand-chose. Mais l'intimité qu'ils avaient perdue renaissait au fil des semaines, malgré le traitement lourd et difficile que supportait Harry depuis un mois et demi. Et en un sens, c'était en partie grâce à ce programme que son compagnon s'était allongé un soir contre lui, parce qu'il était fatigué et qu'il avait juste besoin d'un câlin. Un câlin qui s'était éternisé jusqu'au lendemain matin.
« Si tout se passe bien, c'est le principal.
- Comme tu dis. Mais je t'avoue que je me pose vraiment des questions sur le traitement…
- Amène-le au centre si vraiment ça te perturbe.
- Je l'ai déjà fait.
- Ah bon ?! Et Harry s'est laissé emmener ?! »
Ce ne fut pas une mince affaire mais après un odieux chantage affectif, Harry accepta de quitter le Manoir pour se faire examiner par d'autres médicomages.
Depuis un mois et demi, il avalait chaque jour plusieurs potions aussi dégueulasses les unes que les autres et la situation ne changeait pas. Au début, Harry avait énormément de mal à supporter le traitement, au point qu'il restait cloué au lit des journées entières. Par moments, il allait mieux et pouvait se lever et marcher, mais il finissait toujours pas s'affaiblir… Sa convalescence était en dents de scie et malgré toute sa bonne volonté, Harry peinait à avancer stablement vers la guérison.
Ainsi, il devint nécessaire de le faire examiner par des confrères qui parvinrent aux mêmes constations : l'état de Harry était stationnaire, bien qu'il soit affaibli par les potions auxquelles pourtant il semblait s'habituer, et aucun signe d'amélioration significative n'était à signaler. Son état demeurait donc préoccupant, d'autant plus que cela faisait cinq mois qu'il était traité et qu'il vivait avec ce corps. La chute serait vertigineuse, aussi bien pour le patient que pour son médicomage. Une réunion avait été programmée pour parler de ce cas, mais au final, il avait été décidé qu'il poursuivrait ce traitement en espérant que les choses évolueraient dans le bon sens.
La seule chose positive dans leur malheur, c'était que Harry développait une soif de vivre assez déconcertante. Certes, être alité le rendait insupportable, mais le reste du temps, il gardait le sourire et faisait tout pour renforcer son corps, marcher, s'occuper… vivre. Et non pas attendre que le temps passe et que la maladie s'en aille, comme il le faisait à son arrivée. Et le voir un peu comme il était avant, ça faisait beaucoup de bien à Draco qui oubliait l'espace d'un instant ce mal qui les rongeait.
« Eh bien, il se montre de plus en plus docile, ton Harry…
- L'amour, ça aide.
- C'est surtout ta plus grande arme. »
Le sourire sardonique de Draco le fit éclater de rire. Le blond n'était pas très branché chantage affectif ni même câlins en veux-tu, en voilà, mais avec Harry, il n'avait plus vraiment le choix. Quelques temps auparavant, ils s'étaient disputés parce que Draco était rentré tard et déprimé par le décès d'un de ses patients, qui sur un coup de folie, avait fait des ravages au centre et manqué de tuer un médicomage, ce qui signa son arrêt de mort. À bout de nerfs, le blond avait exigé qu'il se taise, sinon il irait s'enfermer dans sa chambre et ils feraient chambre à part. Ces quelques mots lui avaient cloué le bec et Harry avait pris sur lui.
Son regard erra quelques instants sur son verre d'eau. Ce genre de moments où Harry était tout contre lui, il sentait son odeur et touchait son corps, c'étaient des instants précieux. Peu de personnes pourraient le comprendre étant donné que sa peau n'était pas agréable à toucher et son visage s'était métamorphosé. Mais Harry aurait dû mourir et l'avoir en vie auprès de lui était un cadeau des plus précieux et Draco n'était pas prêt à y renoncer. Il prenait ce que la vie lui offrait et montrer à Harry qu'il n'était pas repoussant leur permettait d'avancer.
Et d'avoir une vie de couple. Un peu bizarre, c'était vrai, mais Draco en avait besoin. Ses sentiments pour son compagnon n'avaient pas faibli et, surtout, il avait besoin de son soutien à lui. Harry l'avait compris au moment où son traitement avait changé, d'où ses efforts pour lutter toujours plus contre la maladie et ces drogues qui le maintenaient au lit des heures durant.
Ils se soutenaient mutuellement, et à travers leurs câlins, leurs baisers et leurs regards, ils se transmettaient leurs sentiments en priant pour qu'un jour, il en soit autrement.
« Et du côté de Ron ?
- Comment ça ?
- Harry ne veut pas le voir non plus ?
- Non. Enfin, il en meurt d'envie, mais il a encore du mal à gérer. Je l'ai rencontré il n'y a pas longtemps pour lui donner des nouvelles. Il a l'air d'aller mieux et il veut vraiment voir Harry.
- Il est quand même ouvert d'esprit, le rouquin…
- Ouais. Ça fait du bien de voir ça…
- Tu m'étonnes. Ça ne peut qu'aider Harry de se sentir soutenu.
- C'est sûr. Mais je pense qu'il ne va pas tarder à craquer, il n'en peut plus de recevoir des lettres tous les jours et de ne pas pouvoir le voir en vrai.
- Ça se comprend. Et Hermione ?
- Elle lui a écrit. Harry a lu ses lettres mais il ne veut pas lui répondre.
- Il la tient pour responsable…
- Ouais. Enfin, c'est un peu plus compliqué que ça. Il a tellement souffert que du coup… »
Il fut interrompu par un serveur qui vint déposer leurs commandes devant eux.
« Du coup, il ne peut pas s'empêcher de lui en vouloir. S'il guérissait, les choses changeraient peut-être, même si honnêtement je ne sais pas si j'arriverai à lui pardonner un jour. Mais je le laisse faire ce qu'il veut. Si communiquer avec elle peut lui permettre de se sentir mieux… »
Cela dit, Draco lui avait clairement fait comprendre qu'il n'en voulait pas chez lui. Autant elle était celle qu'il appréciait le plus à une époque dans son groupe d'amis, autant il ne pouvait plus du tout la sentir. Harry n'avait pas cherché à contester, ce qui avait permis au blond d'éviter d'argumenter de lui parler de ses beuglantes et de ses missives qu'il recevait depuis sa sortie. Il valait mieux qu'il les ignore.
Que ce soit celles d'Hermione qui l'abreuvait de reproches, ou celles de tous les autres qui encombraient ses placards.
OoO
Il faisait un temps magnifique. La neige tapissait les immenses jardins du domaine Malfoy, les recouvrant d'un épais manteau blanc qui lui rappelait Poudlard, avec ses grands parcs si difficiles à traverser l'hiver. Rempli de nostalgie, Harry regardait avec un plaisir non feint ce magnifique paysage, insensible aux flocons de neige qui pourtant tombaient doucement du ciel.
Si à une époque ce vaste manoir l'avait rempli d'effroi, Harry avait pourtant réussi à y trouver sa place et savait en apprécier les grands espaces, même si en réalité il ne vivait que dans une infime partie des lieux. Il adorait les parcs si bien entretenus par les elfes qui lui rappelaient son ancienne école, et bien qu'il n'ait pas de goûts luxueux, il éprouvait une vive affection pour certaines pièces de la demeure, que Draco lui avait par ailleurs attribuées afin qu'il se sente un peu plus chez lui. Il l'avait même laissé refaire un peu la décoration, ce qui avait rendu sa mère hystérique. Mais son compagnon s'en fichait bien, de l'opinion de sa mère.
« Monsieur Harry Potter ? »
Harry baissa les yeux et vit Poppy, si minuscule. Il lui fit un sourire et l'elfe se tortilla sur ses jambes de gêne, comme à chaque fois que le brun se montrait gentil avec lui. Dernièrement, la créature était sans arrêt dans ses pattes et Harry savait pourquoi : Draco avait ordonné à ses elfes de maison de le surveiller parce que l'hiver s'était installé dans la région et que Harry avait tendance à sortir avec trop peu de vêtements sur le corps.
« Oui, Poppy ?
- Monsieur Harry Potter devrait rentrer, parce que Monsieur Harry Potter risque d'attraper froid, Monsieur. Et Maître Draco Malfoy va se mettre en colère si Monsieur Harry Potter tombe malade.
- Je ne tomberai pas malade. »
À vrai dire, Harry ressentait peu le froid sous ses écailles. Il se sentait bien, même quand ses pieds marchaient dans la neige et qu'il la saisissait à pleines mains. C'était quelque chose qu'il avait remarqué il y avait peu et Draco avait manqué de l'étrangler en le voyant se balader à moitié nu dans le parc. Pour le faire taire, Harry l'avait saisi à la taille pour le soulever comme il l'aurait fait d'un enfant. La colère de son compagnon n'était pas redescendu, bien au contraire : non seulement il prenait des risques avec sa santé, mais en plus il se moquait de lui !
« Monsieur Harry Potter, s'il vous plaît, Monsieur, rentrez au Manoir, sinon Maître Draco Malfoy va punir Poppy, Monsieur. »
La pire punition que Draco ait infligée dernièrement à cet elfe fut de lui priver l'accès à la chambre de Harry pour une durée de deux jours. Autant dire que Poppy ne s'en était toujours pas remis, ce qui amusait le brun. Et parce qu'il ne voulait pas que son compagnon s'énerve contre l'elfe, qui demeurait son préféré, Harry consentit à revenir dans sa chambre, au grand soulagement de la créature. Poppy lui proposa de prendre une douche avant le dîner : les elfes s'activaient en cuisine et le Maître ne tarderait pas à rentrer.
Harry accepta et se retrouva très vite seul. Ses pensées tournées vers son médicomage personnel, Harry se dirigea vers l'immense salle de bain. Il se déshabilla et durant quelques instants, il se regarda dans le miroir en pied. Il constata encore une fois que son état n'avait pas changé en bientôt six mois, qu'il avait toujours ces affreux pieds et ces ongles aiguisés, ainsi que cette peau écailleuse à laquelle il s'était, bien malgré lui, habitué.
En somme, il était toujours aussi laid, mais à force de se voir chaque jour dans le miroir, Harry s'était fait à son apparence. Une chose que Draco, malgré tout son soulagement, ne parvenait pas à comprendre car aucun de ses patients n'acceptait aussi froidement son état, même après des mois de traitement. Le malade avait essayé de lui expliquer qu'il bénéficiait de toute l'attention, de tout le soutien et de tout l'amour d'un homme exceptionnel, ce qui n'était pas le cas de ses patients, mais son état d'esprit demeurait incompréhensible pour Draco.
Pour couper court à ses pensées, Harry se glissa dans la douche. L'eau chaude coulant sur son corps lui fit beaucoup de bien. Il fit attention à ne pas trop mouiller ses ailes, parce que ça mettait toujours trois plombes à sécher et qu'en plus elles devenaient encore plus lourdes. Son dos s'était renforcé et elles étaient devenues plus légères, ce qui facilitait grandement ses déplacements. Bon, il était toujours aussi maladroit mais au moins il ne se traînait plus de pièces en pièces comme il le faisait auparavant.
Tout en se savonnant, Harry pensa à Ron qu'il verrait le lendemain. Il avait accepté de le rencontrer en présence de Draco deux semaines auparavant, et le moins qu'on puisse dire, c'était que son compagnon avait eu vite fait de quitter les lieux, complètement zappé par Harry et son meilleur ami qui tombèrent dans les bras l'un de l'autre en pleurant à moitié. Bon, Ron pleurait franchement et le brun essayait de se contenir. En même temps, cela faisait près d'un an que le rouquin ne l'avait pas vu, et malgré son apparence, le tenir dans ses bras semblait le remplir de joie. Il avait passé la journée et même la soirée avec lui, sans jamais lui montrer le moindre signe d'embarras et plaisantant même sur son apparence.
Depuis, le jeune homme venait au Manoir deux fois par semaines, en général quand Draco n'était pas là. Comme ça, ils pouvaient profiter l'un de l'autre et le blond pouvait travailler plus sereinement, sachant que son compagnon n'était pas seul chez lui. Et même si Harry était toujours stressé avant son arrivée, il adorait ces moments passés avec son meilleur ami qui savait si bien le faire rire et le forcer à regarder les choses de façon plus positive. Ce qui lui faisait un bien fou.
Mécaniquement, tandis qu'il se rinçait, Harry baissa les yeux et examina ses jambes. Il avait encore tendance à se blesser quand il se lavait, même si ses blessures étaient minimes, à peine des égratignures. Cependant, l'autre jour, Poppy était apparu soudainement tandis qu'il se savonnait les pieds et il lui avait fait si peur que Harry s'était blessé. L'elfe s'était alors confondu en excuses, mais le mal était fait, et Draco n'avait pas manqué de grogner en voyant la cicatrice sur sa jambe le soir même.
Il était en train de regarder sa jambe dont la blessure avait quasiment disparu quand quelque chose attira son attention. Un petit éclat noir flottait dans une flaque d'eau près de son pied. Harry fronça les sourcils en se faisant la réflexion qu'il n'avait pas traîné dans un endroit particulièrement sale aujourd'hui. L'eau ruisselant dans son dos, le jeune homme se baissa et essaya d'attraper le petit morceau sombre, qu'il parvint à grand peine à coincer entre ses griffes. Il éteignit l'eau puis porta l'éclat sombre devant ses yeux.
Son cœur fit un bon dans sa poitrine. C'était une écaille. Une de ses écailles. Elle n'était pas noire mais vert foncé et elle avait cette forme légèrement arrondie comme les siennes. Harry haussa un sourcil : serait-il en train de muer ? Curieux, il inspecta son corps à la recherche d'un trou quelconque et après quelques minutes, il parvint à trouver une toute petite zone blanche derrière son genou. Se contorsionnant comme il put, il remarqua que l'écaille avait laissé place à de la peau semblable à celle recouvrant son nez et le bas de son front.
Par Merlin, était-il donc en train de muer ? Il ne voyait pas d'autre explication. Draco lui avait dit que sa guérison se manifesterait par la transformation de ses membres, à commencer par ses mains qui reprendraient forme humaine. Les écailles, ça prenait toujours beaucoup plus de temps, c'était même annexe. Et aux dernières nouvelles, aucune partie de son corps n'avait changé d'une quelconque façon, il s'en serait bien rendu compte.
Alors, Harry hésita. Il devait forcément muer, comme tous les reptiles. Agacé, il décida finalement de garder ça pour lui en se disant qu'il en parlerait à Draco si jamais il perdait d'autres écailles lors de son examen hebdomadaire, qui commençait très sérieusement à tarder avec tout le travail que son compagnon avait eu durant la semaine.
Ce n'était sans doute rien. Peut-être en avait-il perdu d'autres sans s'en rendre compte, étant donné qu'il ne s'examinait jamais vraiment.
OoO
Une semaine. Une putain de semaine qu'il repoussait l'examen de Harry qui lui prenait près d'une heure à chaque fois, entre l'examen de son corps, de ses écailles, de son visage, de son urine, de sa magie… D'autres que lui auraient sans doute été lassés d'analyser toutes les semaines un corps reptilien qui n'évoluait jamais, mais Draco se tenait à cette rigueur qui lui permettrait d'affirmer si oui ou non Harry guérissait. Mais à chaque fois qu'il s'apprêtait à aller chercher ses affaires pour examiner son compagnon, ce dernier trouvait toujours un moyen de se faire plaquer contre un mur pour se faire dévorer les lèvres ou bien de s'installer sur ses genoux et de lui faire des câlins dont Draco peinait à s'extraire.
Il fallait dire aussi qu'il avait des journées éreintantes. L'état de Harry était si stationnaire que le traitement qu'il suivait ces derniers mois avait été administré à quatre patients aux caractéristiques similaires, dont Eugenia Sams. Si les malades ne guérissaient pas, l'état de deux d'entre eux avait soudainement stagné et ils semblaient mieux se porter, tandis que les autres agonisaient sur leurs lits.
Du coup, les chercheurs s'étaient posés des questions sur le traitement de Draco, se demandant sérieusement si les effets du breuvage ne renforçaient pas les effets de la maladie sur les malades, pour en faire des créatures hybrides à part entière. Les journées de Draco s'étaient alors considérablement allongées car il fallait étudier la composition des potions, qui continueraient à être administrées, faute d'un traitement plus efficace.
Ainsi, quand le médicomage rentrait chez lui le soir, il avait envie de tout, sauf d'examiner Harry et de conclure une fois encore que rien n'avait changé en six mois. Il avait toujours cette surface de peau sur le nez et le bas du front et ses pieds et ses mains demeuraient les mêmes. Alors, quand son compagnon l'attirait pour un câlin, parce que ces derniers temps c'était lui qui avait tendance à lui sauter dessus, sans doute pour ne pas l'entendre lui répéter toujours la même chose, Draco n'avait pas la force de lutter.
Pourtant, il était temps qu'il observe son malade. Son dernier examen datait de deux semaines, ce qui était énorme, même au vu de ces six mois de traitement. Alors, cette fois-ci, Draco força Harry à le retrouver à quinze heures tapantes dans son ancienne chambre qu'ils utilisaient pour ces examens. Cela faisait de nombreuses semaines que le brun s'était installé définitivement dans son lit et Draco s'était habitué à sa peau écailleuse qui râpait un peu et à ses ailes qui lui tenaient chaud toute la nuit.
Bien évidemment, comme toujours, Harry arriva en retard. Pieds nus, comme toujours, avec un jean sur les hanche et un mince haut sur les épaules, il lui fit un petit sourire d'excuses. Dire que ça faisait six mois qu'il vivait là… Six mois qu'il vivait au Manoir dans ce corps… Si on avait dit un jour à Draco qu'il vivrait avec une telle créature chez lui et qu'il continuerait à l'aimer avec la même force qu'autrefois… Il ne l'aurait sans doute jamais cru. Parce qu'à ce stade, si ce n'était pas de l'amour, il ne savait pas ce que c'était.
Car Draco était fatigué. Epuisé. Cette maladie le vidait de ses forces. À mesure qu'Harry se renforçait et s'habituait à son corps, l'état mental de son compagnon se gâtait toujours un peu plus, car plus il le voyait se déplacer avec aisance et plus il se posait des questions sur cette maladie qui l'arracherait un jour à lui. Et sur son état, aussi, car personne n'avait jamais vu ça. Harry aurait déjà dû perdre la tête et il ne s'était jamais aussi bien porté. Ce n'était pas normal et Draco ne comprenait pas ce qu'il se passait. L'idée que Harry soit dans une phase de transition qui le transforme définitivement en une créature hybride et viable le remplissait d'effroi. Car alors, il serait compliqué de le protéger du monde extérieur et de tous ceux qui lui voudrait du mal.
« Fais-moi un sourire, Draco, tu es triste comme la mort.
- Viens me remonter le moral, alors. »
Son compagnon ne se fit prier, et très vite, il eut sa bouche contre la sienne. Très vite, Draco approfondit le baiser, s'emparant de ses lèvres lisses et sombres pour un baiser peu fougueux. Les dents de Harry étaient pointues et Draco s'était un jour fait mal en l'embrassant de façon un peu trop passionnée. Choqué, le brun l'avait privé de baisers pendant trois jours et le médicomage dut quasiment ramper à ses pieds pour récupérer ses faveurs…
« Tu veux vraiment m'examiner ?
- Ça fait deux semaines, Harry…
- Je sais, mais rien n'a changé, tu sais.
- Tais-toi et va t'asseoir sur le lit. »
Très vite, le malade s'installa sur le lit. Parce que c'était le plus enquiquinant, Draco se mit à regarder ses pieds, après avoir passé un coup de chiffon humide sur eux. Assis sur les couvertures, Harry le regarda faire. Il allait dire quelque chose quand il vit les sourcils du blond se froncer. Ce dernier s'assit soudain en tailleur devant lui et posa son pied droit sur son genou et se mit à le tripoter, manipulant ses orteils, mesurant ses griffes… Puis, sans un mot, Draco se précipita vers le bureau prendre quelques parchemins avant de revenir d'un pas tout aussi rapide vers le lit pout se réinstaller devant lui.
« Draco ? Il y a un problème ? »
L'inquiétude se peignit sur son visage tandis que son compagnon l'ignorait, se remettant à examiner son pied sous toutes les coutures en notant frénétiquement ses observations sur sa feuille. Enfin, il se leva et le somma d'en faire de même. La boule au ventre, Harry se redressa pour se lever. Aussitôt, Draco lui prit les mains et recommença le même manège qu'avec ses pieds. Il sentit les larmes lui monter aux yeux quand enfin le médicomage croisa son regard, les mains sur son visage, analysant ses traits, ses oreilles, sa bouche…
« Draco ? S'il te plaît, parle-moi… »
Sa voix chevrotante sembla ramener Draco sur Terre. Son visage prit un air sévère, agacé, et Harry n'aurait su dire contre qui il était énervé.
« Tu n'as pas remarqué ?
- De quoi ?
- Les changements. Ton corps est en train de changer.
- Comment ça, il change ? »
Les mains de Draco saisirent les siennes et Harry les vit trembler. Et alors, il sentit une sorte de… panique, de nervosité grimper chez son compagnon.
« Regarde tes mains. Tes doigts sont plus fins, moins longs, et tes griffes ont rétréci.
- C'est une impression, elles sont toujours aiguisées…
- Je n'ai pas dit qu'elles étaient moins pointues, j'ai dit qu'elles étaient plus petites. Et tes pieds, tu as regardé tes pieds ?
- Je…
- Harry, tu n'as remarqué aucun changement ? »
Soudain, son regard se bloqua sur son cou. Ses yeux s'écarquillèrent et brusquement, Draco saisit son visage pour le pencher brutalement sur le côté. Harry gémit tandis que le blond, tout près de lui, tremblait de nervosité.
« Attends, je rêve ou tu as perdu une écaille ?
- Heu… Oui, tout à l'heure.
- Tout à l'heure ?! Et tu ne m'as rien dit ?!
- Bah je pensais que… »
D'un coup, Draco arracha les attaches de son haut derrière ses épaules puis derrière ses hanches pour ensuite lever son vêtement vers le haut. Harry le laissa faire tandis qu'une émotion autre que l'angoisse commençait à monter en lui. Ses yeux bleus s'écarquillèrent tandis qu'il découvrait son torse où, comme des tâches blanches, une dizaine d'écailles manquaient à l'appel. Draco approcha son doigt et toucha l'une des zones blanches, au niveau de sa clavicule.
« Mais… Mais c'est quoi, ça ?
- Je… Je sais pas. Je crois que je mue.
- Que tu quoi ?! »
Son regard monta vers lui et Draco le fusilla du regard. S'il avait pu, Harry aurait sans doute rougi.
« Tu ne peux pas muer ! C'est impossible !
- Mais je…
- Putain, Harry… Mais depuis quand tu perds tes écailles ?!
- Depuis dimanche…
- Par Merlin… »
Draco passa une main fatiguée sur son visage et quand il rouvrit les yeux, ils étaient humides, comme s'il allait pleurer. Et quand il croisa son regard, Harry vit sa bouche commencer à grimacer, ses yeux peiner à s'ouvrir correctement et les vannes s'ouvrir…
« Par Merlin, Harry, t'es en train de guérir… »
Et alors, ce furent ses propres vannes qui s'ouvrirent : des larmes, sorties de nulle part, coulèrent soudain sur ses joues sombres, brouillant sa vue. Il y eut un silence, un long silence entre eux. Draco le regardait comme sans y croire, alors que les preuves étaient là, sous ses yeux, et Harry, si petit dans ce corps trop grand pour lui, ne pouvait pas imaginer cela possible…
« Tu guéris, Chéri. Ça y est tu guéris. »
Doucement, Draco saisit son visage, que Harry dégagea avant d'enlacer son cou et le serrer fort, fort contre lui.
Il aurait pu exploser de joie. Crier, hurler, sauter, danser… Il aurait pu exprimer sa joie d'être en vie, et de le rester. Mais plutôt que de courir dans tous les sens, Harry se réfugia contre lui, pleurant de soulagement. Un soulagement si profond qu'il se sentait incapable de faire autre chose.
Il était en vie. Grâce à cet homme qui l'avait sorti de cet enfer, qui l'avait soigné, protégé, aimé… qui l'avait chéri au-delà des mots, qui avait été là dans les pires moments et qui l'avait tenu si fort contre lui, sans embarras, sans dégoût…
« Je t'aime. Je t'aime à la folie… »
Que dire de plus à cet homme qui le serrait à l'étouffer contre lui ? Que dire de plus à ce pilier de son existence qui pleurait dans son cou, qui s'était battu pour le sortir de cette cellule minuscule pour le soigner…
Je t'aime.
Et je t'aimerai toute ma vie…
OoO
Le bord du balcon n'était pas à plus de deux mètres du balcon suivant. Le temps était clément et aucun vent ne balayait les vastes jardins du manoir. Après une courte hésitation, Harry se hissa sur la rambarde de vieille pierre et regarda le vide sous lui. Ses ailes s'écartèrent, se secouèrent, puis il sauta.
Cette sensation de chute aussi grisante qu'inquiétante s'empara de lui pour disparaître en une fraction de secondes, car après quelques battements d'ailes, son corps flotta dans les airs. Ses pieds devaient être à cinquante centimètres du sol, à peine, et pourtant, un large sourire s'étala sur son visage.
Harry volait. Très près du sol, certes, et difficilement parce que ses ailes étaient encore lourdes et les articulations dans son dos manquaient d'entraînement. Mais ses pieds ne touchaient pas le sol, il sentait ses os s'activer dans son dos pour le maintenir dans les airs et le battement de ses ailes provoquait un bruit et un souffle qui éveillaient en lui des instincts nouveaux.
Très vite, cependant, Harry se fatigua et il dut se laisser tomber au sol. Il eut du mal à retrouver son équilibre, mais au moins, il ne se ramassa pas par terre comme il savait si bien le faire… Cette pensée le fit sourire, car des gamelles, par Merlin, qu'est-ce qu'il avait pu en prendre ! Souvent, il dut menacer Poppy des pires tortures, à savoir son exclusion bonne et simple de ses appartements, si jamais il allait répéter quoi que ce soit à son maître… Pour le petit elfe, ce fut un véritable dilemme. Et ce fut non sans un grand plaisir que Harry se découvrit un formidable allié en sa petite personne.
À vrai dire, depuis près d'un mois, Harry s'était mis en tête d'apprendre à voler. Bon, autant dire que ses débuts furent difficiles et qu'il mit un bon moment avant de véritablement se lancer. Et après avoir commencé à vraiment battre des ailes, quand personne n'était là pour le regarder faire, la nécessité de muscler son dos devint évidente.
Tout comme le plaisir qu'il eut, pour la première fois, d'étendre ses ailes et de sentir les articulations au niveau de ses omoplates se mouvoir pour les faire bouger.
Quelque chose comme un mois et demi s'était écoulé depuis qu'ils avaient découvert avec Draco que son corps guérissait. Les choses s'étaient alors précipitées : Harry avait subi examen sur examen, voyageant sans cesse entre le manoir et le centre où sa guérison donnait de grands espoirs aux médicomages et aux malades, et notamment aux deux patients qui suivaient le même traitement que lui. Quelques jours plus tôt, tous deux avaient perdu leurs toutes premières écailles, à leur plus grand bonheur, et depuis quelques semaines, d'autres malades avaient débuté le traitement élaboré par Draco.
Harry, lui, avait perdu la moitié des écailles qui recouvraient son corps. Elles s'accumulaient ici et là en îlots sombres, se détachant petit à petit au fil des jours quand il prenait sa douche ou bien durant son sommeil. Ses pieds avaient quasiment repris leur aspect normal : ne restaient plus que les écailles dures qui refusaient de tomber et ses griffes. Ses mains avaient, quant à elles, un peu rapetissé et des ongles avaient remplacé les griffes. Enfin, les formes que son corps avaient prises lors de la transformation disparurent pour laisser place à une silhouette résolument humaine et bien plus familière.
Concernant son visage, les écailles avaient quasiment toutes disparues et il arborait à présent comme des taches de rousseur vertes sur les joues et le menton. Plus important, ses yeux avaient récemment repris leur véritable aspect. D'abord, ses prunelles allongées s'éraient arrondies puis ses globes oculaires avaient comme rétréci pour laisser place à des yeux tout à fait humains. Draco l'avait prévenu que ses iris risquaient de rester jaunes et que ses prunelles pourraient ne pas reprendre leur forme normale, mais Harry eut la chance de retrouver ses beaux yeux verts. Les seules traces qu'il garderait de sa maladie seraient ses mains un peu plus allongées, ses pieds quelque peu déformés qui mériteraient les services d'un bon cordonnier et des prunelles plus ovales que rondes.
Cependant, Harry percevait ces défauts avec philosophique, pensant que c'était un bien maigre prix à payer. Draco avait des pensées semblables et il lui avait même proposé de le présenter à des médicomages de qualité s'il voulait se faire opérer des pieds, ce qui n'était pas encore à l'ordre du jour.
Cela dit, restait le problème des ailes. Pour en avoir longuement parlé avec Ron, davantage même qu'avec Draco, Harry savait que posséder de tels attributs était extrêmement mal perçu. Les hommes ailés n'existaient pour ainsi dire pas, sauf quand ils étaient atteints de maladies comme la dragoncelle et qu'ils en guérissaient miraculeusement. Cependant, il était absolument nécessaire de se faire opérer et de les retirer.
Le brun était partagé. À la fois, il voulait les garder car voler était le rêve de tout être humain et l'idée de pouvoir se déplacer librement dans les airs était grisante. Cependant, son univers ne se résumait pas au manoir et il faudrait bien un jour ou l'autre le quitter et affronter la société sorcière. Harry serait alors incapable d'assumer ces ailes et de se déplacer librement avec elles. Sans compter Draco qui ne ferait jamais sa vie avec un homme ailé, sa tolérance avait des limites.
Ainsi, résolu à l'idée de se faire opérer, Harry avait décidé d'apprendre à voler, histoire de profiter encore de ses ailes le temps de sa guérison. Quand elle serait achevée, le jeune homme prendrait rendez-vous et il redeviendrait un homme comme les autres.
Sur ces pensées, le malade secoua ses ailes puis s'avança vers la balustrade du balcon pour regarder en bas. À environ quatre mètres, il y avait le balcon de leur chambre. Draco étant en train de travailler dans son bureau, Harry en profita pour se hisser sur la barrière de pierre puis il sauta en agitant ses ailes. Il avait plus ou moins compris le mécanisme, même s'il était encore incapable de décoller du sol. Sauf si on considérait que sauter et flotter à dix centimètre du sol était un décollage…
Durant cinq bonnes minutes, Harry lutta pour rester dans les airs. Son record était de dix minutes et il était bien décidé à le battre. Cependant, il se fatiguait très vite, sans doute parce que son dos n'était pas assez musclé et surtout parce qu'il n'avait pas la technique, se battant contre l'attraction du sol comme un enfant se démenant dans l'eau en espérant y flotter.
« Je peux savoir ce que tu fais ? »
Pris sur le fait, Harry eut comme un sursaut et s'écroula sur le sol. Les fesses par terre, il se retourna brusquement et vit Draco, sa robe de travail sur le dos, une main dans la poche et l'autre tenant une tasse de café. Il le regardait d'un air amusé, les sourcils froncés, comme s'il se demandait vraiment ce qu'il était en train de faire. Le brun se leva prestement et lui fit le sourire contrit d'un enfant ayant fait une bêtise.
« Et donc ? Que faisais-tu ?
- Je… Je m'étirais le dos ?
- En bâtant des ailes à cinquante centimètres du sol ?
- Pourquoi pas ?
- T'arrives à sauter si haut avec tes ailes ?
- Heu… oui ?
- Harry, et si tu arrêtais de te foutre de moi ? »
Le prendre pour un con était tentant, mais Harry venait de se faire surprendre et Draco n'était plus dupe de ses activités. Autant lui répondre honnêtement, quitte à subir son agacement, voire ses foudres.
« Bon, en fait… J'ai sauté du balcon. Et j'essaie d'apprendre à voler. »
Après avoir levé le nez en l'air plus pour tenter d'évaluer la hauteur que pour tenter d'apercevoir ledit balcon, Draco haussa un sourcil perplexe, attendant la suite.
« Tu sais, comme je vais me faire opérer dans quelques mois, je me dis que ce serait bien de profiter un peu de mes ailes. C'est pas donné à tout le monde de pouvoir voler. Et oui, Draco, ça fait quelques semaines que j'essaie de décoller et de rester dans les airs le plus longtemps possible. Mais ne t'inquiète pas, je vais me faire opérer, c'est juste le temps de…
- Pourquoi tu ne m'as pas parlé de ça ?
- De quoi ? De mes tentatives de…
- Du fait que tu n'as pas envie de retirer tes ailes. »
Sa question lui coupa net le souffle. Harry écarquilla les yeux et le regarda une longue minute, tandis que Draco, buvant une gorgée de café, affichait un grand sérieux. Le silence s'étira entre eux, Harry ne parvenant pas à reprendre la parole.
Comment Draco avait-il pu deviner ? Comment avait-il pu comprendre si vite que non, Harry ne voulait pas se séparer de ses ailes ? Le connaissait-il si bien que cela ?
Était-il donc si différent, si spécial, que Draco avait su sans même le voir faire qu'il se résoudrait à contrecœur à se faire opérer ?
« Tu sais, Harry, ça me blesse que tu ne me parles pas de ce qui te tracasse.
- Je suis désolé.
- Je sais que je suis ton compagnon, mais je suis aussi ton médicomage ! Tu pouvais me parler de tes soucis, de tes questions…
- Je vais me faire opérer, Draco. Je n'ai pas le choix, de toute façon.
- Qui t'a dit que tu n'avais pas le choix ? »
Harry voulut répondre, mais le prénom de son meilleur ami resta coincé dans sa gorge. Parce que soudain, il réalisait que Draco lui laissait le choix. Et cette révélation créa comme une bouffée de chaleur dans son corps. Jamais il n'aurait cru que son compagnon puisse être aussi ouvert d'esprit… Aussi enclin à accepter ses excentricités…
« Tu… Tu me laisses le choix ? »
Le blond haussa les épaules.
« Qui suis-je pour t'imposer une opération ?
- Draco, je suis un hybride.
- Ne me parle pas comme si j'étais un enfant, je le sais parfaitement. Cependant, que tu retires tes ailes ou que tu les gardes, tu seras toujours un hybride.
- Je le sais…
- On est deux, Harry, mais c'est ton corps, pas le mien. Tu dois faire un choix en accord avec toi-même, avec ce que toi, tu veux.
- Tu serais capable de m'accepter avec ça sur le dos ?
- J'étais capable de t'accepter avec des écailles sur tout le corps, des dents qui m'ont coupé la langue et des griffes qui m'ont tailladé le dos et les pieds. Tu crois que je suis à ça près ? »
Sa réplique lui arracha un sourire. Harry baissa les yeux en refermant les bras sur lui-même, comme s'il avait froid.
« Draco, je serai un monstre aux yeux de tous, si je les garde.
- Tu ne serais pas le premier ancien malade ou hybride à exhiber ses attributs au grand jour.
- Je sais…
- De plus, il existe des vêtements qui camouflent très bien ce genre de choses. Ça coûte cher et ce n'est pas très confortable, mais tu peux te le permettre.
- Draco, es-tu vraiment prêt à faire ta vie avec un homme qui a des ailes plantées au milieu du dos ? »
Il y eut un silence, puis le médicomage fit quelques pas vers lui. Face à face, il le regarda un long moment, plongeant son regard dans le sien.
« Il n'y a pas si longtemps, tu m'as dit que tu voulais divorcer pour qu'on ait droit tous les deux à une vraie demande en mariage, à une cérémonie dans les formes et à une lune de miel comme tu en rêves. Je t'ai répondu que j'acceptais volontiers parce que je t'ai épousé pour te soigner et qu'on mérite mieux que ça. »
Harry hocha doucement la tête. C'était en partie pour cela qu'il avait accepté à contrecœur cette opération. Il voulait un beau mariage intimiste et ces ailes ne le lui permettraient pas.
« Cela dit, même si nous savons tous deux que le mariage était la seule solution pour te libérer, je savais très bien dans quel état tu serais au bout du compte. Donc je savais parfaitement que tu finirais avec des ailes dans le dos et qu'il y avait des chances pour que tu veuilles les garder. Tu n'as jamais rien fait comme les autres, tu ne vas pas commencer maintenant. »
Doucement, Draco attrapa ses mains dans les siennes et Harry les serra fort, son regard rempli d'émotions.
« Tu es en train de me dire… que tu m'as épousé en espérant me soigner et en sachant que, si tu y arrivais… »
Le blond se pencha vers lui pour déposer un tendre baiser sur sa bouche. Et alors Harry lâcha ses mains pour enlacer son cou, approfondissant ce baiser trop doux. Il tenta d'y mettre tout son amour, toute sa passion, tous ces sentiments compliqués qu'il éprouvait envers son homme.
Un homme que certains traiteraient d'idiot, qu'ils diraient aveuglés par l'amour. Et dans un sens, ils auraient tous raison. Mais Draco se fichait bien de l'avis des autres, il avait cessé d'y accorder la moindre importance depuis des années.
Et après tout ce qu'ils avaient vécu, il le préférait heureux avec des ailes dans le dos que feignant la normalité en rêvant de cette époque où il pouvait voler par-dessus le parc du Manoir.
OoO
Harry ne retira jamais ses ailes. Malgré les critiques, les regards de travers et les portes qui se fermèrent, il campa sur sa position et œuvra pour la cause des malades atteints de dragoncelle ou toute autre maladie amenant le patient à subir des transformations physiques ou psychiques importantes.
La première fois qu'il quitta le Manoir, ce fut pour se rendre à une conférence d'importance nationale à laquelle Draco assista à titre d'expert. Harry fit son entrée sous le regard médusé de l'assistance, devant laquelle il tint un discours rendu célèbre par de nombreux journaux. Il parla des malades, des symptômes, de la manière dont ils étaient traités et enfermés, de la souffrance inimaginable que leur corps et leur esprit subissait au fil des mois…
Mais surtout, il leur parla de sa guérison. De la manière choquante dont son compagnon depuis deux ans le fit sortir de la Prison, et de cette émotion inimaginable pour le commun des mortels quand, soudain, il cessa de souffrir.
Quand il put enfin se lever et marcher jusqu'à la salle de bain sans souffrir.
Parce qu'il avait tellement eu mal durant ces longs mois que ces douleurs pourtant présentes à différents endroits de son corps étaient anecdotiques.
Harry parla près d'une heure sans jamais être interrompu par quiconque. Son discours choqua autant qu'il émut l'assemblée, qui détaillait son visage et ses bras encore couverts d'écailles à certains endroits et ses grandes ailes aux plumes marron. Mis à nu, Harry se livra comme il l'avait rarement fait et sa démarche paya. Car malgré les critiques et les portes de l'aurorat qui se fermèrent devant lui, il avait gagné une bataille. Et par la suite, il savait qu'il en gagnerait d'autres.
Pourtant, ce ne fut jamais facile. Être différent resta compliqué dans bien des aspects de sa vie, mais Harry tint bon. Souvent, on lui demandait d'où il tirait sa force, quand le monde entier était contre lui et lui crachait au visage sa monstruosité. Et à chaque fois qu'on lui posait la question, le sourire aux lèvres, le brun répondait qu'il avait la chance d'avoir un époux formidable et une famille exceptionnelle.
Une toute petite famille.
Mais une famille quand même.
Malgré son choix, Ron resta près de lui. À vrai dire, il se doutait que Harry ne voudrait pas se faire opérer, même s'il craignait que cette différence ne l'exclue totalement de la société. Certains de leurs amis communs leur tournèrent le dos et d'autres décidèrent que ce n'était pas une paire d'ailes qui allaient mettre à mal une amitié aussi longue que la leur.
Hermione, quant à elle, ne revint jamais vraiment dans leur vie. Elle essaya et Harry lui donna sa chance, mais quelque chose s'était brisé entre eux. Draco la tolérait et fit même l'effort de l'accueillir chez lui, mais la décision de Harry de garder ses ailes resta une incompréhension impossible à surmonter. Un jour, le cœur en morceaux, le brun se fit une raison et essaya d'accepter l'idée que Hermione n'était plus son amie. Quand cette dernière parvint à la même conclusion et qu'elle voulu revenir en arrière, il était trop tard, un trait avait déjà été tracé sur elle depuis longtemps.
Et en dépit des difficultés, des critiques et du rejet, Harry ne fut pas malheureux. Après qu'il eut pris la décision de ne pas se faire opérer, son compagnon cessa de lutter contre ses bas instincts et lui fit des avances que Harry ne put refuser bien longtemps. Après quelques moments de gêne, leur relation amoureuse reprit sur de nouvelles bases. Des bases encore plus solides qui annonçaient un avenir prometteur.
Puis, à peine guéri, Harry s'empressa de demander le divorce et il organisa des vacances au cours desquelles il demanda Draco en mariage, lui offrant enfin un anneau qu'il avait acheté quelques jours avant que les premiers symptômes de la dragoncelle ne se déclarent. Même si Draco s'y attendait et comptait lui demander sa main lors de ces congés, il en fut malgré tout ému et lutta comme jamais pour retenir ses larmes. Harry, lui, ne fit pas preuve du même self-control.
Ils se marièrent quelques temps plus tard, en petit comité. Ce fut une cérémonie toute simple mais pleine d'émotions. Harry parvint à contenir ses larmes devant le marieur, mais quand son nouveau mari dit haut et fort qu'il était le plus heureux des hommes parce qu'il avait épousé un ange, le jeune homme ne put retenir ses larmes.
Plus tard, il lui dit que le seul ange assis à cette table, c'était Draco, et non pas lui. Forcément, son compagnon secoua la tête, comme toujours. Mais Harry, lui, connaissait la vérité : il avait épousé un ange.
Un ange qui fit de sa vie un paradis où, pour une fois durant son existence, il avait réellement sa place.
FIN
