Disclaimer : Les personnages de Harry Potter ne m'appartiennent pas, mais l'histoire, si !

Couple : Harry/Draco.

Rating : T.

Voici le nouveau challenge, qui a mis du temps à arriver, et j'en suis désolée... Ce challenge a été très difficile à écrire, pour la bonne et simple raison que, pour une fois, j'ai vraiment séché sur l'idée de base. Certains sujets m'intéressaient mais je ne voulais pas sombrer dedans (comme la drogue, par exemple, car c'est trop facile !). J'espère que cette histoire vous plaira, et je ne remercie pas la personne qui m'a donné ce challenge (donc j'ai perdu le nom...), elle m'a donné bien du fil à retordre !

Bonne lecture !


Le pardon

Il y avait de l'agitation, cette après-midi-là. Depuis le matin, tout le monde était sur le pied de guerre pour rendre la maison et le jardin les plus beaux possibles. Ce n'était pas évident, car la maîtresse des lieux faisait déjà quotidiennement un travail formidable, mais pour ce genre d'occasion, les enfants se faisaient toujours un devoir d'aider leur mère pour tout soit parfait. Il avait donc fallu ranger les chambres, faire les poussières, mettre de l'ordre dans les jeux trainant sur la pelouse… Tout un travail que ses trois monstres, pour une fois, avaient accepté de faire sans rechigner. Mais le petit dernier, du haut de ses cinq ans, avait joué le jeu.

Assis dans le canapé du salon, il regardait ses enfants jouer dehors. L'épouvantable chaleur de l'été qui les avait torturés des jours durant semblait leur avoir laissé un peu de répit, car si le temps n'était pas vraiment couvert, il faisait juste bon dans le jardin et les garçons pouvaient donc profiter pleinement de la pelouse un peu sèche et taper dans le ballon sans revenir tout en sueur et les joues écarlates. Enfin, là, ils s'amusaient plus à noyer les fleurs de leur mère sous le jet d'eau qu'à s'ébattre tranquillement en attendant l'heure du thé…

C'était Jason qui tenait d'une main sûre le tuyau d'arrosage. Il dépassait Charles d'une bonne tête, et par moments, pensant sans doute que ses parents ne les regardaient pas, il le laissait à son petit frère, ses mains non loin des siennes pour prévenir tout accident. Son cadet était si maladroit qu'il finissait toujours par s'arroser lui-même, et ce n'était vraiment pas le bon jour pour faire une pareille bêtise. Paul, quant à lui, jouait avec le chien dans l'herbe, tout en surveillant ses frères de loin.

Assis sur le canapé du salon, la tête tournée vers la baie vitrée donnant sur le jardin, Dudley regardait ses fils s'occuper d'un air serein. Ces images avaient quelque chose de rassurant, car même s'ils grandissaient et entraient peu à peu dans l'âge difficile de l'adolescence, rien ne changeait vraiment. Paul avait toujours ce besoin d'indépendance et ce regard protecteur envers ses cadets, Charles restait le petit bébé de la famille qui quémandait sans cesse de l'attention, et Jason, coincé entre les deux, jouait sur deux tableaux pour entretenir sa complicité avec ses frères.

Ce n'était pas tous les jours facile, pourtant. Il fallait jouer avec l'attitude rebelle et affirmée de son aîné, qui rentrait dans cet âge bête où on croit que le monde de demain vous appartient, parce que vous êtes plus malins que ces vieux cons qui vous ont pourtant mis au monde. A une époque, Dudley en avait fait partie, de ces gamins stupides qui s'enfoncent sans s'en rendre compte dans un chemin boueux dont il est difficile de s'extraire. Jason, lui, ne serait jamais de ceux-là. Il n'avait certes que douze ans, mais il était si calme et réservé que son père ne l'imaginait pas lui piquer des crises comme le faisait parfois Paul. Cela dit, Jason vivait en internat depuis un an. Il avait donc moins de temps que son frère pour manifester sa soif d'autonomie et de reconnaissance.

Dudley poussa un long soupir. Il n'était qu'à quelques mètres d'eux, à peine séparé par une baie vitrée, et pourtant il se sentait comme à des années-lumière de ses fils. La vitre lui faisait l'effet d'un écran de télévision reflétant cette vie idéale dont il avait rêvé, quand la vie d'adulte l'avait rattrapé et quasiment plaqué au sol, avec une force qu'il n'aurait jamais cru pouvoir combattre. Il avait trois fils, trois beaux enfants, et l'idée que ces gamins en pleine santé soient son œuvre lui faisaient, parfois, l'impression d'un vaste mensonge.

Mécaniquement, Dudley tourna la tête et la baissa sur son ventre. Malgré les études, le boulot et ses trois mômes, il était toujours aussi gros. Sa femme lui disait qu'il exagérait, qu'il s'était affiné depuis l'adolescence et qu'il n'était plus cette grosse boule qui apparaissait fréquemment sur les photos de son adolescence. Mais Dudley, lui, connaissait la vérité : il était gros, il était obèse, et il le serait jusqu'à la fin de ses jours. C'était le prix à payer pour avoir été pourri gâté par ses parents des années durant, pour avoir dénigré le sport, et au final, pour s'être lui-même dénigré jusqu'à rencontrer Rosy.

Oh, leur histoire d'amour n'avait pas changé grand-chose à son surpoids ni au regard qu'il portait dessus. Cependant, Dudley avait appris à vraiment vivre avec, à s'accepter tel qu'il était et à composer avec cette image qu'il donnait de lui-même. Mais tous ces efforts étaient mis à mal avec la quarantaine qui approchait à grands pas et l'entrée de Paul dans l'adolescence. A peine entré à l'école que Dudley l'avait inscrit dans un club sportif, et son allure athlétique ne correspondait pas avec la lourdeur de son géniteur. Et les adolescents étaient cruels. Paul ne l'était pas encore avec lui, mais un jour, il le serait.

Parce que la vie n'était pas tendre, ni avec lui, ni avec personne.

« Chéri ? »

Dudley s'arracha à ses pensées. Il détourna les yeux de son ventre énorme et vit sa femme dans l'encadrement de la porte, les bras croisés et un sourire faussement agacé sur les lèvres.

Elle était belle, sa femme. Ce n'était pas un mannequin, mais Dudley n'avait ni le physique, ni le porte-monnaie pour en entretenir un. Il l'avait très vite compris, après quelques déboires amoureux qui avaient meurtri son cœur de bellâtre et mis en rage son père. Rosy, c'était un juste milieu. C'était un sourire merveilleux, des yeux renversants, une ligne parfaite et un cœur aussi gros qu'une maison. Elle était ce qu'il avait de plus beau et ce qui lui donnait l'envie d'avancer chaque jour, de faire un pas devant l'autre, même quand ses jambes fatiguées ne voulaient plus bouger.

Ce jour-là, elle portait une petite robe jaune pâle à fleurs et ses cheveux châtains étaient relevés au-dessus de sa nuque en un chignon un peu maladroit. Elle n'avait jamais su bien les faire, et à chaque fois qu'elle la voyait ainsi peignée, sa mère se pinçait la lèvre et lui jetait un de ces regards qui donnent envie de vous fondre dans le mur. Mais lui, il l'aimait bien comme ça, avec ses coiffures simples et ses robes de femme d'intérieur.

« Hm ?

- Ca va bientôt être l'heure du thé. Tu peux dire aux garçons de venir ? »

Il n'en avait pas vraiment envie. Pour une fois qu'ils étaient calmes et qu'ils s'occupaient sans se disputer,ilaurait préféré les laisser continuer à jouer dans le jardin, quitte à se dégueulasser un peu. En plus, Jason venait de rentrer de l'internat et il avait fallu reconstruire la complicité qui le liait à ses frères. Et plutôt que de les envoyer dans leur chambre ou leur demander de s'occuper sagement dans le salon, leur père aurait préféré qu'ils restent dans leur bulle.

« On a encore un peu de temps, Chérie, et…

- S'ils continuent à faire les idiots dehors, ils vont finir par se salir ! Allez, va les chercher ! »

Puis, sur ces mots, elle repartit dans la cuisine. Dudley la regarda partir, les yeux posés sur son dos et ses hanches. Elles s'étaient arrondies avec ses trois grossesses et il trouvait ça beau. Sa mère, elle, disait qu'elle ressemblait à une grosse vache et qu'elle ferait mieux de faire un régime et un peu de sport plutôt que de s'adonner à ses plaisirs créatifs stupides. Dudley trouvait ça un peu exagéré, venant d'une personne qui avait engraissé son mari et son fils pendant des années sans jamais prendre un gramme.

De toute façon, ses parents ne l'aimaient pas. Ils regrettaient qu'il n'ait pas choisi plus joli et on ne pouvait pas dire que Rosy était très maligne, si on se fiait aux critères de sa mère. Mais ce n'était pas lui qui l'avait choisie, c'était elle qui l'avait pris, après quelques regards échangés dans le métro, tandis qu'ils se rendaient à leur travail respectif, deux ou trois cafés bus en fin de journée et un petit dîner en tête à tête qui avait marqué le début de leur histoire. Et parce qu'il était tombé follement amoureux de cette femme simple et pleine de vie, Dudley avait oublié toutes les autres.

Elle n'était pas la seule femme à lui avoir fait de l'œil, dans sa vie. Mais c'était elle qui lui avait apporté tout ce dont il manquait, tout ce dont il avait besoin pour être heureux. Elle avait su combler les vides de son existence et réparer des blessures anciennes qu'il pensait ne jamais pouvoir soigner. Et surtout, elle lui avait offert une famille dont il était fier et qu'il chérissait au-delà des mots.

« Chéri ? Les enfants ! »

Le père de famille leva les yeux ciel et se leva enfin du canapé. Péniblement, il traversa le salon, se plaignant de son genou qui lui faisait mal, ces derniers temps, suite à une mauvaise chute dans les escaliers. Il se planta devant la baie vitrée et regarda ses fils, alors accroupis devant les parterres de fleurs au fond du jardin, alignés dans le bon ordre comme les poupées russes sur l'étagère de sa belle-mère.

Il les aimait, ses gosses. Ils lui prenaient toute son énergie et le mettaient parfois dans tous ses états, mais il les aimait à la folie. Bien plus que ses parents ne l'avaient aimés. Rosy lui affirmait qu'il exagérait, car Dudley était tout pour eux, mais en dépit de la honte qu'il lisait parfois dans les yeux de ses deux aînés, la relation qu'il entretenait avec ses enfants était beaucoup plus forte que celle qui le liait à son propre père. Ses parents l'avaient aimé, certes, mais ils lui étaient comme soumis, et les rares fois où Vernon se dressait face à lui, Dudley n'avait jamais éprouvé ce respecté lié de crainte, dû à l'amour, que ses fils ressentaient quand il haussait le ton.

L'esprit léger, car soulagé de les voir si proches, Dudley traversa tranquillement le jardinet se posta juste derrière eux, se gardant bien de les interrompre.

« Putain elle est énorme !

- Ouais, c'est de la bébête de compétition.

- T'y étais presque !

- Arrête de bouger, tu me stresses ! »

Dubitatif, Dudley fronça les sourcils et essaya tant bien que mal de regarder par-dessus leurs épaules. Puis, il leva les yeux au ciel quand Jason leva la main, tenant enter deux doigts un long fil transparent auquel se tenait une énorme araignée. Avec ses mains, il tenta de la récupérer sous le regard avide de ses deux frères. Enfin, il parvint à la capturer entre ses doigts, et aussitôt, Charles approcha son visage pour mieux la regarder.

« T'as pas peur ?

- Peur de quoi ? C'est pas la petite bête qui va manger la grosse.

- Tu déchires !

- Qu'est-ce que vous faites ? »

Les garçons sursautèrent et tournèrent la tête comme d'un seul homme. Puis, Paul et Charles lui firent un sourire innocent, de ceux qu'on esquisse quand on a fait une bêtise, tandis que Jason, au milieu, se mordillait la lèvre inférieure. Soudain, Charles poussa un cri car l'araignée remontait le bras de son frère, qui la saisit par les pattes pour la remettre par terre. Malgré lui, Paul se retourna et la regarda s'enfuir. Il aurait sans doute préféré continuer à jouer avec, mais si sa mère les avait vu faire, elle aurait hurlé, comme à chaque fois qu'elle les voyait jouer avec des insectes.

« Vous n'avez pas autre chose à faire que de jouer avec des araignées ?

- Mais elle était énorme, Papa ! T'as vu comment Jason l'a attrapée ? Je veux faire pareil !

- Charles, s'il te plait, ton frère, n'est pas un exemple. Et si elle t'avait piqué ?

- C'est une petite araignée, Papa. C'est pas méchant. »

Avec Jason, rien n'était jamais méchant, à commencer par les insectes. C'était le genre d'enfant qui n'avait peur de rien, ni des gros moustiques collés au mur, ni les guêpes volant autour de sa tête, ni les arachnides tissant leur toile au coin des murs. C'avait quelque chose de flippant, parfois, mais Dudley et Rosy s'étaient faits à son drôle de caractère. Le tout était d'éviter à ses frères de l'imiter, et surtout Charles, en fait.

« Allez, on rente à la maison.

- Pourquoi ?

- C'est l'heure ?

- Ils vont arriver ?

- Maman a dit qu'il fallait rentrer. Allez, on y va. »

Les garçons firent la moue, et alors que Dudley allait enchaîner, il entendit soudain sonner à la porte. Aussitôt, le visage de ses fils s'éclaira, et comme d'un seul homme, ils se précipitèrent dans la maison, sans même prendre la peine de retirer leurs chaussures, suivis par le chien surexcité. Il entendit Rosy crier, parce qu'ils allaient tout salir, et ensuite des voix fortes, joyeuses, parce qu'on venait d'ouvrir la porte et leurs invités entraient chez eux.

Dudley inspira profondément et il ressentit alors comme un grand apaisement. Cela n'avait rien à voir avec les visites de ses parents, qui étaient toujours une source d'ennui et de stress. Les jambes soudain plus légères, il retraversa le jardin et entra dans son salon. A peine y mit-il les pieds que soudain, dans l'encadrement de la porte, ses neveux apparurent.

« Tonton Dudley !

- Bonjour Tonton ! »

Le visage rayonnant, ils se pressèrent vers lui, et en dépit de son gros ventre, il les prit dans ses bras et les serra fort contre lui. Sa nièce ne tarda pas à arriver et à piailler après ses frères, demandant un peu de place pour embrasser son oncle, qui finit par lui faire un câlin à elle aussi. Puis, ses trois fils les emmenèrent dans les chambres à l'étage, et il ne resta plus que sa femme dans l'entrée avec leur dernier invité. Seul. Comme toujours.

Dudley les rejoignit. Malgré les années qui s'étaient écoulées, Dudley avait toujours la même sensation quand il le voyait. C'était un mélange de réserve, de culpabilité, de timidité et de tristesse. Il y avait une sorte de rancœur, envers lui-même, qui le prenait encore parfois à la gorge et qu'il était difficile de faire partir quand elle s'était installée.

Mais quand son cousin levait les yeux vers lui et qu'il lui souriait, tous ces mauvais sentiments s'envolaient comme d'un rien.

Comme s'ils n'avaient jamais existé.

« Bonjour, Dudley.

- Bonjour, Harry. »

OoO

« Harry, veux-tu encore un peu de thé ?

- Avec plaisir. James, s'il te plait, tiens-toi mieux.

- Papa ! James, il dit n'importe quoi !

- Charles, mange doucement, personne ne va te prendre ton assiette.

- Je peux ravoir un gâteau, Maman ? S'il te plait ! »

Il était bien rare qu'il y ait autant de monde à cette table. Pourtant, Rosy avait de la famille, mais ils ne les recevaient pas souvent, car ils habitaient loin. Et en dépit de son côté casanier et son besoin d'être tranquille chez lui, Dudley aimait bien recevoir du monde de temps en temps. Cela animait la maison et ça leur changeait un peu les idées.

Cela faisait longtemps que Harry n'était pas venu. La dernière fois, c'était au mois de mars et il n'y avait que Lily. Il se rappelait encore de sa salopette rose et de ses cheveux roux flottant dans les airs tandis qu'elle courait avec Charles dans le jardin, imitant les oiseaux. Avec son père, il les avait regardés jouer en se disant, comme des petits vieux, que le temps passait vraiment vite.

Cette constatation était d'autant plus vraie à présent que tous leurs enfants étaient à table. James faisait à présent la même taille que Paul et Harry semblait persuadé qu'il le dépasserait largement un jour, et quand à Albus, il avait bien poussé depuis la dernière fois qu'il l'avait vu. Il ressemblait d'ailleurs de plus en plus à son père, bien qu'il ne porte pas de lunettes. C'était son frère aîné qui avait commencé à en avoir deux ans plus tôt, tout comme Charles qui avait été diagnostiqué myope six mois plus tôt. Si la pilule était bien passée auprès du petit garçon, c'était parce que Rosy lui avait dit que, comme ça, il ressemblerait à Tonton Harry. D'où ses lunettes rondes à monture noire…

Son cousin s'était assis en face de lui, comme souvent. C'était une habitude qu'ils avaient prise, comme pour éviter de se fuir, chose qui avait été fort tentante les années précédentes. Et qui l'était encore, parfois.

Harry n'avait pas changé. C'était toujours le gosse malingre aux lunettes rondes, les cheveux en épis et les yeux verts. Parfois, Dudley avait du mal à le voir comme un adulte, comme un homme, car en dépit de leurs trente-huit ans, Harry ne semblait pas avoir vieilli. Il était toujours ce jeune homme qu'il avait croisé dans un grand magasin de la capitale, occupé à trouver un cadeau pour sa femme, et qu'il avait invité à boire un café la semaine suivante. Pourtant, dix ans étaient passés depuis, mais seules quelques marques à peine visibles s'étaient installées sur son visage aimable, tandis que lui, il encaissait ses futurs quarante ans bien comme il faut.

Le voir si jeune, si peu prompt à vieillir, lui rappelait des souvenirs qu'il aurait préféré enterrer à jamais dans un coin du jardin. Mais l'esprit ne fonctionnait pas comme ça, et Harry avait beau lui dire qu'il fallait laisser nos souffrances loin derrière nous pour mieux savourer son présent, Dudley était incapable, encore maintenant, de tirer un trait sur son enfance.

Sur leur enfance.

Sur cette période de leur vie où ils auraient pu être deux frères, mais où ils étaient devenus des ennemis.

« Dis-moi, Harry, qu'as-tu prévu pour les vacances ?

- On pense partir un peu en Espagne. Mais pas tout de suite, je ne suis pas encore en vacances.

- Qui va s'occuper des enfants, cet été ?

- Ils iront chez leur grand-mère et mes amis veulent les emmener avec eux en Egypte.

- Ils en ont de la chance !

- Ah ça… »

Quand il était enfant, Harry ne souriait jamais. C'était comme un petit fantôme, qui leur préparait le petit-déjeuner et qu'on pouvait cogner à sa guise. Ils avaient grandi comme ça, dans un monde étrange où il était tolérable qu'un enfant puisse grandir dans un placard et être frappé par sa famille. Souvent, Dudley se demandait pourquoi il n'avait rien fait. Pourquoi il n'avait pas vu que ce n'était pas normal. Pourquoi il avait été si cruel, avec lui, alors que Harry ne lui avait jamais fait le moindre mal.

Et souvent, son cousin lui répondait qu'il avait été élevé ainsi, et que le mal, il le voyait tous les jours, mais il ne voyait pas pourquoi il aurait dû y remédier. Tout comme lui-même ne voyait pas pourquoi il aurait dû se révolter.

C'était comme ça. A quoi bon revenir inlassablement là-dessus ? Ce ne serait que se faire du mal inutilement. Ils étaient des enfants, Dudley était gros et con, et Harry chétif et désabusé. Maintenant, ils étaient des adultes. A eux de se comporter comme tel.

« J'aurais bien aimé les suivre, mais je préfère qu'ils partent sans moi. Sinon, ils passeraient trop de temps seuls ici.

- Je comprends, c'est pareil pour nous. Mes parents ont accepté les prendre encore, cette année, avant qu'on aille à la mer. »

Depuis, Harry était toujours le même. Il avait juste beaucoup grandi et il souriait tout le temps. Il était devenu un homme doux, agréable et ouvert à la conversation. Peut-être l'était-il déjà avant. Dudley n'en savait rien. Il n'avait jamais eu de conversation sensée avec ce petit caillou qui trainait dans les chaussures de ses parents depuis sa naissance. Ils auraient pu, adolescents, se rapprocher un peu et essayer de nouer quelque chose. Peut-être pas une amitié, mais au moins un petit quelque chose. N'importe quoi.

N'importe qui ne lui donne pas la sensation, plus tard, d'avoir rêvé la présence de cet être dans la maison de ses parents.

De rêver la présence de ce placard, qui ne s'était plus jamais rouvert après son départ, et que ses parents faisaient mine de n'avoir jamais utilisé.

« Vous allez toujours au même endroit ?

- Oh non, on avait envie de changer cette année ! Ma sœur m'a conseillé un charmant petit coin, du coup on va tester !

- Vous avez bien raison. »

Mais à l'époque, Dudley avait peur.

Harry lui faisait peur.

Et il comprit, un peu tard, qu'il avait toujours fait peur à ses parents. Que sa manière de le traiter n'était pas qu'un rejet, mais une véritable crainte qui demeurait tapie dans un coin de leur esprit. Et jusqu'à son départ, ils avaient vécu dans la peur qu'un jour, Harry se retourne contre eux.

Dudley avait eu des peurs similaires. Ils avaient le même âge, mais physiquement, c'était lui qui dominait son cousin. Pourtant, plus Harry grandissait et plus il le remplissait d'une peur. Un peu comme s'il était différent. Vraiment différent. Et qu'il y avait quelque de mauvais tapi en lui. Quelque chose d'inexplicable, qui vous donnait la chaire de poule quand vous le regardiez un peu trop longtemps.

La vérité, et Dudley l'avait compris plus tard, quand il était entré dans l'âge adulte, c'était que Harry était juste un orphelin.

Un orphelin qui avait grandi sans parents, comme un parasite dans une maison où il n'avait jamais été le bienvenu. C'était un enfant triste et solitaire qui, au fil des années, avait paru porter un poids énorme sur ses épaules. Il était différent, parce que quelque chose de surnaturel coulait dans ses veines, mais c'était avant tout un adolescent en souffrance qui avait caché dans un coin de son esprit tous ses tourments, dans l'espoir qu'ils disparaissent un jour.

Bien sûr, Harry ne leur avait jamais fait de mal. Il était au-dessus de ça. Il n'avait jamais cherché se venger, malgré les incitations de Ginny qui lui répétait sans cesse que c'était stupide de fréquenter son gros lard de cousin qui avait si bien su lui taper dessus quand il était enfant. Son cousin n'aimait pas sa famille, mais les malmener ne lui aurait apporté aucun réconfort.

Fréquenter son cousin, lui parler, regarder ses enfants grandir et les tenir dans ses bras, c'était beaucoup plus efficace pour guérir ses blessures, que de ruiner sa vie d'un claquement de doigt.

« Maman, on peut aller jouer ?

- On veut aller chercher des araignées !

- Mais vous…

- Allez Maman !

- S'il te plait Tata !

- Papa, on peut aller jouer ?

- Pas de bêtises, sinon je me fâche. James, je suis sérieux.

- Oui, mon Papa d'amour ! »

Harry leva les yeux au ciel tandis que leurs garnements sortaient de table et filaient dans le jardin. Les trois adultes eurent un rire, et l'espace de quelques instants, il n'y eut plus de bruit que dehors. Rosy débarrassa la table, et quand Harry lui proposa un peu d'aide, elle le refusa aussi sec : il était son invité, il n'avait donc pas à s'embêter avec ça ! Et en dépit des yeux doux qu'il lui fit, Harry dut rester à sa place, ce qui fit ricaner Dudley.

« Ne te moque pas de moi, je suis juste courtois.

- Je sais. Mais ça fait des années que tu essaies, et…

- Un jour, j'y arriverai, tu verras.

- Quand elle aura les deux pattes cassées, pourquoi pas.

- Et encore… »

Son cousin lui fit un sourire qui en disait long. Même si sa venue était toujours une source d'angoisse, c'était un plaisir de le recevoir chez lui, lui et ses enfants que Dudley adorait. Harry couvrait toujours les siens de cadeaux et il avait cessé de compter le nombre de fois où il les avait emmenés en balade.

Ils avaient su créer une relation saine qui les satisfaisait tous les deux. Et même si les choses ne seraient jamais faciles, Dudley était heureux de leur maturité, qui les avait fait passer au-delà de leurs préjugés et ressentiments respectifs.

OoO

Le soleil commençait à décliner dans le ciel. Finalement, sous l'insistance des enfants, Harry était resté dîner et ils avaient passé un très bon moment à table, bien qu'un peu bruyant. En étant trois adultes pour six enfants, il était bien difficile de diminuer les bavardages, et dans un sens, ils n'en avaient pas vraiment eu envie.

Rosy aimait ces repas de famille, où il n'y avait pas de tensions mais seulement de la bonne humeur. Quand Harry venait chez eux, elle sentait toujours une petite tension chez son mari, mais dès que son cousin entrait dans leur maison, il retrouvait le sourire et ils passaient tous un bon moment. Rosy ne se rappelait pas s'être un jour disputé avec celui qu'elle considérait comme son beau-frère, et quand ils commençaient un peu à s'embrouiller, Harry revenait toujours en arrière pour apaiser les choses et couper court. C'était une force tranquille, du genre qui déteste les conflits.

Cela faisait bien dix ans qu'elle le connaissait. Quand elle avait rencontré Dudley, il n'avait jamais fait mention d'un cousin avec lequel il aurait grandi. Au contraire, il lui affirmait qu'il était fils unique et qu'il était le centre de toutes les attentions de ses parents. Elle avait alors su tout de suite qu'il serait compliqué de les conquérir, car ces parents-là, qui ne voient le monde qu'à travers leur enfant, c'étaient les pires. Et Rosy ne s'était pas trompée. Elle détestait Pétunia et Vernon, et ils le lui rendaient bien.

Quand elle avait rencontré ses parents, sa tante Marge et des amis à lui, elle s'était toujours posé beaucoup de questions. L'homme dont elle était tombée éperdument amoureuse n'avait rien à voir avec l'adolescent qu'on lui décrivait à chaque repas. D'accord, Dudley était toujours aussi imposant physiquement et il y avait des moments où il était vraiment con, comme tous les hommes, d'ailleurs. Mais il était alors un petit ami attentionné et aimant, qui vivait simplement et qui rêvait d'une famille à lui. Rien à voir avec l'adolescent balourd et stupide qui terrorisait tous les mômes du voisinage.

J'ai eu un âge bête très bête, lui disait-il toujours, le sourire penaud. Et parce que l'âge adulte et ses déboires amoureux et professionnels semblaient lui avoir remis du plomb dans la cervelle, et parce que Bon Dieu mais qu'est-ce que ses parents l'avaient mal éduqué, Rosy étaitpassée outre. Et elle ne l'avait jamais regretté, parce que pour la première fois de sa vie, elle était heureuse avec un homme. Ce n'était pas le plus beau de la terre, ni le plus riche, ni même le plus intelligent. Mais c'était son mari, il la faisait rire, il la faisait rêver, et elle espérait que ça durerait toute sa vie.

Pourtant, à l'époque, elle sentait que quelque chose clochait. Au fond d'elle, de son cœur de femme, elle avait senti que quelque chose n'allait pas chez son mari. Il y avait une sorte de tristesse dans ses yeux, par moments, dont elle n'avait jamais su l'origine, et quand ils dînaient chez ses parents, Dudley avait tendance à se refermer comme une huître. Quand elle tomba enceinte, il sombra dans une peur irrationnelle, où il se persuadait qu'il serait un mauvais père et qu'il ne saurait jamais élever cet enfant correctement.

Alors, Rosy avait compris que son mari avait un vrai problème avec ses parents. Ou plutôt avec son enfance. Elle ne savait pas quoi, mais en devenant adulte, Dudley avait eu comme une grande réflexion sur ses jeunes années et le constat n'avait pas été réjouissant. Elle se rappelait encore sans mal cette obsession qu'il avait eue, quand Paul était né, de l'inscrire à un club sportif pour éviter qu'il ne finisse aussi gros que lui, et surtout, cette manie qu'il avait de compter presque chaque cadeau qu'ils lui faisaient.

Il ne faut pas trop le gâter, Chérie. Si on le gâte trop, il finira capricieux et on passera notre vie à lui acheter des choses pour avoir la paix. Mais il faut quand même lui acheter des choses, parce qu'un enfant a besoin de jouets pour bien grandir. C'est important.

Les jouets.

Qu'est-ce qu'ils avaient pu avoir comme conversations sur les jouets…

Rosy savait que ça cachait quelque chose. Que cette espèce de radinerie, à tout compter, avait des causes très profondes et que ces troubles qui demeuraient dans l'esprit de son mari prenaient forme à travers ces jouets qu'il achetait au compte-goutte.

Ni trop. Ni pas assez.

Comme si Dudley avait des choses à se faire pardonner.

Mais jamais il ne voulut en parler. Jamais. Pourtant, Rosy l'avait travaillé au corps, car plus le temps passait, et plus ces espèces de névroses s'emparaient de son mari. Ses relations avec son parent se faisaient de plus en plus tendues, et parfois, Dudley disjonctait et quittait tout bonnement la maison, attendant que sa femme le rejoigne avec les petits dans la voiture.

Un soir, pourtant, quelque chose se produisit. C'était la période de Noël et Dudley l'avait prévenue qu'il risquait de rentrer un peu tard : il avait oublié d'acheter un cadeau pour sa mère et il devait donc se rendre dans un grand magasin de la capitale. Mais le soir, quand il était rentré, sans rien dans les mains, Rosy avait su qu'il y avait eu un problème. Son époux l'avait embrassée sur le front, puis il s'était enfermé dans leur chambre pour y pleurer comme un enfant.

Rosy n'avait jamais vu Dudley pleurer, sauf les deux jours où elle avait mis leurs petits garçons au monde. Mais c'étaient des larmes de joie, et ce soir-là, Dudley hoquetait, son visage caché derrière ses mains et la voix gémissante.

Quelques jours plus tard, une fois que Paul et Jason furent au lit, il s'assit à table, lui demanda de le rejoindre, et il lui annonça que le week-end suivant, son cousin viendrait boire le thé avec ses enfants à la maison.

Alors, Rosy ne savait pas qui était ce cousin. Elle ne savait pas qu'ils avaient grandi ensemble, qu'ils avaient le même âge, et qu'à une époque, ils se détestaient. Tout ce qu'elle savait, elle, c'était que Dudley allait terriblement mal depuis qu'il l'avait rencontré dans ce fameux magasin et que c'était encore pire depuis qu'il avait bu un café avec lui deux jours après.

Ainsi, la jeune femme était tendue au possible et s'attendait à accueillir chez elle une espèce de connard qui terrorisait littéralement son mari. Car c'était ce qu'il était : terrorisé.

Alors, quand elle ouvrit la porte et qu'elle découvrit un jeune homme tout maigre, tout petit, avec des cheveux bouclés, des lunettes rondes et un visage d'enfant…

Tout s'évanouit.

Parce que Harry lui sourit d'un air timide, comme un petit garçon, et lui dit qu'il était le cousin de Dudley, et qu'il était désolé pour le retard.

Dire qu'elle avait eu un coup de foudre amical pour Harry serait peut-être un peu exagéré, mais elle l'aima tout de suite. Il était gentil, poli, et après maints et maints efforts, il parvint à mettre Dudley à l'aise. On ne pouvait pas en dire autant de sa femme, une rouquine peu agréable et grimaçante, qui s'était montrée plutôt hermétique à la conversation. Harry était au contraire ouvert et amical, tout le contraire de Dudley qui ne semblait pas vraiment savoir sur quel pied danser.

Longtemps, Rosy les avait regardés. Ils étaient si différents qu'on n'aurait jamais dit qu'ils étaient cousins. Il y avait le physique, bien sûr, mais Dudley lui avait dit avant leur arrivée que son cousin avait tout pris de son père. Mais il y avait quelque chose d'autre.

Il y avait quelque chose.

Il y avait comme une frontière entre eux.

Une frontière qui les empêchait de se toucher, et même, parfois, de se regarder.

Harry était différent.

Cela l'avait frappé dès leur entrée, et quand elle avait croisé le regard de sa femme, elle avait su que quelque chose était bizarre.

Ce fut une rencontre tendue, avec des blancs et des maladresses, mais elle était la première d'une longue, très longue série. Le genre de rencontre qui est forcément gâchée mais qui permet d'essuyer les plâtres, de se jauger et d'estimer les limites de l'autre.

Après leur départ, ce soir-là, Dudley pleura à nouveau. Entre ses larmes, il lui dit, d'une voix émue, qu'il ne comprenait pas comment Harry pouvait le regarder et être si gentil avec lui. Comment il pouvait lui pardonner, lui qui avait été si cruel avec lui, qui lui avait fait tant de mal, qui ne l'avait jamais aidé…

Rosy l'avait consolé. Elle ne comprenait alors rien du tout, mais elle préféra attendre le lendemain, quand il irait mieux et qu'il serait plus prompt à répondre à ses questions. Malgré tout, elle sentait qu'un secret lourd, bien plus lourd qu'elle ne l'avait imaginé, se cachait dans le cœur malmené de son mari.

Un petit secret, très discret, qui lui avait souri tout l'après-midi, qui avait pris de ses nouvelles et qui, à un moment donné, avait même joué avec ses enfants, les regardant avec ses yeux tendres de papa.

Le lendemain, ils se réveillèrent très tôt, et dans l'intimité de leur chambre, Dudley lui raconta tout.

Il lui raconta ces dix années passées ensemble, à grandir dans une maison où il était le roi et où Harry n'était qu'un parasite dont ses parents auraient bien aimé se débarrasser. Ils l'avaient gardé car, dans son couffin, déposé devant leur porte, se trouvait une lettre que seule sa mère avait lue, et les mots qui y étaient écrits l'avaient empêchée de se débarrasser définitivement du dernier souvenir de sa sœur, qu'elle haïssait au-delà des mots, par pure jalousie.

Harry était un orphelin qui avait perdu ses parents un peu plus d'un an après sa naissance. Il avait grandi dans un placard à balais, sans amour, dans les coups et les restrictions. Il n'avait pas eu une enfance heureuse, parce que ses tuteurs le détestaient et parce qu'ils avaient hissé leur fils unique au rang d'idole. En somme, ils avaient tout fait pour gâcher son enfance et le priver du moindre bonheur. A un moment, Dudley s'était même demandé si le bonheur de sa mère ne dépendait pas, en partie, du malheur de son neveu.

Il avait fallu attendre les onze ans de Harry pour que ce dernier quitte la maison et entre dans un internat. C'était Harry qui l'avait demandé et cela avait été avec l'argent de son héritage. Il revenait tous les étés, inlassablement. Et ce n'était jamais agréable. Pour personne.

Ni pour lui, ni pour ses parents. Ni pour Dudley.

Qui commença une lente et douloureuse remise en question quand Harry disparut totalement de leur vie, l'été de ses dix-sept ans.

On a beau le fuir, le passé finit toujours par nous rattraper, d'une manière où d'une autre. Et en dépit de la souffrance de son mari, Rosy n'avait pu le prendre dans ses bras et le consoler quand il eut terminé. Car l'idée que Dudley et ses parents aient pu ainsi torturer un enfant sans famille et s'amuser de sa situation au fil des années, c'était tout simplement insoutenable.

De cette conversation découla une lourde crise dans le couple. Crise à laquelle Dudley semblait incapable de faire face. Emprisonné dans ses remords, dans ses souvenirs, il avait ce besoin de se faire frapper, de payer pour ses fautes, pour avoir contribué aux souffrances de son cousin, pour avoir eu une enfance prétendument heureuse qui en avait fait un adolescent con comme ses pieds et un adulte à chier. Quant à sa femme, elle vivait avec une sorte de rage douloureuse, à l'encontre de ses beaux-parents qui se répercutait sur Dudley.

Deux semaines plus tard, Harry revint à la maison avec James et Albus, ainsi que sa femme. Egal à lui-même, il se montra charmant et ouvert, mais il sentit très vite que quelque chose n'allait pas. Et parce que Rosy n'en pouvait plus de toutes ces questions qui lui empoisonnaient la vie, elle le prit à part et eut une courte mais vive conversation avec lui.

Elle ne s'était pas trompée, la première fois qu'elle l'avait vue. Harry était un jeune homme profondément gentil, qui n'avait pas ce vice qu'un autre que lui aurait pu avoir en de pareilles circonstances. Plus tard, ils auraient l'occasion d'en reparler, d'effacer à jamais cette crise qui étouffait le couple et leur petite famille, mais ce jour-là, Harry sut alléger son cœur et adoucir son regard sur le passé de son époux.

Ce jour-là, quand ils s'étaient rencontrés, Harry avait été heureux de voir son cousin. Non pas parce que ça faisait longtemps qu'ils ne s'étaient pas croisés, parce qu'en soi, il n'éprouvait absolument aucune affection pour lui, mais que Dudley se soit avancé vers lui pour le saluer et lui demander comment il allait, avec tout ce que ça sous-entendait… Harry avait été heureux.

Plus tard.

Pas sur le moment.

Mais quand il était rentré chez lui, il était comme sur un petit nuage.

Parce que son cousin, qu'il avait tant détesté étant enfant, et dont il aurait tant aimé se faire apprécier, était venu le saluer et lui avait même proposé de boire un café.

C'était un pas en avant qu'il n'aurait peut-être jamais su faire lui-même. Sa démarche l'avait ému, et pouvoir entrer chez lui, découvrir sa femme, rencontrer ses enfants, c'était un cadeau précieux dont Harry avait pleinement profité.

Oui, c'était un cadeau.

Un beau cadeau que lui faisait la vie.

Des Dursley, Harry n'en gardait pas un bon souvenir, mais au fond de lui, il aurait aimé garder un lien avec son cousin. Ils étaient sa seule famille, et lui et Dudley avaient grandi ensemble. Il trouvait bien que leurs enfants apprennent à se connaître.

Et voir Dudley lui permettait de tirer un trait sur son enfance malheureuse, qui avait fait de lui l'adulte qu'il était à présent.

Juste avant qu'ils ne soient interrompus par James qui voulait aller aux toilettes, Rosy lui avait demandé, la gorge serrée, s'il gardait au fond de lui une rancœur envers cette famille et s'il saurait un jour pardonner à Dudley le mal qu'il lui avait fait.

Alors, Harry avait souri. De ce sourire indescriptible, d'une douceur infinie.

Le genre de sourire que seules les personnes qui ont beaucoup souffert savent esquisser.

Je ne leur en veux plus depuis longtemps, lui avait-il dit. J'ai trop souffert dans ma vie pour continuer à me pourrir la vie avec ça. Revoir Dudley me fait beaucoup de bien, car ça m'aide à relativiser sur cette période de ma vie. Mais n'oubliez pas, Rosy, que Dudley n'était qu'un enfant. Il a été élevé ainsi. Ce n'était pas vraiment de sa faute. Ne lui en voulez pas pour des choses qu'il ne comprenait pas vraiment, et aimez-le, au contraire, car je pense que c'est un homme qui a besoin qu'on l'aime.

La grande humanité de Harry, et cette manière qu'il avait de toujours préférer le positif au négatif, avait permis à Dudley de guérir peu à peu ses blessures, de mieux gérer ses angoisses de père, et surtout, de relativiser. Ils avaient eu de longues conversations et il était bien rare que Dudley en ressorte tout chamboulé. Harry n'était pas le genre d'homme qui avait besoin de lever la voix pour se faire entendre. C'était une force tranquille. Tout le contraire de son impétueuse épouse, qu'il recadrait régulièrement devant eux, en quelques mots ou en un regard.

Depuis ces évènements, des années s'étaient écoulées. Lily et Charles avaient vu le jour, à deux ans d'intervalle. Rosy se rappelait encore de l'énorme bouquet de fleurs que Harry lui avait amené, à l'hôpital, et avec quelle émotion il avait regardé son neveu. Il adorait les enfants. Et c'était alors tellement sincère, que d'un simple regard, Dudley et Rosy décidèrent de lui proposer d'être le parrain de leur petit dernier.

Ce fut la seule et unique fois où Rosy vit Harry pleurer.

Et ses larmes lui déchirèrent le cœur.

Souvent, Dudley lui disait que Harry était de ces gens qui n'avaient pas le droit de pleurer. Qu'on n'avait pas le droit de faire pleurer.

Et ce jour-là, cette vérité la frappa comme une gifle en plein visage.

Mais ils avaient bien fait. Harry était un oncle en or et un parrain d'exception. Il chérissait ses neveux avec toute la tendresse d'un père, et dix ans après leur rencontre, après cette porte qu'elle avait ouverte sur lui, pleine d'appréhension et, quelque part, de colère, elle était heureuse que son mari ait pris son courage à deux mains et qu'il soit allé le voir, ce soir-là de décembre.

OoO

Plutôt que de remonter dans les chambres pour jouer à des jeux plus calmes, les gamins étaient restés dehors. Comme toujours, James restait avec Paul et Jason, tandis qu'Albus et Lily s'occupaient de Charles. Dudley avait toujours trouvé que le petit deuxième de son cousin était un enfant singulier. Il ressemblait beaucoup à son père, mais il était d'une très grande réserve et montrait peu ses émotions. Et pourtant, c'était un garçon adorable et respectueux, bien plus que son aîné qui s'engouffrait dans le tortueux chemin de l'adolescence, à l'image de Paul.

Bon, s'il était honnête envers lui-même, Dudley avouerait que Jason et Albus se ressemblaient quand même pas mal. Cependant, Jason était plutôt timide et gauche, tandis qu'Albus était comme une boite fermée qui ne s'ouvrait qu'à certaines occasions. Les seules fois où il l'avait vu rire aux éclats, c'était en présence de son père, avec lequel il avait une relation fusionnelle.

Revenant dans le salon, après avoir débarrassé le reste de la vaisselle sale de la table, Dudley chercha son cousin, qui était en train de tripoter son téléphone sur sa chaise. Il n'y avait pas touché de l'après-midi, mais depuis qu'il avait accepté l'invitation à dîner, les messages se multipliaient. Plutôt que de l'agacer, Dudley trouvait ça amusant qu'il soit encore réduit à ça, depuis le temps.

« Encore en train d'envoyer des SMS ? »

Harry leva les yeux de son téléphone et lui fit un sourire d'excuses. Malgré ses presque quarante ans, Harry avait encore ce visage de bébé quand il souriait.

« La magie du téléphone.

- Tu as fait l'erreur de lui en offrir un.

- Ouais. J'aurais pas dû.

- On va s'en griller une sur la terrasse ?

- Avec plaisir. »

Aussitôt, Harry rangea son portable dans sa poche tandis que Dudley allait chercher un paquet de cigarettes dans un meuble du salon. Il avait souvent essayé d'arrêter, mais il n'avait jamais réussi. Pourtant Rosy avait essayé, à cause de ses poumons, de ses bronches, du cancer… Mais il faisait déjà tellement d'efforts pour lutter, un peu, contre son obésité qu'il estimait pouvoir se faire un peu plaisir. Sinon, on ne vit plus, disait-il souvent à sa femme, qui fronçait adorablement le nez.

Harry non plus jamais réussi à s'arrêter, mais lui, il n'en avait jamais eu l'envie. Il avait commencé en rentrant dans la vie active, pour faire comme tout le monde, et il ne s'était jamais arrêté, parce qu'il aimait ça. Quand Rosy lui disait, sur le ton de la taquinerie, qu'il devrait faire un effort parce que c'était pas bon pour la santé et qu'elle aimerait bien que Dudley arrête, il lui répondait avec humour qu'il avait failli crever tellement fois que ce n'était pas une clope qui allait lui faire peur, et que de toute façon, ils allaient tous y passer un jour ou l'autre. Il n'y a bien que ton cousin pour plaisanter avec sa propre mort, lui disait toujours Rosy en levant les yeux au ciel.

Tranquillement, ils allèrent sur la terrasse, et tandis que Dudley lui tendait une cigarette, Harry se tourna vers leurs aînés qui traficotaient quelque chose au fond du jardin. Il attrapa sans le regarder le briquet que son cousin lui tendait pour allumer sa clope, puis il en tira une première bouffée, le regard vague. Dudley l'imita.

« C'est dingue ce qu'ils ont grandi, quand même.

- Ca… Paul vient d'avoir quatorze ans. T'imagines ?

- Dire qu'il n'arrêtait pas de s'assoir sur mes genoux quand il était petit…

- S'il le refaisait maintenant, ça te ferait tout drôle ! »

Ils eurent un rire amusé, et plus loin, ils virent Jason lever les mains. Visiblement, la grosse bestiole qu'il avait réussie à attraper tout à l'heure était de retour et prête à en découdre avec cet enquiquineur.

« Ca a été, le retour de Jason ?

- Ouais. Pas évident, mais ça a été. Il a fallu un temps de réadaptation.

- C'est pas évident, la première fois.

- Ni les suivantes, je suppose.

- Ce n'est jamais facile. Même si on s'y prépare, on n'est jamais prêt à voir ses enfants quitter la maison. »

Dudley ne pouvait qu'acquiescer. Plus jeune, il avait toujours mal vécu les départs de Harry, même s'il ne s'entendait pas avec lui. Il était allé dans un collègue privé très côté où son père avait lui-même étudié, ses journées étaient donc bien remplies et il n'y avait pas de place pour Harry dont le départ les avait soulagé d'un poids. Et pourtant, son absence créait toujours une espèce de manque. Et quand Dudley dut affronter, l'an passé, le départ de Jason pour l'internat, ce fut extrêmement difficile pour lui. Bien plus encore que pour Rosy, qui avait pleuré les premiers jours avant de s'y faire.

« Albus entre à l'école l'an prochain. Il ne te restera plus que Lily.

- Oui. Ca ne va pas être facile pour elle. Mais au moins, je ne serai pas seul à la maison. »

L'araignée passa des mains de Jason à celles de James, bien plus téméraire que son cousin quand il était question de grosses bestioles. Il la mit sur sa tête et les trois adolescents rirent comme des idiots tandis qu'elle s'emmêlait les pattes dans sa chevelure cuivrée.

« Tu as revu tes parents depuis son retour ?

- Non.

- C'est toujours aussi dur, avec eux ?

- Oui. Et ça le sera toujours. »

Ils restèrent silencieux quelques minutes. Le regard rivé sur Jason, qui riait comme un enfant, ses cheveux bruns auréolant son visage rond.

Ses parents ne l'accepteraient jamais. C'était totalement hors de leur portée. Dudley le savait bien avant son entrée à l'internat, et quand il avait fallu l'emmener à la gare, traverser la barrière et le faire monter dans le train, en slalomant entre les gens et les enfants qui courraient partout, il n'avait eu aucun soutien de ses parents. Par deux fois, ils étaient allés le chercher pour les vacances, et deux semaines auparavant, ils y étaient allés tous les quatre pour le récupérer. Jason avait été si heureux de les voir que même Paul avait été ému de retrouver son frère.

Pétunia et Vernon Dursley étaient restés égaux à eux-mêmes. Ils n'avaient pas changé, et à vrai dire, rien ne laissait envisager qu'ils puissent changer un jour. Ils avaient le bonheur de compter dans leur descendance trois petits fils, mais peu à peu, l'un d'eux était en train de disparaître des photographies encadrées au-dessus de la cheminée du salon.

C'était compliqué.

C'était douloureux.

C'était…

Incompréhensible.

Mais cela n'avait rien d'étonnant. L'espoir fou qu'il avait nourri des années auparavant s'était très vite essoufflé, pour laisser place à de la déception.

Ses parents resteraient à jamais des cons fermés d'esprit et sa mère serait toujours une femme névrosée et jalouse du bonheur des autres. De la vie des autres.

Sa mère n'avait jamais vraiment été heureuse. Et sans doute ne le serait-elle jamais vraiment.

« T'as essayé de lui reparler ?

- A qui ?

- A ta mère.

- Non. Elle ne comprend pas, Harry.

- On peut toujours comprendre.

- Elle ne veut même pas te voir. Comment tu veux qu'elle comprenne ? »

Sa mère n'y arriverait jamais, et de toute manière, cela faisait longtemps qu'elle ne faisait plus pleinement partie de sa vie. La vie les avait éloignés, et pas seulement à cause de ses remises en question. Elle et son père détestaient Rosy, ils n'appréciaient pas ses beaux-parents et leur comportement insupportable envers leurs trois enfants les mettait hors d'eux. Leur donner toujours raison, les pourrir de cadeaux et discréditer sans cesse leur maman étaient intolérable pour leur fils.

Sa mère n'était pas là quand il avait vraiment besoin d'elle. Et quant les plats, les vases, les bibelots avaient commencé à flotter au-dessus des meubles, Dudley n'avait pu se tourner vers elle. Ce secret qui commençait à le ronger, lui, sa femme, mais aussi ses beaux-parents qui avaient assisté à une telle démonstration au cours d'un dîner, il n'avait pu le lui avouer.

Et pourtant, ça l'avait rendu malade.

Il en vomissait.

Voir ces objets flotter dans les airs le rendait malade.

Il avait pourtant fallu se rendre à l'évidence et accepter l'idée que son petit dernier s'amusait à jouer avec les objets trop haut pour lui, les faisant monter et descendre dans les airs, comme ses cousins et cousine l'avaient fait quand ils étaient petits, forçant leur père à ensorceler la maison de Dudley pour éviter tout incident.

Chez les autres, pourquoi pas.

Mais pas chez lui.

Pas dans sa maison.

Pas ses enfants…

« Et ton père ?

- Tu le connais. Ce qu'il ne voit pas n'existe pas.

- Mais Jason existe.

- Mais il ne le voit plus. »

Ce fut très difficile à surmonter, d'autant plus que sa famille ne comprenait pas ce qui se passait. Les parents de Rosy étaient perdus et imaginaient tout un tas de choses, terrorisés qu'ils étaient que cette espèce de magie qui faisait voler les vases ne se retournent contre eux ou leur arrache Charles, à l'origine de tout cela. Rosy en pleurait, et un soir, Dudley ne put continuer à nier l'évidence, en dépit de sa souffrance et de son besoin de tout rejeter en bloc.

Charles n'était pas comme eux. Son petit garçon n'était pas normal.

Une après-midi, n'en pouvant plus, Dudley invita Harry à boire un café, seul. C'était deux ans auparavant. James venait d'entrer à l'école et son père en était très perturbé. S'évader un peu de la maison lui fit le plus grand bien. Rosy et ses parents l'accueillirent avec un sourire crispés : ils ne savaient pas pourquoi Dudley avaient invité son cousin pour le thé et ne comprenaient pas qu'il ait pu faire une telle bêtise, avec ce qui se tramait chez lui depuis des semaines. Harry vit tout de suite que quelque chose n'allait pas, mais comme toujours, il préféra jouer la discrétion et attendre que quelqu'un le prenne à part pour lui parler.

Mais au bout d'un moment, dans la cuisine, il manqua de s'étouffer avec son café quand les casseroles posées dans l'égouttoir se mirent à flotter. Comme un condamné attendant sa sentence, Dudley regarda son cousin, qui toussait comme un perdu.

« Tu te fous de ma gueule ? » Fut la première phrase qu'il prononça. « J'aurais bien aimé », lui avait-il répondu, sans un sourire.

Sans regarder les autres, son cousin lui demanda quel enfant faisait voler les casseroles. Quand Dudley lui avoua que c'était Charles, Harry lui demanda de lui dire d'arrêter. Aussitôt, elles se reposèrent dans l'égouttoir. Alors son cousin se leva, quitta la cuisine, et entra dans le salon où les trois garçons s'occupaient en silence, très tendus à la fois par les évènements et la présence de leur oncle dans leur maison.

D'abord, Harry s'intéressa à Charles, tout juste âgé de cinq ans. Mais très vite, il se rapprocha de Jason, assis par terre et jouant avec sa console portable. Il s'assit devant lui et lui expliqua que ce n'était pas bien de mentir, de jouer à un jeu dangereux en faisant passer son frère pour coupable. Il savait que c'était lui qui faisait voler les objets, car un enfant de cinq ans aurait eu moins de délicatesse et les casseroles seraient sûrement tombées par terre.

Jason nia. Ce n'était pas lui. C'était Charles. Lui, il n'avait rien fait.

Mais Harry lui parlait avec une telle douceur qu'il ne put lutter bien longtemps. Rapidement, il parut oublier ses parents et ses grands-parents qui les regardaient, tous les deux, assis par terre l'un en face de l'autre. Harry lui souriait et lui disait qu'il n'était pas anormal, mais juste un peu différent. Que ce n'était pas un mal, qu'il allait falloir qu'il arrête pour éviter de faire peur aux autres, et qu'il avait besoin d'apprendre.

Ces paroles, c'était un peu comme si Harry les leur adressait aussi.

Ces paroles rassurantes et ce sourire si doux, c'était un peu comme si c'était pour eux aussi. Pas seulement Jason, qui n'était qu'aux prémices de sa vie, mais aussi pour ses parents qui devraient affronter les difficultés que sa différences engendreraient.

Dudley s'abreuvaient de ses paroles. Et il sentit les larmes couler sur ses joues, quand soudain, Harry prononça quelques mots qui le ramenèrent dans ce cabanon misérable balayé par le vent et les eaux, des années auparavant.

Tu sais, Jason, lui dit-il. Quand j'ai eu onze ans, un homme que j'aime énormément et que je respecte beaucoup m'a dit quelque chose d'extraordinaire. Il m'a dit : « Tu es un sorcier, Harry. Et tu deviendras un sacré bon sorcier. » Toi aussi, Jason, tu es un sorcier. Et plus tard, tu seras un très bon sorcier également.

Comme pour prouver ses dires, il passa la main sous une de ses manches et en sortit sa baguette. Cet objet, qu'il ne lui montrait jamais, l'avait toujours terrifié. Mais à cet instant, tandis qu'il devait passer pour un fou auprès de sa famille, et tandis qu'il promettait à son fils de lui en offrir une à ses onze ans, Dudley avait senti comme une bouffée de chaleur réchauffer tout son être.

Ca irait.

Ce serait difficile… mais ça irait.

Et quand d'un mouvement de baguette, Harry assombrit toute la pièce et qu'il fit apparaître un grand cerf argenté qui courut dans tout le salon, Dudley s'effondra.

Son fils n'était pas un monstre. Pas plus que Harry, d'ailleurs.

Ils étaient juste différents.

La magie n'était pas quelque chose de mauvais. Cela n'avait rien à voir avec le sortilège que le géant lui avait lancé, des années plus tôt, rien à voir avec cette sensation de froid, de mort qu'il avait éprouvée quand il était adolescent.

Cette magie, qui assombrissait la pièce pour laisser gambader un cerf lumineux, cette manière qui transformait des objets, à mesure que Harry énumérait tout ce qu'il allait apprendre au cours de ses années à l'école de magie Poudlard, elle n'avait rien de maléfique.

Son fils était un sorcier.

Comme Harry.

Et comme lui, il serait toujours quelqu'un de bien, en dépit de son pouvoir.

« Je pensais qu'ils auraient un déclic cette année, mais non. Leur petit-fils est dans un internat et puis c'est tout. Tu sais, je n'ai plus envie de me battre. De toute façon, ils ne le voient plus, il finira forcément par disparaître un jour de leur vie.

- C'est triste.

- Ouais. Mais c'est comme ça. J'ai de la chance d'avoir une épouse ouverte d'esprit et des beaux-parents en or.

- Tu verras qu'il te rendra fier. »

Harry lui fit un sourire rassurant. Il avait été extrêmement présent, pour eux. Des gens étaient venus à la maison pour les interroger, en douceur, pour s'assurer que Jason grandissait sans souffrir de sa différence et que ses grands-parents ne souffleraient mot de sa véritable nature. Harry les avait emmenés faire les courses pour sa première rentrée et les avait emmenés à King Cross. Quand quelque chose n'allait pas, il répondait toujours au téléphone, et quand Jason voulait discuter, son oncle se montrait toujours disponible.

Rosy et ses parents avaient été très touchés par sa présence et son soutien. Un jour, Harry l'avait emmené dans une allée commerçante avec ses enfants, et quand il était revenu, Jason leur avait raconté que tout le monde connaissait son tonton et qu'ils lui seraient tous la main. Parfois, et c'était rigolo, James aidait son papa à s'enfuir ou à couper court à des conversations un peu trop longues. Quand les garçons furent montés dans leur chambre, sa belle-mère interrogea Dudley, lui demandant si le monde sorcier était donc si petit pour que tout le monde connaisse son cousin.

Alors, le visage grave, Dudley lui répondit que dans son monde à lui, Harry était un héros national. Que c'était l'un des mages les plus connus de son époque, parce qu'il avait mis fin à une guerre à laquelle il n'avait pas choisie de participer mais qu'on l'avait poussé à terminer.

Il avait tué un homme.

Un monstre.

Et il était devenu un héros.

Oui, cet homme si mince et si gentil, si ouvert et si souriant, était le sorcier le plus célèbre de sa génération, et ses enfants feraient certainement partie des meilleurs partis quand ils seraient plus grands.

« Je n'en doute pas. Il a fait une très bonne année, j'en suis soulagé.

- Les enfants de sorcier sont plus favorisés mais généralement plus fainéants, car ils connaissent beaucoup de choses, ce qui les motive moins à travailler.

- Si James n'était pas si orgueilleux, il finirait certainement comme ça.

- A qui le dis-tu ! C'est pour Albus que je me fais du souci, il est tellement bordélique…

- Il serait capable de perdre sa tête, ton fils !

- Heureusement qu'elle est bien vissée sur ses épaules ! »

Ils eurent un rire complice. Le départ de leur fils pour l'école avait été difficile à gérer, mais au final, c'était toujours leur petit garçon. Dudley et Rosy aimaient trop leurs enfants pour renoncer à l'un d'eux sous prétexte qu'il était différent des autres. Alors, au fil des mois, Dudley avait accepté que son fils soit un sorcier. C'était compliqué à gérer, à cause de Paul qui aurait aussi aimé en être un et Charles qui finirait par avoir les mêmes désirs, mais le père de famille refusait de faire les mêmes erreurs que ses grands-parents. Il ne préfèrerait jamais l'un de ses enfants. Ils avaient tous la même place dans son cœur. Et il en serait toujours ainsi.

Bien sûr, quand Jason était rentré, il avait occupé toute l'attention. Mais ils en avaient longuement parlé avec son frère, et après quelques jours de silence, il avait pu à nouveau s'exprimer et tout était revenu dans l'ordre. C'était un vrai travail qu'ils devraient faire sur eux et sur leurs enfants. Mais le jeu en méritait la chandelle.

« Ca va être beau, l'année prochaine.

- Oh, ça…

- Tu le verrais dans quelle maison, ton Albus ?

- Il ira à Serpentard. J'en suis persuadé.

- Au moins tes fils ne seront pas ensemble.

- Non, je préfère pas. J'étais déjà content que Jason soit à Serdaigle, ça m'aurait emmerdé qu'Albus soit avec son frère. Il a besoin d'espace et ils auraient fini par trop se prendre la tête.

- Je comprends. »

Leur cigarette était quasiment terminée, et plutôt que s'arrêter là, ils en reprirent une seconde, vérifiant que Rosy n'était pas dans leur dos pour les enguirlander, comme elle aimait si bien le faire.

« Et sinon, Ginny va bien ?

- Oh, aussi bien qu'elle peut aller.

- Elle travaille toujours dans votre gazette ?

- En ce moment, ouais. Enfin, il me semble. Ca fait un bout de temps que je ne l'ai pas vue. Là, je vais déposer les mômes chez elle pour le reste du mois, et puis je les récupère début août.

- Elle part où, cette année ?

- J'en sais fichtre rien. Elle a dû me le dire, mais tu sais, elle change d'avis comme de chemise. Et au fond, je m'en fous un peu.

- C'est dommage.

- De quoi ?

- C'est la mère de tes enfants. C'est dommage que même ça, ça ne t'intéresse plus.

- Tu sais, moi, je voulais un divorce sans vagues, mais elle me saoule tellement qu'au final, elle ne m'intéresse plus. C'est vrai que c'est dommage parce que j'ai vraiment beaucoup d'affection pour elle, et j'en aurai toujours, mais elle me saoule vraiment. Au moins les enfants la voient une semaine sur deux, ils peuvent profiter d'elle, et c'est ce qui compte. »

Harry tira sur sa cigarette, le regard vague. C'avait toujours été compliqué avec sa femme, d'après ce que Dudley avait cru comprendre. Ce qui aurait pu n'être qu'une amourette d'école s'était transformée par la force des choses en une union plus solide. Harry lui avait avoué assez récemment que la naissance de James était une erreur et que la grossesse accidentelle de Ginny les avait entraînés de force dans un mariage. A l'époque, elle prétendait avoir changé de contraceptif et de ne pas avoir bien envisagé les risques. Et puis, il avait fallu se rendre à l'évidence qu'elle n'avait fait que le piéger, car elle ne supportait plus d'attendre. Mais Harry l'avait accepté, il était marié, père de famille et elle attendait Albus.

Leurs relations s'étaient dégradées au fil du temps, mais surtout, Harry avait commencé petit à petit à sortir du moule où il s'était enfermé avec ce mariage. La rupture, il l'avait voulue douce et sans heurts, mais Ginny ne l'entendait pas ainsi. Ce fut donc bien compliqué et plutôt long, comme l'étaient chaque divorce.

« Tu as raison. Le partage de la garde, c'est toujours difficile.

- Ouais. La garde alternée, c'est ce qu'il y a de mieux.

- C'est sûr. Et Draco, comment va-t-il ? »

Harry tira sur sa cigarette et pouffa. Dudley en fit de même. Cela faisait trois mois qu'il n'avait pas vu son cousin, mais il connaissait déjà la réponse à sa question.

« Il va bien. Mais lui aussi, il me gave.

- Lui aussi ?

- Comme si ça t'étonnait !

- Je commence à te connaître.

- Oh, tout de suite… »

Il avait retrouvé le sourire. Parler de son ex-femme n'était jamais une partie de plaisir, parce que cela engendrait des regrets dont il se serait bien passé.

« Mais ouais, il me saoule. En ce moment, c'est pas facile au boulot, et puis son fils entre à Poudlard aussi, et il aussi bordélique qu'Albus… Pas un pour rattraper l'autre, tu verrais leur chambre…

- Ca va être du joli dans le dortoir. S'ils sont dans la même maison…

- Je préfère ne pas y penser ! Et vu le caractère de Scorpius, il sera certainement à Serpentard aussi. Du moins je l'espère, sinon son père va me faire une vie impossible…

- Ah, les traditions familiales…

- Comme tu dis. »

Harry soupira en tapant sur sa cigarette pour faire tomber la cendre dans un cendrier posé sur la rambarde de terrasse. Il y eut un silence, puis le brun reprit.

« En ce moment, c'est pas simple, tu sais. Il me prend beaucoup la tête, avec Ginny.

- Comment ça ?

- Bah ça fait deux ans que je suis officiellement divorcé, un peu plus que je suis avec lui, et elle continue à se faire appeler Mrs Potter. »

Il lui jeta un regard éloquent et Dudley fronça les sourcils.

« Encore ?

- Ouais. Pas tout le temps, hein, ça dépend des circonstances. Mais là, je sais plus, y'avait un gala ou quelque chose ça, avec pas mal d'étrangers, et elle s'est présentée sous ce nom-là. Tout le monde sait ici qu'on est séparés, mais c'est pas forcément le cas hors du pays. Et bon, c'est pas évident, quoi…

- Draco te fait des scènes, je suppose.

- Ouais.

- A sa place, j'en ferais aussi.

- C'est pas forcément un reproche envers lui, c'est normal qu'il ne le supporte pas. J'ai divorcé pour qu'on puisse être ensemble, c'est normal que ça l'énerve. Mais ça m'embête de m'embrouiller encore plus avec elle pour ce genre de conneries. Elle reste attachée à moi, c'est pas bon, et je devrais mettre le ola, mais ça me casse les pieds de revenir là-dedans et… Enfin, tu vois ce que je veux dire.

- Ouais. Qu'est-ce que tu vas faire, alors ?

- Déjà lui parler, quand je déposerai les enfants pour les vacances. Généralement, ils prennent la cheminée tout seul, mais là je vais lui parler et lui demander d'arrêter. Et si elle ne veut pas, je serai obligé de tenter une action contre elle.

- T'irais jusque là ?!

- Ca lui fait du mal. Et j'ai pas envie qu'il souffre à cause de ça. Au début, ça allait, mais là ça lui pèse vraiment.

- Peut-être qu'il a envie de t'épouser ?

- On n'y est pas !

- Tu dirais non ?

- J'ai aucune raison de lui dire non. Mais on n'y est pas. »

Harry lui fit un clin d'œil puis écrasa sa cigarette dans le cendrier. Rien n'avait jamais été simple pour lui, que ce soit dans sa vie quotidienne que dans sa vie intime. Le divorce avait été difficile, mais il ne l'aimait plus depuis longtemps, et sa nouvelle vie aux côtés d'un homme avait été semée d'embuches. Au final, il était beaucoup plus heureux, cela se lisait sur son visage. Il méritait d'être heureux.

Il méritait qu'on l'aime.

Que ce soit par une femme ou par un homme, cela n'avait guère d'importance.

Lui, il avait eu la chance de rencontrer la femme de sa vie et d'avoir connu tous les bonheurs à ses côtés. Harry, lui, avait mis plus de temps. Dudley avait eu du mal à comprendre son revirement de bord, mais il estimait que ce n'était à lui de juger ce qui était bien ou ce qui était mal dans son existence. Le principal, c'était qu'il soit heureux, lui et ses enfants. Et visiblement, ils avaient plutôt bien accepté ce beau-père un peu sévère et protecteur.

Le tout, maintenant, serait de se faire pardonner auprès de Ginny et lui faire accepter l'idée que leur histoire était à jamais terminée. Le pardon était quelque chose d'aussi difficile à demander qu'à donner. Et il était tout aussi difficile de se le donner à soi-même.

Dudley ne savait pas vraiment si, des années plus tôt, il avait vraiment mérité celui de son cousin. Mais depuis le temps, il avait accepté cette part de sa vie dont il avait eu honte et voir Harry lui faisait du bien. Cela l'avait aidé à avancer.

A se pardonner.

« Je t'offre un dernier verre avant de partir ?

- Avec grand plaisir. Mais rapide, sinon il va encore plus me prendre la tête quand on va rentrer…

- Tu lui diras que c'est moi qui t'ai retenu.

- J'y compte bien ! »

Ils rirent et rentrèrent dans le salon, s'installèrent dans le canapé et se servirent un verre de whisky. Et comme souvent, il fallut que leurs enfants viennent leur rappeler l'heure pour qu'ils se disent enfin au revoir et se promettent de se revoir très vite.

FIN