Disclaimer : Les personnages de Harry Potter ne m'appartiennent pas, mais l'histoire, si !

Couple : Harry/Draco.

Rating : K+.

Bonsoir à tous !

Cet OS répondu au challenge Reality, choisis par Heliasmalicio.

Alors, tout d'abord, je tiens à préciser que cette histoire sera en deux parties, tout simplement parce qu'elle est un peu trop longue. J'ai eu du mal à trouver une idée pour ce challenge, et finalement, j'ai abordé des thèmes que j'aime beaucoup, à savoir le placard et l'après-guerre. Le placard, où Harry a passé les dix premières années de sa vie, et cet après-guerre si difficile à gérer.

Où est la "réalité" là-dedans ? Vous verrez bien...

En tout cas, une chose est sûre, cet OS est long et assez lent, je préviens d'entrée de jeu, au risque de vous freiner dans votre envie de me lire. Mais c'est une histoire qui me tenait à coeur, des thèmes que j'aime et même si mon écriture est imparfaite, j'ai aimé aborder ces idées.

Je m'excuse au passage envers Heliasmalicio, car j'ai pris le challenge dans mon sens à moi, comme à chaque fois, et je n'ai pas pu intégrer les idées que tu m'avais proposées... J'espère malgré tout que cela te plaira !

Bonne lecture !


La réalité de Harry

Il n'y avait pas un bruit dans le bureau, pas même celui de son grand duc, son hibou des marais et de sa chouette effraie qu'il avait envoyée en fin de matinée pour transporter du courrier urgent. Ils n'étaient pas encore revenus mais ça ne saurait tarder. Dans un coin de son bureau s'empilaient des enveloppes, dont certaines seraient transmises à sa secrétaire tandis que d'autres quitteraient les lieux entre les pattes de ses fidèles messagers. Il était de ces courriers qu'on ne pouvait guère laisser traîner entre de mauvaises mains.

Mécaniquement, Draco Malfoy regarda l'heure sur la pendule accrochée devant la porte de son bureau. Comme souvent, il avait sauté la pause déjeuner pour se consacrer à la masse considérable de travail qui s'entassait dans ses placards. Il savait qu'il acceptait trop de dossiers en même temps, mais le jeune avocat n'était pas du genre à rechigner à la tâche ni à refuser les dossiers, surtout quand ils promettaient une bonne publicité. L'argent, c'était accessoire. Un Malfoy faisait forcément payer très cher ses services, cela allait de soi. Surtout quand le succès était assuré.

Il lui restait encore une bonne heure de travail avant son prochain rendez-vous avec Gary Darkrow, un sombre crétin qui trouvait ça absolument normal d'essayer d'étrangler sa femme pendant leurs rapports sexuels. Cette affaire faisait la une des journaux et aucun avocat de son âge ne se serait sans doute risqué à défendre cette ordure. Mais Draco avait établi une partie de sa clientèle dans ces hommes indéfendables où il fallait faire preuve d'un grand détachement pour avoir envie de les aider.

Surtout quand c'étaient des criminels. Mais quand Draco enfilait sa robe d'avocat et qu'il quittait sa demeure, chaque homme qu'il rencontrait devenait un criminel potentiel et devait ainsi être traité de la même manière. Il se fichait donc éperdument de défendre un type qui abusait de sa femme une fois la nuit tombée et qui lorgnait sur le cul juvénile des hôtesses des bars où il traînait avec ses amis. Ce n'était qu'un client parmi tant d'autres et ce n'était pas lui et son sens humain de la justice qui allait changer l'ordre du monde.

De toute façon, Draco n'avait guère le choix. Il était au début de sa carrière et s'il voulait gagner en expérience et en prestige, il ne devait refuser aucune de ces affaires sordides qui ferait de lui un avocat de renom. Ses collègues qui ne défendaient que la veuve et l'orphelin ou qui se permettait de dire non à un client le désespérait. Il faisait partie de ces gens qui pensent que ce qui ne les tue pas les rend plus fort, et plus Draco s'enfonçait dans ces histoires sombres et plus il se sentait solide et imbattable. De toute manière, le cas de ces hommes et de ces femmes étaient tellement désespérés qu'il ne perdrait rien à les défendre bec et ongles.

Soudain, on toqua à sa fenêtre. Draco tourna la tête et vit Eusèbe taper contre la vitre avec son bec. L'avocat se leva et laissa entrer la chouette effraie qui se posa sur son perchoir. Après avoir pris l'enveloppe attachée à sa patte, l'oiseau vola jusqu'à sa cage tandis que son maître ouvrait le pli et en sortait une missive longue comme le bras. Toujours debout devant le perchoir, il parcourut des yeux le courrier. Quand il eut terminé, il fit un geste pour regagner son bureau, mais cette fois, quelqu'un toqua à la porte. Vaguement intrigué, Draco lui demanda d'entrer.

Aussitôt, sa secrétaire entrouvrit la porte et entra à demi dans la pièce. Miss Clarence était le genre de jolie femme qui, faute de trouver un époux digne d'elle, avait fini par devenir une petite secrétaire sur-maquillée rêvant d'une amourette avec son patron. Or, aucun d'entre eux ne semblait avoir vraiment fait attention à elle et elle s'était transformée finalement en vieille fille peu commode mais professionnelle. Elle le regarda d'un air un peu tendu.

« Excusez-moi de vous déranger, Monsieur Malfoy.

- Je vous en prie. Qu'y a-t-il ?

- Un client s'est présenté à l'accueil et il voudrait vous voir.

- Je ne prends personne sans rendez-vous.

- Je le sais bien, mais c'est un client un peu… spécial.

- Comment ça ? Qui est-ce ?

- Mr Harry Potter. »

Il y eut un silence. Puis, Draco posa la lettre qu'il tenait sur la table, hésitant un court instant à le faire entrer dans son bureau. La présence de l'auror dans la salle d'attente de son cabinet n'était pas une très bonne chose, c'était généralement annonciateur de migraines et d'intimidations en tout genre. Cela dit, lui refuser une entrevue serait un très mauvais calcul. On ne refusait rien à Harry Potter. Et certainement pas un rendez-vous dont il avait lui-même choisi la date et l'heure.

« Faites-le entrer.

- Maintenant ?

- Oui. Et veuillez ne pas me déranger pendant que je le recevrai. »

Sur ces mots, Draco s'assit à son bureau et ordonna ses papiers afin qu'il ne puisse rien apercevoir de ses dossiers en cours. Cela dit, il connaissait suffisamment l'auror pour savoir que Potter était respectueux avec des valeurs. Il savait qu'il ne risquait rien à le recevoir. Des disputes mémorables, il en avait connues des tas avec lui, car il n'était pas rare que les criminels qu'il arrêtait ou qu'il soupçonnait se retrouvent dans son bureau. Et parce qu'il avait un sens aigu de la justice, Potter ne supportait pas l'idée qu'ils puissent être défendus, et encore moins par quelqu'un d'aussi pourri et talentueux que son ennemi d'école. Malfoy, au contraire, prenait un malin plaisir à torturer son ancien rival. Cependant, ils avaient beau avoir eu de nombreux conflits, Potter ne l'avait jamais agressé physiquement. Il restait assis sur son siège et ne s'en levait que rarement.

Cela dit, Draco n'avait pas la moindre idée de la raison de sa venue. Aucun de ses clients n'était lié de près ou de loin à l'auror, du moins le supposait-il. Il craignait déjà qu'un de ses dossiers ne prenne davantage de poids, car c'était toujours ce qui arrivait quand l'auror se pointait à son bureau. Ainsi, quand Potter toqua à la porte pour manifester sa présence, l'avocat finissait de se préparer à l'idée qu'il allait encore enchaîner les heures supplémentaires pour sortir un de ses clients de son pétrin.

Harry Potter entra dans son bureau, sa longue robe noire d'auror flottant autour de ses jambes et soulignant sa carrure impressionnante. Il avait pris de la masse depuis leurs années de collège, c'était à présent un homme de taille convenable avec un corps musclé, comme l'exigeaient son métier et sa renommée. C'était sans aucun doute un bel homme et Draco adorait voir ses traits se brouiller de colère, faisant briller ses yeux verts.

Mais à cet instant, l'avocat n'eut pas du tout l'envie de mettre Potter en rogne. Car ce dernier, en dépit de son visage figé et sa démarche mesurée, paraissait tout simplement hors de lui. De plus en plus intrigué, Draco le regarda s'asseoir sur le siège pile devant lui. Il paraissait serrer les deux poings et ses yeux luisaient de colère. L'avocat se dit qu'il suffirait de peu pour que, cette fois, il lui mette véritablement son poing dans la figure.

« Bonjour, Potter. Quel bon vent t'amène ?

- J'ai besoin de tes services.

- Ah oui ? Et pour quelle affaire cette fois ? À moins que tu n'en aies après un de mes clients ?

- J'ai besoin de tes services d'avocat. Je divorce. »

Des années de pratique lui avaient permis d'apprivoiser son visage et d'être capable de cacher ses émotions, même les plus indomptables, comme la surprise. Car à cet instant, Draco sentit tout son corps se figer de stupeur, chose qui lui arrivait peu souvent.

« Pardon ?

- Je divorce. Je veux que tu sois mon avocat. Tu n'as pas lu les journaux, aujourd'hui ?

- Non. Pourquoi, on parle de toi ?

- Oui. Et de ma femme. »

Draco n'aurait su dire ce qui le surprenait le plus : que Potter quitte sa femme ou bien qu'il soit venu le voir, lui, un avocat de la pire espèce pour le représenter. C'était le monde à l'envers et il en venait à se demander si c'était bien le vrai Potter qu'il avait devant les yeux. Mais il l'avait tellement fréquenté que le doute n'était pas permis.

« Et pourquoi tu veux que je te représente ?

- Parce que tu es un pourri. Et j'ai besoin de quelqu'un comme toi.

- Trop aimable. »

Draco se leva et fit quelques pas pour aller chercher les journaux du jour dans la corbeille où sa secrétaire les déposait tous les matins. Il n'eut aucun mal à trouver l'exemplaire de la Gazette du sorcier, et le moins qu'on puisse dire, c'est que Draco en fut complètement soufflé.

En première page, figurait une grande photo montrant Ginevra Potter en train de glousser comme une dinde avec un sorcier plutôt bel homme, que Draco reconnut comme étant un des batteurs de son équipe de Quidditch. La une annonçait que la fameuse attrapeuse des Chauves-Souris de Ballycastle entretenait une relation avec son collègue et révélait d'autres aventures qu'elle aurait pu avoir avant et après la naissance de sa fille, remettant ainsi en cause la paternité de son mari. Complètement atterré, Draco tourna la tête vers l'auror qui respirait fortement, comme un taureau s'apprêtant à charger.

« Potter… Je ne sais pas quoi te dire. Comment est-ce que…

- Lis le numéro d'hier. »

Parce qu'il y avait pire que de découvrir que votre femme se tapait les membres de son équipe dans les douches des vestiaires ? Il fallait croire que oui, car quand Draco récupéra ledit numéro, il ne sut plus quoi penser. En première page, cette fois, c'était une photo de Potter qui avait été imprimée en grand format et elle le montrait sur le pas de la porte d'une maison avec un sorcier connu pour son homosexualité débordante. Ce dernier enlaçait régulièrement les épaules de l'auror, qui le repoussait gentiment. Cette photo semblait être la preuve flagrante que Harry Potter cachait bien son jeu.

« Attends, Potter, je suis perdu, là.

- Je ne te demande pas de comprendre mais de défendre mes intérêts.

- Pour ça, il faut que je comprenne. »

L'avocat revint vers son bureau et s'y assit. Potter n'avait quasiment pas changé de position depuis que lui-même s'était assis dans son siège. Vraiment, il devrait cesser de faire passer la presse au second plan, ça ne lui réussissait pas.

« Pour résumer, la presse révèle ta potentielle homosexualité puis les infidélités de ta femme.

- C'est exact.

- Et toi, tu veux divorcer.

- Oui.

- Tu en as parlé avec ta femme ?

- Non, mais c'est une évidence.

- Tu sais si ta femme a contacté un avocat ?

- Non. Elle m'a cru hier quand je lui ai expliqué que c'étaient des conneries et que ce type a été la victime d'une de mes enquêtes et qu'il m'a contacté parce qu'il allait très mal. Elle m'a dit qu'on ferait front ensemble.

- Et c'est la vérité ?

- Oui.

- Et tu lui as parlé, aujourd'hui ?

- Oui.

- Et ?

- Et elle a fini par avouer. »

Potter avait du mal à parler et visiblement à réfléchir, aussi. Rien d'étonnant vu sa situation et, dans un sens, Draco le plaignait. Ce n'était jamais agréable d'apprendre ça par la presse, surtout quand on avait un foyer comme celui de Potter. Une femme, trois gosses et peut-être un chien… Tout ça avait commencé à voler en éclat la veille et le coup final avait été asséné le matin même. De quoi vous assommer pour un bon bout de temps.

« Donc elle t'a trompé avec au moins un homme, mais toi tu es blanc comme neige et tu n'acceptes pas ses tromperies.

- C'est ça.

- Quand as-tu parlé avec elle ?

- Il n'y a pas longtemps, je suis venu te voir juste après.

- D'accord. »

La situation était délicate, pas pour lui mais pour Potter qui était comme sur des charbons ardents. Il n'avait pas du tout réfléchi à la situation et réclamait vengeance, sans doute contre le journal qui détruisait son mariage et sa famille idéale, et contre sa femme qui avait fauté avec d'autres hommes.

« Bon, Potter… La situation est compliquée pour toi. Je pense que tu devrais…

- Épargne-moi tes discours. Je n'ai pas besoin de réfléchir davantage. Elle a baisé avec d'autres hommes, il est hors de question que je reste marié avec elle. Ça s'est passé avant la naissance de ma fille et ça s'est poursuivi après. »

Sa gosse. Par Merlin, c'était vrai, ça impliquait aussi sa petite dernière. Et Potter était fou amoureux de ses enfants. Draco se mordilla la lèvre inférieure, un peu hésitant.

« Qu'est-ce que tu veux exactement, Potter ? Très exactement.

- Je veux divorcer. Je veux la garde de mes enfants. Je veux porter plainte contre le journal et tous les torchons qui écriront des articles sur notre compte. Et je veux un test pour savoir si ma fille est vraiment ma fille.

- Ça en fait, des choses. Et ça va te coûter cher.

- Je suis prêt à payer le prix qu'il faudra pour avoir la garde de mes enfants.

- Tu as peur que ta femme te les retire ?

- Je ne veux pas qu'ils soient élevés par un autre homme que moi.

- D'accord. »

Autant dire que ce divorce serait l'affaire de l'année, Draco ne pouvait pas refuser ce dossier. De toute manière, il n'en avait jamais été question. Il aurait simplement préféré que Potter se recentre un peu et réfléchisse, plutôt que de l'approcher sur un coup de tête. Mais Potter était quelqu'un de relativement honnête, ce serait un divorce difficile mais l'auror serait un bon client. Le tout serait de protéger son image et ses intérêts. Et ses enfants, bien sûr.

« Bon, Potter. J'accepte de te représenter, mais à deux conditions.

- Dis-moi.

- J'ai deux questions à te poser dont les réponses resteront dans ce bureau et ne le quitteront pas.

- Je t'écoute.

- D'abord, je veux savoir si tu es homosexuel. »

Potter ne répondit pas tout de suite. Il aurait pu choisir n'importe quel avocat, il en connaissait des tas, mais c'était vers lui qu'il s'était dirigé. Cela avait forcément une signification, et bien que l'idée qu'il puisse aimer les hommes lui paraisse invraisemblable, Draco ne pouvait qu'y croire.

« Je pense que oui.

- Tu penses ?

- Je pense.

- Deuxième question : est-ce que tu as trompé ta femme avec cet homme ?

- Non. Mais j'ai failli.

- Pourquoi tu as failli ?

- Parce que je n'aime plus ma femme. Mais j'aime mes enfants.

- Tu as déjà testé avec un homme ?

- Non.

- Parce que tu es marié et parce que tu as des enfants ?

- Oui.

- C'est donc pour ça que tu dis « je pense ».

- Oui.

- D'accord. Maintenant, si tu le veux bien, rendons cet entretien plus officiel et ouvrons un dossier.

- J'ai toute l'après-midi. »

Draco sortit des feuilles de parchemin tandis que Potter se laissait un peu aller dans son siège. L'affaire promettait d'être juteuse, car si au cours des entretiens, l'auror lui révélait vouloir vivre sa sexualité comme il l'entendait une fois le divorce annoncé, ou même avant, cela rendrait leurs démarches compliquées. Après tout, même si leur société était plutôt ouverte sur ces questions-là, l'homosexualité de Potter ne leur serait pas d'une grande aide, loin de là.

Cependant, quand Potter lui dit d'entrée de jeu que leur contrat de mariage préservait leurs biens respectifs, Draco sut que sa femme aurait bien du mal à obtenir ce qu'elle voudrait : les finances de Potter étaient infinies et sa volonté également.

Ce divorce promettait d'être intéressant. Très intéressant.

OoO

13 ans plus tard

« James ! Dépêche-toi, ça va commencer !

- T'as qu'à bouger ton cul, blondinet prétentieux !

- Bah voyons !

- Allez, magne-toi !

- Qu'est-ce que t'es lent, c'est pas possible !

- Mais vous me faites chier !

- Allez Jamie, bouge !

- Tu vas pas t'y mettre toi aussi putain ! »

James termina de vider le paquet de pop-corn dans un grand bol, cala sous son bras les deux bouteilles de soda qu'il avait enfin réussi à trouver dans un placard, choppa le gros sachet de bonbons et revint dans le salon avec toutes ces provisions dans le salon en priant pour que rien ne tombe. Un autre que lui aurait utilisé sa baguette pour éviter une catastrophe, mais il fallait croire que son éducation était bien plus ancrée en lui qu'il n'oserait l'avouer.

Dans le salon, étalés dans un fauteuil comme du temps où ils étaient mômes, Scorpius et Albus grignotaient des chips dans un grand bol qui, visiblement, resterait le leur jusqu'à la fin de leur séance cinéma. Lily mâchouillait des marshmallows avec Jackie. James posa tout sur la table, grogna parce que personne ne venait l'aider, puis s'assit dans le canapé. Aussitôt, sa petite amie se pencha pour attraper le grand bol de pop-corn, l'embrassa sur la joue en guise de remerciement puis le posa sur ses genoux. Installée contre elle, Lily abandonna le sachet de bonbons pour piocher dedans.

« Vous auriez pu mettre pause quand même !

- T'avais qu'à être plus rapide.

- Dit celui qui se fait servir comme un prince !

- T'as qu'à avoir une copine plus dévouée. »

Jackie jeta un regard faussement courroucé à Albus qui, assis en travers des genoux de Scorpius, lui répondit par un air hautain. Puis, il se remit à manger ses chips au vinaigre dégueulasses, partageant ses cochonneries avec Scorpius qui regardait l'écran de la télévision d'un œil vaguement intéressé. James leva les yeux au ciel puis goûta au pop-corn qui avait mis tant de temps à exploser dans le micro-onde. Il leva le bras et le posa sur le dossier du canapé, invitant Jackie à se blottir contre lui. Elle se laissa faire mais garda Lily tout contre elle et cette dernière n'eut même pas la présence d'esprit de s'éloigner un peu pour les laisser tranquille. Il avait vraiment une famille de bons à rien.

Le film démarra et ils furent rapidement happés par l'écran de la télévision. Pour se sentir un peu comme au cinéma, ils avaient tiré les rideaux pour assombrir la pièce et avaient rapproché les fauteuils du canapé. C'était Lily qui avait choisi le film, un truc de super-héros qui ne demandait pas d'intense réflexion mais qui saurait les divertir. En cette chaude après-midi de juillet, où ils n'avaient rien de très intéressant à faire, se détendre ensemble devant un bon film américain qu'ils pourraient démonter en famille leur ferait le plus grand bien.

James avait besoin de ce genre de moments. À vrai dire, il avait grandi dans une si grande famille qu'il n'avait jamais eu la sensation de manquer de moments complices avec ses frères, sa sœur ou ses cousins. Cependant, entrer en septième année à Poudlard lui avait fait réaliser qu'il ne tarderait pas à entrer dans le monde des adultes, un monde où ses cadets n'avaient pas encore leur place. Et bien que ces deux crétins de Serpentard le laissent perplexe la moitié du temps et que cette gamine coquette lui tape parfois sur le système, James avait éprouvé l'envie de profiter d'eux au maximum. Et à présent qu'il avait passé son diplôme de fin d'études, le jeune homme se sentait un peu perdu. C'était la fin de ses jeunes années et le début d'une nouvelle vie. Et il devait avouer que vivre dans cette grande maison l'angoissait un peu.

Il en avait un peu parlé avec Teddy et ce dernier l'avait rassuré du mieux qu'il avait pu. Il avait connu ça lui aussi quelques années auparavant mais la maison était alors remplie de garnements dont il fallait s'occuper quand les parents bossaient ou rentraient tard. Du coup, il avait plutôt bien vécu la transition, mais James n'était pas certain de pouvoir en dire autant quand ses cadets feraient leurs valises et repartiraient à l'école pendant que lui se préparerait psychologiquement à entrer à l'université. Il aurait pu prendre un appartement, comme ses amis le lui avaient suggéré. Mais à chaque départ, quitter son père était un véritable déchirement. James adorait son père. Et pour une fois, il l'aurait rien qu'à lui. Pendant deux ans, il pourrait vivre dans l'illusion d'être un enfant unique, et ça, c'était mieux que de galérer dans un appartement minuscule avec ses amis fauchés.

Soudain, Jackie le tira de ses pensées en se blottissant un peu plus contre lui. En réponse, James l'embrassa dans les cheveux. Souvent, leurs amis les avait incités à prendre un appartement ensemble, comme le faisaient certains couples à leur départ de l'école. Après tout, ils avaient passé toutes leurs années d'école ensemble et avaient partagé tous les lieux communs des Gryffondors. James l'aimait depuis longtemps, même s'il avait été plus doué pour lui tirer les couettes que pour la complimenter sur ses beaux yeux bleus. Jackie, elle, avait mis plus de temps à tomber sous son charme, et cela faisait un peu plus d'un an qu'ils sortaient ensemble. Mais ni pour l'un, ni pour l'autre, cela n'avait paru être une bonne idée. Ils préféraient rentrer chez leurs parents et aller chez l'un et chez l'autre sans se prendre la tête.

De toute manière, son père appréciait beaucoup Jackie. Il l'avait accueillie à bras ouverts l'été suivant leur mise en couple et l'avait même laissée dormir à la maison, sans jamais leur poser de questions indiscrètes ou leur prendre la tête avec ce qu'ils faisaient dans sa chambre. Quant aux parents de Jackie, ils vénéraient quasiment James, adulant son père et félicitant sans cesse leur fille d'avoir réussi à séduire l'aîné de ce héros qui avait sauvé leur pays du chaos. Si cela embarrassait grandement Jackie, cela amusait au contraire beaucoup les Potter, et notamment le héros en question qui ne cessait de la taquiner sur le sujet.

Au fond, ce qui faisait le plus peur à James, avec cette nouvelle rentrée qui se profilait, c'était que les choses ne tiennent pas avec Jackie. Il en était fou amoureux et rêvait de faire sa vie avec elle. Mais c'était une fille intelligente et vive, elle pourrait se lasser d'un homme comme lui, qui aimait faire le con, s'amuser et, surtout, être remarqué. C'était dans sa nature, c'était presque un besoin viscéral. Et peut-être que Jackie finirait par en avoir marre et tomberait amoureux d'un autre, plus posé et sage. Pourtant, elle lui disait souvent qu'elle l'aimait et que personne ne pourrait jamais le remplacer, tant il était unique. Mais l'amour était quelque chose d'instable et de fragile qu'il fallait entretenir et protéger. Heureusement, tous deux en avaient envie, et c'était bien pour cela qu'ils ne voulaient pas vivre ensemble : plutôt que de maintenir le lien, il ne ferait que l'abîmer, car ils étaient trop jeunes encore pour assumer cette vie-là.

Les yeux rivés sur l'écran plat de la télévision, James décida d'oublier tous ses soucis pour se concentrer sur le film qu'ils étaient en train de regarder. Lily et Albus étaient déjà en train de le critiquer comme les commères qu'ils étaient et Scorpius lorgnait sur le fessier d'un ou deux acteurs. James les rejoignit dans le débat tandis que Jackie grignotait des pop-corn. Elle avait découvert la télévision à leur contact, et en dépit de leurs commentaires qui polluaient quelque peu le visionnage, elle adorait regarder des films avec eux. Même si, par moments, elle leur demandait de se la fermer parce que ça devenait intéressant ou parce que le beau gosse du film faisait son entrée.

Ainsi s'écoulèrent deux bonnes heures. Lily finit par s'allonger sur le canapé, laissant son grand frère prendre plus convenablement sa copine dans ses bras, et les deux idiots restèrent dans la même position tout au long du film, même quand Scorpius se leva pour aller aux toilettes en plein milieu d'une scène plus ou moins émouvante. Ils échangèrent à peine de place quand James lança un autre film à regarder le temps qu'ils soient l'heure de préparer le repas, ou du moins de se lancer dans les préparatifs. Mais à peine l'action commença-t-elle à s'installer que, soudain, ils entendirent la porte d'entrée s'ouvrir.

« Bonjour, je suis rentré. »

James ouvrit de grands yeux et échangea un regard surpris avec les garçons, qui se levèrent aussitôt, manquant de faire tomber leur bol de chips à demi plein. Ils trottinèrent jusqu'à l'entrée et James les suivit, bien que dépassé par une Lily toute gaie. Quand le jeune homme arriva dans l'entrée, son beau-père était en train d'embrasser Albus dans les cheveux et s'apprêtait à prendre sa sœur dans ses bras. Quelle fille à papa, se dit-il en s'approchant à son tour.

« Bonjour Dray !

- Bonjour, Jamie.

- Tu as une tête horrible.

- Que c'est agréable de rentrer chez soi et de recevoir ce genre de commentaire ! »

James rit et baissa la tête pour que Draco l'embrasse sur le front. Ce dernier caressa ses cheveux puis fit signe à Jackie de s'approcher. Elle était toujours un peu intimidée car elle ne savait jamais sur quel pied danser avec lui. Pourtant, Draco n'avait jamais été désagréable avec elle, mais il l'impressionnait tellement que la jeune fille se montrait toujours très timide en sa présence. James regarda son beau-père lui faire la bise et, comme il avait l'habitude, passer la main dans sa chevelure.

« Tu rentres tôt dis donc !

- J'ai réussi à finir tôt, pour une fois.

- Comment ça se fait ?

- Comment ça, comment ça se fait ? Tu as de ces questions, Albus…

- C'est rare que tu rentres tôt, c'est tout.

- Un de mes rendez-vous a été annulé. Mais continuez votre petite vie, faites comme si je n'étais pas là. »

Pour clore la conversation, Draco fit un mouvement vers le placard de l'entrée et retira ses chaussures. Depuis leur retour, il était bien rare qu'il rentre tôt du travail. Son métier d'avocat était des plus prenants ces derniers temps, au point que leur père l'applaudissait quand il rentrait à l'heure. Cependant, Draco paraissait si fatigué qu'ils n'insistèrent pas et retournèrent au salon. Sans doute allait-il avaler quelque chose avant d'aller se faire couler un bain, chose quasi systématique quand il était épuisé.

Ils se réinstallèrent devant leur film et repartirent un peu en arrière pour en reprendre le fil. Entre-temps, Draco était monté à l'étage et James ne put s'empêcher de le plaindre. Il enchaînait des horaires de folie à cause de deux affaires vraiment compliquées qu'il regrettait presque d'avoir acceptées tant elles se révélaient ardues. C'était bien un travail que James ne pourrait jamais faire. Quand il était petit, comme il était un peu plus grand que la moyenne et qu'il n'avait peur de rien, même pas du chien du voisin, James répétait à qui voulait bien l'entendre que, plus tard, il serait justicier. À l'époque, Draco se foutait déjà de sa gueule, et en grandissant, James comprit que les deux défenseurs de la justice avec lesquels il vivait n'étaient pas vraiment des exemples qu'il avait envie de suivre. Enfin, son père lui donnait un peu envie. Un peu.

Rien qu'un peu.

Quel mensonge, pensa-t-il, le regard un peu baissé. Autant le travail de Draco ne l'intéressait pas le moins du monde, autant celui d'auror le faisait rêver, même s'il savait que ce ne serait jamais pour lui. Il en avait les capacités physiques et mentales, mais son père excellait tant dans ce qu'il faisait qu'emprunter son parcours et tenter de le surpasser lui paraissait insurmontable.

Son père, c'était le héros de sa jeunesse. C'était cet homme doux et sombre qui semblait lire en lui comme dans un livre ouvert, si plein d'amour et de blessures, de sourires et de secrets. C'était cet adolescent qui avait grandi trop vite qui s'était battu pour le bonheur de ceux qu'il aimait, au détriment du sien.

C'était le genre de personne qui ne pensait qu'aux autres et qui avait su trouver, presque par hasard, quelqu'un pour penser à lui à sa place.

Au final, James avait décidé d'embrasser la carrière de médicomage tout en s'inscrivant dans le club de Quidditch de son université. Ces deux univers le passionnaient mais il n'avait pu se résoudre à se lancer dans le sport, car il savait que, dans le fond, son père en serait déçu. Il ne se serait jamais permis de le lui dire, mais James le connaissait assez pour savoir qu'il aurait été triste qu'il gâche ses excellentes capacités dans de telles activités. Sa mère, au contraire, l'avait soutenu en apprenant qu'il continuait à pratiquer le Quidditch même après ses années de collège, mais James l'avait à peine écoutée, lui répondant que son choix était fait et qu'il ne reviendrait pas là-dessus. La lèvre pincée, elle lui avait alors fait remarquer qu'il ressemblait de plus en plus à son père au fil des années. James avait pris cela pour un compliment, même si sur le moment, ce n'en était pas un.

Son regard glissa vers Albus, à nouveau affalé sur Scorpius. Lui, il ne savait pas vraiment quoi faire de sa vie, mais une chose était certaine, il ferait carrière dans la potion. Il avait ça dans le sang, et avec Scorpius comme partenaire, si féru de botanique, aucun doute qu'il irait loin. À un moment donné, ils avaient parlé d'ouvrir une boutique d'apothicaire, mais ils étaient encore trop jeunes pour vraiment savoir ce qu'ils avaient envie de faire. C'était du moins l'avis de leurs parents, et surtout Draco qui n'avait pas envie de voir ces deux gamins tremper dans des réseaux illégaux pour se procurer certains ingrédients.

La seule chose qui était certaine, c'était qu'ils iraient loin. Albus était monstrueusement intelligent, ce qui avait tendance parfois à le rendre quelque peu insensible. Il regardait le monde avec une espèce de réalisme, une espèce d'objectivité qui donnait des frissons à James. À côté, en dépit de sa réserve naturelle, Scorpius paraissait bien plus humain et sentimental. Il en fallait bien un, se disait souvent James. Ces deux-là étaient si proches qu'ils donnaient l'impression d'avoir été conçus ensemble et il en fallait bien un qui soit un peu moins terre-à-terre que l'autre.

James revint vers l'écran de la télévision, mais il avait décroché du film depuis un bout de temps. Il essaya péniblement de s'y réintéresser, et quand il y parvint à peu près, il rejoignit le camp de ses frères qui s'amusaient à démonter chaque grande action du film. Lily ne le trouvait pas si nul que ça, mais rentra très vite dans leur jeu, comme toujours. C'était bien pour ça qu'ils avaient du mal à aller au cinéma ensemble, ils n'étaient pas foutus de rester silencieux. Ils avaient mis la honte à Jackie l'été passé et depuis elle s'était jurée de ne plus jamais les accompagner. Ce qu'elle fit pourtant bien malgré elle la semaine précédente, parce qu'elle s'ennuyait ferme chez elle.

Jusqu'à la fin du film, Draco resta à l'étage. Sans doute avait-il pris un bain et se reposait-il dans son lit, plutôt que de regarder ces absurdités avec eux. C'était bien dommage, car il avait la langue bien plus acérée qu'eux. Ils restèrent donc tous les six, et quand il fut terminé, ils rangèrent le salon pour aller préparer le repas. Bien que Jackie ne soit pas invitée, elle resta avec eux pour les aider, même si son travail consistait à éplucher maladroitement des pommes de terre avec Lily. Pendant ce temps-là, les garçons cherchaient une idée, mais sans grande conviction.

« Il reste du curry ?

- Oui, mais pas de quoi en faire une marmite.

- Merde…

- Pourquoi on ferait pas… »

Albus n'eut pas le temps de terminer sa phrase que la porte d'entrée s'ouvrit à nouveau. Ils échangèrent un nouveau regard surpris et avisèrent l'heure. En fait non, il n'était pas en avance. Il rentrait juste à l'heure.

« C'est moi, je suis rentré ! »

Lily s'essuya les mains et fila en vitesse dans l'entrée, suivi par Albus qui courait les bras en l'air comme un gamin. James leva les yeux au ciel : il avait beau ne pas toujours être très humain, son père restait l'une des choses qu'il aimait le plus sur cette terre et l'accueillir au retour du travail était l'un des meilleurs moments de sa journée. Scorpius le suivit en trottinant presque. À les voir comme ça, ils lui faisaient l'effet d'être des enfants, et s'il trouvait ça mignon à leur âge, James se disait qu'il leur faudrait quand même commencer à grandir.

Tenant la main de Jackie, il se rendit à son tour dans l'entrée. Il soupira, un sourire aux lèvres, en les voyant l'accueillir comme s'ils ne l'avaient pas vu depuis des lustres. Son père levait les yeux au ciel, tenant Albus et Scorpius dans ses bras en se dandinant d'un pied sur l'autre, leur demandant s'ils s'étaient tant ennuyés que ça durant la journée pour l'accueillir avec autant d'énergie. Forcément, ils se plaignirent que les journées étaient trop longues, ils se laissèrent tapoter la tête, et enfin daignèrent le lâcher et retourner à la préparation du dîner. James les regarda quitter l'entrée d'un air amusé et échangea un regard entendu avec son père.

« Tu peux me dire ce que vous avez fait cette après-midi ?

- On a regardé deux films. Ils ont mangé des chips et les ont critiqués tout du long.

- Je vois. Tu devrais les sortir un peu, tu sais.

- Tu sais, ce sont des êtres humains, pas des animaux, et ils peuvent se sortir tout seul ! »

Son père eut un léger rire puis James alla vers lui pour lui dire bonjour. Contrairement à Draco, Harry les embrassait toujours sur la joue, quand ce n'était pas eux qui le lui faisaient. Il se montrait aussi beaucoup plus tactile et câlin, avec toute la réserve d'un père qui ne veut pas froisser ces adolescents en quête de liberté et en opposition avec tout ce qu'ils ont aimé durant leur enfance.

« Bonjour, Papa.

- Bonjour, mon fils. »

James embrassa son père et constata que lui aussi était très fatigué. Il n'avait pas pris un seul jour de congé depuis qu'il était allé les chercher à la gare, en grande partie à cause des trois semaines de vacances au mois d'août qu'il avait réussies à négocier en échange d'une réduction très nette de ses jours de repos. Cependant, il se faisait un devoir de ne pas enchaîner les heures supplémentaires, comme il le faisait habituellement le reste de l'année quand il savait que Draco rentrerait tard.

« Je vois qu'on a une invitée surprise.

- Bonjour, Monsieur Potter !

- Bonjour, Jacqueline.

- Par pitié, arrêtez de m'appeler comme ça !

- Alors appelle-moi par mon prénom, j'ai l'impression de prendre dix ans quand tu m'appelles comme ça. »

Soutenant bien peu sa petite amie, James ricana et récolta un bon coup de coude. Puis, tout sourire, elle embrassa son père sur les deux joues avant de lui affirmer qu'elle le respectait beaucoup trop pour l'appeler par son prénom. Comme toujours, il la regarda avec cet air mi-perplexe, mi-tendre, si caractéristique de lui. Puis, il lui caressa les cheveux comme une enfant, ce qui lui arracha un profond soupir.

« Un jour, t'y arriveras, tu verras.

- Vous m'embêtez…

- C'est toi qui m'embêtes, tu me vieillis. Dis voir, James, je rêve où j'ai vu les chaussures de Draco dans le placard ?

- Il est rentré très tôt, mais il n'est pas redescendu.

- Il avait l'air fatigué ?

- Ouais, il avait une sale gueule.

- Bon, je vais monter le voir alors. Vous vous occupez du repas ?

- Ouais.

- Ma belle, tu restes dîner ?

- Je ne veux pas déranger.

- Tu ne me déranges jamais. Mais préviens tes parents, qu'ils ne s'inquiètent pas.

- Oh vous savez, plus je passe de temps chez vous et plus ils sont heureux. »

À nouveau, il leva les yeux au ciel puis ferma le placard, chose qu'il n'avait eu guère le temps de faire avant leur arrivée. James rejoignit ses cadets dans la cuisine avec Jackie, content qu'elle reste un peu plus longtemps avec eux. Il regarda quand même son père monter lentement les marches de l'escalier, soulevant ses jambes lourdes qui ne demandaient qu'à prendre un peu de repos.

OoO

Il entendait de l'agitation, en bas, signe que les gamins étaient en train de préparer le repas et que le chef de famille était de retour à la maison. Confortablement allongé sur son lit et profitant de l'agréable fraicheur de la maison, Draco se tenait informé des actualités du monde, rattrapant son retard sur la presse de la semaine. Il avait tant de travail ces derniers temps qu'il négligeait un peu trop de lire les journaux. En vérité, c'était une fausse excuse car il avait toujours manqué d'assiduité là-dedans, ce qui lui avait parfois joué des tours. Mais c'était toujours mieux d'y trouver une raison à peu près valable.

Les temps étaient durs, en ce moment, et Draco avait du mal à se trouver des moments pour lui et pour leur marmaille rentrée pour les vacances. Il fallait dire qu'il avait accepté deux dossiers compliqués mais qu'il n'était alors pas en mesure de refuser. Il avait la sensation de les délaisser, tous, avec ces affaires qui tombaient au plus mauvais moment. D'un autre côté, Draco était le genre d'avocat qui ne comptait pas ses heures et qui les facturaient au prix fort. Quelques jours auparavant, Harry avait tiré la sonnette d'alarme en se couchant sans même lui souhaiter une bonne nuit. Il l'avait tout bonnement ignoré. Le lendemain, Draco sauta sa pause déjeuner pour rentrer à l'heure, et quand il passa la porte d'entrée, il entendit Harry l'applaudir depuis la cuisine, avec tant d'ironie que ça le mit franchement en pétard. Contre lui-même, bien sûr. Pas contre Harry, qui râlait depuis plusieurs semaines.

Un peu plus tôt, quand Draco était enfin sorti de son bain, il avait hésité à descendre passer un moment avec les enfants, mais il avait eu une si sale journée et il était si fatigué qu'il n'en avait pas eu le courage. Il préférait ne pas être là plutôt que de dormir à moitié dans le fauteuil ou leur prendre la tête, parce que c'était ce qui finissait par arriver quand il rentrait aussi énervé du travail. Il s'était promis cependant de faire un effort le lendemain, mais encore fallait-il que le sombre abruti qu'il représentait ne lui fasse pas faux bon une deuxième fois, sinon il ne répondrait plus de rien.

Mais ces pensées négatives s'envolèrent quand il entendit Harry monter les escaliers. Enfin, ça ne pouvait être que lui, de toute façon. Nerveusement, ses doigts se crispèrent sur le journal qu'il lisait. Un des gamins lui avait forcément dit qu'il était rentré plus tôt, et à vrai dire, l'avocat ne savait pas comment il allait réagir en comprenant ou en apprenant qu'il n'était pas descendu les rejoindre. Certes, Draco était bien assez grand pour faire ses choix tout seul et pour ne pas avoir besoin qu'on lui fasse des sermons comme l'aurait fait sa mère. Mais qu'importe ce que pourrait lui dire Harry, il aurait forcément raison. Et Draco s'en voulait suffisamment pour ne pas avoir besoin de ses remarques.

Il finissait de préparer son discours d'excuses quand son compagnon toqua à la porte et entra doucement dans la pièce. Il avait le visage fatigué et ses cheveux avaient bien poussé depuis la dernière fois où Draco avait raccourci ses boucles. Il n'avait pas pris la peine d'ôter sa robe d'auror, qui s'ouvrait par le milieu grâce à une succession d'attaches argentées. Draco avait toujours trouvé que cette robe lui allait bien. Ça lui donnait un air terriblement viril et un peu sombre, et l'avocat trouvait ça aussi séduisant qu'excitant.

« Bonsoir, Chéri. Tu as encore ta robe sur le dos ?

- Bonsoir. Je n'ai pas pensé à la retirer. Tu vas bien ?

- Ça va. Un peu fatigué, mais ça va. »

Tout en lui répondant, Draco le regarda s'avancer vers le lit et s'y asseoir, leurs cuisses se touchant presque. Il avait un léger sourire sur le visage, de ceux qui n'annoncent pas de longues séries de reproches. Du coup, Draco se détendit contre ses coussins.

« Tu es rentré tôt, à ce qui paraît. Comment ça se fait ?

- On croirait entendre Albus…

- Sauf que moi, tout ce qui te concerne me concerne.

- Mon dernier rendez-vous a été annulé.

- Ah. Et tu es rentré directement à la maison.

- Oui. J'étais épuisé.

- Ça se voit. Tu as pu te reposer ?

- Oui, ça va.

- Tant mieux. Ta santé m'inquiète, tu travailles beaucoup trop en ce moment.

- Je sais. Mais personne ne peut travailler pour moi. »

Harry acquiesça mollement. Doucement, l'avocat posa sa main derrière sa tête et l'attira contre son épaule. Son compagnon se laissa faire, se mettant contre lui et fermant les yeux. Draco lui caressa alors les cheveux, chose qu'il adorait faire depuis la naissance de son fils. Passer la main dans son duvet blond lui avait fait découvrir à quel point ça pouvait être agréable. Harry lui disait souvent en souriant qu'il avait un drôle de fétichisme. Ce qui ne l'empêchait pas de laisser pousser ses cheveux plutôt que de les couper, comme il le faisait avant leur mise en couple.

Au fil des minutes, Draco se laissa bercer par les mouvements de sa propre main dans sa chevelure indomptable. Ça lui faisait vraiment du bien de l'avoir contre lui, de respirer son odeur et sentir la chaleur de son corps contre le sien. Dernièrement, Harry lui manquait vraiment et il avait hâte que tout cela cesse. Ce ne serait plus qu'une question de jours pour que le plus gros de son travail soit effectué, et enfin il pourrait pleinement se consacrer à sa famille.

« Je sens que je vais m'endormir.

- Je le sens aussi. Va prendre une douche, ça va te faire du bien.

- Ouais. Tu sais que, des fois, c'est bien d'avoir de grands enfants ?

- Parce qu'ils peuvent s'occuper tous seuls et préparer le dîner ?

- Ouais. Heureusement qu'ils se débrouillent mieux que toi.

- T'exagères ! Je te prépare souvent à manger et tu ne te plains jamais !

- Parce que je suis trop fatigué pour refaire à manger…

- Va te faire voir ! »

Draco fit mine de le dégager de son torse, mais Harry leva la tête, lui fit un sourire puis l'embrassa tendrement sur la bouche. En vérité, son compagnon n'était pas si mauvaise langue que ça, mais Draco refusait d'admettre qu'il était si mauvais que ça aux fourneaux, même s'il n'avait pas mis une seule fois la main à la pâte depuis que leurs gamins étaient revenus de l'école.

« Tu viens avec moi ?

- Pour te frotter le dos ou te faire la causette ?

- Comme tu veux. »

Son homme l'embrassa encore une fois, puis se redressa et marcha d'un pas tranquille jusqu'à la salle de bain attenante à la chambre, dont il laissa la porte entrouverte. Draco le suivit des yeux, hésita, puis réalisa qu'ils ne s'étaient pas honorés mutuellement depuis au moins une semaine. Alors il se leva et le rejoignit, bien décidé à lui prouver qu'il était l'être plus séduisant qui puisse exister sur cette terre.

OoO

La table avait été mise et le repas était quasiment prêt quand ils rejoignirent les adolescents dans la cuisine. Pour ne pas éveiller de soupçons quant à leurs petites activités sous la douche, ils avaient enfilé des vêtements propres avant de quitter leur chambre. Ce moment passé ensemble semblait leur avoir donné un vrai coup de fouet, car quand ils descendirent de l'étage, ils avaient enfin les yeux grands ouverts et le sourire aux lèvres. Autant dire que ce petit changement d'état fit grandement plaisir aux gamins, qui s'activèrent à terminer leurs préparations.

Comme Jackie dînait avec eux, Harry s'installa en bout de table, comme à chaque fois qu'ils étaient en nombre impair à la maison. En dépit de son mauvais caractère et de son besoin quasi viscéral de tout maîtriser, Draco lui avait toujours laissé cette place, bien que Harry ne se soit jamais battu pour l'avoir. Cependant, au début de leur relation, il était évident que lui seul pourrait gérer au mieux leur famille, étant donné qu'il avait quatre enfants et lui seulement un. À l'époque, l'avocat peinait à trouver sa place, entre Teddy si grand et si tourmenté par le changement de vie de son père adoptif, et les trois petits qui pouvaient facilement faire front contre lui. Avec les années, les choses n'avaient guère changé. Après tout, ils n'étaient pas mariés, Draco n'avait donc officiellement aucune autorité sur ses beaux-fils et sa belle-fille.

Bien évidemment, derrière cette façade de famille recomposée où deux clans cohabitaient dans une paix relative se cachait une toute autre réalité. Mais ni Harry, ni Draco n'avait jamais cherché à défendre leur manière de vivre ni à expliquer au monde entier que personne n'était malheureux ou laissé pour compte dans leur foyer. C'était peine perdue, et de toute manière, cela ne regardait absolument personne. L'avocat reconnaissait sans mal qu'il éprouvait énormément d'amour pour ces quatre garnements et qu'il les avait élevés comme s'ils étaient de son sang, mais il n'avait absolument pas envie de le prouver à qui que ce soit. Il en allait de même pour Harry, qui ne faisait guère de différence entre ses garçons et Scorpius.

Ils se l'étaient promis, quand ils avaient décidé d'acheter cette maison et d'y réunir leur famille. Cette vie ensemble représenterait une véritable union et alors, en dépit de leurs vies passées, ils se devaient d'éduquer et de traiter les enfants de la même manière. Il n'était pas question d'amour, mais d'éducation et de respect. Et cette promesse qu'ils s'étaient faits des années plus tôt, jamais elle ne fut bafouée, même dans ces moments où les doutes et les difficultés malmenaient leur couple, soumis aux aléas de la vie.

Et des aléas, ils en avaient eu, songea Harry en regardant son compagnon s'asseoir à sa droite, dos au mur, et leur servir un verre de vin. Mais il était inutile de penser au passé, il valait mieux regarder vers l'avenir, et cet avenir, il pouvait l'observer du coin de l'œil. Comme toujours, James et Jackie se disputaient, se cherchant des noises avec une tendresse de jeune couple qui faisait parfois un peu rêver Harry.

Il aimait bien cette fille. Elle était bavarde, très intelligente et elle avait cette simplicité qui l'avait charmé au premier regard. Depuis des années, il entendait parler de cette Jacqueline d'une intelligence insupportable et d'une maturité incroyable. Harry s'était toujours dit que ces deux-là finiraient par se mettre ensemble, mais jamais il n'aurait pensé que son fils parviendrait à la garder, lui qui était si casse-cou et peu respectueux des règlements dont sa copine était si friande. Il fallait croire que les contraires s'attiraient.

« Je te parie que plus tard, c'est elle qui portera la culotte.

- Je pense qu'elle le fait déjà. »

Harry échangea un regard complice avec Draco qui avait toujours bien apprécié cette fille, notamment pour son caractère, même s'il ne le montrait pas vraiment. Jackie avait du bagout et n'hésitait pas à remettre James à sa place quand il allait trop loin, et son intelligence ne pouvait que séduire cet acharné du travail qu'était Draco. En réalité, ce dernier se faisait beaucoup plus de soucis pour ces espèces de jumeaux qu'ils semblaient avoir conçus à distance. Non seulement ces deux-là affirmaient haut et fort être attirés par les hommes et non pas par les filles, chose qui dépassait totalement leurs pères respectifs, mais en plus ils commençaient lentement mais sûrement à s'aventurer sur une pente très glissante.

Harry avait décidé de laisser couler, en dépit des remarques de Draco qui essayait tant bien que mal de le forcer à avoir une conversation avec son fils. Mais il ne voulait pas intervenir dans la vie sentimentale d'Albus. Il ne l'avait fait pour aucun de ses enfants, que ce soit Teddy qui était un vrai coureur de jupons ou James qui avait enchaîné les amourettes décevantes avant d'attirer Jackie dans ses filets, et il n'allait pas commencer maintenant avec son avant-dernier. On était trop intervenu dans sa propre vie amoureuse à l'époque où il était en pleine recherche de lui-même pour concevoir de le faire avec ses fils. Et sa fille, d'ailleurs.

« Bon, alors, qu'est-ce que vous nous avez préparé de bon ?

- Alors, le chef vous a préparé un délicieux…

- Escalopes, patates, sauce tomate.

- Putain Scorp' !

- J'ai la dalle, tu vas pas commencer à inventer des noms poétiques pour un plat qui n'en mérite pas…

- Arrête, il était génial le nom du plat ! »

Avec la délicatesse d'un mammouth, Albus posa sur un dessous de plat les pommes de terre qu'ils avaient fait revenir dans de la sauce tomate qui, en d'autres circonstances, aurait permis d'accompagner des spaghettis, s'il y en avait eu dans les placards, et Scorpius suivit avec un autre plat remplis d'escalopes de poulet. Bon, leurs enfants savaient cuisiner mais leurs associations n'étaient pas toujours des plus réussies. Mais entre cuisiner et honorer son cher et tendre… Le couple était prêt à faire l'impasse sur un dîner un peu plus raffiné.

« Bon appétit ! »

Sur ces mots, Albus planta deux cuillères dans le plat de pommes de terre et attendit qu'on lui tende des assiettes. Il servit généreusement tout le monde tandis que James, grognon, distribuait les escalopes. Enfin, le repas débuta et fut bien plus joyeux que ce à quoi les adolescents s'étaient préparés. Draco était un peu plus réveillé qu'à son retour du travail et Harry prompt à faire un peu d'humour, surtout quand Albus et James parlèrent de l'anniversaire de Dominique, le frère de Victoire, ce qui fit ricaner leur père, mais bien moins par Lily qui le traita d'homme sans cœur.

Quand il avait vingt ans, Teddy avait décidé de quitter la maison pour vivre avec Victoire. Il avait vécu une courte histoire d'amour avec elle l'été de ses dix-huit ans, mais elle n'avait pas tenu plus de quelques semaines quand la jeune fille retourna à Poudlard pour sa dernière année tandis que Teddy intégrait une école de stylisme. Personne mis à part le couple ne s'était attendu à autre chose, connaissant le jeune homme qui avait beaucoup de succès avec les femmes, en dépit de ses cheveux bleu électrique et ses talents de métamorphomage, qu'il n'utilisait du reste que très peu dans sa vie de tous les jours.

Après avoir quitté l'école, Victoire parvint à lui remettre la main dessus, et au bout de quelques mois, afin de fuir ses parents qui n'acceptaient pas sa relation avec le jeune homme, elle parvint à le convaincre d'emménager avec elle dans un petit appartement fort coquet. Trois semaines plus tard, Teddy revenait à la maison, célibataire et sans toit. Autant dire qu'il fallut un bon bout de temps à Victoire pour se remettre de cette seconde rupture. Ses parents, eux, se contentèrent de lever les yeux au ciel, comme Harry et Draco l'avaient fait en le voyant rentrer à la maison. Teddy n'était pas fait pour une fille aussi possessive ni pour une vie sans son petit confort.

Depuis, il avait fini par voler de ses propres ailes, emménageant dans un appartement dans la banlieue londonienne, histoire d'avoir un peu plus d'indépendance et vivre ses histoires tumultueuses sans avoir la sensation d'être un feuilleton sur pattes pour son père et son homme.

Ainsi, bien que l'histoire entre Victoire et Teddy soit enterrée depuis longtemps, sa présence chez les Weasley faisait toujours des émules. Il fallait dire que le jeune homme s'était découvert en secret une attirance pour les hommes qui en faisait un bisexuel en puissance qui aimait autant regarder les poitrines charnues que les pectoraux bien dessinés, ainsi que les jolis fessiers, qu'importe à qui ils pouvaient bien appartenir. Dernièrement, il jouait avec le feu avec Dominique, ce qui ne plaisait forcément à personne. Enfin, sauf à Harry et Draco. Parce que c'était drôle.

Ils parlèrent de cet anniversaire jusqu'au dessert. Puis, ils débarrassèrent la table ensemble, remplirent le lave-vaisselle et rangèrent la cuisine. James raccompagna sa copine chez elle par le réseau de cheminette tandis que les plus jeunes allaient se laver et enfiler leurs pyjamas. Ils terminèrent la soirée ensemble dans le salon, installés dans le canapé et les fauteuils en grignotant du pop-corn tout chaud. Confortablement installé contre son compagnon, Harry manqua de s'endormir, bercé par leurs voix qui critiquaient sans cesse le film que James avait mis et qui semblait n'avoir été créé que pour être démonté par une famille un peu hétéroclite.

Sa famille à lui, avec ses forces et ses faiblesses, et qui était ce qu'il avait de plus précieux.

OoO

Les mains de Harry allaient et venaient sur son dos avec fermeté, massant ses muscles et défaisant les nœuds qui le malmenaient depuis quelques jours. Pour une fois, ils s'étaient réveillés assez tôt et avec la sensation de s'être bien reposés, chose qui n'était pas arrivée depuis deux semaines. On était dimanche, le seul jour de congé de leur semaine qui n'avait pas bougé depuis le tout début de leur relation. Du coup, ils avaient essayé de faire la grasse matinée, mais ni l'un ni l'autre n'était fait pour cela. À la place, ils avaient pris un bain ensemble, et parce que Draco se plaignit de quelques douleurs au dos, il se retrouva allongé en plein milieu du matelas avec son homme assis sur ses hanches et ses mains divines sur sa peau.

Draco adorait se faire masser et il fallait dire qu'il s'était trouvé un partenaire de choix, car Harry savait tout faire, que ce soit le massage du dos, des pieds, des mains et même du visage. Et il pouvait y passer des heures et des heures, du moment que Draco entretenait la conversation avec lui pour lui occuper l'esprit, ce qui ne le dérangeait pas outre mesure.

« Je crois que j'ai fini. Tu as encore mal quelque part ?

- Non, ça va. Quelle heure il est ?

- Neuf heures et demie. On descend préparer le petit-déjeuner ? »

Harry ponctua sa question d'un baiser sur son épaule. Puis, il se redressa et se leva du lit. Le regard de Draco dériva sur son pantalon en jean qui lui faisait un si joli fessier et erra sur son débardeur noir qui moulait agréablement son torse et son dos musclés. À quarante-deux ans, Harry était toujours cet homme magnifique qu'il n'avait eu de cesse d'énerver lors des premières années de leurs carrières respectives. Et à vrai dire, Draco ne se lassait pas de le regarder, comme l'aurait fait n'importe quel homme partageant sa vie.

« Draco, tu te lèves ?

- Oui oui. »

L'avocat se redressa sur ses coudes puis roula jusqu'au bord du lit immense avant de s'asseoir sur le rebord. Il enfila sa chemise puis se leva pour le rejoindre, non sans se regarder une dernière fois dans le miroir. L'image qu'il lui renvoyait lui plaisait. Bon, il fallait reconnaître qu'il n'avait pas la même allure dans ces vêtements moldus, il était bien plus mince, mais la finesse de son visage et de son corps étaient plutôt ravissants à voir, il devait bien le reconnaître. C'était Harry qui l'avait initié aux chemises et aux pantalons et il aimait en porter lors de ses jours de congés, quand Harry était là pour le mater discrètement et lui faire des câlins, pressant son corps parfait contre le sien.

Ensemble, ils descendirent à la cuisine dans un silence bien agréable. Tout le monde dormait encore, même s'ils soupçonnaient Albus et Scorpius de s'occuper tranquillement dans leur chambre le temps que leurs pères se lèvent. C'étaient des lève-tôt, du genre à venir dans votre chambre à sept heures du matin pour vous demander de préparer le petit-déjeuner, alors que vous êtes à poils sous les draps suite à une nuit des plus torrides avec votre amant… Il avait fallu leur faire comprendre très vite que tant que les papas n'étaient pas levés, personne ne quittait sa chambre, quelle que soit l'heure. Et bien qu'ils soient grands, tout le monde se pliait encore à cette règle, mais par pure fainéantise. C'était tellement mieux quand c'étaient les vieux qui préparaient le petit-déjeuner…

Profitant d'être encore un peu seuls, les deux hommes mirent la table tout en se cherchant mutuellement, comme un jeune couple. Harry se laissa plaquer contre le plan de travail, enlaçant le cou de son compagnon tout en l'embrassant tendrement sur les lèvres. Ils cessèrent leur petit jeu en entendant du bruit dans l'escalier, mais non sans se promettre de continuer un peu plus tard.

« Bonjour Papa !

- Bonjour P'pa ! »

Albus et Scorpius entrèrent dans la cuisine, en caleçon et tee-shirt, plutôt bien réveillés. Ils vinrent les embrasser puis s'assirent à table pour se servir un verre de jus d'orange. Pour embêter son fils, Draco se mit juste derrière lui et commença à le coiffer avec ses mains, ordonnant ses épis qui auraient donné des crises de nerfs à sa propre mère. Scorpius fit la moue mais le laissa faire, sous le regard amusé d'Albus. Contrairement aux Potter, son fils ne lui refusait quasiment jamais rien, même quand quelque chose l'ennuyait vraiment. Du fait qu'il soit son seul enfant naturel, Draco avait une relation très particulière avec son fils, qui était à ses yeux la huitième merveille du monde. Harry n'en était que la neuvième. Il ne fallait pas exagérer, non plus. Et les petits Potter suivaient juste derrière.

Quand il était plus jeune, Draco avait longtemps craint de ne pas être un bon père, et à vrai dire, il n'était pas certain qu'il aurait pu nouer une telle complicité avec son fils unique si Harry n'avait pas été là. Draco s'était marié avec Astoria Greengrass à peine un an, le temps qu'elle lui ponde un héritier et qu'elle déguerpisse, incapable d'envisager une vie aux côtés d'un homosexuel infidèle et misogyne. Lui qui n'était pas fait pour la paternité et qui avait mis tant de temps à se décider à concevoir n'aurait jamais cru pouvoir tomber autant amoureux de ce bébé joufflu qui, en dépit de son goût pour les plantes qui avaient envahi sa chambre et le jardin des années durant, était sa plus grande fierté. Mais son vrai rôle de père, il ne l'avait appris qu'en étant auprès de Harry, qui avait ça dans le sang. C'était un père dans l'âme, même si aucun de ses enfants n'avait été désiré. Sauf Albus, peut-être. Et encore.

Et encore.

Draco s'assit à table et se servit une tasse de thé. Debout devant les plaques de cuisson, Harry terminait de faire chauffer le lait pour le chocolat chaud des garçons, et après lui avoir jeté un regard, il revint vers Albus. Bien malgré lui, il se souvint des trois petits qui jouaient dans le salon sous la surveillance de Teddy pendant que Draco s'entretenait avec son client dans la cuisine. Il se rappelait de cette colère qui animait Harry, ce besoin viscéral de vengeance et de justice qui faisait bouillonner son sang. Et cette vision des trois enfants assis sur le tapis, d'Albus et James jouant aux petits balais pendant que Lily gigotait sur son tapis d'éveil, Draco l'aurait toujours en mémoire. Car ce jour-là, Harry lui avoua pour la première fois que Ginny était tombée enceinte en secret, arrêtant ses contraceptifs sans jamais l'avertir.

Un autre que lui aurait sans aucun doute mal vécu cette situation. Mais Harry avait décidé d'assumer, pour chacune des grossesses, et lui qui avait été si mal-aimé durant son enfance s'était fait un devoir d'offrir ce qu'il y avait de mieux à ses gamins. À l'époque, Draco avait lu la souffrance dans ses yeux, cette souffrance de s'être battu pour construire une famille stable, pour avoir relégué aux fins fonds de son être ses véritables envies, et de voir tout détruit par sa femme qui avait peut-être conçu sa fille avec un autre que lui.

L'amour que Harry éprouvait pour ses enfants, Draco n'était alors pas certain de ressentir le même pour son propre fils. Quand il était rentré, le soir, il avait pris son petit garçon de trois ans dans ses bras et l'avait serré fort contre lui. Et il s'était dit, en le tenant tout contre lui, qu'il aurait aimé que ses propres parents le chérissent autant que Potter aimait ses enfants. Mais ce genre de pensées stupides avait eu vite fait de disparaître. Draco et son père n'étaient pas si différents, dans le fond : ils s'étaient mariés pour avoir un enfant, et si leurs femmes n'étaient pas d'accord avec leur manière de vivre cette union, elles n'avaient qu'à s'en aller. Narcissa n'avait pas su trouver la force de fuir cet homme qui accordait une place des plus sommaires à l'amour et à la vie conjugale.

Depuis, les choses avaient bien changé. De client, Harry était devenu son amant et finalement son compagnon, et Scorpius avait grandi dans une grande fratrie où il avait naturellement trouvé sa place. Peut-être un peu trop, d'ailleurs, à en juger par les relations ambigües qu'il entretenait dernièrement avec Albus. Draco aurait bien voulu avoir une vraie conversation avec lui à ce propos, mais Harry refusait obstinément d'aborder le sujet. Ça ne les regardait pas, disait-il. Draco n'était pas d'accord : tout dans la vie de son fils le regardait, absolument tout. Cependant, sans le soutien de son compagnon, inutile de se lancer dans cette campagne…

L'arrivée de James et Lily l'arracha à ses pensées. Avec la famille au grand complet, le petit-déjeuner pouvait véritablement commencer. Après avoir servi tout le monde, Harry consentit enfin à s'asseoir. Tout en mangeant, ils discutèrent de leurs activités de la journée. Tandis qu'ils fixaient le programme de leur après-midi, chouettes et hiboux vinrent déposer leur courrier dans la panière posée sur le rebord de la fenêtre grande ouverte. Quand ils eurent fini de manger, les enfants eurent vite fait de déguerpir une fois la table débarrassée et à peu près propre, les laissant seuls dans la pièce, eux et leur courrier. Car après vérification de Lily, il n'y avait rien pour eux.

Draco prit la corbeille et la posa sur la table. Il partagea rapidement les courriers en trois tas : les lettres qui étaient pour lui, celles qui étaient pour Harry, et celles qui les concernaient tous les deux. Ils avaient beau ne pas être mariés, une bonne partie de leur courrier était à leurs noms à tous les deux. Pour le reste, c'était généralement en lien avec leur famille ou leurs amis respectifs, car Draco ne faisait rien envoyer de professionnel chez lui et il en allait de même pour son compagnon.

En silence, tandis que les garçons se chamaillaient à l'étage, ils ouvrirent leur courrier et l'étalèrent sur la table. Draco n'avait reçu qu'une lettre de sa mère, une autre d'Azkaban et une dernière qui lui rappelait qu'il avait le cordonnier à payer à la fin de la semaine. Rien d'exceptionnel, en somme. Il allait s'attaquer à leur courrier commun quand, jetant un regard vers Harry, il le vit en train de fixer des yeux le dos d'une enveloppe d'un air perdu.

« Chéri ? Ça va ?

- Hein ? Oui oui.

- Pourquoi tu regardes cette enveloppe plutôt que de l'ouvrir ? Ça vient de qui ?

- De Ginny. »

Aussitôt, Draco braqua son regard sur lui, une enveloppe à peine ouverte entre les mains. Harry baissa les yeux, comme un adolescent pris en faute. Quelque chose se tendit en Draco, qui jeta un regard peu amène à la missive qu'il tenait entre ses mains.

« Je vois.

- Ça fait longtemps qu'elle ne m'a pas écrit.

- Je sais. »

Bien évidemment qu'il le savait. S'il y avait bien une chose que Draco surveillait, depuis qu'ils vivaient sous le même toit, c'étaient les courriers de son ex-femme. Il en avait lu des centaines, à l'époque où elle le menaçait, l'insultait, le culpabilisait, plutôt que de se la boucler comme son avocat le lui avait conseillé. Au fil du temps, ils s'étaient faits de plus en plus suppliants, et parfois, entre deux lettres, elle lui faisait de grandes déclarations d'amour, regrettant ses actes et se repentant de ses méfaits. Il en avait lu tout autant quand leur divorce fut prononcé et que Harry continua à lui amener ces courriers de colère, d'amour et de désespoir qui manquèrent de le rendre fou.

Ce divorce fut l'une des périodes les plus sombres de sa vie. Il en avait eu d'autres, après, et bien d'autres avant. La différence, c'était que cette séparation avait causé une véritable rupture dans son être. Les ténèbres sommeillant en lui depuis des années s'étaient comme libérés, dévastant tout sur son passage.

Comme tous les enfants ayant souffert de manque ou de maltraitance, Harry s'était construit une carapace pour affronter le monde extérieur. Sa force avait été d'accepter ce qui lui arrivait sans pleurer sans cesse sur son sort, le prenant comme il était. De toute manière, il n'avait pas la possibilité de le changer ou de revenir en arrière, donc à quoi bon se lamenter sur ce manque cruel de repaires qui en avait fait un garçon un peu naïf qui ne voyait le danger nulle part.

Quelque chose s'était pourtant brisé en lui quand Cédric Diggory mourut devant ses yeux, frappé par le sortilège qui avait ôté la vie de ses deux parents des années plus tôt. Il était encore trop jeune et trop pris dans une aventure qui le dépassait pour se rendre compte du traumatisme que cette première mort avait engendrée en lui. Comme un second coup qu'on donne à une vitre brisée, la faisant exploser définitivement, le décès de son parrain détruisit à jamais cette promesse d'avenir qui avait guidé ses pas depuis cette soirée où Sirius avait envisagé une vie ensemble, quand il serait innocenté. La suite ne fut qu'une longue série de souffrances et de pertes, que Harry relégua dans un coin de son esprit pour continuer à avancer.

Mais vint le moment où il se retrouva au bout du chemin.

Un chemin qu'il n'avait pas choisi, où il était seul avec deux jeunes adultes, comme lui, qu'il aimait par-dessus tout et qui représenterait sa seule et unique famille.

Ce qu'on avait pu lire dans les journaux, à cette époque-là, et ce qu'on pouvait retrouver dans la plupart des biographies ou articles écrits à son sujet, c'était que la disparition de Voldemort avait été le point de départ d'une nouvelle vie pour le jeune Harry Potter. Ces gens-là n'avaient pas tout à fait tort, à vrai dire, mais pas tout à fait raison. Oui, le héros national avait pu se construire une nouvelle identité, autre que celle qui lui collait à la peau depuis sa naissance. Mais, surtout, il avait dû apprendre à gérer tout ce qu'il pensait avoir enfermé à jamais dans un coffre et enterré au fin fond de son esprit.

La dépression.

Le mot avait été lâché quand Ginny lui avait annoncé être enceinte de lui et que Harry, en dépit de ses envies de paternité et le bonheur d'avoir dans peu de temps un petit bout de lui dans ses bras, entra dans un déni qui le rendit à moitié fou de douleur.

Les moments sombres, il les avait toujours cachés, gardant pour lui ces résurgences de son passé et les affrontant seul, parce qu'il avait été habitué à tout affronter tout seul. Personne ne lui avait appris à accepter la mort de ses parents, à comprendre pourquoi sa famille l'avait élevé dans un placard à balais, à gérer ses peurs les plus profondes. Ce qu'il avait toujours su faire passer pour des sautes d'humeur, des crises existentielles et un peu de mauvais caractère s'était soudain révélé bien plus grave que ça, et ce fut si inquiétant que Hermione l'emmena elle-même chez un psychomage. Avec Ron, elle attendit une bonne heure dans la salle d'attente, avant d'être reçue avec son mari. Ils ressortirent du cabinet pâles et tremblants, et jusqu'à la fin de l'après-midi, Harry pleura comme un enfant dans le salon, s'arrêtant quelques minutes pour reprendre un peu plus tard.

Il y eut une thérapie. Harry en avait besoin, de toute manière. Elle porta ses fruits et il commença à aller mieux et à envisager la naissance de son fils avec plus de sérénité. Le mariage, il ne s'y fit jamais et ses démons le hantèrent toute cette journée-là où il s'unit de force à la mère de son fils. Mais il lui devait bien ça, à Ginny, pour l'avoir attendu si longtemps. C'était ce qu'il se disait, du moins. La vérité était autre, mais le psychomage ne parvint pas à fixer cette idée-là dans son esprit.

Il y avait des dissonances entre la réalité de Harry et la réalité vraie. Entre les questions qu'il se posait sur sa sexualité et cette paternité qui l'avait remis dans un chemin où chaque pas serait guidé, comme avant, parce qu'il devait faire ce qu'on attendait de lui.

Leur mariage dura cinq ans. Harry cessa de voir son psychomage après la naissance de James, et à chaque grossesse, il sombra dans ses idées noires, sans que jamais Ginny ne soupçonne quoi que ce soit. Elle pensait que son mari allait mieux et ne s'imagina pas un seul instant tout ce qui lui montait à la gorge quand il voyait son ventre rebondi, qu'il repensait à sa mère, à son père, qu'il essayait de les imaginer ensemble, heureux à l'idée d'être parents et projetant déjà l'avenir, un avenir qui n'existerait jamais car ils crèveraient quelques mois après sa naissance.

Le divorce fut une telle souffrance que Harry ne sut plus où il en était ni qui il était. Il avait tant lutté contre lui-même pour préserver leur mariage, pour protéger sa famille et être le mari et le père parfaits que l'effondrement de cet équilibre lui fit perdre les pédales. Il fallut faire appel à son ancien psychomage et lui faire suivre une nouvelle thérapie, il fallut placer en secret les enfants chez ses meilleurs amis, et surtout il fallut que Draco tisse une relation de confiance avec lui pour le protéger.

En dépit de leur passé respectif et de tout ce que Draco pouvait ressentir à son égard, ce dernier éprouva une grande empathie pour lui et, au fil du temps, une sincère affection. Plus il découvrait l'état mental de son client, qui n'était qu'un amas de souffrances non-guéries, comme des coups de fouets sur une peau à vif et infectée, plus Draco sentait cette affaire prendre un tour personnel. C'était un homme dépressif et dans le déni de tout ce qu'il avait en face de lui, qui s'accrochait à ses enfants comme à une bouée de sauvetage car ils étaient la seule chose, la seule et unique, qui lui était arrivée de bien dans sa vie. Et s'ils les perdaient, il en crèverait.

Cette parole, ni Draco, ni Hermione ni Ron ne l'avaient prise à la légère. Et ce fut bien pour cela qu'ils se rencontrèrent en toute discrétion et qu'ils mirent leurs rancunes passées de côté. Il fallait que Draco comprenne de quoi il en retournait et ils devaient préserver aussi bien Harry que ses enfants. À ce stade, ils se fichaient éperdument de Ginny. Son frère ne la supportait plus depuis des années et s'en était considérablement éloigné depuis la naissance de son second neveu. Et ce fut grâce à cette alliance qu'ils purent le protéger au mieux et le remettre sur pieds.

Depuis, Harry avait refait sa vie et enterré définitivement ce divorce. Ginny n'était pas un sujet tabou, loin de là, car elle restait la mère de ses enfants et pendant une longue période, elle les avait pris chez elle un week-end sur deux, avant que la vie et sa carrière ne l'éloignent de plus en plus de la Grande-Bretagne, et donc de ses enfants qui représentaient cinq années de mariage avec plus de bas que de hauts. Cependant, cela faisait plusieurs années que Harry ne recevait de ses nouvelles qu'occasionnellement. À vrai dire, depuis que James était rentré à Poudlard, elle n'envoyait de lettres qu'aux enfants directement, que ce soit pour prendre de leurs nouvelles ou les inviter pour les vacances. Chose qui, par ailleurs, arrivait de plus en plus rarement.

Ainsi, voir cette enveloppe dans ses mains ne plaisait pas à Draco. Il l'avait ramassé à la petite cuillère, son ex-mari, il avait dû bâtir les fondements de leur relation et mettre à mal toutes ses peurs liées à l'engagement, alors que, par Merlin, Draco lui-même craignait l'engagement ! Fonder quelque chose de stable et de sain avec Harry fut un véritable chantier, et il avait beau ne pas regretter un seul instant tout ce travail, Draco n'oubliait pas tout ce qu'il avait dû faire pour que Harry soit à lui, rien qu'à lui, et non pas à ces ténèbres qui le malmenaient sans cesse, et qu'il regarde le monde tel qu'il était.

Il ne voulait pas que Ginny lui écrive. Il ne voulait pas qu'il ait le moindre lien avec elle, même si, dans le fond, tout n'était pas de sa faute. Draco ne la diabolisait pas, mais elle représentait cette période sombre de la vie de l'homme qu'il aimait et, surtout, même si cela n'avait plus aucune signification pour Harry, elle avait été son épouse. Et en cela, il n'acceptait pas qu'elle lui envoie du courrier, qu'importe ce qu'elle avait à lui dire.

Malheureusement, jamais Draco ne pourrait l'empêcher de la lire, surtout s'il voulait en connaître le contenu plus tard. Harry n'était pas du genre à lui faire de secrets et il n'y avait guère que ses courriers avec ses meilleurs amis qu'il gardait pour lui, mais Draco estimait s'entendre suffisamment bien avec ce qu'il considérait être sa belle-famille pour ne pas avoir besoin de fouiner là-dedans. Mais pour cette lettre, ce serait bien différent, c'était certain. Jusqu'à preuve du contraire, Draco restait son avocat et il avait un droit de regard sur ces missives.

« Je la lirai plus tard.

- Non, lis-la maintenant.

- Je n'ai pas envie de mal démarrer ma journée.

- Tu vas y penser toute la journée, à cette foutue lettre. Donc ouvre-la ou sinon c'est moi qui le fais.

- Ne t'énerve pas, s'il te plaît.

- Excuse-moi. »

Draco lui attrapa doucement le poignet et caressa le dos de sa main du pouce. Puis, il le lâcha et attendit qu'il ouvre enfin l'enveloppe, ce qu'il fit avec réticence. Harry lut la lettre, qui semblait très courte.

« Elle veut me voir.

- Et pourquoi ?

- Elle veut me parler de quelque chose d'important, mais ce n'est rien de grave.

- D'accord. Je peux voir ? »

Harry leva les yeux au ciel mais lui donna la lettre. Draco la parcourut des yeux et ne vit rien d'étrange à son invitation. Il nota cependant le ton plutôt doux et ses phrases courtes, sans extravagances. Elle voulait lui parler, mais ne pas l'affoler. Draco trouvait cela un peu étrange, quand même.

« Tu vas la voir ?

- Je n'ai pas de raison de le lui refuser. Ça doit être important pour qu'elle m'écrive.

- Tu veux que je vienne ?

- Non. Tu gâcherais tout.

- Gâcher quoi ? Vos retrouvailles ?

- Tu n'as jamais réussi à avoir une conversation vraiment calme avec elle, Draco. Je ne veux pas que notre conversation soit gâchée parce que tu ne sais pas te tenir en sa présence.

- Désolé d'avoir…

- S'il te plaît, Draco, tu sais que j'ai raison. N'essaie pas de jouer la victime ou de me culpabiliser. Je n'ai pas besoin de ça.

- Je sais.

- Si tu sais, sois gentil avec moi et ne me prends pas la tête.

- D'accord.

- Je te raconterai tout.

- Tu as tout intérêt. »

Son compagnon lui sourit, puis se leva, se pencha pour l'embrasser et puis remis tout le courrier dans la corbeille. Ils n'avaient pas tout ouvert, mais Harry ne voulait visiblement plus penser à ça. Draco le regarda quitter la cuisine en fronçant les sourcils. Dernièrement, il avait senti que son homme entrait dans une de ses périodes sombres, il valait donc mieux couper court et agir avec diplomatie. Surtout que les enfants étaient à la maison. Et il était hors de question de tout gâcher à cause de sa garce d'ex-femme.

Avant de le rejoindre, Draco relut une dernière fois la lettre. Le texte si court avait un étrange goût d'adieu, mais il ne savait pas vraiment quels mots lui faisaient ressentir cela. Cependant, il décida d'oublier Ginny, qui ne faisait plus partie de leur vie depuis longtemps. Il plia la lettre, la remit dans son enveloppe et puis monta dans une petite pièce lui servant de bureau où il la rangea soigneusement. Le lendemain, elle atterrirait dans un de ses nombreux classeurs dédiés à Ginny et ne resterait plus que la promesse de cette rencontre, que Draco soutiendrait bien malgré lui. Parce qu'il aimait Harry, et s'il avait décidé de la voir, il ne pouvait qu'aller dans son sens.

OoO

Ce matin, Teddy, James et Albus avaient essayé de le convaincre d'annuler son rendez-vous. Ils avaient préparé un vrai plaidoyer, et dans leur manière d'étayer leurs arguments, Harry crut presque entendre Draco. À force, ils avaient adopté certaines de ses mimiques et de ses expressions, et s'il trouvait ça plutôt mignon généralement, Harry avait cela dit moyennement apprécié à cet instant-là. Il s'était même demandé si son homme ne s'était pas ligué avec eux pour l'empêcher de sortir rejoindre son ex-femme. Après tout, ce serait bien son genre. Mais Draco avait tellement lutté pour ne pas l'envoyer bouler, quand Harry avait cherché à en savoir plus, qu'il en conclut que non.

Sur le coup, il n'avait pas compris leur attitude. La veille au soir, Harry avait annoncé au moment du repas qu'il avait rendez-vous le lendemain en fin de journée avec Ginny, suite à un courrier dans lequel elle demandait à le voir. Teddy était alors présent, et ses enfants avaient été si choqués qu'ils n'avaient su comment réagir. Mais très vite, son filleul se réveilla et lui refusa tout net qu'il revoie son ex-femme. La conversation fut compliquée mais ils étaient si surpris qu'ils furent incapables d'argumenter. En se couchant, Harry se dit que le plus gros était passé. Mais il se trompait lourdement. À sept heures tapantes, tandis que Harry descendait dans la cuisine pour se préparer du café, ses trois fils étaient alignés en rang d'oignons, les bras croisés et le regard peu amène. En retrait, Scorpius et Lily s'étaient assis dans un coin et avaient écouté en silence.

Dans le fond, Harry savait que cette nouvelle n'enchanterait personne. Bien que Draco n'ait pas tant cherché que ça à l'en dissuader, il n'approuvait pas sa démarche. Ses relations avec Ginny avaient quasiment cessé d'exister à partir du moment où James entra au collège, car alors elle ne correspondit plus qu'avec leurs enfants, sans jamais passer par lui. Bien qu'ils n'en aient jamais parlé, Harry savait qu'elle le soupçonnait de les empêcher de partir en vacances avec eux, affirmant à leur place qu'ils n'avaient pas envie de la rejoindre. Elle devait aussi penser qu'il les montait contre elle. Mais elle comprit bien malgré elle que ce n'était pas le cas.

À vrai dire, les enfants gardaient très peu de souvenirs de leur vie commune, mais en revanche, ils avaient connu Draco très tôt. Ils avaient commencé à sortir officiellement ensemble quelques mois après l'officialisation de son divorce et il représenta très vite une figure paternelle très forte, effaçant peu à peu l'ombre de Ginny dans leur vie. Pourtant, elle les prenait chez elle un week-end sur deux et ils avaient parfaitement conscience des choses : leur papa et leur maman ne s'aimaient plus et vivaient chacun avec leurs amoureux. Cependant, la vie et sa carrière de journaliste sportif l'avait écartée peu à peu de cette part de sa vie. Sans doute l'avait-elle un peu voulu, fuyant ses souvenirs et les erreurs qu'elle avait commises.

C'était dommage. Mais c'était la vie. Elle n'était pas toujours juste et Harry reconnaissait sans mal qu'il avait contribué à cette situation. C'était lui qui avait tout fait pour priver Ginny de leurs enfants. Il s'était accroché à eux et au bonheur qu'ils lui apportaient au quotidien et il s'était mis en tête que rien ni personne ne les arracherait. Et qu'aucun homme ne le remplacerait dans leur cœur. Avec ce genre de démarche, il avait contribué à écarter leur mère de leur vie. Il en avait des remords, parfois. Elle ne méritait sans doute pas ça et il avait privé ses enfants d'une mère.

Cependant, aucun d'entre eux ne lui en voulait. Il avait pensé qu'avec l'adolescence, les reproches fuseraient et que sa maison se transformerait en tribunal. Mais il fallait croire que Draco avait bien plus de force et de pouvoir qu'il ne l'avait cru, car jamais ses enfants ne lui firent le moindre reproche. Draco était leur deuxième père, celui qui les avait élevés, qui les avait veillés la nuit quand ils étaient malades et que Harry n'était pas là, qui les avait emmenés chez le dentiste et qui avait assisté à tous leurs matchs de Quidditch. Certes, ils avaient au final peu connu leur mère, mais ils avaient eu Draco et son caractère de chien, qui n'aurait admis aucun reproche sur la manière qu'ils avaient eu de les éduquer.

Et puis, c'était compliqué. Tout était compliqué. Ginny, les Weasley… C'était une famille nombreuse avec ses hauts et ses bas, et à vrai dire, Harry ne fréquentait plus grand monde. Il se rendait toujours aux réunions de famille, plus pour ses enfants que pour lui, et pour ne pas laisser Hermione toute seule, mais il éprouvait de moins en moins de plaisir à les voir.

Le regard baissé vers sa tasse de café, Harry mit de côté ces pensées un peu tristes et essaya d'oublier la fête d'anniversaire de Dominique, qui serait sans doute un peu tendue. Il se concentra sur le moment présent, à savoir sa présence dans ce bar, à attendre que son ex-femme vienne le rejoindre.

Harry n'aurait su dire dans quel état d'esprit il se trouvait. Intrigué serait sans doute le meilleur mot, car il n'éprouvait pas d'excitation à la revoir ni d'envie particulière. Il avait calculé et ça faisait deux ans qu'il n'avait pas vu son visage. Avant cela, il l'avait croisée aux réunions de famille. Ils ne se parlaient jamais et Harry la regardait à peine. Parfois, elle essayait d'échanger quelques mots avec lui, mais elle rencontrait toujours un mur en béton armé répondant au doux nom de Draco Malfoy et il lui était alors très compliqué d'avoir une conversation sensée avec lui.

Cependant, cela faisait longtemps que Harry avait cessé de vouloir entretenir une conversation avec elle. À une époque où Draco le surveillait plutôt du coin de l'œil, il parvenait à discuter avec elle, mais cela ne tournait que trop peu autour des enfants, qui n'étaient que des prétextes pour aborder d'autres sujets qui n'intéressaient pas Harry. Ou, plutôt, qu'il ne voulait pas aborder avec son ex-femme. Il commença à faire un blocage quand elle se mit à aborder sa vie privée à chaque fois qu'elle venait lui parler, et en apprenant cela, l'attitude de Draco avait rapidement changé. Au fil du temps, Harry avait abandonné l'idée d'avoir une relation cordiale mais relativement constructive avec Ginny.

D'un autre côté, il comprenait qu'elle ait elle-même du mal à parler de leurs enfants, après la violence de ce divorce qui l'avait laissée meurtrie. Elle avait perdu leur garde, c'était un fait, et la seule chose sur laquelle elle pouvait l'emmerder et se venger, c'était bien sur sa vie intime et professionnelle. Elle avait compris ses failles, sans en évaluer toute l'ampleur, mais elle les avait vues et comptait alors bien taper dessus pour les ouvrir un peu plus et se venger. C'était une femme en souffrance qui n'avait jamais eu la sensation d'être véritablement aimée par le seul homme qui avait réellement compté dans son existence, et qui avait tout perdu.

Son mari, qu'elle aimait sincèrement. Ses enfants, qu'elle aimait aussi, même s'ils la rendaient folle la moitié du temps. Son prestige d'épouse du Survivant, auquel elle tenait tant. Et son nom, qui lui avait ouvert tant de portes…

La revoir n'était sans doute pas une très bonne idée. Mais elle lui avait écrit et il ne pouvait pas lui refuser cet entretien, même si Draco et ses enfants étaient contre. À croire qu'ils pensaient tous que cette rencontre allait le faire retomber dans ses bras ou le replonger dans cet état terrifiant de dépression. Teddy, qui avait douze ans au moment des faits, ne voulait plus jamais voir son père adoptif dans cet état. Mais Harry allait bien, du moins à peu près. Tout allait bien se passer, quoi qu'en dise Draco, qui lui avait confisqué sa lettre aussitôt qu'il l'avait eue dans les mains.

Soudain, Harry se tendit. La porte plus loin derrière lui s'ouvrit et il sut que c'était elle. C'était instinctif, inexplicable. Mais il ne s'était pas trompé, car elle apparut soudain à côté de lui, presque comme dans un rêve.

« Bonjour, Harry.

- Bonjour, Ginny. »

Elle attendit quelques secondes, et voyant que son ex-mari ne faisait aucun geste, elle s'assit en face de lui. Harry se demanda si elle s'était attendue à ce qu'il l'embrasse ou lui serre la main, ou bien qu'il la serre tout court contre lui. Il ne l'avait jamais fait, depuis leur séparation. Il ne voulait pas la toucher. Un jour, Ron lui avait dit que sa sœur était un poison, qu'elle détruisait tout ce qu'elle touchait. Harry avait pensé qu'il exagérait. Hermione lui avait alors glissé, l'air de rien, que derrière ses airs de petite copine fidèle qui attend le bon vouloir de son héros se cachait déjà une belle salope. Encore une fois, Harry avait dit qu'elle exagérait. Alors Ron avait soupiré et lui avait demandé quand est-ce qu'il accepterait l'idée qu'elle n'avait été véritablement honnête avec lui que lors de leurs trois premières années de mariage.

Sans doute jamais, lui avait-il répondu, la tête basse.

« Je te commande un café ?

- Avec plaisir. Comment vas-tu ? »

Harry fit signe à un serveur puis lui répondit qu'il allait bien, aussi bien qu'on peut aller quand on bosse par un temps aussi merveilleux. Ginny sourit et lui demanda alors comment allaient les enfants. Et tout en lui répondant, Harry la regarda d'un peu plus près.

Ginny avait changé, depuis la dernière fois qu'il l'avait vue. Elle avait beaucoup maigri et son visage était pâle, maladif. Ses tâches de rousseur n'en ressortaient que davantage sur sa peau et ses yeux marron lui paraissaient bien tristes. Elle avait coiffés ses cheveux en queue de cheval et portait un petit ensemble léger qui cachait maladroitement la maigreur de ses épaules et sa poitrine misérable.

Elle est malade.

Ce fut la première pensée qui le traversa en la regardant.

Pourtant, elle souriait et sa voix paraissait plutôt enjouée, mais il voyait que quelque chose n'allait pas.

Ginny était malade.

Et ce fut comme si, au fil des secondes, quelque chose se refermait, en lui. Comme pour le protéger.

Pour lui dire que ce n'était pas sa faute. Mais que c'était la vie.

C'était comme ça.

« Harry ? Ça va pas ? Tu es tout pâle.

- Tu es malade. »

Ses mots parurent la prendre au dépourvu. Elle ouvrit de grands yeux, puis esquissa un sourire triste. Le genre de sourire qu'on fait pour dédramatiser, pour laisser entendre qu'on prend cela avec philosophie, parce qu'il ya des choses plus graves dans la vie.

« C'est marrant, tu sais. J'ai jamais été capable de voir que tu allais mal, mais toi, tu as toujours su voir quand je n'allais pas bien.

- Qu'est-ce que tu as ?

- Une maladie. Du genre difficile à soigner. Le truc qui te tombe dessus sans que tu t'y attendes et qui te rappelle que tu n'es qu'un être humain comme les autres.

- Qu'est-ce que tu as ? »

Ginny ne répondit pas tout de suite. Elle n'en avait sans doute pas envie, de mettre un nom sur ce mal qui la rongeait littéralement. Harry en conclut que cela faisait peu de temps qu'elle était au courant. Ou alors peut-être qu'elle était juste dans le déni.

« Je ne sais pas prononcer le nom de cette maladie.

- Tu peux me l'écrire ?

- Si tu veux. Mais ce n'est pas le plus important.

- Si, c'est important. C'est important de mettre un nom sur les choses.

- C'est ton psy qui te l'a dit, ça ? »

Cette petite pique l'atteignit en plein cœur. Mais Harry n'en montra rien. Il se sentait déjà tellement nerveux, tellement fébrile qu'il valait mieux se concentrer et ne pas déraper. Sinon, ça pourrait partir loin, et il n'en avait pas envie. Elle n'avait pas besoin de ça.

« Et tu as un traitement ?

- Plus ou moins. Il existe des traitements, mais ils sont peu efficaces, comme tu peux le voir. Il existe des thérapies, qui valent ce qu'elles valent. Tout dépend du contenu de ta bourse. C'est toujours pareil, de toute façon.

- Ça fait combien de temps que tu le sais ?

- Environ une semaine. Je t'ai écrit le lendemain du verdict. J'avais besoin d'en parler à quelqu'un.

- Si j'avais su, on se serait vu avant.

- Ne t'en fais pas pour ça. De toute façon, il fallait que je digère la nouvelle, et ça n'a pas été facile.

- J'imagine. Quelqu'un d'autre est au courant ?

- Non.

- Pourquoi est-ce que tu me l'as dit en premier ?

- J'en sais rien. J'ai eu envie de te voir et de te le dire. »

D'un geste mécanique, Ginny tourna sa cuillère dans sa tasse de café. Harry, lui, se sentait complètement perdu. Il était si stupéfait qu'il ne parvenait même plus à réfléchir. Ginny était malade. Elle ne voulait pas lui dire de quoi, mais elle était malade, et cela se voyait sur chacun de ses traits. Ça lui donnait presque envie de pleurer.

Elle ne méritait pas ça. Personne ne méritait ça. La maladie.

Ginny allait s'en aller, avant eux. Elle allait les quitter et ils ne la reverraient plus jamais. Ses enfants ne reverraient plus jamais leur mère, ils ne pourraient plus jamais la toucher ni lui parler, et cette idée lui fit si mal qu'il en eut la nausée.

« Tu sais, quand on se dit que nos jours sont comptés, on réfléchit à beaucoup de choses. On repense à son passé, à ce qu'on a fait de bien et de mal. Et on se rend compte de ce qu'on a perdu ou raté. Les enfants me manquent. Toi aussi, tu me manques.

- Ne dis pas ça.

- J'ai divorcé l'an dernier. On essayait d'avoir un enfant, mais on n'y arrivait pas. Je n'en avais pas envie, c'est peut-être pour ça que ça n'a pas marché. Du coup, maintenant je repense à mes mariages passés, à mes ex. Et même si ce n'est pas bien, j'ai beaucoup de regrets. Enfin bref, si je voulais te voir, c'était aussi pour que tu en parles aux enfants.

- Ce ne sont plus des enfants, maintenant. James est majeur.

- Je sais. Mais nous n'avons plus vraiment de contacts et j'aimerais que ce soit toi qui leur en parles. Tu as toujours eu les mots.

- Je leur parlerai.

- Merci. C'est gentil.

- Je t'en prie. Et qu'est-ce que tu vas faire, maintenant ?

- Je dois prendre contact pour suivre une thérapie. On verra bien.

- Tu as l'air sereine.

- J'essaie de l'être. À quoi bon paniquer, ça ne changera rien. »

Elle lui fit un sourire qui se voulait rassurant, mais derrière cette façade, Ginny cachait ses souffrances et ses peurs. Harry ne pouvait que la comprendre, lui-même n'aurait su comment réagir si on lui avait diagnostiqué une maladie grave. Cela dit, la mort, il l'avait déjà effleurée, voire même rencontrée, l'envisager lui serait peut-être plus simple pour lui. Mais si c'était Draco qui soudain tombait malade, se battre contre l'inévitable serait une lutte de tous les instants. Cette idée lui fit froid dans le dos.

« Aujourd'hui, je ressens plus de regrets que de panique. Je viens d'avoir quarante-deux ans, et quand je regarde autour de moi, je n'ai plus rien. Et quand je regarde derrière moi…

- Je suis en partie responsable, mais seulement en partie, Ginny.

- Je sais. Je n'ai pas été très présente pour eux, ces dernières années. James me l'a suffisamment fait sentir dans sa dernière lettre. Tu sais qu'il ressemble de plus en plus à Malfoy ?

- Je me suis fait la réflexion ce matin. Mais ne porte pas la faute sur lui non plus. On est tous les trois responsables de cette situation, mais le fait est que tu n'as pas fait grand-chose ces dernières années pour t'en rapprocher.

- C'est compliqué quand tu as été remplacé par un homme dans le cœur de tes enfants. »

Harry se redressa sur son siège, de plus en plus nerveux. La nausée se faisait de plus en plus forte et il peinait à se calmer. Trop d'émotions se bousculaient en lui, entre la peur, les regrets, les remords et la tristesse. Mais aussi de la colère, quelque part.

« Tu as contribué à cela.

- Ne dis pas ça, Harry. Ce n'est pas vrai.

- Bien sûr que si. Draco et moi vivons ensemble, il les a élevés et s'est toujours occupé d'eux. Mais tu as contribué à cela, au fait qu'ils ne cherchent plus à te voir.

- Entre la garde que tu m'as imposée et mon travail, et puis ma vie de façon générale, ce n'était pas évident pour moi. Et tu le sais.

- Arrête, Ginny.

- Arrête quoi, Harry ?

- Arrête. Ton plus grand regret, c'est de ne pas avoir eu la vie que tu aurais voulu avoir, tout ça parce que je suis un grand névrosé. »

Son ex-femme écarquilla les yeux de surprise. Visiblement, elle ne s'attendait pas à ça. Mais elle avait beau être malade, Ginny n'avait pas changé. Elle était toujours la même. Et elle resterait toujours la même.

« Tu n'as jamais voulu d'enfants, Ginny. Jamais. Les enfants, ça te fait chier. Tu n'es pas comme ta mère qui n'a vécu que pour ça. Si on a eu des enfants, si tu as attendu si longtemps avant de me mettre définitivement le grappin dessus, c'est uniquement parce que tu t'es rendue compte que je serai le seul à pouvoir te hisser aussi haut que tu le souhaitais. Tu en as fait d'autres, dans mon dos, en espérant qu'ainsi je ne partirais jamais. Mais je n'étais pas amoureux, je détestais ce rôle de héros qui me collait à la peau et surtout je ne te suffisais pas.

- C'est faux, je t'aimais ! Et pour les enfants…

- Quand on aime quelqu'un, on n'a pas besoin de faire l'amour avec d'autres hommes, à moins d'avoir son accord. Je ne t'ai jamais trompée, et pourtant, j'en ai eu la possibilité à maintes reprises. L'amour, c'est du respect, de la confiance, et j'étais le seul à en avoir. »

Harry marqua une petite pause, les yeux rivés sur son visage tendu et ses lèvres pincées.

« Tu as eu la vie que tu voulais, Ginny. Une vie un peu égoïste, où les enfants sont passés au second plan, parce que de toute manière, tout ce qui comptait, c'était que tu portes mon nom. Ton plus grand regret, c'est ça : que tu aies perdu mon nom. Tu t'es mariée trois fois en treize ans, et tous tes ex maris me l'ont dit, que tu n'avais jamais accepté notre divorce à cause de ça. Tu n'étais plus la femme du héros. Et après notre séparation, tu n'étais même plus la mère de ses enfants, celle qui avait obtenu leur garde et une confortable pension alimentaire. Tu peux avoir des regrets, maintenant, mais le fait est que tu as voulu tout ça. Tu as voulu te donner bonne conscience et faire plaisir à ta mère, quelque part, mais dans le fond, toi et moi on sait que ton travail et ta vie amoureuse n'étaient que des excuses pour ne pas les prendre chez toi. »

Ginny ne répondit pas. Elle baissa les yeux, raide sur sa chaise et ses mains crispées sur la tasse de café. Oh non, elle n'avait pas changé depuis cette époque-là. La maladie était là, les regrets aussi, mais elle était toujours la même. Les gens ne changeaient pas.

Les gens ne changeaient jamais.

« Je suis désolé pour ce qui t'arrive, sincèrement. Et je pense que tu devrais en parler aux enfants. Même si c'est dur, ça leur ferait du bien de te voir un peu. En tout cas, tu peux compter sur moi si tu as besoin d'aide pour payer tes frais médicaux. Ça ne me dérange pas. »

Sur ces mots, parce qu'il savait qu'elle n'ouvrirait plus la bouche, Harry sortit sa bourse et posa quelques pièces sur la table pour payer les consommations, auxquelles ni l'un ni l'autre n'avait touchées.

« Je te souhaite un bon rétablissement. J'attends de tes nouvelles. À bientôt. »

Et Harry quitta le bar, le cœur lourd et l'estomac noué, ses mains profondément enfoncées dans les poches de sa robe d'auror.

OoO

Épuisé, Draco s'effondra comme une masse dans son siège. Il lâcha sa serviette, posa ses deux coudes sur son bureau et se massa le front, dans une vaine tentative de se débarrasser de ce mal de crâne qui s'était logé dans sa tête depuis une bonne demi-heure.

Le plus gros du travail avait été terminé sur l'un de ses deux gros dossiers et le second serait sans doute bouclé en fin de semaine. Mais son travail était perturbé par des procès qui s'enchaînaient tout au long de la semaine et le dernier de la journée était particulièrement ardu. Comme toujours, il s'en était sorti avec brio, mais il avait à présent un gros mal de crâne qui compromettait la fin de sa journée. Du reste, il n'avait rien prévu de vraiment important, se doutant qu'il en ressortirait épuisé, et il avait du courrier en retard. Et la presse à lire.

Ainsi, plutôt que de se lamenter sur son sort, Draco se leva pour récupérer le dossier de son client et y glisser quelques notes sur le procès auquel ils avaient assisté, puis il le rangea et s'attaqua au courrier. Il n'avait pas reçu grand-chose d'important, ou du moins rien qui l'empêcherait de dormir ce soir. Après avoir répondu aux courriers et rangé les missives, avec ce même souci de l'ordre qui faisait sa force depuis des années, il prit la panière à journaux. Il était en train de lire un article sur les dernières coucheries de leur bon et gras ministre de la culture quand sa secrétaire toqua à la porte.

« Entrez. »

Près de dix ans auparavant, il avait dû se séparer de sa secrétaire, suite à de nombreux conflits avec sa clientèle. À bout de nerfs, Draco avait tenté sa chance avec une grande asperge au regard de glace qui, en dépit de son jeune âge, ne lui avait jamais causé le moindre problème. Au contraire, elle était devenue un atout et il savait que certains de ses collègues cherchaient à la débaucher. Cependant, cette espèce de dragon qui montait la garde devant sa porte était d'une fidélité à toute épreuve et n'était pas prête à renoncer à son confort et ses petites habitudes pour quelques gallions de plus.

« Excusez-moi de vous déranger, Mr Malfoy. Mais Mr Potter demande à vous voir. »

Draco leva aussitôt les yeux de son journal. L'heure du rendez-vous était fixée à dix-huit heures, juste après la sortie du travail. Après y avoir pensé toute la matinée, l'avocat avait finalement oublié cet entretien, tant il était concentré sur son travail. Il avait quitté le tribunal peu avant cette heure fatidique et était rentré aussitôt à son bureau. Avisant sa pendule, Draco ne put cacher son étonnement. Par Merlin, vingt minutes seulement s'étaient écoulées depuis l'heure fixée. Qu'avait-il bien pu se passer pour que ça dure si peu de temps ?

« Dites-lui d'entrer. »

Sa secrétaire fit un mouvement de tête et laissa la porte entrouverte. Draco n'aimait pas vraiment quand Harry venait le voir, car généralement, ce n'était pas annonciateur de bonnes nouvelles. Des années auparavant, Draco avait fait prendre à sa carrière un bon gros virage, et depuis, il ne s'occupait plus du tout des affaires sordides qui entraînaient systématiquement des frictions avec Harry. Ainsi, son compagnon ne venait pas souvent le voir, à moins d'avoir une bonne raison.

Et quand son homme entra dans la pièce, Draco sut qu'il n'avait pas pu faire autrement. Il avait le visage pâle et mélancolique, et à peine entra-t-il dans la pièce qu'il s'excusa de le déranger. Or, Harry ne s'excusait jamais quand il venait le voir, même quand ce n'était vraiment, mais alors vraiment pas le moment. Soudain très angoissé, Draco se leva de son siège.

« Qu'est-ce que tu fais là, Harry ? C'est déjà fini ?

- Oui. C'était court. Court, mais intense. »

Il lui fit un sourire, mais Draco ne répondit pas à la provocation. Il le regarda s'approcher de lui à pas lents, les sourcils froncés et le regard interrogateur.

« Qu'est-ce qui s'est passé ?

- On a discuté. C'est tout.

- Ne joue pas à ce jeu-là avec moi. Tu n'as pas l'air bien et si tu n'as pas pu attendre que je sois rentré pour en parler…

- Je ne voulais pas voir les enfants.

- Pourquoi tu veux pas les voir ?

- Elle est malade. Elle est très malade. »

Son regard s'assombrit aussitôt. C'était comme s'il venait de lâcher une bombe, qui eut cependant bien peu d'effet sur Draco. Voilà donc ce qu'elle voulait annoncer en personne à son ex-mari… Quelque part, il comprenait sa démarche. Il avait été son amour de jeunesse, son ami, son mari et puis le père de ses seuls enfants. Sans doute voulait-elle qu'il leur en parle et peut-être souhaitait-elle le revoir au moins une fois avant que son état se dégrade.

Cependant, bien que ce soit triste, Draco resta de marbre. Il se fichait éperdument de sa santé et il n'avait même pas envie de connaître le nom de son mal. Cependant, l'inquiétude eut vite fait de le ramener à la raison : si lui n'éprouvait aucun intérêt pour cette femme, ce ne serait pas le cas de Harry. Elle était la mère de ses trois mômes et l'idée qu'elle perde la vie dans les mois ou les années à venir pourraient avoir de graves conséquences sur son moral. C'était compréhensible. Évidemment. Et Ginny avait eu raison de lui en parler de vive voix, plutôt que de le lui apprendre par courrier ou par une tierce personne. Mais ce serait compliqué à gérer. Un gros chantier n'annonçait.

« Je vois. Tu sais ce qu'elle a ?

- Non, elle n'a pas voulu me le dire. Mais ça se voyait, tu sais. Elle a beaucoup maigri. Et elle avait l'air triste, même si elle souriait.

- D'accord. Et elle voulait juste te le dire ?

- Elle veut que j'en parle aux enfants.

- Tu vas le faire ?

- Oui, bien sûr. De toute manière ils vont me demander ce soir de quoi on a parlé, je ne peux donc pas le leur cacher.

- Je suis désolé.

- Pourquoi ?

- Pour elle. Je sais que ça te rend triste et…

- Oui, ça me rend triste. Mais ça va, Chéri. C'est juste que… »

Aussitôt, Draco vit les larmes lui monter aux yeux. Harry regarda sur le côté, prit sa respiration, et Draco ne sut quoi faire. Il fallait que ça sorte, mais il ne voulait rien entendre qui pourrait le blesser. Forcément, cette conne avait dû lui faire part de ses regrets et de ses remords, et il ne voulait pas entendre parler de ça. Sa vie, elle l'avait voulue, ses relations avec sa famille, avec ses gosses, avec son ex-ami, elle les avait voulues aussi ! Ginny n'était pas qu'une victime, ce divorce l'avait autant meurtrie que libérée, et l'homosexualité de Harry avait été le coup de grâce.

Le héros adolescent qu'elle avait aimé n'avait pas grandi comme elle l'aurait souhaité. Le succès ne lui était pas monté à la tête et il resterait à jamais un homme simple qui voulait mener une vie normale dans un monde normal. Elle s'était imaginée que les choses changeraient avec leur mariage, mais Harry était resté le même, il s'était même enfoncé dans cette normalité qu'il cherchait à tout prix. Elle s'était fourvoyée, elle s'était enfermée dans une situation à laquelle elle ne pouvait guère échapper, car elle était mère et mariée. Tout perdre fut douloureux pour elle. Mais elle l'avait bien cherché. Et la vie qu'elle mena après cela, celle-là aussi, elle l'avait bien voulue.

« Juste que ?

- Elle a des regrets.

- Je n'en doute pas une seule seconde. Qu'est-ce qu'elle t'a dit ? Qu'elle regrettait que ça se soit terminé comme ça, qu'elle aurait voulu que ça se passe autrement avec les enfants, qu'elle t'a vraiment aimé, ou bien qu'elle a eu une vie de merde ?

- Quelque chose dans ce goût-là.

- Pourquoi tu as envie de pleurer ? Parce qu'elle t'a rappelé que…

- Parce que je vais avoir quarante-trois ans cette année et que regarder la réalité en face me fait toujours aussi mal. J'ai beau avoir vécu les plus belles années de ma vie avec toi et avec les enfants, j'ai encore du mal à accepter l'idée que cette vie-là, on l'a eue parce qu'elle n'en a jamais rien eu à foutre de nos gamins.

- Tu lui as dit ça ?

- Oui. Et je ne suis pas fier de moi. »

Une bouffée de chaleur envahit tout le corps de l'avocat, qui lutta pour ne pas le prendre dans ses bras et le couvrir de baisers. Par Merlin, ce crétin n'était donc pas un cas désespéré. Il était si rare que Harry regarde la réalité en face et la crache aux visages des gens qui faisaient mine de l'ignorer… Un élan de fierté s'empara de lui et elle dut se lire sur son visage, car son homme fit la moue.

« Toi, par contre, tu es très fier.

- Tu ne peux même pas imaginer à quel point. Je suis juste très étonné que tu lui aies dit ça alors qu'elle est malade. Tu aurais dû la consoler, plutôt.

- J'étais mal-à-l'aise. Et je ne voulais pas entendre ça. Il y avait du faux là-dedans.

- C'est une évidence. Écoute, mon chéri, je te propose qu'on sorte d'ici et qu'on aille boire un verre quelque part pour en parler. Les enfants ne nous attendent pas avant dix-neuf heures et je pense que tu as encore des choses à me dire.

- On n'a pas parlé longtemps, tu sais.

- Je sais. Mais il y a des choses là-dedans qui ont besoin de sortir. »

Draco pointa du doigt son corps et son front, et après quelques secondes, Harry hocha la tête, vaincu. Il devait vider son sac avant d'affronter Teddy, James, Albus, Scorpius et Lily, et Draco le connaissait beaucoup trop pour croire qu'il lui avait tout dit sur leur conversation. Et il comptait bien lui tirer les vers du nez avant le dîner.

OoO

Quand la porte d'entrée s'ouvrit, ses frères et sœur étaient déjà tous assis en rang d'oignon sur le canapé. Il n'y avait que lui qui s'était installé dans un des fauteuils, par manque de place, et le moins qu'on puisse dire, c'était qu'il était furieux.

Toute la journée, Teddy avait été exécrable. Lui qui était pourtant d'une nature plutôt joyeuse, il s'était montré froid et désagréable, que ce soit avec ses cadets avant ou bien avec ses collègues. Revenir chez son père avant son retour n'avait pas été un soulagement, et à présent qu'il entendait la porte s'ouvrir, il n'en était que plus nerveux.

S'il avait pu, il aurait enchaîné son père chez lui pour l'empêcher d'aller la voir. Il avait essayé de le convaincre le matin-même, mais il avait comme fermé ses oreilles et n'avait pas vraiment écouté ce qu'ils lui avaient dit. Il faisait souvent ça quand Draco lui prenait la tête, et si Teddy trouvait ça marrant généralement, il ne rigola pas du tout quand il se retrouva face à un mur. Et le moins qu'on puisse dire, c'était qu'il détestait quand son père était comme ça.

Son père, c'était l'homme qu'il aimait le plus sur cette terre. C'était son point de repaire, le seul qu'il avait vraiment dans sa vie. C'était une histoire d'amour sans fin qui lui apportait autant de bonheur que de force dans cette vie compliquée où il n'était pas facile d'être différent, de vouloir vivre sa vie comme on l'entendait.

Alors, quand la veille il leur avait annoncé qu'il avait rendez-vous avec son ex-femme le lendemain, Teddy avait senti tout son corps se tendre et les mauvais souvenirs affluer à son esprit. Et quand il s'était levé aux aurores ce matin, la nausée l'avait tant pris à la gorge qu'il n'avait pu se résoudre à le laisser partir au travail sans la promesse qu'il n'irait pas. Mais son père était bien plus têtu qu'il n'en donnait l'air et sa décision était déjà prise depuis longtemps.

Avant d'aller à son cabinet, Draco lui avait dit qu'il exagérait. Leur plaidoyer lui avait fait plus de mal que de bien, et dans le fond, même si ça ne lui plaisait pas non plus, Ginny n'était pas non plus un monstre. D'accord, elle lui avait fait du mal, mais il l'avait revue les années qui avaient suivies, cela faisait deux ans seulement qu'ils ne s'étaient pas croisés et elle continuait à écrire à ses enfants. Le regard sombre, Teddy lui avait répondu que si elle l'avait contacté directement, après tout ce temps, c'était forcément pour lui faire du mal. Draco avait fait mine de ne pas le croire. Mais il savait qu'il avait raison.

Teddy n'avait que trois ans quand sa grand-mère avait contracté une maladie grave qui la condamnait à une mort rapide. Elle et son parrain avaient rapidement fait des démarches avant qu'elle ne succombe quelques mois plus tard, peu après les quatre ans de son petit-fils. Teddy gardait très peu de souvenirs d'elle, ayant toujours eu la sensation d'avoir vécu avec son père. Cependant, il avait eu très tôt conscience d'être différent des autres, en grande partie parce qu'il savait que son père n'était pas vraiment son père.

À vrai dire, que Harry ne soit pas réellement son père n'avait jamais été un problème, jusqu'à son mariage. Jusque là, il l'avait élevé avec tout l'amour dont un enfant avait besoin pour s'épanouir et avec les images de ses parents défunts et de ses grands-parents. Teddy avait donc compris qu'il n'était pas comme les autres, mais il avait un papa à lui et ça lui suffisait. Cependant, quand il se maria avec Ginny, les choses commencèrent à changer.

Harry resta à jamais son père, même pendant l'adolescence où il se posa une multitude de questions sur son identité. Ses parents l'avaient quitté trop tôt et sans doute étaient-ils heureux, quelque part, qu'il ait un vrai papa pour s'occuper de lui.

Mais Ginny, elle, ne devint jamais sa mère. Et quand elle était là, ni James, ni Albus, ni Lily ne furent ses frères et ses sœurs.

Cette distinction, qui n'existait pas avec son père, le perturba beaucoup. Elle s'occupait bien de lui et lui confiait la surveillance des petits, mais il y avait malgré tout une frontière. Et, parfois, Teddy se sentait comme un parasite. Cette sensation, il l'eut jusqu'à leur séparation, jusqu'à cette période où il vit son père s'effondrer littéralement.

En l'espace de quelques jours, son père, si solide, si fort et si bon se transforma en une loque humaine. Jamais Teddy n'avait été confronté à une telle déchéance, à cette dépression qui malmenait Harry depuis des années. Il souffrit tellement que, dans son esprit encore enfant, Teddy diabolisa sa belle-mère et fit tout son possible pour aider son père dans la vie de tous les jours. C'était pendant des grandes vacances et il les consacra à s'occuper de ses cadets, piquant des crises monstres quand Mamie Molly voulait changer à sa place la couche de Lily ou quand Tata Mione s'occupait du bain.

C'était son devoir. Il devait aider son papa. Il comptait même ne pas retourner à l'école tant que le divorce ne serait pas prononcé, et il fallut une longue conversation avec son avocat pour que Teddy accepte de reprendre le train et de confier les petits à sa tante. Pendant un an, il reçut beaucoup de courrier. Il y avait son père, qui essayait de le rassurer, lui mentant sur son état et lui répétant qu'il l'aimait fort. Il y avait Tata Mione et Tonton Ron qui lui parlaient de Harry et des petits. Et il y avait Draco, qui lui parlait des avancées de l'affaire, avec des mots d'adulte que Teddy ne comprenait pas toujours mais qui représentèrent très vite la seule source d'informations valable.

Ce fut l'été suivant que son père le prit à part pour lui expliquer qu'il fréquentait son avocat depuis quelques temps. Quand Teddy était rentré, il avait trouvé qu'il allait mieux, bien mieux qu'aux vacances de Pâques suivant de quelques jours la validation du divorce. Sa première réaction fut de rejeter cette nouvelle, car en dépit de son jeune âge, Teddy estimait qu'il était beaucoup trop tôt pour que son père se remette avec quelqu'un, et surtout avec un homme qui avait été son pilier pendant cette période si difficile. Mais quand il le rencontra officiellement en temps que petit ami de son père, avec le si timide Scorpius, Teddy dut faire face à l'évidence : son père tombait amoureux.

Accepter Draco dans la vie de son père ne fut pas vraiment difficile car l'avocat incarnait alors une figure rassurante. Il lui avait si souvent écrit, alors que rien ne l'y forçait, que Teddy éprouvait déjà une grande affection pour lui, même si Draco était d'une nature plutôt froide et réservée. Et bien qu'il fallut s'apprivoiser, car l'avocat n'avait qu'un seul enfant et pas vraiment de fibre paternelle, et que Teddy venait d'avoir quand même quatorze ans, l'adolescent n'eut plus jamais la sensation d'être en trop.

Dans son petit cœur d'orphelin, Draco devint son second père à part entière, même s'il l'appelait toujours par son prénom. Il le devint avec plus de force encore que pour ses cadets, car c'était la première fois qu'il avait la sensation de réellement exister pour quelqu'un, outre son oncle et sa tante.

Ainsi, l'idée que cet équilibre qu'ils avaient tous réussi à trouver après cette douloureuse rupture le mettait dans tous ses états. Il était évident que Ginny allait mettre à mal son père, de quelque façon que ce soit. Elle l'avait rayé de sa vie des années plus tôt, en lui envoyant de moins en moins de courriers pour finalement ignorer son existence. Pourquoi revenir maintenant et lui demander un entretien, chose qu'elle n'avait jamais faite jusqu'alors ? Ils ne s'étaient croisés qu'aux réunions de famille, jamais ils ne s'étaient vus en dehors de cela. Il le savait parce que Draco ne l'aurait jamais supporté.

Ce n'était pas une bonne idée. Comme à chaque fois qu'ils se voyaient, elle allait lui dire des bêtises et lui faire du mal. Il ne voulait plus qu'on fasse du mal à son père, il avait suffisamment payé dans sa vie pour qu'on ne le torture plus. Il était heureux, maintenant, il vivait avec quelqu'un de stable et d'aimant qui voyait clair dans ses souffrances intérieures et qui s'acharnait depuis des années à les soigner, avec une patience presque inhumaine.

Teddy la détestait. Il ne l'avait jamais vraiment aimée, dans le fond. Dans un sens, il aurait aimé que son père ne l'épouse jamais. Et dans un autre, s'il ne l'avait pas fait, il n'aurait pas la famille qu'il avait à présent et qu'il aimait plus que tout. Il n'aurait pas eu de petits frères et de petite sœur. Il n'y aurait pas eu Draco ni Scorpius. Et ils valaient leur pesant d'or, tous les deux.

Ce qu'il aurait voulu, c'était qu'elle disparaisse de la vie de son père. Pas de celle de ses cadets, car pour avoir perdu ses parents avant même de savoir parler, Teddy savait à quel point c'était important de conserver une relation avec ses géniteurs, même si les Potter la négligeaient un peu trop, mais pour Harry. Bien sûr, il pensait comme un enfant et non pas comme un adulte. Mais qu'importe. Ç'aurait été mieux qu'elle ne s'immisce plus jamais dans sa vie et qu'elle le laisse en paix.

Son père et son compagnon entrèrent dans le salon et ne parurent guère surpris de les voir ainsi installés, attendant son retour. Teddy fronça les sourcils en voyant Draco, même s'il se doutait au fond qu'ils rentreraient ensemble. Mais cela voulait dire que Harry lui avait parlé et que son ex-femme lui avait dit des choses relativement graves. Il n'avait pas les yeux rouges ou enflés, ni les traits tirés. Il paraissait un peu perturbé, mais c'était tout.

« Bonsoir, les enfants.

- Bonsoir. »

Ce simple mot prononcé à l'unisson parut le mettre mal-à-l'aise. Peut-être avait-il espéré un accueil un peu plus chaleureux. Nerveux, il s'assit dans l'autre fauteuil resté libre et Draco s'installa sur l'accoudoir. Il avait le visage plutôt détendu, ce qui n'augurait rien de mauvais. Du moins Teddy l'espérait.

« Bon, je ne vais pas y aller par quatre chemins. J'ai rencontré Ginny et nous avons discuté. Elle voulait me voir pour m'annoncer que… Eh bien, qu'elle était malade. »

Comme d'un même corps, ils eurent un sursaut et écarquillèrent les yeux. Aussitôt, Teddy perdit sa mauvaise humeur, qui fut remplacée par une inquiétude des plus humaines.

« Elle voulait me l'annoncer et elle voulait que je vous le dise, à tous les trois. Je ne sais pas exactement ce qu'elle a, elle n'a pas su me le dire, mais je vais lui envoyer un courrier pour qu'elle me l'écrive.

- Et ça se voit, qu'elle est malade ? Parce que je l'ai vue avant Noël et…

- Oui, Jamie, ça se voit. Elle est très maigre et pâle, et elle était très triste. C'est une maladie qui se soigne difficilement et apparemment elle va essayer d'entrer en thérapie pour se soigner. »

Teddy se sentait perdu. D'un coup, il n'en voulait même plus ni à son père, ni à Ginny d'avoir organisé cet entretien. Même plus, il comprenait la démarche de celle qui aurait pu être sa mère et il s'en voulut d'avoir fait un tel scandale. Il voyait que son père n'allait pas très bien, cette nouvelle devait le secouer, car après tout, il connaissait son ex-femme depuis le début de son adolescence, il avait quasiment grandi avec elle, et la savoir souffrante lui faisait forcément quelque chose. La rancœur ou l'indifférence n'avaient plus leur place quand la maladie était présente.

Il y eut un silence, que personne n'osa perturber. Les Potter se regardaient et Scorpius, assis à une extrémité du canapé, se triturait nerveusement les doigts. Il avait beau faire partie de cette famille depuis sa petite enfance et avoir entendu parler de Ginny en long, en large et en travers, il se sentait toujours mal-à-l'aise quand elle était évoquée. Cela lui rappelait que son père n'était pas marié à son compagnon et que lui-même ne faisait donc pas réellement partie de cette famille. C'était complètement con. Et heureusement, ces moments-là étaient rares. Et de toute façon, quand Scorpius se laissait aller à quelques confidences à ce sujet, il s'en prenait toujours plein la gueule par les Potter.

Mais Teddy le comprenait, même s'ils formaient une famille unie qui s'aimait et se respectait. Et il comprenait aussi qu'il ne se sente pas vraiment concerné par la nouvelle, enfin pas de la même manière que les autres. Ce n'était pas de sa mère dont il était question, la sienne n'avait jamais existé dans sa vie. Cependant, cette affaire concernait son deuxième père et l'idée qu'il puisse souffrir à nouveau à cause de cette garce le mettait forcément en pétard. Harry avait été son deuxième parent et il comptait énormément à ses yeux.

Finalement, ce fut Lily qui brisa le silence, toute petite entre Albus et Scorpius, dont elle tenait nerveusement les mains.

« Et c'est tout ? C'est tout ce qu'elle t'a dit ?

- C'est déjà beaucoup.

- Oui, mais… Il n'y a rien d'autre ?

- Non.

- Pourquoi elle voulait te voir pour te le dire ?

- Parce que c'est le genre de choses qu'on n'a pas forcément envie d'annoncer par écrit. Elle l'a su il y a une semaine et elle avait besoin qu'on le sache. Il n'y a pas d'explications à trouver. C'est comme ça.

- Et elle a eu raison de le faire. »

La voix de Draco les surprit. Il paraissait très sérieux et absolument pas agacé par cette conversation. Au contraire, il avait l'air plutôt apaisé, ce qui était étonnant vu les circonstances.

« Je comprends sa démarche et si elle en avait besoin, vu ce qui l'attend, elle a eu raison de le faire. Nous sommes tous en bonne santé et nous ne manquons de rien. Ce n'est pas son cas. Maintenant, nous vous demandons de la soutenir si jamais elle en montre le besoin dans ses courriers. Elle reste votre mère, et dans ce genre de moment, il faut oublier ses rancœurs. Vous aurez tout le reste de votre vie pour en avoir. »

James, Albus et Lily hochèrent la tête. Puis, Draco mit fin à cette discussion et annonça qu'ils allaient manger. Scorpius bondit alors sur ses pieds pour fuir cette ambiance pensante où il ne se sentait sans doute pas vraiment à sa place et il fut rapidement rejoint par Albus. Lily suivit à son tour, après avoir embrassé son père, et James quitta la pièce avec Draco non sans s'être assuré que tout allait bien. Harry le lui assura, un sourire rassurant sur les lèvres.

Ne resta alors plus que Teddy, qui le regardait en biais. Il ne savait plus quoi penser. Il y avait forcément quelque chose là-dessous, c'était une évidence. La diabolisait-il tant qu'il ne parvenait pas à accepter l'idée que, non, elle était simplement malade et malheureuse ?

« Teddy, viens me voir. »

Il n'en avait pas envie. Il se sentait fatigué et énervé. Pourtant, le jeune homme se leva et fit quelques pas vers son père, qui lui fit alors signe de s'asseoir sur ses genoux. Teddy haussa un sourcil et leva le menton, le regardant de haut.

« T'es sérieux ?

- Allez, viens-là.

- J'ai vingt-cinq ans, Papa.

- Pour moi, tu seras toujours un bébé arc-en-ciel. »

Teddy fit la moue mais s'assit quand même sur ses cuisses. Il se sentit redevenir un enfant, et à vrai dire, il adorait ça. Poussant le vice, Harry l'attira contre lui, et comme un gamin, Teddy se blottit contre lui et ferma les yeux quelques secondes. Il se sentit perdre vingt ans quand Harry lui caressa les cheveux, avec des gestes qui n'appartenaient qu'à lui.

« Tout va bien, Teddy.

- J'en sais rien.

- Elle est malade, c'est tout. Elle ne m'a rien dit d'extraordinaire.

- Vous avez parlé longtemps ?

- Non. A peine un quart d'heure.

- Pourquoi c'était si court ?

- Parce qu'on n'avait rien d'autre à se dire. Mais tout va bien, je t'assure.

- Draco, qu'est-ce qu'il en pense vraiment ?

- Que ce n'était pas plus mal qu'elle me l'ait en face plutôt que par courrier et il m'autorise à prendre de ses nouvelles.

- Il t'autorise… »

Teddy gloussa contre son cou. C'était la manière qu'avait Harry de dire qu'il pourrait faire une chose sans que son compagnon ne lui casse les pieds. Si Draco était d'accord, alors c'était qu'au final, tout allait vraiment bien. Teddy en fut soulagé.

« On ne le changera jamais, hein.

- Il te protège. Heureusement que ça ne change pas.

- Tu devrais prendre mon parti, pas le sien !

- Je t'aime trop pour prendre ton parti !

- J'ai l'impression d'être un enfant.

- Mais tu l'es quand tu veux ! »

Ils échangèrent un rire complice, puis, Harry l'embrassa sur le front et fit un geste pour qu'il se lève. Avant que Teddy ne s'exécute, il l'embrassa fort sur la joue et lui répéta qu'il l'aimait fort, et il lui dit surtout qu'il était là si jamais il avait besoin. Alors son père lui sourit, lui caressa encore une fois les cheveux, puis lui dit de ne pas s'en faire.

Tout allait bien.

OoO

Il y avait trop de bruit. Il avait presque la sensation que ça hurlait autour de lui. Pourtant, la musique n'était pas si forte, mais il y avait tant de monde, tant de brouhaha que Harry commençait à sentir le monde se resserrer autour de lui. Un peu plus tôt, il s'était enfermé dix bonnes minutes dans la salle de bain pour se calmer un peu, mais il ne pouvait pas passer toute la soirée à l'étage, assis sur le rebord de la baignoire, à faire des exercices de respiration. Alors, il était redescendu et avait trouvé une petite place vers Draco, qui lui avait pris la main sans décrocher de sa conversation avec Percy. Il s'amusait depuis une heure à mettre à mal le pauvre homme qui espérait encore pouvoir avoir raison avec un entêté comme lui.

Depuis son arrivée au Terrier, Harry avait comme eu la sensation de revenir treize ans en arrière, à l'époque où Ginny se pavanait à son bras avec leurs trois mouflets. Tous les regards étaient rivés sur lui et c'était un peu comme s'il avait des comptes à rendre. Du temps de leur mariage, sa belle-famille ne cessait de se passionner pour leur vie familiale et de lui couler des petites critiques, parce qu'il ne dansait jamais avec elle, parce qu'il n'était pas tactile, parce qu'il travaillait quand même un peu trop. Ce soir, la nouvelle de la maladie de Ginny était sur toutes les lèvres, et tous les regards étaient donc rivés sur lui et sur les enfants.

Mais sur lui, surtout.

Tous les regards auraient dû être rivés sur Dominique, mais au lieu de ça, Harry devenait un centre d'attention plutôt malsain, et s'il avait pu, il serait déjà parti depuis longtemps. Il ne serait même pas venu, d'ailleurs. Mais son neveu avait paru si content de le voir et il y avait tellement d'espoir dans ses yeux quand il lui avait demandé s'il resterait au moins jusqu'au gâteau que l'auror n'avait pu se résoudre à s'en aller. Au lieu de ça, il collait à outrance Draco et Hermione, ne quittant l'un que pour rejoindre l'autre.

Et il n'aimait pas ça. Il détestait qu'on le regarde et qu'on détaille chacun de ses gestes. À croire que la maladie de Ginny aurait dû l'anéantir…

Celle pour qui la situation paraissait la plus difficile était Molly, qui vivait très mal le fait que son unique fille se soit confiée à son ex-mari en premier plutôt qu'à elle. À vrai dire, en temps normal, ils avaient une relation plutôt agréable, quand Draco n'était pas dans les parages pour rappeler à son ancienne belle-mère qu'il avait remplacé sa fille par un ancien mangemort. Cependant, malgré tout, elle le tenait toujours en partie responsable de cette situation, du fait que sa fille ne fasse quasiment plus partie de la vie de ses enfants et qu'elle se soit autant éloigné de leur famille, disparaissant peu à peu des clichés qui s'entassaient au-dessus de sa cheminée.

Elle savait pourtant que tout n'était pas de sa faute. Mais son cœur de mère refusait d'accepter l'évidence et de se dire que sa fille, au fond, se fichait pas mal de ses gamins et que si vraiment elle avait eu la fibre maternelle, elle aurait conçu un bébé avec au moins un de ses trois nouveaux maris. C'était plus facile de porter la faute sur celui qu'elle peinait à reconsidérer comme son fils. Plus que le divorce, il s'était révélé homosexuel et surtout il avait forcé sa famille à vivre avec cette petite ordure de Malfoy. Et le pire, dans tout ça, c'était que ses petits-enfants l'adoraient, leur beau-père. C'était sans doute ce qui lui faisait le plus de mal. Et la raison principale au fait qu'elle l'avait toujours détesté.

Pourtant, Draco était toujours invité. Il avait commencé à l'être quand ils s'étaient installés ensemble et que Ron avait réussi à convaincre sa mère de convier le nouveau compagnon de Harry à l'un de leurs dîners. Depuis, elle n'avait jamais eu le courage de revenir là-dessus. Et puis, de toute façon, ce n'était pas comme s'il lui parlait. Il ne conversait qu'avec Percy, Bill et Fleur, puis Ron et Hermione bien entendu. Du coup, il ne gênait personne, pas plus que son fils qui, lui par contre, fut totalement adopté par la marmaille Weasley.

Harry les voyait d'ailleurs s'amuser plus loin, indifférents à cette étrange ambiance qui lui collait à la peau. Il avait la sensation d'étouffer et de ne plus être à sa place dans ce vaste jardin où il avait pourtant vécu ses plus beaux étés. Il avait envie de rentrer chez lui et d'échapper à tout ça. À toute cette nostalgie qui lui prenait la gorge et qui, par moments, lui donnait presque envie de pleurer.

Ginny était malade.

Et cette idée le torturait.

Parfois, la nuit, il se réveillait et repensait à ses années d'école, à ces années où il avait vu cette petite fille timide grandir pour devenir une femme qui lui avait donné envie d'amour et qui surtout lui avait paru accessible. Il revoyait Ron et Hermione, qui avaient grandi avec lui, et pour qui il éprouvait tant d'amour, même s'il ne le réalisait pas à l'époque. Il se rappelait des cours, de cette sensation qu'il éprouvait entre les murs de l'école, de ses professeurs qu'il craignait autant qu'il les respectait. Parfois, il se souvenait du visage pâle de Severus Rogue et celui à demi mangé par sa barbe d'Albus Dumbledore.

Et puis, le cœur allégé par tous ces souvenirs d'une époque révolue, il fermait les yeux, et alors les ténèbres de sa jeunesse s'abattaient sur lui. Et alors, il n'était plus possible de se rendormir, parce qu'à chaque fois qu'il essayait, il revoyait ces moments de courage et plein d'adrénaline, qui l'amenèrent à perdre tout ce qui aurait pu faire de lui un homme sain.

Sa naïveté.

Ses rêves.

Son parrain.

Ses amis.

Ses illusions.

Son innocence.

C'était une des choses les plus graves qu'il ait perdue : son innocence. Et ce, dans tous les sens du terme.

Au bout d'un moment, souvent, Draco le sentait s'agiter et, dans son sommeil, il se blottissait contre lui et posait sa main sur son ventre ou sur son torse. Alors, Harry parvenait à se calmer, petit à petit, écoutant son souffle régulier qui le berçait mieux que n'importe quelle mélodie. Revenant au monde d'aujourd'hui, où il avait sur se trouver un garde-fou qui le protégeait de lui-même, Harry pouvait refermer les yeux et se rendormir.

Mais dernièrement, ses nuits étaient compliquées. Il n'arrêtait pas de penser au passé, de penser à Ginny. Sa maladie éveillait en lui des peurs profondes dont il n'avait pas pleinement conscience. Mais elles le torturaient, dans ses songes, et plus d'une fois Draco l'avait extirpé d'un cauchemar en le secouant brutalement. Une fois, il avait rêvé que c'était Draco qui l'invitait dans un bar et qui lui annonçait qu'il n'en avait plus que pour quelques mois. Il avait longtemps pleuré dans ses bras et ce ne fut qu'au petit matin, quand le soleil traversa les rideaux, qu'il se convainquit que oui, son homme allait bien, et sa famille aussi.

Son regard dévia sur son compagnon. Juste avant le début des vacances, ils s'étaient octroyés un petit week-end rien que tous les deux pour fêter leurs douze ans d'amour. C'était leur petit rituel et ils s'y étaient toujours tenus, en grande partie parce que Harry n'avait jamais voyagé et que Draco l'emmenait dans des endroits inédits. Durant ces deux jours, ils avaient tous deux la sensation d'être des adolescents et c'était juste magique.

Draco était magique, songea Harry en le regardant à la dérobée. Il avait un caractère difficile et un mode de vie bien à lui, du moins au début quand ils essayaient de se fréquenter ailleurs que dans une chambre d'hôtel. Ils auraient même pu se séparer à cause de ça, car outre l'état mental déplorable de Harry, Draco était le genre d'homme qui ne comprenait pas le sens du mot « concession ». Il leur était donc compliqué de passer au-dessus de leurs propres représentations de la vie et du couple.

Pourtant, Harry était tombé amoureux. Follement amoureux.

Draco, c'était la pourriture que personne ne voulait affronter et contre laquelle il cognait sans cesse en espérant qu'il change. En faire son avocat lui avait paru être la meilleure des choses, car il était si pourri que jamais il ne laisserait Ginny gagner le moindre centimètre de terrain, et cependant, Harry l'avait très vite regretté en voyant son état se dégrader et sentir tout son être se fermer à l'idée de lui en parler. Avouer ses faiblesses à son avocat fut extrêmement compliqué, et il fallut que Ron et Hermione soient là pour ça. Il pensait qu'il le jugerait, qu'il paierait à un moment ou à un autre pour s'être ainsi dévoilé.

Le moins qu'on puisse dire, c'était que son ennemi d'enfance se montra extrêmement professionnel. Jusqu'au moment où cette affaire commença à le prendre véritablement aux tripes. Harry ne s'en rendit pas compte tout de suite, mais quand il se rendit compte que son avocat venait chez lui et qu'il lui racontait absolument tout de sa vie privée, dans un besoin viscéral de vider tout son sac, il sentit que quelque chose était en train de changer. Il sentit que Draco n'était plus seulement son avocat. Et que leur relation professionnelle était en train de devenir ambigüe.

À cette époque, ils auraient pu devenir amis. Vraiment, ils auraient pu. Draco avait été si présent pour lui, il avait été si protecteur et l'avait si bien guidé dans ses choix, que Harry était prêt à lui accorder cette confiance-là, de celle qu'on n'offre qu'à quelques rares privilégiés. De plus, il avait rapidement été évident que son avocat ne comptait pas rompre leurs liens une fois son divorce prononcé et sa guérison amorcée.

Mais un soir, à quelques semaines de la prononciation de son divorce, ils avaient parlé d'homosexualité. Ce n'était encore jamais arrivé, tout simplement parce que Harry n'avait pas grand-chose à dire là-dessus. De cette conversation avait découlé d'autres discussions, et étrangement, des petits sous-entendus. Des avances. De celles qui ne porteront jamais leurs fruits, parce qu'il était impossible que l'autre puisse être vraiment intéressé, et de toute manière, ce n'était pas une bonne idée.

Un soir où Harry allait particulièrement mal, Draco l'avait plaqué contre un mur avec pour volonté première de lui hurler dessus, chose qui arrivait régulièrement, mais plutôt que de beugler comme un putois, il s'était emparé de sa bouche. Harry avait été si grisé par la sensation de ses lèvres sur les siennes, par ce baiser d'homme, qu'il n'avait plus été capable de le lâcher.

Leur première fois leur avait laissé un goût d'inachevé dans la bouche. Ils n'étaient pas allés jusqu'au bout, Harry ayant paniqué à un moment donné, et Draco n'était pas assez cruel pour la lui mettre de force. Frustré, il avait terminé tant bien que mal leur moment à deux pour finalement le prendre dans ses bras et l'y garder jusqu'au matin. Leur première fois s'était donc faite en plusieurs étapes. Et ça n'avait pas été si merdique que ça. Au contraire.

Longtemps, on lui avait dit qu'il confondait la reconnaissance et l'amour. Qu'il s'était accroché à lui car il était devenu en quelques mois un repère solide. Qu'au final, il n'assumait pas tant que ça son homosexualité et que les hommes lui faisaient tellement peur qu'il s'était mis en ménage avec le premier qui avait bien voulu de lui et il n'avait jamais osé se remettre en question et aller voir ailleurs. Au final, il s'était complètement laissé dominer par cet homme orgueilleux et caractériel, qui faisait de lui ce que bon lui semblait.

La vérité était différente. Harry avait beau se voiler constamment les yeux, il savait qu'en réalité, Draco lui avait redonné le goût de vivre.

Être son amant lui avait redonné confiance en tant qu'homme. Le fréquenter et être confronté à son mauvais caractère lui avaient redonné l'envie de se battre et de reconstruire sa vie. Tomber amoureux de lui, lui avait redonné confiance en l'avenir.

Bien évidemment, ç'avait été compliqué.

Draco était chiant. Harry était dépressif.

Draco ne voulait pas s'engager. Harry craignait de se remettre en couple et tout gâcher à nouveau.

Draco se montrait possessif et jaloux, mais aussi indépendant et acerbe. Harry ne savait jamais quand le contacter, comment l'inviter ni comment le chérir.

Draco désirait que ça marche. Harry avait peur qu'il se lasse.

Ils tombèrent amoureux sans vraiment s'en rendre compte, jusqu'au jour où ça devint une évidence pour l'un et puis pour l'autre. Harry guérit pour lui, pour qu'une vraie histoire soit possible et que Draco cesse de le materner et de s'emporter sans cesse contre lui quand ses idées noires l'emportaient trop loin d'eux. Et petit à petit, ils apprirent à s'aimer correctement et à faire des concessions pour que ça marche. Pour que ça dépasse le stade de la chambre. Pour qu'ils puissent vivre ensemble.

Douze ans qu'ils étaient ensemble. Douze ans. Ça commençait à faire long, se disait Harry depuis quelques semaines. C'était lui qui avait proposé à Draco d'officialiser leur relation, prenant son courage à deux mains en sachant qu'il se prendrait une soufflante, car cet abruti avait beau ne pas supporter qu'il regarde ailleurs, il n'avait jamais laissé entendre qu'il puisse y avoir quelque chose de durable entre eux. Pourtant, après une conversation un peu longue qui mit bien à plat les choses, notamment le fait que Harry s'engageait avec lui et qu'il était hors de question qu'il songe à aller fricoter avec un autre pour voir comment ça se passait ailleurs, Draco accepta. Et leur véritable histoire commença.

Ginny n'avait, elle, pas eu cette chance. Pendant que lui construisait une relation solide avec cet homme si possessif, elle essayait de recréer ce qu'elle avait fondé avec Harry, sans jamais y parvenir. Elle avait faim de liberté et de reconnaissance, mais trouver un époux qui saurait la hisser aussi haut que son ex-mari dans les médias fut impossible. Harry n'avait rien d'exceptionnel, c'était un homme comme les autres, mais il resterait à jamais un héros national, à ce niveau-là, personne ne semblait lui arriver à la cheville.

Draco n'était pas d'accord avec ça. Hermione et Ron non plus d'ailleurs. Et Harry encore moins. Mais c'était comme ça que Ginny semblait voir les choses. À trop chercher l'excellence, on finit par passer à côté de belles histoires et de belles opportunités, disait souvent Hermione.

Cette dernière l'arracha à ses pensées en s'asseyant juste à côté de lui, un verre de jus de fruits dans la main. Harry tourna la tête vers elle et ne put s'empêcher de la comparer à Ginny, comme pour se rassurer. Malgré les années et ses deux grossesses, Hermione était toujours aussi mince. Son visage avait bien mûri tandis que ses cheveux semblaient se discipliner un peu plus au fil des années. À présent, ils bouclaient autour de sa tête plus qu'ils ne s'hérissaient. Elle était belle.

C'était la femme de sa vie.

Il le lui avait dit, quelques années plus tôt, tandis qu'ils regardaient leurs mômes se bagarrer sur une plage de sable blanc.

Elle était la femme qui avait le plus compté dans sa vie et la seule à qui il resterait à jamais fidèle.

Elle s'était alors mise à pleurer, et ils étaient restés comme deux cons sur le banc où ils étaient assis, elle blottie contre lui et lui caressant ses cheveux. Ron et Draco les avaient trouvés ainsi, et quand son meilleur ami leur avait demandé pourquoi diable son épouse chouinait par un temps aussi magnifique, Harry lui avait répondu avec un sourire canaille qu'il lui avait juste dit qu'il l'aimait fort.

Mais c'était plus que ça. Elle était à la fois sa mère, sa sœur et son amie. Elle avait toujours été là pour lui, dans les bons comme dans les pires moments. Aucune femme sur cette terre ne pourrait rivaliser avec elle. Ginny n'avait jamais supporté cette relation qu'il entretenait avec Hermione. Un jour, à bout de nerfs, elle l'avait même accusé devant son frère d'avoir une liaison avec elle, preuves à l'appui. Le regard de Ron avait été comme un coup d'épée la sciant en deux.

Ce fut à partir de ce moment-là que ses meilleurs amis commencèrent à s'éloigner de Ginny. Ron, surtout. Il ne la supportait plus. Elle s'était excusée, pourtant, mais cette accusation fit tellement de mal à Harry – qui se mit en tête de ne plus fréquenter Hermione tant que Ron ne serait pas convaincu que tout cela n'était qu'un mensonge – que jamais son frère ne parvint vraiment à passer outre. Sa femme en pleurait, certains soirs. Choisir Harry et Luna pour parrain et marraine à la naissance de Rose glaça les relations entre Ron et sa sœur, blessée de ne pas avoir été choisie.

Draco, lui, ne l'avait jamais perçue comme rivale, ni elle ni son mari d'ailleurs. Ils constituaient juste sa belle-famille, celle qu'il devait supporter à Noël et pour les grands évènements, qu'il pourrissait de cadeaux à chaque anniversaire, dont il se plaignait un peu trop mais sans pour autant traîner les pieds quand il s'agissait de les revoir. Ils étaient un peu sa famille à lui aussi, lui qui ne voyait quasiment plus sa mère et qui ne gardait que des liens cordiaux et strictement professionnels avec ses cousins.

Comme si elle se doutait de ses tourments, Hermione passa un bras affectueux dans son dos et le caressa doucement de la main. Harry lui fit un sourire rassurant, mais le regard que lui jeta sa meilleure amie tout en buvant son verre lui fit bien comprendre qu'elle n'était pas dupe. Elle lisait en lui comme dans un livre ouvert. Mais le principal, c'était que personne d'autre ne se doute de quoi que ce soit.

« Vous partez vers quelle heure ?

- J'en sais rien. Je pense après le gâteau et les cadeaux.

- Nous aussi. Je suis épuisée et Ron a un bon coup dans le nez. »

Harry eut un léger rire en cherchant son meilleur ami qui discutait avec Georges et Angelina. Il n'avait pas prévu de rester longtemps, de toute façon. Il savait d'avance que ce serait pénible. Et puis les enfants avaient l'habitude, ils dormaient souvent chez leurs grands-parents après ce genre d'évènement.

« Et puis j'en ai marre de cette fête. »

Ces mots chuchotés à son oreille lui hérissèrent les poils. Ils échangèrent un regard, puis s'excusèrent et se levèrent. L'air de rien, ils gagnèrent la cuisine, étonnement déserte, puis grimpèrent les étages jusqu'à l'ancienne chambre de Ron. On risquait de remarquer leur absence, mais tous étaient habitués à les voir disparaître d'un coup et réapparaître un peu plus tard.

La chambre n'avait guère changé depuis leur adolescence. On avait repeint les murs et retiré quelques posters, les plus précieux, mais les lits étaient toujours à la même place et dans la pénombre de la pièce, c'était un peu comme si rien n'avait changé.

Hermione ouvrit la fenêtre tandis que Harry s'asseyait sur le lit qu'il occupait autrefois, quand il passait quelques semaines d'été chez les Weasley. Sa meilleure amie s'assit à côté de lui et, d'un coup de baguette, fit apparaître deux verres de jus de fruits. Harry ne buvait pas et elle non plus.

« On se fait trop vieux pour ce genre de soirée.

- Tu viens d'avoir quarante-trois ans, Hermione…

- Quand t'es jeune, t'essaies de relativiser. Mais quand tu vieillis, t'y arrives de moins en moins.

- Je sais.

- On sera libéré de tout ça le jour où nos derniers seront majeurs. Les autres seront tellement grands qu'ils organiseront leurs anniversaires à un autre endroit.

- Tu sais que Molly a insisté pour que James fête ses dix-huit ans au Terrier ?

- Ça ne m'étonne pas. Elle n'a pas réussi à lui faire changer d'avis ?

- Non. Comme il me dit, il aime beaucoup ses oncles et ses tantes, mais il veut une fête sympa avec seulement ses amis. Ça ne l'intéresse pas de faire un truc énorme où la moitié des gens s'emmerdent ou se tirent dans les pattes.

- Si jeune et déjà si clément avec les vieux… Je prie pour que Rose et Hugo en fassent de même.

- C'est de l'organisation, mais je préfère qu'il massacre mon jardin et mon salon plutôt que faire ça ici.

- Oh, tu l'as déjà vécu avec Teddy.

- C'est vrai. Ça me parait déjà si loin…

- Moi aussi. Teddy est immense ! Et tu l'as vu fricoter avec Dominique ?

- T'as vu la tronche de Victoire ?

- Oh par Merlin, heureusement que son sang vélane est bien dilué, parce que sinon elle les aurait massacrés tous les deux ! »

Ils rirent en imaginant Victoire sauter toutes griffes dehors sur son ex-copain et son petit frère. En réalité, cela n'avait rien d'amusant pour la jeune fille ni pour ses parents qui n'avaient guère confiance en Teddy, même s'ils savaient pertinemment qu'ils n'avaient pas à s'en faire pour leur fils. Mais l'attitude du métamorphomage était si assumée que c'en devenait amusant.

Puis, il y eut un silence. Un long silence, pendant lequel ils écoutèrent les jeunes s'amuser en bas, sur une piste de danse improvisée au milieu du jardin. Hermione posa sa tête contre son épaule et Harry ferma les yeux. Il se sentait bien. Apaisé.

« Comment tu te sens, Harry ?

- Bien.

- C'est vrai ?

- Oui.

- J'aimerais que tu sois toujours bien.

- Moi aussi.

- Tu penses à elle ?

- Tous les jours.

- Ce n'est pas ta faute.

- Je sais.

- Non, je ne pense pas que tu le sais.

- Je ne veux pas qu'elle meure.

- Tu ne veux pas que les gens meurent. Mais c'est la vie, Harry. La maladie, la mort… c'est la vie.

- Elle ne le mérite pas.

- Personne ne mérite de mourir, Harry. Personne. Tes parents ne le méritaient pas plus qu'elle. Mais c'est comme ça et tu ne peux rien y faire.

- Personne ne comprend…

- Parce que personne n'est toi, Harry. Mais on te comprend plus que tu ne le crois.

- Je ne veux pas qu'elle meure.

- Elle ne mourra pas. Elle va se faire soigner et tout ira bien. Tu verras.

- Dis pas ça. À chaque fois qu'on m'a dit que tout irait bien, ça s'est mal fini.

- Ce n'est pas incurable. Harry, arrête de penser à tes enfants. Arrête de te mettre à leur place et d'imaginer leur vie sans leur mère, car tu sais aussi bien que moi, ça fait des années qu'ils n'ont plus de mère. Elle n'a jamais été vraiment là pour eux. Je sais que c'est dur, je sais que c'est pas juste et je sais qu'ils pleureront toutes les larmes de leur corps le jour où elle partira, parce qu'ils réaliseront tout ce qu'ils n'ont pas pu vivre avec elle. Mais c'est la vie. C'est comme ça. Ce n'est pas ta mère qui est en train de mourir, Harry. C'est Ginny. Ta maman est morte pour que tu vives. Elle, elle mourra loin des siens, car elle a toujours eu honte, au fond d'elle, de cette famille désœuvrée, et parce qu'à chaque erreur, elle oublie son passé pour se reconstruire une nouvelle vie avec un nouvel homme. »

Harry ne voyait plus l'autre lit en face d'eux. Tout était brouillé et sa gorge lui faisait mal. Hermione tenait sa main et il la serrait si fort, pour ne pas craquer qu'il devait lui faire un peu mal.

« Tu as tes torts et elle a les siens. Mais tu n'as pas à culpabiliser. Ce que tu dois faire, c'est protéger tes enfants, leur parler, et la soutenir si tu en ressens le besoin. Draco te soutient, en plus, il accepte que tu correspondes avec elle. Je ne suis pas toujours d'accord avec lui, mais il a raison de te soutenir. Tu l'as aimée, Ginny. Tu l'as aimée parce qu'elle est la mère de tes enfants. Et au fond de toi, tu as continué à l'aimer, de cet amour un peu particulier, parce que sans elle, tu n'aurais pas eu cette famille. Et tu n'as pas envie qu'elle s'en aille. Et tu souffres que tes enfants ne comprennent pas ce qu'ils sont en train de perdre. »

Ses yeux se fermèrent et les larmes coulèrent sur ses joues. Si elle savait à quel point sa vie était un calvaire depuis leur rencontre… Si elle savait à quel point ils pouvaient tous être pénibles, depuis qu'elle lui avait annoncé sa maladie…

« Ne pleure pas, Harry. Tu es le seul à pleurer de cette situation. C'est vrai, tu as voulu les arracher à leur mère, tu ne voulais pas qu'un autre que toi les élèves et ils étaient comme une bouée de sauvetage à laquelle tu t'es attaché. Mais Harry, toi et moi on le sait, elle a très vite cessé de te le reprocher. Elle le faisait au début, pour te faire du mal, parce qu'elle souffrait, parce que c'était dans la logique des choses. Mais après deux, trois ans… Elle a cessé. C'est la vie, mon Harry. C'est triste mais c'est comme ça. Tu n'as pas à payer pour le mal des autres. Tu as passé l'âge, mon chéri. »

Contre elle, Harry hocha la tête, mais il ne put lui répondre. Dehors, il entendit Jackie hurler pour que James la repose par terre et des rires à n'en plus finir. Il eut envie de se lever, de dévaler les escaliers et de prendre ses enfants dans ses bras. De leur dire qu'il les aimait et qu'il aurait voulu que les choses soient différentes. Qu'il aurait voulu être différent.

Mais il resta là, tout contre Hermione, à verser des larmes sur ce passé révolu qui revenait pourtant le hanter nuits et jours.

OoO

Ils s'étaient engueulés. Il fallait bien que ça arrive, vu la situation. Pourtant, comme toujours, ils s'étaient enfermés dans le bureau et avaient insonorisé la pièce pour que personne ne les entende. Mais ils n'étaient pas stupides, et ils avaient beau fréquenter de moins en moins leur maison au fil des années, ils savaient reconnaître les signes d'une engueulade. Et autant dire que celle-là, c'était de la bonne.

Dehors, il pleuvait à torrent. Les adolescents n'étaient pas sortis de la journée, ce qui n'augurait rien de bon généralement. James avait besoin de se dégourdir les pattes, sinon il avait vite fait de devenir insupportable, et Lily était comme les tournesols : si elle ne voyait pas un peu de soleil, elle était triste à mourir. Pourtant, aucun incident n'était à signaler, chose rare par un temps pareil. Quand vint le début de soirée, Albus se dit que sa journée serait somme toute plutôt agréable : rester enfermé ne le dérangeait pas le moins du monde et les parents faisaient en sorte de rentrer tôt et de bonne humeur. Avec les circonstances actuelles, afficher sourire et détente étaient de rigueur. Albus avait beau ne plus être un gamin, il avait besoin de ça.

Souvent, son père leur disait qu'ils resteraient toujours des enfants à ses yeux. C'était d'autant plus vrai pour Albus qui, contrairement à James, avait besoin de rester un gamin pour son père. Depuis tout petit, Albus portait un regard trop réaliste sur le monde qui l'entourait. C'était un adolescent qui cachait derrière ses airs réservés et studieux un jeune homme provocant, sûr de lui et orgueilleux. C'était un vrai renard qui savait jouer avec son monde pour obtenir ce qu'il voulait. La seule personne avec laquelle il ne pouvait pas s'amuser, face à laquelle il se sentait complètement démuni, c'était son père. Ce n'était pas une question de peur ou de respect. Il l'aimait juste trop.

Ainsi, bien qu'il ait fêté ses seize ans un peu plus tôt, Albus aimait rester un fils à papa. Pour beaucoup de choses, c'était plus simple. Et actuellement, ça lui permettait d'oublier ces sentiments négatifs qui l'envahissaient par moments quand il songeait à sa mère et que Scorpius n'était pas dans les parages pour lui changer les idées.

Il y avait des moments, comme ça, où être un enfant était plus facile.

Cependant, cette crise l'avait chamboulé plus qu'il ne l'aurait cru. Il était alors dans le salon avec ses deux frères, et non seulement il avait senti à leurs pas pressés et à leurs voix de plus en plus fortes que l'engueulade venait, mais alors quand ils étaient descendus… leurs traits tendus et tirés, les joues rouges de son père, le regard mauvais de son beau-père, leur manie de s'éviter au maximum, quittant discrètement une pièce quand l'autre y entrait… C'étaient des signes qui ne trompaient pas. Et depuis, Albus se sentait sous tension.

Généralement, il ne portait guère d'attentions aux chamailleries de ses parents ni même à leurs grosses engueulades. Ils étaient du genre à se rentrer régulièrement dedans et il était dans la nature même des couples de s'engueuler pour arranger ce qui n'allait pas. Cependant, en ce moment, cela n'avait rien d'anodin. Derrière son sourire de façade, Albus pouvait entrevoir une mélancolie qui grandissait de jour en jour, et il savait très bien à quoi elle était due, même si son père refusait d'en parler. Albus non plus ne voulait pas en parler, d'ailleurs. Mais c'était la première fois qu'ils se disputaient sérieusement depuis qu'ils étaient tous au courant pour la maladie de sa mère, et cette fois, le jeune homme était inquiet.

Cette histoire prenait des proportions incroyables. Albus gardait peu de bons souvenirs de sa mère, en grande partie parce qu'il pleurait toutes les larmes de son corps quand il devait quitter la maison de son père et qu'il boudait donc la moitié du temps quand il était chez elle. Au fil des années, ils avaient tissé des relations cordiales, où il n'était jamais question de baisers et de câlins, parce qu'Albus n'aimait pas ça et parce que ces week-ends forcés représentaient une véritable corvée.

Sa mère ne l'intéressait pas. Et il n'avait jamais eu la sensation de l'avoir intéressée un jour. Elle avait beaucoup d'affection pour James, son aîné, et pour Lily, la petite dernière. D'Albus, elle n'avait jamais rien pu en tirer. Elle n'avait jamais pu le retourner contre son père ou son beau-père, et elle n'avait jamais su lui arracher la moindre révélation sur le moindre de leurs écarts. Les années passant, ils cessèrent de vraiment se parler. Et puis, leurs visites s'espacèrent, se firent de plus en plus rares, et ils entrèrent à Poudlard, mettant fin à ces visites obligatoires que rien, même la plus terrible crise, ne pouvait empêcher. Bientôt, Albus cessa de répondre à ses lettres, coupant les derniers liens qui la retenaient à elle.

C'était cruel. Et dommage, aussi. Mais Albus ne voyait pas l'intérêt de s'embarrasser de telles formalités. Sa mère n'avait jamais eu aucune importance dans sa vie, il n'éprouvait pas d'amour pour elle et les quelques vacances passées en sa compagnie étaient une véritable torture, car Scorpius n'était jamais là et son père lui manquait terriblement. Ce deuxième parent dont un enfant a tant besoin, il l'avait eu, et il le voyait dans chaque geste et chaque mot déplaisants de sa mère. Par moments, plus que son père, c'était Draco qui lui manquait le plus. À ses yeux, les parents d'un enfant sont ceux qui l'ont élevé. Et qu'importe ce qui avait pu se passer avant, pendant et après leur divorce : Albus avait deux pères, fin de l'histoire. Le reste ne l'intéressait pas.

Pourtant, savoir qu'elle était gravement malade l'inquiétait. Après, tout, elle l'avait mis au monde et, quelque part, il était triste.

Triste qu'elle soit alitée, triste qu'ils n'aient pas de relations plus solides, triste d'être si peu intéressé par elle…

Triste parce que, comme tous les gens qui tombent malades, elle ne méritait pas ça.

À cela s'ajoutaient d'autres sources de tristesse et d'inquiétude. Forcément, il s'inquiétait pour ses parents, qui pourraient aussi être atteints d'un mal incurable ou difficilement soignable. Il se demandait aussi comment allait son père, au fond. Tous les quatre se posaient la question. Et même tous les cinq, même si Teddy le montrait moins.

Son père, c'était un mystère. Il ne montrait jamais ses émotions les plus profondes, et quand elles lui échappaient, elles les mettaient toujours dans un état étrange. En fait, malgré tout ce qu'il savait de lui, Albus avait souvent du mal à imaginer ce qu'avait pu vivre son père durant son enfance et son adolescence. Ce héros qui fuyait la gloire et la reconnaissance qui lui était due n'était à ses yeux qu'un homme comme les autres, qui avait de la force, du courage, et quelques faiblesses. Avec lui, tout allait bien, toujours, même dans les pires situations. Un tel optimisme faisait parfois froid dans le dos, mais il faisait partie de lui.

Cependant, Albus savait que son père était un menteur. Ils le savaient tous. Mais ça faisait aussi partie de lui, cette manie qu'il avait de mentir sans cesse quand son état de santé était en jeu. Jamais Albus n'avait vu son père pleurer, ni même s'effondrer parce qu'il craquait sous le poids de la pression ou de la douleur, parce qu'il s'était engueulé trop fort avec Draco ou parce que ce dernier le poussait à bout. Non, son père sortait de la pommade, la leur passait sur le visage et sur ses blessures, le sourire aux lèvres, et attendait le soir, quand ils étaient couchés, pour s'enfermer dans un coin et se laisser aller.

Comment le savait-il ? C'était Teddy qui le leur avait dit. C'était comme ça qu'il faisait quand ils étaient tous petits et qu'il se laissait dévorer par la sévère dépression qui le malmenait depuis des années. Teddy avait tout vu, car Harry était si vulnérable à l'époque que toutes ses habitudes s'étaient comme envolées. Il avait fallu qu'il aille mieux pour qu'elles reprennent leurs places dans sa vie, et Teddy les connaissait par cœur. Et il avait appris à ses cadets à les voir. Parce que c'était dur d'être le seul à savoir quand son père allait bien et quand il avait besoin de pleurer.

Mais ça n'arrivait pas souvent, et avec les années, ils voyaient de moins en moins ces signes de faiblesses que leur père s'évertuait tant à cacher. Ils se disaient donc qu'il allait mieux, mais tout cela était à présent remis en cause avec la maladie de sa mère. Sans doute cela lui rappelait-il des souvenirs qu'il aurait préféré oublier. Et peut-être y pensait-il tant que cela mettait Draco en pétard, ce qui se comprenait tout à fait.

Tout en pensant à cela, Albus entendit Draco passer dans le couloir. Ce ne pouvait être que lui, car son père s'était enfermé dans le bureau pour un tête à tête avec des documents en lien avec ses finances à Gringotts et ils étaient tous ensemble dans le salon. Le dîner s'était bien passé mais restait alors des traces de leur dispute. Cependant, personne ne s'était aventuré à leur demander de quoi il en retournait, car le malotru se serait fait envoyer chier et bien comme il faut. Cependant, des questions le taraudaient. Il avait envie de savoir pourquoi ils s'étaient engueulés si fort, au point que même à table, devant eux, ils semblaient continuer à se disputer à travers des piques sans doute à double sens.

Après une longue hésitation, Albus jeta un coup d'œil à ses frères et sœur. Lily dessinait dans le fauteuil en face du sien, attendant son tour, tandis que James et Scorpius se livraient une bataille sans merci sur leur console de jeu. Vu leur état, Albus jugea que son absence passerait relativement inaperçue. Alors il se décida à se lever du fauteuil et à se glisser dans le couloir. Il chercha son beau-père qu'il trouva dans la cuisine en train de se préparer une tasse de thé. Comme un vrai moldu, il venait de faire chauffer son eau dans le micro-onde et il était en train de parsemer l'eau de son thé préféré, qu'il touilla aussitôt pour qu'il s'infuse. Sale habitude que lui avait donnée Harry et dont il n'était pas très fier.

« Beau-papa ? Tu bois un thé à cette heure-ci ?

- Qu'est-ce que tu veux, Albus ?

- Rien, je t'ai entendu dans le couloir et…

- Tes « beau-papa » ne marchent pas avec moi. Qu'est-ce que tu veux ?

- Tu as l'air fatigué.

- Je suis épuisé. Tu ne joues pas avec les autres ?

- Vous vous êtes disputés, tout à l'heure. Pourquoi ?

- Rien d'important. Ne t'inquiète pas. »

Draco prit sa tasse et fit un mouvement pour quitter la cuisine, mais Albus l'en empêcha, se rapprochant de lui, l'air sérieux.

« Ce n'est pas rien. Pourquoi tu ne veux pas le dire ?

- Parce que ce n'est rien de grave. Les disputes, ça arrive.

- C'était une grosse dispute.

- On a vécu bien pire que ça. Allez, va rejoindre tes frères. »

Draco s'avança et passa une main douce dans ses cheveux noirs. Ce n'était pas un homme très démonstratif et il n'était pas comme Harry une source inépuisable de câlins. Pourtant, Albus s'était toujours senti très aimé par son beau-père. Il avait sa manière à lui de leur faire comprendre qu'il tenait à eux et qu'ils lui étaient aussi chers que la prunelle de ses yeux.

Cependant, ce n'était pas une caresse qui allait le faire abandonner si vite. Du coup, bien décidé à avoir le fin mot de l'histoire, il décida d'attaquer autrement le problème.

« J'ai hâte qu'on parte en vacances.

- Moi aussi. Je crois qu'on a tous besoin de partir et de se vider l'esprit.

- Ouais, surtout avec ce qui se passe en ce moment.

- Ne me fais pas croire que ça te torture, je ne te croirai pas.

- Dis tout de suite que je suis un être sans cœur !

- Là n'est pas la question…

- Ah bah merci !

- Tu n'as jamais voulu aller chez ta mère et quand on t'a autorisé avec son accord à ne plus t'envoyer chez elle, tu as quasiment pleuré de joie.

- C'est pas vrai…

- Bien sûr que si.

- Ça ne veut pas dire que je n'y pense pas.

- Je sais. Mais tu es beaucoup moins affecté par ce qui se passe que ton frère ou ta sœur. Et ne joue pas la carte de celui qui garde ses émotions pour lui, je te connais comme si je t'avais mis au monde.

- Ç'aurait été drôle.

- Quoi donc ? Si je t'avais mis au monde ? Par Merlin, tu serais pire encore… »

Les mains dans les poches de son pantalon, Albus ricana en lui jetant un regard narquois. En grandissant, il avait tout pris de son beau-père et il devait avouer que, quelque part, il aurait bien aimé être un Malfoy.

« Et si tu étais mon fils, tu ne pourrais pas fricoter avec Scorpius.

- On ne fricote pas.

- Prends-moi pour une bille, tiens !

- Jusqu'à preuve du contraire, on ne fait rien de mal.

- Tu as de la chance d'avoir un père qui se fiche éperdument de votre vie amoureuse.

- N'est-ce pas ?

- James me posait moins de soucis…

- On ne fait rien de mal, Dray. Et puis, je te ferai remarquer que nous, on ne s'intéresse pas à votre vie amoureuse, tu devrais donc en faire de même !

- Tu veux parler de sexe avec moi ?

- Si cela ne concernait pas mon père, j'aurais osé te répondre oui. Mais je ne veux pas avoir de sales images mentales !

- Ton père est bien mieux foutu que la majorité des sorciers de son âge, crois-moi que ces images seraient loin d'être laides. Je te souhaite d'être aussi beau que lui à son âge.

- Ouais, enfin j'ai le temps d'y arriver… Tu crois que Scorpius te ressemblera quand il sera plus vieux ?

- Il a le visage plus androgyne que le mien, il tient de sa mère.

- Ouais, c'est vrai. Moi j'ai la tronche de Papa.

- Tu as le visage moins carré que lui. Et tu as le nez de ta mère. Mais au niveau du caractère, tu ne tiens ni de l'un ni de l'autre.

- Je tiens de toi !

- Ta mère grognerait si elle entendait ça…

- Papa aussi.

- C'est sûr.

- Tu crois qu'il irait mieux si on montrait un peu plus d'intérêt à la situation ?

- Non, je ne pense pas. Il est triste parce qu'elle vous a mis au monde et parce qu'il se sent coupable, quelque part. Ton papa se sent toujours coupable quand quelque chose arrive à quelqu'un.

- Pourquoi ?

- Parce qu'à lui, il ne lui est jamais rien arrivé. Il n'est jamais malade, quasiment jamais blessé… Il a l'impression de ne pas mériter d'aller si bien.

- C'est complètement con.

- Nous sommes d'accord.

- On peut faire quelque chose pour l'aider ? Pour qu'il soit moins énervé en rentrant ?

- Je ne pense pas. Ce n'est pas à cause de vous qu'on s'est engueulé.

- Oui, je sais, c'était pas la question.

- Tu sais, mon Albus, tu peux faire ce que tu veux, je resterai à jamais un Serpentard. Donc inutile de me tenir la jambe jusqu'à ce que je cède, tu ne sauras rien de notre discussion.

- T'es pas drôle.

- Non, je ne suis pas drôle. »

La mine boudeuse d'Albus le fit sourire. Draco n'était pas du genre à céder si facilement ou bien à lâcher le morceau au détour d'une conversation. Au contraire, il faisait très attention à ce qu'il disait. Amusé par son petit manège, son beau-père posa sa main derrière sa tête et l'embrassa sur le front. Le jeune homme poussa alors un léger soupir. Puis, ils échangèrent un regard franc, adulte.

« Tout va bien, Albus. Ne t'inquiète pas pour ça. On s'est disputé, mais il n'y a rien de grave.

- Pourquoi tu ne veux pas me le dire si ce n'est pas grave ?

- Ce n'est pas à moi d'en parler, et tu es assez grand pour t'en douter. Mais ne t'en fais pas. Tout va bien. »

Son beau-père souriait et voir son visage soudain si détendu rassura Albus, même s'il demeurait inquiet, quelque part. Il savait que ça avait un lien avec sa mère, c'était une certitude. Mais en dépit de leurs conflits, Draco restait avant tout l'ange protecteur de son père. Le jeune homme espéra qu'ils se réconcilient très vite et que d'ici quelques jours son père leur glisserait les raisons de leur brouille, une fois qu'elle aurait définitivement disparu.

OoO

Comme un bon gros bourrin, Ron posa sur la table un énorme plat de pâtes. Il n'avait jamais été doué pour doser les quantités, et vu ce qu'il avait cuit, on aurait pu croire que la famille de Harry avait été invitée à déjeuner, et non pas qu'il mangeait en tête à tête avec son meilleur ami. Enfin, il en avait l'habitude et ça ne changeait pas grand-chose de ce qu'il vivait à la maison, que ce soit au niveau des quantités ou de la qualité gustative. Cependant, il serait bien bête de s'en plaindre.

La maison du couple avait été désertée un peu plus tôt de ses deux adolescents, partis passer la journée chez leur tante Angelina. Hermione, elle, déjeunait avec ses collègues, comme quasiment tous les midis. Il ne restait plus que Ron qui, pour une fois, était rentré chez lui plutôt que de partager son repas avec ses employés dans sa boutique de Quidditch. Harry lui avait pourtant dit que ce n'était pas nécessaire et que ça allait s'arranger, mais son ami avait été implacable. Il pouvait bien lui accorder une bonne heure dans sa journée, quand même !

Alors ils se retrouvaient là, tous les deux assis à table avec un énorme saladier rempli de pâtes à la sauce bolognaise en guise de repas, comme deux jeunes adultes tout juste bons à faire bouillir de l'eau. Cela lui rappelait de bons souvenirs, et notamment cette époque où ils partageaient tous les trois un petit appartement dans le centre de Londres. Ils l'avaient gardé quatre ans, et puis Ron et Hermione s'étaient mariés et Harry avait pris un studio pour lui tout seul. Il voulait conserver sa liberté, ce qui déplaisait alors fortement à Ginny. Il avait fallu qu'elle tombe enceinte pour qu'ils emménagent ensemble et qu'il apprenne à quel point la vie à deux pouvait être compliquée.

« Bon appétit !

- Merci, à toi aussi.

- Bon, alors, raconte-moi tout.

- C'est rien d'important, je t'assure… Ce matin, il a fait comme si de rien n'était, il est passé à autre chose.

- Harry, mon frère, tu t'es accoquiné avec un type qui est capable de te réciter par cœur le code civil en entier et en y mettant le ton et qui est capable d'en faire de même avec le programme télé après l'avoir feuilleté ! Ce type a une putain de mémoire, d'où tu crois encore qu'il peut passer à autre chose après une engueulade pareille ?

- Je sais pas. Je crois que je suis juste naïf.

- Dis plutôt que tu espères qu'il passe à autre chose ! Mais c'est un Serpentard, par Merlin, il te rappellera à tes bons souvenirs au moment où tu t'y attendras le moins !

- À t'entendre, on croirait que tu parles d'un sadique.

- Mais c'est le cas, c'est un sadique. Et t'as été assez masochiste pour en tomber amoureux et faire ta vie avec ! Et heureusement qu'il est comme ça, parce qu'un autre que lui, tu l'aurais mené par le bout du nez ! »

Harry eut un sourire, mais ne répondit pas. Ron avait parfaitement raison et il le savait très bien. Draco n'oubliait rien et ne laissait jamais rien en suspens, sauf quand il était vraiment en pétard et qu'il était fermement décidé à lui faire la gueule et lui pourrir la vie. Ces moments-là n'étaient jamais agréables. Mais ce matin, Harry avait eu l'espoir que ça irait mieux. Ron eut donc vite fait de le remettre face à la réalité.

« Bon, qu'est-ce qui s'est passé ? Ton courrier m'a étonné ce matin.

- Disons juste que… Enfin…

- Tourne pas autour du pot et crache le morceau.

- J'ai eu des nouvelles de Ginny.

- Moi aussi.

- Elle m'a dit qu'elle avait trouvé un centre pour se faire soigner.

- Moi aussi.

- T'as saisi ?

- Ouais. Draco l'a mal pris ?

- Ouais…

- Y a de quoi. Moi, à sa place, ça me ferait chier.

- Mais tu ne le ferais pas, toi ?

- Le pire, c'est que si, je le ferais. »

Sa fourchette tournait mécaniquement dans les pattes glissantes et écarlates. Harry n'avait pas faim. Depuis la veille, il n'avait pas avalé grand-chose, perturbé par les mots qu'ils s'étaient échangés dans le bureau et ce froid qu'il avait senti dans son lit quand Draco s'était couché sans lui souhaiter un bonne nuit et l'embrasser. Au fil des secondes, il s'était senti s'enfoncer dans les ténèbres de la nuit, qui ne lui avait pas accordé une seule minute de répit. Les cauchemars s'étaient enchaînés, Draco l'avait frappé parce qu'il remuait sans arrêt et finalement il avait terminé sa nuit dans la cuisine devant une succession de tasses de café, sombrant dans ses idées noires jusqu'à ce que son compagnon se lève et lui demande, le regard en coin, s'il avait bien dormi.

Non, il ne dormait pas bien. Il n'avait même pas la sensation de dormir, la nuit, quand les lumières s'éteignaient et qu'il se retrouvait face à ses démons. La journée, il était tellement pris par son travail qu'il parvenait à oublier tout ce qui n'allait pas dans sa vie, mais quand il rentrait et que plus rien ne pouvait occuper constamment son esprit, le diable posé sur son épaule l'attirait dans des sentiers douloureux où il s'enfonçait parce qu'il était trop con pour s'en extraire lui-même. Et rien, même la fatigue qui croissait de jour en jour, ne parvenait à mettre fin, ne serait-ce que pour quelques heures, à ce calvaire.

« Tu sais, j'y ai songé aussi, mais je suis égoïste, moi. J'ai galéré pour en arriver là où j'en suis et je pense à mes mômes. Je peux lui prêter un peu d'argent, mais pas tout ce dont elle a besoin pour sa thérapie. Et c'est pas mes parents qui vont lui venir en aide, ils ont pas un rond.

- Moi, j'ai plein d'argent.

- Je sais. Mais c'est pas parce que t'en as plein qu'il faut le dépenser à la légère. Enfin, ce que je veux dire, c'est que cette décision de lui payer ses soins, c'est très généreux de ta part et au fond de moi, j'ai envie qu'elle guérisse, ma sœur. Mais cette décision aura forcément des répercussions sur ta famille. »

La meilleure solution aurait été de le cacher à Draco. Ce dernier avait accès à tous ses relevés de compte et assistait généralement à tous ses rendez-vous avec son banquier, en grande partie parce que Harry n'y comprenait absolument rien et que ça ne le dérangeait pas que son compagnon y jette un œil. De toute manière, ce dernier ne disait jamais rien sur sa manière de disposer son argent et ne faisait que froncer le nez quand il en dépensait un peu trop en dons divers pour les orphelinats et les associations pour enfants au moment des fêtes. Cependant, il n'aurait pas été compliqué de s'arranger avec le centre et de régler petit à petit le montant des frais médicaux. Draco lui faisait tellement confiance quand il était question d'argent qu'il aurait avalé un bobard sans problème.

Cependant, justement, Harry ne lui mentait jamais là-dessus et il était hors de question qu'il commence maintenant. Cela n'aurait qu'amplifié la crise qui serait forcément venue un jour ou l'autre, quand Draco apprendrait qu'il avait aidé financièrement son ex-femme à se faire soigner. Du coup, Harry avait pris son courage à deux mains, la veille, et lui en avait parlé.

Il avait espéré ne pas passer par la case « bureau insonorisé ». Mais il avait très vite vu qu'il y serait obligé. Forcément, Draco était opposé à cette démarche. Harry n'avait pas versé une mornille à son ex-femme depuis leur séparation, pourquoi commencerait-il maintenant à lui payer quelque chose ? Elle aurait beau dire ce qu'elle voulait, Ginny avait de l'argent. Elle en avait gagné avec son divorce, et s'il ne lui restait plus grand-chose, c'était uniquement de sa faute. Ce n'était pas à Harry de l'aider, mais à sa famille qui pourrait ouvrir un prêt ou se cotiser. Mais visiblement, personne ne semblait prêt à se bouger le cul pour lui venir en aide.

Mais plus qu'une question d'argent, c'était le fait qu'il aide son ex-femme qui lui posait réellement problème. Ce qui lui avait fait le plus mal dans leur conversation, c'était que Draco remette en cause sa légitimité en temps que compagnon. À ses yeux, il était bien moins légitime que Ginny dans sa vie parce qu'ils n'étaient pas mariés et parce qu'il n'était pas capable de lui donner un enfant. Que Harry veuille autant prendre soin d'elle lui faisait alors un mal de chien, car Ginny revenait dans leur vie et il ne le supportait pas. Tout le monde l'applaudirait, tout le monde le féliciterait et laisserait entendre que, quelque part, il avait toujours de l'affection, voire des sentiments, pour son ex-femme. Et lui, Draco Malfoy, l'avocat, l'amant, le compagnon, serait l'objet de toutes les médisances et devrait supporter tout ça en silence.

Hier soir, il lui avait dit qu'il l'aimait comme peu d'hommes sur cette terre pourraient l'aimer. Il lui avait dit qu'il était le seul homme qui ait compté dans sa vie et qu'il ferait n'importe quoi pour le garder, parce qu'avec son fils, il était la plus belle chose qui lui était arrivé dans sa vie. Si un jour Harry le quittait, il en crèverait.

Il n'était pas question de ça, bien sûr. Harry avait essayé de lui expliquer que Ginny était et resterait à jamais la mère de ses enfants, et qu'en cela, il ressentirait toujours un petit quelque chose pour elle. Quelque chose qu'on appelait la reconnaissance. C'était uniquement pour cela qu'il voulait la soigner. Ce n'était pas parce que Draco n'avait jamais eu la moindre affection pour Astoria que Harry n'avait pas le droit d'en éprouver pour Ginny.

Mais Draco s'était montré sourd à tout cela, martelant que s'il l'aimait comme il le disait, il prendrait en considération son avis et ne soignerait pas cette femme qui se contre-fichait de lui et de leurs mômes. Il était évident que c'était ce qu'elle attendait depuis le début, qu'il la soigne ! Elle savait qu'elle pouvait tout obtenir de lui, qu'il paierait parce qu'il en avait les moyens et parce que l'argent ne régissait pas sa vie. Voilà pourquoi il avait été le premier à tout savoir !

Ils s'étaient quittés très remontés l'un contre l'autre. Draco souffrait et ses paroles avaient dépassé sa pensée, Harry en avait conscience. Il détestait qu'on remette en cause sa place dans la vie des Potter et ce financement pourrait le refaire basculer là-dedans, dans cette situation où il devrait tout encaisser en silence. Pour ne faire de mal à personne.

L'auror tenta d'expliquer tout cela à son meilleur ami qui l'écouta en silence tout en mangeant ses pâtes. Quand il eut fini, il resta silencieux quelques secondes, cherchant peut-être ses mots. Puis, il lui jeta un regard et se lança.

« Mon pote, j'ai pas d'avis sur la question. À la fois je veux que ma sœur guérisse, et à la fois je suis d'accord avec Draco, sur à peu près tout. T'es pas à quelques milliers de gallions près, soyons réalistes, hein, mais sur le principe, c'est pas normal. Ginny a des ronds de côté, j'en suis sûr, mais ça la fait chier de taper dedans, car si elle guérit, elle aura plus grand-chose, surtout qu'elle va devoir arrêter de bosser un bon moment. Et si tu la soignes, il y aura forcément des ragots et Draco va s'en prendre plein la tronche.

- Je sais mais…

- Je te connais, Harry, et je te comprends. Mais je peux pas t'aider dans ce choix. Tu sais, Draco, c'est un casse-couilles de première, mais c'est surtout un homme qui t'aime et qui pense toujours à toi. T'as toujours été sa priorité, et c'est pour ça que je l'ai accepté dès que vous vous êtes mis ensemble. Pour une fois qu'il se montre égoïste, pour une fois qu'il pense à sa gueule, je pense que tu devrais l'écouter. Si tu veux vraiment aider ma sœur, fais-le, mais fais en sorte que Draco soit d'accord. Sois honnête avec lui jusqu'au bout et protège-le.

- Tu as raison.

- J'aurais voulu t'aider plus que ça, vraiment, mais ça touche ma famille et…

- J'avais besoin d'un avis, tu me l'as donné. Et c'est compliqué pour tout le monde. Draco fait un blocage et les enfants aussi. Il m'a dit ce matin qu'Albus l'avait questionné hier sur notre dispute, mais qu'il n'avait rien dit. Et puis on est parti bosser. »

Et il ne l'avait même pas embrassé. Il lui avait juste dit au revoir et il avait passé la porte de chez eux, comme tous les matins, sa sacoche à la main. Alors Harry s'était précipité sur lui et l'avait plaqué contre le portail pour l'embrasser comme un fou. Alors Draco avait pris son visage entre ses mains pour caresser ses joues et son cou, son souffle soudain saccadé caressant sa peau. Ils s'étaient quittés sur un « je t'aime ». Et Draco souriait.

« Ils en veulent à leur mère même s'ils n'en ont pas conscience. Je pense aussi, mais ce n'est que mon avis, qu'ils veulent te protéger. Ils savent qu'elle t'a fait du mal et ils ne veulent pas que ça recommence. Aussi, ils tiennent tellement à Draco qu'ils ont du mal à voir leur mère comme leur mère. Et puis ils doivent être un peu largués. À la fois ils n'ont pas de vrais contacts avec elle, et en même temps c'est leur mère. Et toi, tu es tellement sensible en ce moment que tu te prends tout en pleine gueule.

- Ouais. Mais tu sais, je pense que si je la fais entrer dans ce centre hors-de-prix, je me sentirais mieux.

- Ah ouais ?

- Ouais. Je culpabilise beaucoup en ce moment et je pense que ça me ferait du bien de savoir que j'ai fait tout ce que j'ai pu pour qu'elle aille mieux. Là je me prends la tête sans arrêt et je me sentirai mieux quand je saurai qu'elle est vraiment prise en charge.

- Tu l'as dit à Draco, ça ?

- Non. J'y ai pensé ce matin, au travail.

- Dis-lui, alors.

- D'accord.

- Et prends soin de toi, Harry. Tu as des cernes énormes sous les yeux et tu es très pâle ! Si Hermione était là, elle te mettrait au lit !

- Si seulement je pouvais…

- Dès que tu rentres ce soir, tu vas te coucher !

- Je dois m'occuper des gamins.

- Ils peuvent s'occuper tous seuls ! Ils sont grands, ils te font même à manger !

- Leurs plats sont parfois franchement douteux…

- Mais c'est ça ou faire à bouffer en rentrant !

- Mais j'en ai marre de manger des pâtes, du riz et des pommes de terre tous les soirs… Il y a des livres de cuisine dans le salon, pourtant. Ils me dépriment. »

Ron rit de bon cœur, imaginant sans mal le grand manque de diversité de ses repas. Mais Harry ne s'aventurerait jamais à remettre en cause les talents culinaires de ses enfants car sinon il se retrouverait réduit à préparer le dîner tous les soirs, et en ce moment, il était trop fatigué pour cela. Il ne le faisait que le week-end, en fait. Sa famille adorait quand il faisait à manger. Draco restait toujours dans la cuisine avec lui et le regardait faire. Peut-être trouverait-il le courage de se mettre derrière les fourneaux ce soir, pour faire plaisir à tout le monde et apaiser les tensions.

Oui, c'était ce qu'il allait faire, décida-t-il en mangeant sa première bouchée de pâtes. Tout le monde serait content et il oublierait l'espace de quelques heures ses mauvaises pensées.

OoO

Ils avaient oublié de tirer les rideaux avant de se coucher. Ce fut la première réflexion que se fit Draco en se réveillant au beau milieu de la nuit. Mais ce n'était pas cela qui l'avait réveillé, pas plus que tout ce bruit que faisaient Albus et Scorpius dans leur chambre depuis qu'ils étaient montés se coucher avec James et Lily. C'étaient plutôt les interminables gigotements de Harry, qui le poussaient sérieusement à bout.

Quand Harry bougeait trop, soit il le prenait instinctivement dans ses bras, soit il le frappait. Tout dépendait de son état, à vrai dire. La veille, il lui avait vraiment cassé les pieds, à tourner sans arrêt comme une toupie sur le matelas, lui donnant au passage des coups de pieds ou de coudes. Draco avait beau être patient, il avait ses limites. Mais ce soir, plongé dans un sommeil agité, Harry gigotait comme un enfant emprisonné dans un sombre rêve. Alors le blond l'avait enlacé et espéré qu'il se calme. En vain. Il avait même fini par le réveiller, et quand Draco avait ouvert les yeux, écoutant les bruits de la chambre juste à côté de la sienne, ce crétin à lunettes avait soudain cessé de bouger.

Il était deux heures du matin et plus les minutes filaient, et plus Draco se sentait énervé. Il détestait se réveiller la nuit, à tel point que son esprit et son corps s'étaient comme conditionnés au fil des années pour ne jamais se réveiller quand Harry s'agitait, agissant tout seul en fonction des situations. Bon, comme il disait souvent, il préférait dormir avec un homme qui avait un verre dans le derrière qu'avec un type qui sciait du bois en ronflant. C'était bien un truc qu'il n'avait jamais supporté avec ses amants et autant dire que ç'avait pesé lourd dans la balance, quand il avait su dès la première nuit passée ensemble que Harry n'était pas victime de ce tue-l'amour en puissance.

Tourné sur le côté, Draco tenait son compagnon dans ses bras tout en regardant la fenêtre. S'il se levait, il ne pourrait plus se rendormir et Harry risquait de se remettre à bouger. Il ne voulait pas prendre ce risque. Son homme dormait si mal ces derniers temps qu'il commençait vraiment à s'inquiéter de cela. Pourtant, il faisait souvent des insomnies et n'avait jamais eu besoin de nuits complètes pour être frais et disponible le lendemain matin. Cependant, Draco savait que c'était en ce moment le reflet de ses inquiétudes et de la période noire qu'il traversait.

Harry n'allait pas bien. C'était le cas avant de recevoir le courrier de Ginny et depuis, ça n'avait fait qu'empirer. Jusque là, malgré ses angoisses et cette capacité qu'il avait de jouer avec le monde qui l'entourait, Draco avait plus ou moins su le gérer et l'apaiser. Mais son compagnon était en train d'entrer dans cette phase déconcertante et ô combien désagréable où il ne se confie plus. Où il se contente d'en dire le minimum pour qu'on lui fiche la paix. Et ça marchait plutôt bien, jusqu'à ce que Draco se rende compte de son petit manège.

Les yeux fixés sur la fenêtre, l'avocat compta le nombre de jour le séparant de leurs vacances en famille dans le sud de la France, là où personne ne les connaissait et où ils pourraient s'évader totalement de leur vie trop chargée. Il avait hâte d'y être et de pouvoir profiter pleinement de sa famille, sans être obligé de jongler entre son travail, Harry et les enfants. Tout cela l'épuisait littéralement. Et oui Harry ne souriait plus vraiment, ces derniers temps, tout n'était que forcé. Et les vrais sourires de son homme lui manquaient cruellement. Il était tellement plus beau quand il souriait et qu'il était heureux.

Draco ferma les yeux et tenta de se rendormir. Une longue journée l'attendait le lendemain et maintenant qu'il s'était réconcilié avec Harry, il savait que ce dernier ne le lâcherait plus avec cette décision qu'il semblait avoir déjà prise, en dépit de son avis sur la question. Bercé par le bruit de sa respiration, Draco parvint à retrouver le sommeil et s'y jeta à corps perdu.

OoO

Les papas étaient dans la cuisine et ça commençait à vraiment sentir bon. Ça changeait des odeurs habituelles de steaks, de patates et d'eau bouillante dans laquelle on a jeté un quelconque féculent. Et bien qu'il ne soit pas un gros mangeur comme James et Albus, Scorpius adorait quand Harry faisait à manger. C'était toujours bon, même quand il utilisait des légumes dégueulasses.

Cela faisait quelques jours que son beau-père s'était remis à la cuisine, chose qu'il n'avait pas faite depuis le début des vacances, hormis le dimanche. Ça ne les dérangeait pas tellement de faire la cuisine car généralement ils s'y mettaient à quatre pour que ça aille plus vite et, souvent, ils inventaient des recettes ou associaient des trucs que jamais Harry ne se serait jamais permis de faire, et que son père n'aurait jamais avalé si ce n'était pas ses gamins qui l'avaient cuisiné. Et s'ils ne se plaignaient jamais vraiment, et ils le savaient bien, c'était uniquement pour s'éviter cette corvée en rentrant du travail.

Mais depuis la fameuse engueulade qui avait mis Albus sans dessus-dessous, Harry cuisinait tous les jours. Il prenait sa douche, enfilait un vieux jean et un t-shirt, puis farfouillait dans le garde-manger à la recherche d'une idée. Histoire qu'il ne se retrouve pas à faire du steak avec des frites à cause d'un frigidaire vide, et pour qu'il poursuive sur sa lancée, les adolescents avaient acheté tout ce qu'ils aimaient à l'hypermarché le jour où ils étaient allés faire les courses. Autant dire qu'ils ne furent pas déçus les dîners suivants.

L'ambiance s'était considérablement détendue et ça faisait vraiment du bien. Scorpius n'en pouvait plus de ces disputes à répétition et de ces tensions qui gâchaient les meilleurs moments de leurs journées. Toute cette histoire prenait des proportions incroyables. Et le pire, dans tout ça, c'était que Scorpius ne se sentait pas du tout concerné par la convalescence de cette femme.

Ginny, il ne l'avait quasiment pas connue. Tout juste la croisait-il au hasard d'une fête de famille chez les Weasley, et encore, elle ne lui adressait jamais la parole. Les rares fois où elle le faisait, elle se montrait toujours désagréable. En même temps, il était le fils du mec de son ex-mari, elle n'avait donc aucune raison d'être gentille avec lui. Pourtant, quand il était petit, Scorpius essayait d'être gentil avec elle dans l'espoir qu'elle l'emmène avec lui, quand elle venait chercher les Potter pour le week-end. Et puis, très vite, il avait compris que c'était inutile. Il l'avait plus ou moins su le jour où il lui avait fait une blague avec Albus et qu'elle l'avait traité de sale bâtard, mettant son père dans tous ses états quand son meilleur ami était allé le lui répéter.

Au final, Ginny n'avait absolument aucune importance dans sa vie. Il ne l'avait jamais fréquentée et elle s'était fait de plus en plus inexistante dans la vie de la famille, même pour James et Lily qui avaient pourtant fait en sorte de garder un lien avec elle. Ainsi, savoir qu'elle était malade ne lui faisait absolument aucun effet. Il comprenait que ça les rende triste, que ça les inquiète, car dans le fond elle restait leur mère et elle ne leur avait jamais fait de mal, si on omettait ces absences trop longues et ce manque d'intérêt qui n'avait fait que croître au fil des années.

La souffrance liée à cette absence, Scorpius pouvait la comprendre. Sa mère avait déguerpi de sa vie juste après sa naissance et c'était uniquement à cause de son père. Ce dernier voulait un enfant mais pas d'épouse. Il aimait les hommes et avant de l'assumer pleinement aux yeux de tous, il avait contracté un mariage et lancé une grossesse, qui mit aussitôt à mal les fondements de son union. Il n'avait jamais eu de relation longue avec qui que ce soit, c'était même plutôt un grand amateur d'hommes. À partir de ce moment-là, il vécut ses amours au grand jour, dans l'unique but de se débarrasser de son épouse. Astoria n'avait pas fait long feu et n'avait plus jamais essayé de revoir son fils.

Depuis, elle avait eu d'autres enfants, que Scorpius ne connaissait pas et qu'il n'avait pas envie de connaître. Ils étaient bien plus jeunes que lui, car elle avait mis du temps à refaire sa vie et à avoir à nouveau confiance en un homme. Parfois, Scorpius en voulait à son père de l'avoir privé de sa mère. Cependant, il avait été si aimé par Harry, si chéri et gâté, que le jeune homme n'avait jamais fait de reproches à son géniteur. Un Harry, c'était mieux que toutes les mères du monde. Pas sûr que les Potter aient pensé pareil, en comparant leur ferme mais douce mère à leur orgueilleux et sévère beau-père. Mais pour Scorpius, même s'il n'était pas lié par le sang à ses trois frères et à sa sœur, même si Harry n'était pas son vrai père, il savait qu'il avait une famille parfaite.

Étalé sur le canapé et la tête posée sur ses genoux, Albus regardait d'un œil morne l'écran de la télévision. Scorpius lui caressait les cheveux, bataillant avec ses boucles noires pour essayer vainement de les aplatir. Albus adorait qu'on lui tripote les cheveux, même s'il ne laissait que très peu de gens les toucher. Et quand on avait le malheur de s'arrêter, il secouait la tête et vous jetait un regard peu avenant, vous intimant de poursuivre vos caresses. Chose qu'il venait de faire à l'instant.

Scorpius leva les yeux au ciel et reprit ses caresses, mais il n'allait pas tarder à arrêter. Il avait besoin d'aller aux toilettes et il n'en pouvait plus d'attendre. Du coup, il secoua la chevelure bouclée de son meilleur ami qui grogna. Il leva la tête vers lui, grincheux, et l'interrogea du regard.

« Faut que je me lève.

- Pourquoi ?

- Toilettes.

- Ça peut pas attendre ?

- Nan. »

Albus fit la moue mais se redressa quand même. De toute façon, il n'avait pas le choix, il avait vraiment besoin d'aller vider sa vessie. Scorpius quitta alors le salon, ignorant le gloussement de Lily qui lui souhaita un bon pipi. Le blond leva les yeux au ciel et se pressa vers les commodités. Une fois sa petite affaire terminée, le jeune homme regagna le salon, passant devant la cuisine. Il y jeta un coup d'œil et vit Harry derrière les fourneaux et son père assis à côté de la table. Mécaniquement, il ralentit, écoutant leur conversation. Ça chuchotait, entre eux, un peu comme s'ils ne voulaient pas être entendus. Et ce qu'il entendit lui fit l'effet d'une véritable bombe.

OoO

Harry se réveilla en sursaut. Tremblant, de la sueur lui coulant sur le visage, il regarda le plafond avec des yeux exorbités. Il avait le souffle court et il respirait si fort qu'il craignit de réveiller toute la maison avec le bruit de son souffle. Son cœur, lui, battait si fort qu'il avait la sensation que tout son corps pulsait, malmenant sa cage thoracique qui montait et descendait à un rythme effréné. Il avait la sensation de mourir, suffoquant dans l'obscurité de la pièce.

Ses mains cherchèrent le matelas sous lui et palpèrent les draps. Son cœur fit un bon dans sa poitrine et la panique l'envahit en ne sentant personne à côté de lui. Il tourna la tête et sentit alors les larmes dévaler ses joues. Draco n'était pas là. Les sens aux aguets, il écouta la maison. Il n'y avait pas un bruit. Pas un craquement. À croire que tous avaient déserté les lieux, comme s'ils étaient maudits.

Agonisant dans son lit, Harry mit plusieurs longues minutes à se rappeler que Draco passait la nuit au manoir Malfoy, chez sa mère. Quand il réalisa enfin que cette justification n'était pas un rêve, mais la réalité, l'auror se hissa sur ses avants-bas. Il était trempé de sueur et les draps lui collaient à la peau. Les yeux humides, il s'assit sur le bord du lit, tout tremblant. Il avait mal partout, au cœur qui avait battu trop vite, aux poumons qui peinaient à se remplir convenablement, au ventre et puis au dos, qui s'était tellement tendu depuis son réveil.

Et à la tête, aussi.

Là, sur son front.

Ça brûlait.

Harry se mordilla la lèvre, mit ses lunettes et puis se leva. Il retira son haut de pyjama mais garda son bas. Puis, il quitta sa chambre et traversa le couloir, s'arrêtant à chaque porte pour écouter ses enfants dormir. Il monta à l'étage, où dormait son aîné et sa fille. Elle chouinait dans son sommeil. Alors le père de famille entra dans la chambre, lui caressa les cheveux, et attendit qu'elle s'apaise pour retourner dans sa chambre.

À peine eut-il passé la porte qu'il alla dans la salle de bain pour se passer un coup d'eau sur le visage. Quand il alluma la lumière, le miroir au-dessus du lavabo lui renvoya une image terrifiante. Pâle comme la mort, des cernes bleutées alourdissant ses yeux d'un vert terme, Harry semblait comme suspendu dans le temps. Ni vieux, ni jeune. Juste laid à faire peur, avec ce teint cadavérique, son regard fatigué et sa bouche grimaçante de douleur.

Il était pâle et triste comme la mort. Et sa tête lui faisait toujours aussi mal. Il avait l'impression de revenir près de trente ans en arrière, à cette époque où il se réveillait la nuit à cause de ces cauchemars qui le hantaient, ces cauchemars de mort et de désespoir dont il ne pouvait s'extraire que dans la douleur. Et parfois, la nuit, il se levait et se regardait dans le miroir. Le résultat était aussi épouvantable que ce soir.

Lentement, Harry s'approcha du miroir et posa ses mains sur le lavabo. Il s'examina de près et se trouva soudain très vieux. Des rides naissaient aux coins de ses yeux et de sa bouche, et même sur son front. Ou alors n'étaient-ce que ses traits tirés que ses yeux fatigués scrutaient sous la lumière crue de la salle de bain. À moins qu'il soit réellement ainsi et que ce soit Draco qui ait besoin de lunettes.

Sa main passa sur son visage et lui massa le front. Il n'avait plus mal. Ce n'était qu'un mauvais rêve, parmi tant d'autres, qui lui rappelait des douleurs oubliées. Comme quand on rêve qu'on tombe et qu'on se casse le bras. La douleur est parfois si foudroyante qu'on se réveille. Sauf que cette douleur, elle avait été presque quotidienne à une époque et elle l'avait réveillée des années durant, alors que Voldemort avait quitté leur monde depuis longtemps. Son psychologue lui avait dit que cette douleur était tant associée à lui qu'elle représentait à elle seule tous les souvenirs liés à cet homme.

Cet homme.

Le seul homme qu'il ait tué dans sa vie. Le seul et unique. Pourtant, dans son métier, il avait souvent été confrontés à des tueurs et il avait bien failli en abattre plus d'un. Mais jamais il n'avait cédé et aucune des blessures qu'il avait pu leur infliger n'était suffisamment grave pour que leur cœur cesse de battre.

Personne ne méritait de mourir. Personne. Même les plus pourris, ceux qui ne méritaient même plus le nom d'homme. Même ceux-là, ils ne méritaient pas de plonger dans ce puits sans fond où Harry avait balancé cette ordure des années plus tôt.

Chacun devait payer ses fautes. Harry avait payé la sienne en arrêtant des criminels et en protégeant son pays. Il avait accepté sa mort et le fait qu'il n'y avait alors pas d'autre solution, car c'était le genre d'homme qui, même en prison, aurait été capable de poursuivre son œuvre et mettre le pays à feu et à sang. Il avait accepté l'idée qu'il avait été manipulé dès le début et qu'il avait de la chance d'avoir survécu.

Restaient les souvenirs, les douleurs à jamais présentes dans son corps, car même si on sait qu'on n'a pas eu le choix, tout ce qui a précédé cet acte pardonné et enterré restera à jamais dans notre esprit.

Restaient les interrogations. La tristesse. Les regrets. Les remords.

Les rêves.

Car derrière les cauchemars se cachent les rêves.

« Papa ? »

Harry eut un sursaut et se retourna. Dans l'encadrement de la porte se tenait Lily qui se frottait les yeux, tenant contre elle son vieux nounours avec lequel elle dormait encore malgré ses quatorze ans.

« Chérie, qu'est-ce que tu fais là ?

- J'avais soif. Ta porte était ouverte et t'étais pas dans ton lit. Tu descends avec moi ?

- Oui, mon cœur. »

Aussitôt, Harry traversa la salle de bain et la souleva dans ses bras, à la manière d'une princesse. Aussitôt, elle se blottit contre lui et se laissa descendre jusqu'en bas. Comme quand elle était enfant, l'auror la posa sur le plan de travail et, sans allumer la lumière, lui servit son verre d'eau. Il ne voulait pas qu'elle voie encore davantage le désastre de son visage, abîmé par les regrets.

Lily but lentement son verre. Elle avait toujours un peu peur du noir, mais quand il était là, elle ne craignait plus rien. Dans ces moments-là, Harry se sentait un peu comme un super-héros. Le héros de ses gamins. Ils étaient grands, maintenant, mais il fallait croire qu'il l'était toujours un peu.

« J'ai fini, Papa.

- Je t'emmène te coucher ?

- Ouais. Tu me portes ? »

Harry posa le verre dans l'évier puis se posta devant sa petite dernière, lui écarta les jambes et attrapa ses poignets pour les nouer derrière sa nuque. Elle gloussa dans son cou quand il l'attira à lui et cala ses bras sous ses fesses, la soulevant du plan de travail. La tête posée sur son épaule, sa peluche pendant dans son dos, Lily se laissa emmener jusque que dans sa chambre. Il la déposa sur son lit défait, l'aida à se recoucher, puis s'allongea à côté d'elle. Sa main dans la sienne, il écouta le bruit de sa respiration, si apaisant.

Sa petite fille. Un petit courant d'air frais dans cette garçonnière. Sa petite chipie, la petite bécasse qui sortait des bêtises aussi grosses qu'elle à table et qui chantonnait les génériques des publicités comme personne. Son bébé à lui, sa petite dernière.

Son sang. Sa chair.

Et pas celle d'un autre.

L'aurait-il autant aimée si elle n'avait pas été de lui ? Aurait-il pu l'élever, comme il se l'était juré avant de faire le test de paternité ? Rien n'était moins sûr, et il le savait. Le sang ne crée pas l'amour. Mais la trahison engendre la haine et la rancœur. Impossible de s'occuper d'un enfant dans ces conditions.

Quand Lily fut endormie, Harry quitta sa chambre en silence. Puis, il descendit les escaliers et retourna dans la sienne. Il repassa par la salle de bain et se regarda à nouveau dans le miroir. Ces quelques minutes passées avec sa fille semblaient lui avoir rendu son vrai visage, celui de ses quarante-trois ans. Il se sentait aussi légèrement mieux. Marcher semblait lui avoir fait du bien. Alors, enfin, il se passa un coup d'eau sur le visage, savoura la caresse humide et fraîche sur sa peau, puis il s'essuya et retourna se coucher.

Leur grand lit lui parut bien vide sans Draco pour le réchauffer. L'auror s'allongea à sa place, puis échangea leurs oreillers et plongea la tête dans celui trop dur de son compagnon qui sentait bon son odeur. Tout irait mieux le lendemain, quand le soleil serait levé et que ses cauchemars se seraient dissipés. Il pensa alors fort à son homme, enlaça l'oreiller de ses bras et tenta de se rendormir, ou du moins de se plonger dans un demi-sommeil.

En vain.

OoO

Le moins qu'on puisse dire, c'était que la maison était aussi tendue qu'à son départ. Pourtant, Draco avait demandé aux gamins de faire un effort et de prendre soin de leur père, mais il fallait croire que c'était trop demander à James et Albus, qui avaient tous deux décidé de jouer aux cons.

Voyant clairement que ces deux derniers faisaient la gueule, même s'ils prirent la peine de venir le saluer au retour du travail, Draco s'était isolé avec les quatre adolescents dans le salon pour remettre les points sur les i. Ce qui aurait pu être une banale soufflante, comme ils en avaient reçu des centaines, se transforma très vite en quelque chose de plus violent et incisif.

Cela faisait longtemps que Draco n'avait pas ainsi défoncé ses deux beaux-fils, mais il fallait dire qu'ils ne lui avaient pas donné récemment de raison de le faire. L'avocat avait la colère froide et n'était pas du genre à crier pour un rien. Mais cette fois, ces idiots s'étaient crus plus malins que lui et lui avaient tenu tête, mais ils étaient beaucoup trop jeunes pour avoir raison avec lui et de plus Draco excellait dans l'art de frapper pile là où ça faisait mal. Il avait même poussé le vice à lancer ses piques acérés même quand ils baissèrent la tête, les joues rouges et les yeux humides, admettant leur défaite.

Du coup, quand Harry était rentré, il avait été très surpris de trouver sa maison aussi calme. Bien évidemment, il avait pris la défense de ses marmots en lui disant que tout s'était bien passé la veille et qu'ils ne faisaient qu'un peu de boudin, mais Draco refusait qu'un tel climat s'installe chez lui. Qu'il sache, personne n'avait commis de crime dans cette maison, il était donc hors de question que ces deux idiots sabotent leurs soirées sous prétexte qu'ils n'étaient pas contents. C'était déjà suffisamment difficile comme ça. Et c'était tellement facile de faire à la gueule à leur père, lui qui n'osait rien dire tant il se sentait coupable…

Installé dans le salon avec la Gazette du sorcier du jour, Draco se sentait vraiment agacé. Déjà qu'il avait passé une sale soirée la veille, mais si en plus il ne pouvait plus se détendre chez lui à cause d'adolescents qui ne comprenaient rien à rien… Sa vie de famille devenait de plus en plus compliquée et il ignorait quand elle reprendrait un cours normal.

Il était en train de recompter les jours le séparant de leurs vacances quand Scorpius entra dans le salon et s'assit à côté de lui, sans dire un mot. Lui aussi en avait pris pour son grade quand il avait osé élever la voix pour essayer de défendre Albus. Depuis, il n'avait quasiment plus ouvert la bouche, vexé au possible par ce que lui avait dit son père. Ce dernier ne fit pas attention à lui, les yeux rivés sur son journal, et attendit que son fils entame la conversation. Car s'il était là, plutôt que là-haut à traficoter il ne savait quoi avec Albus, c'était qu'il avait une bonne raison.

« Papa, je peux te parler ?

- Bien sûr. Qu'est-ce qu'il y a ?

- Je veux m'excuser pour tout à l'heure. Et hier soir.

- Comment ça ?

- J'en ai marre de ces tensions et de ces engueulades. Alors je m'excuse. J'aurais dû mieux me comporter avec Harry et ne pas prendre la défense d'Albus.

- C'est une tentative d'apaiser les choses ?

- Oui.

- Excuses acceptées. »

Il y eut un silence. Puis, Scorpius fit un mouvement de hanche sur le canapé et se retrouva collé à lui. Surpris, Draco le regarda franchement. Son fil regardait le sol, les mains croisées sur ses cuisses, et son visage reflétait divers sentiments contenus. L'avocat ferma son journal et le posa à côté de lui, puis il leva le bras et le posa sur le dossier du canapé. Aussitôt, Scorpius se mit contre lui et son père enlaça ses épaules. Ça ne lui ressemblait pas vraiment, de venir chercher des câlins. Il était grand, maintenant. Il faisait quasiment sa taille. Et il était de plus en plus beau.

Doucement, Draco caressa ses cheveux blonds un peu trop longs. Son fils ne disait toujours rien et ses doigts restaient noués sur ses cuisses.

« Qu'est-ce qu'il y a, mon chéri ?

- Je suis fatigué. »

Sa voix n'était qu'un souffle et elle était si douloureuse que Draco sentit son cœur se serrer dans sa poitrine.

« Fatigué de quoi ?

- Des tensions. J'en peux plus, Papa. On se dispute même quand vous n'êtes pas là.

- Ah oui ? Ils te disent des choses qui ne te plaisent pas ?

- Non. Justement. Ils ne veulent pas en parler avec moi parce qu'ils disent que ça ne me concerne pas.

- Ils n'ont pas tout à fait tort là-dessus, même si…

- Harry souffre. Bien évidemment que ça me concerne ! Il était tellement triste, hier, et ils m'ont tous tellement énervé… »

C'était lui qui avait découvert le pot aux roses. Harry voulait payer les soins de son ex-femme, et à peine Scorpius le répéta-t-il aux jeunes Potter que ces derniers se précipitèrent dans la cuisine pour faire le procès de leur père. Ce fut une conversation douloureuse où Harry manqua de perdre ses moyens, arguant qu'il faisait ce qu'il voulait de son argent et que cela ne changerait absolument rien à leur vie. Mais ni James ni Albus n'approuvaient sa démarche, affirmant qu'il était trop con et trop gentil avec elle, qu'elle le menait par le bout du nez, comme avant, et qu'elle avait forcément de la thune de côté pour se payer ses médecins. Il se faisait manipuler, comme toujours, et si ça recommençait maintenant, ça n'aurait plus de fin !

Ce n'était pas qu'une question d'argent. C'était une question de principe. Dans le fond, Draco était tout à fait d'accord avec lui et il le répétait à son compagnon à chaque fois que ce dernier abordait le sujet. Mais Harry avait pris sa décision et tant qu'il l'aurait en travers de la gorge, l'avocat s'y opposerait à chaque fois qu'il lui en parlerait. Cependant, James et Albus avaient des mots très durs avec lui, le faisant passer pour un faible encore attaché à un passé révolu. C'était sans doute ce qui faisait le plus mal.

C'était Draco qui avait réussi à mettre fin à la dispute, éjectant les enfants de la cuisine. Le repas s'était fait dans un silence lourd et pesant, puis ils avaient tous passé leur soirée dans leur chambre. Harry n'avait quasiment plus dit un mot jusqu'au lendemain. Draco lui avait fait promettre de l'avertir si jamais il y avait un souci à la maison, pour qu'il rapplique aussitôt. Mais Harry ne lui avait envoyé aucun courrier. Il savait juste qu'il avait très mal dormi parce que Lily s'était levée en pleine nuit pour aller boire et il n'était déjà plus dans son lit. Pour le reste, son compagnon ne lui avait rien dit, mis à part que la soirée avait été tendue.

« Pourquoi ils t'ont énervé ?

- Ils n'ont pas été gentils, hier.

- Comment ça ?

- James et Albus. Ils n'ont pas été gentils avec Harry, hier. »

Scorpius leva les yeux vers lui et Draco y lut une telle douleur, de tels remords qu'il sentit tout son corps se tendre. Par Merlin, s'étaient-ils disputés avec leur père la veille ?

« Qu'est-ce qu'ils ont dit ?

- Je suis désolé, Papa…

- Qu'est-ce qu'ils ont dit ?

- Ils m'ont dit que ça ne me regardait pas, que j'étais pas de cette partie de la famille…

- Par Merlin, mais qu'est-ce qu'ils ont dit ?!

- James qu'il n'était qu'un pauvre con et qu'il ressentait peut-être encore un truc pour sa mère, vu qu'il voulait la soigner et qu'il n'en avait rien à foutre de ton avis. Et Albus a dit que si ça se trouve, sa mère n'était même pas malade et que c'était juste de la comédie pour lui soutirer de l'argent, parce que c'est une grosse somme et il était assez con pour… »

Draco ne put en entendre plus. Il se leva aussitôt et se précipita à l'étage, grimpant les escaliers quatre à quatre.

Ça ne pouvait plus durer.

Cette ambiance, ces critiques voilées, cette mauvaise humeur constante et ces disputes, ça ne pouvait plus durer. Draco n'en pouvait plus. Il ne pouvait plus encaisser tout ça, gérer Harry, ses angoisses et ses silences, faire tampon entre lui et les enfants… Il n'y arrivait plus. Et là, ça allait beaucoup, beaucoup trop loin.

D'un mouvement brusque du bras, il ouvrit en grand la porte de la chambre de James. Il était alors assis sur son lit à griffonner sur des papiers, et en l'entendant entrer, il sursauta.

« James ! Par Merlin, et moi qui croyais que tu étais un homme mature et intelligent ! Mais putain, mais pour qui tu te prends ?! Tu es qui pour dire des choses pareilles à ton père et pour lui parler de cette manière ?!

- Mais qu'est-ce…

- Scorpius m'a répété ce que tu lui as dit hier ! James, mais tu te rends compte de ton comportement ? Tu te rends compte de ce que tu oses dire à ton père ?! J'aurais dis le centième de ce que tu as osé prononcer, mon père m'aurait foutu dans les cachots pour le mois !

- Il l'a cherché !

- Il a cherché quoi ?! Il a cherché quoi, James ?! Tu n'as aucun respect envers ton père ! Ni même envers moi !

- Bien sûr que si, je te respecte !

- Si tu me respectais, tu n'aurais pas dit des conneries pareilles !

- C'est lui qui ne te respecte pas ! »

Draco se retourna et foudroya Albus du regard. Ce dernier eut un léger mouvement de recul, mais maintint sa position. Lily était juste derrière lui, le regard effrayé, et il aperçut Scorpius un peu caché par le mur. Il fallait croire qu'il avait gueulé si fort que cela avait ameuté du monde. Mais qu'importe leur nombre, Draco leur serait toujours supérieur, et ce jusqu'à sa mort.

« S'il te respectait, il ne correspondrait pas avec elle et il ne lui paierait rien ! Elle a de l'argent, elle a des amis ! Et putain, elle a jamais demandé à nous voir ! Elle est maigre et pâle, mais rien ne nous dit qu'elle est vraiment malade !

- Et tes doutes te permettent de manquer de respect à ton père ?! En quoi ça va changer votre vie, qu'il la fasse soigner ?!

- Elle veut lui soutirer de l'argent !

- Ne raconte pas de bêtises ! Vous n'êtes que de sombres idiots, tous les deux ! Vous voulez savoir quel est votre problème ?! Je vais vous le dire, moi ! Vous voulez qu'elle paye ! Elle a quitté votre vie pour sa carrière, vivre des expériences où vous n'aviez pas votre place, pour vivre avec d'autres hommes ! Vous voulez qu'elle paye, pour ça, qu'elle paye pour n'avoir jamais été là pour vous !

- Draco, arrête. »

Harry venait d'apparaître derrière Albus. Ce dernier se retourna soudain vers lui et son père lui jeta un regard étrange. Il paraissait déçu et incroyablement fatigué, à cet instant. Cela parut désarçonner l'adolescent, car il ne réagit pas tout de suite.

« Ça suffit. Venez, on va manger.

- Et tu laisses faire ? Tu laisses couler ?

- J'ai eu ma dose hier et avant-hier. J'aimerais passer une soirée à peu près normale, si ça ne vous dérange pas.

- Alors tu t'en fous ! Ton fils remet en cause les sentiments que tu as pour moi, tes gamins t'insultent, et tu dis rien ?!

- C'était hier, Draco.

- Et aucun n'est puni. Mon fils m'aurait parlé comme ça, il n'aurait pas vu la lumière du jour de toute la semaine !

- Pourquoi tu t'énerves ? De toute façon, tu penses exactement comme eux. Tu m'as dit que je n'étais qu'un sombre abruti, tu m'as dit que si je t'aimais vraiment je ne l'aiderais pas, tu m'as dit aussi que je ne te respectais pas et que je me fichais de ce que tu ressentais. Tu es dans leur camp, Draco. »

Jamais Harry ne lui avait fait un coup pareil. Jamais il n'avait parlé aussi ouvertement de l'une de leurs disputes, dévoilant leurs faiblesses et leurs positions dans le conflit. Qu'est-ce qu'il était en train de lui faire, ce con ? Pourquoi est-ce qu'il lui parlait comme ça, et de ça ?

« Je pense peut-être la même chose qu'eux, mais ils n'ont pas à te parler de cette manière-là ni à te manquer de respect ! Moi j'ai le droit de te traiter de con parce que je suis ton mec et je te connais comme si je t'avais fait, mais pas eux !

- T'as envie de me pourrir ma soirée ?

- Toi tu me pourris la vie ! Tu nous pourris la vie ! T'as vu dans quel état tu es depuis quelques jours ? Même ta santé, tu la pourris ! J'en peux plus, Harry, j'en peux plus de cette ambiance, de ton état, de l'état des gamins, de tout ! »

Il disjonctait. C'était une mauvaise idée, une très mauvaise idée, mais Draco n'en pouvait plus. Il était à bout. À bout de nerfs, à bout de volonté, à bout de tout. Harry ne comprenait pas, il était complètement bouché et il se figurait que personne ne le soutenait. Draco avait beau ne pas approuver sa démarche, il l'aimait assez pour ne pas le torturer sans cesse avec ça. Mais là, ça ne pouvait plus durer.

« Une femme dont tout le monde se fout tombe malade et toi tu te rends malade !

- Et vous en faites une affaire d'état.

- Oui, parce qu'elle mérite pas que tu l'aides ! »

C'était James qui venait de parler. C'était lui qui vivait le plus mal la situation, pour les arguments que Draco avait prononcé un peu plus tôt, même s'il refusait de l'avouer.

« On va s'arrêter là.

- Non on ne va pas s'arrêter là ! Elle ne mérite pas que tu l'aides, elle ne mérite pas qu'on s'intéresse à elle !

- Je vous ai privé de votre mère avec ce divorce, mon crime est plus important que le sien, et pourtant c'est à elle que vous en voulez le plus ?

- C'est vrai, c'est en partie de ta faute, mais tu ne l'as jamais empêchée de nous voir ! Et puis merde, on n'est pas d'accord, qu'elle aille se faire voir !

- Parle autrement de ta mère, s'il te plaît. »

Le ton venait de monter. Dur, implacable. Un ton qui n'annonçait rien de bon et qui rappelait à cette bande de jeunes qu'en dépit de ses faiblesses et de sa profonde gentillesse, Harry Potter restait un père et un homme de caractère.

« Pourquoi tu prends sa défense, à elle ? Alors que toi tu te défends à peine !

- C'est facile de taper sur ceux qui ne sont pas là pour répliquer. Tu n'es jamais allé la voir, tu n'as eu aucune conversation avec elle sur le sujet.

- Elle n'a pas demandé à me voir.

- Parce qu'il faut tout te demander, James ? Même ça, il faut te le demander ? C'est facile de se replier derrière ses rancœurs quand on n'a pas le cran d'affronter ce qui nous fait peur.

- Je n'ai peur de rien !

- Oh si ! Tu as peur d'être face à elle, parce que tu sais qu'elle va t'émouvoir et alors il ne te sera plus possible de la détester.

- Je ne la déteste pas ! Mais elle ne mérite pas que tu l'aides ! Elle t'a trompé, elle t'a forcé à l'épouser et elle t'a fait du mal après le divorce !

- Tout ça, c'est du passé, et ça ne te concerne plus !

- Ça me concerne tous les jours, putain ! La famille qu'on a, on l'aurait jamais eue si…

- Remercie-la alors de m'avoir trompée, car sinon tu aurais grandi avec elle et on n'en serait pas là où on en est tous ! »

Le visage de Harry s'était durci, son ton et son regard aussi. Il semblait à cran et Draco lut dans ses yeux qu'il était en train de craquer. Le mieux aurait été de l'éloigner, de les séparer, tous, mais il n'en eut pas le courage. Harry devait comprendre que c'était compliqué pour tout le monde, que tout le monde pensait à lui, même s'il pensait le contraire. Mais son compagnon décida au contraire d'arrêter les frais.

« Maintenant, on va s'arrêter là. On va tous se passer un coup d'eau sur le visage et aller dîner. »

Mais Draco refusa de laisser les choses telles qu'elles. Alors, quand Harry se retourna pour traverser le couloir, l'avocat le retint.

« Donc c'est ça, ta stratégie ? Nous demander de nous taire et de reprendre notre vie comme avant, alors que celui qui fuit le plus la réalité, c'est toi ? »

Harry cessa tout mouvement en entendant sa voix. Sans doute voulut-il répondre, mais Draco ne lui en laissa pas l'occasion.

« Tu lui demandes de respecter ton ex-femme, mais qu'a-t-elle fait pour mériter ce respect ? Et qu'ai-je fait, moi, pour mériter de passer au second plan ? »

Lentement, son compagnon se retourna et, les yeux écarquillés d'une désagréable stupeur, il le dévisagea. Et Draco sut alors qu'il était allé trop loin. Et les gamins aussi, car ils eurent un mouvement de recul.

« Je te demande pardon ?

- Tu m'as très bien entendu. »

Mais il était hors de question de perdre la face, même s'il voyait que Harry était en train de virer dans un état où il ne lui serait bientôt plus possible de se contrôler.

« Je t'interdis de remettre en cause le respect qui lui est dû.

- Parle-moi sur un autre ton.

- Je te parle sur le ton que je veux. Elle est malade, on lui doit le respect.

- On ne doit le respect qu'aux morts, et à une époque, tu la traitais de tous les noms, ta femme.

- C'est une époque révolue. Ce n'est pas parce que tu te contrefous de ce qu'est devenue la tienne que je dois être comme toi !

- Tu sais très bien pourquoi je me suis marié avec elle.

- Toi aussi, tu sais très bien pourquoi je me suis marié avec la mienne ! Mais contrairement à toi, j'ai aimé ma femme, j'ai aimé la mère de mes enfants et ça me fait un mal de chien de savoir qu'elle est malade ! Je ne vois pas par quoi je te manque de respect !

- Tu ne devrais plus rien ressentir pour elle !

- Elle a mis au monde ma famille !

- Et moi pas ! Moi, je ne peux pas te donner d'enfants et je ne pourrai jamais t'en donner ! Je n'ai aucune légitimité dans ta vie, mais parce qu'elle t'a pondu trois chiards dont elle ne voulait même pas, elle existe encore dans ta vie ! Moi, je dois me battre pour y rester et ne laisser personne prendre ma place ! »

Il n'y avait plus les gamins autour d'eux. Il ne voyait même pas leurs visages décomposés, cette peur dans leur yeux et cette souffrance sur leur visage, car ils étaient en train de voir pour la première fois leurs parents se déchirer. Ce n'était jamais arrivé, jamais comme ça et jamais sur ces sujets-là. Mais Draco était à bout. Son amour pour Harry l'étouffait et cette haine grandissante pour son ex-femme également.

« Mets-toi à ma place cinq minutes, putain ! Mets-toi à la place de tes gamins que j'ai élevés comme s'ils étaient les miens, ce qui m'a valu de couper les ponts avec ma famille ! J'ai renoncé à ma famille, pour toi !

- Tu te montes complètement la tête avec cette histoire ! Je me suis toujours affiché avec toi, je t'ai toujours présenté comme mon compagnon ! Tu l'es depuis douze ans, merde !

- Tu n'as jamais voulu te marier !

- J'ai pas besoin de me marier pour t'aimer correctement !

- Dis plutôt que le mariage est quelque chose qui appartiendra toujours à Ginny ! Elle a été ta femme et elle sera la seule épouse qui aura partagé ta vie !

- Arrête, Draco, tu deviens ridicule ! On a acheté cette maison ensemble, on a des comptes communs, on partage tout ensemble ! Je partage plus de choses avec toi qu'avec elle !

- Parce que j'ai été ton avocat ! Je t'ai défendu, je t'ai protégé, tu as toujours eu une confiance aveugle en moi ! Tu sais que je ne te ferai jamais de mal, contrairement à elle !

- Arrête, Draco !

- Que j'arrête quoi ?! De dire la vérité ?! Tu es divorcé depuis douze ans, j'ai élevé tes gamins, on a construit notre vie ensemble, et tu lui permets de revenir après tout ce temps dans ta vie ! Tu crois tout ce qu'elle te dit, alors qu'en effet rien ne nous prouve qu'elle est vraiment malade, on a aucune ordonnance du médecin et elle n'a vu personne d'autre que toi et ses parents !

- Arrête !

- T'as toujours été trop gentil et trop con avec elle ! Si tu m'as embauché il y a des années, c'était parce que tu savais que je ne cèderais sur rien, qu'importe ce que tu m'aurais dit ! Elle avait presque réussi à te convaincre d'avoir la garde partagée, elle arrivait à te faire avaler n'importe quoi ! Et même après, tu m'as gardé comme avocat, tu m'as fait lire toutes ses lettres parce que tu savais qu'elles pourraient te faire faire n'importe quoi !

- Arrête !

- Tu as toujours été faible face à elle ! La vérité, Harry, c'était que Ginny est tombée amoureuse d'un fantasme et non pas d'un homme ! Tu l'as fait rêver jusqu'à ce qu'elle se rende compte que tu es un homme tout ce qu'il y a de plus normal, avec des failles, beaucoup de faille ! Elle a cessé de t'aimer en le découvrant car elle a su que tu n'étais pas le héros qui la faisait rêver ! Elle s'est accommodée de ça, elle a fait avec, mais…

- Putain mais arrête ! »

Son hurlement avait comme traversé les murs. Les yeux fous, le visage tendu et crispé, Harry semblait à bout de nerfs. Et à peine prononça-t-il son premier mot que Draco sut qu'il était allé trop loin. Que quelque chose s'était déchiré en lui.

« Putain arrête ! Ça t'apporte quoi de dire ça ?! Ça t'apporte quoi de me rappeler tout ça, alors que putain je le sais, merde ! Je sais très bien ce qu'elle m'a fait, je sais très bien ce qu'elle ressentait à l'époque ! Je sais que j'étais faible, que j'étais mal dans ma peau, que je me sentais me consumer de l'intérieur parce que bordel elle m'avait tout pris ! Elle m'avait pris mon équilibre, mon amour-propre, mon orgueil, ma fierté, elle allait me prendre mes enfants et gâcher ce qui restait de ma vie ! C'est une salope ! Une garce ! C'est tout ce que tu veux Draco ! Mais qu'importe que ça te fasse chier, ça reste la mère de mes gosses, putain ! »

Ce voile qui séparait sa réalité de celle du monde réelle venait de se déchirer. Et les vannes étaient en train de s'ouvrir.

« Elle sera toujours la mère de mes enfants ! Ce sera toujours elle qui m'aura donné la famille que j'ai, qui aura guéri des blessures dont tu n'as même pas conscience ! Il y a des choses dont je ne t'ai jamais parlé, parce que je ne voulais pas te faire de mal et parce que tu n'aurais jamais pu comprendre ! T'as renoncé à ta famille ?! T'as renoncé à ta mère ?! Mais putain, Draco, moi j'ai jamais eu de famille ! »

Sa main sur la poitrine, Harry perdait littéralement les pédales. Et face à lui, Draco sentait un insidieux et douloureux sentiment de honte l'envahir au fil des secondes, tandis que son cœur s'emballait dans sa poitrine de souffrance.

« J'en ai jamais eu ! J'ai pas connu mon père, j'ai pas connu ma mère ! Tu entends ça, James ?! Albus, Lily ?! Vous entendez, ce que je vous dis ?! J'ai pas eu de parents, moi ! Mon père est mort à quelques mètres de moi en espérant me sauver et ma mère est décédée à côté de mon berceau ! Je savais même pas prononcer un mot que j'ai perdu les deux points de repères de mon existence ! J'ai failli crever, cette nuit-là, et quelque part une partie de moi est morte, parce que ma vie n'a plus été qu'un Enfer ! »

Les larmes venaient d'apparaître dans leurs yeux, mais Draco ne pouvait les voir. Il avait la sensation de mourir sur place, tandis qu'un flot interrompu de mots s'échappait de la bouche grimaçante de l'homme qu'il aimait.

« Vous avez une belle maison, des chambres, des salles de bain et des jouets ! Moi, j'ai été battu toute mon enfance, on m'a frappé, mal-nourri et enfermé dans un placard ! Vous entendez, ce que je vous dis ?! J'ai grandi dans un placard ! J'ai passé mon enfance dans le noir à jouer avec les araignées et des jouets cassés que je chipais quand ils allaient à la poubelle ! »

Il vit Lily pleurer. Scorpius, aussi. Les deux autres, ils lui tournaient le dos. Mais la main d'Albus tremblait et James tenait à peine sur ses guiboles à côté de lui.

« Je donnerais n'importe quoi pour revenir en arrière et revoir mes parents ! Je donnerais tout ce que j'ai pour avoir ma mère avec moi ! Vous vous plaignez de la vôtre, mais vous vous rendez compte que vous l'avez toujours ? Elle n'a pas été souvent là, mais elle ne vous a jamais fait de mal ! Elle ne vous a jamais frappés, elle ne vous a jamais enfermés dans une pièce sombre quand vous aviez le malheur d'exister dans un de ses mauvais jours, elle ne vous a jamais affamés ! Elle vous a aimés, elle a pris soin de vous ! Moi, j'ai rien eu de tout ça ! On ne m'a jamais aimé, et la seule personne, la seule qui a su m'aimer de loin, la seule qui m'avait promis qu'un jour, tout irait mieux, qu'un jour j'aurais la vie de famille dont je rêvais depuis mon enfance, elle est morte sous mes yeux ! La seule personne qui arrivait à me parler de mes parents sans fondre en larmes est morte et je la reverrai plus jamais ! »

Harry pleurait, maintenant. Il semblait avoir perdu trente ans. On aurait dit l'adolescent de cette époque, au regard torturé qui essayait d'avancer et de se battre, alors qu'à chaque pas, il avait la sensation de perdre quelque chose de précieux.

« Vous ne mesurez pas la chance que vous avez ! D'accord, je ne vous ai pas voulus, d'accord, elle m'a piégé ! Mais essayez d'imaginer une seule seconde ce que j'ai ressenti quand vous êtes nés, quand j'ai enfin eu la sensation d'avoir une famille à moi ! Quand j'ai eu la sensation de marcher dans les pas de mon père, de le découvrir, quelque part, de ressentir les mêmes choses que lui avait ressenti quand j'étais né ! J'aimais Ginny, parce que même si j'allais mal, elle m'a offert ce que j'ai de plus précieux, elle m'a soigné de blessures dont je ne soupçonnais même pas l'existence ! Et quelque part, je l'aimerai toute ma vie parce que sans elle, vous n'existeriez pas ! »

On aurait dit cet adolescent en pleine lutte contre le monde entier et contre lui-même. Celui qu'il avait enfermé dans son cœur pour avancer et qui se débattait de toutes ses forces quand il montrait des signes de faiblesse.

« Vous ne vous rendez pas compte de la chance que vous avez d'avoir encore votre mère ! Quand je la vois, je pense à la mienne, je pense à la vie que j'aurais dû avoir, la vie que je méritais d'avoir ! Quand je vous vois, je pense à mon enfance, à mon cousin qui me frappait dès qu'il en avait l'occasion, de ma tante qui m'enfermait des jours entiers dans mon placard, à mon oncle qui me battait quand j'osais me plaindre ! Quand je te vois, Draco, je pense à cette vie triste à pleurer que j'aurais dû vivre avec elle et après elle ! La mort me terrifie et la perdre, elle aussi, avec tout ce que j'ai perdu dans ma vie, avec toutes les personnes que j'aurais aimé connaître et qui sont mortes trop tôt, ça m'empêche de dormir la nuit ! Les gens meurent autour de moi et je ne m'y ferai jamais ! Je vais pas bien, je suis jamais allé bien, et avec elle ou sans elle, ce sera toujours le cas ! Vous la diabolisez, mais j'ai jamais eu besoin d'elle pour me sentir comme une merde ! »

Cet adolescent avait envie de grandir, lui aussi. Il avait envie de tirer un trait sur tout ça et aller de l'avant. Mais il demeurait enchaîné à ses souvenirs, car ils représentaient la première partie de sa vie.

« Vous ne comprenez rien à ce que je ressens ! Oui, je suis terriblement faible, oui, je ne suis qu'un pauvre con mal dans sa peau, mais putain je ne vous demande rien ! Tout ce que je veux, c'est qu'elle aille bien ! Vous n'en avez rien à foutre, toi parce que tu te montes la tête comme un abruti et vous autres parce que vous voulez vous venger de son absence ! Je ne vous supporte plus, je ne supporte plus ces reproches, ces engueulades ! Je ne vous supporte plus ! »

Et alors, Harry se retourna, courut dans le couloir et dévala les escaliers. Finalement, ils entendirent la porte d'entrée claquer violement, les laissant seuls dans cette chambre, face à la réalité qu'ils n'avaient su entrevoir dans le comportement de cet homme qu'ils aimaient tous éperdument.

FIN