Disclaimer : Les personnages de Harry Potter ne m'appartiennent pas, mais l'histoire, si !
Couple : Harry/Draco.
Rating : T.
Bonsoir les jeunes !
Après une si longue attente, voici la suite de "Reality", écrite sur les bandes-son des films "Intouchable" et "Inception". D'habitude, je ne précise jamais les musiques que j'écoute mais je les ai tellement écoutées pendant l'écriture pour me replonger plus facilement dans cet univers que j'avais besoin de le dire... XD
Bon, sinon, j'avoue que vos commentaires m'ont mis vachement la pression, comme peuvent en témoigner les personnes que j'ai croisées à la Yaoi Yuri Con début octobre... Je ne pensais pas que l'OS précédent plairait autant, étant donné que je l'ai écrit plutôt pour moi-même sur des thèmes qui m'intéressent beaucoup. J'ai publié l'OS sans avoir commencé la suite... et du coup, j'ai eu du mal à continuer.
J'espère donc que cette suite ne vous décevra pas...
J'en profite au passage pour demander aux personnes qui m'envoient des reviews de faire l'effort de créer un compte sur le site car c'est très frustrant de recevoir de jolis mots sans pouvoir vous répondre... Ainsi, je suis extrêmement frustrée de ne pas pouvoir répondre à une Guest nommée Pépé et un certain Max132, c'est une vraie torture !
Au passage, merci à Yuya pour sa relecture :) Et je vous précise qu'une personne sera choisie parmi les reviews de cet OS et du précédent.
Bonne lecture !
Devenir un homme
Little Whinging était une jolie ville de la banlieue londonienne, du genre qui vous donne l'impression d'être à la campagne, loin de la pollution des voitures et de l'empressement de la capitale, sans pour autant être paumé en plein milieu de champs s'étendant à perte de vue. Avec ses maisons larges et carrées, bordées de pelouses entretenues et séparées de haies coupées bien droit, la ville possédait un vaste quartier pavillonnaire qui aurait fait rêver n'importe quel citadin en quête de stabilité et de calme.
Au beau milieu de ces maisons, se trouvait une demeure aussi géométrique et standardisée que les autres. La seule chose qui la différenciait de ses consœurs, c'était le numéro et le nom de sa rue, qui n'avaient pourtant rien d'extraordinaire. Mais des années plus tôt, le jour d'Halloween, un bébé avait été déposé dans un couffin devant la porte de cette maison, qui ferait par la suite l'objet de nombreux livres et qui deviendrait un lieu touristique. Quelque part, ils avaient toujours trouvé cela assez malsain. L'intérêt que tous semblaient porter à l'enfance de Harry était, quelque part, malsain.
Six ans auparavant, Harry avait enfin accepté un projet de biographie officielle avait un spécialiste du genre. Jusque là, il s'y était toujours refusé. Il y avait plusieurs raisons à cela, des officielles, des personnelles et des intimes. La plus importante d'entre elles, c'était que Harry ne voulait pas se livrer. Il ne voulait pas jeter son enfance et adolescence en pâture à des journalistes stupides qui le prendraient de haut, qui liraient des sottises entre chaque ligne et qui verraient en lui quelqu'un qu'ils ne connaissaient pas. Il en allait de même pour ces gens qui l'admiraient, le respectaient ou le vomissaient. Sa vie n'avait d'intérêt pour personne. Elle était banale et un peu triste. La seule chose qui comptait, c'était que les méfaits de Voldemort aient pris fin.
Ce projet, qui mettait fin à des années de silence et de récits en tout genre sur sa personne, aussi élogieux que calomnieux, Harry avait accepté de le faire après de longues, longues conversations avec son compagnon. Ce dernier avait abordé le sujet, évoquant une sorte de thérapie qui prendrait forme d'un livre sur sa vie. Elle n'était extraordinaire, du moins pas à son point de vue, mais elle était riche et méritait d'être connue. Le but n'était alors pas de gagner de l'argent, d'attirer les regards sur lui ou de verser dans le mélodrame. Draco voulait juste qu'il aille mieux, qu'il se débarrasse de certaines choses et que cet ouvrage balaye tous ces torchons qui sortaient chaque année dans les librairies.
Ensemble, ils avaient rédigé un courrier qu'ils avaient envoyé à d'importantes maisons d'édition, révélant qu'ils étaient à la recherche d'un auteur pour écrire une biographie de Harry. La nouvelle s'était rependue comme une trainée de poudre, et après des mois de recherche et de tests en tout genre, de lecture d'écrits pour juger de la qualité de chaque prétendant au titre de biographe de l'année, ils avaient trouvé leur homme en la personne de Bent Collins, un anglais d'origine danoise qui avait littéralement subjugué Harry. Draco se rappelait encore de ce jour où il avait vu son homme fondre en larmes dans le salon, tandis qu'il lisait un passage où l'auteur, quelques années auparavant, avait essayé d'imaginer ce que Harry avait ressenti le jour où avait pris le Poudlard Express pour la première fois.
Cet homme, qu'il n'avait alors jamais vu, avait su retranscrire ces si belles sensations et ses rêves en quelques mots. Une rencontre avait suivie et un coup de foudre amical s'était produit entre Harry et Bent. Ce dernier était un homme à peine plus âgé qu'eux et d'une grande humilité. Il s'était plié à chacune de leurs exigences, s'était investi corps et âme dans ce projet, y consacrant ses jours et ses nuits, et au final, Bent avait su écrire un ouvrage magnifique où Draco avait la sensation de retrouver Harry derrière chaque de ces pages. Quand il lisait ces mots, il pouvait presque entendre son compagnon les lui dire.
Car rien, dans cet ouvrage, n'était un mensonge. Absolument rien.
Bien évidemment, Harry n'avait pas tout dit, et Bent le savait très bien. Il y avait des choses auxquelles il ne fallait pas toucher et il avait su trouver cette limite, entre ce qui était racontable et ce qui ne l'était pas.
Le déni entourant son enfance en faisait partie. Sa dépression d'après-guerre également.
Dans l'ouvrage, Bent avait décidé d'y inclure quelques photos, afin de situer les lieux et rendre hommage aux personnes ayant partagé son existence. La maison de son enfance en faisait partie, malgré sa banalité affligeante. Malgré ses premières réticences, Harry avait accepté son choix, rendant la lecture de ce récit de sa vie quasiment impossible. A vrai dire, il ne l'avait lu en entier qu'une fois, avant sa publication. Puis, il s'était contenté de regarder les images, incapable de parcourir à nouveau ces lignes qui décrivaient fidèlement quelle avait été sa vie.
Depuis, les pages avaient été tournées maintes et maintes fois par la jeune génération avide de tout savoir. Draco, lui avait son propre ouvrage et ne permettait à personne d'y toucher. Il l'avait lu et relu, redécouvrant à chaque fois son compagnon d'une toute autre manière, se rappelant d'anecdotes oubliées ou dont il ne lui avait jamais parlé. Il s'attardait toujours sur les photos, sur ces lieux qu'il ne connaissait pas et sur ces gens qu'il ne rencontrerait jamais. Celles qui le marquaient toujours, malgré les années et ces albums photos patiemment reconstitués, c'était celles où Harry n'était qu'un petit garçon malingre, immobile à jamais, et celle où il posait seul à côté de son parrain. Sur celle-là, il souriait et il paraissait heureux.
Depuis ce matin, Draco ne cessait de feuilleter les albums photos. Il avait regardé Harry grandir sur des clichés volés, sur des photos prises presque par obligations par les Dursley et d'autres dégotées par Mrs Figg, cette vieille voisine Cracmol qui se faisait passer pour la nourrice de Harry et qui s'arrangeait toujours pour avoir un tirage de ses photos de classe, qu'elle garda précieusement jusqu'à sa majorité pour les lui donner. Il regarda ce minuscule bébé devenir un petit garçon timide aux vêtements trop grands se transformer peu à peu en un gamin mélancolique qui souriait tristement sur les photos, et devenir, au fil des années, un adolescent chétif mais courageux. Et finalement, il devint un homme. Un homme trop jeune, mais déjà séduisant, à l'époque, derrière ses lunettes rondes et son éternel sourire timide.
Draco avait pleuré en regardant ces photos. Il avait pleuré en retraçant des yeux sa vie triste à mourir et la haine s'était peu à peu emparée de lui tandis qu'il revoyait le visage de tous ceux qui l'avaient malmené depuis sa naissance. Elle avait explosé un peu plus tard, quand James avait dit un mot de trop et qu'il devint une cible de choix pour déverser sa colère. Quand elle eut disparu, du moins en partie, Draco s'enferma à nouveau dans son bureau et sombra dans ce si beau livre où Harry s'était livré comme jamais à travers la plume de Bent Collins.
Pourquoi le relire ? Pourquoi parcourir à nouveau des yeux les passages sur son enfance et redécouvrir ces clichés qu'il connaissait par cœur ? Peut-être pour trouver une réponse. Pour comprendre ce qui avait bien pu se passer pour qu'ils en arrivent là. Pour que Harry craque, soudain, qu'il déverse sur eux toute sa colère, et puis qu'il disparaisse comme un ouragan, laissant une famille désœuvrée et en grande souffrance derrière lui. Une famille qui avait besoin de lui et qui se torturait chaque jour, se demandant à quel moment tout avait commencé à se casser la figure.
Jusqu'à l'avant-veille, Draco était persuadé de bien connaître son compagnon. Il avait partagé sa vie durant douze ans et il comptait bien passer le restant de ses jours auprès de lui. Harry était l'homme de sa vie, le seul et unique qui avait su s'emparer de son cœur et le rendre heureux. Jamais aucun autre n'était parvenu à éveiller le même intérêt et jamais il ne l'avait trompé, que ce soit par le corps ou bien par la pensée. Draco était tout simplement éperdument amoureux de lui, en dépit de ses faiblesses, de ses idées noires et de ses traumatismes.
Harry avait autant de bons que de mauvais côtés. Mais les bons surpassaient largement les mauvais.
Il fallait croire cependant que Draco ne le connaissait pas si bien que ça. Pourtant, ils parlaient beaucoup et Harry ne lui cachait rien. Ce n'était pas vraiment une question de confiance, c'était plutôt que Harry n'avait rien à lui cacher, et même s'il ne le reconnaitrait jamais, il avait besoin de parler. De plus, il savait que ça ne dérangeait pas son compagnon, loin de là. Cela dit, il restait malgré tout des zones d'ombres auxquelles Draco avait difficilement accès, et jamais, Ô grand jamais, il n'aurait pensé qu'elles seraient si conséquentes.
Ginevra Weasley.
Saloperie de Ginevra Weasley.
Qu'est-ce qu'il pouvait la détester,cette femme… En dépit de tout l'amour qu'il pouvait éprouver pour les petits Potter, il ne parvenait pas à lui trouver quoi que ce soit de sympathique. A ses yeux, elle n'était qu'une garce qui aurait mieux fait de ne plus jamais s'approcher de son homme. Mais Harry était quelqu'un exceptionnel et il était bien difficile de tirer un trait sur lui. Draco avait dû batailler ferme pour évincer tous ses prétendants et empêcher Ginny de remettre la main sur lui.
Car elle avait essayé, cette garce.
Elle avait essayé de le récupérer. A l'époque, Harry était beaucoup trop aveuglé par l'amour qu'il ressentait à son égard pour s'en rendre compte, mais Draco connaissait la vérité et faire rentrer dans le crâne de cette petite dinde qu'il était le seul à pouvoir satisfaire les besoins de cet homme fut une tâche ardue.
Draco détestait Ginny, pour ce qu'elle avait été et pour ce qu'elle serait toujours. Il la détestait d'avoir été sa seule et unique compagne. Il la détestait d'avoir été son épouse et de lui avoir donné trois enfants. Il la détestait d'avoir si peu considéré les petits Potter, pour avoir privilégié une vie décevante où elle n'avait pas réussi à créer son propre cocon familial.
Et à cet instant, il la détestait d'être tombée malade et d'avoir pensé à lui, à son seul et unique grand amour.
Et il se détestait, aussi. De ne pas avoir été là pour voir ce qui n'allait pas. Pour ne pas avoir compris. Pour ne pas l'avoir soutenu, alors que par Merlin, Harry ne lui demandait que ça : du soutien. Alors que, putain, il lui répétait chaque jour qu'il l'aimait et…
Il fallait qu'il rente à la maison. Il devait à tout prix le retrouver et le faire revenir à la maison.
OoO
Lily pleurait dans sa chambre. Elle pleurait tous les jours et rien ne semblait capable de l'apaiser. Pourtant, Tante Hermione et Tonton Ron étaient passés à la maison avec Rose et Hugo, et ensemble, ils avaient essayé de la dérider. Mais ce fut un échec cuisant, et depuis, même s'ils n'étaient pas dans la même pièce qu'elle, ils pouvaient entendre ses pleurs et ses gémissements, alors qu'elle appelait son père avec la tête enfoncée dans son oreiller.
Ces larmes, c'étaient celles de toute sa famille qui peinaient à couler. C'étaient ces larmes qu'ils retenaient, pour essayer d'être fort, pour essayer de ne pas sombrer dans la panique, et que Draco leur arrachait, certains soirs, quand la tension n'était plus supportable et que des questions sans réponses les blessaient comme jamais. La veille, James avait hurlé contre son épaule, craquant littéralement dans les bras de son beau-père, lui vomissant au visage tous ces reproches qu'il se faisait à lui-même, toute cette colère qui bouillonnait en lui depuis que son père, une semaine auparavant, avait claqué la porte pour ne plus revenir.
Ces histoires où les gens partent et ne reviennent jamais, James n'y avait jamais cru. Il ne pouvait pas concevoir que les gens ne rentrent pas chez eux, qu'ils abandonnent leur famille, leur travail, leur vie, et qu'ils puissent disparaître dans la nature sans que jamais on ne les retrouve. Mais maintenant, il comprenait ce que ressentait un de ses camarades de classe qui avait grandi sans son père et qui avait toujours connu sa mère triste à pleurer et dépressive.
Tous les matins, quand il se levait, James avait envie de pleurer. Le soir, aussi, en allant se coucher, quand il faisait noir dans sa chambre et que les souvenirs de son enfance lui revenaient. Il revoyait son père à des moments qu'il pensait même avoir oubliés, il se rappelait à quel point c'avait été difficile d'être le fils d'un héros, et à quel point c'avait été bon d'être son enfant. A quel point il avait eu de la chance d'avoir été élevé et aimé par lui, à quel point il était un gentil papa.
A quel point il l'aimait.
Si seulement il avait pu dire à son père à quel point il l'aimait…
Pourquoi ne dit-on jamais à nos parents ce qu'on ressent vraiment pour eux quand c'est le moment de le faire ?
Pourquoi ne voyons-nous que les aspects les plus négatifs de la vie, alors qu'il en existe tant qui nous donnent envie de sourire ?
Pourquoi n'avait-il jamais pris la peine de lui dire à quel point il l'admirait et à quel point il l'adorait, au lieu de se moquer de ses maladresses et de lui reprocher ses faiblesses ?
James ferma les yeux, ravalant ses larmes. Il ne pleurait jamais, même quand il se faisait très mal et même quand il était très malheureux. A vrai dire, il ne se rappelait pas avoir autant souffert de sa vie. Et assis à la table de cette cuisine, les bras croisés et les poings serrés, il pensait à cette vie dorée qu'il avait menée dans cette maison avec sa famille, protégé du monde extérieur et armé par la vie grâce à un père attentionné et un beau-père d'une juste sévérité. James n'avait jamais vraiment eu de raisons de pleurer. Et quelque part, il n'avait pas envie que la disparition de son père en devienne une.
Pourtant, il en avait cruellement envie. Il avait envie de hurler, de l'appeler et de gémir comme un enfant en espérant qu'il l'entende. Il avait envie de revenir à ces jeunes années où son père était cet être parfait auquel il souhaitait tant ressembler. Il avait envie de courir dehors, de laisser le vent l'emporter, et de ramener son papa à la maison.
Le jeune homme rouvrit les yeux. Ces pensées étaient stupides. Personne ne savait où était son père. Il avait disparu et personne ne semblait capable de remettre la main sur lui. Ils avaient contacté Tonton Ron et Tante Hermione tandis que Draco signalait sa disparition au département de la Sécurité. De gros moyens avaient été mobilisés pour remettre la main sur lui, mais son père semblait s'être volatilisé. Son beau-père n'en dormait plus la nuit et se montrait chaque jour plus exécrable encore, alternant entre crises de colère et moments de tendresse, où il les laissait se blottir contre lui et sécher leurs larmes.
Son père avait disparu. Et plus les jours passaient, et plus James voyait Draco sombrer dans une douloureuse dépression. La culpabilité le bouffait littéralement depuis cette fabuleuse engueulade, où tout avait été dit, déchirant leur famille et blessant comme jamais le cœur de son beau-père, qui errait depuis des jours dans leur maison, le teint blafard et les yeux cernés par le manque de sommeil.
A ses yeux, tout était de sa faute. James, lui,n'en était pas persuadé, mais Draco en était intimement -être avait-il peut-être étaient-ils juste tous trop égoïstes.
Peut-être préféraient-ils se dire que son père était un homme solide avec des faiblesses et des cauchemars, se voilant la face sur ce qui le malmenait depuis des années, et qui continuerait de le bouleverser jusqu'à la fin de sa vie.
Peut-être ne voulaient-ils voir ce qu'ils voulaient bien voir.
Teddy n'était pas d'accord avec ça.
Tous les jours, quand ils venaient les voir, il leur répétait que ce n'était pas de leur faute. Il leur répétait qu'ils ne pouvaient pas savoir, que même lui ne pouvait pas se douter de tout ce qui torturait leur père, et que malgré leur vie de famille, leur enfance, les épreuves de la vie, ces bouquins écrits sur lui, ces périodes tristes où ils le voyaient peu et ces moments de joie où il n'était qu'à eux, malgré tout ce qu'ils avaient pu vivre tous ensemble, ils ne savaient rien de leur père.
Parce qu'il n'y avait rien à savoir.
Harry Potter était un orphelin qui avait grandi dans un placard à balai comme un parasite. A ses onze ans, il avait apprit qu'il était un sorcier et que ses parents avaient été assassinés par un mage noir disparu, lui laissant une marque sur le front. Des mois plus tard, il avait compris qu'il était intimement lié à cet homme en souffrance qui avait décidé de faire de la vie des autres un Enfer, à l'image de ce qu'avait été son enfance et sa vie d'homme. A presque dix-huit ans, ce sorcier revenu d'entre les morts avait trouvé le repos éternel, s'effondrant sur le sol sous les yeux de l'orphelin.
Cette histoire, tout le monde la connaissait. Mais ce qui était écrit entre les lignes, le poids de chaque mot, personne ne s'y était intéressé. Personne ne s'était demandé comment avait grandi cet enfant, comment il avait vécu ces années de maltraitance physique et psychologique. Personne ne s'était demandé sur ce que représentait Poudlard, pour lui. Personne ne s'était demandé comment il avait réussi à encaisser la mort des seules preuves vivantes que ses parents avaient un jour existé. Personne ne s'était demandé comment il avait su construire sa vie d'adulte sur les bases friables de son enfance fragile et de son adolescence ponctuée de malheurs.
Personne ne s'était demandé jamais demandé si Harry Potter était vraiment heureux.
Il l'était forcément, avec une famille aussi épanouie que la sienne, avec des amis fidèles et des enfants en bonne santé. Il ne pouvait que l'être, lui qui avait la richesse, un compagnon somme toute plutôt fidèle et un travail plus qu'honorable.
Mais Harry, le petit Harry qui avait découvert le jour de ses onze ans le monde des sorciers, avec ses yeux émerveillés de petit garçon en plein rêve…
Allait-il bien ?
Oui et non.
Oui, la plupart du temps.
Et non, car quelques fois, le passé le rattrapait et lui rappelait qu'il avait tout perdu. Et peut-être que la nuit, quand tout le monde dormait et qu'il avait lui les yeux grands ouverts sur le plafond, pensait-il à l'éventualité que le lendemain, quand il se réveillerait, son bonheur s'évanouirait dans un nuage de fumée.
James ferma à nouveau les yeux, et cette fois, les larmes dévalèrent ses joues.
Cette folie, il n'y avait jamais songé. La folie qui aurait dû emporter son père, lui qui avait grandi dans une maison sans amour, dans un placard trop étroit, lui qui avait vu mourir des personnes qui auraient dû l'élever et le chérir, lui qui avait dû abattre l'homme qui avait assassiné ses parents et qui avait voulu le tuer, lui, alors qu'il n'avait que quelques mois…
Lui, qui avait dû reconstruire sa vie, quand soudain, du jour au lendemain, il n'eut plus de but à poursuivre.
Plus de personnes à protéger.
Plus de mage noir à tuer.
Pourquoi son père n'était-il pas devenu fou ? Pourquoi n'avait-il pas disjoncté, après tout ce qu'il avait subi ? Pourquoi n'avait-il pas dérivé, comme tous ces enfants que James avait côtoyés durant sa scolarité, qui étaient soient orphelins, soit mal-aimés, soit maltraités ? Où avait-il pu trouver la force de devenir un homme comme les autres, sans jamais s'écarter du droit, comme tous ces enfants emplis de mal-être finissent par le faire, à un moment ou à un autre, ne serait-ce que pour quelques secondes…
James serra les dents. Il ne devait pas pleurer devant ses frères et sa sœur. Il n'en avait pas le droit. Il devait les rassurer, leur montrer qu'il était fort et continuer à leur promettre que leur père rentrerait bientôt à la maison. Il devait être là quand Draco descendrait de sa chambre pour avaler quelque chose, le regard triste et l'esprit ailleurs.
Il devait être fort jusqu'à ce que leur père rentre à la maison.
Jusqu'à ce qu'il se rappelle qu'il avait un compagnon et des enfants qui avaient besoin de lui.
Jusqu'à ce qu'il les pardonne pour ne pas avoir compris sa détresse, pour lui avoir manqué de respect, pour ne pas avoir su deviner ses pensées lugubres et avoir compris à travers ce bouquin écrit des années plus tôt qu'il ne s'était pas remis de la guerre et qu'il ne s'en remettrait jamais.
OoO
Sèchement, Teddy toqua à la porte. Sans doute Draco avait-il deviné sa présence, car il n'y avait guère que lui pour le déranger dans son bureau de cette manière. Il s'attendit à ce qu'il lui demande de s'en aller, chose qui était arrivée la veille quand il avait voulu s'entretenir avec lui, mais il fallait croire que son beau-père était dans de bien meilleures dispositions que la veille, car il l'autorisa à entrer. De toute manière, Teddy comptait le faire, qu'il le veuille ou non. La porte n'était jamais verrouillée quand quelqu'un s'y trouvait et le jeune homme avait besoin de lui parler.
Il avait déjà préparé son discours à l'avance, répétant inlassablement les grandes lignes et martelant les phrases fortes qui devaient à tout prix sortir de sa bouche. Mais quand ses yeux tombèrent sur le dos courbé de son beau-père qui ne bougeait pas, penché qu'il était sur son bureau, toutes ses bonnes résolutions s'envolèrent. Et tout l'amour qu'il ressentait pour cet homme au cœur blindé et à la sévérité légendaire l'empêcha de pousser cette gueulante qui bouillonnait en lui depuis quelques jours. Alors, plutôt que de l'agresser, dans le vain espoir de le faire réagir, Teddy s'approcha de lui, posa ses mains sur ses épaules et les fit glisser sur son torse pour le prendre dans ses bras.
Draco n'allait pas bien. Pourtant, il était toujours présent, même s'il s'enfermait des heures et des heures dans son bureau ou dans sa chambre, à la recherche de réponses qu'il ne parvenait pas à trouver. Il s'occupait des enfants, séchait leurs larmes malgré les siennes qui ne cessaient de couler quand il était seul, gueulait un peu quand la souffrance était trop forte, et surtout, il rappelait à chacun des adolescents que rien n'était de leur faute. Que ce n'était de la faute de personne. Même si c'était difficile à croire.
Lui, en tout cas, n'y croyait qu'à moitié.
Depuis que Harry s'était enfui de la maison, dans un état de colère et de souffrance inimaginable, craquant littéralement devant sa famille, chose qui n'était jamais arrivée, Draco ne vivait plus. La culpabilité lui rongeait le cœur, et il avait beau répéter à ses enfants qu'ils n'y étaient pour rien, chaque seconde de son existence était gâchée par ses pensées sombres et l'idée qu'il aurait dû comprendre.
Comprendre quoi ?
Que l'homme qu'il aimait allait mal ?
Qu'il était dans une de ses mauvaises périodes ?
Qu'il ressentait encore de l'amour pour Ginny et qu'il ne supportait pas l'idée qu'elle s'en aille ?
Qu'il était terrifié à l'idée que les souvenirs que son visage évoquait en lui disparaissent à jamais avec son sourire ?
Tout ça, Draco l'avait compris. Tout ça, il le savait parfaitement, parce qu'il aimait Harry, parce qu'il avait appris à lire en lui. Son seul tort avait été de laisser ses propres sentiments prendre le pas sur le reste. Comment lui reprocher d'envier Ginny et de souffrir à l'idée que la personne qui partage votre vie a encore de l'affection pour son ex-femme ? Draco n'avait pas su être patient et réfléchi. Mais pouvait-on vraiment le lui reprocher ?
Certains répondraient oui.
Teddy, lui, n'en était pas convaincu.
Draco était humain, comme Harry. Il avait ses forces et ses faiblesses. A ses yeux, il n'y avait pas de coupable. La situation avait dégénéré, voilà tout. Et même s'il n'avait aucune preuve, Teddy était persuadé que son père n'en voulait pas à son compagnon, mais qu'il s'en voulait à lui-même. Et il était sûr que c'était pour cette raison qu'il n'était toujours pas rentré à la maison.
Par honte.
Par honte d'avoir craché tout ça à leur visage, d'avoir révélé ses faiblesses, d'avoir tant blessé ceux qu'il aimait, que ce soit ses enfants qu'il aimait à la folie, ou l'homme de sa vie.
« Draco ?
- Oui, mon Teddy ?
- Tu viens marcher avec moi ?
- Non, je suis fatigué.
- Ca te ferait du bien, tu sais. Viens, on va discuter.
- De quoi ?
- De tout. Tu as besoin de parler.
- J'ai déjà parlé.
- C'était pas assez. Je ne suis pas Tata Hermione ni Tonton Ron. Allez, viens, Papa Draco. »
Le jeune homme blottit son visage dans son cou et il sentit tout son corps se crisper. Son beau-père ne pleurait jamais devant eux et ne laissait jamais la peine fissurer son visage trop parfait. Mais il était arrivé qu'il cède à sa douleur devant lui, parce qu'il était grand, parce qu'il comprenait, parce qu'il avait vu la réalité de Harry des années plus tôt. Alors, Teddy serra Draco dans ses bras et lutta contre ses propres larmes.
Dans la vie, le blanc et le noir n'existent pas. Il n'y a que des nuances de gris.
Dans cette histoire, il n'y avait pas de coupable ni de victime. Tous avaient leur part de responsabilité et tous devaient faire face aux conséquences de leurs actes. Et Teddy était persuadé que son père, malgré son silence et son absence, en avait parfaitement conscience.
OoO
La mer, avec toute sa rage, frappait les roches meurtries mais solides et combatives en contrebas. Du haut de la falaise, il regardait les vagues se fracasser sur les récifs dans un grand bruit qui, étrangement, avait quelque chose de relaxant. Ça lui rappelait des souvenirs, à vrai dire. Des souvenirs de vacances au bord de l'eau, avec les gamins qui pèchent des crevettes et grattent les pierres pour arracher des chapeau-chinois et regarder comment c'est fait sous la coquille.
Pourtant, ce lieu n'avait rien de touristique. Pas un seul pêcheur solitaire ni même de jeunes voyous en quête d'un coin peinard pour fumer ou picoler sur la plage non loin de là. Pas une seule famille ou bande d'amis se baladant le long de la falaise, admirant le paysage et regardant les flots attaquer inlassablement la roche, qui les dominaient encore et toujours malgré leur acharnement. Pourtant, c'était un endroit plutôt joli et il lui avait semblé apercevoir des gens un peu plus loin. Mais il fallait croire que la sombre magie habitant la grotte en contrebas n'était pas prête de s'évanouir, malgré les années qui étaient passées et l'intervention d'aurors confirmés sur les lieux.
Les pieds dans le vide, Harry regardait au loin, savourant la caresse du vent sur son visage. Avant, il n'aimait pas vraiment la mer. Il avait commencé à l'apprécier quand Draco les avait tous emmenés sur la Côte d'Azur, en France, afin d'assister au mariage d'un de ses lointains cousins. Harry avait bien dû occuper les enfants, et avec la plage tout près, il n'avait pas eu d'excuses pour ne pas les y emmener. Il gardait de ce premier séjour tous ensembles au bord de l'eau des souvenirs impérissables qui resteraient à jamais gravés dans son esprit.
Car pour la première fois de sa vie, il avait su ce que c'était que de passer des vacances en famille.
Bercé par le bruit des vagues et les caresses du vent, Harry sentit à nouveau la culpabilité lui ronger le cœur. Penser à ces vacances passées au bord de l'eau lui rappela toutes ces choses qu'il avait crachées au visage de son compagnon et celles que lui lui avait dites, sur le coup de la colère.
La honte fit ensuite son apparition. Il pensait avoir réussi à la semer, ne serait-ce que pour quelques heures, mais elle revint, implacable. Elle se mêla à la culpabilité et à la douleur qu'engrangeaient les souvenirs de ces mots qui avaient comme explosé de sa bouche, ravageant sur leur passage tout ce qui avait été construit par leur couple ces dernières années.
Les yeux baissés, Harry repensa à son ex-femme, qui avait guéri ses blessures d'enfant abandonné et mal-aimé ayant grandi comme un parasite dans une famille qui n'avait jamais voulu de lui et dont il avait pourri l'existence, sans même le vouloir. Elle lui avait offert cette famille qui lui avait permis de rattraper, quelque part, le temps perdu. Vivre la même chose que ses propres parents lui avait apporté du réconfort, et surtout, ça lui avait permis de répondre à des questions. Comme son propre fils, Harry n'avait pas été désiré par ses parents, mais il avait été tellement chéri, tellement attendu et tellement protégé, qu'en voyant son enfant naître et grandir sous ses yeux, l'auror s'était senti proche d'eux comme jamais auparavant.
Mais Ginny n'avait pas tout soigné. Elle lui avait apporté une famille, mais pas la vie qui allait avec. Ce n'était pas de sa faute. C'était juste que Harry était plus papa qu'elle n'était maman, et il ne l'aimait pas assez pour créer ces moments d'union absolument magiques qui font d'un rien un moment exceptionnel.
Cette magie-là, c'était Draco qui la lui avait apportée. Ces moments en famille où plus rien d'autre n'existait mis à part les siens, ces moments de complicité, de rires, de tendresse… Il n'y avait qu'avec lui qu'il les avait connus.
Oui, Ginny avait guéri des blessures. Mais grâce à l'amour qu'ils se portaient mutuellement, Draco en avait guéri d'autres, à force de patience et de volonté.
Ginny lui avait offert une famille qu'il avait concrétisée avec l'homme de sa vie.
Et ça, Draco l'avait oublié.
Harry aussi, quelque part, car plutôt que de le lui rappeler, il lui avait préféré lui dire que son ex-femme resterait à jamais importante pour lui. Il avait été bien sot de croire que son compagnon, emporté par sa colère, se souviendrait que l'amour qu'il lui avait porté avait guéri bien plus de blessures que la naissance de ses trois enfants, qui avaient engendré d'autres crevasses dans son cœur meurtri d'époux incompétent et de père modèle.
Il s'était comporté comme un abruti. Il le savait parfaitement, et même s'il en crevait d'envie, Harry ne parvenait pas à reprendre le chemin de sa maison. Pourtant, il avait laissé derrière lui son compagnon et ses enfants qui devaient se faire un sang d'encre pour lui ou bien le maudire et le traiter de tous les noms, parce qu'il n'était définitivement qu'un pauvre con instable et malade. En tous les cas, l'auror craignait de rentrer chez lui et de subir les foudres de sa famille. Mais ce n'était pas cela qui l'empêchait de se précipiter aux genoux de Draco et de le supplier de le pardonner, chose à laquelle il rêvait chaque nuit, quand il fermait les yeux et que son esprit fatigué cherchait un peu de repos.
Les yeux dans le vague, Harry regardait sans la voir la mer qui frappait encore et toujours contre la roche, dans le vain espoir sans doute de la briser. Quelques années auparavant, peut-être qu'il aurait sauté dans cette eau violente qui avait caché des années durant l'entrée de cette maudite grotte. Mais Harry n'avait plus envie de mourir. Ca lui était passé, comme beaucoup de choses. Il aurait bien aimé sauter, pour voir ce que ça faisait, que de sentir le vide sous lui et l'eau l'avaler tout entier, mettant fin à ces tortures. Mais en dépit de ses idées noires et de son dégoût pour sa propre personne, l'auror aimait trop la vie pour la quitter.
Alors, il restait là, assis, les jambes dans le vide et le regard rivés sur les vagues déchaînées. Harry ferma les yeux, toucha sa baguette fixée à son bras du bout des doigts, et dans un claquement, il disparut. Quand il les rouvrit, il était toujours assis, mais cette fois, il était si prêt des vagues qu'elles l'éclaboussaient à chaque mouvement. Il leva les yeux sur la falaise vertigineuse qui s'élevait dans son dos, puis les baissa vers les eaux, qui ne pouvaient l'atteindre sur le roc où il était installé.
Puis, l'auror tourna la tête. Il faisait un magnifique soleil et le temps était chaud. Cette lugubre caverne qui lui avait arraché une partie de son innocence lui parut presque accueillante, tant il faisait beau. C'était le genre d'endroit qui attirait les jeunes enfants en quête de sensations fortes, de mystères et de secrets. Il était bien difficile d'y accéder, et souvent, Harry s'était demandé comment cet orphelin en colère avait bien pu la découvrir, au hasard d'un voyage organisé par l'établissement qui s'occupait de lui depuis sa naissance. Peut-être que cet endroit l'avait attiré à lui, l'appelant, lui, qui avait tant besoin d'une cachette, d'un endroit insolite où déposer une partie de lui-même.
Ou peut-être que cet enfant, qui n'avait jamais rien eu à lui, c'était senti chez lui dans cet endroit inconnu de tous où il pouvait être celui qu'il voulait. Peut-être que ces sentiments de puissance et d'euphorie qu'il avait ressentis à ce moment-là lui avait donné l'envie d'y revenir et d'y laisser son âme. Après tout, avant d'être un monstre, il avait été un enfant. Et il avait aimé être seul dans cette caverne.
Et dans le fond, Tom Elvis Jedusor, en dépit de tous ses crimes, resta à jamais un enfant en colère.
Lentement, Harry se leva. Il avisa la roche abrupte, l'entrée de la grotte, et après un instant d'hésitation, il pénétra dans la caverne. Nul sentiment d'excitation ou de peur ne l'envahit, car il avait déjà visité ce lieu à maintes reprises, dans une vaine tentative de comprendre. Au fil des années, il avait réussi à trouver des réponses ou du moins des explications. Et tandis qu'il parcourait le même chemin que des années auparavant, Harry se demanda où il aurait caché les parties de son âme, lui, à la même époque où Tom avait renoncé à la vie mortelle. Quels lieux auraient eu le privilège de protéger ces morceaux de lui, qu'il se serait arraché dans l'espoir de ne jamais mourir.
Aucun ne lui vint à l'esprit.
Et peut-être que, des années auparavant, Tom avait eu la même pensée que lui.
Peut-être que rien ne lui serait venu à l'esprit.
Et peut-être qu'il aurait alors songé à cette caverne, à cet unique lieu qui avait été comme une parenthèse dans son enfance passée dans un orphelinat difficile et médiocre.
La grotte où se trouvait le lac regorgeant autrefois d'inferi n'avait pas changé. Après la guerre, les aurors avaient vidé les lieux et l'eau était à nouveau claire et dénuée du moindre maléfice. Il en allait de même pour l'île central, où se trouvait toujours la cuve autrefois pleine de cette potion immonde qu'Albus Dumbledore avait bue jusqu'à la dernière goutte.
Revoir ces lieux lui procura une étrange sensation de nostalgie mêlée de douleur. Ce lieu abominable lui rappelait tant de souvenirs, tant de pertes et de combats inutiles qu'il sentit sa gorge se serrer. Il revoyait Dumbledore, cet homme sage et manipulateur qu'il avait aimé et respecté, et qui n'était alors plus que l'ombre de lui-même, voguer avec lui sur cette barque toujours sous les flots, au même endroit, pour boire ce liquide verdâtre qui l'avait rendu fou de douleur. Il se revoyait adolescent, le forçant à tout boire, parce qu'il le fallait, parce qu'il lui en avait donné l'ordre, parce qu'il était tellement terrifié, tellement perdu dans cet océan de cadavres…
Non, il n'avait pas tué Dumbledore. Ce n'était pas de sa faute. Il avait reçu un ordre et il n'avait alors que seize ans. Harry n'était qu'un enfant qui en avait trop vu et qui vivait des choses qui le dépassaient complètement. Et puis, dans le fond, Dumbledore avait prévu de le tuer. Harry devait mourir pour que Tom périsse. Quelque part, ce qui s'était passé n'était que justice.
Mais la mort n'était pas une justice.
Dumbledore, qu'importent ses crimes, ne méritait pas de mourir. Il payait chaque jour le prix de ses remords et sans doute souffrait-il à l'idée que cet enfant qu'il voyait grandir mourrait un jour. Dans le cas contraire, il n'aurait pas tant appris à Harry. Il ne lui aurait pas tant offert. Il ne l'aurait pas considéré comme autre chose que du bétail.
Comme un porc qu'on abat.
Peut-être Harry se trompait-il. Peut-être que Rogue le traiterait de sombre idiot, s'il était encore envie. Mais son portait, accroché dans le bureau de la directrice de Poudlard, lui avait dit d'un air dédaigneux que ce vieil illuminé nourrissait pour lui des sentiments pourtant interdits, pour un sorcier qui n'avait jamais eu d'enfant et qui se préparait à sacrifier un garçon pour vaincre un monstre. Harry avait décidé de le croire.
Rogue n'était pas du genre à parler pour ne rien dire, et encore moins à déblatérer de pareilles bêtises.
King cross, pensa-t-il soudain.
S'il avait dû séparer son âme, il en aurait laissé une partie à King cross.
Et songer au quai de la gare 9 ¾ lui procura un tel sentiment de bien-être qu'il parvint à oublier pour quelques instants cette aura sombre qui flottait au-dessus des eaux calmes qu'il traversait à la barque.
Une fois sur l'île, près de cette bassine que les aurors n'avaient pu retirer son socle, Harry regarda autour de lui. Il pouvait sans mal imaginer les inferi flottant dans l'eau, pareils à du bois mort qu'on s'imagine prendre vie quand l'obscurité de la nuit et la peur vous font perdre l'esprit. Il revit son mentor se tordre de douleur sur le roc et le supplier d'arrêter, et il revoyait ses mains tremblantes qui tenaient cette coupelle pleine de poison. Quelque part, il se revoyait devenir un meurtrier. Ce n'était pas de sa faute. Mais la mort avait commencé doucement à tourner autour de lui, le poussant peu à peu vers l'inévitable, avec ce cynisme qui n'appartenait qu'à elle.
Debout au milieu du lac, à regarder les alentours, sa baguette illuminée levée bien haut au-dessus de sa tête, Harry se sentit ridicule. Ca ne servait à rien de venir ici et il le savait parfaitement. Cela ne faisait que raviver de vieux et pénibles souvenirs. Les réponses à ses questions ne se trouvaient dans pas cette caverne et revenir en ces lieux ne faisaient que lui rappeler quel adolescent naïf et perdu il avait été, et à quel point il aurait voulu que les choses soient différentes.
Qu'aurait-il voulu ?
Que Dumbledore ne le mêle pas à tout ça ?
Qu'il mène seul sa guerre contre Voldemort, et qu'il le laisse vivre en paix ?
Que son désir malsain de puissance ne l'ait pas poussé à enfiler cette bague maudite à son doigt, le condamnant à une mort précipitée ?
Qu'il choisisse de le laisser profiter de son existence, le temps que ce monstre mette la main sur lui et l'abatte, laissant alors le champ libre à Dumbledore de mettre fin à son existence ?
Harry ferma les yeux, et alors, il crut entendre les murmures de ces cadavres autrefois enfermés en ces lieux. Ils avaient tous été désensorcelés et enterrés dans un cimetière paisible. De temps en temps, il allait s'y recueillir, comme le sombre idiot qu'il était. C'était sa prochaine étape, d'ailleurs, une fois qu'il serait sorti de cette caverne.
Pourquoi était-il venu ici ?
Il voulait comprendre.
Comprendre pourquoi après toutes ces années, toutes ces thérapies, toutes ces discussions et tous ces médicaments… il allait encore mal.
Pourquoi à presque quarante-trois ans, il gardait encore toutes les séquelles de son adolescence chaotique.
Il devait comprendre avant de rentrer à la maison. Il devait se recentrer, affronter son passé, revenir sur les lieux marquant de sa première vie et répondre à ses questions, avant de revenir chez lui et demander pardon à sa famille, et à son compagnon, qu'il aimait passionnément et à qui il se devait d'aller mieux. Cela faisait trop longtemps que Draco endurait tout ça.
Harry devait se battre pour aller mieux. Pour que Draco aille toujours bien. Et pour que ses enfants ne soient plus tristes à cause de lui.
OoO
« Ca ne peut plus durer ! Par le caleçon de Merlin, Draco, je te croyais plus solide que ça ! Il t'en a fait voir des vertes et des pas mûres, il a déjà quitté la maison deux fois après une engueulade, et il t'a déjà dit de sacrées saloperies ! Tu ne t'es jamais laissé démonter ! Alors pourquoi tu te laisses autant aller, merde ?!
- Chéri, calme-toi…
- Ose dire que j'ai tort ! J'ai beau l'aimer comme un frère, Harry est très loin d'être un cadeau ! Tu as tout vu, tout vécu avec lui, et tu vas te laisser démonter ? T'es pas sérieux quand même ?! T'as vu la tronche des gosses ?! Ils ont besoin de toi, merde ! Si toi tu t'effondres, tout le monde va s'effondrer ! T'en as conscience, de ça ? »
En d'autres circonstances, sans doute Draco l'aurait-il envoyé paître. Voire même l'aurait-il viré de chez lui d'un sort de son cru. Après tout, il n'avait aucune raison de se laisser dicter sa conduite par un sorcier qui vendait depuis des années des farces et attrapes, qui l'avait fait des années durant pour soutenir son frère en deuil et qui n'était jamais parvenu à s'en aller, tant il était englué dans ses souvenirs et l'amour qu'il éprouvait pour son aîné.
Cependant, plutôt que de monter sur ses grands chevaux et lui répondre sur le même ton, chose qu'il savait fort bien faire quand Ron se mettait en tête de lui taper sur les nerfs, l'avocat préféra se taire. En silence, il subissait en silence les remontrances de son beau-frère et fuyait le regard de Hermione. Ou plutôt son visage. Son si joli visage abîmé par des nuits trop courtes et l'angoisse qui devait la ronger depuis des jours.
Draco détestait la voir comme ça.
Hermione faisait partie des rares femmes à compter dans sa vie. A vrai dire, elles se comptaient sur les doigts d'une seule main. Plus que la meilleure amie de son compagnon et de ce fait sa belle-sœur, Hermione était surtout une amie. Son amie. Une amie avec laquelle il n'était pas toujours d'accord et avec laquelle il se disputait souvent. Mais une amie quand même.
La voir si malheureuse lui broyait l'estomac. Comme s'il ne souffrait pas déjà assez avec ses enfants… Il avait réussi à se reprendre et à se montrer bien plus calme et disponible pour eux, il avait réussi à peu près à faire face aux problèmes qui s'entassaient depuis le départ de Harry, mais la douleur était toujours là et elle resterait dans leur maison jusqu'à son retour. Les voir à nouveau chez lui était une véritable épreuve. C'était le signe qu'il n'en faisait pas encore assez, car sinon, jamais Teddy ne leur aurait demandé de passer à la maison.
Il pensait pourtant l'avoir convaincu… Il pensait pourtant l'avoir rassuré. Mais il fallait croire qu'il avait lamentablement échoué. Ou alors, comme quand il était plus jeune, Teddy le prenait-il pour un surhomme. C'était peut-être ça, en effet. Peut-être que Teddy, qui était incapable de rassurer convenablement ses cadets et de leur remonter le moral reposait-il tous ses espoirs sur son beau-père, parce que lui, il avait toujours été fort et il avait toujours su quoi faire dans ce genre de moments compliqués…
Mais il y avait des moments, dans la vie, où on ne savait pas quoi faire. Où il n'y avait rien à faire.
Où il fallait juste se laisser du temps, un tout petit peu de temps, pour se remettre d'aplomb et affronter la réalité.
Teddy ne voulait peut-être pas lui donner ce temps-là, de peur que cela devienne tout autre chose…
« Ca ne sert à rien de lui hurler dessus comme ça.
- Mais regarde-le, bordel ! Je ne l'ai jamais vu comme ça !
- Et tu crois qu'il ira mieux quand tu auras fini de t'égosiller sur lui ?
- Et on fait quoi ?! On le laisse se morfondre ?!
- Désolé de vous inquiéter. Mais je vais mieux que j'en ai l'air.
- Bah voyons ! Comme si on allait te croire !
- Ron, je suis de nature combative, et toi aussi, mais si ta femme allait aussi mal que Harry et qu'elle te crachait au visage que tu ne la comprends pas, que tu lui fais du mal au lieu de la soutenir et qu'en plus elle ressent encore de l'affection pour son ex, et ce avant de se barrer de chez toi, je ne pense pas que tu réagirais de façon posée. Donc, avec tout le respect que je te dois, je pense quand même que tu es mal placé pour me parler de cette manière. »
Ron ouvrit la bouche et la referma aussitôt. Un peu sonné, il jeta un regard à sa femme qui détourna la tête. Soudain embarrassé, le rouquin se gratta la nuque, puis s'excusa.
« C'est pas grave.
- Ecoute, Draco, je…
- Je sais que vous êtes inquiets, tous les deux, mais je fais ce que je peux. Harry ne m'a jamais piqué une crise comme ça et ce qu'il a dit m'a fait du mal. Mais le vrai problème, maintenant, c'est que je ne sais pas où il est ni comment il va. Vous me connaissez assez pour savoir que je suis prêt à lui pardonner beaucoup de choses, d'autant plus que je l'ai poussé à bout. Mais là, je suis vraiment inquiet, parce qu'il n'est toujours pas rentré, il n'a pas d'argent sur lui, je ne sais même pas s'il a sa baguette…
- On comprend Draco. On partage ton inquiétude. Mais nous, ce qui nous inquiète, c'est toi et les enfants. Les aurors vont bien finir par le retrouver, c'est leur travail, et de toute façon, vous ne pouvez pas sortir d'ici. On ne peut rien faire pour le retrouver. Mais toi, on ne peut pas te laisser dépérir. Et les enfants ont besoin de toi. Et nous aussi, Draco, on a besoin de toi. »
Le regard de Hermione lui creva le cœur. Bien évidemment, il savait à quel point ils avaient besoin de lui. Il le sentait à travers leurs courriers et leurs appels téléphoniques… A vrai dire, depuis le divorce de Harry et leur mise en couple, Ron et Hermione voyaient en lui une sorte de sauveur et un roc sur lequel il était possible de se reposer. Il le connaissait si bien et il subissait tant les aléas de ses souffrances intimes qu'il était le mieux placé pour parler de ce qui n'allait pas chez Harry. Ainsi, il était devenu comme son ange gardien, quelque part, et la seule personne qui pouvait leur assurer que leur ami allait bien ou pas.
Tout le monde avait besoin de lui. Les enfants avaient besoin de leur père et de leur beau-père. Et eux, ils avaient besoin de celui qui avait permis à Harry de véritablement se soigner. C'était une charge bien lourde à porter pour ses épaules solides mais fatiguées.
« Je sais que c'est dur, mais on doit les protéger. Vous avez toujours réussi à les préserver et cette fois encore, il faut le faire.
- C'est difficile…
- Parce qu'ils savent tout. Mais il fallait bien qu'ils y soient confrontés un jour. »
Hermione jeta un regard de travers à son mari mais Draco ne pouvait que l'approuver. Ces secrets duraient depuis bien trop longtemps et il en avait parfaitement conscience. Bien sûr, ils en avaient déjà parlé avec eux et ils avaient été confrontés aux humeurs sombres de Harry, mais jamais ils n'avaient eu de vraie discussion ni de choc aussi brutal. Tout avait toujours été tu, pour leur bien-être, et pour celui de Harry. A présent, il était difficile pour eux d'accepter l'idée que ce n'était pas leur faute et que leur père n'allait pas bien.
A vrai dire, il était toujours compliqué pour les enfants d'être confronté au passé de leurs parents. Draco, lui, n'avait appris qu'assez tard l'enfance douloureuse de son père, qui n'avait jamais été aimé par sa famille, ni même véritablement reconnu. Dernier enfant d'une fratrie de quatre garçons, il avait vu ses frères grandir, dériver, et même mourir, lui laissant alors au fil du temps la place de chef de famille, faute de mieux. Il avait tant haï ses aînés que Lucius n'avait jamais désiré mettre au monde plus d'un seul enfant, à moins que son aîné ne soit une fille. Draco avait grandi comme un enfant roi, mais sans l'amour et l'attention de son père, qui n'avait vu en lui qu'un héritier qu'il fallait construire de toute pièce afin de faire perdurer le nom prestigieux des Malfoy, qui avait déjà été bien sali par les pourritures qui lui servaient de frères.
Quant à sa mère, elle était elle aussi la dernière née d'une fratrie de trois filles, qui avaient toutes un caractère bien affirmé et une haute idée de leur personne. Narcissa était la plus jolie et la plus intelligente, ce fut donc elle qui fit le meilleur mariage : Bellatrix épousa un camarade de classe, qui partageait ses idéaux, Andromeda tomba follement amoureux d'un Sang-mêlé répugnant, qui la rendit heureuse jusqu'à la fin de sa vie, et la petite dernière se maria à un homme bien né et riche, qui céda à ses caprices sans jamais lui concéder la seule chose qu'elle désirait plus que tout. Seule Andromeda, au final, trouva le bonheur. Elle était pauvre, mauvaise ménagère et mère d'une enfant hybride, mais elle aimait sa vie. Narcissa, elle, en dépit de tous ses choix, ne sut jamais être heureuse.
Il lui avait toujours manqué l'amour.
Et avant de connaître Harry, Draco n'aurait jamais cru qu'il saurait un jour ce que c'était, que l'amour. Car de tous les hommes qu'il avait connus, même ceux qu'il avait fréquenté plus assidument, aucun n'avait jamais éveillé en lui ces sentiments incroyables qui font de votre vie banale et pénible une existence heureuse et épanouie.
Ses parents, influencés par leur passé respectif, leurs choix et leur caractère avaient faits de lui ce qu'il était à présent. Apprendre leurs blessures et ce par quoi ils étaient passés tous les deux l'avait aidé à mieux les comprendre. Cela n'avait pas été facile, ni pour son père sur lequel il avait tiré un trait depuis des années, ni pour sa mère qu'il avait regardée sombrer. Pourtant, cela l'avait beaucoup aidé.
Et peut-être aurait-il mieux fallu que les enfants en sachent un peu plus sur leur père, sur ce qui n'avait été écrit nulle part dans les livres et ce dont on ne parlait jamais à la maison. Peut-être aurait-il dû insister pour qu'ils aient une vraie conversation sur le sujet, plutôt qu'en faire quelque chose de tabou qui finirait un jour par leur exploser au visage.
Il était un peu tard à présent pour y penser, et Draco n'envisageait pas de leur parler sans lui. Il ne pouvait pas tout leur expliquer tout seul, ce n'étaient pas ses maux et il n'arriverait jamais à trouver les bons mots. Mais ils auraient dû le faire. Ils auraient leur expliquer ce que signifiait grandir dans un placard. Ils auraient dû leur montrer la maison de Little Whinging, leur montrer le vrai visage de ceux qui auraient dû être ses parents. Ils auraient dû leur faire visiter le Square Grimmaurd, transformé en orphelinat depuis des années, leur parler plus sérieusement de Lily et James, dont ils visitaient la tombe au moins une fois par an, leur expliquer la pression de la guerre, leurs rôles respectifs, les manipulations, la peur du lendemain, leurs conflits intérieurs, la mort, et puis ce retour à la normal qu'aucun n'avait envisagé et qu'ils avaient dû affronter, seuls…
C'était facile de se dire tout cela, maintenant que Harry avait craqué face au poids de ses angoisses, de ses idées noires et de la pression qu'ils avaient exercées sur lui. Tellement facile…
« Moi, je pense qu'ils sont assez grands pour entendre des choses désagréables. Ils savent bien que…
- Ce n'est pas à moi de leur parler.
- Non, c'est une évidence, mais tu peux leur parler de certaines choses. On fait un tabou de tout ça depuis trop longtemps ! Je sais ce que tu vas me dire, Draco, c'est pour les préserver, et ils n'ont vraiment pas besoin de savoir ça. Mais ils se posent forcément des questions, et si ce n'était pas le cas avant, c'est le cas aujourd'hui.
- Je ne sais pas quoi faire… J'aimerais juste qu'il rentre. Ou au moins qu'il m'écrive une lettre, quelque chose, juste pour savoir comment il va.
- Il va forcément mal. Mais ça, ce n'est pas de notre ressort. »
Draco hocha la tête, même s'il ne partageait pas tout à fait l'avis de sa belle-sœur. Cloitré chez lui, il se sentait complètement impuissant. Il aurait voulu aider Kinsley et les collègues de Harry qui s'était présentés à la maison quelques jours plus tôt, mais tous lui avaient demandé de rester chez lui pour l'accueillir quand il renterait de lui-même. Chose qui ne s'était toujours pas produite et qui l'inquiétait chaque jour un peu plus.
Lentement, Draco leva les yeux vers Ron et Hermione. Ils faisaient tous deux partie des rares personnes sur cette terre en qui il avait toute confiance. Il devait les écouter et se reprendre, même si c'était difficile. Il fallait que Lily cesse de pleurer et que les garçons ne ruminent plus sans arrêt dans leurs chambres, tournant dans la maison comme des lions en cage.
Il n'était plus seul, comme autrefois. Il n'était plus l'adulte au milieu d'enfants qu'il pouvait duper. Ces enfants avaient grandis et avaient besoin qu'on les aide, qu'on les soutienne, et surtout qu'on réponde à leurs questions.
Il devait les protéger, comme il l'avait toujours fait. Et espérer que Harry renter vite, et dans un bon état…
OoO
Malgré le temps qui passe et le regard qui s'affute, on ne voit jamais ses parents vieillir. Leurs visages sont tels des masques qui ne changent jamais, murissant en même temps que leurs enfants qui ne remarquent jamais le temps passé, malgré les souvenirs qui se font de plus en plus solides et réalistes au fil des années.
Pour Lily, son père avait toujours été un grand homme avec des cheveux noirs impossibles à coiffer, de grands yeux verts, des lunettes rondes et un sourire sur les lèvres. Pourtant, quand James avait commencé à le dépasser et que Draco s'était mis à le charrier sur le fait qu'il ne grandirait plus jamais, elle avait réalisé qu'en fait son papa n'était pas si grand que ça. Il ne souriait pas non plus si souvent que ça, il était juste naturellement aimable. Quant à ses lunettes, elles étaient plus ovales que rondes. C'était son beau-père qui avait réussi à lui faire changer de modèle quelques années plus tôt.
Son père avait changé au fil des années, sans même qu'elle ne s'en rende compte. Et comme souvent, ce n'était qu'en regardant de vieilles photos de lui qu'elle s'était rendue compte à quel point il était différent du héros qu'il avait été autrefois.
Car à une époque, Harry Potter était un gringalet au regard franc mais au sourire timide, et qui posait sur les photos avec cette gêne qu'ont ces gens qui ne savent pas où est leur place. C'était un joli garçon mais il n'avait rien d'exceptionnel. A vrai dire, si elle ne le regardait pas avec les yeux de l'amour, Lily ne le trouvait pas particulièrement séduisant. Son père était si mince et il avait l'air si jeune, par rapport à Tonton Ron qui le dépassait d'une bonne demi-tête et si… bébé, à côté de sa mère qui levait fièrement le menton.
Son père était un gamin. A presque dix-huit ans, période de sa vie où son existence avait définitivement basculé, son père avait l'apparence d'un gamin. A croire que le temps s'était arrêté pour lui, comme si la Mort qui aurait dû l'emporter avait empêché la Vie de le faire grandir correctement, comme tous les garçons de son âge.
Un peu comme si ça ne servait à rien qu'il soit beau et fort, parce que de toute manière, il disparaitrait avant qu'une belle apparence ne lui soit utile.
Quelque part, Lily savait qu'elle exagérait. Elle n'avait que quatorze ans mais elle commençait déjà à regarder les garçons, à l'école, et surtout les plus âgés. Elle craquait pour un Septième année qui ne la regarderait jamais, parce qu'il ne sortait qu'avec des bombes et qu'à part son nom, elle n'avait rien n'extraordinaire. D'autres la cherchaient un peu malgré son jeune âge, et quand elle y pensait, certains ressemblaient à son père, dans cette espèce de jeunesse qui perdurait sur leur visage d'adultes naissants.
Ainsi, Harry faisait jeune sur ces photos, mais cela n'avait rien d'exceptionnel. Cependant, il correspondait si peu à cette image de héros qu'on donnait de lui qu'il lui paraissait enfantin. Trop frêle. Trop fragile, pour porter un tel poids sur ses épaules.
La jeune fille tourna la page et son regard tomba sur une photo prise peu après la guerre. Il y avait son papa, Tonton Ron et Tata Hermione. Ils avaient l'air fatigués, mais ils lui souriaient quand même. Malgré son jeune âge, elle vit que quelque chose avait changé dans leur regard, et surtout dans celui de son père. Un peu comme si l'éclat de ses yeux avait terni. Malgré tout, un puissant sentiment d'amour envahit son petit cœur en le voyant lui faire coucou de la main.
Il était quand même beau, son papa. Il serait toujours le plus bel homme du monde à ses yeux. Le plus beau et le plus fort.
Et tandis qu'elle entendait des pas dans le couloir, elle pensa à son beau-père, qui lui avait toujours dit qu'il détestait trop son père à l'époque pour reconnaître qu'il le trouvait beau. Ce fut sur cette pensée romantique que ses frères entrèrent dans le salon.
« Qu'est-ce que tu fais, Lily ?
- Elle regarde des photos.
- Pour quoi faire ?
- Mais elle fait ce qu'elle veut ! »
Jackie entra à son tour dans le salon avec un plateau plein de bonnes choses. Elle le posa sur la table basse puis se réinstalla à côté d'elle. Alors les garçons en firent de même, s'asseyant sur le canapé et se penchant vers l'album grand ouvert sur ses genoux. Il y eut un silence, tandis qu'ils regardaient les photos de leur père alors âgé de dix-huit ans, puis Jackie se pencha pour se servir un verre de jus de fruit et brisa la glace.
« Qu'est-ce que vous faisiez, là-haut ?
- Rien d'intéressant.
- Les trois frangins enfermés seuls dans une pièce, ça ne peut qu'être suspect. Alors, James ?
- Mais rien, je te dis !
- On veut trouver Papa. »
La voix basse d'Albus attira tous les regards. Il avait les yeux rivés sur la photo où son père agitait la main avec ses deux meilleurs amis. Le visage pâle et fatigués, il avait ce regard sombre de ces personnes qui vivent avec ce petit nuage noir au-dessus de la tête, comme disait Papa. Il dormait très peu et ruminait des heures entières des pensées qu'il refusait de partager. Quand elle le voyait comme ça, avec cet air si mauvais sur le visage, Lily sentait la peur et la tristesse l'envahir.
Son frère n'avait jamais été méchant avec elle. Ni lui, ni ses autres frères d'ailleurs. Oh, ils lui avaient souvent fait de mauvaises farces et s'étaient joués d'elle quand elle était petite, mais dans le fond, ils n'étaient pas méchants.
Albus, lui, était un peu spécial, un peu différent. Il n'était pas plein d'amour comme Teddy, qui la traitait toujours comme une princesse, archi protecteur comme James, qui provoquait en duel tout prétendant un peu trop entreprenant, ni extrêmement doux comme pouvait l'être Scorpius, lui qui pourtant n'était ni tactile ni particulièrement sensible.
Albus, lui, il l'aimait d'une manière différente. C'était le genre de grand frère qui semble ne jamais faire attention à vous, mais le premier qui vous fait du mal, il lui arrache les deux yeux et le lui fait manger avec une sauce vinaigrette. C'était le genre de grand frère qui n'hésite pas à vous dire que vous êtes mal peignée, et qui va foudroyer du regard celui qui vous le fera remarquer.
C'est le genre de grand frère qui ne vous montre pas qu'il vous aime, mais quand il le fait, il le fait bien. Et parfois, ça vous donne envie de pleurer.
« Et comment vous comptez faire ? Ca fait quoi, dix jours ? Dix jours, qu'il est parti ?
- Ouais.
- Putain, mais qu'est-ce qu'il peut bien foutre ?! »
De colère, James se leva du canapé et commença à faire les cents pas dans le salon. Lily le regarda s'énerver tout seul en se pinçant la lèvre inférieure.
« Ca fait dix jours, putain ! Dix jours qu'il s'est barré et on sait toujours pas où il est ! Qu'est-ce qu'il peut bien faire de si important ?!
- Jammy, calme-toi, s'il te plait.
- Me calmer ?! Mon père est dehors, cette baraque est sans dessus-dessous, on est tous à moitié dépressif… Et putain, lui il est dehors, il nous envoie même pas de lettres, on se fait un sang d'encre pour lui, et… Il n'en a rien à foutre ! Rien ! Que dalle !
- Je ne suis pas d'accord avec toi. »
James poussa un soupir à fendre l'âme et tourna la tête, fuyant le regard de Scorpius. Elle savait qu'il avait un avis très différent de ses deux autres frères, rejoignant le parti de Teddy. Ce dernier refusait de croire son père assez lâche pour abandonner sa famille ou sombrer dans un état apathique et destructeur. Au contraire, il était persuadé que son but était d'aller mieux et peut-être cherchait-il des réponses à ses questions.
Et sans doute avait-il honte de son comportement.
James et Albus ne partageaient pas le même avis. Tous deux étaient complètement perdus, ne sachant même plus s'ils lui en voulaient vraiment. Tout ce qu'ils souhaitaient, c'était que leur père rentre, qu'il leur explique, qu'ils se pardonnent et que tout redevienne comme avant. Ce n'était pas en restant loin des siens que les choses allaient s'arranger, d'autant plus que vu son état et vu la manière qu'il avait de regarder le regarder son monde, sans doute s'en voulait-il tellement qu'il devait s'être effondré quelque part pour mieux déprimer encore.
Et peut-être qu'il lui était arrivé quelque chose.
Peut-être qu'on lui avait fait du mal.
Ou peut-être avait-il décidé de tout recommencer.
Tout reprendre à zéro.
Comme leur mère.
Cette idée était insupportable, impensable.
Irrationnelle.
Même leur beau-père leur disait qu'ils exagéraient et que leur père ne les abandonnerait jamais comme ça. Lui, il pensait qu'il lui était arrivé quelque chose ou bien qu'il avait sombré dans la dépression, fuyant la maison de honte et de douleur. L'idée qu'il veuille tout recommencer lui paraissait impossible.
Mais l'idée était là.
Et elle s'insinuait dans les esprits, vicieuse, perverse.
« Vous n'allez pas recommencer à vous disputer, ça ne mène à rien. »
Heureusement, Jackie était là. Cela faisait trois jours qu'elle vivait à la maison et qu'elle s'évertuait à les ramener sur terre, luttant contre les idées noires qui polluaient leurs esprits. Grâce à elle, les disputes se faisaient un peu plus rares et Lily ne pleurait plus. Draco sortait un peu plus de son bureau, même s'il paraissait toujours aussi fatigué. Son état les préoccupait tous beaucoup. Plus que leur père ou leur beau-père, il était celui qui connaissait le mieux Harry et celui qui avait le plus de raisons de s'inquiéter.
« Alors, qu'avez-vous pensé, là-haut ?
- On a retourné le problème sous tous les angles et au final, on n'a rien ! Papa a disparu et on ne sait pas où le chercher ! Il pourrait être n'importe où !
- On a pensé à aller chercher dans les endroits importants pour lui. Mais on ne sait pas où ils se trouvent et encore moins comment y aller. Ni s'il y est encore, dans ces endroits-là.
- En gros, on réfléchit pour rien, car on a des pistes mais aucun moyen de… »
Lily n'écoutait plus. De toute manière, ils tournaient en rond depuis dix jours et les aurors à la recherche de son père n'avaient trouvé aucune trace de lui. Même son beau-père, qui le connaissait pourtant si bien, n'avait pu aiguiller efficacement ces professionnels. Et plutôt que de le chercher lui-même, comme il en mourrait d'envie, il se cloitrait dans cette maison où sa seule occupation était de se faire du mal. Tous, autant qu'ils étaient, auraient voulu courir dehors et crier après Harry, dans l'espoir qu'il les entende. Mais les ordres des aurors ne pouvaient être discutés, alors ils restaient tous là, s'évitant pour éviter les conflits et les larmes, à attendre qu'il rentre.
Mais Papa ne rentrait pas. Caché quelque part, comme un enfant qui a fait une bêtise, il regardait les jours défiler en espérant que personne ne le retrouve.
Pensait-il à eux ? Là où il était, seul ou peut-être accompagné, pensait-il à sa famille qui s'inquiétait pour lui ? Pensait-il à ses trois enfants qui l'aimaient et dont il était si fier ? Pensait-il à leur douleur, à celle de son compagnon qui tournait en rond comme un lion en cage ?
Croyait-il sincèrement qu'ils le détestaient ?
Qu'ils lui en voulaient pour ce qu'il avait dit, pour son départ ?
Qu'ils seraient incapables de lui pardonner son geste ?
D'essayer de le comprendre ?
Papa croyait-il vraiment qu'ils ne l'aimaient pas assez pour cela ?
Peut-être que oui. Et l'idée qu'il puisse croire à de telles sornettes lui brisait le cœur.
« Moi, je pense que…
- Jammy ?
- Oui ?
- Pour toi, quel est l'endroit que ton père déteste le plus au monde ? »
Sur le coup, Lily voulut répondre Ste Mangouste et cette idée la fit sourire. Cela lui rappelait à quel point son père pouvait être gamin, et terriblement humain. Il n'aimait pas les médicomages, l'odeur des médicaments et ces séjours toujours trop longs entre les murs blancs de l'hôpital. Quand elle était petite, elle accompagnait souvent son beau-père lui rendre visite et à chaque fois son père le suppliait de le ramener à la maison. Draco déployait alors des trésors de patience pour l'apaiser et le ramener à la raison. Parfois, pour le taquiner, il lui rappelait qu'ils n'étaient pas mariés et qu'il n'avait donc aucun droit sur sa santé. Alors son père faisait la moue, mais ça non plus, ça ne marchait pas.
Quand Lily revint à elle, balayant ces souvenirs pourtant réconfortants, ses frères étaient toujours silencieux. Ils se regardaient en réfléchissant, et visiblement, ils ne connaissaient pas non plus la réponse. Elle se demanda s'ils avaient aussi pensé à l'hôpital, à ces comédies que faisait leur père à chaque fois qu'il les voyait pour rentrer avec eux, plutôt que de rester seul dans sa chambre triste à pleurer. Puis, elle baissa les yeux en se traitant de gamine. De telles pensées ne menaient à rien. Son père n'était pas à Ste Mangouste et repenser à son enfance n'était d'aucune utilité.
« Alors ?
- Je vais passer pour un con deux minutes, mais moi, sur le coup, j'ai pensé à Ste Mangouste.
- Putain, moi aussi…
- Le même… »
Aussitôt, un grand sourire jaillit sur les lèvres de Lily qui regarda Scorpius avec tant de plaisir qu'il eut un sursaut. Elle rougit en entendant ses frères et Jackie rire doucement, tout en la regardant d'un air attendri. Cet instant de douceur n'était pas fait pour durer, mais l'espace d'un instant, Lily se sentit bien.
Elle se sentit moins seule.
« Bon, sans vouloir faire la rabat-joie, Harry ne peut pas être à Ste Mangouste.
- Non, c'est évident.
- A part Ste Mangouste, quel endroit détestait-il ? »
Il y eut un nouveau silence, plus sérieux, cette fois. Perdue face à cette question pourtant si simple, Lily se remit à feuilleter l'album photo, tout en écoutant Albus qui prit la parole, la voix douce et lasse.
« Là, comme ça, je ne vois pas. Il a toujours eu un problème avec les médecins, mais à part ça… Après, je sais qu'il y a des endroits qu'il n'aime pas, par rapport à ce qui s'est passé quand il était jeune, mais il n'y a aucun endroit où il refuse d'aller.
- A la rigueur, peut-être Poudlard. Il adore l'école mais il y a de mauvais souvenirs.
- Pas faux, Jammy. Et toi, Scorp', tu vois autre chose ?
- Mon esprit reste fixé à Ste Mangouste. J'étais en train de me dire que c'est quand même bizarre qu'il déteste autant cet endroit alors que pourtant il est habitué à se faire soigner.
- Carrément, il passait sa vie à l'infirmerie quand il était à l'école.
- En même temps, il se blessait tout le temps !
- Mais Papa est dur au mal.
- Ouais, Draco doit toujours négocier pour lui mettre un pansement quand il se fait mal.
- Avec lui c'est jamais grave.
- Il est si dur au mal que ça ?
- Tu peux pas savoir !
- Genre y'a pas longtemps, il s'est pété la gueule dans les escaliers et il s'est relevé comme si de rien n'était, genre « j'en ai vu d'autres » !
- Même quand il s'est niqué le doigt dans la porte, à Noël, on a dû le trainer à Ste Mangouste parce qu'il disait qu'il n'avait plus mal !
- Alors que son doigt avait une couleur bizarre…
- Et pourquoi il s'en fiche, comme ça ?
- Parce qu'il en a vu d'autres.
- Il a vécu pire que ça.
- Il est habitué à avoir mal. »
La petite voix de Lily leur fit baisser les yeux. Elle regardait fixement une double page où leur père avait collé, des années auparavant, quelques rares clichés qu'il avait de son enfance. Le petit garçon triste et malingre qui souriait timidement à l'appareil photo, le visage figé par cet antique appareil moldu.
« La maison de son enfance. Il n'aime pas cet endroit. »
L'adolescence leva la tête vers ses frères. Ils se regardèrent comme si c'était une évidence, puis ils froncèrent les sourcils, tandis qu'une espèce de peur serrait le cœur de la jeune fille.
Leur père ne les avait jamais emmenés là-bas.
Cette maison où il avait grandi, loin de son monde, loin de ses dangers, ils ne l'avaient jamais vue.
A vrai dire, dans les albums et dans les livres sur sa vie, il y avait toujours des photos de cette petite maison située dans un quartier paisible de Little Whinging. Lily la connaissait par cœur, parce qu'elle avait lu et relu ce livre écrit par Bent Collins, et s'était attardée sans cesse sur ces photos de son enfance, sur ces photos de la maison et du quartier. Ca lui avait donné envie de fouiller dans les vieux albums de son père, et elle était tombée sur un tout petit livre, avec tout une juste une dizaine de photos à l'intérieur.
Des photos de la maison…
Du jardin…
Du salon…
De sa chambre…
De la cuisine…
De la porte du placard…
Elle se rappelait avoir pleuré, quand ses yeux s'étaient posé sur cette photo du couloir menant à la cuisine, où on voyait la porte de ce placard sous l'escalier où son père avait grandi.
Elle se rappelait avoir posé le livre sur son lit, être descendu dans la cuisine, et avoir regardé en cachette son père préparer le déjeuner en sifflotant sur un air des Bizarr'Sisters passant à la radio.
Elle se rappelait s'être finalement assise à côté de la table et avoir grignoté des bouts de jambon, les yeux rivés sur son père qui s'était mis à chanter les comptines de quand elle était petite.
Non, son père ne les avait jamais emmenés là-bas, même quand James avait lourdement insisté, il y avait quelques années. Il n'y a rien à voir là-bas, disait-il toujours. C'est une maison comme toutes les autres où j'ai grandi sans amour, parce qu'on m'a déposé là un soir et qu'il fallait bien que je vive quelque part, leur rappelait-il quand les questions se faisaient trop insistantes.
Cet endroit fait partie de moi, mais il ne mérite pas de faire partie de vous, finissait-il en souriant doucement.
« La maison des Dursley…
- Vous êtes déjà allés là-bas ?
- Non.
- Non.
- Pourquoi ?
- Il n'a jamais voulu nous y emmener. Et il n'aimait pas en parler non plus. »
Les mains dans les poches, James paraissait pensif. Albus et Scorpius le regardaient avec cet air un peu enfantin, attendant qu'il leur donne la marche à suivre. Ou, plutôt, qu'il les autorise à faire ce dont ils avaient envie : sortir, enfin, et essayer en vain de faire avancer les choses.
« Elle est encore habitée, cette maison ?
- Je crois, oui. Pas par son cousin, mais par son oncle et sa tante.
- Vous les avez déjà vus ?
- Oui. »
Le regard de James sembla se perdre. Lily plongea dans de vagues souvenirs où, petite fille, elle se rappelait avoir rencontré cette famille qui n'avait jamais aimé son père. Elle devait avoir huit ans et ils se baladaient dans les rues animées de Brighton, où ils avaient séjourné une petite semaine durant les vacances de Pâques. Son père tenait le bras de son compagnon. Les enfants marchaient derrière eux, se tenant la main et admirant les boutiques.
Et puis soudain, Papa s'était arrêté. Il avait regardé sur sa droite, les yeux rivés sur un groupe de personnes. Lily se rappelait de son regard stupéfait et du visage de ces gens qu'elle ne connaissait pas. Il y avait un papy et une mamie, un couple et leurs trois enfants. Le temps qu'elle les regarde, qu'ils les dévisagent, son père avait repris sa marche d'un pas raide, trainant Draco derrière lui. Et ils avaient suivi, sans lâcher des yeux ceux qui, autrefois, faisaient partie de la vie de ce héros qui les avait mis au monde.
Quand ils étaient rentrés, son père s'était assis dans la cuisine et, elle le savait, il avait pleuré. Elle ne l'avait pas vu, mais elle le savait, parce qu'il avait les yeux rouges quand il était revenu dans le salon, et il s'était enfermé longtemps avec Draco. Il leur avait expliqué qui étaient ces gens, et quand Albus lui avait demandé pourquoi ils ne s'étaient pas dit au moins bonjour, leur père leur avait expliqué que sa famille ne l'avait jamais aimé et qu'il ne les avait pas vus depuis des années. L'explication s'était arrêtée là.
Plus tard, ils avaient su la vérité. Et ils avaient essayé d'imaginer, chacun dans leur coin, ce qu'avait ressenti son père en voyant ces gens qui auraient dû être sa famille, qui auraient dû être ses parents et son frère. Bien évidemment, Lily avait échoué. Elle ne comprenait pas comment on pouvait être si mauvais, surtout envers un enfant qui avait tout perdu et qui n'avait rien demandé à personne. Il y a des gens comme ça, lui disait Draco quand elle essayait d'en savoir plus. Il y a des gens qui sont mauvais et on ne peut rien faire contre cela.
« Peut-être que ton père est allé là-bas.
- Pour quoi faire ?
- J'en sais rien.
- On peut toujours y aller.
- Tu sais aller à Little Whinging, toi ?
- Non, mais en cherchant un peu, on… »
Lily cessa à nouveau d'écouter. Elle se sentait fatiguée, mais l'idée d'aller voir cette maison la tentait bien. Elle avait envie de comprendre. De comprendre comment son père avait grandi, lui qui avait tout du papa idéal, du papa normal.
De comprendre pourquoi son père était un papa comme les autres, lui qui avait grandi dans un placard, lui qui avait été maltraité durant toute son enfance.
Soudain, Lily leva les yeux et regarda Jackie. Elle se rendit soudain compte qu'elle les manipulait depuis le début. Elle qui ne savait pas grand-chose de la vie intime de son père connaissait en revanche son passé, pour l'avoir lu et entendu durant toute sa jeunesse. Quand elle pensait à un lieu de souffrance, la maison du 4 Privet Drive ne pouvait que lui venir à l'esprit, contrairement à eux, qui n'y avait jamais mis les pieds et qui avaient d'autres images en tête.
Après tout, c'était là-bas qu'il avait passé son enfance loin des sorciers, dans l'ignorance la plus totale, et qu'il passait ses vacances d'été, quand Poudlard fermait ses portes. Tout le monde le savait. Même eux.
Mais la maison du 4 Privet Drive, à Little Whinging, n'avait jamais fait partie de leur vie. Jamais.
« Bon, Papa n'est pas là. On tente ?
- Faut être rentré dans une heure.
- On sera rentré d'ici là, Al' !
- Allez, on va regarder le réseau de cheminette, on va bien trouver un itinéraire pour y aller.
- Et si on prenait le Magicobus ?
- Ah pas con !
- On y va ! »
Aussitôt, Scorpius et Albus se levèrent du canapé et se pressèrent dans l'entrée pour aller mettre leurs chaussures suivis de James que Lily entendit farfouiller dans le pot à sous posé sur le meuble de l'entrée. Doucement, Jackie ferma l'album photo, lui fit un clin d'œil et se leva, l'intimant du regard à en faire de même. La jeune fille la regarda quelques secondes en silence, puis se lança, hésitante.
« Tu crois qu'on aura des réponses en allant là-bas ?
- Je n'en sais rien du tout. Mais il faut bien commencer quelque part. Et j'ai remarqué que tu regardes beaucoup les photos de ton père quand il est jeune…
- Je me pose des questions.
- On va essayer d'y répondre. Allez, viens. »
Elle lui tendit la main et Lily l'attrapa. Elle se leva à son tour, posa l'album sur la table basse, et rejoignit ses frères dans l'entrée.
OoO
La maison n'avait pas changé. Elle était pareille à ses souvenirs, bien que la façade ait été refaite depuis et que le jardin ait accueilli un rosier en plus. Quelque part, c'avait quelque chose de rassurant, car elle était bien la preuve que certaines choses ne changeaient pas. Peut-être Dudley pensait-il la même chose quand il venait rendre visite à ses parents avec sa famille, qu'il regardait la façade claire de la demeure et le toit impeccable. Ou peut-être se sentait-il un peu triste, comme Harry, en se disant que ses parents vivaient depuis plus de quarante ans entre ces murs où rien ne changeait jamais vraiment.
Il n'y avait personne à l'intérieur. Harry le savait car il avait vu son oncle et sa tante monter dans leur voiture et quitter le quartier. Eux non plus n'avaient pas vraiment changé, même s'ils avaient beaucoup vieillis. L'oncle Vernon était toujours aussi gros et la tante Pétunia toujours aussi maigre et pincée. Il l'avait regardée raconter les derniers ragots du quartier à son mari, qui l'écoutait à peine, et quand ils étaient partis, un intense sentiment de nostalgie l'avait bouleversé.
Plus de vingt ans s'étaient écoulés depuis qu'il avait quitté cette maison. Il y était retourné de temps en temps, la regardant de loin. Après la guerre, il avait pris des photos des pièces, comme pour ne pas oublier, car il savait qu'il n'y remettrait plus jamais les pieds. Mais en les voyant partir, ces années écoulées le frappèrent au visage. Il se sentit vieux, et il se rendit compte, après toutes ces années, que malgré les années, les maltraitances, les dénis et les larmes, il ressentait toujours un petit quelque chose pour eux.
Pour ceux qui auraient dû être ses parents, mais qui avaient refusé ce rôle.
A présent, il se retrouvait là, dans la rue, comme un con. Il hésitait à rentrer, et en même temps, il ne savait pas ce qu'il voulait y trouver. Assis sur le muret des voisins, entouré d'un sortilège de confusion, il regardait le portail de l'entrée sans vraiment le voir.
Que venait-il chercher, exactement ?
Draco le lui avait posé la question, des années auparavant. Le hasard avait placé sa famille et celle de son cousin dans la même rue, au même moment, et après avoir pleuré comme un enfant, Harry avait ressenti le besoin d'aller voir cette maison. Quand il était rentré, Draco lui avait demandé pourquoi diable avait-il fait une chose pareille, d'autant plus qu'il n'était même pas rentré à l'intérieur. Harry n'avait su lui répondre. Il avait juste eu besoin de la voir. Au fond, il aurait aimé avoir une conversation avec eux, ne serait-ce qu'une fois dans sa vie. Mais il n'en avait pas eu le courage.
Comme aujourd'hui, d'ailleurs.
Il aurait pu aller leur parler, mais il n'en avait pas eu le courage.
Car leur parler l'aurait mis face à son passé, face à ces traumatismes de l'enfance qui n'avaient jamais guéri et qu'il aurait dû affronter. Il fallait croire qu'il était trop lâche pour faire une chose pareille. Et pourtant, il savait que c'était ça qu'il était venu chercher.
Une discussion.
Autour d'un café noir bien serré, dans la petite cuisine vieillotte et fleurie, avec les odeurs de son enfance.
« C'est par là ! »
Soudain, Harry eut un sursaut. Il manqua de tomber de son muret, et quand il tourna le côté, ses yeux s'arrondirent de stupeur en voyant ses quatre garnements courir dans la rue. Les larmes lui montèrent aux yeux tandis que sa gorge se serrait à l'étouffer.
Ses bébés.
Ses bébés étaient là, à quelques mètres de lui.
Ses bébés l'avaient retrouvé.
« Regarde, c'est cette maison !
- Tu crois ?
- C'est la même que sur la photo !
- On dirait une baraque qu'on voit dans les films…
- J'aimerais pas vivre là, moi.
- On doit s'emmerder ici, y'a rien ! Et le jardin a l'air minuscule ! »
Un sourire grimaçant étira ses lèvres, tandis que les larmes débordaient de ses yeux et dégoulinaient sur ses joues. Les voir lui fit un bien fou, car ils lui manquaient terriblement. Dans la douce lumière de l'après-midi, Harry les trouva magnifiques, et tellement grandis…
Mais la douleur arriva, comme toujours, pour tout gâcher.
C'était de sa faute s'ils étaient là. C'était de sa faute s'ils avaient bravé cet interdit qu'il leur avait imposé depuis leur enfance, s'ils avaient désobéi en venant dans ce quartier où il ne les avait jamais emmenés. C'était de sa faute s'ils s'inquiétaient autant pour lui, au point de tenter de le chercher et de le trouver par leurs propres moyens.
Harry songea à son compagnon. Et alors il ferma les yeux, le cœur partagé entre le manque, la douleur de le savoir malheureux et la culpabilité. Et la peur, aussi. La peur qu'il ne lui pardonne pas son coup de sang, son absence qui s'allongeait et son état qui allait de mal en pis.
Il avait beaucoup maigri, en dix jours. Il le voyait quand il croisait son reflet au hasard d'un miroir ou d'une vitre un peu sombre. D'abominables cernes noires soulignaient ses yeux fatigués et il manquait tellement de sommeil qu'il paraissait comme drogué quand il marchait dans la rue, le dos courbé, un temps de réaction lent et les pensées pénibles.
Il ne pouvait pas rentrer chez lui comme ça. Il devait dormir, manger un peu et essayer d'aller mieux. Mais plus les jours passaient et plus il se sentait s'enfoncer dans ces eaux noires qui l'avalaient et cachaient la lumière du soleil, le coupant du monde réel auquel il tentait pourtant se s'accrocher de toutes ses forces.
Harry devait échapper à tout ça avant de rentrer. Il aurait trop honte de se présenter ainsi à Draco, de lui montrer ce Harry qu'il cachait depuis des années et qu'il pensait avoir au moins un peu guéri grâce à son amour et sa patience. Il ne devait pas lui montrer cet adolescent qui n'avait rien compris et qui n'avait pas avancé depuis toutes ces années et qui errait comme une âme en peine, parce qu'il souffrait toujours, même si c'était inexplicable, irrationnel…
Il devait comprendre pourquoi il allait si mal. Et sortir de ce cercle infernal, pour pouvoir l'affronter et lui demander pardon.
Même si, au fond de lui, il savait qu'il n'y arriverait pas, et qu'il finirait, au mieux, par se trainer jusque chez lui pour supplier Draco de le reprendre et de le soigner.
Le pire, il préférait ne pas y penser.
Car le pire, il le voyait au loin, comme une tâche sombre qui l'attirait inexorablement pour l'avaler.
« On entre ?
- Tu crois qu'il y a quelqu'un ?
- J'pense pas.
- Allez on essaye, au pire on se fera engueuler ! »
De son perchoir, Harry regarda ses enfants escalader le portail comme des vrais voyous. Partagé entre l'envie de les arrêter et la peur de se faire repérer, il resta là où il était, en se disant que les laisser visiter cette maison ne serait pas un mal soi. Ils connaissaient les photos, ils savaient comment il avait vécu. Rien ne pourrait vraiment les surprendre, après tout.
C'était du moins ce qu'il pensait.
OoO
La maison n'avait pas changé. C'était même perturbant, car vingt ans s'étaient écoulés depuis que son père était venu prendre des photos de ces pièces où il avait vécu et grandi. Il y avait toujours le même papier peint au mur, le même parquet vieilli sur le sol, et il y avait même des bibelots sur les meubles qu'il avait la sensation de connaître. Quant aux meubles, ils étaient tous à la même place, propres et aussi anciens que les photographies.
Entrer dans cette maison d'un autre temps lui procura une sensation bizarre. Personne ne parlait, c'était un peu comme s'ils mettaient les pieds dans un autre monde. Un peu comme s'ils faisaient un saut de vingt ans. Et quand la porte se referma derrière lui, Albus s'attendit presque à voir surgir de la cuisine cette tante affreuse et cet oncle énorme, tous deux beuglant comme de sombres abrutis. Mais ils étaient seuls dans la maison, dont la porte d'entrée s'était ouverte sans résistance d'un simple coup de baguette.
Marchant devant lui, James tourna sur le côté et entra dans le salon. Les autres le suivirent et ils entrèrent dans le genre de pièce qui vous fait instantanément penser à ces maisons de vieux, où chaque chose a sa place, où chaque bibelot est disposé et nettoyé avec grand soin, où les napperons jaunis, les petits cadres aux murs, l'antique télévision ou le tapis aux couleurs un peu passées reflétait un ménage bloqué à son époque et dans ses habitudes. C'était une maison de vieux.
Une maison où son père avait grandi et qui n'avait quasiment pas changé en vingt ans, comme si son oncle et sa tante, ni avide de normalité et si accroché à leurs souvenirs, avaient eu trop peur de tout changer.
Albus regarda Lily s'assoir dans le canapé. Elle ne paraissait pas y être à l'aise, et Albus se rappela soudain que son père n'avait jamais le droit de regarder la télévision, et même de venir dans le salon passer un moment seul ou avec sa famille. Un sourd sentiment de colère commença à monter dans son cœur, à l'idée qu'il traversait des murs qui faisaient autrefois office de barrière pour celui qui l'avait mis au monde, alors qu'il n'était à l'époque qu'un petit garçon abandonné et naïf.
Ils ne s'attardèrent pas dans le salon, qu'ils connaissaient déjà, dans le fond, même si voir cette pièce en vrai était très différent que de la regarder à travers une photo. Ils jetèrent un œil aux cadres, où leur père ne figurait bien évidemment pas, toute l'attention étant tournée vers le fils unique du couple et de sa famille. Albus songea un instant à cette famille qu'il n'avait jamais connue, à ce cousin que son père aurait peut-être aimé garder dans sa vie.
Cette famille, il la détestait. Il n'avait jamais eu envie de la connaître et d'en savoir plus sur eux. Ca ne l'intéressait pas. Ca ne lui apporterait rien. Et pourtant, quelque part, il plaignait son père, même s'il avait la stupidité d'avoir des regrets. Parce que c'était évident qu'il en avait. C'était évident qu'il aurait voulu que les choses se passent autrement. Mais il était tombé dans une sale famille qui ne méritait même plus d'exister.
A présent qu'il se trouvait dans ce salon vieillot et triste, Albus comprenait pourquoi son père n'avait jamais voulu les emmener ici.
C'étaient des souffrances inutiles.
Et il n'y avait rien à y voir.
Puisque son père n'avait jamais existé dans cette maison.
« Et moi qui disais à Papa qu'il était trop sentimental et qu'il ferait mieux de jeter son vieux vase bleu…
- Tu pourras plus jamais lui dire qu'il s'accroche trop aux objets.
- Tu crois que la maison ressemblera à ça, plus tard ?
- Y'a des chances.
- Mais Papa n'a pas des goûts aussi pourris.
- Ton père n'accepterait jamais de canapé en faux cuir…
- Ni de tapis effiloché…
- Ni de cadres en plastique…
- C'est ça, plaignez-vous ! »
De fausse mauvaise humeur, Scorpius quitta le premier le salon et gagna la cuisine, rapidement suivi par ses frères et sa sœur. Là non plus, ils ne s'attardèrent pas, car la pièce était toute petite et l'idée que son père y faisait le service les fit rapidement fuir de la pièce. Là non, il n'y avait pas de traces de lui. Sans doute en trouveraient-ils plus à l'étage, dans la chambre qu'il avait occupée durant sept ans.
Mais la pièce située juste en face des escaliers un peu grinçant ne leur offrit pas davantage de satisfaction. Il y avait toujours le même lit, les mêmes murs au papier peint bleu, quelques étagères et un placard. Leur père n'avait rien laissé derrière lui quand il était parti, mis à part une espèce d'aura qui semblait avoir empêché son oncle et sa tante de l'aménager autrement et en fait une véritable chambre d'amis pour leurs petits enfants. Figée dans le temps, cette pièce qui ne fut habitée que deux mois par an, durant sept ans, leur fit plutôt froid dans le dos, à vrai dire.
Alors, plutôt que de s'y attarder, ils en ressortirent les mains dans les poches. Planté devant l'escalier, les yeux dans le vague, Albus regarda en bas. Puis, il fronça les sourcils. Il se rendit compte qu'en entrant, il n'avait pas remarqué le placard sous l'escalier. Pourtant, il y pensait depuis leur départ, et il ne devait pas être seul. En entrant, leur regard ne s'était pas posé dessus, au contraire, et à présent qu'il était en haut des escaliers, il réalisait qu'il se trouvait juste sous ses pieds.
Le seul endroit de la maison où son père avait laissé ses traces se trouvait sous ses pieds.
Nerveux et énervé contre lui-même, le jeune homme se tourna vers Scorpius qui regardait le couloir aux murs couverts de cadres d'un air perplexe.
« J'y pense. On a pas vu le placard, si ?
- J'ai pas fait gaffe.
- Ah, c'est vrai, ça…
- Ils l'ont peut-être condamné.
- Tu crois ?
- J'en sais rien.
- On va voir ? »
C'était plus une affirmation qu'une question, car à peine prononça-t-il ces mots qu'Albus dévala les escaliers, suivi de sa sœur qui manqua de lui tomber dessus en glissant sur une marche. Une fois un bas, l'adolescent chercha le placard des yeux.
Et le trouva.
Dans les livres écrits sur son père, on décrivait le placard à balai comme un endroit sombre et sordide où, en grandissant, il lui devint de moins en moins facile de bouger et même de s'allonger. Mais tout ce que ces hommes et ces femmes avaient pu écrire sur ce placard était en dessous de la réalité.
Il y avait une différence entre lire la description de cet endroit exigu et caché à tous les regards, et voir de ses propres yeux cette petite porte qui fut le lit et la chambre d'un enfant pendant onze longues années.
Il y avait une différence entre regarder une photo et regarder la réalité.
Albus sentit sa gorge se serrer. Tandis que Jackie passait devant lui, le jeune homme songea à sa propre chambre. Il se remémora meuble, chaque objet. Il se rappela des magasins où son père les avait emmenés quand il avait acheté la maison avec Draco et qu'il les avait laissés choisir leur lit et la décoration de leur chambre.
Ils avaient toujours eu leur propre chambre. Ils avaient toujours eu leurs meubles pour ranger leurs affaires, leurs étagères pour leurs livres et bibelots, leur bureau pour travailler…
Comment son père avait-il pu grandir sainement dans un espace aussi restreint, où on pouvait à peine…
Jackie ouvrit la porte, levant le loquet et tirant le battant vers elle. Et alors Albus sentit les vannes s'ouvrir.
Le placard non plus n'avait pas changé. Il y avait toujours un matelas posé sur le sol, un tout petit et mince matelas d'enfant. Il y avait des étagères au fond, avec deux, trois babioles, et peut-être que d'autres étaient cachées sur les côtés. Il distingua dans l'obscurité de l'espace une ampoule qui pendait et un petit soldat en plastique sur ce qui lui avait servi de lit pendant onze ans.
Mon père a grandi là-dedans, pensa-t-il en sentant les larmes lui brûler les yeux.
Ces monstres ont enfermé un bébé dans ce placard et l'y aurait laissé jusqu'à la fin de son adolescence, s'il n'avait pas été un sorcier.
Il a grandi dans un placard, alors qu'il y a une chambre vide là-haut.
Ils l'ont élevé comme un animal.
Comme un animal destiné à l'abattoir.
Albus se sentit étouffer. Il se laissa aller contre le mur derrière lui, dont le contact provoqua en lui un profond sentiment de dégoût. Il vit sa sœur s'approcher du placard, s'accroupir, puis rentrer à l'intérieur pour s'y assoir. Et alors, il ne put en supporter plus. Car ses jambes et son dos se collaient aux parois du placard, parce que sa tête touchait presque le plafond, et imaginer un enfant vivre dans cet endroit, comme un chien puni, lui creva le cœur.
Alors, Albus sortit de la maison. Il manqua la marche du perron et quand il se pencha en avant, il crut vraiment qu'il allait vomir. Mais Scorpius le retint et voulut le ramener vers l'intérieur, mais il était trop tard : Albus pleurait et gémissait comme un enfant.
Et dans les bras de son demi-frère, la tête plongée dans le creux de son épaule, il se mit à appeler son père, comme un enfant.
Comme l'enfant qu'il était et qu'il serait toujours pour lui.
Comme un enfant qui voulait demander pardon et dire à son père à quel point il l'aimait, à quel point il était désolé pour tout ça…
A quel point il était parfait, comme papa…
Le meilleur papa du monde…
OoO
Face à lui se trouvaient différents documents. Il y avait des rapports sur les bilans psychologiques de Harry, d'autres sur ses compétences et ses aptitudes. Il y avait aussi des bilans médicaux et une liste détaillée de ses failles. Pour un auror de près de vingt ans d'expérience, on pouvait dire que Harry s'en sortait plutôt bien. Il ne déraillait que rarement dans le cadre de son travail et en dépit de ses faiblesses, il était un élément indispensable à son service et ses supérieurs avaient en lui une confiance absolue.
Ces papiers, Draco les avait quasiment tous feuilletés, mais ils ne lui avaient pas appris grand-chose. Harry n'avait pas accès à tous ces rapports mais l'avocat le connaissait suffisamment pour n'être surpris de rien. La seule chose qui avait emballé son cœur, c'était ces petites lignes présentes dans chaque rapport qui rappelaient que l'auror était extrêmement attaché à son compagnon. L'idée que cela ressorte dans chaque entretien lui avait un peu redonné le sourire.
Mais ce sourire n'avait été que de courte durée, car Kingsley était revenu dans le bureau avec un autre dossier et son visage n'annonçait rien de bon. Il était habitué à présent à cette expression sur son visage. Il venait dans son bureau tous les jours et c'était toujours la même rengaine. Au moins, Teddy n'était pas là, pour une fois. En rentrant, Draco lui enverrait un courrier et il ne verrait alors pas son regard triste qui déchirait le cœur à chaque fois qu'il le croisait.
« Me revoilà. Tu as regardé les dossiers ?
- Oui.
- Rien d'extraordinaire ?
- Rien du tout.
- D'accord.
- Tu as le droit de me les montrer ?
- Non.
- Pourquoi tu le fais, alors ?
- Parce qu'il y a tellement d'étoiles dans ses yeux quand il parle de toi que je ne peux pas te considérer uniquement comme son compagnon. »
Cette remarque lui arracha un sourire. Un vrai, cette fois. Kingsley faisait partie de ces rares aurors que Harry avait ramenés à la maison, et que Draco considérait comme un intime. Entendre ces mots lui fit plus de bien qu'il ne l'aurait cru et l'idée qu'il soit son époux à ses yeux lui réchauffait le cœur. Un autre que lui en l'aurait pas convié aussi souvent dans son bureau, car malgré leurs douze années de relation, l'avocat restait son concubin, et non pas son mari. A ce titre, il n'avait droit de rien.
Cette situation était insupportable. Il l'avait déjà vécue quelques années auparavant, quand Harry avait subitement disparu avec les membres de son équipe au cours d'une mission qui s'était révélée plus dangereuse que prévue. Au fil des jours, la situation était devenue si critique que le bureau des aurors en avait informé les familles, en sous-entendant qu'il était possible que les aurors soient morts. Pour Draco, ce fut une terrible épreuve à affronter et il manqua de devenir fou quand les grands-parents des petits Potter lui affirmèrent que si jamais Harry décédait, ils récupèreraient leurs petits-enfants.
Heureusement, son compagnon rentra à la maison quelques jours après ce courrier, sain et sauf. Il ne manqua pas de régler ses comptes avec la famille de son ex-femme et dut lutter contre les demandes en mariage que Draco ne cessa de lui formuler, dans le vain espoir que cet incident lui ouvrirait les yeux sur la nécessité d'une union. Ce n'était pas une question d'amour mais une question de sécurité, pour eux, pour les biens des petits Potter et pour leurs enfants.
Mais Harry avait refusé.
Il ne voulait pas se marier. Pas comme ça. Pas pour ça.
Et Draco avait compris.
Mais les années étaient passées depuis, et bien qu'il ne lui ait glissé l'idée qu'à quelques rares occasions, Draco vivait avec l'idée que Harry ne voulait pas se remarier.
Alors que lui, il en crevait d'envie.
Lui qui avait tant craint l'engagement, l'union, le mariage, lui qui était le premier à s'enivrer d'ennui à une de ces interminables réceptions, il mourrait d'envie de se marier.
Il voulait porter son nom.
Il voulait avoir un anneau doré au doigt, autre que celui qu'il lui avait offert pour leurs cinq ans d'amour.
Il voulait être son compagnon officiel.
Il voulait avoir tout ce que son ex-femme avait eu avant lui.
Avait-il déjà tout cela dit à Harry ? Oui, bien sûr. Jamais en même temps et toujours par petites phrases sous-entendues. Mais il le lui avait dit. Pourtant, son compagnon n'avait jamais franchi le pas, et de peur que Harry lui réponde non à nouveau, Draco n'avait plus osé lui demander sa main. Il craignait qu'un refus ne le brise et amène, peut-être, son homme à l'épouser alors qu'il n'en avait pas envie. Et ça, c'était hors de question. Il ne voulait pas l'enchaîner à lui comme Ginny l'avait fait avant lui. Il le voulait consentant et partageant les mêmes envies que lui.
Draco n'aurait jamais dû lui faire de reproches par rapport au mariage, ce jour-là. Il aurait dû garder ça pour lui, car même si ça lui faisait du mal, il savait que Harry ne ressentait juste pas le besoin de l'épouser. Il n'en avait pas besoin pour le chérir et c'était une vérité qu'il était impossible de nier. L'aspect symbolique de cette cérémonie ne le touchait pas et Draco pouvait le concevoir. Mais à ce moment-là, l'avocat n'avait pu se contenir et garder ces douloureuses pensées pour lui.
Même s'il savait que Harry l'aimait très fort.
« Alors, j'ai une bonne nouvelle pour toi.
- Ah bon ?
- Oui, Harry a été repéré à Poudlard.
- Pardon ?!
- Aux abords de Poudlard. Il n'est pas entré dans le parc mais il a été aperçu aux abords de la forêt interdite par des centaures. C'est Hagrid qui nous l'a dit.
- Et c'était quand ?
- Il y a deux jours.
- Donc on sait qu'il va bien.
- Apparemment, il marchait à pas vifs, donc on peut supposer que oui. Les centaures n'ont pas jugé nécessaire de le suivre. Ils l'ont vu, c'est tout.
- On ne peut pas le leur reprocher.
- Non, c'est certain.
- Autre chose : vos garnements sont allés à Little Whinging, cette après-midi.
- Pardon ?! Ils sont allés au 4 Privet Drive ?!
- Des alarmes sont posées sur chaque entrée. Des aurors sont allés voir quand elles se sont enclenchées. Ils ont préféré ne rien faire et les laisser sortir d'eux-mêmes.
- Et où sont-ils, en ce moment ?
- Chez vous. Ils ont été escortés jusqu'à chez vous. Mais mes hommes ne les ont pas trop enguirlandés. Ils n'ont fait que visiter la maison.
- Et comment vont-ils ?
- Apparemment, ils sont très tristes. On m'a dit qu'Albus pleurait.
- Par Merlin…
- Il en faut pour le faire pleurer, ce môme.
- Il aime beaucoup son père…
- Je ne vais pas te retenir longtemps, Draco. Ils ont besoin de toi. Mais je pense que tu ne devrais pas trop leur grogner dessus.
- Harry n'a jamais voulu les emmener là-bas, ça ne m'étonne pas qu'ils y soient allés. Mais ils auraient dû m'en parler avant…
- Tu les aurais emmenés ?
- Je ne sais pas. Mais au moins, je l'aurais su. Et peut-être que oui, je les aurais emmenés, pour leur expliquer.
- Leur expliquer quoi ?
- Un peu tout. Tout ce qui n'a été écrit nulle part dans les livres sur lui. »
Draco se massa le front. Il se sentait terriblement fatigué, et impuissant. Il n'était même pas fâché que les enfants soient allés à Little Whinging, ni même étonné, au final. Mais l'avocat savait que cette visite ne pouvait qu'être douloureuse. Il fallait qu'il rentre et qu'il leur explique, comme Harry lui avait expliqué des années auparavant quand il l'avait enfin emmené dans cette maudite maison et que Draco était resté statufié devant cette petite porte en bois avec un loquet en métal dessus.
« Tu culpabilises beaucoup trop, Draco.
- Je sais. Teddy n'arrête pas de me le dire.
- On va le retrouver, ton homme. On mettra le temps qu'il faudrait mais on va le retrouver. De toute manière, on n'a pas le choix, car plus les jours passent et plus son état mental se détériore.
- Je sais.
- D'habitude, Harry fuit les problèmes en les intériorisant. Cette fois, la fuite n'est pas mentale, elle est physique. Donc si tu penses à quelque chose, dis-le moi, surtout. On ne peut pas le laisser dans cet état trop longtemps.
- Bien sûr. Je vais aller voir les enfants.
- Je te raccompagne. »
Draco hocha la tête puis se leva de sa chaise. Il quitta le bureau avec l'auror et se laissa guider jusqu'à la cheminée la plus proche et quitta les lieux, avec le secret espoir que Harry se fasse prendre dans les mailles du filet, cessant enfin de déjouer ces pièges qu'il connaissait par cœur.
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La maison était vide, maintenant. Il avait vu ses enfants sortir des lieux, pâles et parfois aux larmes, et se faire cueillir par deux collègues qui attendaient sagement devant la porte. Forcément, en passant par-dessus le portail, ils avaient enclenché une alerte, ce qui se produisait en réalité à chaque fois qu'un sorcier essayait d'entrer dans cette maison.
Les pièges avaient été posés après qu'un de ses admirateurs un peu ivres aient voulu le venger en agressant son oncle et sa tante dans leur salon. Le sorcier était entré dans le jardin et beuglait comme un putois. Le couple avait eu si peur qu'il avait appelé la police. L'homme avait été embarqué et, une fois revenu à lui, était passé de la cellule de dégrisement à une autre plus sombre où il s'était bien fait remonter les bretelles par les aurors. Depuis, on avait sécurisé la maison pour éviter ce genre de soucis, qui se multiplièrent à la sortie de divers livres sur sa vie.
Harry ne bougea pas de son muret jusqu'à ce que ses collègues soient partis. Cela lui fut bien difficile, car quand il vit qu'Albus pleurait, il avait senti quelque chose lui empresser le cœur, comme jamais depuis qu'il avait quitté la maison. Il s'était comme senti mourir sur place et la honte avait si grande qu'il avait failli fondre à son tour en larmes.
Quand elle était enfant, Lily était le genre de petite fille qui chouine pour un oui ou pour un non, parce que ses frères lui avaient fait une blague parce qu'elle s'était pris le coin du meuble dans le front en les poursuivant dans le salon. James, lui, laissait souvent couler des larmes de colère quand on lui refusait un caprice ou quand on le disputait. Quant à Scorpius, il était beaucoup moins démonstratif sur ses sentiments, mais il arrivait qu'il verse quelques larmes quand son père le grondait, parce que ce dernier avait le chic pour trouver pile les mots pour faire du mal. Enfin, Teddy était un cas à part, car il avait subi tant de choses dans son enfance et vécu tant de remises en questions qu'il ne pleurait que pour de bonnes raisons. Mais il pleurait, comme tous les enfants qui ont perdu leur famille trop vite et qui cherchent leur place.
Albus, lui, était le seul de ses enfants à ne jamais pleurer. Même quand il était bébé, il ne chouinait que très peu, ce qui les avait beaucoup inquiétés, lui et Ginny. Les années leur avaient montré qu'Albus était un enfant calme, silencieux et réservé, qui savait relativiser les aléas de sa vie d'enfant pour ne pas pleurer à chaque accident. Albus était très pragmatique, et parfois, Harry se demandait si donner le nom de son ancien professeur de potions à cet enfant n'avait pas influencé son caractère. Le pouvoir des noms, il n'y croyait pas vraiment, même s'il savait qu'ils avaient une influence. Mais en voyant son fils grandir, il lui avait semblé voir quelque part l'ombre de Severus Rogue planer autour de lui.
Son fils était vraiment un être singulier. Un être qui savait aisément tromper son monde, avec sa jolie bouille et son sourire, qui cachait derrière une apparente pureté quelque chose de bien plus sombre, à l'image de ses deux prénoms.
Souvent, Harry se disait que s'il avait été élevé dans une autre famille, Albus aurait pu mal tourner. Cette absence d'empathie qui le caractérisait en faisait un garçon perturbant qui aurait pu dériver. Peut-être même que si Harry l'avait élevé seul, sans Draco, il n'aurait pas pu arracher son regard au côté obscur qui le tentait tant. Mais la vie avait fait qu'il s'était mis en ménage avec un Serpentard qui voyait très clair dans son jeu et qui avait su trouver les mots et les gestes pour le garder dans le droit chemin.
Heureusement que Draco avait été là, se disait-il souvent en regardant son fils échanger des messes-basses avec Scorpius. Et souvent, Draco lui répondait qu'il exagérait. Qu'il avait certes fait beaucoup pour lui, parce qu'ils étaient quelque part de la même trempe, mais que sans l'amour que son père lui portait, il ne serait pas aussi attaché à sa famille et à ses amis les plus proches. Il ne serait qu'un gamin solitaire qui n'aime personne parce qu'aimer, c'était à la fois une faiblesse et un pari sur l'avenir trop conséquent.
Il serait comme Severus. Comme Tom. Comme tous ces hommes qui ont rejeté l'amour car ils les affaiblissaient ou les malmenaient, à les rendre fou.
Mais heureusement, chaque soir, même s'il avait quand même seize ans, Albus venait l'accueillir quand il rentrait et le prenait dans ses bras. Malgré son âge, il restait son petit garçon, et visiblement, il comptait bien le rester jusqu'à la fin de sa vie. Harry n'y voyait pas d'objection. Teddy était toujours son bébé, même s'il avait vingt-cinq ans. Ils étaient tous ses petits.
Et le voir sortir du jardin en pleurant, voir son visage d'habitude impassible brouillé par les larmes lui fit un mal de chien. Car Albus ne pleurait jamais. Le voir si bouleversé avait quelque chose de terrible. Plus terrible encore que l'idée qu'ils avaient visité cette maison si banale où il avait grandi comme un parasite.
Agonisant sur son muret, Harry les avait regardés partir avec les deux aurors. Il aurait dû quitter sa cachette et les ramener lui-même à la maison. Il aurait attendu que Draco rentre, s'il n'était pas encore là. Ca n'aurait pas été agréable, pas du tout, et il ne savait même pas dans quel état d'esprit était son compagnon. Mais il n'aurait pas dû laisser ses enfants partir avec des inconnus, alors qu'il n'était qu'à quelques mètres d'eux.
Il n'aurait pas dû laisser ses enfants entrer dans cette maison.
Il aurait dû continuer à les protéger, comme il l'avait toujours fait, de ce passé qui ne leur appartenait pas et sur lequel il tentait vainement de tirer un trait.
L'auror décidé de s'en aller quand il vit la voiture de son oncle et de sa tante s'engager dans l'allée. Ils revenaient de course, visiblement, et elles ne leur avaient pas pris longtemps. Harry les regarda décharger quelques sacs de la voiture, puis rentrer chez eux, sans savoir qu'on s'était introduit chez eux pendant leur absence. Mieux valait qu'ils ne le sachent pas. Ils auraient sans doute eu du mal à s'en remettre, eux si accroché à leur normalité. A leur réalité.
Il n'irait pas leur parler aujourd'hui.
Ni aujourd'hui, ni jamais.
Harry le savait très bien.
Sa lâcheté n'avait pas de limites.
D'un geste ample, il mit fin au sortilège de confusion. Puis, les mains dans les poches, il longea tranquillement la rue en écoutant le chant des oiseaux dans les arbres. Il se demanda où il pourrait aller, maintenant. Quelle serait la prochaine étape de son voyage. Elle ne lui apparut pas tout de suite. A vrai dire, l'auror se sentait complètement perdu. Un peu comme s'il avait tourné en rond depuis le début et que sa démarche n'avait plus de sens. Un peu comme si cela n'avait servi à rien.
Et peut-être était-ce effectivement le cas.
« Harry ? »
Soudain, l'auror eut un sursaut. Il leva la tête et croisa soudain les yeux marrons bordé de ride d'une vieille dame dont le dos ployait sous le poids de ses sacs de courses. Elle portait de vieilles pantoufles écossaises et une de ces robes de chambre qu'on ne porte que chez soi et dont vous oubliez totalement l'existence, jusqu'à vous rendre compte que vous l'avez toujours sur le dos alors que vous attendez à la caisse de la superette du quartier. Une bouffée de chaleur et de nostalgie lui gonfla le cœur, tandis que corps et son esprit faisaient un sauf plus de trente ans en arrière.
« Eh bien, si je m'attendais à te voir ici ! Comment vas-tu, mon garçon ?
- Bonjour, Mrs Figg…
- Bonjour à toi aussi ! Tu as une mise affreuse ! On croirait ton cousin quand il a essayé d'entrer à l'université, il avait une belle tête de déterré ! Non d'un chien, mais qu'est-ce que tu es mince pour un auror ! Tu n'as jamais été bien gros, de toute façon. Tu me faisais de la peine quand tu étais enfant ! Mais maintenant, tu ne vis plus dans un placard, tu as les moyens de te faire bien à manger ! »
Le regard agacé de sa vieille nourrice le rendait tout chose. Quand il était enfant, les Dursley l'emmenaient toujours chez elle pour éviter qu'il soit seul chez eux et qu'il fasse des bêtises, ou qu'il s'amuse d'une quelconque manière avec ce qui lui d'ordinaire interdit. Mrs Figg était une voisine qui vivait deux rues plus loin et qui s'était prise d'affection pour lui, à force de rencontrer Tante Pétunia quasiment tous les jours au supermarché. Pour être honnête, Harry gardait peu de bons souvenirs de cette maison qui sentait le vieux et le chou, où il passait ses journées à regarder de vieux feuilletons et à entendre parler des chats vivants et morts de la vieille dame. Mais même s'il n'aimait pas vraiment aller là-bas, il se sentait en sécurité entre ces murs car il savait que sa voisine ne lui ferait jamais de mal.
A vrai dire, à une époque, elle était sans conteste la personne la plus gentille qui soit avec lui. Et bien qu'aller chez elle n'ait jamais été une partie de plaisir, Harry avait toujours ressenti une certaine affection pour cette femme chez qui il était véritablement un enfant. Plus tard, il sut qu'elle avait toujours veillé sur lui et il ne put lui en être reconnaissant qu'à la fin de la guerre, quand il la remercia publiquement pour son aide discrète.
La dernière fois qu'il avait eu de ces nouvelles, c'étaient quelques années auparavant, quand Bent Collins avait publié sa biographie. Un matin, il avait reçu un courrier de sa part qui le remerciait pour les quelques passages où elle apparaissait et pour la petite photo de son visage qui souriait aux lecteurs à chaque fois qu'ils tournaient la page. Elle paraissait alors émue et sincèrement touchée par ces souvenirs d'enfance et le regard tendre que Harry posait sur sa petite personne.
« Ravi de voir que vous êtes toujours en pleine forme, Mrs Figg.
- Oh, tu sais, je me fais vieille ! Mais tant que j'arrive à marcher, tout va bien ! Et toi, mon grand ? Il parait que tu as des ennuis ?
- Mes collègues sont venus vous voir ?
- Oh oui ! Plein de fois ! Ils m'ont répété je ne sais combien de fois que c'était important que je leur signale si jamais tu passais dans le coin ! Tu sais, ce n'est pas parce que je suis vieille que je suis sénile… Ou alors ils me prennent pour une attardée parce que je suis une cracmol.
- Ne soyez pas vexée, Mrs Figg. S'ils sont venus si souvent, c'est qu'ils reconnaissent votre importance.
- Si tu le dis ! Tu viens boire un café chez moi ? Ou un thé ? Ca fait si longtemps que je ne t'ai pas vu !
- Vous allez prévenir les aurors ?
- Penses-tu ! Enfin, il faudra faire attention, ils jeté des sorts partout… Ils ont essayé d'être discrets, mais je les ai vus faire ! Ils m'ont prise pour une buse ! »
Harry ne put s'empêcher de rire. Puis, il se pencha pour attraper les deux sacs que tenait fermement Mrs Figg. Elle résista un peu puis le laissa faire, admirant sa force et son beau physique, lui qui était si gringalet à l'époque où il vivait dans le quartier.
Tranquillement, ils gagnèrent la maison de la vieille dame. Elle non plus n'avait pas changé, mais cela n'avait rien d'étonnant. Mrs Figg vivait modestement grâce à la retraite de son mari, avec lequel elle n'avait jamais eu d'enfants. Le jour où il était venu la prendre en photo pour son livre, elle lui avait expliqué qu'elle craignait de mettre au monde des sorciers et de voir sa vie basculer. Elle avait fuit ce monde des années auparavant et ne souhaitait pas s'y réintégrer, tant elle avait souffert du mépris et de l'arrogance de cette société si attachée à ses valeurs magiques. De plus, elle ne voulait pas être un poids ou une honte, comme elle l'avait été auparavant pour ses parents. Et de toute manière, son mari ne voulait pas d'enfants non plus, donc la question était réglée.
Cependant, Mrs Figg était d'une curiosité presque maladive et elle avait été très tôt recrutée par le service de la Sécurité afin de surveiller la ville grâce à ses nombreux chats qui lui obéissaient au doigt et à l'œil. Cela mettait ses dons de dressage à profit et lui permettait d'arrondir ses fins de mois. Ainsi, quand on lui proposa de surveiller le petit Harry Potter, qui vivait chez son oncle et sa tante, elle n'avait pu refuser, même si ce travail, au fil des années, lui fit bien mal au cœur.
Harry contourna tous les pièges placés aux entrées de la maison. Il les connaissait par cœur et n'eut aucun mal à les désactiver ou les contourner, pour le temps qu'il passerait chez son ancienne nourrice. Il n'était pas né de la dernière pluie et il était même étonné que ses collègues se soient vraiment abaissés à ça. Peut-être espéraient-ils que Mrs Figg n'aient rien vu de leurs manigances et que Harry serait assez bête pour croire que la maison serait sûre. Ou peut-être étaient-ils si désespérés qu'ils avaient placés ces alarmes, au cas où.
« Installe-toi, mon grand ! Je vais ranger ça et nous préparer du café. Ou tu préfères du thé ?
- Je veux bien du thé, si ça ne vous dérange pas.
- Oh non, ça ne me dérange pas ! Mais je n'ai que des sachets. Je vais faire chauffer ma bouilloire !
- Vous ne voulez pas que…
- Mais non, assis-toi ! J'arrive tout de suite ! »
La vieille dame disparut dans la cuisine et il entendit très vite l'antique bouilloire en plastique gronder sur le plan de travail. Elle pourrait très bien profiter de cette petite absence pour prévenir les aurors de sa présence, mais Harry était serein. Et les yeux rivés sur les murs de son enfance, avec toutes ces photos de chats encadrées, ces fleurs à moitié fanées dans le vase près de la cheminée ornementale et ces meubles d'un autre âge, il se remémora ces heures passées dans ce salon toujours imprégné de la même odeur. Une odeur qui, à présent, avait quelque chose de rassurant.
Mrs Figg revint très vite dans le salon avec un plateau comportant deux tasses, une vieille théière blanche à fleurs bleues, d'où dépassait le fil d'un sachet de thé bon marché, une boite de café soluble et enfin qu'une assiette de biscuits secs qu'elle venait sans doute d'acheter. Elle repartit et ramena la bouilloire pour verser l'eau bouillante dans la théière et dans sa tasse, et sans doute parce qu'elle était fatiguée, elle la laissa sur la ta table et s'assit en face de lui. Elle poussa un gros soupir, puis lui fit un sourire avant de lui tendre l'assiette.
« Prends un gâteau, Harry.
- Quand j'étais petit, je n'aimais pas vos gâteaux.
- Tu n'étais pas facile à nourrir, il faut le dire.
- Maintenant, ça va mieux.
- Ah oui ?
- J'ai vraiment appris à cuisiner, pour que les enfants mangent de tout. C'est important qu'ils mangent bien.
- Comment vont tes enfants, Harry ? »
La vieille souleva le chapeau de la théière puis le reposa. Elle ajouta une cuillère de café en poudre dans sa tasse puis leva les yeux, attendant la réponse à sa question, qui tardait à venir.
« Ils… mal.
- Pourquoi mal ?
- Parce que je suis parti.
- Pourquoi tu es parti de chez toi ?
- Parce que je suis un sombre abruti.
- Sombre, je veux bien. Abruti, peut-être pas. Tu as toujours été plutôt bon, à l'école.
- Ca n'a pas de rapport !
- Bien sûr que si. Tu sais utiliser ta tête. Mais il y a plein de cochonneries dedans, malheureusement. »
Tout en touillant son café, elle le regardait avec cet air un peu las des mamies qui en ont assez d'entendre des bêtises. Harry baissa les yeux et les ferma un court instant. Il entendit soudain Mrs Figg se lever, sa chaise raclant sur le vieux parquet, et l'eau couler dans sa tasse.
« Et ton mari, ce Sang-Pur hautin et péteux, comme va-t-il ?
- Tout aussi mal, sans doute. Dernièrement, on se dispute beaucoup et je l'inquiète tout autant. Je ne suis pas facile à vivre, vous savez.
- Je ne pense qu'il soit facile à vivre non plus.
- Il me donne moins de soucis que je ne lui en apporte.
- S'il est toujours là après tout ce temps, c'est qu'il aime bien ça, tes soucis.
- Il préfèrerait quand même que j'en aie moins. Et au passage, je vous rappelle qu'on n'est pas mariés.
- Ca, c'est toujours un grand mystère ! J'ai lu un article là-dessus dans le dernier numéro de Sorcière Hebdo. Pourquoi diable n'êtes-vous toujours pas mariés, tous les deux ?
- Ils ont écrit un article là-dessus dans leur journal ? Vous plaisantez ?
- Si tu veux, je te le montre ! Attends, il est quelque part.
- Non, c'est bon, ne vous dérangez pas ! »
Mais trop tard, Mrs Figg venait de se lever, et après quelques recherches, elle parvint à trouver son magazine où effectivement son couple était l'objet d'un article occupant la moitié d'une page. Il fallait dire que c'était bientôt son anniversaire et qu'il avait assisté peu de temps auparavant à un gala de charité. Sauf circonstance exceptionnelle, Draco l'accompagnait toujours. D'une part parce qu'il était son compagnon. D'autre part parce que Harry détestait y aller seul.
Par ailleurs parce qu'il était un homme magnifique, remarquablement élégant et qu'il adorait marcher à son bras.
« Eh bien… Je vois que ma vie sentimentale intéresse encore les foules.
- La question se pose ! Pourquoi n'êtes-vous toujours pas mariés ? Cela fait une éternité que vous êtes ensembles ! Mr Malfoy serait-il froid au mariage ?
- Non, pas vraiment. Disons plutôt que je n'en ressens pas le besoin.
- De te marier ?
- Je n'ai pas besoin de me marier avec lui pour l'aimer et prendre soin de lui. Me marier avec lui ne changerait rien à notre situation. On ferait un contrat séparant nos biens, ma fortune reviendra à mes enfants et la sienne à son fils. En commun, on n'aura que la maison, et elle ne vaut pas grand-chose.
- Harry, le mariage n'est pas qu'une question d'argent et de papiers…
- Vu notre situation, pour moi, si.
- C'est aussi une preuve d'amour.
- Ca fait douze ans qu'on est ensemble, Mrs Figg. En douze ans, on ne s'est jamais séparé. Malgré mes défauts, il est resté avec moi, et j'ai toujours su lui montrer quel je tenais à lui. Ce n'est pas le mariage qui renforcera nos sentiments. Et ne me dites pas que c'est un accomplissement ou l'étape finale de notre relation, s'il vous plait.
- Je vois, tu es donc contre le mariage. Pauvres lectrices de Sorcière Hebdo…
- Je ne suis pas contre le mariage, je n'ai juste aucune raison de lui demander sa main.
- Et si lui te la demandait ?
- Je n'aurais pas de raisons de lui dire non.
- Ah bon ?
- Non. Si ça peut le rendre heureux, je l'épouserais.
- Et il n'a jamais fait la démarche ?
- Si, une fois, mais c'était compliqué. J'ai failli mourir pendant une mission. Du coup, il voulait qu'on se marie afin qu'il puisse garder la garde des enfants si jamais il m'arrivait malheur et aussi pour qu'il puisse gérer mes biens. Il est toujours mon avocat et il a toujours un regard sur mes affaires. Mais je n'ai pas voulu qu'on se marie pour ces raisons-là. Et puis, on n'en a plus vraiment reparlé.
- Je peux comprendre ton refus. Mais c'est dommage.
- Se marier en envisageant ma mort aurait été encore plus dommage.
- Je le conçois. Et tes enfants, qu'est-ce qu'ils en pensent ?
- Je n'en sais rien. On n'en parle jamais, à la maison.
- Ils te manquent ?
- Qui ? Ma famille ? Vous ne pouvez pas imaginer à quel point.
- Pourquoi tu ne rentres pas chez toi, alors ?
- Parce que je dois comprendre des choses.
- Quoi donc ?
- J'en sais trop rien. »
Harry attrapa sa cuillère et touilla sa tasse d'un air pensif. Parler avec la vieille dame lui faisait du bien. Elle ne connaissait pas Draco ni même ses enfants, ne les ayant rencontrés qu'à de rares occasions. Elle avait donc un regard différent sur sa vie et sur la manière qu'il avait de la mener.
« Ca fait combien de temps que tu es parti de chez toi, dis-moi ?
- Dix jours.
- Dix jours. Et où étais-tu, durant tout ce temps ?
- Un peu partout.
- Où as-tu dormi ?
- Dans des hôtels moldus. Parfois dehors. Il y a des soirs, je ne sais plus où j'ai dormi. »
Quand Harry était parti, cela faisait déjà des jours et des jours qu'il ne dormait plus vraiment. Il enchaînait les tasses de café et allait et venait chez lui en espérant se fatiguer et trouver le sommeil, quand il ne tournait pas en rond dans son lit, recevant des coups de pieds et de coude de son compagnon. A présent, il peinait à fermer l'œil dans les hôtels moldus où il tentait de trouver le repos, et quand il n'avait pas la force de chercher un endroit où dormir, il avait des moments d'absence qui auraient s'apparenter à du sommeil s'ils avaient été réparateurs.
Harry devait avoir une mine à affreuse. Mais il préférait ne pas se regarder. Il savait que son état se dégradait, qu'il ne sentait pas forcément très bon et que ses joues auraient mérité un bon coup de rasoir. Il était toujours lucide, mais il se sentait partir de plus en plus, et certains soirs, quand il s'achetait quelque chose à manger, son regard se posait sur le rayon alcool du magasin et la tentation était si forte qu'elle lui faisait même un peu peur.
Draco l'avait arraché à tout ça. Il ne devait pas sombrer à nouveau. Mais cet oubli lui tendait si grand les bras que plus d'une fois, il avait bien cru qu'il se laisserait piéger.
« Qu'est-ce qui se passe Harry ?
- J'en sais rien. Je ne sais pas pourquoi je suis comme ça. J'ai la sensation de l'avoir toujours été, même si à une époque j'étais plutôt heureux. Mais depuis que je suis sorti de l'école, il y a des moments comme ça où je ne sais plus bien où j'en suis. Je ne sais même plus qui je suis. Si le vrai moi c'est celui qui est heureux avec sa famille, ou celui qui déprime en pensant à ce qu'il a perdu.
- Dans ton livre, tu as écrit que tu es allé voir des psy. Ils ne t'ont pas un peu aidé, ces arnaqueurs ?
- Si, quand même. Mais j'en reviens toujours à me poser les mêmes questions.
- Qu'est-ce qui s'est passé, là ?
- C'est compliqué.
- Raconte-moi. J'ai toute la journée, et toi aussi ! »
Harry hésita un instant. Il chercha ses mots, chercha ses souvenirs. Puis, il baissa la tête, passa une main lasse sur son visage fatigué et monstrueux, puis lâcha ce qui avait été l'élément déclencheur à toute cette histoire.
« Ginny est malade. »
Sa voix était si lasse qu'il se rendit compte à quel point ce problème paraissait anodin, comparé à tout ce qui se bousculait en lui. Et il se rendit compte qu'il lui suffisait vraiment d'un rien pour basculer dans la folie.
« Ah bon ? Qu'est-ce qu'elle a ?
- Une maladie difficile à soigner.
- Et donc ?
- Comment ça, « et donc » ?
- En quoi c'est un problème ? Oh je te vois monter sur tes grands cheveux ! Oui, bon, la maladie, c'est triste, et forcément tu n'es pas bien parce que vous avez été mariés et vous avez un peu grandis ensemble. La maladie, c'est pas gai, c'est le moins qu'on puisse dire. Mais qu'est-ce qui s'est passé pour que tu sois dans un état pareil ?
- Ca m'a foutu un coup.
- C'est compréhensible.
- Oui. Sa maladie a éveillé des souvenirs en moi que je pensais avoir oublié ou sur lesquels je pensais avoir tiré un trait. Et puis, tout bêtement, je ne veux pas que la mère de mes enfants disparaisse.
- Elle les a mis au monde, tes mômes. Ce n'est pas leur mère.
- Si, quand même.
- Je n'en suis pas persuadée, mon Harry. Une mère, c'est une femme qui s'occupe de ses enfants, et il en va de même pour un père. Tu as toujours été le père de tes enfants. Mais la Weasley, elle n'a pas été une mère bien longtemps.
- C'est en partie de ma faute.
- Ca, c'est pas faux. Mais tu as vraiment envie de revenir sur ton divorce, alors que tu as trois beaux enfants en bonne santé suffisamment grands pour savoir où ils en sont ?
- Je passe mon temps à revenir dessus.
- Ta culpabilité ne vous fera pas revenir en arrière. L'eau a coulé sous les ponts. Et je pense que tu ne regardes pas les choses correctement, Harry.
- Draco n'arrête pas de me le dire.
- Et il a raison.
- Elle les a quand même mis au monde.
- Et tu l'aimes pour ça.
- Elle a été mon amie. Elle est la sœur de mon meilleur ami. On a des souvenirs ensemble, dans la maison de ses parents, à l'école… Je ne veux pas qu'elle meurt. »
Aussitôt, Harry sentit ses yeux devenir humides. Il avait trop pleuré pour elle pour verser les larmes, mais les émotions et la peur étaient toujours là. Alors il ferma les yeux un court instant pour les ravaler et repousser cette crainte de la voir disparaître.
Il ne voulait pas qu'elle parte.
Il ne voulait pas vivre avec l'idée qu'il ne la reverrait plus jamais.
Parce qu'elle avait mis ses enfants au monde.
Parce que, l'espace de quelques années, elle avait été la mère qu'il n'avait pas eue.
Parce qu'ils avaient grandi ensemble.
Et parce que, oui, il l'aimait encore. Comme une amie qu'on a perdue de vue. Comme un souvenir qui s'essouffle sans jamais s'effacer vraiment.
« Calme-toi, mon Harry. Tiens, prends un mouchoir. Voilà… Essuie-moi ces yeux, ils sont trop beaux pour pleurer ! Surtout pour une garce pareille.
- Mrs Figg…
- Appelons un chat un chat ! C'était une sacrée garce, cette Weasley.
- Je sais.
- Je pense pas que tu le saches. Tes lunettes sont toujours crades, mon pauvre garçon.
- Draco essaie de me les nettoyer régulièrement.
- Et il s'y prend comme un manche, ce Sang-Pur ! Lui aussi, il est pas mal dans son genre !
- Ne dites pas ça…
- Pourquoi tu es parti de chez toi ?
- Parce que personne ne comprenait pourquoi j'allais mal.
- Pourquoi tu étais triste pour ton ex-femme ?
- Oui. Je lui paye ses soins. J'ai de l'argent et je veux qu'elle s'en remette. Je ne lui demande rien en échange. C'est pour moi que je le fais, au final. C'est assez égoïste. Mais ils ne comprennent pas et me le font payer. On a eu une grosse dispute, il y a dix jours, ça s'est amplifié et je leur ai dit des choses que je n'aurais jamais dû dire.
- Qu'est-ce que tu leur as dit ? »
Harry ne répondit pas tout de suite. Puis, ses mains tenant son front, il lui avoua tout. Il lui avoua sa peur de la mort, qui le hantait depuis qu'elle avait fauché Cédric Diggory un soir de juin, ces pertes et ces manques jamais comblés et cette sensation insupportable de causer le malheur à chacun de ses pas. Il lui avoua les bienfaits qu'avait eus son mariage sur sa vie de père, sur les blessures de son enfance, sur l'absence de ses parents parfois si difficile à endurer. Il lui avoua toutes ces peurs du passé qui avaient ré-émergé, ces souvenirs d'enfant où il était battu et maltraité, à cause de ses enfants qui ne se rendaient pas compte de la chance qu'ils avaient d'avoir leur mère.
Il lui avoua qu'il allait juste mal. Qu'il entrait dans une de ses périodes pénibles et que son ex-femme, par pur désespoir, l'y avait replongé sans le vouloir. Ce n'était pas de sa faute à elle. Ni celle de sa famille, qui aurait voulu le protéger. Ni peut-être celle de Harry. Il était juste mal. Et Ginny avait éveillé en lui tout un tas de sentiments, de regrets, de remords et de souvenirs qu'il pensait enfouis. Mais il s'était trompé, comme toujours. Harry resterait à jamais ce jeune adulte mal dans sa peau qui intériorisait tout et qui aimait tant se faire du mal.
Mrs Figg l'écouta un long moment, en silence. Puis, elle attrapa un autre mouchoir et lui tendit pour qu'il se mouche et se sèche les yeux. Elle attendit que Harry soit un peu calmé pour ouvrir la bouche et sa voix fut si douce que ce fut comme une caresse sur son cœur.
« Je reconnais que tu y as été un peu fort. Mais il fallait bien que ça sorte.
- J'aurais pas dû…
- Pourquoi ? Parce que c'est la vérité ? Parce que tu n'aimes pas la vérité ? Parce que tu ne veux pas être faible devant ceux que tu aimes ? Parce que tu ne voulais pas leur faire de mal ?
- Un peu de tout, je crois. »
Sa voix était si basse qu'il ne savait pas vraiment si Mrs Figg l'avait entendue. Il l'entendit se laisser en arrière sur sa chaise et siroter son café quelques secondes. Cela lui laissa le temps de se moucher à nouveau et d'essayer de reprendre ses esprits.
« Tu sais, mon Harry… »
La vieille dame croisa les doigts devant sa tasse et regarda le mur d'un air pensif, cherchant ses mots.
« Tu sais, pour moi, tu as toujours été un petit garçon très bizarre. Moi, quand j'étais petite, personne ne m'aimait. J'étais la honte de ma famille et on n'osait même pas me faire sortir de chez moi. J'ai vécu comme une prisonnière jusqu'à mes onze ans, quand j'ai intégré de force un collège moldu. Après ça, mes parents se sont faits une raison. Et moi, j'ai fait ma vie. Le bonheur, je l'ai découvert avec mes amoureux, et puis mon mari.
- Où voulez-vous en venir ?
- Eh bien, mon Harry, ce que je veux dire, c'est que mon enfance a laissé des marques en moi. A toi aussi, il t'a laissé des marques. Je sais ce que tu as vécu, là-bas. Je l'ai dit aux aurors, qu'on te faisait du mal. Ils n'ont jamais rien fait, penses-tu, ils ne pouvaient pas t'approcher et ils ne me croyaient qu'à moitié.
- Je sais, Mrs Figg.
- Ce que tu je veux te dire, Harry, c'est que malgré tout le mal que ces gens ont pu te faire, tu es resté un bon garçon. Un garçon poli, respectueux et sage. Tu n'as jamais cherché à te venger. Tu ne me disais jamais rien non plus. C'était comme si tout allait bien, comme si tout était normal. Et puis, tu es allé à Poudlard. Tu as vécu des choses. Et souvent, quand je pense à toi… Je me demande comme tu as pu surmonter tout ça. »
Ces paroles lui mirent un coup en plein cœur. Cette question, beaucoup le lui posaient régulièrement, et il n'y répondait jamais vraiment. Dire la vérité serait trop long, trop complexe, et surtout trop intime. Et à cet instant, devant cette femme qui l'avait regardé grandir de loin, à qui il ne pouvait pas mentir, Harry se sentit démuni.
« J'ai oublié.
- Comment ça, tu as oublié ?
- J'accepte et j'oublie. Je mets ce qui ne va pas dans un coin de ma tête et j'avance. Du coup, ma vision des choses est faussée. Je ne regarde pas toujours la réalité en face.
- Je vois.
- C'est puéril, n'est-ce pas ?
- Non. C'est humain. Tu es un homme comme les autres, Harry.
- Il y a des moments où je me sens comme un enfant.
- Mais tu es un homme, Harry. Depuis cette époque, tu es devenu un homme. Tu as des enfants et quelqu'un qui partage ta vie. Tu ne peux plus agir comme un enfant. Et tu sais, mon Harry… Je suis une vieille dame qui a vécu comme une moldue toute sa vie. Je n'ai pas grand-chose à t'apprendre… Mais je pense quand même que tu te fais du mal pour rien.
- Comment ça ?
- Quand on t'écoute, tout est de ta faute. C'est de ta faute si des gens sont morts, c'est de ta faute si la Weasley t'a trompé, c'est de ta faute si…
- Mais c'est le cas…
- Il faut croire que toutes les thérapies que tu as faites ne t'ont servi à rien ! Tu n'as pas choisi de naître dans de telles circonstances et on ne t'a jamais donné le choix.
- Si, Sirius aurait pu survivre si…
- Et tes parents auraient survécu si Sirius avait été le gardien du secret ! »
Harry allait répondre, mais il ravala sa réplique. Il ouvrit de grands yeux puis se mordilla nerveusement la lèvre. Cela faisait bien longtemps qu'on l'avait pas attaqué franchement sur son terrain d'auto-flagellation.
« Ton parrain a vécu douze ans avec l'idée que les choses auraient été différentes s'il avait été le gardien du secret et surtout avec l'idée qu'il ne te connaîtrait jamais. Il s'est accroché à la vie grâce à toi… Mais regarde où ça l'a mené ! Tu le dis toi-même dans ton bouquin, il n'était plus que l'ombre de lui-même. Tu le regardais avec tes yeux d'enfants, mais il devait sans doute dépérir sous tes yeux… Je ne dis pas que la mort a été un bienfait pour lui. Mais il faut que tu arrêtes de croire que tout est de ta faute. Tu ne l'as pas tué. Il aurait pu survivre, mais tu ne l'as pas tué. Ni lui, ni tes parents, ni Remus Lupin, ni Fred Weasley… Tu n'as tué personne, Harry. Tu as quarante-deux ans, mon grand… Tu as quarante-deux ans, tu es un homme, maintenant, tu es père et mari, il faut que tu fasses ton deuil. Je comprends que ça soit difficile… Mais ce n'est pas de ta faute. Tu as fait ce que tu as pu. Et où qu'ils soient, ces gens qui sont morts doivent être bien tristes de te voir comme ça… »
Le regard rivé sur le visage rivé de sa vieille nourrice, Harry sentait les vannes se rouvrir. Il les sentit déborder et l'eau couler sur ses joues, encore une fois.
« Ce que je te dis, je suis sûre qu'on n'arrête pas de te le dire depuis des années. Mais maintenant, il faut que tu l'acceptes. Tu ne peux plus vivre comme un martyr, mon Harry. Personne ne t'en veut, il n'y a que toi pour te culpabiliser. Pourquoi devrais-tu porter seul ce point sur ces épaules ? Pourquoi tout serait seulement de ta faute ? Et Dumbledore qui a tout manipulé à sa guise, et ces aurors qui t'ont jeté dans la gueule du loup, et ces politiciens de pacotille qui ne t'ont pas cru, et ces abrutis qui ont préféré suivre une pareille ordure plutôt que de se rebeller ? Et tous ces faibles qui ont courbé l'échine en espérant que le Sauveur vienne les délivrer ? Pourquoi eux ne paieraient-ils pas aussi, Harry ? »
Il avait du mal à voir son visage, maintenant, et il sentait des larmes couler dans son cou et mouiller sa chemise. Son cœur se serrait si fort qu'il peinait même à respirer.
« Ne hais personne, Harry. Ne hais pas ceux que tu as sauvés. Mais ne te hais pas non plus. Ce n'est la faute de personne. Cesse de penser aux autres et au passé, et pense à ceux que tu aimes et qui t'aimes. Tu es trop vieux maintenant pour te faire du mal.
- Je comprends pas pourquoi je suis comme ça…
- Mais parce que t'es mal fichu, mon pauvre garçon. Tu as grandi sans amour et on t'a retiré un à un les personnes qui auraient pu te rendre heureux. Tu as appris à tout affronter seul et tu as continué comme ça. Tu t'es protégé, Harry. Maintenant, il faut laisser les autres prendre soin de toi et essayer d'aller de l'avant. Ce n'est pas en revenant dans des endroits pénibles que tu comprendras mieux pourquoi tu vas mal. Tu ne peux pas payer pour tout. Et tu ne pourras jamais comprendre pourquoi tout s'est passé de cette manière-là.
- Je veux aller mieux.
- Moi aussi, je veux que tu ailles mieux. Mais pour ça, il faut que tu te pardonnes et que tu fasses ton deuil.
- Vous avez raison.
- Je ne sais pas si j'ai raison. Mais tu sais, mon Harry, les années sont passées. Tu as de beaux enfants et un mari. C'est ça, ta vie, maintenant. Tu ne peux pas oublier le passé, c'est impossible, et il ne faut surtout pas oublier d'où on vient ! Mais il ne doit plus empoisonner ton présent ! »
Mrs Figg se pencha en avant et lui coula un de ces regards de maman dont les vieilles personnes ont le secret. Harry hocha la tête comme un enfant et essuya les yeux avec un mouchoir. Ces mots qu'il avait pourtant déjà entendus lui firent un bien fou. C'était comme si son chemin était en train de prendre fin. Ce long chemin de doutes, de nuages noirs et de souffrances.
Mrs Figg avait raison. Elle qui l'avait connu tout petit, qui l'avait regardé grandir, murir, changer au fil des années, au fil des étés, ne pouvait qu'être une voix de la raison. Et l'entendre dire de si belles choses fut comme un pardon qu'on lui aurait accordé.
« Je vais aller voir un psy.
- Sage décision.
- Et je vais rentrer à la maison.
- Très sage décision. »
Peut-être que c'était ça qu'il cherchait, finalement. Peut-être qu'il avait juste besoin qu'une personne extérieur à son univers lui dise que ce n'était pas de sa faute. Peut-être qu'il avait juste besoin qu'une personne qui l'avait toujours connu lui dise droit dans les yeux que ce n'était pas de sa faute, qu'il n'était plus un enfant maintenant, et qu'il devait laisser ses fantômes derrière lui.
Peut-être qu'il avait juste besoin que quelqu'un le force à regarder le passé pour lui prouver que rien n'était de sa faute, et qu'avec des si, et des si, on refaisait le monde.
Son combat n'était pas terminé, loin de là. Mais pour la première fois depuis longtemps, Harry se sentit l'envie de s'accepter. L'envie de se pardonner. De passer à autre chose. De passer du temps avec ses enfants qui lui manquaient cruellement, de taquiner son compagnon si travailleur et grincheux, de reprendre le Quidditch pour se vider la tête…
De vivre, à nouveau.
De vivre comme n'importe qui, car son plus grand souhait, au fond, avait toujours été d'être n'importe qui.
« Oh, tu souris… Ca fait du bien de te voir sourire.
- Merci, Mrs Figg.
- Merci pour quoi ? Pour ce thé froid que tu n'as même pas bu ?
- Pour ces mots.
- Quelqu'un a dû te les dire avant moi.
- Mais j'avais besoin qu'on me les dise maintenant.
- Est-ce que tu vas un peu mieux ?
- Oui.
- Est-ce que tu as envie de rentrer chez toi ?
- Oui. Ils me manquent. Et Albus a pleuré, aujourd'hui.
- Pourquoi a-t-il donc pleuré ?
- Ils sont entré chez les Dursley.
- Non ?! C'est pas vrai !
- Si. Et Albus est sorti en pleurant.
- Et tu les as regardés ?!
- Oui. Je suis un père indigne.
- Ca, c'est certain ! Non mais c'est pas Merlin possible, un idiot pareil ! Laisser ses petits pleurer ! Rentre vite chez toi avant qu'ils ne te détestent pour de bon, tes mômes ! »
Un vrai sourire fleurit sur ses lèvres, mais il secoua la tête. La voyant froncer les sourcils, il lui avoua qu'il craignait leur réaction mais surtout celle de Draco, qu'il ne savait comment appréhender. La vieille dame leva les yeux au ciel.
« C'est ton mari, il ne peut que te pardonner ! Et demande-le en mariage, bougre d'andouille…
- J'y songerai. Merci à vous, je crois que je vais rentrer chez moi.
- Bois au moins ce thé et mange un gâteau, tu me fais de la peine, là ! Allez, avale au moins ça avant de partir. »
L'auror eut un léger rire qui sembla ravir la vieille dame. Alors il but son thé froid et avala deux gâteaux, pour lui faire plaisir. Puis, le cœur un peu plus léger, avec la promesse qu'il reviendrait la voir très vite avec ses mômes, comme elle disait, il quitta cette maison de son enfance et transplana vers une des plages où ils allaient souvent en vacances, quand les enfants vivaient encore à la maison, pour respirer et marcher un peu. Puis, il irait affronter son compagnon. Et il espérait que tout rentrerait dans l'ordre.
OoO
Quand il rentra chez lui, la maison était silencieuse. Pas le moindre bruit dans le salon, qui était pourtant leur repère quand leurs parents n'étaient pas là, ni dans la cuisine, alors que c'était l'heure du goûter. Certes, ils avaient passé l'âge de prendre des collations l'après-midi, et pourtant, cela faisait partie de leurs rituels quotidiens. Etonné, Draco retira ses chaussures et grimpa à l'étage. Il finit par entendre leurs voix dans la chambre de James, au deuxième étage.
Après avoir toqué, l'avocat entra dans la chambre et les trouva tous assis sur le grand lit deux places. En l'entendant, tous tournèrent la tête vers lui, et aussitôt, il lut de la culpabilité sur leurs visages. Sans doute s'attendaient-ils à ce qu'il leur remonte les bretelles, domaine où il excellait, bien évidemment. Il n'y avait guère que Teddy pour paraître relativement serein, mais à coup sûr, s'il avait été là, il les aurait emmenés lui-même. Jackie, qu'il avait vue avant de partir, n'était plus avec eux.
« Bonsoir. Quelles têtes d'enterrement, c'est déprimant…
- Ton rendez-vous s'est bien passé ?
- A merveille. »
Il adressa un léger sourire à Teddy avant de s'avancer vers le lit et s'assoir juste à côté de lui. Tous les six, ils formaient alors un cercle sur le matelas. Malgré lui, Draco sentit son cœur se serrer un peu, en pensant à Harry qui faisait souvent ça quand ils étaient petits. Il adorait les réunir sur leur lit pour leur raconter une histoire ou jouer avec eux. C'étaient le genre de moments qui, quand ils étaient tous petits et qu'ils ne vivaient pas encore tous ensembles, lui donnaient l'envie de fonder une famille. Car quand il le voyait comme ça, si beau dans son rôle de père et si présent pour les enfants, Draco retombait amoureux et se sentait capable de regarder réellement vers l'avenir.
« Papa a été vu à Poudlard, il y a deux jours.
- Sérieux ?!
- Ils l'ont trouvé ?!
- Non, ils ne l'ont pas trouvé. On sait juste qu'il a été dans la forêt interdite, il a été vu par des centaures. Il semblait aller bien. On n'a pas d'autres nouvelles, mais c'est rassurant, non ? »
Les adolescents lui sourirent, soulagés par cette nouvelle. Mais une ombre persistait dans leur regard et Draco décida d'y mettre fin au plus vite.
« On m'a dit que vous étiez allés à Little Whinging et que des aurors vous ont ramenés à la maison. »
Aussitôt, ils baissèrent la tête et attendirent la sentence. L'avocat tourna la tête vers Teddy qui l'implorait du regard, et en voyant son léger sourire, le jeune homme retrouva la sien.
« Vous auriez dû m'en parler.
- Pardon Draco.
- Pardon Papa.
- On ne va pas en faire une montagne. Vous auriez juste dû m'en parler. »
Lentement, la bande d'adolescents leva la tête et le regarda d'un air mi-craintif, mi-étonné. Voyant que Draco ne les gronderait pas, ils se regardèrent, sans trop y croire. Scorpius finit par se lancer.
« Tu ne vas pas nous grogner dessus ?
- Non.
- Pourquoi ?
- Parce que je pense que vous avez eu votre lot d'émotions. N'est-ce pas, Albus ?
- Je préfère ne pas en parler.
- Ca vous ferait du bien, pourtant. Pourquoi êtes-vous allé là-bas ? »
Ils ne répondirent pas tout de suite. Puis, James lui répondit que, dans le fond, ils avaient juste envie de visiter cette maison. Au final, ça n'avait pas été très instructif. Juste douloureux. Et ils s'étaient rendu compte de la chance qu'ils avaient au quotidien. Draco leur demanda alors s'ils en avaient parlé, après être rentrés à la maison. Teddy lui avoua alors que Jackie l'avait appelé au travail et qu'il était rentré pour s'occuper d'eux. La jeune fille était restée un peu avec eux, puis elle avait dû rentrer à contrecœur car elle avait un évènement familial à préparer avec ses parents.
Ainsi, ils étaient déjà revenus ensemble sur ce qu'ils avaient vus et ce qu'ils avaient ressentis en parcourant cette maison. Des années auparavant, Teddy l'avait visitée avec son père, le menaçant de le faire seul si jamais il ne l'emmenait pas. Ainsi, ils avaient passé une dizaine de minutes dans cette demeure qui, visiblement, n'avait pas changé depuis. En écoutant ses cadets, Teddy avaient revécu cette journée un peu particulière, et parce que son père n'était pas là, il avait pris son rôle l'espace d'une petite heure.
Draco se rappelait encore de la conversation qu'il avait eue avec son compagnon à l'époque, et il se rappelait de celle qu'il avait eue avec Teddy également. Au final, avec des mots différents, Harry leur avait tenu à tous les deux le même discours sur son enfance.
Il leur avait raconté sa vie dans cette maison où il n'avait jamais été le bienvenu, avec un oncle impliqué dans son travail et attaché aux valeurs qu'on lui avait inculquées, et avec une tante névrosée, maniaque et malheureuse. C'était sans doute un couple qui s'aimait, mais pas de la même manière, et si Vernon parvenait à s'épanouir dans son travail, Pétunia stagnait dans cette maison où sa seule occupation était le ménage et les mille et unes manières d'aimer son fils. Au milieu de tout ça se trouvait Dudley, qu'elle engraissa et gâta tant et si bien qu'il devint aussi gros que bête.
Pour Harry, ce n'était pas une maison heureuse. Lui qui avait été si bien exclu de leur vie ne pouvait en être tenu responsable, même s'il savait à présent que sa présence avait ravivé de douloureux souvenirs chez sa tante, qui avait tenté de se créer une famille normale, à son image. Et pour lui, jusqu'à son départ, Pétunia Evans n'avait jamais réussi à être véritablement heureuse.
Son enfance, Harry n'en gardait pas vraiment de bons souvenirs. C'était une partie de sa vie qu'il préférait mettre de côté. Quand il était enfant, la vie qu'il menait était un peu étrange mais il s'y était fait, car à l'époque, il n'avait aucun ami et personne n'était au courant de ses conditions de vie. A vrai dire, il avait tellement honte et se sentait si différent des autres qu'il préférait se taire. Il ne lui était jamais venu à l'esprit de dénoncer le comportement de sa famille.
En fait, Harry était tout simplement un enfant battu, qui avait pris sur ses épaules la responsabilité de ce qui lui arrivait et qui vivait dans la peur de se retrouver à la rue si jamais il désobéissait. Ce constat si simple et dit d'une voix si douce avait éveillé en Draco une colère incroyable, de celles qui emportent tout sur votre passage.
Son entrée à Poudlard avait changé un peu la donne, dans le sens où, au fil des années, sa famille avait commencé à avoir peur de lui. Les années étaient passées et Harry avait gardé ce statut d'indésirable jusqu'à son départ définitif, qui n'avait permis aucune conversation sur ces années de maltraitance psychologiques. Pourtant, il aurait aimé savoir pourquoi ils lui avaient tout ce mal. Ou du moins, il aurait aimé l'entendre de leur bouche. Car au fond, Harry savait que sa tante voulait se venger de sa sœur et tuer dans l'œuf cette magie qui l'avait éloignée d'elle et éteinte aux yeux de ses parents. Elle qui n'avait jamais été exceptionnelle pour personne souhaitait ardemment que son fils le soit et que son neveu, cette vermine, disparaisse un jour définitivement dans les tréfonds de son placard.
La vie en avait décidé autrement et Harry n'avait jamais eu le courage d'affronter le regard acéré de sa tante, qui verrait à jamais en lui le fantôme de cette sœur qu'elle avait haï sans doute autant qu'elle l'avait aimée. Il préférait se dire à présent que lui avait trouvé le bonheur, malgré toutes ses failles et ses blessures, tandis qu'eux menaient la même vie routinière, accueillant de temps en temps un fils qui n'avait pas brillé par son intelligence et qui se démenait malgré tout pour nourrir sa famille.
Si Harry avait été là, sans doute aurait-il dit tout cela à ses enfants, afin qu'ils comprennent qu'il avait été élevé par une femme malheureuse parce qu'un sorcier de génie en avait décidé ainsi, espérant qu'il fasse de cette maison un point de repaire ou de guérir les blessures d'une femme envieuse et seule. Ce fut un échec cuisant qui fit de lui l'homme qu'il était à présent : un père aimant et attentionné, un chef de famille travailleur et investi, un compagnon tendre et plein d'humour.
Et surtout un homme simple.
Un homme qui aimait la vie, et qui aimait la vivre le plus simplement possible.
Ce n'était pourtant pas ce qui l'attirait, autrefois. La première chose que Draco avait aimée chez lui, il fallait être honnête, c'était son physique. Harry était un bel homme. Puis, il avait découvert son bon caractère, son humour agréable et son indécrottable optimisme qui se révélait quand les nuages noirs déguerpissaient de dessus sa tête. Harry lui avait apporté une fraicheur dans sa vie dont il manquait cruellement, et alors qu'il avait plutôt tendance à s'attacher aux hommes sophistiqués qui partageaient son univers, Draco était tombé amoureux de cette manière qu'il avait de chantonner dans la cuisine en lui préparant le petit-déjeuner avec juste un caleçon sur les hanches, cette manière qu'il avait d'attraper Scorpius et de le balancer sur son épaule comme un sac à pommes de terre, ce qui faisait rire son fils à n'en plus finir, et puis cette manière qu'il avait de lever les bras vers lui quand il voulait un baiser et qu'il ne pouvait bouger du canapé parce qu'un des mômes était allongé sur son torse.
Cette manière qu'il avait de le regarder, de lui sourire, de le toucher, et de l'aimer avec une telle sincérité, un tel naturel… Au point que certains soirs, quand il rentrait, il lui suffisait de le voir ou de sentir ses bras autour de lui pour se sentir bien.
Pendant des années, Draco avait été le roc de Harry. Dans le même temps, son compagnon avait aussi été le sien, mais d'une toute autre manière. Il était sa stabilité, ses moments de paix, son confident. Il était son compagnon à part entière, cette espèce d'alter ego si différent de lui mais à qui il pouvait tout dire, avec qui il pouvait tout faire. Avec qui il pouvait être lui-même.
« Tu crois que Papa va rencontrer un jour ?
- Mais oui, Lily. Il va rentrer. Ce n'est qu'une question de temps. Dites-moi, ça vous dirait de sortir un peu ? Vous avez de sales têtes.
- Toi aussi, t'as une sale tête !
- Jamie…
- Quelle vivacité, ça fait plaisir ! Allez, venez, on va aller se balader un peu. Où est-ce que vous avez envie d'aller ?
- J'aimerais bien manger une glace au sésame noir.
- A Brighton ?
- Ca nous changerait les idées.
- Moi aussi j'ai envie d'une glace !
- Tu crois qu'il en fait encore à l'eau de mer ?
- T'as vraiment des sales goûts…
- Ta sœur veut de la glace au sésame !
- Allez les jeunes, allez mettre vos chaussures, on va aller manger des glaces dégueulasses. »
Draco fit mine de se lever du lit et aussitôt, les adolescents se pressèrent hors de la chambre. Ne resta plus que Teddy sur le lit, qui le regardait d'un air fatigué. Il hésita un instant, puis pencha la tête sur le côté pour la poser sur l'épaule de son beau-père.
« Ca leur fait du bien de les voir comme ça, hein ?
- Contents parce qu'ils vont manger une glace ?
- Ouais.
- Ils ont besoin de ça. Je ne les ai pas faits assez sortir depuis qu'il est parti.
- Tu voulais l'attendre ici.
- Oui. Mais s'il revient ici et qu'il ne nous trouve pas, il nous attendra à l'intérieur. La journée n'a pas été joyeuse, ils ont besoin de sortir.
- Ouais. Tu me payes une glace ?
- Tu es assez grand pour te la payer tout seul.
- Radin.
- Pique-assiette.
- Je te déteste.
- Va donc mettre tes chaussures, crétin. »
Le sourire aux lèvres, Teddy l'embrassa sur la joue puis fila avant qu'il n'ait le temps de lui grogner dessus. Le cœur un peu plus léger, Draco se leva à son tour et descendit les escaliers d'un pas tranquille. La peur était toujours là, l'inquiétude aussi, mais il devait faire un effort pour eux. Il devait les faire sortir d'ici, leur changer les idées, et puis espérer que Harry rentre vite.
OoO
Des années auparavant, à l'occasion d'un week-end en amoureux, Harry était tombé amoureux de Brighton. Cela faisait alors quelques temps qu'il fréquentait Draco de façon plus officielle, et il y avait passé un si bon moment avec son amoureux que cette ville eut toujours une place en particulier dans son cœur. L'été qui suivi, Draco l'y ramena pour deux magnifiques journées. Il profita de l'une d'elles pour lui demander de vivre avec lui, dans une maison qu'ils auraient choisie ensemble, avec toute leur marmaille. Venir manger une glace au bord de la plage de Brighton devint donc très vite un rituel incontournable, et une source inépuisable de bons souvenirs.
Teddy avait beau connaître par cœur les lieux, pour y être allé des centaines de fois quand son père ne savait pas quoi faire de ses gamins, lors de ses après-midis de congé, il aimait venir à Brighton et profiter de l'air salin, de la plage non loin, des boutiques et de tout ce qui pouvait offrir la ville. C'était le genre d'endroit où il aurait pu vivre, lui qui adorait le soleil et la mer. Mais il était trop friand des rues branchées de la capitale pour pouvoir se résoudre à s'en éloigner.
Quand ils venaient à Brighton, ils s'arrêtaient toujours dans un glacier moldu où ils avaient leurs petites habitudes. Le glacier les avait repérés un jour où Teddy avait fait un caprice à son père, qui n'avait pas voulu s'arrêter pour leur offrir une glace, étant donné qu'ils venaient tous de manger un beignet sur la terrasse d'un café. Refusant de s'avouer vaincu, Teddy lui avait alors pris le bras pour l'emmener vers la vitrine, et soutenu par les plus jeunes, n'avait cessé de quémander une crème glacée. Autant dire que le glacier et son employé avaient été plus que surpris en voyant Harry, si jeune et robuste, ainsi malmené par cinq enfants dont pas un n'avait la même couleur de cheveux et qui l'appelaient tous Papa…
Depuis ce jour, ils faisaient partie des clients les plus fameux de la boutique et le glacier, chaque année, s'amusait de les voir tous si bien grandir, certains dépassant largement leur père qui les regardait d'un air dépité. Et cependant, ils restaient tous des gamins quand l'artisan leur tendait leur cornet. Et à cet instant, tandis que Scorpius et Albus s'éloignaient pour aller regarder la plage, main dans la main comme quand ils étaient mômes, Teddy se sentit soudain très vieux. A son âge, son père se mariait et devenait père. Et lui, il était toujours célibataire, enchaînant les conquêtes sans jamais parvenir à se fixer avec quelqu'un.
La main de son beau-père sur son épaule l'arracha à ses pensées. Il lui fit un sourire avant de lui caresser les cheveux. Il paraissait aller un peu mieux, comme si savoir que Harry tenait encore sur ses deux jambes l'avait soulagé d'un poids. Ou alors peut-être n'était-ce qu'une façade, le temps que les gamins se remettent de leurs émotions. Teddy avait beau être métamorphomage, il lui était difficile de masquer ses émotions, un exercice dans lequel Draco, Scorpius et surtout Albus excellaient. Son père aussi y arrivait très bien, s'armant de sourires tous plus gracieux les uns que les autres pour cacher son mal-être. Teddy, lui, était trop honnête et sincère pour s'amuser à un tel jeu.
Et quelque part, il était heureux d'être ainsi. Tout garder pour soi engendrait nombre de souffrances inutiles et faisaient de vous un être plus renfermé. Teddy ne voulait pas se fermer au monde. Au contraire. Il voulait rire quand il était heureux et pleurer quand il était triste. Il ne voulait pas se protéger de tout et s'empêcher de vivre pleinement sa vie, même si elle n'était pas rose tous les jours.
« Tu ne manges pas ? Fais attention, c'est en train de fondre.
- Ah, merci ! J'étais dans mes pensées.
- Je vois ça. On va vers la plage ?
- Ah, pourquoi pas. Hey les jeunes ! La plage, ça vous dit ? »
En guise de réponse, ils levèrent leur glace vers le ciel. Ils se mirent donc en route vers un passage secret situé dans une ruelle non loin de là. C'était un raccourci pour aller vers une plage réservée aux sorciers. Ils portaient tous des vêtements moldus, même Draco qui avait couru se changer avant de partir,mais c'était une habitude qu'ils avaient prise, tout simplement parce que les plages sorcières étaient peu fréquentées. Les sorciers n'aimaient pas beaucoup l'eau, et au final, rares étaient ceux à s'y jeter avec leur progéniture, en dépit de l'étouffante chaleur de l'été.
La main fine de Lily dans la sienne, Teddy marchait tranquillement derrière son beau-père qui discutait avec James. Ils quittèrent les ruelles et s'approchèrent de la plage. Le soleil se couchait à l'horizon et sa petite sœur en manqua pas de lui faire remarquer à quel point c'était beau. Et comme il fallait s'y attendre, la plage était quasiment déserte. Seuls quelques sorciers s'amusaient dans le sable chaud et dans les flots calmes de la Manche.
Alors, Lily retira ses sandales et lui tira la main. Comme des mômes, ils s'élancèrent sur la plage, suivis par Albus, Scorpius et James, leurs pieds pataugeant dans le sable mince et doux.
S'il avait pu, Teddy aurait couru jusqu'à la mer et il s'y serait peut-être même jeté. Mais ses yeux se repérèrent un homme de profil, loin devant eux, qui regardait le soleil se coucher, les mains dans les poches. L'espace d'un instant, il se crut dans un rêve, dans ce genre de rêve où on croit voir l'impossible, et on a beau courir pour l'attraper, il nous échappe toujours.
Mais ce n'était pas un rêve. Car son père, debout devant la mer, se tourna vers eux et leur fit un sourire timide, de ceux que font les enfants qui ont fait une bêtise. De ceux qu'on esquisse quand on ne sait pas vraiment à quoi s'attendre.
« Papa ! »
Le hurlement de Lily le ramena à la réalité. Elle lâcha sa main et se précipita vers lui. Il la regarda quelques secondes venir à lui, puis il écarta les bras pour la prendre contre lui. Incapable de bouger, il sentit les larmes lui monter aux yeux en le voyant enfuir son visage dans ses cheveux roux, cachant alors ses traits fatigués, ses lourdes cernes, ses joues rappeuses et cette immense tristesse dans ses yeux. Puis, alors il tentait de se contenir, Teddy vit ses frères se précipiter vers lui et l'enlacer de toute part. Le nez enfoui dans les cheveux roux de sa fille, Harry tentait de leur rendre leur éteinte, par ses bras, par ses mains. Et les voir ainsi, tous pressés autour de lui le remua au plus profond de lui-même. Il n'y avait pas de mots pour décrire ce qu'il voyait, ni même ce qu'il ressentait à cet instant.
Lentement, le jeune homme s'approcha de son père, et quand ce dernier leva la tête pour le regarder et leva un bras vers lui, les yeux humides et les dents serrées, Teddy ne put lui résister, même si, quelque part, il lui en voulait pour toutes ces angoisses, toutes ces peurs, toutes ces larmes qu'il avait engendrées ces derniers jours. Mais comment lui refuser cette étreinte ? Comment ne pas rejoindre ses bras, alors qu'il lui avait tant manqué, alors qu'il allait mal et qu'il avait besoin d'eux ?
Lily se décala et Teddy se vautra dans son étreinte. Cela faisait des années qu'il le dépassait d'une tête et qu'il ne le regardait plus d'en bas. Pourtant, quand il sentit sa tête contre son épaule et ses bras dans son dos, c'était comme s'il était enfermé dans un cocon de bien-être.
C'était son papa.
Avec ses faiblesses, et toutes ces forces dont il n'avait pas toujours conscience.
Puis, son père s'écarta de lui et regarda derrière lui. Teddy se retourna et vit Draco, à quelques mètres d'eux. Les mains dans les poches de son pantalon, il regardait Harry avec un regard qu'il ne lui avait encore jamais vu. Draco ne faisait pas partie de ces hommes qui montraient ouvertement leurs émotions et encore moins leur souffrance. Et à cet instant, Teddy lut sur son visage toute l'étendu de sa peine et dans son regard cette tristesse mêlée de souffrance.
A quoi pensait-il, à cet instant ?
Etait-il heureux de le voir là, après toutes ces interminables journées à l'attendre ?
Ressentait-il le contrecoup de ces angoisses qui pesaient sur ses épaules depuis des jours ?
Ou alors était-il en colère, qu'il ose apparaître ainsi ?
Ou bien était-il inquiet en voyant son visage fatigué par la dépression qui le rongeait depuis trop longtemps…
Teddy ne savait à quoi s'attendre. Son père non plus, sans doute. Il fit un léger mouvement pour le pousser sur le côté, se dégageant doucement de son étreinte, et fit un pas vers Draco, mais sans oser aller plus loin.
Ses enfants, c'était une chose.
Son compagnon en était une autre.
Mais alors que Teddy commençait à croire que Draco finirait par partir ou avoir un geste malencontreux, il s'approcha de lui, les dents serrées et la bouche grimaçante, enlaça son cou et l'attira brusquement à lui.
Aussitôt, Harry enserra ses hanches et Teddy devina ses mains qui serpentèrent dans son dos, s'accrochant désespérément à lui, comme s'il craignait qu'il ne s'enfuie ou le repousse. Mais Draco n'en fit rien et le garda contre lui, son visage dans son cou, une de ses mains dans ses cheveux noirs et l'autre sur son épaule. Le jeune homme faillit craquer en devinant son père fondre en larmes contre lui. Mais il n'en eut pas le temps.
Non, il n'en eut pas le temps, car malgré tous ses défauts et son putain de mauvais caractère, Draco était vraiment un homme bien. Et il le prouva encore une fois en se reculant, en prenant son visage entre ses mains pour le regarder quelques instants puis l'embrasser sur la bouche.
Comme une trêve.
Comme un « je t'en veux mais pour le moment, je vais l'oublier ».
Puis, il le regarda à nouveau et lui dit quelques mots que Teddy n'entendit pas bien. Mais il en comprit malgré tout le sens.
Il était temps de rentrer à la maison. Alors, ensemble, ils gagnèrent le bar d'où ils étaient sortis quelques minutes plus tôt, laissant derrière eux les cônes de glace échoués sur le sable.
OoO
Les enfants ne le lâchaient plus. Il était difficile de s'attendre à autre chose de leur part, et à vrai dire, Draco s'y était attendu. A peine rentrés, Harry avait filé prendre une douche et se raser, et depuis qu'il était redescendu, il n'avait plus décollé du canapé où il tentait tant bien que mal de rassurer ses gamins.
Plutôt que de rester avec eux, Draco s'était enfermé dans la cuisine. A vrai dire, depuis qu'il lui avait montré les escaliers en un geste éloquent, il n'avait plus recroisé son regard. S'il était honnête envers lui-même, l'avocat reconnaîtrait qu'il fuyait son compagnon et qu'il retardait la confrontation, mais parce qu'il était encore dans le déni, il préférait se dire qu'il attendait le bon moment pour lui parler. Cela revenait à peu près au même, au final. Il devait attendre qu'il en ait fini avec ses gamins avant d'avoir toute son attention. Et à vrai dire, Draco se sentait si mal qu'il ne savait même plus ce qu'il voulait vraiment.
Pour s'occuper et essayer d'oublier sa présence de l'autre côté du mur, Draco essaya de travailler un peu. Depuis dix jours, il délaissait son cabinet et ses clients, dont certains avaient été redirigés chez des confrères plus à même de s'occuper de leurs affaires vu l'état de son moral. Etonnement, les plus virulents d'entre eux se montrèrent d'une fidélité à toute épreuve et refusèrent de changer d'avocat, en dépit de ses courriers stipulant qu'il rencontrait de graves problèmes familiaux. Quelque part, cela avait quelque chose de rassurant, même si le travail en retard s'entassait dangereusement de jour en jour.
Une petite heure avec ses dossiers, seul dans sa cuisine, lui permit de se calmer et de se recentrer lui-même. Il fit une pause, pour respirer un peu, et réfléchit à nouveau à la situation. Et malgré ce temps d'oubli où il avait pu calmer les tremblements de ses mains, Draco sentait encore en lui cette sourde colère qui ne demandait qu'à exploser.
Il ne savait pas d'où elle venait. Jusque là, il avait été plus en colère contre lui-même qu'envers Harry, et malgré toutes les angoisses qui l'avaient malmené ces derniers jours, Draco se sentait capable de passer outre et de lui pardonner. Avec Harry, il en avait vu de toutes les couleurs, et bien qu'il ne soit jamais parti si longtemps de la maison, il avait déjà piqué des crises très graves qui avaient réellement menacé sa santé. Ce n'était pas cette fuite qui allait remettre en cause leur couple, la confusion et l'amour qu'il ressentait à son égard.
Cependant, bien que son désir le plus cher soit de lui pardonner et de reprendre le cours normal de sa vie, Draco ne se sentait pas capable de laisser couler sans qu'il n'y ait de conséquences. Ça ne lui ressemblerait pas, de toute manière. Mais au vu des circonstances, il devait comprendre ce qui lui était passé par la tête, et surtout, ce qu'il avait fait durant tout ce temps. Il devait savoir dans quel était mental il était, s'il s'était fait du mal, s'il avait réussi à dormir, s'il avait bu, si…
Draco prit une grande inspiration. Dans ce genre de moments, il avait vraiment l'impression que Harry était son sixième enfant. Mais en réalité, ce qu'il n'avait osé dire à personne, ni à Kingsley, ni à Hermione, ni à Ron… C'était qu'il était terrifié à l'idée de le perdre définitivement. A l'idée que Harry craque et qu'il atteigne un point de non-retour, et qu'il ne soit plus jamais le même.
Comme sa mère.
Comme sa mère, qui dépérissait depuis des années dans ce manoir trop grand pour elle, qui pleurait la mort de son mari, la perte de sa dignité, la bâtardise de son unique descendant, lemanque d'ambition de son fils et ses amours infructueux.
Draco ne voulait pas que Harry devienne comme sa mère. Il serait incapable de le supporter. Jusque là, avec lui, il y avait toujours eu de l'espoir, dans les ténèbres de son mal-être, car Harry avait toujours eu cette volonté de remonter à la surface malgré ses souffrances et ses doutes. Mais peut-être qu'un jour, il n'en aurait plus la force, comme sa mère, qui avait définitivement renoncé à lui sourire quand elle avait su qu'il vivait une histoire d'amour avec celui qui avait envoyé son père en prison.
Ses bras enserrant son corps comme s'il avait froid, Draco serra les dents en pensant à ce qu'il lui avait craché au visage, le jour où Harry était parti. Il lui avait dit qu'il avait renoncé à sa famille, pour lui. Il savait à ce moment-là que cette phrase lui ferait du mal, même si son compagnon était parfaitement au courant de l'état lamentable de ses relations avec sa mère, ses cousins et oncles. La vérité, c'était que Harry l'avait aidé à se sauver de ce monde impitoyable où chaque battement de cil est critiqué par une armée de harpies malveillantes et d'ogres jamais rassasiés. Draco avait dû renoncer aux avantages que lui procurait ce vaste réseau de connaissance. Mais c'était le prix à payer pour être heureux.
Il avait été prêt à sacrifier son patrimoine relationnel et sa mère souffrante pour cette famille que Draco n'avait jamais eue et n'avait jamais osé espérer fonder avec qui que ce soit.
Il s'était comporté comme un abruti, ce jour-là, et pour cela, il aurait voulu tout lui pardonner et s'excuser. Mais malgré son besoin viscéral d'à nouveau le prendre dans ses bras, de sentir son étreinte solide et de respirer son odeur, Draco ne savait pas s'il en serait capable. Il devait comprendre, car cet homme pourrait le détruire, comme son père avait détruit sa mère.
Un bruit dans le salon l'arracha à ses pensées. Son corps se tendit à l'idée que Harry était en train de quitter le salon avec les enfants et qu'il le rejoindrait bientôt dans la cuisine. Draco ferma les yeux un court instant et tenta de trouver une solution, un comportement à adopter, mais il n'y parvint pas. Il se sentait perdu et cette peur qu'il avait reléguée dans un coin de son esprit l'empêchait à présent d'y voir clair.
Soudain, on toqua légèrement à la porte, qui s'ouvrit doucement pour laisser apparaître son compagnon. Il avait enfilé des vêtements propres et s'était rasé les joues, et pourtant, il était toujours aussi affreux. Cela faisait longtemps que Draco n'avait pas vu son homme dans un état aussi lamentable. Son regard fatigué reflétait son manque cruel de sommeil et il avait minci, comme si son corps n'avait pas été alimenté depuis son départ. Le regarder lui donnait à la fois envie de pleurer et de crier, de colère, parce que ce n'était pas possible de se faire autant de mal à cause de faits passés et enterrés ! Mais Draco se contrôla, parce qu'il y avait les enfants derrière, et qu'il ne devait pas hausser le ton maintenant.
« Vous avez fini ?
- Oui. Enfin, pour l'instant.
- Bien.
- Est-ce qu'on peut discuter, toi et moi ?
- Je ne sais pas. Je n'ai pas encore informé ta hiérarchie que tu étais ici.
- Merci. On peut discuter maintenant ou attendre demain, si tu préfères.
- On va attendre demain. J'ai trop mal à la tête pour te parler. »
Draco fit quelques pas vers la table de la cuisine, où il avait posé un téléphone portable. C'était celui de la maison et il n'était destiné qu'aux urgences. Le retour de Harry en faisait bien évidemment partie. Cependant, l'avocat n'avait pu se résoudre à appeler Kingsley avant que son compagnon n'ait terminé de parler avec ses enfants, car à peine l'appellerait-il qu'une armada d'aurors débarquerait à la maison et l'emmènerait dans leurs bureaux pour lui faire passer un savon.
Mais alors qu'il s'apprêter à chercher son numéro dans le répertoire de l'appareil, Harry s'approcha de lui. Et là, tout de suite, Draco ne voulait pas qu'il le touche. Sinon, lui faire quitter la maison pour une ou deux heures lui serait impossible.
« Je ne veux savoir qu'une chose : où étais-tu ? »
Sa voix dure et implacable l'immobilisa aussitôt. Le téléphone dans la main, Draco lui jeta un de ces regards sans répliques qui le mettaient toujours mal-à-l'aise. Et parce qu'il était très fatigué et désireux de se racheter, son compagnon ne fit preuve d'aucune résistance.
« Un peu partout.
- C'est-à-dire ?
- J'ai été à Little Whinging aujourd'hui. J'ai été la grotte où se trouvait le médaillon de Serpentard, sur la plage près de la Chaumière aux coquillages… J'ai été près de Poudlard, et à Gringotts, aussi…
- A Gringotts ?
- Dans leurs tunnels.
- T'es pas sérieux ? Et qu'est-ce que tu croyais trouver là-bas, par Merlin ?! »
Leur conversation s'annonçait houleuse. Pour l'avoir côtoyé pendant douze ans, Draco savait parfaitement que la magie de Harry n'était pas la même que la sienne et qu'il pouvait faire beaucoup plus de choses avec son corps que lui. Pénétrer dans des endroits imprenables comme Gringotts en faisait partie. C'était d'ailleurs pour cela que le département des aurors le surveillait autant, car c'était un de leurs meilleurs hommes mais aussi l'un des plus dangereux, pour sa propre santé.
« Tu veux qu'on en parle maintenant ?
- Non, tu m'énerves. Et où as-tu dormi ?
- A l'hôtel.
- Toujours à l'hôtel ?
- Non, pas toujours.
- Et avec quel argent ?
- Je suis allé le chercher à Gringotts. »
Draco ne savait pas s'il devait le croire. Harry n'était pas du genre à lui mentir et Kingsley pas tellement du genre à se montrer tout à fait honnête avec lui. Cela ne faisait que confirmer ses doutes : l'auror lui avait montré tous ces documents sur Harry parce qu'ils étaient dans une impasse. Lui mettre ces rapports dans les mains avait eu un but caché dont Draco ne mesurait pas tout à fait l'ampleur, mais de la part de Kingsley, cela n'avait pas été de la simple curiosité. Loin de là.
Mais Draco ne lui en voulut pas, même s'il aurait aimé plus d'honnêteté. Il avait fait son travail du mieux qu'il avait pu et peut-être avait-il été marqué par son absence totale de réaction face à ces documents qui, des années et des années plus tôt, lui auraient sans doute déchiré le cœur.
Alors, l'avocat l'appela sans aucune rancune. L'échange fut court et il savait que dans les minutes qui venaient, on sonnerait à leur porte. Quand il raccrocha, Draco se tourna vers son compagnon, qui le regardait avec de la peine dans les yeux. Il n'avait pas peur de ses collègues, ni même du sale quart d'heure qu'il allait passer dans le bureau de son supérieur. Mais sans doute était-il triste de quitter la maison si vite sans avoir tout réglé.
Et parce que, dans le fond, Draco ne voulait pas non plus qu'il s'en aille, il s'avança vers lui et caressa doucement sa ferma les yeux et pencha la tête sur le côté pour prolonger la caresse.
« On parlera demain.
- Oui.
- Tu rentres dormir ce soir. Qu'importe l'heure.
- Oui.
- Et tu…
- Je te demande pardon, Draco.
- On en parlera demain.
- Je suis vraiment désolé…
- Demain. D'accord ? Demain. »
Harry hocha la tête et rouvrit les yeux. Il regarda sur le côté, ravalant les larmes qui lui montaient aux yeux, puis sortit de la cuisine pour attendre dans l'entrée. Draco eut envie de le retenir et de le prendre dans ses bras, mais il était trop tard. On sonnait déjà à la porte.
OoO
Soudain, son beau-père se baissa, cala son épaule au niveau de ses cuisses puis le fit basculer en avant. Scorpius poussa un cri peu masculin quand, soudain, il fut soulevé dans les airs, jeté comme un sac à pommes de terre sur l'épaule de Harry. Il se débattit, battant des jambes et bougeant les bras, mais malgré sa fatigue, l'auror avait toujours une sacrée force et une sacré poigne.
« Harry, arrête !
- Tu vois, c'est pas parce que t'as seize piges que je ne peux plus te porter comme je veux !
- Je veux descendre ! Al', aide-moi ! Putain, arrête de te foutre de moi et fais quelque chose ! »
Mais ses deux frangins étaient pliés en deux contre le mur, riant à gorge déployée. Impuissant, Scorpius se retint de les traiter de tous les noms, parce que ses noms d'oiseaux ne manqueraient pas de faire grimper son père jusqu'à eux et il serait capable de se faire engueuler alors que ça n'aurait été que justice ! Il tenta alors de se débattre, mais rien à faire, son beau-père le tenait fermement contre lui.
« Je vous méprise, tous autant que vous êtes !
- Fais attention Scorpius, tu vas te cogner !
- Aide-moi, toi !
- Non, c'est trop drôle. »
Lily lui fit un sourire niais et le regarder se tortiller. Mais elle n'eut pas le temps de le faire bien longtemps, car Harry se mit soudain en marche vers sa chambre. Les autres, bien sûr, le suivirent et purent l'admirer le jeter avec beaucoup de grâce sur son lit à moitié défait. A peine eut-il le temps de se redresser et de fusiller son beau-père du regard, parce que c'était quand même vexant d'être soulevé avec autant de facilité par un homme qui avait plus du double de son âge et que vous commenciez à déjà bien dépasser, que ses frangins et sa sœur se jetèrent sur lui et lui frottèrent les côtes. Et alors un combat de chatouilles, un vrai, démarra sur son lit.
La bataille lui parut durer une éternité tant ils s'amusèrent sur les draps froissés. Il ne prit fin que lorsque James et Albus reconnurent leur défaite. Une fois que son aîné eut capitulé, Scorpius s'assit dans un coin de son lit et chercha son beau-père du regard, qui s'était assis sur sa chaise de bureau pour les regarder s'amuser. Le sourire aux lèvres et le souffle haletant, Scorpius lui dit que, vraiment, il le détestait. Alors Harry eut un léger rire et lui répondit qu'il adorait ça quand il était petit. Mais je ne suis plus petit, lui répondit le jeune homme. A mes yeux, tu seras toujours un poupon blond qui mangeait toutes les fraises quand j'en mettais un bol sur la table du salon, lui répliqua son beau-père d'un air taquin.
Et pour moi, tu seras toujours mon deuxième papa, eut-il envie de lui dire, mais à ce moment-là, cela lui parut trop intime. Trop personnel. Trop profond, pour le lâcher comme ça, devant ses frères et sa sœur qui tentaient de reprendre une respiration normale près de lui.
« Bon, il est l'heure d'aller se coucher.
- Déjà ?!
- Pas si tôt !
- Allez dans vos chambres, au moins. Moi, j'ai besoin de me reposer.
- Allez, encore un peu…
- Je suis fatigué, Chérie. Allez, tout le monde dans sa chambre, je ne veux personne dans le salon. »
Vu l'heure, ils auraient pu répliquer et essayer de négocier, mais Harry paraissait vraiment fatigué. De plus, il dormirait peut-être dans le salon, cette nuit, car ce n'était pas dit que son père accepterait de lui faire partager leur lit. Ils n'avaient pas eu de conversation ensemble. La leur avait pris beaucoup de temps, et puis Harry était parti avec des aurors pour rentrer trois heures plus tard. Ils avaient dîné dans une drôle d'ambiance avant de monter à l'étage et commencer à faire les cons, parce qu'ils étaient heureux que Harry soit rentré alors que ce dernier aurait bien aimé se reposer.
Cette soirée leur avait fait du bien. Parler avec Harry, des endroits où il était allé, de la maison de son enfance, des personnes qu'il avait perdues et qui le hantaient encore, de cette nourrice qui l'avait regardé grandir de loin, ça leur avait fait du bien. Certes, ça ne guérissait pas tout et Scorpius voyait son père si mal et si fuyant qu'il savait très bien que le plus difficile était à venir. Mais au moins, Harry était rentré à la maison.
Il leur avait demandé pardon.
Pour être parti. Pour aller mal, en ce moment. Pour les avoir déçus, tous. Pour ne pas avoir pris en considération ce qu'ils pensaient. Pour ne pas leur avoir expliqué certaines choses plus clairement.
Pour ne pas avoir su vaincre la dépression.
Pour ne jamais avoir essayé de leur expliquer ce que c'était, comme il en souffrait et pourquoi elle le malmenait encore aujourd'hui.
Ensemble, ils avaient décidé de lui pardonner et de voir comment les choses se profileraient par la suite. Ils lui avaient fait jurer de se faire suivre, même s'ils avaient très bien compris qu'il l'avait déjà fait et que les effets de ses thérapies n'étaient qu'éphémères. Cependant, pour en avoir parlé plusieurs fois ensemble, ils s'étaient promis d'être compréhensifs envers lui, car pour une fois, c'était Harry qui avait besoin qu'on le protège, qu'on l'entoure et qu'on le soutienne.
Alors tant pis si c'était trop facile et si son beau-père devait payer pour les souffrances qu'il leur avait infligées.
Tout finirait par revenir comme avant, et tout irait mieux par la suite.
Alors, le cœur un peu plus léger, Scorpius se leva pour embrasser son beau-père. Il le regarda sortir de sa chambre pour accompagner Lily jusqu'à la sienne, après avoir demandé à James d'aller se coucher. Il ne resta plus qu'Albus, qui dormirait encore dans son lit cette nuit. Il attendit que son père monte leur souhaiter une bonne nuit à son tour pour enfin fermer la porte de sa chambre, se coupant ainsi du reste du monde. Puis, il se tourna vers son ami assis déjà installé sur le lit. Il avait l'air perdu dans ses pensées.
« Ca va, Al' ?
- Ouais. Ouais, ça va.
- Qu'est-ce qui se passe ?
- J'ai hâte d'être à demain.
- Pourquoi ? Demain, ton père va s'engueuler avec le mien, et après manger, il a rendez-vous à Ste Mangouste. Il va y passer tout l'après-midi, on ne le verra que le soir, et encore, on sait pas dans quel état ils seront, tous les deux…
- Ouais. Mais demain, je redeviens un gamin. »
Albus lui fit un sourire puis un clin d'œil. Amusé, Scorpius lui rendit son sourire. Lui aussi avait hâte d'être le lendemain, au final, et de redevenir un enfant aux yeux de ses parents, et quitter ce statut d'adulte devant affronter les affres de la vie. Scorpius avait beau ne pas être un grand sentimental, il aimait sa famille et s'y sentait en sécurité. C'était un peu comme s'il était toujours un enfant dans cette maison dont il connaissait chaque recoin.
OoO
Dire qu'il s'était pris le savon de sa vie serait peut-être un bien grand mot. Cependant, il devait avouer qu'il s'en était plein la tronche. De toute façon, Harry s'y attendait et avait subi calmement la colère de Kingsley et d'autres de ses supérieurs qui s'étaient spécialement déplacés pour l'enguirlander. Au final, ça ne s'était pas si mal passés que ça. Ils étaient habitués à ses frasques, qui généralement les arrangeaient bien quand elles étaient faites dans le cadre d'une mission, et de toute manière il n'avait rien fait de mal, mis à part mettre pétard les gobelins. Pas de quoi en faire un drame, donc.
Non, pas de quoi en faire un drame, pensa l'auror en se passant un coup d'eau sur le visage. Il savait qu'on lui en remettrait une couche dans le lendemain et quand il reprendrait le travail. Enfin, ce ne serait pas pour tout de suite. Ils avaient eu le temps de lui prendre tout un tas de rendez-vous médicaux afin de faire un bilan complet de sa modeste personne et il ne savait même pas s'il reprendrait ses fonctions avant la fin du mois. La Sécurité n'était pas réputée pour distribuer des congés à tout de bout champs. Mais un auror comme lui, mieux valait l'avoir en bonne santé qu'avec le moral dans les chaussettes.
« Harry ? Où es-tu ?
- Dans la cuisine. »
Il se dépêcha de s'essuyer le visage avant que Draco n'arrive. Son compagnon avait fait preuve d'une grande indifférence à son égard, qui tranchait avec la bonne humeur des adolescents. Harry n'en avait pas vraiment blessé ni vexé. C'était déjà un miracle qu'il lui adresse quelques mots, il n'allait pas lui en vouloir de chercher à se protéger et de ne pas tomber dans l'extrême comme il avait parfois tendance à le faire quand il était à bout de nerf.
A vrai dire, Harry n'aurait jamais pensé que c'aurait été si simple de rentrer chez lui. Pour les enfants, il s'était attendu à deux réactions, à savoir le rejet ou le pardon. Ils étaient suffisamment grands et l'aimaient assez pour pencher vers la seconde attitude, même s'il guettait un redoutable retour du bâton qui ne manquerait pas de frapper bien là où ça faisait mal. Pour Draco, il ne savait pas vraiment à quoi s'attendre et visiblement son compagnon n'avait pas tranché sur l'attitude à adopter. Harry espérait juste qu'ils parviendraient à communiquer, le lendemain. Pour le moment, son homme fuyait tellement la confrontation qu'il venait à en douter.
« Qu'est-ce que tu fais ?
- J'avais soif. »
C'était un mensonge. Harry avait juste eu un petit coup de mou et étant donné que Draco était à l'étage, il avait dû retourner à la cuisine pour se passer un coup d'eau froide sur le visage. Heureusement, il était de dos, il n'avait donc pas à affronter son regard glacial.
En fait, si c'avait été si simple, c'était aussi parce que Draco ne lui parlait peu et ne le regardait quasiment pas. Son compagnon avait un tel charisme, une telle force de caractère et un tel regard qu'il suffisait de peu pour le retourner complètement, quand il se trouvait en situation de faiblesse. Et ce soir, il n'avait vraiment pas besoin de ça, même s'il crevait d'envie de le prendre dans ses bras et de le serrer à nouveau très fort contre lui. Mais depuis la plage, où il lui avait accordé une sorte de trêve, Draco ne l'avait plus touché.
Soudain, il sentit ses mains se poser doucement sur ses bras. Harry ferma les yeux et savoura la chaleur de ses doigts sur sa peau et puis le contact de sa tête qu'il posa dans le creux de ses épaules. Ils restèrent ainsi quelques secondes, dans une sorte de tendre osmose qui leur fit du bien à tous les deux. Puis, Draco leva la tête et l'embrassa juste à l'endroit où il avait posé son front et lui dit quelques mots à voix basse.
« On va dormir ? Je suis fatigué.
- Dormir ? Dans la chambre ?
- Eh bien… Oui, où veux-tu dormir ? »
Harry se retourna et ne put cacher sa surprise. Vu son attitude, il était parti pour passer la nuit sur le canapé, chose à laquelle son homme n'avait visiblement pas pensé. Les sourcils froncés, Draco l'interrogeait du regard et voir une telle expression sur son visage lui gonfla le cœur de plaisir.
« Je pensais dormir sur le canapé. Vu ce qui s'est passé, je ne pensais pas que tu voudrais de moi dans la chambre.
- Une partie de moi a envie de te jeter dehors jusqu'à demain parce qu'elle eu la peur de sa vie. L'autre partie a arrêté de respirer tout le temps où tu n'as pas été à la maison ce soir.
- Et c'est la deuxième qui veut dormir avec moi.
- C'est ça. Tu devras t'occuper de la première demain matin.
- Elle est très en colère ?
- Elle a surtout eu très peur.
- Je vais essayer de la rassurer, alors.
- Elle n'attend que ça. »
Ils échangèrent un regard éloquent, et alors que Harry ne l'espérait plus, les mains blanches et longues de l'homme qu'il aimait se posèrent ses joues et l'attirèrent à lui pour un tendre baiser. Il ferma les yeux et savoura ce moment de tendresse, sans oser le prendre dans ses bras, de peur qu'il ne s'enfuie loin de lui. Mais soudain, ses mains glissèrent de son visage et ses bras enlacèrent son cou, tandis qu'il approfondissait ce si doux baiser. Alors, le cœur battant d'amour, l'auror enserra ses hanches et le tint contre lui, caressant son dos en de lents et doux mouvements.
Avec la même douceur, Draco s'écarta de lui et lui jeta un regard profond dans lequel Harry se perdit quelques secondes. Puis, il lui fit enfin un sourire, un vrai sourire, et lui attrapa la main.
« On y va ? J'ai vraiment besoin de dormir.
- Allons dormir, alors. »
Harry entrelaça leurs doigts, l'embrassa une dernière fois sur la bouche, puis ils montèrent dans leur chambre. Il se changea rapidement puis se glissa avec plaisir dans son lit, savourant la fraicheur des draps. Mais à peine fut-il allongé que son compagnon chercha ses bras, qu'il trouva sans mal. Harry éteignit la lumière puis le prit contre lui, caressant ses cheveux pour l'aider à s'endormir.
Et les yeux grands ouverts dans le noir, il se laissa bercer par son souffle régulier et par les petits bruits à peine distincts qu'il entendait de l'autre côté du mur.
OoO
Les volets n'avaient pas été fermés, la veille. A vrai dire, Harry ne le faisait jamais car la lumière du soleil ne le dérangeait pas pour dormir, et comme il se réveillait toujours tôt, se lever avec le soleil lui convenait tout à fait. Cependant, Draco n'avait pas les mêmes facilités, mais il était si fatigué la veille et il avait tant besoin de s'enfoncer dans la chaude et tendre étreinte de ses bras qu'il avait omis de les fermer.
Conscient que le sommeil était à présent trop loin de lui pour qu'il puisse s'y raccrocher, Draco ouvrit les yeux. Un sentiment de déception traversa son cœur en voyant la place vide à côté de lui. Quand ils étaient tous deux en congé, Harry se levait rarement avant lui, préférant s'occuper tranquillement dans le lit le temps qu'il se réveille. Draco avait beau en pas être des plus tactiles ni des plus démonstratifs, il aimait cette habitude que son compagnon avait prise et ces câlins interminables qu'il lui faisait à son réveil.
Soudain, tandis qu'il regardait l'oreiller un peu déformé et la couette rabattue sur le côté, Draco fut soudain pris d'un désagréable sentiment de peur. Il fronça les sourcils et se redressa sur ses coudes. Puis, il écouta le silence de la maison, guettant le moindre bruit, mais il n'entendit rien. Alors l'avocat se leva et ouvrit la porte de sa chambre. Aussitôt, une faible mélodie lui vint de l'escalier. Soulagé, Draco poussa un soupir, leva les yeux au ciel puis retourna dans sa chambre pour prendre une douche et s'habiller. Quelques minutes plus tard, il descendait les escaliers.
Harry était seul dans la cuisine. Un gâteau cuisait dans le fou et il avait déjà préparé le café et pressé du jus de fruits avec ce qui trainait dans la corbeille près du garde-manger. Dos à lui, son compagnon lui offrait une vue imprenable sur ses bras et ses épaules musclées, sur ses hanches amincies qu'il devinait sous le tissu de son débardeur blanc et sur son joli fessier moulées dans un jean noir près du corps.
La veille, Draco l'avait trouvé affreux. Il avait le visage si fatigué et le regard si triste, malgré ses sourires et ses quelques rires, qu'il lui avait difficile de le regarder. S'il l'avait fait trop longtemps, sans doute l'aurait-il enfermé dans leur chambre pour lui hurler dessus et lui poser toutes les questions qui le torturaient depuis des jours, avant de le prendre dans ses bras et de l'y tenir enfermé jusqu'à ce qu'il aille mieux. Mais les années s'étaient écouléeset Draco avait réussi à vaincre cette violence qui grondait en lui à chaque fois qu'il voyait son homme si démuni face à lui-même, lui qui était pourtant si fort dans son travail et dans leur vie familiale et intime.
Pour manifester sa présence, Draco toqua contre la porte ouverte. Aussitôt, son compagnon se retourna et lui fit un sourire. Il paraissait un peu mieux. Les cernes étaient toujours là mais elles alourdissaient moins son beau regard. Encore une ou deux nuits et elles ne seraient plus que de lointains souvenirs.
« Bonjour, Chéri. Bien dormi ?
- Très bien, et toi ?
- Ca va. J'ai moins une tête de déterré, ça fait plaisir.
- C'est vrai, tu ressembles un peu plus à quelque chose. Pourquoi tu t'es levé si tôt ? Tu aurais dû rester au lit.
- Je n'avais plus sommeil et je ne voulais pas te réveiller.
- Tu angoisses à cause de ton rendez-vous de cette après-midi ?
- Un peu. Je déteste Ste Mangouste.
- Je t'emmène, si tu veux.
- Non, ça ira. T'es gentil.
- Ca ne me dérange pas.
- Ca risque d'être assez long.
- Tu ne fais pas juste un bilan ?
- Je suis sûr que je vais passer par la case « psy »…
- Dans ce cas, je reste ici. »
Son compagnon eut un léger rire puis sortit une tasse qu'il remplit de café avant de la lui tendre. Il ne chercha pas à l'embrasser, ce qui était pourtant la première chose qu'il faisait en se levant le matin. Draco pensait pourtant qu'il avait compris le message, mais il fallait croire que rien dans sa mentalité n'avait changé depuis la veille. Alors l'avocat soupira, alla chercher son baiser du matin, puis s'assit à table et attendit que leurs gamins quittent leurs chambres et les rejoignent.
Comme toujours, Albus et Scorpius ne tardèrent pas à descendre à leur tour, rapidement suivis par James et Lily. Ils avaient dû toquer à leur porte car il était très tôt et ce n'était pas tellement leur genre d'être déjà debout à cette heure-là. Peu réveillés mais de charmante humeur, ils égayèrent le petit-déjeuner, durant lequel Draco resta plutôt silencieux. Il sentait une désagréable pression monter en lui tandis que l'heure tournait, le rapprochant de leur inévitable conversation.
Finalement, devinant sans doute ce qui allait se produire, les adolescents débarrassèrent la table et la quittèrent, laissant alors leurs parents seuls. Tandis que Draco terminait son café, son compagnon nettoyait la table et s'asseyait en bout de table, avec sa tasse pleine à raz-bord. L'avocat se laissa aller contre le dossier de sa chaise et le regarda quelques instants.
« Alors ? Par où on commence ?
- J'en sais rien. Par où tu veux commencer ?
- Par Ginny. Pourquoi tu l'as soignée ?
- Je te l'ai déjà dit.
- Je veux le réentendre.
- Parce que je ne veux pas qu'elle meurt. Elle est la mère de mes enfants et j'ai beaucoup de souvenirs d'enfance avec elle. Et puis, tu me connais, j'aime me faire du mal. Je ne tombe quasiment jamais malade, je ne fais que me blesser en mission. Et elle…
- Je sais, Harry. Mais…
- Ce que je veux te faire comprendre, c'est que si je culpabilise, c'est parce que c'est une personne importante pour moi, même si elle ne fait plus partie de ma vie.
- Tu l'aimes encore ?
- Pas comme tu l'entends.
- Je t'ai posé une question.
- Oui, je ressens de l'amour pour elle. Je l'aime parce qu'elle m'a donné une famille. Parce qu'elle a soigné des blessures que toi tu n'aurais jamais pu soigner, et je suis désolé de te le dire, Draco. Mais ce que je ne comprends pas, c'est pourquoi tu te fais du mal avec ça. Je ne m'en suis pas rendu compte tout de suite, mais tu en fais en montagne alors que tu sais parfaitement que j'ai de l'affection pour elle.
- Elle sera toujours ta première femme et la mère de tes gamins.
- Tu sais où j'étais, hier après-midi ?
- Dis-moi ?
- Au 4 Privet Drive. »
Aussitôt, la stupéfaction s'étala sur le visage de Draco, qui en eut le souffle coupé. Bouche bée, il le regarda quelques secondes, et se fichant bien de son air désolé, il le foudroya du regard.
« Tu plaisantes ?
- Non.
- Et tu les as laissés entrer ?!
- Oui.
- Pourquoi tu as fait ça ?!
- Ils voulaient voir. Qu'ils y aillent.
- Tu n'es qu'un abruti !
- Oui. Tu vis depuis douze ans avec un abruti.
- Tu me dégoûtes.
- Je me dégoûte aussi.
- Et ça t'a fait quoi ? Quand ils sont sortis et que tu as vu Albus pleurer ?
- Ils pleuraient tous.
- Et ça t'a fait quoi ?
- Je crois que j'ai eu envie de mourir.
- T'aurais dû te foutre en l'air, une bonne fois pour toute !
- Dis pas ça…
- Si on n'avait pas douze ans de relation derrière nous, Harry, je t'aurais jeté dehors ! Tu es impardonnable ! Heureusement que Teddy était disponible, moi j'étais dans le bureau de Kingsley, je ne pouvais rien faire pour les réconforter ! Il a fait tout le travail !
- Il me l'a dit.
- Et c'est tout ce que ça te fait ?
- Tu veux qu'on s'arrête ?
- Je t'ai posé une question !
- Tu es en colère.
- Ca fait des semaines que je suis en colère contre toi !
- Je ne voulais pas qu'ils me voient. C'est la seule et unique raison pour laquelle je ne les ai pas empêchés d'entrer.
- Et pourquoi tu ne voulais pas qu'ils te voient, par Merlin ?!
- Parce que je ne voulais pas qu'ils me voient comme ça.
- Au final, ils t'ont quand même vu et tu n'étais pas plus beau à voir !
- C'était pire à ce moment-là.
- Pourquoi c'était pire ?
- Parce que je tournais encore en rond. Je n'avais pas encore trouvé la sortie du labyrinthe. »
Harry se passa la main dans les cheveux, les ramenant en arrière un court instant. Draco aperçut la cicatrice au coin de son front qui avait fait sa célébrité et que tous rêvaient d'apercevoir ou de toucher au moins une fois dans sa vie. Quand il était adolescent, ce n'était qu'une trace grossière qui avait été comme tracée avec une pierre un peu trop aiguisée. Maintenant, ce n'était plus qu'une fine ligne qu'on distinguait à peine sous ses épaisses boucles noires.
« Pourquoi tu es allé dans tous ces endroits ?
- Pour essayer de comprendre.
- Comprendre quoi ? Pourquoi tu allais mal ? Pourquoi tout ça t'est arrivé, à toi, et pas à un autre ? Pourquoi t'y penses encore alors que tout est fini depuis longtemps ? Pourquoi un enfant orphelin comme toi a pu si bien dériver ? Pourquoi tu es encore en vie alors que tant d'autres sont morts ? Pourquoi tu es encore vivant alors que tu aurais dû mourir pour que tous les autres puissent vivre ? Tu t'es posé ces questions-là des millions de fois et on y a longuement réfléchi, avec tes amis, avec les psychiatres, avec Kingsley, McGonagall, et j'en passe… Ta famille aussi, on en a parlé. La seule chose que tu n'as jamais voulu faire, c'est d'aller leur parler, parce que tu ne veux pas entendre cette vérité que tu connais déjà.
- Tu as sans doute raison.
- Harry, tu vas avoir quarante-trois ans. Tu as trois enfants, ça fait douze ans qu'on est ensemble. Tu es parrain de cinq enfants. Tu es un auror très estimé et talentueux. Tu as eu une vie honorable, Harry, et malgré tout ce qu'on t'a fait, tu es quelqu'un de bien. Il y a des traumatismes qui ne guériront peut-être jamais, mais là, Chéri, tu ne peux plus continuer à te maltraiter comme ça.
- Je sais.
- Ca fait des années que tu me le dis, mais au final, tu finis toujours par retomber dedans ! Sincèrement, Harry, je suis désolé pour ne pas t'avoir soutenu et pour ne pas avoir su voir ce qui n'allait pas. Je te demande pardon pour ça, j'aurais dû te soutenir plutôt que te mettre des bâtons dans les roues, mais…
- Je ne veux pas de tes excuses. Elles n'ont aucun sens. »
Son compagnon lui fit sourire puis lui caressa doucement la joue du dos de la main. Ce geste si simple et si doux l'apaisa un peu, et quelque part, que Harry ne lui en veuille pas le soulagea d'un poids.
« Il y a des choses qui ne guériront jamais, parce que j'ai beau faire ce que je veux, les souvenirs seront toujours là. Je suis allé dans ces endroits chercher des réponses et je n'en ai pas trouvées. Ça n'a fait qu'empirer mon état, au final.
- Tu aurais dû rentrer à la maison.
- Non. J'allais trop mal pour ça.
- Justement, tu aurais dû rentrer.
- Je voulais m'en sortir par moi-même, pour une fois. Mais plus j'essayais et plus j'avais la sensation de m'enfoncer. Et puis j'ai pensé qu'aller voir mon oncle et ma tante serait peut-être un bon pas en avant, mais je n'ai pas réussi à aller les voir. Alors, je suis parti.
- Et tu es allé où ?
- Pas très loin. En voulant quitter le quartier, j'ai croisé mon ancienne nourrice, Mrs Figg.
- Et ?
- Et elle m'a fait voir le bout du labyrinthe. »
Draco regarda son compagnon boire une gorgée de café. Il se rappelait de cette vieille cracmol d'une humilité et d'une fidélité à toute épreuve. C'était le genre de petite héroïne inconnue de tous qui, dans le secret de son salon à la tapisserie défraichie, se glorifie seule en lisant le journal ou en regardant de vieux albums photos.
Le genre de femme qui disparait en silence, sans que personne ne le remarque, et qui ne laisse derrière elle que quelques souvenirs disparates qui rappellent le bon vieux temps.
« Qu'est-ce qui s'est passé ?
- On a parlé.
- De quoi ?
- De ma dépression. Du fait que j'avais surmonté des choses graves tout seul, que je passais mon temps à refaire le monde avec des si et qu'il était temps que j'arrête. En fait, ce qui m'a le plus marqué, c'est qu'elle m'a parlé de mon parrain.
- Elle l'a connu ?
- Non. Mais elle m'a fait réaliser que mon parrain a passé douze ans à Azkaban en pensant que s'il avait agi différemment, ses meilleurs amis ne seraient pas morts, et que quelque part, tout était de sa faute. Alors que pour moi, rien n'a jamais été de sa faute. Il a été trompé et en a payé le prix fort.
- Comme toi.
- Comme moi.
- Il a été manipulé comme toi tu l'as été. C'est ça, qui t'a ouvert les yeux ?
- Oui. C'est bête, hein ?
- Pourquoi c'est bête ?
- Parce qu'il m'a fallu tout ce temps pour m'en rendre vraiment compte. Alors qu'on me l'a déjà dit et redit… Mais je ne sais pas, cette fois, ça a comme raisonné, en moi. Je sais que je m'en voudrai toute ma vie, mais je me suis dis que j'avais assez payé. J'en ai marre d'avoir mal, Draco. J'en ai marre de me dire que tout est de ma faute, alors que je n'ai rien demandé à personne. Tu sais, je crois que ce qui me fait le plus mal, en ce moment, c'est de penser à ces vies que j'aurais voulu vivre avec ces personnes qui m'aimaient et que je ne vivrai jamais. Quand j'ai su que Ginny était malade, j'ai repensé à l'enfance des enfants, à mon enfance, et à celle que j'aurais dû vivre… Ca m'a fait plonger et j'en peux plus de vivre avec cette idée que ma vie aurait dû être différente. Enfin, pas toute ma vie… Mais des parties. Je sais que c'est impossible et que je ne pourrai jamais rattraper tout ça, d'autant plus que j'aime ma vie actuelle… Mais, je ne sais pas, ce qu'elle m'a dit, ça a provoqué comme un déclic. »
Harry avait du mal à articuler et il ne le regardait plus. Doucement, Draco lui prit la main, et la gorge serrée, il lutta contre son besoin de le prendre dans ses bras. Quelque chose s'était véritablement produit, chez cette vieille dame qui l'avait vu grandir, et soudain, c'était comme si lui aussi voyait l'issue d'un long et pénible labyrinthe…
« J'ai besoin qu'on m'aide. Mais cette fois, je veux m'en sortir. Les enfants grandissent et je ne veux pas que de nouvelles peurs s'entassent en moi. Ils vont tous finir par partir, ils vont se marier et avoir des enfants… Je ne veux pas souffrir comme j'ai souffert avec James quand l'un d'eux aura son premier enfant. Il faut que je me débarrasse de ça. Je sais que ça fait des années qu'on travaille là-dessus…
- Sauf qu'il n'y a pas si longtemps que ça, tu ne voulais toujours pas admettre quand quelque chose n'allait pas, Harry. Tu regardes le monde avec un voile sur les yeux et tu essaies de n'en garder que le meilleur ou le pire. Pour une fois, tu le regardes correctement. Même si ça te fait mal.
- Je te demande pardon pour ce qui s'est passé.
- Je t'ai déjà pardonné.
- Ce n'est pas vrai.
- Si, Chéri. Depuis qu'on s'est couché. »
La discussion n'était pas vraiment terminée. Ils en avaient conscience tous les deux mais pour le moment, cela lui suffisait. Plus tard, Draco aurait le temps de lui poser des questions plus précises sur les lieux où il avait trainé, sur les endroits où il avait dormi, sur les gens qu'il avait rencontrés. Mais pour le moment, cette explication lui suffisait. Il aurait le temps de l'interroger et de creuser plus profondément dans ses sentiers inavouables.
« Je n'aurais pas dû te dire tout ça, et surtout pas devant les enfants.
- On voulait que tu craques et on a réussi, mais pas dans le bon sens. Ce qui s'est passé n'aurait pas dû se passer, mais c'est arrivé. Je n'ai pas vu à quel point tu allais mal.
- Ce n'est pas ta faute. C'est de la mienne. Je n'aurais pas dû crier, je n'aurais pas dû partir et ne pas rentrer.
- Chéri, il y a des choses en toi que personne ne peut comprendre et que tu as affronté tout seul. Tu as toujours tout vécu seul depuis que tu es enfant.
- Non, ce n'est pas vrai.
- Bien sûr que si !
- Non. Ça fait plus de douze ans que je ne suis plus seul. »
Draco allait répliquer, mais il fut coupé dans son élan. Sans doute était-il encore très fatigué car il se sentit complètement fondre sur sa chaise en se répétant ces douces paroles, qui étaient certainement l'une des plus belles choses qu'il lui ait dites dans sa vie. Alors, ne sachant soudain que dire, il se contenta de le regarder, d'effacer des yeux les marques de fatigue sur son visage et d'admirer son joli visage, son sourire timide et ses yeux qui brillaient un peu plus que la veille.
« C'est beau, ce que tu viens de dire.
- C'est la pure vérité.
- Tu as tes amis.
- C'est pas pareil. Ils me connaissent si bien que je peux leur mentir facilement.
- Moi aussi, je te connais très bien.
- Mais je n'aime pas te mentir. En plus, ça te fait toujours du mal quand je te cache quelque chose.
- J'ai beau aimer ton honnêteté, je me demande si je n'aurais pas préféré que tu me caches cette histoire de soins…
- Tu l'aurais découvert, de toute manière, en épluchant mes comptes.
- Oui, c'est une évidence. Mais je ne l'aurais pas vu tout de suite et…
- Ginny ne m'a rien demandé, Draco. Elle ne voulait même pas que je l'aide. Je le lui ai imposé parce qu'elle n'a plus rien. Son divorce lui a coûté cher, elle a fait de mauvais placements et il a refusé de payer certains de ses frais. Elle menait la belle vie, avec lui. Je ne compte pas renouer avec elle, je veux juste qu'elle ait les meilleurs soins possibles et qu'elle aille bien. Elle a mis au monde une famille que j'ai pu concrétiser avec toi. Je ne pourrai jamais revenir en arrière, alors je lui dois bien ça.
- J'ai toujours détesté ton ex-femme.
- Pourtant, tu aimes nos enfants.
- C'est à cause de toi que je les aime. Tu n'aurais pas été un aussi bon père pour Scorpius, je n'aurais pas passé autant de temps chez toi et je ne les aurais jamais aimés.
- Dis plutôt que c'est grâce à moi. Ça sonne mieux. Pourquoi tu la détestes autant, après tout ce temps ? Ca fait des années que tu ne l'as pas vue et…
- Elle a été ta femme. Ca me suffit.
- Ca fait douze ans que je suis amoureux de toi. Ça, ça ne te suffit pas ?
- Si. Mais c'est pas pareil. Elle a été ta femme, je suis ton compagnon.
- Tu as envie qu'on se marie ? »
La question le prit au dépourvu. A vrai dire, ils avaient tellement peu parlé de ça dans leur vie que Draco ne s'attendait pas à ce qu'ils abordent le sujet ce matin. Pourtant, depuis son rendez-vous chez Kingsley, il ne cessait d'y penser et il s'était même dit, la veille, tandis qu'il s'endormait dans les bras de son compagnon, qu'il essaierait de lui demander sa main durant leurs vacances, si la situation s'était suffisamment arrangée pour cela. Mais Harry lui avait toujours paru si fermé à cette idée que sa question le surprit réellement.
« Honnêtement ?
- Honnêtement.
- J'en crève d'envie.
- A ce point ?!
- N'aie pas l'air si surpris ! Ca fait partie de mes valeurs.
- Draco, quand je t'ai connu, tes valeurs consistaient à t'envoyer en l'air avec des canons et à ne surtout pas t'engager avec eux.
- Je te parle de mon éducation !
- Elle était belle, ton éducation, quand la porte de la chambre d'hôtel était fermée.
- Arrête !
- Tu sais que j'ai raison.
- Que je sache, tu ne t'en es jamais plaint !
- Sauf que moi, mon chéri, je n'ai pas d'éducation.
- Va te faire voir.
- Pourquoi tu ne m'en as jamais parlé ?
- Je t'en ai déjà parlé !
- Pas aussi sérieusement qu'aujourd'hui.
- Depuis le temps qu'on est ensemble, Harry, et que tout le monde se demande pourquoi je suis encore ton concubin, il serait temps que tu te poses toi aussi la question ! Tu ne m'as jamais demandé en mariage, tu n'as même jamais eu le projet de t'unir à moi !
- Je ne savais pas que tu en avais autant envie…
- Mais même sans ça ! J'ai voulu t'épouser, il y a des années !
- Et j'ai refusé parce que je refusais de t'épouser pour des raisons pareilles.
- Et moi, je n'ai plus réussi à t'en parler après ça !
- Pourquoi ?
- Mais parce que je ne voulais pas prendre le risque que tu refuses !
- Mais pourquoi j'aurais refusé ? »
Le regard qu'il lui lança lui broya littéralement le cœur. Il paraissait si perplexe, avec ses sourcils froncés et sa joue posée contre sa main, que Draco ne sut quoi répondre. L'avocat se sentit soudain bouleversé et ne parvint même plus à dire quoi que ce soit. Jamais il se serait attendu à une telle réponse, à une telle franchise, chez lui qui considérait si peu le mariage et tout ce que cela induisait. Harry, lui, resta silencieux quelques secondes, puis, voyant que Draco ne parvenait plus à trouver ses mots, il se lança, à tâtons.
« Tu sais, Chéri… Moi, le mariage, j'y crois pas tellement. Pour moi, ce n'est pas une preuve d'amour, ni même un engagement. Enfin, si, mais ce ne sont pas les signes suprêmes de l'amour, pour moi. J'ai pas besoin de ça pour te montrer que je tiens à toi, j'ai pas besoin d'organiser une grande cérémonie pour prouver que tu es l'homme de ma vie. On a acheté cette maison ensemble, on l'a choisie après en avoir visitées des dizaines et des dizaines, on a rassemblé nos enfants, enfin plutôt les miens et le tien, on les a élevés, on les a emmenés en vacances… Je ne ressens pas le besoin d'être marié avec toi. Ca ne veut pas dire que je ne t'aime pas assez, ça veut juste dire que j'ai partagé des choses plus fortes avec toi que le mariage. Rien que le fait d'acheter cette maison était un moment très fort, car j'étais le premier homme avec lequel tu t'engageais et tu étais la première personne avec laquelle j'avais envie de faire ma vie. Dans mon cœur, on s'est marié le jour où on s'est installé ici. Du coup, ça fait, quoi… onze ans ? Un peu plus de onze ans. Et je t'aime toujours autant. »
Voire plus, ajouta-t-il avec le sourire. Sourire auquel Draco ne parvint pas à répondre. La main devant la bouche, il tentait de cacher la grimace qui commençait à déformer ses lèvres tandis que la boule logée dans sa gorge se faisait toujours douloureuse. Ses doigts serrèrent la main de son compagnon qui la porta à sa bouche pour l'embrasser avec une infinie tendresse.
« Cela dit, je peux comprendre que toi, tu en aies envie. Si tu me l'avais demandé, je ne t'aurais jamais dit non. Je n'aurais eu aucune raison de te dire non. En revanche, et ce je trouve vraiment stupide, c'est ton envie de te mettre au même niveau que Ginny. Mais ce ne sera jamais le cas, Draco. Il y a des choses avec lesquelles tu ne peux pas concurrencer, car tu ne peux pas me donner d'enfants, mais tu seras toujours au-dessus, toujours. Je n'ai pas choisi de faire ma vie avec elle, mais toi, oui. Si tu veux qu'on se marie, alors ce sera avec plaisir. Les enfants seront enchantés et ça fera taire les vieilles commères. Bon, après il va falloir que l'un de nous se décide à prendre le nom de l'autre mais ça ne me…
- Je veux porter ton nom. »
Sa voix ne fut qu'un souffle. Et le regard que lui lança Harry et l'adorable rougeur de ses joues lui donnèrent envie de l'embrasser…
« Ah oui ?
- Oui. »
Il paraissait si embarrassé que Draco ne put s'empêcher de trouver cela adorable. Alors qu'en vérité, avec ses affreuses cernes, son teint blafard et ses joues un peu creusées, il n'avait vraiment rien d'adorable.
« Tu veux avoir tout ce qu'elle a eu, c'est ça ?
- Oui. Et je ne veux pas que tu portes mon nom. Je veux porter le tien.
- Ta mère ne s'en remettra jamais.
- Au point où on en est, tu sais… Ca ne peut pas être pire.
- Je ne finirai pas comme ta mère, Draco.
- Je l'espère. On fera tout pour ça n'arrive jamais.
- Je vais me battre. Et je vais attendre ta demande en mariage.
- Elle viendra plus vite que tu ne le crois… »
Harry eut un léger rire puis embrassa à nouveau sa main. Un long travail s'annonçait, mais son homme semblait décidé à avancer et à voir la vie autrement, plutôt que de tout enfouir en lui comme un enfant. Ce n'était que le résultat d'un long travail sur lui-même qui avait pris des années d'efforts. Et en le voyant ainsi, si ouvert et si près de lui, Draco se dit que tout n'était pas perdu. Que Harry serait fort, comme toujours, comme le sont les enfants dont la vie n'a pas toujours été rose.
Harry ne finirait pas comme sa mère.
Et avec les jours et les semaines qui viendraient, Draco trouverait la force d'oublier cette crise. Quand viendraient les vacances d'été, quand ils partiraient tous les six, voire tous les sept, il le prendrait à part le temps d'une soirée et il lui demanderait sa main. Il en rêvait depuis des années, et même si Harry avait raison, même si cela ne représentait pas grand-chose, en réalité, Draco voulait porter son nom.
Il voulait être à lui, pleinement.
Et que Harry lui appartienne, jusqu'à la fin de son existence.
OoO
Pour un lieu aussi prestigieux, l'établissement était plutôt modeste. Jusque là, Harry s'était imaginé une grande bâtisse à la façade entretenue mais non moins sophistiquée, à l'image des frais indécents qu'on exigeait de lui depuis deux mois. A vrai dire, la première fois que la facture avait atterri dans la corbeille à courrier, il avait été si choqué que son compagnon en avait eu un fou rire. Il y avait une nette différence entre connaître les tarifs et avoir la demande de paiement sous les yeux. Et à vrai dire, quand il avait signé, Harry ne savait alors déjà plus de combien il serait prélevé pour les deux prochains mois à venir.
Finalement, l'auror se retrouvait face à un bâtiment d'une simplicité fort appréciable. A vrai dire, Harry n'avait jamais aimé ces vastes demeures où il était facile de s'égarer, à l'image du Manoir Malfoy où il peinait à s'orienter à chaque fois qu'il y mettait les pieds. C'était très rare, car sa belle-mère refusait de le voir, mais les quelques fois où elle quittait la demeure pour quelques jours et ces rares moments où Draco avait besoin qu'il l'y accompagne, Harry se perdait systématiquement. Une fois, il lui était même arrivé de tourner en rond pendant une heure avec toute la marmaille dans les couloirs interminables du Manoir, jusqu'à ce que son compagnon finisse par lui remettre la main dessus, le souffle court et le cœur battant d'agacement et de soulagement.
A vrai dire, même avec tous les efforts du monde, Harry n'aurait été capable de vivre dans un pareil endroit. Il l'avait toujours dit à Draco, et ce avant même qu'il ne lui propose une vie à deux. D'ailleurs, quand Harry avait mis pour la première fois les pieds dans ce qui deviendrait leur maison, il n'aurait jamais cru que son compagnon éprouve lui aussi l'envie de l'acheter, lui qui s'était montré si tatillon et exigeant sur la taille des surfaces. Leur demeure était grande, bien plus grande que celle qu'il avait occupée avec Ginny quand ils étaient mariés, mais ridicule en comparaison de ce que Draco avait connu jusque là. Et pourtant, ils en étaient tombés amoureux tous les deux.
Comme quoi, ils étaient faits pour être ensemble, lui avait dit Teddy l'époque avec un sourire malicieux.
Tranquillement, Harry entra dans l'institut et se rendit à l'accueil, où il se présenta, bien que ce soit plutôt inutile. Tout le monde connaissait son visage, même les jeunes enfants tenant à peine sur leurs guiboles. Dernièrement, il avait littéralement choqué un petit garçon et sa mère en leur adressant un sourire, parce que l'enfant avait prononcé son nom un peu trop fort en le montrant du doigt. Quelques jours plus tard, tandis qu'il trainait chez Fleury et Botts avec Lily, un garçon de huit ou neuf ans, tout au plus, était venu le voir pour lui demander un autographe, les mains tremblantes et la voix mal-assurée. Ses parents, un peu plus loin, les regardaient avec tant d'espoir que Harry manqua de lever les yeux au ciel.
Il pensait pourtant que la célébrité finirait par disparaître petit à petit, au fil des années. Il espérait que les gens finiraient par l'oublier, ou plutôt, qu'ils se contenteraient de se montrer charmant avec lui, plutôt que de le traiter comme une star imbue d'elle-même et capable de refuser un autographe à un petit garçon. D'autant plus qu'il jouissait depuis toujours d'une assez bonne réputation.
Tout à ces pensées, Harry ne fit guère attention au chemin que lui fit suivre la charmante hôtesse d'accueil marchant devant lui. Elle le laissa soudain devant une porte et l'abandonna pour retourna à son poste au rez-de-chaussée. Revenant à lui, Harry la remercia puis se tourna vers la porte, à laquelle il toqua sans trop réfléchir. De toute manière, il ne pouvait guère reculer et il n'avait pas envie de rester comme un idiot dans ce couloir trop pâle qui lui rappelait ceux de Ste Mangouste. Et puis, Ginny savait qu'il venait lui rendre visite cette après-midi. Elle avait paru heureuse, dans sa lettre.
A vrai dire, c'était bien la seule chose qui l'avait motivé à se déplacer. Ce midi, il avait failli annuler car sa semaine avait été si difficile qu'il aurait juste voulu s'allonger dans le canapé et se laisser dorloter par son homme. Finalement, Harry avait pris son courage à deux mains et cessé de remettre sans cesse à plus tard cette visite. Accroché au souvenir de cette lettre, Draco avait lu d'un air mécontent quelques tems plus tôt, Harry avait donc fait tout le chemin jusqu'à l'établissement où Ginny se faisait soigner, fatigué mais le cœur léger.
A présent, il n'était plus qu'à quelques mètres d'elle. Il sourit en entendant sa voix l'inviter à entrer, et quand il rentra dans la pièce, il se dit qu'il avait eu raison de l'aider.
La chambre était claire, propre et bien rangée. La décoration lui aurait presque fait oublier qu'il se trouvait dans une clinique pour grands malades et il devait avouer qu'il aurait presque pu s'y sentir bien, s'il n'y avait pas eu cette odeur si particulière qui n'appartenait qu'à ce genre de lieux. Harry détestait les hôpitaux, les cliniques, et ces endroits d'où les malades peinaient à sortir, quand ils n'y passaient pas le restant de leurs jours. C'était sa plus grande peur, à vrai dire. Il craignait de retrouver un jour dans ce genre d'endroit, parce qu'il ne serait plus capable de vivre seul ni d'être un poids pour ses enfants. Teddy lui avait promis que ça n'arriverait jamais. Mais on ne connaissait l'avenir et il priait pour que cette grande force que lui avait donnée la nature dure le plus longtemps possible.
Il y avait une commode près d'une porte menant sans doute à une salle de bain ainsi qu'un lit plutôt grand, un bureau et quelques étagères sur les murs. Et près de la fenêtre, on avait installé une petite table et un fauteuil, où Ginny s'était installée pour profiter du soleil. Ainsi, le visage à demi éclairé par la chaude lumière de cette fin d'après-midi, Harry ne put s'empêcher de la trouver belle. Elle était si maigre, la dernière fois qu'il l'avait vue, qu'il aurait presque pu la trouver magnifique. Mais elle était encore trop mince et elle lui paraissait bien pâle. Ses cheveux étaient ramenés sur sa nuque, lui faisait oublier l'espace de quelques instants qu'elle était plus jeune que lui.
Mais elle allait mieux.
Il le sut rien qu'en la voyant.
Elle souriait et paraissait heureuse.
« Bonjour, Harry ! Ca me fait plaisir de te voir !
- Moi aussi. Tu vas mieux. »
Elle éclata de rire et leva les bras vers lui, tandis qu'il marchait vers elle. Et parce qu'il avait vraiment eu peur de la perdre, il s'autorisa à se baisser et à la serrer quelques secondes dans ses bras.
Il avait reçu un courrier de son médicomage l'informant que son traitement avait de bons effets sur sa santé. Ainsi, au terme des trois mois de soins sur lesquels Harry s'était engagé, Ginny pourrait quitter sereinement l'établissement et poursuivre son traitement chez lui. C'était lourd et elle ne cesserait de faire des allers-retours entre son chez-elle et l'institut, mais les résultats étaient prometteurs et Ginny irait bientôt suffisamment bien pour pouvoir rentrer chez elle et retrouver son autonomie.
Cette nouvelle avait ravi toute la famille, même si personne n'était allé la voir à l'institut. Enfin si, ils étaient allés lui rendre visite, une fois. A peine dix minutes. Parce qu'elle lui avait dit qu'elle en souffrait, dans une de ses lettres, et qu'il leur avait donc demandé, pour lui, de faire une trêve dans leur cœur. Et pour lui, ses enfants avaient emprunté le réseau de cheminette, peu après leur retour de vacances, et étaient rentrés même pas trente minutes plus tard. Harry ne leur avait rien dit. Les enfants non plus. Il n'y avait rien à dire, de toute façon.
Ils y étaient allés, lui avaient dit bonjour, s'étaient assis sur des chaises en rang d'oignon, lui avaient un peu fait la causette, puis ils étaient partis. Lily lui avait avoué du bout des lèvres qu'elle avait paru triste et qu'avant de partir, elle leur avait dit qu'elle les aimait. Elle lui avait répondu la même chose avec James. Parce que c'était des choses qui se faisaient. Albus, lui, était resté silencieux. Leur mère l'avait regardé longuement, puis elle avait tourné la tête. Et ils étaient partis.
Harry, lui, avait préféré ne pas faire de commentaires. Voir leur mère malade, bien qu'en pleine guérison, ne leur avait pas fait tant de choses que ça. Ils avaient eu une petite mine le reste de la journée, mais il fallait croire qu'elle n'existait plus vraiment dans leur vie. Ce n'était pas tant qu'ils étaient sans cœur. C'était juste que sa maladie n'excusait pas tout et elle était de toute façon en train de guérir. Et puis, ils avaient grandi avec un deuxième papa. Ça pesait lourd dans la balance.
Un peu trop lourd pour Ginny qui, ce jour-là, avait dû être véritablement blessée par l'attitude de ses enfants. Et surtout par celle d'Albus, qui n'avait même pas fait l'effort de lui mentir, ne serait-ce que quelques secondes.
« Comment vas-tu ?
- Très bien ! Et toi ?
- Ca va.
- Tu as bonne mine.
- Arrête, je suis épuisé…
- Pourtant les enfants sont à Poudlard, tu dois avoir plus de temps pour toi.
- Ce n'est pas aussi simple. »
Ginny paraissait réellement heureuse de le voir. A vrai dire, malgré les tumultes qu'avait engendrés sa maladie, son ex-femme s'était toujours montré respectueuse, chose qui ne lui ressemblait pas vraiment, à vrai dire. Juste que là, elle avait toujours cherché à mettre son grain de sel dans ses affaires, d'une manière où d'une autre, et d'enrailler la mécanique de son couple. Elle n'y était jamais parvenue, fort heureusement. Et en dépit de ses souffrances, Ginny était restée digne jusqu'au bout.
Pourtant, elle était parfaitement au courant de ce qui s'était passé. Ses parents l'avaient informé et Ron, qui aurait tant souhaité le lui cacher, s'était retrouvé obligé de rétablir la vérité sur cette sombre affaire qui demeurait tapie dans un coin de leur vie, mais qui commençait petit à petit à disparaître dans l'océan de leurs souvenirs. Parfois, au détour d'une phrase, elle lui posait des petites questions, l'air de rien. Parfois, Harry lui répondait. D'autres fois, il préférait garder cela pour lui. Après tout, cela ne la regardait plus.
Et puis, il allait bien.
Pas aussi bien qu'il devrait l'être, mais ces semaines passées chez lui à s'occuper de ses enfants et ces trois semaines de vacances avec toute sa famille, même Teddy qui avait réussi à se libérer un peu plus longtemps que prévu, lui avaient fait un bien fou. Arraché à sa routine, à son travail stressant et à ses idées noires, c'avait été comme un nouveau départ.
Un départ rythmé par de nombreuses décisions et divers entretiens, qui avaient abouti à des vacances forcées et une reprise lente du travail, qui s'était très vite précipitée face à la montagne d'affaires qui croulait sur le bureau de ses supérieurs. A présent, sa vie avait repris un cours plutôt normal, si on omettait le fait que James vivait à présent à la maison. Ce qui était à la fois une petite source de conflit et, également, un grand bonheur.
« Mais j'y pense, James n'est pas rentré à Poudlard, cette année.
- Et non.
- Ce n'est pas trop dur ? Comment va-t-il ? Le retour à la réalité se fait en douceur ?
- Ce n'est pas facile tous les jours. Il se sent devenir adulte mais il reste un enfant, quelque part. Et ce n'est pas toujours facile de porter mon nom.
- Il a toujours été fier de porter ton nom.
- Oui, mais maintenant, il veut voler de ses propres ailes. Mais tout se passe bien, il se plait dans ce qu'il fait, il ne nous mène pas trop la vie difficile et sa copine est là pour le recadrer.
- Il a une copine ?!
- Bien sûr.
- Bien sûr ! Je ne le savais pas. Il ne me l'a jamais dit.
- Ca fait plus d'un an qu'ils sont ensemble.
- Comment s'appelle-t-elle ?
- Jacqueline. Mais on l'appelle Jackie.
- Comment est-elle ?
- Très gentille. Elle le tient en laisse, mais elle est très gentille.
- Tu l'aimes bien.
- Oui, je l'aime beaucoup.
- C'est une sang-pur ?
- Non… Enfin, ses parents sont sorciers. Mais pourquoi tu me poses cette question ?
- Pour savoir.
- Draco l'aime beaucoup aussi.
- Ah.
- Je suis un Sang-mêlé, je te rappelle.
- Tu es un héros, je te rappelle.
- Oh, arrête…
- Ca rentre en ligne de compte.
- Ca n'est jamais rentré en ligne de compte, quoi que tu en dises. »
Encore une fois, il avait la preuve que Ginny resterait à jamais la même. Et à vrai dire, Harry n'aurait su dire si c'était rassurant ou consternant. Mais qu'importe, il n'était pas venu la voir pour se disputer avec elle, bien au contraire. Et à présent qu'il se trouvait dans cette chambre, avec elle, Harry pouvait comprendre pourquoi ils n'étaient pas restés bien longtemps avec elle.
Ils ne faisaient juste plus partie du même monde. Du même univers.
Et quelque part, Ginny s'accrochait toujours à ce passé révolu où il avait été son mari et où James, Albus et Lily avaient été ses enfants.
Alors que, quelque part, cela faisait des années que ce n'était plus le cas.
« Il est au-dessus de ça, c'est ça ?
- S'il était avec moi pour ça, on ne serait plus ensemble depuis très longtemps. Et tu le sais, ça.
- Oui, je le sais. Je t'avoue que je suis étonnée que vous soyez toujours ensemble après tout ce temps. Mon ex-mari est venu me voir, tu sais. Pour savoir si j'allais bien. J'espérais qu'il venait pour autre chose, mais il faut croire que je l'ai bel et bien perdu.
- Je ne sais pas quoi te dire.
- Alors ne dis rien. Je n'aime pas quand tu dis que c'est l'homme de ta vie.
- C'est la vérité, pourtant.
- Tais-toi donc ! »
Ginny lui fit un sourire un peu crispé. Harry se demanda vaguement si elle avait encore des sentiments pour lui, puis il se traita d'idiot. Son ex-femme était juste attaché à ses souvenirs, comme lui, et peinait encore à s'en défaire. Quand on va mal, on pense à ce qui nous a fait du bien autrefois et il fallait croire qu'elle n'avait pas été si malheureuse que ça, avec lui. Il lui manquait des choses. Mais elle avait un gentil mari et beaux enfants. Elle avait la famille idéale, dont tout le monde rêve. Et elle avait tout détruit.
Même si les souvenirs étaient toujours là, Harry ne lui en voulait plus. Même s'il avait souffert, sa vie n'aurait sans doute jamais été aussi belle si elle n'avait pas commis l'irréparable. Il n'aurait jamais fait appel aux services de Draco Malfoy et n'aurait jamais connu le bonheur à ses côtés. Au final, Harry aurait juste souhaité que cela se passe autrement.
« Quand je sortirai d'ici, je vais essayer de me tenir un peu plus informée de leur vie. Je me rends compte à quel point je compte peu pour eux, alors que je les ai mis au monde.
- L'inverse est tout aussi vrai.
- Je sais. Et je veux que ça change.
- Ne fais pas attention à Albus. Ce n'est pas un enfant facile.
- Albus n'a jamais été facile. Même tout petit, il n'en faisait qu'à sa tête et n'écoutait que toi. J'étais persuadée qu'il vous mènerait la vie dure, et au final…
- Il est particulier. Il ne te déteste pas, tu sais.
- Il ne m'aime pas. Ça revient au même.
- Non, c'est différent.
- J'ai mis au monde un enfant qui ne m'aime pas. Crois-moi, quand tu te le prends en pleine tronche, ça te fait un mal de chien.
- Je veux bien te croire.
- Je vais essayer de réparer les pots cassés. Tu m'aiderais ?
- Ginny, tu ne peux pas me demander ça. Ce sont des adultes, maintenant, ce ne sont plus des enfants. C'est à toi de régler ces problèmes.
- Tu as raison. Je ne sais juste pas comment m'y prendre. »
Malgré ses remords et ses doutes, Ginny paraissait sereine. La maladie devait lui faire voir la vie d'une toute autre manière. Harry lui-même avait porté un autre regard sur son monde quand il avait essayé d'imaginer, un court instant, que la victime de ce mal ne soit pas son ex-femme mais son compagnon. Discrètement, il toucha le bois de la table et regarda le parc à l'extérieur, ses pensées tournées vers Draco qui devait l'attendre à la maison.
« Tu restes encore un peu ?
- Je ne vais pas tarder à partir. Draco m'attend et James veut manger au restaurant, ce soir.
- Vous avez quelque chose à fêter ?
- Plus ou moins.
- Quoi donc ? »
Harry hésita un court instant. Puis, il plongea son regard dans le sien et la regarda plus franchement qu'il ne l'avait fait jusque là, cherchant sur son visage et dans ses yeux la femme qu'il avait chérie autrefois et dont il avait partagé la vie durant cinq longes années.
« On va se marier, Ginny. Draco et moi. »
Et alors, il vit son visage se décomposer. Son sourire se volatilisa et elle lui lança un regard qui lui déchira le cœur.
Le même regard que le jour où il lui avait dit que c'était fini.
Le jour où elle avait compris qu'il ne reviendrait plus jamais en arrière et que leur vie ensemble prenait fin.
« Ca fait un mois qu'on l'a décidé et on lefête ce soir. D'une certaine manière.
- Vous allez… vous marier.
- Oui. Il était temps. Ca fait douze ans qu'on est ensemble. Et Draco en rêvait.
- Il t'a demandé en mariage ?
- Non. C'est moi qui lui ai demandé sa main, cet été. »
Elle eut comme un halètement, puis elle tourna la tête vers la fenêtre. Quelques instants, Harry la regarda et ne sut quoi dire. Il eut la sensation de comprendre ce que ressentait Draco depuis toutes ces années, quand il voyait son ex-femme, celle qui avait « tout eu », sans jamais le rendre heureux pour autant. Cependant, il préféra chasser ces pensées de son esprit et se laissa emporter par l'embarras.
« Désolé de te l'apprendre comme ça.
- Qui est au courant ?
- Mes amis. Les siens. C'est tout.
- J'avais fini par croire que tu ne l'épouserais jamais…
- Je n'en ai jamais ressenti le besoin. Il y a plus fort que le mariage pour unir deux personnes, et à mes yeux, ce n'est pas parce qu'on est marié qu'on aime davantage une personne.
- Je ne suis pas d'accord.
- Ne pleure pas, Ginny.
- Je ne pleure pas. Je ne comprends juste pas pourquoi c'est toi qui as demandé sa main.
- Parce qu'il ne pense pas comme moi. Je voulais lui prouver que je l'aimais et que j'étais prêt à l'épouser.
- Il devait être heureux.
- Oui.
- Et les enfants ?
- Ils sont enchantés.
- Vraiment ?
- Vraiment.
- Qui va porter le nom de qui ?
- Il va porter mon nom.
- Pardon ?
- Il veut porter mon nom. »
Son ex-femme respira un grand coup puis se laissa aller en arrière dans son canapé, fuyant toujours son regard. Alors Harry baissa les yeux et regarda ses mains. Il s'attarda sur sa bague de fiançailles, que Draco avait glissée à son doigt le soir où il l'avait demandé en mariage. Cela devait faire des semaines qu'il préparait sa propre demande et l'anneau qu'il lui offrit était une véritable merveille. Harry lui-même avait mis des jours et des jours à trouver le bon, pour finalement se résoudre à signer un chèque indécent dans une grande joaillerie, accompagné par Hermione qui faisait office de soutien moral. Chose qu'il ne regrettait pas un seul instant.
A présent, il était fiancé à un homme qu'il aimait passionnément et qui le rendait heureux depuis des années. En regardant cet anneau, Harry ne put que se souvenir de cette plage où il lui avait déclaré sa flamme comme le jeune homme qu'il avait été autrefois, ce jeune homme foncièrement timide mais éperdument amoureux d'un homme orgueilleux et autonome, et où il s'était agenouillé pour lui proposer d'être à jamais uni à lui. Et toute sa vie, il se rappelait de la magnifique expression de son visage et des larmes qui avaient coulées sur ses joues.
Ce jour-là, Draco était l'être le plus magnifique que la Terre ait portée. Il s'était senti perdre vingt ans et redevenir l'adolescent dont son compagnon était déjà sous le charme à l'époque, même s'il ne l'assumait guère. Ils ne s'étaient alors plus quittés du reste de la journée, au grand dam des enfants auraient souhaité fêter la nouvelle autrement que devant une salade composée et le film du dimanche soir…
« Je crois que je vais aller.
- Je suis désolée, Harry.
- Désolée de quoi ?
- De ne pas être heureuse pour toi…
- Ce n'est pas grave. Tu le seras peut-être plus tard.
- J'avais espéré que ton nom serait la seule chose que j'aurais de plus que lui. Et même ça, il me le prend.
- Ca fait des années que tu n'es plus ma femme, Ginny…
- Mais j'ai porté ton nom quand même. Tu sais, c'est la seule chose à laquelle je me suis accrochée quand tu t'es mis avec lui… C'était important, pour moi. »
Harry faillit lui dire que c'était en partie pour ces raisons que son compagnon voulait porter son nom, mais il préféra le garder pour lui. Elle n'avait pas à le savoir. De plus, ce n'était pas son unique motivation, mais lui parler de l'amour qu'il lui portait et de son refus de lui transmettre son nom de famille, à lui qui n'avait jamais connu ses parents, ce serait trop long et pénible. Alors, il se tut et la regarda se remettre doucement du choc.
« Ca l'est tout autant pour lui. Et puis, ce n'est qu'un nom.
- Tu aurais voulu porter le sien ?
- Je ne me suis jamais vraiment posé la question. Mais ça ne m'aurait pas dérangé. Ce n'est qu'un nom.
- Tu as toujours été un homme singulier, tu sais. C'est ce que j'ai toujours aimé chez toi. Et c'est ce qu'il doit aimer aussi. »
Ils restèrent silencieux quelques secondes. Puis, Ginny trouva la force de le regarder et de lui faire un sourire. Son ex-femme paraissait lutter pour garder la bouche close, elle qui avait pourtant tant de choses à lui dire. Elle, comme tous ceux qui seraient contre son mariage, qui verraient dans cette union une hérésie, voire une hypocrisie. Mais Harry était armé contre les mauvaises langues, car la seule chose dans sa vie qui n'avait jamais été salie par ses idées noires, c'était les sentiments qu'il ressentait pour son compagnon. Depuis sa crise, il était comme un homme nouveau et ce n'était pas maintenant que ces vipères allaient mettre à mal leur bonheur
« Je te souhaite une bonne soirée, Ginny.
- Egalement.
- Prends soin de toi. Tu n'es pas encore guérie.
- Je sais. Merci pour tout ce que tu as fait pour moi.
- Je t'en prie. J'essaierai de passer te voir avant que tu ne t'en ailles.
- J'espère bien !
- Tu quittes le pays après, je suppose ?
- Si mon état se stabilise, je n'ai aucune raison de rester ici. Il faut que je reprenne le travail.
- J'imagine. Allez, prends soin de toi. »
Tranquillement, l'auror se leva et Ginny en fit de même. L'espace d'un instant, il crut qu'elle allait l'embrasser, comme elle avait tant de fois essayer de le faire à une époque. Mais elle baissa les yeux et les ferma quand son ex-mari lui caressa doucement la joue.
Harry eut envie de lui dire qu'il l'aimait. Que malgré tout ce qui avait pu se passer, il l'aimerait toujours, comme cette petite fille qui courrait dans les escaliers du Terrier, comme cette femme qui souriait d'un air fatigué en tenant leur bébé dans ses bras.
Mais elle ne comprendrait pas.
Elle ne pourrait pas comprendre, car cet amour-là, elle ne le connaissait pas.
Alors, comme il le faisait depuis des années, il se tut et décida de continuer à l'aimer de loin comme une sœur qu'il aurait perdue de vue.
« Au revoir, Ginny. »
Après un dernier sourire, Harry quitta la chambre le cœur léger. Il ferma la porte puis traversa l'établissement, salua la sorcière qui l'avait accompagnée puis disparut dans un craquement sur le perron de l'entrée de l'institut, en sentant sur ses épaules le regard de Ginny postée devant sa fenêtre.
Ginny, qu'il ne revit plus jamais de sa vie.
FIN
