Ce chapitre a été corrigé par Pommedapi. Merci à elle pour l'avoir rendu meilleur.

Sol

Quand elle était encore chez elle, Martha avait été habituée à regarder la télé avec un bol de céréales avant d'aller à l'école.

Cependant, depuis qu'elle vivait chez Tata Pam, ce n'était plus exactement la même chose.

Premièrement, le bol de céréales au chocolat s'était transformé en une salade de fruits accompagnée de pain, simplement parce qu'elle n'arrivait jamais à convaincre sa tante d'acheter sa marque de céréales préférée lorsqu'elles se rendaient au supermarché. Sa Tata disait, pour se justifier, que ces produits étaient beaucoup trop sucrés.

Martha n'osait pas lui répondre qu'elle les aimait pour cette seule raison et que sans sucre ajouté, tout était fade.

Et comme si ce n'était pas assez, les dessins-animés que son Papa l'avait toujours laissé regarder avaient été remplacés par le journal télévisé du matin.

Quelque chose d'instructif, disait sa tante. Et de toute façon, tu regardes trop de dessins-animées, ma chérie, ajoutait-t-elle.

C'était toujours la même chose dans ce programme instructif. Des documentaires sur le thé et le café, des commentaires sur d'éventuelles tensions politiques ou encore des reportages de gens dits « exceptionnels ».

Hier, ils avaient par exemple diffusé un reportage sur une femme qui avait quatre doigts à chaque main et avant-hier, il s'agissait d'une entrevue exclusive avec un pilote de la seconde guerre mondiale…

Sans aucun autre choix, Martha regardait donc cette émission ennuyeuse en mangeant sa salade de fruits et son pain. Elle le faisait pour s'occuper et n'appréciait que rarement l'émission… Mais ce jour-là, ce fut différent.

Au lieu de gens vieux et bizarres, on lui présenta un garçon de son âge.

« Drago Malefoy, le prodige malgré lui » était le titre du reportage.

Arrêtant de macher son pain une minute, Martha fixa sans cligner des yeux la jolie figure du petit garçon qui apparaissait sur l'écran. Il avait des cheveux blond platine, des yeux gris et un visage maigre. Il posait à côté de ses parents, un homme et une femme qui transpiraient l'aristocratie par tous les pores.

« On dit que les hommes d'affaires sont froids, calculateurs et imperméables à l'art mais Lucius Malefoy, le célèbre PDG des Sociétés Malefoy, prouve tout le contraire. Grand collectionneur d'art et excellent joueur de saxophone, il n'a pu être détrôné dans le domaine musical que par une seule personne.

Son fils unique.

Drago Malefoy a commencé le piano à l'âge de trois ans, a joué son premier concert à guichet fermé durant son cinquième anniversaire et s'est depuis produit dans plusieurs grands orchestres. »

Une voix féminine parlait sur fond d'images d'archives montrant une petite tête blonde jouer sur un piano titanesque, comme un nain qui dompte un dragon. Puis, l'on montra un passage de Drago Malefoy être acclamé par la foule et douché par les jets de roses quelque part en Russie…

Ensuite, on le retrouva dans une pièce à la lumière tamisée, assis sur une élégante chaise sans accoudoirs et vêtu d'un costume noir, entièrement noir, avec pour seule fantaisie une lavallière à la couleur verte autour de son petit cou.

« Dites-nous, Mr. Malefoy, vous qui avez atteint un si haut niveau à un si jeune âge, pensez-vous qu'il est sain pour un enfant d'autant travailler ?

- Je pense que la question est mal posée, répondit-il en plaçant ses mains à plat sur ses cuisses dans un geste de bienséance. Pour moi, il est impératif que chaque enfant puisse disposer de son temps libre comme il le souhaite. Je suis le meilleur pianiste de moins de dix ans dans toute l'Europe et j'aime ma position donc il est normal que je travaille durement pour la conserver. Mon père dit que chaque gloire s'entretient.

- Bien, et à part le piano, avez-vous d'autres centres d'intérêts ?

- J'aime lire des livres, jouer aux échecs, au polo. Je fais de l'équitation aussi. Mon cheval s'appelle Salazar, c'est un pur-sang anglais que mon père m'a acheté quand j'ai gagné la compétition internationale pour les pianistes juniors pour la première fois. Depuis, je l'ai remportée deux fois d'affilée et je compte gagner jusqu'à ne plus pouvoir concourir. »

- On devrait refaire les règles pour empêcher pareille chose, entendit Martha venir d'un coin.

Elle tourna la tête pour voir sa tante rentrer dans la pièce à vivre.

Tenant sa gourde pleine de thé, Tata Pam était prête à sortir, déjà en talons, et regardait l'entrevue de Drago Malefoy avec la journaliste en se pinçant les lèvres.

- Pourquoi ? s'enquit Martha.

- Permettre à des gens comme lui de gagner à chaque fois est contre-productif. Il a trois professeurs de piano à sa disposition et il connait le milieu comme sa poche, c'est normal qu'il gagne tout le temps… Gagner une fois, c'est largement suffisant. Nul besoin de le faire encore et encore, juste pour prouver que ce n'était pas un coup de chance.

- Tu le connais, Tata ?

- Bien sûr que je le connais, Martha chérie, c'est une petite vedette dans le monde de la musique classique. À son âge, sa carrière est déjà faite… Heureusement, je doute que son père le laisse devenir un pianiste. Ces gens-là ne s'intéressent à la musique classique que pour affirmer leur statut social, pour se rendre plus importants… Ils ne laisseraient jamais l'un des leurs devenir un simple musicien. Drago Malefoy va reprendre l'entreprise familiale, comme son père avant lui, et on oubliera bien vite qu'il a été un petit prodige.

Hochant la tête, Martha accepta le point de vue de sa tante comme le sien, trop jeune pour se construire son propre jugement.

Seulement, l'image des cheveux blonds de Malefoy la poursuivit toute la journée.

Il avait les cheveux si blonds et ces derniers ressemblaient tellement à ceux de Gabriel Delaunay !

Elle l'aimait déjà.

Harry avait l'air plus mal en point que d'habitude.

Elle remarqua que sa joue était toute écorchée, comme si on l'avait frappé, et que ses yeux étaient mornes, ternes, comme si un vampire lui avait aspiré toute son énergie vitale.

Alors, pour essayer de lui remonter le moral, Martha entreprit de le distraire un peu en lui racontant l'histoire du petit sorcier, Gabriel, qui va à Beauxbâtons.

- Et là, disait-elle au milieu de son résumé, Gabriel Delaunay sort sa baguette magique, la pointe vers le méchant professeur Francis et le terrasse en un sort ! J'aimerais avoir une baguette comme la sienne ! s'exclama-t-elle ensuite en sautillant. La sienne est faite à partir d'une corne de licorne ! Une corne de licorne, le crois-tu ?!

Harry n'aimait pas les licornes, donc il ne pouvait pas partager son enthousiasme.

- Harry, ça va ? lui demanda-t-elle soudain, constatant que son abattement persistait malgré le palpitant récit qu'elle venait de lui narrer.

Il ne put répondre. Même pas un petit « oui » ne sortit de sa bouche et Martha eut l'impression que son cœur se faisait écraser en le voyant si pâle et si triste. Il allait mal, si mal… Et pour une raison qu'elle ne pouvait expliquer, elle avait l'impression que c'était surtout la faute de Dudley.

En effet, ce dernier se comportait comme d'habitude et rien ne semblait différent chez lui, contrairement à Harry qui avait l'air de revenir des tréfonds d'abysses lugubres.…

Martha savait que son ami était orphelin et qu'il vivait chez la famille de sa tante, la mère de Dudley. Comme elle avait une gentille tante elle-même, elle avait osé espérer qu'il en était de même pour Harry.

Mais elle s'était visiblement trompée. Il était malheureux, et ça se voyait.

Ce soir-là, assise à la table du diner, la petite fille décida de parler de cet épineux problème à sa Tata…

- Tata Pam, lui dit-elle entre deux cuillères de soupe. Il y a un garçon dans ma classe qui ne va pas bien…

- Ah vraiment ? répondit l'adulte en mangeant tranquillement sa salade.

Elle n'avait pas l'air concerné et ne la regardait pas. Maintenant qu'elle y pensait, la petite fille réalisait que sa tante avait l'air dans les nuages depuis quelques jours.

- Oui, vraiment, insista Martha. Il n'a pas de parents et il vit chez sa tante… En plus, son cousin est tyrannique avec lui !

A ces mots, Pamela releva les yeux vers elle et la fixa avec une déconcertante attention.

Martha en fut étonnée mais elle pensa surtout que c'était pour le mieux que sa tante l'écoute sérieusement pour une fois. Tata Pam était plus âgée, plus expérimentée et elle devait sans doute avoir une solution à ce problème. Alors, la petite poursuivit.

- Aujourd'hui, sa joue était écorchée et-

- Pourrais-tu me rappeler comment s'appelle ce garçon déjà ? la coupa sa tante. Je crois que je ne t'ai pas entendue quand tu l'as mentionné …

- Oh, ça… Il s'appelle Harry, Tata, Harry Potter…

Pamela en laissa tomber sa fourchette dans son assiette, visiblement sous le choc.

- Tu le connais ? demanda la petite fille, surprise à son tour par une telle réaction.

Sans lui répondre, Tata Pam se leva de sa chaise et alla se mettre juste près de la sienne, prenant ses mains pour les enlacer.

- Harry Potter, c'est ça ?

Martha hocha la tête et sa tante serra un peu plus ses mains.

- Ecoute-moi, Martha, je vais te demander de faire quelque chose que tu ne devrais normalement pas faire… Mais crois-moi, c'est pour le mieux.

Quand tout fut exposé à Martha, cette dernière ne sut vraiment pas où placer le curseur de sa morale. Ce que lui proposait sa tante ne lui semblait pas mal en soi, même si cela n'obéissait pas franchement aux règles. Or, sa maman lui avait toujours appris à suivre les règles

D'un autre côté, son papa lui avait dit d'écouter son cœur lorsqu'il faut prendre des décisions importantes et ce soir-là, c'est ce qu'elle décida de faire.

La maison des Dursley n'avait jamais été plus propre.

En effet, pour punir son neveu d'avoir retardé Dudley dans l'apprentissage du piano, Mrs. Dursley n'avait rien fait de moins que tripler les corvées de Harry.

Désormais, c'était ainsi à lui de faire toute la vaisselle, de passer le balai, de ranger, de dépoussiérer, de jardiner, si bien que la maîtresse de maison ne faisait plus rien… À part lui crier dessus quand il ralentissait la cadence, bien entendu.

Harry était, de ce fait, constamment fatigué. Cette somme de travail n'était pas acceptable pour un petit garçon de son âge, surtout quand celui-ci mangeait si peu et si mal. Ses mains étaient abimées de devoir arracher chaque mauvaise herbe qui naissait dans le jardin et son dos n'en pouvait plus de régulièrement se baisser pour ramasser chaque miette qui tombait au sol.

Mais le pire dans sa nouvelle condition, c'était de devoir passer à côté du piano tous les jours, de le nettoyer et de ne pouvoir en jouer. Mrs. Dursley se transformait en un volcan en éruption s'il posait le doigt ne serait-ce que sur une touche.

Elle n'avait visiblement pas encore digéré les commentaires élogieux que Mademoiselle Jolie avait eus à son égard et essayait donc par tous les moyens de diminuer leur importance. Ainsi, lorsqu'elle le voyait récurer le fond des toilettes ou patauger dans la boue du jardin après la pluie, elle se sentait enfin soulagée, confortée dans ses croyances qu'il était bas, vil et ridicule. Et que par conséquent, Dudley était meilleur que lui.

Pourtant, si elle pouvait essayer d'oublier ce qui était arrivé, Harry, lui, s'en souvenait et ne le tairait jamais.

Il pouvait très bien jouer, il avait un don. C'est ce que Mademoiselle Jolie avait dit et c'était une chose qu'on n'allait jamais pouvoir lui enlever.

Par contre, il ne s'en réjouissait pas trop car on lui avait prouvé qu'on pouvait lui retirer sa joie de vivre et ses forces en le faisant trimer comme un esclave.

Ce jour-là, Harry rangeait la chambre de Dudley, un endroit qui pourrait fournir beaucoup de matière aux chercheurs qui étudiaient la pourriture. En effet, étant donné la concentration de produits périmés dans la chambre de ce petit garçon, la probabilité d'y trouver une nouvelle pénicilline était très forte mais ça, ce n'était que l'avis d'Harry.

Que ne donnerait-il pas pour avoir une pause, un jour de congé ! pensait-il. Comme il souhaitait être débarrassé de toutes ces corvées…

Mais pourquoi le souhaitait-il de toute façon ? Ses rêves ne se réalisaient jamais et si on lui offrait un avant-goût du bonheur, c'était pour mieux le lui arracher après, le rendant d'autant plus triste.

Il n'osait plus avoir de rêves.

Il s'était rendu à l'évidence que ce monde n'allait lui réserver que des misères et qu'il devrait s'y résigner tôt ou tard.

De ce fait, Harry était loin de s'imaginer que, pour une fois, la vie allait lui sourire.

Ainsi, alors qu'il était en train de refaire le lit de Dudley, sa tante entra dans la chambre et lui jeta un regard méprisant.

- Dépêche-toi, morveux, il y a quelqu'un qui a le mauvais goût de vouloir te voir, lui annonça-t-elle ensuite d'une voix cassante.

Harry leva rapidement la tête, pris de court.

Quelqu'un voulait le voir ? Lui ? Vraiment ?

N'y avait-il pas erreur sur la personne ?

Définitivement étonné, il descendit les escaliers pour découvrir sur le pas de la porte d'entrée quelqu'un de familier.

- Bonjour, Harry, lui dit-elle avec un grand sourire. Merci de me laisser le voir, Mrs. Dursley ! fit-elle ensuite en s'adressant à sa tante qui descendait juste derrière lui.

- Tant qu'on ne paye rien, tu peux l'avoir tout le temps que tu veux, répondit la mère de Dudley en faisant son chemin vers la cuisine et laissant les deux enfants seuls.

Pour sa part, arrivé sur le seuil, Harry dévisagea la figure contente de son amie. Ses cheveux courts étaient bouclés et elle avait un nœud rose bonbon dans les cheveux.

- Martha, qu'est-ce que tu fais ici ?

- Ecoute, Harry, c'est trop long à expliquer. Tout ce que tu dois savoir, c'est que tu ne vas absolument pas regretter de me suivre. Va, mets tes chaussures, Tata Molly nous attend !

Fronçant les sourcils, Harry ne questionna pas davantage sa visiteuse et alla enfiler sa paire de chaussures usées. Il était convaincu que même si Martha l'emmenait en enfer, il y serait mieux qu'ici de toute façon. Il était également prêt à parier que le diable en personne était plus clément que sa tante.

Dehors, Martha le mena vers une voiture bleue garée dans la rue.

- Alors, elle y a cru ? leur demanda une femme rousse alors qu'ils montaient à l'arrière de la voiture.

- Elle n'a pas marché, elle a couru, lui répondit Martha en mettant sa ceinture de sécurité. Tata Pam avait raison, ils ne se soucient pas du tout de lui…

- On dirait bien, approuva la femme pensivement. Si cette Mrs. Dursley n'a même pas demandé à vérifier cette histoire, c'est qu'elle ne doit pas beaucoup tenir à son neveu...

Entre les deux, Harry ne sut pas où se mettre ou que dire. Et puis, soudain, la femme au volant se tourna vers lui et lui adressa un grand sourire chaleureux.

- Ne t'en fais pas, mon p'tit, tu es entre de bonnes mains maintenant et tu vas enfin pouvoir faire progresser ton don ! Moi, c'est Molly Weasley, je suis une amie de Mademoiselle Jolie… C'est elle qui m'a demandée de venir te tirer d'affaires puisqu'elle ne pouvait pas venir elle-même pour des raisons évidentes. Tu peux m'appeler Molly, ou Tata Molly comme aime le faire Martha...

Harry, trop intimidé, ne sut que répondre. Il se contenta alors d'hocher doucement la tête.

Il était d'accord pour les suivre. Tout ce qu'il savait, c'est que n'importe où serait mieux que chez sa tante et… Et que cette Molly n'avait vraiment pas l'air méchant.

Elle avait de grands yeux bruns presque aussi chaleureux que ceux de Martha et une abondante chevelure rousse cachée sous un foulard, comme les femmes américaines des années 50. Sur le nez, elle avait une paire de lunettes de soleil et un rouge-à-lèvre rose pâle ornait ses lèvres.

Pendant tout le trajet, Martha lui détailla à quel point sa tante, qui s'avérait être nulle autre que Mademoiselle Jolie, le trouvait impressionnant. Elle s'attaqua ensuite à lui décrire sa chambre à coucher.

- Elle est toute blanche ! Le lit, le bureau, les rideaux… Tata Pam n'aime pas les couleurs. J'essaye de décorer mais elle ne me laisse pas dessiner sur les murs donc ça limite mon champ d'action… Il est vraiment désagréable de dormir dans une pièce qui ne nous convient pas, tu vois ?

Harry n'avait même pas de chambre à lui, donc il ne voyait absolument pas. Il donnerait même ses derniers vêtements pour avoir une chambre rien qu'à lui, et même si elle était toute blanche… Il avait toujours senti qu'il y avait un fossé entre lui et Martha et cette impression se vérifia quand ils arrivèrent là où elle vivait.

Bientôt, la voiture bleue conduite par Molly Weasley s'arrêta en effet devant un immense immeuble du centre-ville.

C'était un quartier huppé. Une boulangerie au nom français se trouvait juste au coin de la rue et les femmes promenaient des caniches aux oreilles touffues et aux poils teints en rose.

La façade de l'immeuble était toute blanche et le hall d'entrée présentait un grand escalier noir. En montant les étages pour rejoindre l'appartement de Mademoiselle Jolie, Harry sentit son cœur tambouriner dans sa poitrine et arrivés devant la porte 55, Molly Weasley laissa Martha toquer frénétiquement.

- Tata Pam ! Tata Pam ! On l'a ramené !

En quelques secondes, la porte s'ouvrit pour révéler une jeune femme aux cheveux lâchés portant une robe bleue et des créoles dorées aux oreilles. Son regard clair se posa d'abord sur Harry et quand elle le vit, un grand sourire étira ses lèvres rouges.

- Harry… Oh, mais entre, entrez tous ! les invita-t-elle en leur laissant le passage libre.

À l'intérieur, Harry trouva un appartement extrêmement bien rangé, aux murs blancs comme ceux d'un hôpital, et au mobilier tout droit sorti des magazines de décoration de Mrs. Durlsey… Les canapés blancs du salon étaient drapés d'une matière qui rappelait le velours et les chaises de la salle à manger qui était juste à côté ressemblaient à s'y méprendre à celles qu'on voyait dans les cafés parisiens.

Mais ce qui captiva Harry par dessus tout, ce fut la pièce centrale du salon.

Le piano noir.

Au milieu de tout ce blanc, il était la seule touche de couleur, et quelle couleur !

Le noir.

Il était noir et luisant, comme celui des Dursley, mais il était bien plus grand et semblait pouvoir produire un son encore plus fort. Il le fixa un moment, des étoiles dans les yeux, puis se tourna pour constater que Mademoiselle Jolie et Molly Weasley le contemplaient avec attendrissement.

- C'est un piano à…, hésita-t-il en regardant Mademoiselle Jolie.

Cette dernière hocha la tête.

- Oui, Harry, c'est un piano à queue, confirma-t-elle en souriant.

Puis, elle s'en approcha et promena ses mains sur les touches, jouant un morceau qu'Harry ne reconnaissait pas mais dont il pouvait voir les notes sautiller dans l'air.

- Ce n'est bien sûr pas un piano de concert. Ceux-là sont bien plus grands mais c'est l'un des modèles les plus importants qu'on trouve chez les particuliers. Et oui, en jouer est un vrai plaisir.

- Je … Je …, balbutia Harry, resté sur place.

- Je sais que tu veux en jouer et c'est pour ça que tu es là. Désormais, je te donnerai des cours à la maison, Harry.

Il voulut la remercier mais quand il voulut s'en servir, sa voix lui échappa et il faillit défaillir.

- Elle ne plaisante pas ! lâcha Martha, surgissant derrière lui pour l'étreindre et lui ébouriffer les cheveux. Voilà, Harry, tu vas enfin pouvoir t'amuser !

Et pour ce moment, pour ce moment seulement, Harry pardonna à la vie tout ce par quoi elle l'avait fait passer avant.

Absolument tout.

- Allez, joue !

Martha était allée dans sa chambre parce qu'elle venait d'acquérir le premier tome des aventures de Gabriel à Beauxbâtons et que sa tante lui avait intimé de s'éclipser, ne laissant dans le salon que Mademoiselle Jolie, Molly Weasley et bien sûr Harry Potter.

Ce dernier avait été assis sur le siège en face du piano à queue par Mademoiselle Jolie – ou Pamela comme elle lui demandait de l'appeler – avant que celle-ci ne s'attelle à ajuster le siège à sa hauteur.

Ceci fait, elle avait posé une partition devant lui et lui avait demandé de jouer.

Pour autant, Harry hésitait, laissant ses yeux se promener sur les papiers qui lui faisaient face. Il savait lire le solfège et de ce qu'il comprenait, c'était quelque chose de bien plus compliqué que ce qu'il y avait dans le livre de Dudley mais…

- Allez, Harry, l'encouragea alors Molly, assise sur un canapé derrière lui et sirotant un thé que lui avait servi Pamela. Et ne t'en fais pas si tu joues mal. C'est normal de ne pas jouer comme un virtuose dès la première fois. Mon petit Ronald joue de la clarinette depuis cinq and déjà et il en est toujours au même point alors …

- N'aie pas peur, approuva Mademoiselle Jolie. J'ai vu que tu étais capable de jouer des choses assez simples avec une parfaite fluidité, ce qui prouve que tu n'as pas le niveau d'un débutant … Ce que je cherche à faire, c'est trouver ton plafond, là où il faudra commencer à travailler pour que tu deviennes encore meilleur.

Rassuré, Harry posa enfin ses mains sur les touches et un courant électrique le parcourut en même temps qu'un sentiment connu prenait possession de lui. Sa vision se brouilla.

Sans qu'il ne sache comment, la musique se mit à retentir. Il ne pouvait plus rien voir, plus rien sentir, de sorte à ce que seule son audition n'ait pas été altérée par cet état second.

Ce devait être lui qui jouait pourtant… Non, ce n'était pas lui. C'était l'esprit qui jouait.

Harry ne faisait que céder à cette impulsion presque divine qui l'envahissait sans essayer de lui résister car il sentait qu'elle ne le tolérerait pas. C'était un esprit venu d'en-haut, une bête de précision qui ne se trompait pas, une bête.

Avoir le piano pour elle toute seule, la bête le voulait, et maintenant qu'elle l'avait, elle n'allait pas le lâcher.

Harry ne l'en empêcha pas. Presque en spectateur détaché, il écoutait la musique, voyait fleurir des jardins devant ses yeux, tomber des pluies diluviennes et ne faisait rien pour essayer de comprendre.

Sonate pour piano nº 8 de Beethoven.

Il joua, joua, joua, joua, joua, joua, joua sans qu'on ne l'interrompe et la bête ne le laissa pas s'arrêter jusqu'à ce que la sonate soit terminée. Jusqu'à ce que tout soit fini.

Quand, enfin, il pressa la dernière note, il se sentit revenir à lui, reprendre le contrôle de ses membres, et comme s'il réintégrait le monde, il leva la tête vers Mademoiselle Jolie pour avoir son avis.

Mais personne ne parlait plus.

Il se tourna alors pour constater que derrière lui, le visage enjoué de Molly Weasley s'était crispé et que son sourire avait disparu.

- … Ai-je fait quelque chose de mal ? demanda-t-il d'une petite voix, hésitant entre les deux femmes silencieuses.

Pam essaya de lui répondre mais les mots lui manquèrent. Ce fut Molly qui parla.

- Non, Harry, tu n'as rien fait de mal, murmura-elle nerveusement. Au contraire, tu es bon, diablement bon…

Diablement bon ?

Harry ne savait pas ce que cette expression voulait dire mais la bête, la bête qui logeait en lui, elle, la connaissait. Il sentit alors une chaleur qu'il ne comprenait pas se répandre sous son torse et ses mains le démangèrent pour qu'ils les posent à nouveau sur le clavier.

- Pamela ? Pamela ? Qu'allons-nous faire maintenant ? demanda la mère de Ron à la jeune femme qui était restée bouche-bée.

- Je ne sais pas, Molly, répondit-elle, émue. Je ne sais pas ce que je dois faire mais… Mais je vais essayer de le faire progresser.

- Es-tu sûre qu'il n'a jamais pris de cours avant ? Peut-être que…

- C'était Beethoven, Molly, on ne joue pas Beethoven comme ça sans avoir un don… Il n'est pas normal, je te l'avais dit.

Molly Weasley se tut.

Se remettant de ses émotions, Pamela prit ensuite une grande inspiration, inclina son dos et prit Harry par les épaules, plongeant le bleu de ses yeux dans le vert des siens.

- Ecoute-moi, Harry Potter, tu n'es définitivement pas comme les autres enfants. Dès aujourd'hui, tu vas être mon élève. Ce talent que tu as, on va l'entrainer, le polir et un jour, un jour qui n'est pas si lointain, je te promets que tu seras le meilleur pianiste du monde …

Elle murmura la dernière phrase d'une voix presque effrayée et Harry le ressentit. C'était effrayant parce que c'était vrai, réalisa-t-il alors.

Il écarquilla ensuite les yeux. Lui ? Le meilleur pianiste du monde ? Il n'était pas sûr de vouloir se produire devant des foules, d'être exposé à la vue de tous mais …

Mais de cette manière, il pourrait échapper aux Dursley.

- D'accord, décida-t-il alors en fronçant les sourcils, convaincu. D'accord !

Il ne le faisait pas pour lui. Il le faisait pour s'échapper, pour trouver de l'aide, pour ne plus être dépendant d'eux…

Mais pas seulement. Il le faisait aussi pour elle.

Et au fond de lui, la bête frémissait de bonheur.

… Fin du Chapitre …