Chapitre corrigé par la fabuleuse Pommedapi.
Si
De la fumée jaillit sur scène et des flashs lumineux, bleus et violets, assaillirent furieusement l'estrade et le public… Dans la salle, ce dernier retenait son souffle. Tout était silencieux, comme à un enterrement. Sauf qu'ici, on célébrait la musique, pas la mort.
- Mesdames, Mesdemoiselles, Messieurs, voici le moment tant attendu ! Voici venir l'invitée d'honneur de ce gala : Fleur Delacour !
Dès que le nom fut prononcé par cette voix masculine sans corps, une lourde vague d'applaudissements s'éleva de toute l'audience et de la fumée sortit une jeune femme.
Elle portait une simple robe turquoise et à son cou scintillait un grand collier de diamants blancs que les projecteurs se faisaient un plaisir de faire briller. Elle était grande et élancée, droite et fière, et elle sourit en saluant de la main ceux qui s'étaient déplacés pour l'écouter.
Au milieu de la scène un grand piano blanc était dressé. Elle s'y assit et ajusta le siège à sa taille de sorte à pouvoir atteindre les pédales avec ses chaussures à talons sans trop étirer sa jambe, puis plaça ses mains sur les touches de l'instrument.
- Et maintenant, répéta la voix du présentateur qu'on ne voyait pas, Fleur Delacour va nous interpréter trois des dernières valses de Chopin !
Des « oooooohh » et des « aaaaah » résonnèrent à travers la salle à cette annonce et la pianiste attendit alors un moment, le temps que les exclamations s'atténuent. Enfin, elle se mit à jouer.
La réaction des auditeurs ne se fit pas attendre et aussitôt, on vit les sourires fleurir sur les lèvres et les larmes pleuvoir sur les joues.
Le public était en effet constitué d'âmes fatiguées par la vie et tous ses malheurs… Il était composé d'êtres qui avaient été malmenés, de gens dont les rêves avaient été brisés par la réalité. En somme, il s'agissait d'individus normaux qui se souvenaient, au fil des notes, de tout ce qu'il s'était passé de déplaisant et d'affreux dans leur existence.
Les souvenirs, comme les cadavres qu'on essaye de cacher sous l'eau, revenaient à la surface à l'entente de cet air musical… Et soudain, chacun se rappelait qu'il avait tant de plaies qui continuaient à saigner…
Mais si la musique de Chopin, comme beaucoup d'autres compositions mélodramatiques et mélancoliques, avait le don de rappeler toute la misère de l'existence en quelques notes, elle ne le faisait que pour mieux guérir les douleurs ensuite.
On pourrait ainsi comparer un bon concert à une thérapie… L'on étale tout ce qu'on a de tristesse en soi, puis la musique la balaye comme le vent d'hiver chasse les feuilles d'automne.
Bercés par les notes et près de leurs mamans, certains enfants s'étaient assoupis. Leurs joues rouges et leur respiration régulière rendaient la scène plus tranquille, plus sereine … Tout était beau, harmonieux…
Pourtant, au premier rang et comme à leur habitude, des hommes en costumes noirs et aux mines fermées tenaient des calepins sur leurs genoux, écoutant la performance en prenant des notes. Et lorsqu'on voyait sur leurs torses leur carte de presse nommant divers médias spécialisés, l'on ne pouvait se méprendre sur le fait qu'ils étaient là pour juger, et non pas pour apprécier.
Parvenue à la fin de son interprétation, Fleur Delacour se leva sous les ovations. Les enfants s'étaient réveillés et criaient son nom, et à ses pieds, on jeta des bouquets de roses de toutes les couleurs.
Elle embrassa la salle de la main et lui cria ses remerciements. Elle ne resta cependant pas longtemps debout et retourna en coulisses bien plus rapidement que ce que l'étiquette prévoyait…
A cet instant, arrivée juste à la frontière entre le monde de la représentation et celui de la préparation, là où plus un œil ne pouvait la fixer, les membres de l'équipe technique virent Fleur Delacour tomber à genoux en tremblant.
Sur son front blanc, ils virent alors de grosses gouttes de sueur suinter à travers son maquillage.
- Miss Delacour ! Miss Delacour ! s'écrièrent-ils en s'approchant, l'inquiétude perceptible dans leurs voix.
Celle-ci resta figée pendant un moment avant de se jeter dans les bras de la première personne assise à son niveau pour y fondre en larmes. Cette personne était une jeune femme un peu plus jeune qu'elle, une stagiaire inconnue…
Désarçonnée, cette dernière ne sut que faire hormis passer maladroitement sa main dans le dos nu de la robe de l'artiste pour tenter de la réconforter. Elle appela ensuite ses collègues à l'aide du regard.
- Que dois-je faire ? leur souffla-t-elle, parfaitement désemparée.
On l'ignora en détournant les yeux.
Que faire quand une pianiste mondialement connue tombe dans vos bras pour y pleurer ?
Voilà une question que l'on ne se pose pas tous les jours et pour laquelle il ne semble y avoir qu'une seule réponse : la laisser pleurer...
Car même quand elle pleure, tout comme quand elle joue, personne n'ose interrompre Fleur Delacour.
…
Pour inviter Fleur Delacour à votre gala, mieux vaut avoir la main longue et un portefeuille bien rempli car ce n'est pas à la portée de tous…
Frais de présentation exclus, Fleur Delacour exige en effet d'avoir un avion privé à sa disposition pour l'aller et le retour, de pouvoir tester le piano au moins une semaine avant le concert et de le faire changer si besoin, ainsi que de posséder pour elle-même et son équipe de communication, ses stylistes et ses maquilleurs de chambres d'hôtels dans l'établissement le plus prestigieux à dix kilomètres du lieu de la représentation.
Pour Miss Delacour, rien de moins ne saurait suffire. Généralement, elle obtenait de ce fait la suite la plus chère de l'hôtel …
Cette fois, elle résidait dans un établissement quadruplement étoilé et logeait à la deuxième suite la plus chère, la première étant occupée par un prince du Golf venu exclusivement pour l'écouter…
Dans cette suite prestigieuse, les draps et les tapis venaient du Moyen-Orient, les lustres en cristal de France, les rideaux d'Espagne, et pour ce qui était du mobilier, il était composé de pièces d'éditions limitées signées par de grands créateurs.
On pourrait penser que lorsqu'on loge dans un endroit si joli et qu'on mange du caviar pour le petit-déjeuner, l'on ne puisse qu'être heureux… Or, ce jour-là du moins, Fleur Delacour affichait une mine fort contrariée.
Et pour cause, à côté d'elle, son agent se plaignait comme une femme trompée qui avait attrapé son époux en flagrant délit.
- Mademoiselle Delacour, les retours de la presse sont catégoriques : votre niveau baisse ! Avant, « Musique Vie » ne nous donnait jamais moins de cinq étoiles ! Maintenant, c'est à peine si on daigne nous en donner trois ! Et ce n'est pas le seul magazine à dire que vous n'êtes plus que l'ombre de vous-même… Même si vous avez réduit le nombre de vos concerts annuels à une petite cinquantaine, je ne vois pas comment on va les vendre si la presse continue de nous faire aussi peu d'éloges !
- Mes auditeurs sont toujours aussi contents de mon jeu et si une bande de critiques de l'ancienne école ne me trouve plus à la hauteur, je m'en fiche ! répliqua-t-elle d'une voix forte, bien que ses yeux restent obstinément fixés sur la table de la pièce principale de sa suite hors de prix.
Sur cette immense table rectangulaire en acajou étaient ainsi étalées les critiques de sa prestation de la veille … Et malgré ses paroles, elle ne pouvait s'empêcher de les lire et de les relire.
- Vous avez aussi refusé de jouer avec Drago Malefoy, une étoile montante dans le milieu ! Si on vous avait vue avec lui, je suis sûr qu'on aurait eu meilleure affluence hier soir…
- Je ne veux pas jouer avec un gamin. Ne me demande pas de te l'expliquer, je ne le sens pas. En plus, ça se voit qu'il est prétentieux comme un prince. Qu'on lui refuse quelque chose de temps à autre ne devrait pas lui faire de mal à mon avis, répondit-elle encore un peu plus fermement, les yeux toujours posés sur les articles de journaux.
Elle entendit alors son agent souffler par le nez puis marmonner quelques jurons dans sa barbe.
- Je vous accorde qu'il n'a pas vraiment un tempérament angélique, admit-il ensuite, mais comme le dit si bien son père : « Chaque gloire s'entretient » et dans ce milieu, rien n'est trop quand il s'agit d'entretenir la sienne, même quand on s'appelle Fleur Delacour… Si j'étais vous, je me remettrais à répéter maintenant ! Etant donné la façon dont vous avez joué ses œuvres hier soir, Chopin doit probablement se retourner dans sa tombe en France et son cœur doit saigner en Pologne !
Sur cette tirade théâtrale, son agent sortit de la pièce en prenant grand soin de claquer la porte derrière lui.
Fleur soupira. Elle avait toujours pensé qu'une carrière d'acteur aurait mieux convenu que celle d'agent à Mr. Dawn.
Mais Mr. Dawn était un très bon agent et il avait raison sur certains points.
Ouvrant un autre journal sur l'article qui lui était dédié, Fleur lut une phrase au hasard.
Rythme trop lent, prestation déplorable…
Rien à sauver, trouvait-on plus bas.
D'un geste sec, Fleur referma le journal comme s'il l'avait insultée frontalement puis jeta sa tête blonde sur le dossier trop grand de sa chaise… Ah, cette presse … ! Qu'avaient-ils à la place du cœur, ces critiques ? Tout en eux était fait de pierre !
Enfin, murmurait une petite voix dans sa tête, ce n'est pas comme si tu pouvais leur donner tort…
Et ils avaient effectivement raison. Elle n'était plus au même niveau qu'avant.
Elle était tombée de son piédestal.
Fleur se leva et alla se poster devant une fenêtre de sa suite. L'hôtel avait beau être idéalement situé, elle ne put profiter du panorama. La belle vue sur la mer ne valait malheureusement rien étant donné le climat froid de la Nouvelle-Orléans en cette période de l'année. Tout comme le jeu d'une pianiste incapable de suivre une partition…
Fleur n'était jamais vraiment nerveuse avant de monter sur scène. Elle le faisait depuis qu'elle avait cinq ans… Cinq ans… Et elle venait d'en avoir vingt-six ! La scène était sa maison depuis vingt-et-un an, vingt-et-une années à voyager de grande capitale en grande capitale, de Paris à Berlin en passant par l'Autriche, de New-York à Singapour non sans une petite escale en Australie pour une interview, parce qu'il faut bien te faire connaitre là-bas aussi, Fleurette !
Fleurette… Personne ne l'avait appelée comme ça depuis des années. Sa mère l'appelait toujours Fleurette, avant…
Elle n'avait pourtant jamais aimé ce surnom car souvent, on le prononçait à la fin d'une phrase qui lui demandait de renoncer à quelque chose.
Et on l'avait fait renoncer à beaucoup de choses.
Tu ne vas pas aller à cet anniversaire, Fleurette, tu dois répéter pour ta prochaine compétition !
Non, Fleurette, tes amies ne peuvent pas venir à ton concert… De toute façon, elles ne sauront même pas quand il faudra applaudir ! Elles ne feraient que nous embarrasser...
Non, Fleurette, tu ne peux pas dépenser l'argent que tu gagnes à ta guise… C'est à ton père et moi de le faire. On le cache pour toi, ne t'en fais pas.
Fleur avait cru sa mère. Elle avait obéi à tout, sacrifié toute sa jeunesse pour le piano… Pas d'amis, pas d'amoureux, pas de sorties, pas de jeux, pas d'études supérieures… Avant d'atteindre la vingtaine, elle n'était même pas sûre de savoir si elle était bonne à faire autre chose que du piano.
Toute sa vie n'avait été qu'une seule note, jouée encore et encore, une note qui ne s'arrêtait jamais…
À l'âge de dix-huit ans, Fleur avait cependant eu l'esprit de se rendre à la banque pour demander des renseignements. Elle avait d'abord fait un calcul de ses gains et d'après ses estimations, elle possédait des millions. Mais quelle n'avait été sa surprise quand on lui avait annoncé qu'il n'y avait aucun compte à son nom contrairement à ce que lui avaient dit son père et sa mère… De là, elle n'avait pas mis longtemps avant de découvrir que tout ce qu'elle avait produit comme argent durant sa carrière d'enfant avait été volé par ses parents.
Quand elle leur avait demandé des explications, ils lui avaient simplement rétorqué qu'elle ne devait pas autant s'énerver, que son père s'occupait des placements, qu'ils étaient en famille et que de ce fait, la confiance était de mise…
Ce n'était pas comme si la famille Delacour avait un jour été dans le besoin. Ses deux parents venaient de familles aisées, étant les héritiers de fortunes amassées grâce à une forte économie générationnelle ainsi qu'à un flair des bonnes affaires qui se transmettait de père en fils … Ou de père en fille, parce que Fleur aussi était devenue une investisseuse aguerrie.
Pour autant, l'argent qu'elle avait gagné durant son enfance ne lui fut jamais rendu et elle ne toucha aucun bénéfice sur aucun placement de son père. Elle aurait voulu le réclamer mais elle savait qu'on ne lui donnerait jamais rien sans une procédure pénale en bonne et due forme et même si elle ne portait pas sa famille dans son cœur, elle n'avait pas eu la force de les trainer en justice pour de l'argent.
À dix-huit ans, après avoir raté son baccalauréat en France du fait qu'elle n'avait jamais révisé et que le piano avait toujours été sa principale occupation, elle avait donc décidé de quitter son pays.
Elle s'en était allée pour Venise, ville possédant une forte activité musicale, et y avait débuté une nouvelle carrière, une carrière que ses parents n'allaient pas gérer.
Forte de ses récompenses et de sa gloire passée, elle s'était faite rapidement une place et avait gagné une notoriété et une gloire démentielles, avec tout ce que cela implique d'argent.
Et puisqu'un Delacour ne se refait jamais vraiment, Fleur s'était mise à s'intéresser au monde de la finance et à celui de la bourse. Systématiquement, elle avait placé la moitié de ses bénéfices.
Ses contacts dans les milieux mondains lui avaient ensuite permis de repérer les bons filons et elle avait pu faire de très jolies plus-values dès les premières années.
Depuis, investir était devenu un sport. Elle était abonnée à une pléthore de magazines financiers et elle se faisait un plaisir d'apparaitre dans les classements des meilleurs investisseurs, même si elle n'y trônait pas comme c'était son habitude dans les classements de musiciens.
Si elle devait être honnête, elle admettait que la majorité de ses revenus n'étaient pas dus à ses ventes de disques ou à ses concerts mais aux dividendes versées par ses placements. Elle pourrait arrêter demain de jouer que cela ne changerait rien à son train de vie. De plus, et même si le cours de la bourse devait s'écrouler du jour au lendemain dans une crise sans pareille, elle avait une solide épargne qui lui permettrait de vivre mieux que la Reine pendant une ou deux décennies.
En parlant de la Reine, Fleur faisait partie de ces rares étrangers qui la connaissaient personnellement. Elle était en effet souvent invitée à jouer à Buckingham et elle avait le numéro personnel du majordome de Sa Majesté, ce qui équivalait plus ou moins à avoir celui de Sa Majesté en personne !
Elle avait donc le prestige, la gloire, l'argent, et tout cela grâce à son talent, à cet incroyable talent qui avait été remarqué quand elle n'avait qu'une pauvre année au compteur de sa vie et qui l'avait propulsé un quart de siècle plus tard à cette place de souveraine sur le monde musical qu'elle tenait d'une main de fer.
Néanmoins, depuis toujours, Fleur avait su qu'elle allait devoir payer pour tous ses privilèges et tous ses dons. On lui avait trop donné. Elle n'avait pas assez souffert, pas assez compris, pas assez enduré… Il allait falloir rééquilibrer la balance.
Et c'était arrivé, un an auparavant.
Son lent déclin s'était amorcé une année à peine plus tôt quand elle s'était levée un jour et qu'elle s'était sentie toute tremblante.
Tremblante de la tête au pied, sans pouvoir comprendre ce qui lui arrivait. Les gestes les plus basiques lui étaient alors devenus d'une extrême difficulté et les plus compliqués, comme jouer juste, lui était devenus tout bonnement irréalisables.
Elle avait alors consulté et le médecin lui avait donné le diagnostic après de nombreux examens d'une voix trop petite pour un homme avec trente ans de carrière.
Elle souffrait de Parkinson. La maladie de Parkinson. C'était une dégénérescence qui touchait les neurones moteurs et qui se manifestait différemment chez tous les individus… Généralement, c'était un fléau qui ne s'attaquait qu'aux personnes vulnérables, aux gens âgés, mais pour Fleur Delacour, pour la délicieuse Fleur Delacour, il avait fait une exception.
Elle était jeune, bon Dieu, elle était si jeune … Et pourtant, les faits étaient sans appel. C'était génétique… En cherchant un peu, Fleur avait ainsi compris qu'une de ses arrière-grands-mères avait été atteinte d'un cas similaire qui l'avait touché à quarante ans. Pas à vingt-cinq.
Pour calmer les tremblements et pouvoir continuer à exercer sa passion, elle était donc forcée de suivre un traitement médicamenteux. Mais toutes ces pilules qu'on lui avait prescrites n'étaient pas un remède, à peine un calmant. On ne recousait en rien ses plaies, on ne faisait que diminuer la vitesse à laquelle elle perdait son sang, ce qui était sans doute pire.
Au début, les médicaments avaient pourtant fonctionné. Pour quelques heures, ils lui avaient rendu sa précision d'antan, l'agilité légendaire de ses mains… Mais au fil du temps, le traitement avait commencé à ne plus être aussi efficace. A présent, elle ne savait même jamais véritablement quand l'effet allait s'estomper après avoir pris ses doses journalières. Parfois, les tremblements revenaient sans qu'elle puisse y faire quoi que ce soit. Un peu comme hier soir…
Son docteur lui affirmait qu'il s'agissait de l'évolution normale de la maladie et que si elle continuait de prendre son traitement docilement et ponctuellement, son corps allait s'y adapter et ne plus faire de caprices.
Mais son corps ne s'y adaptait toujours pas, plusieurs mois plus tard.
Et dans quelques mois, sa tournée de concerts débuterait. Elle ne pouvait pas se permettre de la rater… Surtout lorsqu'elle savait que, suivant les caprices de Parkinson, cette tournée pouvait tout aussi bien être la dernière.
Le moins qu'on puisse dire, c'était qu'elle ne partait pas sur de bons rails … Après sa catastrophique performance de la veille en effet, il allait lui falloir jouer tout ce que Rachmaninoff avait fait de plus compliqué avant de pouvoir se racheter auprès des critiques, et Dieu sait qu'ils avaient la rancune coriace.
Pourtant, tous les artistes ont des moments de faiblesses et d'imperfections et le monde musical comprenait en général cette notion. On savait se montrer indulgent, fermer les yeux sur quelques approximations que faisaient certains pianistes. Mais ce n'était pas un traitement dont Fleur Delacour pouvait bénéficier car elle n'était pas une simple pianiste. Elle était la pianiste, l'unité de mesure avec laquelle on jugeait les performances de tous les autres.
Lorsqu'on a assez de trophées et de récompenses pour remplir trois argenteries dans son salon, on ne peut pas se permettre d'être moins que parfait. Quand les gens achètent leur billet de concert pour voir Fleur Delacour, ils veulent la meilleure prestation du monde, une perfection à la fois technique et sensationnelle…
Mais Parkinson, le vilain, les lui avait volées… Il lui avait tout pris et il continuait de lui en prendre toujours plus.
Sentant les tremblements renaitre aux extrémités de ses membres, Fleur prit les devants et sortit un flacon de médicaments caché dans l'un de ses sacs de luxe. Avalant sa dose, elle se dirigea ensuite directement vers le grand piano de sa suite et s'y assit …
Aujourd'hui, pensa-t-elle en plaçant les partitions devant elle, elle allait passer une dizaine d'heures à ne faire que du Chopin. Comme l'avait si bien dit son agent plus tôt, elle devait retrouver les bonnes grâces du compositeur après la déception qu'elle lui avait causé hier.
Elle se mit alors à jouer et ce fut parfait, juste, beau… Doux comme une Fleur.
Mais ça n'allait pas toujours être le cas et elle le savait. Dans un coin sombre, Parkinson se terrait. Elle le sentait, l'observant, patientant, guettant une autre occasion de l'attaquer et de lui prendre plus.
Plus, toujours plus.
Jusqu'à ce qu'il ne reste rien.
…
Fleur avait beau avoir embauché Mr. Dawn, cela n'empêchait en rien ce dernier de la mener à la baguette. Elle était peut-être une spécialiste du piano mais lui, il était un spécialiste de la publicité. Et un pianiste ne vaut rien sans foule pour l'écouter. C'était ainsi le travail de Mr. Dawn que de s'assurer que les salles de ses concerts étaient toujours combles.
- J'ai une idée, lui dit-il ce soir-là alors qu'ils dinaient ensemble au restaurant de l'hôtel.
Fleur avait pris du homard en plat principal et alors que le sommelier essayait de lui vendre trois bouteilles d'un vin rouge au goût affreux, Mr. Dawn lui, parlait affaires. Comme toujours.
- L'organisateur de la CIPJ m'a contacté aujourd'hui…
- Ah bon ? dit-elle en humant le parfum du vin qu'on venait de lui servir. C'est quel millésime, déjà ? demanda-t-elle ensuite au sommelier qui tremblait sur place à ses côtés.
- 1983, Miss Delacour, répondit-il en essayant de ne pas trop bafouiller.
Le pauvre bonhomme avait présenté une mauvaise bouteille, ne se doutant pas qu'elle n'était pas une cliente comme les autres. Pourtant, il lui aurait suffi de lire ne serait-ce qu'un article à son sujet pour apprendre qu'elle était une grande amatrice de vin…
- Désolée de vous l'annoncer mais c'est un peu plus jeune, fit-elle en faisant tourner le liquide dans son verre et en le respirant à nouveau. C'est à peine s'il a fermenté… Très frais, très fruité… Je pense que c'est italien, je peux presque sentir le soleil qui a doré les vignes en Toscane… C'est à peine s'il a été embouteillé un an auparavant. Et pourtant, je vous ai bien spécifié que je le voulais complexe et acide... N'avez-vous donc pas écouté ?
Baissant la tête, le jeune sommelier reprit la bouteille et s'en alla en promettant de revenir avec quelque chose de plus adapté à son goût.
- Complexe et acide ? demanda alors Mr. Dawn en levant un sourcil. Mais il est très complexe déjà, lui fit-il remarquer en goûtant son propre verre.
- À peine… Ce garçon pensait sans doute pouvoir me vendre quelque chose de terriblement cher pour si peu… Comme je déteste les gens qui font des surprises !
- Je n'irai pas jusqu'à dire que tous les vins se valent mais je ne pense pas qu'on doive réagir comme ça pour de l'alcool…
- Le vin est important, ce n'est pas un alcool comme les autres, contra-t-elle. Un plat prend toute sa saveur quand on sait l'accompagner. Je ne bois pas tous les jours alors je tiens à m'assurer de bien boire quand je me l'autorise. Rien de moins qu'un grand cru ne suffira !
- Si vous le dîtes, Fleur… Mais ça reste du vin, de l'alcool, un liquide… Ca ne vaudra jamais un bon soda… Malheureusement, on ne sert pas du Coca-Cola dans ce genre d'endroits, soupira-t-il en montrant les dorures du restaurant de l'hôtel.
Fleur eut un sourire en coin, amusée.
- Assez parler de ce que vous ne maitrisez pas et parlez-moi plutôt de cette idée que vous avez eue aujourd'hui.
- Vous vous souvenez de la CIPJ ? reprit-il alors.
- Je l'ai gagnée donc oui, je m'en souviens…
- Le jury de la finale est en constitution et il leur manque un membre. L'organisateur m'a appelé pour que vous en fassiez partie.
- En quoi cela pourrait-il m'aider à mieux vendre mes billets de concert ?
- La CIPJ est la compétition de piano la plus médiatisée qui soit dans plusieurs pays. Si vous y participez, on s'assurera d'être sur les pages de tous les journaux jusqu'au début de votre tournée.
A ces mots, Fleur pinça les lèvres puis soupira.
Elle savait qu'elle n'avait pas le choix. L'idée était sûrement bonne mais compte tenu de son expérience lors de sa propre participation à la CIPJ, y revenir n'allait pas lui rappeler de bons souvenirs…
Retrouver des gens qui l'avaient connue alors qu'elle était jeune et talentueuse, précise comme un robot, allait être un vrai défi.
Lorsque la nouvelle bouteille de vin arriva, Fleur la but entièrement sans se soucier du goût, espérant juste tout oublier pendant un certain temps…
Elle pensait trop de toute façon.
Elle avait trop de problèmes.
Beaucoup trop.
Fleur Delacour était une fille à problèmes.
… Fin du Chapitre …
