Version corrigée par Pommedapi que je remercie comme toujours.

Chapitre IX

Si Harry n'avait pas été élevé par une famille aussi tordue que celle des Dursley, il aurait sans doute pensé que les organisateurs des compétitions de piano traitaient les participants comme du bétail.

En effet, les enfants étaient séparés dès l'arrivée de leurs parents et ces derniers étaient priés de rester soit dans la salle d'attente aménagée dans l'hôtel où se déroulait la compétition, soit dans le public… Ce dernier d'ailleurs était étonnement nombreux et des gens très différents venaient pour diverses raisons. Parmi eux, des enfants voulant encourager leur ami qui concourait, des membres de la famille ou encore des curieux qui s'étaient déplacés afin d'apprécier le singulier spectacle qu'offraient les sélections de la CIPJ chaque année.

C'était, à l'instar des exhibitions qu'arrangeaient les explorateurs après un voyage lointain, un étalage de créatures fort curieuses et épatantes. Ce rassemblement d'enfants prodiges n'avait aucun équivalent en matière de divertissement. On allait les voir se faire démolir publiquement par le jury, pleurer, supplier, voir leurs rêves se briser devant leurs yeux… C'était à bien y réfléchir le summum de la cruauté mais il aurait été risible que de penser le commun des mortels au-dessus de ce plaisir.

Dans la file, le numéro 77 sur le torse étiqueté comme une vache qu'on mène à l'abattoir, Harry ne pouvait ainsi même pas voir le début de la scène ni entendre la musique qu'on y jouait.

Autour de lui, il n'y avait que des enfants et ils étaient tous bien habillés : les garçons portaient des costumes taillés sur mesure et les filles des robes de soirée qui n'avaient rien à envier à celles que montraient les actrices sur les tapis rouges.

A cette occasion, Mademoiselle Jolie avait fortement insisté pour qu'il l'accompagne chez un tailleur pour lui faire faire un costume mais Harry n'avait eu cesse de refuser cette proposition. La jeune femme lui donnait des cours gratuitement et lui avait déjà payé les frais d'inscription, il ne voulait rien lui coûter en plus.

De ce fait, au milieu des fils et filles de tout ce que la bourgeoisie comptait de plus estimable, Harry avait exactement l'air de ce qu'il était : un parvenu sans relations et sans argent. Il portait une vieille chemise froissée et un pantalon trop grand pour ses petites hanches.

Pour autant, il n'était pas vraiment jaloux des autres.

Il voyait très bien que malgré autant de privilèges, il y avait un tribut à payer : tous ces enfants mourraient de trac. Il n'y en avait pas un qui ne se rongeait pas les ongles, qui ne tremblait pas sur place, qui ne pleurait pas…

Depuis le début de l'attente par exemple, Harry se trouvait derrière une très jolie petite fille, une petite fille de son âge à peu près. Elle avait les anglaises blondes les plus luxuriantes qu'il n'ait jamais vues. Rien à envier à une Boucles d'or.

En plus de l'extravagante coiffure, quiconque avait sa garde avait pensé bon de la maquiller par dessus le marché.

Elle ressemblait à une poupée de porcelaine.

Mais une poupée malade.

Bientôt, Harry la vit ainsi courir hors de la file pour vomir sur le sol non loin et pendant qu'un membre de l'équipe technique nettoyait ce qu'elle avait régurgité, elle se réfugia dans un coin pour pleurer.

De là où il était, Harry l'entendit ensuite se lamenter.

- Je ne peux pas le faire, je ne peux pas le faire, je ne peux pas le faire…

Les autres participants, loin de vouloir la consoler, la regardaient avec une vicieuse satisfaction.

En cause, leur philosophie plutôt opportuniste : « Une candidate en moins, quoi qu'il arrive, ce n'est qu'une candidate en moins et c'est tout ce qui compte. »

Il était vrai que si elle restait dans cet état, sa performance sur scène allait être un désastre… Mais était-ce une raison de se réjouir ?

Peut-être que oui.

C'était une compétition, une sélection, et seuls les plus forts devaient être pris après tout.

Pour sa part, Harry ne lui prêta pas beaucoup d'attention car il cherchait des yeux Jerusha Taylor. Cependant, avec son numéro 30, cette dernière était à une place bien plus avancée que la sienne dans la file des concurrents.

À mesure que le temps passait, Harry se rapprocha de la scène et il put davantage entendre les prestations.

C'était un répertoire qu'on pouvait juger difficile… Du Mozart, du Beethoven, du Liszt et même un peu de Rachmaninoff, quoi qu'on n'ait guère rendu justice à ce dernier.

Dans sa tête, Potter répétait chaque note de la Sonate pour piano no 18 en ré majeur k. 576 de Mozart qu'il avait choisi pour sa participation. Il avait tenu à choisir Mozart pour sa première prestation et il avait été conforté dans son choix en apprenant que Jerusha Taylor avait pris le troisième mouvement de la sonate n°17 de Beethoven.

Après sa prestation, il y eut quelques messes basses rapportant qu'elle avait été grandement acclamée par le public bien que le jury, comme à son habitude, soit resté taciturne. Jerusha passa alors devant Harry et ils échangèrent un regard.

Celle-ci fut stupéfaite de le voir, et encore plus de constater qu'il avait un numéro épinglé sur le torse.

A cet instant, Harry put lire dans son regard une haine brulante, viscérale, et il put également y détecter une pointe de fierté.

Elle était visiblement contente qu'il soit là pour assister à son triomphe et elle était davantage ravie encore de pouvoir témoigner de son échec à venir. Il ne peut pas être mieux que moi, devait-elle probablement se dire.

De son côté, Harry sentait sa bête frémir en lui à cette pensée. Jerusha venait de lui lancer un défi et il allait y répondre.

La bête aimait les défis.

Lorsque vint son tour, il trouva un public fatigué dont certains membres dormaient ouvertement et un jury à l'humeur désenchantée.

Ils venaient tous d'assister à soixante-seize représentations, certes très bonnes, mais qui se ressemblaient toutes… Aucun participant, si ce n'est Jerusha Taylor, ne s'était alors distingué.

Harry ne fut pas déstabilisé par le manque d'applaudissements quand il monta sur scène (à part Martha qui sautait sur son siège et criait à qui voulait l'entendre que c'était au tour de son ami). Il alla se mettre au piano après s'être incliné devant son auditoire mais le siège, du fait que la majorité des autres enfants étaient plus grands que lui en taille, était placé trop haut. Il fut alors forcé de l'ajuster longuement avant de commencer.

Du coin de l'œil, il vit un vieux membre du jury se pincer le bout du nez et une dame au haut chignon rouler des yeux.

Ça commence bien, dis-moi, pensa-t-il en se mettant finalement devant les touches.

Il prit un moment pour saisir ses repères, puis posa une main sur le piano.

Ensuite, tout autour de lui disparut.

Ne resta plus que le vide, le noir, et un bout de musique.

Était-ce lui qui s'était mis à jouer ? Jouait-il bien ?

Il ne savait pas.

Enfin… Ce n'était pas comme s'il avait un jour été doué pour mesurer la justesse de son propre jeu. Il est facile d'écouter et d'évaluer les autres mais en faire autant pour soi-même est une toute autre affaire. Mademoiselle Jolie lui avait recommandé de bien se concentrer sans pour autant stresser.

Au fond de lui, il sentait la bête rugir et gronder, essayer de sortir. Harry essaya de la retenir une seconde, étonné par la force qu'elle employait, mais échoua finalement.

Elle bondit hors de lui et soudain, le bruit du piano changea. Légèrement, subtilement, de façon inattendue… Mais inratable.

D'un coup, les gens se réveillèrent dans la salle, les sourcils des juges s'haussèrent et on entendit des exclamations venir du public jusque-là silencieux.

Loin de pouvoir apprécier l'effet qu'il avait sur la foule et les connaisseurs, Harry était pour sa part en proie à d'immenses tourments. Son estomac se tordait et comme la fille dans les coulisses, il sentit la nausée monter en lui.

La bête l'étouffait. Elle essayait de le tuer de l'intérieur, de prendre le contrôle… Elle y réussissait d'habitude car il la laissait faire… Mais ce n'était jamais comme ça.

Cette fois, il avait l'impression qu'elle voulait une chose qu'il ne pouvait pas lui céder.

En attendant, la bête continuait de jouer et Harry de se débattre, bien qu'il ait été pris en otage dès le départ.

Elle ne le laissa libre de ses mouvements qu'après que la dernière note ait été jouée. Une fois qu'il ne put plus entendre la musique, Harry retrouva ainsi l'usage de ses autres sens. Se tournant vers la foule, il essaya de trouver Mademoiselle Jolie et Martha du regard mais…

Le public et les juges se levèrent brutalement et une salve d'applaudissement plus chaude que mille étoiles solaires tomba sur lui.

On siffla, on lui cria que c'était magnifique, qu'il était un génie…

Ne pouvant y croire, Harry essuya avec sa manche une goutte de sueur qui s'était formée sur son front et contempla le spectacle, hébété, cloué sur place par tant de ferveur.

Il sentit les larmes lui monter aux yeux mais ne les laissa pas s'échapper.

Après tout, on ne pleure pas de tristesse quand on se fait applaudir.

- Harry… Harry…. Tu as été fantastique ! Personne n'a jamais rien vu de pareil… Les juges se sont levés pour toi… Ce n'est encore jamais arrivé ! lui répétait Mademoiselle Jolie en essayant de dompter sa chevelure rebelle une fois hors de scène alors qu'ils s'étaient déplacés vers un couloir de l'hôtel.

- Elle a raison ! Tu as été formidable ! C'était rapide, j'ai bien aimé !

Bien sûr, Martha n'avait pratiquement rien compris à la structure musicale de la sonate qu'il avait joué ni à toutes les subtilités et élégances qui avaient fait de son jeu une merveille auditive mais elle l'avait sentie.

Ceux qui ne savent pas sentent.

Et même si elle n'avait rien éprouvé de la beauté de cette composition musicale, elle était heureuse pour lui, elle était heureuse avec lui… Et Harry trouvait cela presque plus chérissable que l'admiration de Mademoiselle Jolie.

D'ailleurs, on ne tarda pas à solliciter cette dernière.

- Excusez-moi, fit soudain une dame. Etes-vous la professeure de ce jeune garçon ?

Regardant Harry une seconde, Pamela Jolie hésita.

- Il est vrai que je lui ai donné quelques indications et un peu d'aide mais il…

- Alors c'est vous qui lui avez donné ce niveau incroyable ?! en déduisit la femme sans chercher à comprendre. J'ai une petite fille de sept ans au conservatoire, elle progresse beaucoup et on dit qu'elle a un don ! Pourriez-vous l'aider à …

- Mon fils aussi ! intervint un monsieur sorti de nulle part. Mademoiselle, mon fils aurait aussi besoin de vos services !

Sans les avoir vus venir, Martha, Harry et surtout Pamela Jolie se retrouvèrent ainsi au centre d'une foule de parents quémandant les services de la jeune femme.

Discrètement, Pam fit signe à sa nièce de mener Harry loin d'ici. Martha comprit l'expression de sa tante et traina son ami hors de cette agglomération d'adultes soucieux de la trajectoire musicale de leur progéniture.

- Où allons-nous ? lui demanda Harry, se laissant guider.

- Voir s'il y a un marchand de glaces non loin d'ici… Ça fait longtemps que je n'ai pas mangé de crème glacée, tu vois !

-Vraiment ? Mais je croyais que tu devais réduire-

Harry n'acheva pas sa phrase : Martha lui lançait un regard si noir qu'on pouvait y voir des millions de démons prêts à attaquer.

Ayant obtenu son silence, celle-ci retrouva le sourire et ils se dirigèrent vers la sortie.

La CIPJ se déroulait dans une salle de concert située dans un grand hôtel et le hall d'entrée de ce dernier était tout doré. Le sol en marbre était brillant et de grands lustres en Crystal étaient suspendus à des plafonds aux fresques magnifiques.

Les candidats étaient attroupés en un silence alarmant dans le hall. Certains pleuraient, d'autres s'arrachaient les cheveux et beaucoup faisaient les cents pas d'un bout à l'autre de l'espace dans l'attente des résultats. Lorsqu'elle les surprit ainsi, Martha s'arrêta soudainement et les dévisagea avec incompréhension.

- Ils font tooooouuuuuuuuut ça pour un simple concours de piano ?! On dirait qu'ils attendent de savoir s'ils vont aller au paradis ou en enfer ! Harry, tu as l'air tellement détendu en comparaison ! lui fit-elle alors remarquer. Mais ça ne m'étonne pas, tu as toujours été mature pour ton âge ! C'est pour ça que tu es mon ami, tu sais ce qui compte vraiment dans la vie !

- Et qu'est-ce qui compte vraiment dans la vie ?

- Harry, arrête de jouer à l'idiot et suis-moi ! Tu sais très bien ce dont je veux parler !

Et elle l'entraina avec elle dehors, sous le soleil.

Harry ne comprit où elle voulait en venir que plusieurs années plus tard alors il ne put lui répondre sur le moment. Ce fut pour toujours et à jamais l'un de ses plus grands regrets.

Jerusha Taylor pensait qu'Harry Potter était un raté.

Et pas juste un simple raté, un raté de la première heure, un raté de la pure race, un raté-né.

Les gens comme lui étaient le fond du chaudron dans lequel Dieu avait conçu l'humanité, la crasse qui s'accroche après le nettoyage, la pourriture qui ruine une bonne plantation, le parasite qui empêche l'arbre de grandir à sa guise… En bref, elle pensait que le plus grand service qu'un Harry Potter pouvait rendre au reste de la société était de disparaitre.

Mais elle ne le souhaitait pas vraiment en réalité.

En effet, comme le disait si bien son père, les grandes gens n'existent qu'en contraste avec les plus médiocres, comme la beauté d'un visage n'est valorisée qu'en comparaison avec la laideur d'un autre. De ce fait, Jerusha Taylor n'était brillante que parce qu'il y avait des ratés comme Potter pour lui donner de la valeur.

Et elle n'était pas la seule à penser ainsi.

Personne n'avait jamais aimé Potter. Pas même sa famille. Il était petit, laid, mal-habillé, toujours triste… Il était tout ça jusqu'à l'arrivée de Martha.

Rien que l'évocation de cette gamine prétentieuse suffisait à retourner l'estomac de la jolie Jerusha.

Avant l'arrivée de Martha, personne n'avait jamais montré la moindre humanité envers Potter et les choses avaient été parfaitement bien alignées.

Quand elle était arrivée et qu'elle avait fraternisé avec ce petit vaurien, tout avait changé.

Depuis que Martha Brown était là, Potter avait l'air moins triste, plus confiant… D'ailleurs, saviez-vous qu'il avait les yeux verts ? Car Jerusha l'ignorait avant.

Jerusha l'ignorait avant de les voir briller de colère dans sa direction, ce qui lui avait fait remarquer leur couleur émeraude pour la première fois.

Avant Martha, elle les avait pensés noirs, sombres, comme ceux des monstres… Mais ils s'étaient révélés verts et Harry s'était révélé plus courageux que ce qu'elle avait pensé.

Lorsqu'il lui avait tenu tête en classe par exemple, elle avait eu le loisir de constater qu'il était beaucoup plus emporté que sa meilleure amie et que sans cette dernière pour l'en empêcher, il aurait fait quelque chose de fort regrettable.

Sans elle, Jerusha aurait pu le trainer devant la principale. Sans elle, Jerusha ne se serait jamais mise à douter de quoi que ce soit. Et sans elle, ce maudit Potter ne se serait jamais présenté à la CIPJ !

Jerusha rêvait de la CIPJ depuis toujours, comme tous les enfants pianistes. Elle savait que c'était la seule et unique compétition qui comptait et que toutes ses autres victoires ne valaient rien en comparaison. Elle avait travaillé durement, elle n'avait pas compté ses heures et elle avait été désignée comme favorite par tout le monde mais …

C'était avant Potter.

Quand elle l'avait vu dans la file des candidats, elle avait presque eu envie de rire. Lui ? Là-bas ? Mais il n'avait aucune chance !

Elle avait ainsi d'abord prévu d'aller s'acheter une glace juste après sa performance mais elle avait choisi de plutôt se rendre à la salle du public et de s'y assoir. Convaincue que Potter allait se ridiculiser et se brûler les ailes, elle avait voulu y assister en personne. C'était dans ce genre de moments qu'elle regrettait la taille trop grande des caméras. Si les ingénieurs pouvaient s'évertuer à rendre ces machines à immortaliser un peu plus petites, Jerusha les baladerait sans cesse avec elle pour capturer les prestations minables de ses concurrents.

Elle n'avait donc eu aucun doute quant à la nullité du jeu de Potter mais quand le tour de ce dernier était arrivé… Eh bien…

Eh bien, elle avait ravalé toute sa salive, à défaut de pouvoir ravaler ses mots.

En effet, être un bon musicien s'accompagne souvent d'une excellente oreille et même si Jerusha n'avait pas ce qu'on appelle « l'oreille absolue », elle savait discerner un mauvais jeu d'un bon jeu, et un bon jeu d'un jeu exceptionnel.

Et sans y mêler sa haine pour Brown et Potter, elle devait reconnaitre que ce dernier jouait diablement bien.

Il ne fait aucune fausse note, aucune fausse note ! avait-elle constaté avec effarement en y prêtant toutes ses oreilles.

Le début avait été banal, oubliable, et Potter avait eu l'air de ne pas savoir où il se trouvait, mais après… Après, Jerusha avait remarqué l'atmosphère changer autour de lui. Il s'était mis à jouer différemment, comme si quelqu'un d'autre prenait sa place au piano.

Elle n'avait jamais rien entendu de tel.

Il jouait sans partition et c'était comme s'il l'avait ingérée et qu'il la traduisait en son, tout comme le ferait un robot. Il faisait exactement ce qu'il fallait pour gagner dans ce genre de concours. Car ici, l'émotion ne comptait pas. Tout ce qui importait était la technique.

Et Harry était une bête de technique.

Même dans ses rêves les plus fous, Jerusha n'aurait pas pu jouer Mozart avec une telle exactitude… Il a dû tellement s'entrainer… Pour atteindre ce niveau de perfection, il faut une vie d'entrainement… Non ! des vies, avait-elle rectifié dans sa tête. Parce que même toute une vie n'est pas suffisante pour atteindre ce niveau.

Et c'est là qu'elle avait vu pour la première fois cette ligne rouge entre elle et lui, entre les travailleurs et les talentueux, entre les bosseurs et les prodiges… Elle avait réalisé qu'il était né avec ce qu'elle essaierait d'acquérir toute son existence durant.

Injuste. Le premier mot qui lui venait en tête était que c'était injuste.

S'il y avait un Dieu au-dessus d'eux, il était terriblement cruel car Potter avait quelque chose de spécial. Il ne jouait pas comme les autres. Et elle se fichait désormais de ce que pouvaient dire les adultes qui n'avaient que le mot « travail » à la bouche. Potter lui avait prouvé tout le contraire.

Jerusha n'était pas restée à attendre que Potter finisse et qu'il soit acclamé par tous. Dés qu'elle avait eu la confirmation de sa défaite devant ce pauvre imbécile, elle était sortie de la salle.

Dans le public, elle avait repéré en passant le visage de Martha qui regardait Potter en oscillant de la tête au rythme de la musique, un sourire stupide sur les lèvres, un nœud rose drôlement jo-… drôlement pathétique dans les cheveux. Et Jerusha avait senti son cœur rater un battement.

Pourquoi Martha ne regardait que Potter comme ça ? Pourquoi ne pouvait-elle pas… Mais Jerusha arrêta cette pensée avant qu'elle n'aille trop loin.

Elle méprisait Brown. Elle la détestait plus que tout au monde, plus que les hippies dont sa mère se moquait, plus que les syndicalistes qui causait des problèmes à son patron de père, plus que les Potter qui jouent comme des Dieux sans avoir jamais répété, plus que de perdre à une compétition à laquelle elle rêvait depuis qu'elle avait une conscience… !

C'était vrai. Jerusha Taylor haïssait Martha Brown du plus profond de son cœur. C'était vrai, absolument vrai… Elle voulait vraiment y croire. Réellement.

Même s'il s'agissait d'un mensonge.

Mais pour Martha Brown, Jerusha habillerait les plus sombres mensonges de robes si blanches qu'ils passeraient pour les vérités les plus limpides qui soient. C'était croyable si on voulait seulement se donner la peine de ne pas regarder de trop près … S'il-vous-plait, demanda-t-elle alors aux démons dans sa tête, ne regardez pas de trop près !

Sortant par le portail de l'hôtel où se déroulait la compétition, elle avait traversé la rue et était allée au marchand de glaces.

Elle avait voulu prendre une glace à la fraise mais la couleur rose de cette dernière lui avait trop rappelé une certaine personne donc elle avait pris un cornet à la vanille… Elle avait ainsi choisi ce parfum standard, banal, ordinaire…

Elle était allée s'assoir sur un banc et avait mangé son cornet sans y prendre le moindre plaisir. Cette glace n'avait rien eu d'exceptionnel. C'était à peine si elle avait eu le moindre goût d'ailleurs… Elle ne s'était jamais autant identifiée à de la nourriture avant.

Jerusha savait qu'elle n'était pas unique. Tout ce qu'elle avait, elle avait dû se battre pour l'avoir… Elle travaillait beaucoup car quand on veut, on peut… Sauf que…

Elle avait pris une grande inspiration et avait essayé de ne pas y penser.

Elle avait tenté d'oublier toutes ces heures de répétitions, tout ce travail acharné qui ne débouchait sur rien. Tout ça parce que Potter s'était levé un jour et avait décidé de devenir un génie du piano. Il n'aurait pas pu choisir le violon, la flute, le chant… Non, il avait fallu qu'il soit bon au piano et à rien d'autre. Qu'il lui prenne la seule chose à laquelle elle tenait véritablement…

Mangeant sa glace banale et essayant d'oublier à quel point elle était une petite fille banale, Jerusha avait mis tellement d'efforts dans le fait de retenir ses larmes qu'elle n'avait pas remarqué Martha et Potter passer devant elle main dans la main…

Elle n'avait pas pleuré, mais ce n'était que partie remise.

Tout comme avec Potter, ce n'était que partie remise.

Ses parents ne l'avaient pas accompagnée. Son père travaillait tandis que sa mère était restée regarder un épisode exclusif de son feuilleton préféré, laissant la nounou l'y conduire comme à chaque fois. Ayant l'habitude de se rendre à ce genre de compétitions seule, Jerusha savait comment les choses se déroulaient.

La CIPJ ne faisait pas exception.

D'abord, les juges s'éclipsaient pour délibérer. Généralement, ils étaient tous unanimes, sinon le membre le plus expérimenté rendait la décision finale. De ce fait, les délibérations ne prenaient que rarement plus d'une ou deux heures et même si c'était un laps de temps assez court, la torture n'en était pas moins conséquente.

Bien qu'elle gagnât systématiquement, elle était toujours stressée avant l'annonce des résultats. Même si elle donnait constamment la meilleure prestation du lot, elle avait toujours peur qu'il y ait une erreur, du favoritisme, du pistonnage… Alors, elle se rongeait les ongles, elle tremblait, et son cœur battait la chamade.

Mais alors qu'on réunissait tous les enfants sur la scène, toutes ces jolies petites filles en robes de soirées et ces charmants petits garçons en costumes noirs, à part Potter qui faisait tâche - mais là, rien de nouveau sous le soleil ou sous les projecteurs dans ce cas - elle garda son calme.

Tous les enfants étaient en effervescence. On discutait, on spéculait, on priait… Jerusha ne se joignit pas à cette cacophonie. Pour la première fois depuis qu'elle avait commencé les compétitions, elle n'avait aucun doute sur l'identité du vainqueur.

- Jerusha Taylor … Deuxième place ! déclama le président du jury, un homme barbu et petit de taille, annoncer dans un microphone.

La foule accueillit cette nouvelle sans trop de surprise et deux grandes femmes en talons, membres du jury, vinrent lui mettre un certificat dans une main et un bouquet de roses blanches dans l'autre.

Avant qu'elle ne finisse de les remercier, le président du jury divulgua l'autre nom. Le bon nom.

- Et la première place revient à … Harry James Potter ! Félicitations, mon garçon ! se réjouit-il en faisant signe à l'enfant de se joindre à lui.

Les deux membres restant du jury allèrent vers Harry et lui délivrèrent la même chose qu'à Jerusha. On lui mit dans la main un certificat doré et brillant ainsi qu'un énorme bouquet de roses rouges.

La couleur rouge.

Rouge victoire, rouge puissance, rouge conquête, rouge supériorité, rouge grandeur … ! Mais aussi rouge sang, rouge souffrance.

En regardant à nouveau ses pathétiques roses blanches, symbole de médiocrité et de défaite, Jerusha sentit son cœur se fissurer.

Elle vit tout le monde se réunir autour de Potter. On l'acclama, on chercha à le toucher, à lui parler… Personne ne la regarda, elle, personne ne lui prêta la moindre attention.

Dans le public, elle pouvait voir que sa nounou n'avait Dieu que pour ce minable orphelin.

Dans le public, elle pouvait voir que sa nounou, tout comme Dieu, n'en avait que pour ce minable orphelin.

Deuxième gagnante, première perdante…

Elle était une perdante.

Jerusha Taylor est une sacrée perdante, répétait inlassablement la voix moqueuse dans sa tête.

Pendant que les autres étaient occupés à fêter la victoire de Potter, elle s'éclipsa ainsi aussi discrètement qu'elle le put. Elle en avait trop vu. Elle n'était pas sûre de pouvoir tenir tout le long du discours qu'on priait Harry Potter de délivrer.

Elle se réfugia dans les coulisses, jeta son certificat sur le sol en même temps que ses roses blanches puis sortit de l'hôtel.

Dehors, la terrasse de l'établissement était quasiment vide. Tout le monde était dans la salle de représentation à observer le triomphe d'un pauvre inconnu mal-fringué.

Elle s'assit sur la marche du perron et leva les yeux au ciel. Elle contempla le soleil se coucher à l'horizon sur sa première défaite. Le ciel de Londres était dégagé, comme si les nuages s'étaient donnés le mot pour rendre ce jour parfait pour Potter, pour la narguer… Alors qu'il pleuvait tout le temps quand elle gagnait, elle.

Elle eut envie de pleurer. Mais elle se retint.

Encore une fois, ce n'était pas le moment.

Pour le meilleur et pour le pire, Jerusha Taylor ne revint pas sur scène. Harry eut alors tout le loisir de constater que personne ne chercha à la retrouver.

Toute l'attention était rivée sur lui par contre.

On le pria ainsi de donner un discours mais puisqu'il n'était pas d'une éloquence magistrale et qu'il n'avait aucun message à donner à ceux qu'il venait tout juste de priver de leurs rêves, il s'en abstint malgré toutes les supplications.

Les membres du jury orbitaient autour de lui comme les satellites autour d'une planète, lui demandant d'expliquer sa technique, de leur dire combien d'heures il répétait par jour, comment il faisait pour avoir un niveau aussi bon. Rapidement, toute cette agitation lui donna le tournis et il souhaita décamper à son tour.

Il n'était décidément pas fait pour la gloire. N'étant pas habitué à être apprécié et admiré, il ne savait que dire et où se placer. Devait-il être fier ? se demanda-t-il alors que le président du jury lui répétait à quel point son avenir dans le métier était radieux tout en insistant pour le mettre à sa droite durant la prise de la photo officielle. Ou devait-il avoir peur ? Après tout, réalisait-il en forçant un sourire sur son visage triste pour la photo, il ne méritait quasiment rien de ce qu'on lui donnait…

Les autres avaient sans doute durement travaillé pour en arriver là… Alors que lui… Il était juste venu après deux mois de jeu et un talent tombé du ciel, arrivé comme par magie.

La photo dans la boite comme avait plaisanté le photographe, Harry descendit de scène. Martha le prit aussitôt dans ses bras et l'enlaça de toutes ses forces. Mademoiselle Jolie, plus mesurée, lui caressa la tête d'un geste maternel et doux.

Les autres candidats le regardaient avec envie, admiration, haine… et d'autres émotions qu'il ne pouvait nommer. Il décida de ne pas leur prêter attention. Lorsqu'on atteint le sommet de la montagne, on ne regarde pas en bas.

Mais alors que lui et ses accompagnatrices quittaient l'immeuble, quelqu'un les interpella.

- Potter !

Se retournant, le petit garçon ne vit nul autre que Jerusha Taylor s'avancer vers lui d'un pas confiant et extrêmement déterminé.

- Je voudrais te parler, lança-t-elle, s'arrêtant en face de lui. Seul-à-seule, ajouta-t-elle en regardant quelqu'un derrière son dos.

Martha ou Mademoiselle Jolie, il n'en savait rien.

- Attendez-moi à la sortie de l'hôtel, fit-il en se tournant vers elles.

Mais Martha était déjà partie et Mademoiselle Jolie semblait tout juste comprendre ce qu'on attendait d'elle.

- Ne vous disputez pas trop, les enfants. Après tout, ce n'est qu'une compétition… Je t'attends dehors Harry et Miss Taylor, je tiens à vous féliciter pour votre performance. Vous êtes brillante, lui dit-elle avec un sourire sincère avant de s'en aller sur ses hauts talons.

Jerusha pouffa de rire lorsqu'elle fut partie.

- Pourquoi tu ris ? lui demanda Potter, les sourcils froncés.

- Parce que ta professeure est une sacrée hypocrite. Elle sait très bien que tu m'as battue à plate couture, qu'elle a formé quelqu'un qui m'a déclassé et elle se permet de me défier avec du sarcasme… Vous cachez bien votre jeu tous les deux…

- Mademoiselle Jolie est quelqu'un d'honnête ! s'indigna-t-il, se retenant de gifler sa bouille assurée.

Jerusha avait visiblement repris du poil de la bête et celle qui logeait en Harry s'en trouva contrariée : elle n'aimait pas la concurrence.

- Aussi honnête que toi, j'imagine, rétorqua sa camarade avec un sourire narquois. Toi qui t'es retrouvé ici en trichant…

- En trichant ?!

- Bah oui, tu m'as bien entendu, pourquoi fais-tu cette tête ? Je sais que tu es là uniquement parce que tu as triché. Je ne sais pas comment tu t'y es pris mais je sais que ce n'était pas intègre comme méthode !

- Tu sais très bien que je n'ai pas triché. Tu dis ça seulement parce que tu n'arrives pas à digérer ta défaite. Et maintenant, je voudrais bien savoir pourquoi tu es venue me parler. Je n'ai pas de temps à perdre avec les gens dans ton genre !

- Ce que je veux, Potter ? répéta-t-elle dans un rire sans humour. Laisse-moi te dire ce que je veux. Tout ce dont j'ai envie, gronda-t-elle d'une voix soudain basse en s'approchant de lui et en l'attrapant par le col de la vieille chemise qu'il avait hérité de son cousin, c'est savoir pourquoi tu es là ?!

Il aurait dû avoir pitié d'elle, voir la détresse dans ses yeux, essayer de la consoler, comprendre qu'elle venait de tout perdre… Mais Harry en fut incapable.

Ne prenant même pas la peine de s'arracher de son emprise, Potter afficha un sourire en coin cruel.

- Je suis là pour la même chose que toi, je te l'assure. On veut tous les deux gagner parce qu'on sait que participer n'est pas assez. Il faut viser la lune, la harponner, sortir du système solaire… Je l'ai fait, et toi ?

Jerusha ne répondit pas, le dévisageant avec incrédulité.

- Ah oui, fit-il mine de se rappeler après quelques instants. J'oubliais presque que tu étais deuxième…

Ce n'était pas une insulte, juste un fait, mais il mit un accent moqueur dans sa voix malgré tout. Il était sûr qu'arriver à la seconde place quand on est habitué à être toujours au sommet devait être dévastateur.

Et c'est bien fait pour elle, se disait-il avec satisfaction. Ça lui apprendra à jouer aux Divas supérieures. Il lui avait volé son trône et il allait se débrouiller pour qu'elle ne remonte jamais dessus.

- Ce n'est pas ta place, ici, Potter, lui fit-elle alors remarquer d'un air absent, comme si elle ne croyait pas en ses propres mots.

- Pourtant, j'ai gagné la première place ! Je l'ai prise et je la garderai.

- Mais tu ne sais même pas ce que tu fais ! s'écria-t-elle, et il put voir ses yeux se remplir d'eau malgré sa colère évidente. Je t'ai vu joué, Potter, je sais que tu n'en as rien à faire du piano, de la manière de jouer, de l'émotion ! Tu es juste là pour jouer comme une diablerie mécanique et gagner sans l'avoir mérité ! Tu ne passes pas tout ton temps à répéter, tes doigts n'ont pas une forme courbée et moche que tu dois cacher sous des gants, tes parents ne te mettent pas une pression continuelle pour ne jamais décrocher… Tu ne joues pas selon les règles !

Elle avait raison.

Harry ne pouvait nier qu'elle avait touché une corde sensible. Il ne méritait pas sa place ici… Il avait un don, il avait fait un pacte avec le diable, avec une bête qui le dévorait de l'intérieur. Aurait-ce été quelqu'un d'autre, il lui aurait concédé ce point. Mais c'était Jerusha Taylor, cette fille qui se riait de lui et le snobait depuis la maternelle et il s'était promis de ne jamais rien lui concéder.

- Et où serait le mal dans ce cas, Jerusha ? se défendit-il alors, essayant de camoufler son désarroi derrière un trop plein de méchanceté. Si tout ce que tu dis est vrai, j'aimerais bien savoir où serait le mal. En quoi est-ce terrible de ne pas gagner comme toi tu le fais ? La vérité, c'est que tu n'as aucun talent et ça, tout le monde le sait. Tu travailles, ça, je te l'accorde. Tu mets du cœur à l'ouvrage, tu te détruis les doigts… Mais pour aller où ? Je me demande si tous tes efforts ont du sens vu que j'arrive à faire mieux que toi sans même essayer ! À ta place, je me poserais des questions… Et la première du lot serait celle-ci : ai-je vraiment ma place dans cette compétition ?

- Mais j'ai fait de mon mieux ! se récria Jerusha, parfaitement désemparée. Je fais de mon mieux tout le temps ! Potter, je ne peux pas faire plus ! J'ai tout donné au piano… Alors que toi… Alors que toi, répéta-t-elle comme si elle n'arrivait même pas à concevoir cette réalité, une larme solitaire roulant sur sa joue. Tu ne lui as rien donné et il t'offre tout sans mesure … je ne comprends pas…

- Eh bien moi, je comprends, je comprends très bien même. Ecoute-moi quand je parle, Taylor, tu n'as aucun talent… !

- Tais-toi ! s'étrangla-t-elle, le tenant toujours par le col. Tu parles comme si tu avais déjà tout gagné mais je tiens à te rappeler que ce n'est pas fini ! Il nous reste la deuxième phase de la compétition et j'ai encore ma chance, je compte bien la saisir ! En attendant, cet éclair divin qui t'a frappé aujourd'hui ne risque pas se reproduire !

Sur ces mots, elle le relâcha brusquement et tourna les talons, ne laissant pas le temps à Harry de lui répondre. Non pas qu'il aurait voulu continuer de lui parler de toute manière.

Jerusha était une peste qu'il méprisait profondément. Il avait toujours voulu la remettre à sa place et maintenant que c'était fait, qu'il avait la victoire sur les lèvres et qu'il pouvait la goûter, il réalisait que…

Il réalisait que la victoire n'avait aucun goût.

Et c'était normal. À gagner sans efforts, on triomphe sans gloire.

Bien sûr qu'il n'y a aucun mal à pouvoir gagner sans rien donner de sa personne. S'en gargariser, par contre était franchement mal-placé, pensa-t-il tristement par la suite.

Alors qu'il allait sortir de l'hôtel pour rejoindre Martha et Mademoiselle Jolie qui l'attendaient à l'extérieur, Harry croisa la fille qui avait vomi en salle d'attente et il s'approcha d'elle.

- Oh… Harry Potter, le gagnant. Qu'est-ce qu'il y a ? Pourquoi vouloir me voir ? demanda-t-elle en le voyant venir vers elle.

- Prends, dit-il en lui tendant les roses rouges.

Elle leva les sourcils d'étonnement.

- Prends-le, insista-t-il en lui mettant le bouquet dans les bras. Et avant que tu ne demandes pourquoi, dis-toi que c'est une récompense pour avoir autant travaillé. N'abandonne jamais tes rêves.

- Oh, mais … Merci, murmura-t-elle en se décidant finalement à accepter le présent.

Harry s'en alla et Daphnée Greengrass prit les roses rouges pour les porter à son nez.

Elles sentaient divinement bon.

Qui a dit qu'il n'y a pas de fleurs en enfer ?

… Fin du Chapitre …