Version corrigée par Pommedapi que je remercie comme toujours.
Dixième Chapitre
- Drago, pourrais-je avoir un moment de votre attention ? entendit-il son père l'appeler de l'autre côté de la table du petit-déjeuner.
Drago Malefoy savait beaucoup de choses sur sa famille. En effet, la généalogie avait eu une place importante dans son éducation, et pour cause : ses deux parents étaient des aristocrates.
Sa mère était une descendante de l'incomparable famille Black, connue pour avoir des liens étroits avec la famille royale, alors que son père était le seul héritier de l'ancestrale famille Malefoy, une lignée de riches entrepreneurs qui avaient toujours su innover et saisir les opportunités que leur tendait la vie.
De ce fait, le petit Drago avait le luxe de connaitre tous les membres de sa famille sur plusieurs générations. Ses arrière-grands parents avaient même leurs portraits accrochés dans chaque coin de leur maison à Notting Hill et dans leurs autres résidences secondaires.
Les Malefoy possédaient de nombreuses propriétés. À vrai dire, pas une année ne s'écoulait sans qu'ils n'ajoutent une nouvelle maison ou un nouvel hôtel à leur collection de biens immobiliers.
Drago suivait des cours particuliers d'économie après l'école (cours demandés par son père pour mieux le préparer au programme proposé à Poudlard), il savait donc que la pierre était une très bonne cachette pour l'argent, en plus d'être un investissement durable.
Dès que son père faisait des bénéfices importants, il achetait ainsi une propriété, un immeuble, un hôtel… qu'il louait ensuite pour se créer une nouvelle source de revenus.
Bien sûr, ce n'était que l'une des nombreuses stratégies fiscales qu'employait sa famille pour éviter de donner à la collectivité ou de payer leurs impôts. Certains diraient que c'était immoral, mais c'était bien souvent les mêmes qui n'avaient rien à donner donc Drago n'avait jamais pensé que c'était mal, juste ingénieux.
L'une des gemmes du patrimoine immobilier des Malefoy était cette maison à Notting Hill. Son grand-père l'avait acquise quarante ans auparavant après son mariage avec sa première épouse pour y élever leur fils unique, Lucius Malefoy.
Depuis, son grand-père avait divorcé de sa première femme et s'était enfui avec une Italienne au teint mat et aux grands yeux verts. Draco entendait souvent son père dire que c'était une disgrâce, que les actions de son grand-père avaient déshonoré la famille, qu'aucun homme ne devait agir de cette façon… Pourtant, il savait aussi que la relation de son père avec sa secrétaire de vingt-cinq ans n'était pas strictement professionnelle.
La différence entre son père et son grand-père, comprenait Drago, était que Lucius savait différencier les liaisons de passage du véritable engagement. Il était certain qu'il ne quitterait jamais sa femme, et pas seulement parce que la famille de cette dernière intercédait souvent en sa faveur auprès des autorités.
De son côté, la mère de Drago n'avait aucun travail, mais elle s'occupait à sa manière. Elle faisait la potiche dans les médias, honorait les invitations officielles avec son mari et consacrait le reste de son temps à faire et à défaire sa garde-robe au gré des saisons. Consciente que son seul rôle était de plaire aux objectifs des caméras, elle ne se laissait jamais aller physiquement.
Par exemple, pendant que le majordome servait à son époux et à son fils des crevettes et des œufs au plat pour le petit déjeuner, elle se fit apporter une pomme découpée en morceaux et se versa un verre d'eau. Narcissa Malefoy ne mangeait que des pommes et de l'eau.
Qui aurait cru qu'une diplômée en journalisme aurait pu finir ainsi ? À la place de faire des reportages de guerre ou d'écrire des articles chocs pour la presse d'investigation comme dans ses rêves de jeune fille, elle employait son brillant cerveau à l'étude des tendances vestimentaires.
Mais elle était la plus belle, la mieux habillée, la plus mince, la plus intelligente… Elle était ce joyau que chaque homme rêvait d'avoir à son bras.
Elle était bonne dans son domaine, aussi futile soit-il.
Et on ne demandait rien à un Malefoy, si ce n'était d'être le meilleur dans son domaine.
- Oui, père ? répondit-il en levant ses yeux pour rencontrer ceux de Lucius.
Ce dernier était aussi froid que d'habitude. Il affichait toujours le même visage calme et impénétrable, celui qu'il montrait quand il négociait un important contrat ou quand il passait à la télévision. C'était le visage d'un homme d'affaires, un homme de puissance, un homme que Drago était voué à devenir…
Un frisson parcourut son dos à cette pensée. C'était une fatalité à laquelle il s'était résigné depuis longtemps mais ça ne rendait pas le renoncement plus facile pour autant.
- Drago, mon fils, avez-vous déjà été applaudi par les membres du jury lors de vos participations à cette compétition que vous aimez tant ?
- Euh…Non, fit-il après un petit instant de réflexion. Je ne pense pas avoir déjà été applaudi par les juges, mais je ne manque jamais d'émouvoir le public. D'ailleurs, c'est une règle tacite et le jury ne doit donner aucune marque d'appréciation à aucun candidat durant son passage.
- Pourtant, c'est ce qui est arrivé la semaine dernière, lui fit remarquer son père en portant sa tasse de thé à ses lèvres.
La semaine dernière s'était tenue la première phase de la CIPJ que Drago avait remporté dans sa région. Il participait toujours à la sélection qui se tenait en Irlande du Nord, là où il était né, et pas à celle de Londres, réputée pour avoir un niveau inférieur…
- Comment ça ?
- Un jeune garçon qui participait à la première phase de la CIPJ a fait beaucoup de bruit. On raconte qu'il a été si bon qu'il a fait se lever tous les membres du jury et du public, sans aucune exception.
- Qui est-il ? Est-ce que je le connais ? s'étonna Draco.
- Oh, mon fils, je doute que vous le connaissiez. D'après ce qui m'a été rapporté, il s'agit d'un sombre inconnu, un certain Harry Potter arrivé comme un ouragan qui a tout emporté sur son passage. Jerusha Taylor est arrivée deuxième…
- Qui est Jerusha Taylor ? grimaça Draco, trouvant ce nom déplaisant à l'oreille.
- Une brillante pianiste ayant remporté beaucoup de prix et dont le père est un de nos associés.
- Jamais entendu parler, répondit-il avec juste assez de mesure pour ne pas toucher l'impolitesse.
Son père soupira et secoua la tête, sans doute d'exaspération.
- Merci de me rappeler, Drago, que même si vous êtes un artiste réputé mondialement et un pianiste hors-pair, vous restez un garçon de huit ans avec tout ce que cela implique d'enfantillages.
- Mais, chéri, intervint soudain Narcissa en regardant son fils avec une adoration à peine voilée. Ce n'est qu'un enfant… Laissons-le profiter de cette période de sa vie. Assez tôt, il grandira et il t'en voudra de l'avoir privé de l'insouciance qui entoure cet âge.
- Avec tout le respect que je te dois, Narcissa, ce n'est pas la place d'une femme que d'intervenir dans l'éducation d'un homme. Si je suivais tes recommandations, Drago finirait par devenir homosexuel ou pire, marxiste ! Reste loin du sujet, très chère. La femme du comte Perth risque de venir nous rendre visite demain alors occupe-toi de bien la recevoir. J'ai besoin de l'appui de son époux pour faire passer une nouvelle loi sur les transactions monétaires dématérialisées.
Narcissa se tut et hocha la tête. C'était une femme sage qui savait tenir sa place.
- De plus, ajouta son époux d'une voix plus douce. Je suis bien gentil de laisser notre fils pianoter sur son temps libre, temps qu'il devrait consacrer à l'étude…
- Mais je suis déjà premier de ma classe ! rappela Drago en grommelant, les joues rouges.
Il savait que son père n'avait pas haute estime de la musique. D'ailleurs, Lucius Malefoy ne valorisait une chose que si elle était matérielle, palpable, exploitable, et Drago savait qu'il n'allait pas pouvoir le faire changer d'avis. On n'apprend pas au vieux Lucius à faire la grimace.
Mais il ne pouvait l'entendre réduire sa passion à du pianotage alors que c'était bien plus que ça …
- Et vous avez intérêt à le rester, cher enfant. Souvenez-vous des termes du contrat : vous serez libre de concourir à chacune de ces débilités tant que vous maintenez l'excellence académique attendue d'un Malefoy.
- Oui, père, maugréa Draco en lâchant sa fourchette, sentant l'appétit le quitter en même temps que sa bonne humeur.
- D'ailleurs, reprit Lucius. Vous aurez neuf ans dans quelques mois et il faudra vous préparer à l'examen d'entrée au collège Poudlard. Si vous perdez la prochaine CIPJ, vous devrez renoncer au piano complètement.
- Il n'y a aucun risque que je perde, père, et vous le savez très bien. Aucun pianiste de mon âge ne pourra jamais m'égaler.
- Si ce n'est ce Potter.
- Quel qu'il soit, et quelle que soit l'impression qu'il ait laissée derrière lui, il n'a aucune chance face à moi.
Lucius sourit en coin en voyant son fils parler de façon si sérieuse et sombre. Les yeux gris des Malefoy prenaient une teinte violette lorsque le rouge de la colère s'y mêlait, et Drago ne dérogeait pas à la règle.
Finalement, pensa le patriarche en finissant son petit déjeuner, ce piano et ces leçons qui lui coutaient une fortune chaque année n'étaient pas une si grande perte de temps et d'argent. Ils avaient réussi à donner à son fils une solide confiance en lui et c'était une qualité qui allait lui servir pour le reste de sa vie.
Un reste de vie qu'il allait passer loin de ce maudit piano et de cette scène.
Il était encore un enfant, un mignon petit cœur, mais un homme ne peut exister derrière un clavier, et il allait bien falloir le former à un vrai métier.
Le piano, c'est bien gentil, pensait-il, mais ce n'est pas avec cela qu'on gagne de l'argent.
Pour ménager le petit monde de Lucius Malfoy, nous éviterons de mentionner le portrait de Fleur Delacour accroché dans la chambre de son fils…
…
Drago Malefoy était inscrit dans la meilleure école primaire du pays, l'école Serpentard.
Seuls les élèves remplissant des critères sociaux spécifiques y étaient acceptés. Cependant, ce n'était pas suffisant car il fallait être ambitieux et avoir de l'intelligence pour espérer y demeurer.
L'école promouvait les valeurs traditionnelles et religieuses qu'une institution de son genre se devait de représenter. Mais ce qui rendait l'école Serpentard si prestigieuse, c'était la porte qu'elle ouvrait sur le collège Poudlard.
Trois autres établissements y menaient également, mais leurs élèves n'étaient guère à la hauteur. Il y avait les intellos mal-fringués de Serdaigle, les fragiles écolos de Poufsouffle ou – et c'était les pires – les impulsifs de Gryffondor.
Chaque école avait beau avoir un esprit différent, elles menaient au même collège. Bien sûr, une répartition se faisait à Poudlard et les grands Serpentard ne devaient y côtoyer les autres plébéiens qu'en de rares occasions pour les besoins associatifs.
Bien qu'ils se voient assez peu, cela n'empêchait en rien les élèves des quatre écoles de se détester farouchement entre eux. Leurs visions de la vie s'entrechoquaient quand ils se croisaient lors des activités extra-scolaires.
La plupart des élèves de Serpentard jouaient d'un instrument de musique. Ils étaient loin d'être aussi doués que l'était Drago, mais ils avaient un niveau leur ayant permis d'intégrer le conservatoire où ils suivaient des cours appliqués avec les élèves d'autres établissements.
Parmi eux, il y avait notamment des Gryffondor.
Drago ne les croisait pas souvent mais le peu qu'il avait vu et entendu d'eux avait suffi à l'en dégoûter irrémédiablement.
Drago quant à lui prenait des cours particuliers. Il était de connaissance publique qu'il avait trois professeurs de piano parmi les meilleurs au monde et il jouait également avec les meilleurs orchestres de la planète, il était donc inenvisageable pour lui de se donner en spectacle avec des enfants.
Lorsque Drago entra en classe ce jour-là, il vit toutes les filles et les garçons de l'école encercler une de ses camarades.
C'était la fille d'une famille noble, tout comme la sienne, mais une famille qui s'était davantage impliquée dans la politique. Son père était ministre et son grand-père avait une place dans la chambre des lords.
Elle, c'était Daphnée Greengrass. L'une de ces filles dont la mère organisait des ateliers de bienséance et de maintien avec Narcissa, le genre de filles que Drago devait respecter, même s'il trouvait toutes les filles qui n'étaient pas Fleur Delacour inintéressantes.
Daphnée était un peu différente des autres. Elle avait des cheveux blonds et des yeux bleus. Pour peu, on l'aurait prise pour une version miniature de Fleur Delacour. Mais la comparaison s'arrêtait là pour Drago qui l'avait déjà entendue jouer du piano.
Elle était minable.
Malgré tout, elle lui avait confié quelques semaines plus tôt vouloir concourir à la CIJP et bien qu'il lui ait souhaité bonne chance de la façon la plus cordiale qui soit, Drago n'avait pas cru à sa victoire.
- Malefoy !
Drago posa son petit cartable noir sur sa chaise au premier rang puis se tourna pour voir Blaise Zabini, le brun le plus mesquin de Serpentard, s'avancer vers lui avec un sourire étincelant, les bras croisés derrières un dos droit.
- Qu'est-ce qu'il y a, Zabini ?
- As-tu appris ce qui est arrivé aux éliminations de la CIPJ à Londres la semaine dernière ?
- Non, mais je sens que tu vas bientôt m'éclairer.
- Figure-toi, mon ami, que pendant ton absence, un inconnu s'est illustré à la CIPJ en révélant au grand jour son talent phénoménal pour le piano !
Les parents biologiques de Blaise Zabini avaient divorcé. Les potins racontaient que son père, un producteur de cinéma, s'était amouraché d'une actrice de seize ans seulement et qu'il avait décidé de s'enfuir avec elle alors que son fils n'avait que trois ans. Maintenant, il lui était marié et vivait avec elle quelque part à Monaco.
Cette histoire avait fait grand bruit dans le beau monde à l'époque. On avait dit que la pauvre mère de Zabini était perdue, humiliée, qu'elle ne trouverait jamais mieux…
Cependant, farouche et téméraire, celle-ci avait fait taire les mauvaises langues en harponnant un poisson encore plus gros pour ses secondes noces.
Le beau-père de Zabini possédait en effet tous les tabloïds, tous les journaux et toutes les chaines de télévision du pays ainsi que de nombreuses agences de communication dans le monde. Pendant la période des élections, la famille Greengrass lui mangeait dans la menotte.
N'ayant jamais connu son père, Blaise s'était attaché au second mari de sa mère. Ce dernier l'emmenait souvent dans les studios observer l'envers du décor et il passait ses vacances dans les coulisses des plateaux télévisés. Il avait même réussi à faire inviter Drago au JT le plus regardé de Grande-Bretagne pour un projet scolaire qu'ils avaient en commun.
Du fait qu'il se frottait à des journalistes le plus clair de son temps, Blaise avait acquis une aisance certaine avec le langage. Il s'exprimait clairement et sans interruption. En contrepartie, ce qu'il disait avait toujours l'air faux, peu spontané, lisse et formaté, comme ce que disent les présentateurs de télévision.
- Et comment s'appelle-t-il, celui-là ? demanda Drago en roulant des yeux, se souvenant de ce que lui avait dit Lucius ce matin.
- D'après mes sources, il pourrait s'appeler Harry James Potter.
Bingo ! pensa Drago qui s'en était douté.
- Je croyais que tu jouais du violoncelle, Blaise, qu'est-ce qui te prend de t'intéresser aux compétitions de piano maintenant ?
- Père dit que toutes les informations importantes méritent d'être récoltées, dit-il en haussant les épaules. De plus, la performance du jeune Mr. Potter a été grandement acclamée par les autorités compétentes. On rapporte que toute la salle, incluant un jury réputé difficile et intransigeant, s'est levée pour l'acclamer. Il est important de noter que pareille scène n'a jamais été observée auparavant. Tout porte à croire que ce jeune prodige est bien lancé pour devenir un nom connu…
- Tu penses qu'il pourrait me dépasser, constata Drago en croisant les bras.
Ce n'était pas une question et Blaise l'avait parfaitement compris. Il haussa un sourcil en signe de défi et retint fébrilement un rire moqueur.
- Cher ami, quoi qu'il arrive, il faut que tu saches que ma loyauté te sera toujours acquise et que même en pensée, je n'ose t'offenser.
- Je n'ai aucun micro sur moi, Blaise, tu peux parler normalement. Je ne vais pas utiliser tes mots pour te piéger dans le futur…
A ces mots, son camarade haussa de nouveau les sourcils moqueusement.
- Il s'avère que la question devra être clarifiée. Son sens n'est pas complétement dicible.
Drago soupira et jeta l'éponge en même temps.
À quoi bon ? Même si ça l'agaçait toujours, il comprenait que faire changer Blaise était une quête perdue d'avance. C'était frustrant d'avoir un ami qui lui parlait de cette façon mais Drago se consolait en se disant qu'un jour, quand il allait être à la tête d'une grande fortune et d'un nom aussi prestigieux que celui des Malefoy, il allait avoir besoin de gens aussi doués en communication que Blaise Zabini.
- Et sinon, elles viennent d'où, tes sources ?
- Une jeune fille du nom de Daphnée Greengrass, une de nos camarades de classe, s'est vantée d'avoir fraternisé avec Harry Potter. Ses dires corroborant ce qui a été récolté auprès d'autres élèves dans d'autres classes, je m'autorise à les penser vrais.
- Je ne comprends pas pourquoi elle se vante d'avoir rencontré ce Potter… ! lâcha soudain Drago.
Blaise se contenta d'hausser les épaules comme s'il n'avait pas la réponse.
Drago roula des yeux à nouveau et s'assit à sa table pour sortir ses affaires avant que la maîtresse n'arrive en classe. Il était premier, et il avait intérêt à garder cette position.
Du reste, il ne pensa pas à ce Potter plus que de raison. Il se disait que si ce dernier était aussi bon que ce qu'on rapportait, il allait finir tôt au tard par croiser sa route.
Croiser sa route et le démolir.
Parce que personne ne survit à Drago Malefoy.
Personne.
…
Martha avait été une fille très populaire.
En Floride, dans son ancienne école, elle avait toujours été la coqueluche du groupe, quel qu'il soit. Et même si aujourd'hui elle n'était plus aussi appréciée qu'avant, des vestiges de ses succès sociaux passés continuaient de lui parvenir.
Chaque mois en effet, Tata Pam ramenait de la poste des tonnes et des tonnes de lettres à destination de sa nièce. Ses anciens camarades lui écrivaient souvent et elle leur répondait à tous. On lui envoyait des nouvelles, des dessins, on lui disait qu'on avait hâte qu'elle revienne…
Et elle avait aussi hâte de les retrouver.
Tata Pam était quelqu'un de formidable et elle prenait soin d'elle aussi bien que ses parents, mais rien ne pourrait remplacer dans son cœur l'odeur de sa maison, l'accent américain, le soleil de la Floride… Plus le temps passait et plus les choses les plus futiles commençaient à lui manquer. Comme les crêpes brulées de sa mère, les trajets en voiture avec son père, son école qui avait pied sur une mer azurée…
Tout ça lui manquait.
Elle voulait rentrer à la maison.
Secrètement, elle en voulait à ses parents. Elle savait qu'ils avaient une carrière à bâtir et que cette année de recherche en Egypte était pour eux une concrétisation. Mais elle se sentait abandonnée, laissée en plan, comme un bagage trop lourd pour être emporté.
Son père aurait bien accepté de la prendre avec eux mais sa mère avait catégoriquement refusé, ne voulant pas que Martha prenne du retard dans sa scolarité. À la base, elle avait même voulu la placer dans un pensionnat le temps de leur absence. Heureusement, cette idée avait été écartée très rapidement.
Personne n'était assez déraisonnable au point de mettre Martha dans un pensionnat religieux. C'était comme mettre le chapelier fou au gouvernement : ça ne se faisait tout simplement pas. Elle avait une personnalité trop colorée et trop affirmée pour s'épanouir dans un univers de discipline et de rigueur. On aurait fini soit par la dénaturer, soit par la renvoyer, soit elle se serait enfuie…
Et elle aurait trouvé un moyen pour s'échapper, de ça, elle n'avait aucun doute.
Les gens avaient tendance à oublier qu'elle n'était pas bête, même ceux qui lui étaient les plus proches. La plupart du temps, cette mésestimation de son intelligence jouait en sa faveur mais parfois, elle la prenait comme une insulte.
Un peu comme quand Tata Pam prétendait qu'elle ne l'avait inscrite à un cours de dessin que pour lui faire plaisir… Alors qu'il était clair qu'elle ne cherchait qu'à l'éloigner de la maison quand Harry y venait pour suivre sa leçon hebdomadaire.
Non pas que les cours de dessin étaient déplaisants à suivre, mais Martha s'était sentie un peu blessée de ce manque de confiance de la part de sa tante. Elle avait beau être survoltée, elle était tout de même capable de rester silencieuse pendant qu'Harry jouait. Ce n'était pas sorcier, ce n'était pas Gabriel Delaunay, ce même Gabriel qu'Harry refusait de découvrir.
- Je n'aime pas les contes de fées, Martha, lui avait-il avoué quand elle avait tenté de lui faire lire le livre ou regarder le film.
- Mais, Harry, tu ne comprends pas ! avait-elle répondu. Ce n'est pas un conte de fées, au contraire ! C'est une aventure épique qui traite de la découverte de soi, du racisme, de la vie et de la mort… En plus, Gabriel Delaunay est un garçon au caractère bien-trempé, tout comme toi ! Tu devrais t'identifier à lui mieux que personne !
- Moi ? M'identifier à lui ? Mais je ne suis pas un sorcier ou le héros d'une prophétie ! Je ne suis qu'un petit garçon ordinaire qui aime les choses simples. Je n'aime pas les histoires surréalistes qui mentent aux gens, qui vous disent qu'il y a un sauveur, un terme à la souffrance, que tout se terminera un jour… Maintenant, est-ce que tu veux jouer à la balle ? Ça va bientôt sonner et on n'a encore rien fait !
Après avoir eu mille-et-une discussions comme celles-ci avec Harry, Martha s'était résignée au fait qu'il allait falloir un grand et laborieux travail pour guérir son ami de tout ce qu'il avait subi.
De ce côté, les cours que lui offrait Tata Pam l'avaient rendu moins morose, avaient rallumé la flamme de l'espérance dans ses prunelles, mais ce n'était malheureusement pas assez. Car chaque soir, après avoir joué du piano et avoir mangé du gâteau, il retournait dans la maison des Dursley qui lui faisaient subir l'innommable.
Martha s'en voulait de ne pas avoir compris dès le départ la profondeur du problème, la gravité de la maltraitance que subissait Harry. Ces gens-là l'avaient presque brisé.
Presque.
Oui, presque, parce qu'Harry était fort, plus fort que la moyenne, plus fort que la plupart des gens qu'elle connaissait. Il était un diamant brut au creux de la terre qui résistait à toutes les secousses et à toutes les pressions de son environnement, qui restait entier malgré tout ce qu'il subissait.
Beaucoup serait déjà devenu des causes perdues à sa place, des êtres irrévocablement cassés et aux morceaux impossibles à recoller. Mais ce n'était pas le cas d'Harry.
Pour lui, il y avait encore de l'espoir. Pas beaucoup, juste un fond de bouteille, mais il y en avait encore, et c'était déjà une chance. De cette chance presque divine, elle devait profiter.
Martha se disait ainsi qu'il n'y avait qu'une unique et véritable façon de dépêtrer Harry de cet enfer, et c'était de le sortir de chez les Dursley.
Elle se disait qu'il devait sûrement y avoir un moyen.
Quand elle en avait parlé à sa tante, cette dernière lui avait dit que les choses étaient compliquées, que les Dursley étaient les seuls parents proches qui restaient à Harry, qu'ils avaient des droits sur lui jusqu'à sa majorité… et blablabla.
Martha savait que tout était du charabia d'adultes tellement pris dans leurs considérations qu'ils perdaient le sens des choses.
Elle ne le dirait jamais à haute voix, mais elle pensait que Tata Pam était une froussarde, une fille un peu trop sage.
Elle avait tellement peur d'aggraver la situation qu'elle n'osait rien faire, ce qui était une erreur monumentale.
Martha quant à elle savait que les choses étaient assez simples. Il lui suffisait seulement d'aller voir la police et de leur dire ce que subissait Harry : ils allaient sûrement la croire.
Mais avant, elle allait devoir en apprendre un peu plus sur la situation et trouver des preuves.
L'opportunité s'offrit à elle un jour.
Une fois qu'elle venait chercher Harry, Mrs. Dursley lui demanda d'attendre parce que ce dernier n'avait toujours pas fini une de ses corvées à l'étage.
Ne l'invitant même pas à s'assoir, elle la laissa en plan à l'entrée, presque sur le palier.
N'écoutant que son courage, Martha lui emboita alors le pas et se posta à l'entrée du salon où elle s'était assise pour boire un thé et feuilleter un magazine.
- Chère Mrs. Dursley, dit-elle d'une voix qu'elle espérait enfantine. Savez-vous que Dursley est très populaire à l'école ?
À cette remarque, Martha vit la mère de famille baisser son magazine et elle sentit son aura s'adoucir. Elle retint un rire fier pour ne pas sortir de son personnage : elle avait deviné que le meilleur moyen de plaire à Pétunia Dursley était de la flatter par son fils.
- Oh, vraiment ? répondit cette dernière.
- Oh oui, vraiment, Madame. Tout le monde ne veut qu'être son ami, se frotter à lui pour s'imprégner de son caractère exemplaire et de ses merveilleuses qualités…
Martha reconnaissait qu'elle n'y allait pas dans la finesse mais si son instinct ne lui mentait pas, elle sentait que faire dans la dentelle n'allait rien lui apporter.
Pétunia Dursley était une femme au foyer qui passait son temps à regarder des émissions de cuisine à la télévision, à ragoter dans des événements mondains et à lire une presse féminine pleine d'injonctions sur le physique et les régimes. Sur l'étagère des Dursley, Martha ne trouvait aucun roman ou aucun livre classique, que des pots de fleurs et des manuels de couture.
Elle avait noté dès le départ que ce n'était pas une famille d'intellectuels… Juste des bourgeois pédants avec une culture superficielle. En théorie, ils ne devraient pas être difficile à amadouer.
- Oh, mais je n'ai fait que le devoir d'une bonne mère. Dudley est le résultat d'un effort continu et soutenu, une éducation à la fois douce et exigeante… Car voyez-vous, petite, être une mère est le travail le plus difficile qui soit. Il faut être à la fois juste et ferme, et ne pas…
Martha se retint de lever les yeux au ciel d'exaspération. Avec une mère aussi autocentrée, Dudley n'aurait pas pu éviter de devenir autre chose que le nombriliste qu'il était. Elle ne lui en voulait plus qu'à moitié de son caractère maintenant qu'elle voyait son environnement familial.
- Mais, Madame, poursuivit-elle quand Mrs. Dursley termina enfin son monologue sur l'éducation. Quand on voit tout le soin que vous consacrez à l'éducation de Dursley, l'on ne peut qu'être confus en le comparant au traitement que vous réservez à Harry. Pourtant, il m'a été donné d'apprendre qu'il s'agit de votre neveu… Pourquoi cette différence ?
Martha resta volontairement vague dans sa question, ne portant aucun jugement de valeur sur les actions de la mère de famille.
Elle fut ainsi surprise quand un sourire en coin étira les lèvres de Pétunia. Pendant un instant, elle prit peur, pensant qu'elle avait sous-estimé la maman de Dudley et qu'elle venait d'être percée à jour.
Si ce fut le cas cependant, Mrs. Dursley n'en laissa rien voir.
- Ma petite, pour votre âge, ce n'est pas si mal… Mais si vous tenez vraiment à avoir une réponse, sachez que ma sœur m'a causé une offense terrible, m'a volé ce que j'avais de plus cher, et a commis des actes effroyables. Si Potter n'a plus de parents aujourd'hui, c'est uniquement à cause de sa mère. Après tout ce qu'elle m'a fait subir, je suis bien généreuse de garder son fils sous mon toit.
Martha fronça les sourcils. Désormais, elle réalisait que les choses étaient beaucoup plus alambiquées que prévu. Il semblait qu'elle allait devoir remonter très loin avant de pouvoir lever le voile sur toute cette affaire.
Mais avant de tout pouvoir comprendre, elle tenait à éclaircir un point.
- Vous n'aimez pas votre neveu, affirma-t-elle. Il n'est pour vous qu'une plaie, qu'un poids en plus que vous donneriez au premier venu. À part vous, Harry n'a-t-il vraiment personne d'autre au monde ?
- Eh bien, il y a…
- Martha !
Martha et Pétunia sursautèrent à l'unisson à cette voix qui avait interrompu leur échange.
La petite fille se retourna alors pour voir Harry dévaler les escaliers à une vitesse déconcertante.
- Désolé de t'avoir laissé attendre ici, viens avec moi ! la pressa-t-il en l'entrainant vers la sortie sans cérémonie, évitant soigneusement de croiser le regard de sa tante qui les scrutait tous les deux.
Ne pouvant se débattre, Martha se laissa guider vers la porte en jetant un dernier coup d'œil vers Pétunia Dursley.
Elle crut voir cette dernière afficher un sourire mesquin avant qu'elle ne disparaisse de son champ de vision, mais ce n'était pas une certitude.
Dehors, Harry s'excusa profusément de l'avoir laissée en compagnie de son horrible tante. Martha lui assura donc que ce n'était rien de grave, que rien ne lui était arrivé, et ils montèrent à bord de la voiture bleue de Tata Molly.
Pendant le trajet, Martha se laissa aller à son humeur habituelle, joyeuse et inconséquente, et raconta à Harry toutes les petites choses qui lui étaient arrivées ou qu'elle voulait faire prochainement.
Ce n'était pas un rôle qu'elle jouait puisque tout ce qui sortait de sa bouche était sincère, mais Martha était de ceux qui ne disaient pas tout ce qu'ils méditaient. Elle savait garder pour elle-même une partie de ses pensées.
Une partie de ses pensées qu'elle dédiait dès à présent à la cause de son nouvel ami.
La condition d'Harry n'était pas simple.
De son bref échange avec Pétunia Dursley, Martha avait tiré deux informations.
La première, c'était que les parents d'Harry avaient eu une profonde mésentente avec Pétunia Dursley et la deuxième, c'était que le pauvre Potter avait bel et bien un autre gardien, quelque part…
Mais qui était ce dernier et pourquoi ne le cherchait-il pas ?
Pourquoi les Dursley ne se débarrassaient-ils pas d'Harry en le confiant à cet inconnu ?
Il y avait tant de mystères sous cette affaire, tant de mystères qui ne demandaient qu'à être élucidés.
Harry aurait pu vouloir creuser mais il était déjà très occupé. Martha n'attendait de lui qu'une contribution limitée à l'enquête qu'elle s'apprêtait à mener seule.
Elle ne pouvait se permettre d'inclure Tata Pam ou d'aller voir les forces de l'ordre avant d'avoir des éléments solides à leur donner.
Et pour acquérir ces éléments, il allait lui falloir beaucoup de finesse, de roublardise et de malice.
Heureusement pour elle, Martha ne manquait d'aucune de ces qualités.
Elle allait dépoussiérer le passé, rallumer les lumières, creuser là où personne n'avait encore creusé avant elle, comme on déterre la tombe d'un pharaon…
Cependant, elle ignorait que réveiller les morts aurait un prix et que chaque secret est gardé par son lot de malédictions.
Souffrir est le destin de celui qui cherche à découvrir ce que les anciens ont caché.
Car on ne cache jamais rien sans raisons.
Et parfois, c'est mieux ainsi.
… Fin du Chapitre …
