Version corrigée par Pommedapi que je remercie comme toujours.
Onzième Chapitre
Retour en arrière
La chaine préférée de Pam s'appelait OpéraFive.
C'était la seule chaine de télévision spécialisée en musique classique. Il y passait des documentaires sur les grands compositeurs, les instruments et des interviews de musiciens. C'était une chaine importante, elle avait donc droit à des exclusivités en matière de diffusion.
Au lieu de sortir en ville avec les autres filles après le lycée, Pamela avait eu coutume de rentrer à la maison pour s'affaler sur le canapé, regarder OpéraFive et boire du thé.
Elle écoutait les diffusions de concerts en révisant, ce qui l'aidait à se concentrer.
Voilà pourquoi ce soir-là, la veille de son interrogation d'histoire, elle s'était mise dans le salon, avait allumé la télé et avait mis OpéraFive.
Il était plus de vingt-heures. Ses parents étaient sortis pour un diner en amoureux, ce qui voulait dire qu'ils n'allaient pas revenir de la nuit. Quant à sa grande sœur, elle était sûrement de l'autre côté de l'Atlantique en train de prendre soin de sa fille Martha, née quelques mois auparavant.
Pam s'était versée une tasse de thé et avait ouvert son livre d'histoire pour réviser le règne de la reine Elisabeth Ière, profitant du bruit de la télévision pour se détendre.
Elle avait réalisé assez vite qu'elle était très en retard sur les cours, qu'elle n'aurait pas dû procrastiner jusqu'à la veille pour réviser, et qu'elle allait probablement se planter.
Alors qu'elle contemplait déjà son prochain échec, la musique de la télévision s'était arrêtée et soudain, une présentatrice était apparue à l'écran.
- Et maintenant, chers téléspectateurs, avait dit la femme rousse avec un grand sourire. Nous allons vous diffuser en exclusivité mondiale et en direct le concert de Miss Fleur Delacour qui a lieu actuellement à Berlin.
L'écran était devenu complètement noir, mais pas pour longtemps, car rapidement, un projecteur avait illuminé une large scène, dévoilant un grand piano brillant d'une marque prestigieuse.
La caméra avait fixé un moment le public et on avait pu voir des visages silencieux. Au premier rang, Pamela avait distingué le Chancelier allemand et la princesse d'Espagne, rien que ça, et il devait y avoir sans doute un tas d'autres personnalités importantes qu'elle n'avait pas reconnues.
Sans avertissement, tous les regards avaient pivoté vers un seul point et s'était alors affichée à tous l'entrée de la fameuse, de l'unique et de l'incomparable Fleur Delacour.
Elle portait une robe noire à brettelles qui accentuait élégamment ses courbes et mettait en valeur sa taille gracile. Au cou, elle arborait un lourd collier de diamants bleus et aux oreilles des boucles d'oreilles en formes d'ailes d'oiseaux.
Son maquillage avait été simple, mais drôlement efficace, faisant briller son teint, embellissant ses yeux gris et mettant en valeur la couleur rose pâle de ses lèvres.
Sous la robe, ses chaussures étaient invisibles mais il avait été aisé de deviner des escarpins.
Fleur Delacour portait toujours des chaussures à talons en jouant du piano, c'était une de ses particularités d'interprète.
La plupart des pianistes portaient du plat ou même jouaient pieds nus pour pouvoir appuyer précisément sur les pédales, mais pas Fleur. Elle, elle jouait avec des talons de quinze centimètres et arrivait malgré cela à produire un son merveilleux et à maitriser complétement l'instrument.
Pamela avait pensé que c'était surtout une façon de frimer. Ces talons, c'était un moyen subtil de démontrer sa supériorité par rapport aux autres pianistes, de leur prouver que même avec un accessoire atrocement féminin, inconfortable et encombrant, elle était meilleure qu'eux.
De ce petit détail, Pamela s'était autorisée à déduire le reste de la personnalité de Fleur Delacour.
Ça doit être une fille prétentieuse et hautaine, capricieuse et méchante… Elle doit probablement manger ses céréales dans du champagne, faire du golf avec le président des Etats-Unis et posséder au bas mot trois châteaux en France.
Quel genre de vie peut-on mener quand on a autant de gloire et d'argent ?
Elle devait avoir une vie de rêve… Se réveiller le matin dans des pyjamas de soie, se faire apporter le petit déjeuner au lit par une servante (car elle devait sûrement en avoir une, ou même deux, et même un majordome. Oui, un majordome, un majordome aux gants impeccablement blancs et qui parlait couramment six langues) puis se lever pour passer sa journée à écouter de la musique et à jouer du piano. À son âge qui n'était pas très éloigné de celui de Pamela, elle devait déjà avoir vu tout ce que la planète avait de plus estimable au monde en paysages et en personnes…
Fleur n'avait pas de devoirs à faire, pas de moyenne d'histoire à sauver, pas de vie lycéenne banale à subir…
Et elle allait probablement épouser un riche magna de la finance ou un ambitieux politicien, produire des enfants blonds très sages qui allaient obtenir un prix Nobel ou quelque chose de tout aussi illustre…
Pamela avait soupiré. Elle l'avait tellement envié. Elle n'aurait pas hésité une seconde à échanger sa vie contre la sienne mais…
Mais elle avait dû reconnaitre, alors que Fleur s'était mise à jouer du Chopin, que si elle avait dû se retrouver dans la peau de Fleur Delacour, elle ne serait jamais parvenue à supporter la pression.
Fleur était bien plusdouée qu'elle au piano. Talentueuse au-delà des mots, inégalable dans son art. Elle méritait ses pyjamas en soie et ses châteaux en France.
Alors que Pamela n'était encore qu'une pathétique débutante qui n'arrivait même pas à convaincre ses parents de la laisser participer à une compétition ou à intégrer une agence de mannequinat… Contrairement à Fleur, elle n'avait même jamais pris l'avion.
Ça devait être merveilleux d'autant voyager, de rencontrer autant d'individus, d'être aussi demandée que Miss Fleur Delacour…
Elle s'appelle Fleur, avait ensuite pensé Pamela. Elle a le prénom d'un personnage de conte de fées… Elle a tout pour elle, elle a tout réussi, tout accompli, et moi ? Rien, rien du tout. Comparée à elle, je ne suis rien.
Soudain, Pam avait éteint le poste de télévision et s'était remise à réviser plus sérieusement, sans pauses, essayant d'oublier ce sentiment d'infériorité qui l'avait acculé. Elle n'avait pas fermé l'œil avant d'avoir tout mémorisé.
Le lendemain, elle avait répondu aux questions du devoir surveillé machinalement, sans même y réfléchir. Malgré elle, elle avait encore pensé à Fleur, à son train de vie fastueux, à son talent incommensurable, à sa magnifique robe, à sa jolie clavicule … Même si elle ne savait pas vraiment pourquoi cette clavicule lui plaisait tant.
Et à chaque fois, elle avait ressenti le même désagréable sentiment. La jalousie et la haine d'elle-même l'avaient étreint si fort qu'elle avait eu envie de se terrer dans un trou et de ne jamais en sortir.
Elle n'avait même pas su pourquoi elle se comparait autant à une célébrité aussi riche et aussi inatteignable, évoluant dans un écosystème radicalement différent du sien… Peut-être parce qu'elle avait réalisé que Fleur était et avait tout ce qu'elle ne pourrait jamais être ou avoir. Jamais.
La semaine d'après, alors que leur professeur d'histoire leur avait rendus leurs copies, il avait souri à Pamela en lui tendant sa feuille.
- Très bon travail, Mademoiselle Jolie. J'ignore comment vous l'avez fait, mais vous savez enfin qui est Elisabeth Ière !
Alors que les autres élèves de la classe avaient gloussé, se souvenant du jour où Pamela avait confondu Elisabeth Ière et la Reine Victoria, la principale concernée avait contemplé sa note en agrippant le papier de ses mains tremblantes.
88/100
Elle n'avait jamais eu une aussi bonne note de toute sa vie.
Rapidement, elle avait observé sa copie, se demandant si leur professeur s'était trompé, mais il n'y avait eu aucun doute : c'était bien son stylo, son écriture et ses réponses sur le papier.
Elle était allée se rassoir sur sa chaise à côté de la fenêtre sans comprendre pleinement ce qui venait de lui arriver.
Pendant que leur enseignant avait continué de distribuer les copies, elle avait regardé à travers la vitre le timide soleil londonien qui éclairait sa table individuelle et elle avait souri.
Elle avait pensé à la récompense que sa mère allait lui donner, au sourire fier de son père, au gâteau qu'on allait sûrement acheter pour fêter ça…
Et puis, elle s'était souvenue que ce n'était rien.
Fleur Delacour devait sûrement être en train de prendre le thé avec un ministre ou de jouer face à une foule quelque part en Amérique et pendant ce temps-là, Pamela Jolie, la petite Pamela Jolie, était contente d'avoir rattrapé sa moyenne en Histoire-Géo.
Elle avait soupiré et s'était détournée du soleil.
Elle ne l'avait pas mérité.
…
Présent
Leur université avait acheté un nouveau piano et ce n'était pas n'importe quel piano.
Apparemment, c'était un instrument ancien et précieux, ce genre de reliques dont seuls les meilleurs élèves pourraient jouer… Pamela se demandait si elle allait pouvoir en faire partie durant le spectacle de fin d'année.
Mais avant qu'un étudiant ne puisse poser les doigts dessus, il fallait bien l'inaugurer, ce nouveau piano !
Et pour ce faire, il allait falloir quelqu'un d'important. Pas même le doyen de l'université ne pouvait se le permettre (d'ailleurs, il n'était même pas pianiste). Il allait leur falloir faire appel à un vrai concertiste, quelqu'un de connu et de respecté dans le milieu.
Ca pouvait être n'importe qui.
Cette perspective avait laissé les pianistes du campus rêveurs. Toute la semaine, les étudiants n'avaient eu de cesse de discuter de l'identité du mystérieux concertiste qui avait accepté l'invitation de leur université. Chacun y allait de sa petite prédiction et, se basant sur les goûts du conseil de direction, certains avaient même organisé des paris.
Même Pamela, qui d'habitude ne se mêlait pas à la masse des spéculateurs, ne s'était pas empêchée de prier pour que ce soit l'un de ses pianistes préférés.
Mais au bout du compte, raisonnait-elle, ce n'était pas si important. Quel que soit le musicien choisi, elle était sûre et certaine d'assister à une prestation de qualité, et n'était-ce pas ce qui comptait au fond ?
Le jour J, elle prit donc grand soin de se réserver une place au premier rang, ce qui n'était pas donné. Heureusement, un membre du conseil des étudiants avait le béguin pour elle et lui rendait tous les services qu'elle voulait.
Elle ne le faisait pas souvent, mais quand elle n'avait pas le choix, elle profitait un peu des garçons qui la courtisaient sans cesse. C'était un avantage dont elle serait un peu bête de se priver complétement.
Assise dans le noir, sur son 31 pour l'occasion, Pamela attendait ainsi que le pianiste tant attendu entre sur scène.
Avant de pouvoir profiter de la musique, il fallait néanmoins subir le directeur de l'université et son long discours sur l'importance de l'assiduité au travail, de la place de la musique dans la vie, de pourquoi leur université était la meilleure du pays et en quoi leurs élèves étaient les futurs virtuoses de demain… Cela fait, il tapota son micro et entama enfin la partie intéressante.
- Et voici, mes chers étudiants, le moment que vous attendiez tous. Comme vous le savez, ce magnifique piano derrière moi est unique au monde. Les meilleurs d'entre vous auront l'honneur de le toucher mais avant de vous accorder cette joie, nous tenons à ce que la première composition jouée ici soit exceptionnelle et mémorable. Pour cela, nous avons invité la personne qui est sans doute la pianiste la plus douée de notre temps. À vingt-six ans à peine, elle est la musicienne la plus récompensée au monde, et celle qui vend le plus de disques. Mesdames et messieurs, j'ai le bonheur d'accueillir parmi nous la pianiste d'Or, Fleur Delacour !
À cette annonce, des cris s'élevèrent dans l'assemblée et tout le monde dans la salle se leva pour applaudir. Cette gigantesque ferveur ne fit qu'augmenter quand la dénommée Fleur Delacour apparut sur scène, sortant de derrière le rideau.
Tout le monde l'acclama et lui cria son amour et son admiration – sauf Pamela Jolie.
Car Pamela Jolie n'était ni debout, ni heureuse, ni admirative, juste choquée.
Choquée et pas étonnée, parce que pourquoi s'étonner d'une chose qui était prévue ? Mais elle était tout de même choquée, choquée d'être avec elle, d'enfin la voir réellement.
La voir. Et pas à travers un écran.
Et la première chose que pensa Pamela en voyant Fleur Delacour en vraie était… était qu'elle était à couper le souffle.
Elle avait une présence imposante. Tout le poids d'une légende, toute la grâce d'une femme du Monde.
Sa démarche sur ses talons était élégante à souhait, sa tenue – un tailleur bleu marine d'une marque française – faisait ressortir le gris de ses yeux et le platine de ses cheveux qui étaient lâchés librement sur ses épaules.
Elle avait des traits si fins, de si jolies pommettes… Elle ressemblait aux princesses dans les dessins-animés qu'aimait tant regarder Martha.
Pamela savait qu'elle devait se lever, applaudir, se fondre dans la foule… Mais elle n'y arrivait pas.
Ses pieds étaient fixement collés au sol et elle avait l'impression qu'une poche s'était ouverte dans son estomac et que tout son contenu coulait en dehors…
Ce n'était pas la bonne attitude mais elle n'avait plus ses moyens pour remédier à la situation.
Fleur Delacour s'avança sur scène, prit le micro de la main du directeur puis se mit à parler.
De quoi ? Pam n'aurait su le dire.
Elle n'écoutait pas vraiment les familiarités d'usage que Fleur débitait mécaniquement. C'était de belles paroles, de jolies choses polies, mais autrement vides de sens ou d'importance.
Creuses comme les pupilles de Fleur.
De près, malgré son aura imposante, Pamela remarqua alors que Fleur Delacour avait l'air d'être une personne triste.
Oui, triste, mélancolique, un peu désabusée même.
Pamela se fit ainsi la réflexion que pour une personne qui vivait un rêve éveillé chaque jour, Fleur Delacour était bien blasée.
Son sourire aurait dû être plus large qu'un simple pincement de lèvres, sa voix plus vivante qu'une monotone vibration de l'air et ses yeux, ses beaux yeux gris, auraient dû être brillants et cajoleurs, pas mornes et ternes.
Pamela regarda autour d'elle mais comprit qu'elle était la seule de la salle à avoir fait ce constat. Tous les autres étaient visiblement en extase. Alors elle pensa qu'elle se trompait, et que ça ne pouvait pas être vrai.
Fleur termina de parler, sourit à la salle, puis s'assit et se mit à jouer.
Dès les premières notes, tout le monde reconnut la légendaire sonate au clair de lune de Beethoven. Ce n'était pas un choix très symbolique, surtout pour l'inauguration d'un piano, mais c'était un incontournable qui produisait toujours son effet.
Pamela se surprit à sourire en écoutant le jeu de Fleur. Elle faisait tout juste comme il faut.
Ses choix artistiques étaient étudiés, ses transitions fluides. Son expérience et son savoir-faire se sentaient à chaque note.
Son excellence était encore plus visible qu'à la télévision. Maintenant, Pamela comprenait pourquoi les grandes personnalités se pressaient pour assister aux concerts de Fleur. Après l'avoir écoutée jouer dans une salle et pas à travers un disque, l'on ne pouvait douter du fait qu'elle méritait amplement son succès.
Malgré ça, et même si elle était probablement au sommet de son art et de sa gloire, elle n'avait pas l'air heureuse.
Pamela contempla ainsi son visage hermétique. Elle n'avait pas l'air d'aimer ce qu'elle faisait …. Ou plutôt, elle donnait l'air de le faire avec une grande difficulté. Mais c'était absurde ! Fleur Delacour avait joué bien plus difficile avec brio. Peut-être était-elle malade aujourd'hui ou avait-elle reçu une mauvaise nouvelle avant de monter sur scène ?
Oui, c'était ça, pensa Pamela.
Ou peut-être pas.
Quand Fleur eut joué la dernière note, un moment de silence accueillit son final.
Elle resta un instant à regarder les touches et à respirer profondément, comme si elle venait de sortir la tête de l'eau après un long plongeon… Puis elle se leva et salua la foule.
A cet instant, une onde d'adulation monumentale l'acclama.
On cria, on siffla, on pleura… Pam ne put s'empêcher de rire en voyant les joues de Fleur Delacour rougir légèrement à cette réaction du public et à ce moment-là, leurs regards se croisèrent.
Le bleu azur des prunelles de Pamela rencontra le gris des yeux de Fleur, et c'était comme le choc de deux saisons. Le sourire de Fleur faiblit et Pamela sentit ses joues rougir à son tour.
Elle n'avait nulle part où fuir.
Puis, discrètement, Fleur lui fit un clin d'œil avant de se tourner vers le reste de la salle.
À ce geste brusque et inattendu, Pamela cessa d'applaudir et sentit son cœur s'arrêter de battre un moment avant de se remettre à tambouriner dans sa poitrine dix fois plus vite.
Elle se rassit en essayant de calmer cette tempête de papillons qui faisait rage dans sa poitrine mais c'était peine perdue.
Comprenant assez vite qu'elle devait partir, Pam ramassa ses affaires et s'éclipsa discrètement.
Elle se rua vers les toilettes, claqua la porte derrière elle puis se planta devant le miroir.
- Respire, murmura-t-elle à son reflet dans la glace. Respire… Tu es normale, ça ne veut rien dire… Essaye d'être normale… Pourquoi est-ce que tu désires toujours ce genre de choses ?
Cela faisait une éternité qu'elle n'avait pas ressenti ça, cette atroce culpabilité de ne pas être comme les autres filles, de ne pas désirer les mêmes choses, de se savoir condamnée à aimer ce qui n'allait jamais lui être permis …
…
Fleur aimait les bonbons, surtout ceux à la fraise.
Elle aimait les bonbonnières que certains hôtels plaçaient sur les tables de chevet. Parfois, quand elle n'arrivait pas à se reposer, elle se levait et en mangeait quelques-uns avant de se rendormir. Ça lui faisait plaisir.
Le plaisir du sucre comblait le froid du lit solitaire. Parfois.
Mais pas toujours.
Quand il n'y avait ni projecteur, ni piano, Fleur se rappelait que personne ne tenait vraiment à elle.
Les premières semaines après avoir découvert Parkinson, elle n'avait pas réussi à dormir du tout.
Elle le sentait tout proche, là, dans son lit… Il était le froid, il était le vide, il était le noir, il était ce squelette qui l'étreignait quand elle fermait les yeux, il était ce poids sur sa poitrine quand elle n'arrivait plus à respirer au milieu d'un rêve.
Elle avait mangé beaucoup de bonbons, ces nuits-là.
C'était machinal, rassurant.
D'un geste délibérément lent et précautionneux, elle déballait la friandise. D'abord venait l'odeur, une odeur de fruit, des fraises, des pommes, des mangues, des citrons… Puis la texture dans sa bouche et, enfin, le goût.
Le lendemain, elle se réveillait dans un lit à côté d'emballages fruités.
Avant de se rendre à l'université, elle avait mangé plusieurs bonbons à la fraise qui l'avaient aidé à se détendre.
Elle avait accepté cette invitation pour deux raisons. La première était que Mr. Dawn avait affirmé que participer à un tel événement ne pourrait que faire du bien à son image publique. Et la deuxième était qu'elle mourrait d'envie de rentrer dans une université.
Rien qu'une fois.
Même si c'était en tant qu'intervenante et pas comme étudiante, Fleur pouvait s'en contenter, elle qui, normalement, n'avait pas le niveau pour intégrer la moindre école supérieure, elle qui n'avait jamais rien aussi bien raté que son baccalauréat.
Une œuvre d'art, vraiment : 8,55/20 de moyenne. Aucune chance d'arranger ça, même au rattrapage.
Et pour ce qui était de repasser le bac l'année d' après, cela aurait signifié rester encore auprès de ses parents, sous leur joug, à renflouer leur caisse… Et puis, elle n'aimait plus la France tant que ça à dix-huit ans.
Elle n'y était plus retournée depuis. On l'invitait souvent à venir à Paris mais elle refusait toujours, même quand c'était le ministre de la culture en personne qui lui écrivait.
Si elle décidait d'y revenir, elle allait recroiser ses parents, sa sœur, et beaucoup de monde qu'elle ne voulait plus jamais revoir.
Même si… Même si… Sa maison lui manquait.
Noël en famille était un souvenir lointain qu'elle aurait souhaité ranimer. Elle voulait boire un café au lait dans le restaurant en bas de chez eux, goûter à la confiture de sa grand-mère…
Mais elle n'avait plus de maison maintenant.
Lorsqu'elle était montée sur scène (après avoir pris ses médicaments bien sûr), elle avait remarqué cette jeune femme assise au premier rang.
Elle avait de très beaux yeux, des yeux qui ne la regardaient pas.
Tout le monde s'était levé et l'avait acclamée, sauf cette fille.
Sauf cette jolie fille assise au premier rang.
Fleur avait été un peu troublée.
Il n'y a que les critiques qui ne se lèvent et qui n'applaudissent pas, et même si cette fille était sûrement encore une étudiante, elle avait peut-être eu vent de l'humiliation qu'avait subie Fleur en Nouvelle-Orléans.
Les nouvelles circulaient vite. Elle avait de nouveau tout à prouver.
Cette perspective avait décoloré le visage de Fleur et rendu sa bouche pâteuse, si bien que son discours à l'assemblée avait été un ramassis de clichés vus et revus, des phrases toutes faites sans aucune profondeur.
Mais c'était passé.
Ça passait toujours.
Elle était Fleur Delacour. Tant qu'elle jouait bien, personne ne se souciait de ce qu'elle pouvait bien dire ou penser.
Lorsqu'elle s'était mise devant le piano, elle s'était promis qu'elle allait tous les épater, redorer son nom, et c'est ce qu'elle avait fait.
Et cette fois, peut-être parce qu'elle avait pris son traitement juste avant, Parkinson ne s'était pas manifesté.
En même temps, elle avait tellement répété cette sonate qu'elle aurait pu la jouer même avec un bandeau sur les yeux. Elle avait prévenu une éventuelle intervention de Parkinson. C'était un coquin croquant, il aimait être imprévisible.
Il vivait en elle, elle le connaissait très bien à présent…
À la fin de la sonate, Fleur s'était levée et s'était inclinée. Comme à chaque fois, une vague de ferveur l'avait submergée.
Elle avait même trouvé la fille debout. Un sourire avait étiré ses lèvres et alors qu'elle se remettait d'une performance épuisante, elle avait croisé son regard.
Des yeux bleus. De très beaux yeux bleus.
Elle lui avait fait un clin d'œil et avait contemplé le reste de la salle. Encore un cœur dans sa jarre, encore un bonbon qu'elle ne pouvait goûter.
Car elle préférait attendre.
Un peu comme Parkinson…
Après la représentation, le directeur de l'université l'avait invité à son bureau.
A présent, elle prenait donc le thé avec divers professeurs et discutait de logistique avec eux. C'était une discussion enrichissante mais au milieu du repas, Fleur sentit la tasse de thé trembler entre ses mains et elle dut s'excuser pour aller se laver les mains.
Elle qui ne savait pas où étaient les toilettes ne tarda pas à se perdre dans les couloirs mais elle refusa de se faire assister. Si les gens découvraient sa maladie, elle allait tout perdre. Son autonomie, son prestige, sa tournée… Elle avait donné sa vie au piano et elle voulait sortir par la grande porte, pas par celle des urgences.
Malheureusement, elle était une célébrité et les gens la reconnaissaient et accouraient lui demander des autographes à chaque couloir. Elle faisait alors tout son possible pour expliquer qu'elle avait une urgence et devait rentrer à son hôtel mais cela ne les dissuadait en rien de s'agglomérer autour d'elle, toujours plus nombreux, pour continuer de quémander la même chose.
Tout ce qu'elle trouva pour s'en sortir fut la fuite.
Aussi rapidement qu'elle le pouvait sur des talons, elle profita ainsi d'un espace vide à sa droite et se mit à courir.
Elle les sema un instant mais comme elle pressentait qu'on allait bientôt la retrouver, elle chercha un endroit où se cacher jusqu'à ce que les cours ne reprennent et que les élèves retrouvent leurs amphithéâtres.
- Fleur Delacour ? entendit-elle soudain un inconnu appeler derrière son dos.
Sans chercher à comprendre, elle ouvrit en toute hâte la première porte qu'elle trouva et se cacha à l'intérieur de la pièce avant que cette personne ne puisse la localiser.
Elle resta ensuite près de la porte un instant, le souffle court, à attendre que les bruits de pas ne s'éloignent, s'accrochant à la poignée comme à sa vie.
Elle tremblait de peur.
- Miss Delacour ?
- Ah !
Fleur sursauta avant de se retourner précipitamment.
- Ce n'est pas ce que vous croyez ! Quoi que vous pensiez, ce n'est pas ça !
L'instant d'après, elle remarqua que la pièce était blanche et vide et qu'à part un piano en son centre, il n'y avait rien.
C'était visiblement une salle de répétitions et à part elle, il n'y avait qu'une seule personne.
Elle fut ainsi étonnée de recroiser de très beaux yeux bleus.
- Ah, loin de moi une mauvaise pensée de vous, Miss Delacour…
- Vous… Vous ! s'exclama-t-elle alors en la pointant d'un index tremblant, se remettant de ses émotions et essayant de contrôler Parkinson en même temps. Vous êtes la fille !
- Oh, oui, je pense être une fille… Mais est-ce que vous allez bien, Miss Delacour ? répondit l'inconnue en s'approchant d'elle.
- Ne faites pas un pas de plus vers moi ! s'écria Fleur. S'il-vous-plait, ajouta-t-elle ensuite d'une voix plus faible. Restez loin de moi, je vous en prie…
Sa voix était presque suppliante et Fleur ne savait pas pourquoi elle était si émotive… C'était peut-être Parkinson, la frénésie des étudiants ? Ou peut-être les très beaux yeux de cette jeune fille devant lesquels elle venait de se ridiculiser…
- Si vous avez besoin d'aide, je pourrais appeler quelqu'un, lui proposa cette dernière.
- Non ! Personne ! Ne sortez pas ! s'écria à nouveau Fleur en plaquant son dos contre la porte.
- Alors… Que voulez-vous ? Et pourquoi tremblez-vous autant ?
- J'ai été pourchassée par une bande d'étudiants et j'ai dû courir sur des talons pour les semer, vous croyez que c'est facile ?
- Vous auriez pu les enlever, lui fit remarquer la fille.
Fleur fronça ses sourcils et rougit un peu.
- Si vous êtes si maligne que ça, aidez-moi plutôt à sortir d'ici sans que personne ne me voit. J'ai une urgence et je dois retourner à mon hôtel au plus vite !
- Ah… Mais…
- Vous êtes étudiante ici, non ? Vous devez connaitre cet endroit comme votre poche, tous les coins et passages secrets pour y embrasser vos petits amis ou sécher les cours alors ne vous faites pas davantage prier et guidez-moi !
- Quoi ? Mais vous pensez vraiment que-
- On en parlera un autre jour, je n'ai vraiment pas le temps pour le verbiage, éluda Fleur. Vous allez m'aider ou pas ?
- Vous savez quoi ? Vous êtes exactement comme je me l'imaginais ! s'emporta soudain la jolie fille avant de s'approcher d'elle malgré ses mots pour la tirer par la main et ouvrir la porte. Suivez-moi, lui intima-t-elle ensuite avec le même agacement. Je connais un passage peu fréquenté pour sortir de ce bâtiment. De là, on pourra facilement rejoindre le portail. Je parie que vous êtes venue en limousine.
Et elle avait parié juste.
Une limousine avec chauffeur attendait effectivement Fleur Delacour à l'entrée de l'université. Elle y fut tirée sans révérence ou ménagement par une fille plus jeune qui la trainait comme une gamine capricieuse.
Ça l'offensait presque.
Presque.
Elle remarqua alors que la main tenant la sienne était parfaitement manucurée. Une pianiste manucurée, ça la laissa songeuse.
Jusqu'à ce que la jolie et plus jeune pianiste n'ouvre la porte de sa limousine et ne l'y jette.
Le chauffeur de Fleur allait intervenir quand cette dernière lui fit signe de ne pas le faire. À la place d'être offensée, Fleur fit coulisser la vitre de sa portière et put croiser le regard de la jeune femme.
- Attendez ! lui lança-t-elle avant qu'elle ne tourne les talons.
- Que voulez-vous encore ? lui répondit cette dernière, contrariée.
Contrariée ou pas, Fleur n'en avait que faire.
- Rien, à part vous remercier.
La figure de la jolie fille s'adoucit et à l'embêtement succéda bientôt la curiosité.
- Comment ?
- Je vais passer par mon hôtel pour régler un petit problème. Ensuite, je connais un très bon restaurant au sud de la ville et puisqu'il est presque l'heure de manger, je me disais que vous pourriez venir avec moi.
- Je ne peux pas. J'ai un cours de composition après.
- Ah, et pourquoi pas à la fin de la journée ? Nous pourrions diner ensemble et-
- J'ai quelqu'un qui m'attend après les cours, j'ai des responsabilités. Je ne peux pas…
- Vous êtes une simple étudiante, comment pouvez-vous avoir des responsabilités qui vous ne permettent même pas de sortir diner en ville ?
Soudain, la jolie fille fronça à nouveau ses sourcils et Fleur vit sa mâchoire se durcir. À la place de se dire qu'elle avait mal exprimé sa pensée, Fleur pensa que personne, jamais personne, n'avait osé être en colère contre elle avant. L'admiration, la courtoisie et la politesse étaient des choses qui lui avaient toujours été acquises.
- Désolée de vous l'annoncer mais certaines personnes n'ont pas la chance de ne faire que ce qui leur plait dans la vie, répliqua sèchement la jolie chose.
- Mais je...
Mais Fleur ne put rien ajouter. La jeune fille s'était déjà détournée et rebroussait chemin.
- On peut prévoir un autre jour ! cria-t-elle à travers la fenêtre de sa voiture. Et vous pourriez au moins me donner votre nom !
- Mon nom ? s'indigna la fille en se retournant pour la regarder. Mais pourquoi voudriez-vous mon nom ? Après tout, je ne suis qu'une simple étudiante de rien du tout et vous, vous êtes la célèbre et riche Fleur Delacour. Pour vous, ça ne devrait avoir aucune importance. Après tout, nous ne nous reverrons jamais !
La jeune femme tourna à nouveau les talons et Fleur ne la rappela pas cette fois.
Elle la regarda partir, ses longs cheveux bruns virevoltant derrière son dos.
La pianiste soupira et ne put en détacher ses yeux. La figure de la jolie inconnue disparue, Fleur se retourna et demanda à son chauffeur de la ramener à son hôtel.
- Et votre rendez-vous au restaurant, Miss Delacour ? demanda-t-il en la regardant à travers le rétroviseur.
Fleur secoua la tête.
- Non, je vais rester à l'hôtel et répéter. Vous êtes libre pour le reste de la journée.
Fidèle à ses mots, une fois de retour dans sa chambre, Fleur resta dans sa suite à répéter un concerto de Beethoven qu'elle allait interpréter à Saint-Pétersbourg le mois prochain. Elle fit de son mieux pour se concentrer mais elle n'y parvint pas.
Pour vous, ça ne devrait avoir aucune importance.
Aucune importance.
Aucune.
Fleur, au milieu d'un passage pourtant simple, s'arrêta finalement de jouer et jeta un coup d'œil à la fenêtre. Le soleil allait bientôt se coucher et…
Et elle n'arrivait toujours pas à se sortir de la tête cette fille, cette fille dont elle ne connaissait même pas le nom.
D'un côté, la jolie chose avait raison. Fleur et elle n'allaient jamais se recroiser. Cependant …
Cependant, Fleur voulait la revoir, rien que pour lui prouver qu'elle avait tort.
Elle voulait un nom.
Cette nuit-là, Fleur ne mangea pas de bonbons dans son lit solitaire parce que pour la première fois depuis des lustres, elle pensa à quelqu'un avant de s'endormir.
Et quand on pense à quelqu'un, on n'est jamais seul.
… Fin du Chapitre …
