Chapitre 2 - Résolution
Perdu dans ses pensées tourmentées, Ginoza n'avait pas réalisé que son corps avait réagi de lui-même. Sans s'en rendre compte il s'était avancé jusqu'au bureau de Tsunemori.
Contemplant son dos frêle sur lequel tant de poids semblait reposer, il ignorait comment l'aborder. Il se maudit intérieurement.
Ce manque de réflexion ne lui ressemblait pas. Tout comme son plan de sauvetage s'il devait être honnête. Ginoza s'était embarqué dans des eaux totalement inconnues et commençait à regretter son audace fugace.
Plongée dans son dossier, Tsunemori ne l'avait pas immédiatement remarqué. Après quelques instants insoutenables elle finit par pivoter sa chaise vers lui, ayant probablement senti une présence troublant sa concentration religieuse. La surprise emplit ses traits en le voyant d'aussi près.
Il était rare que l'ancien inspecteur vienne ainsi jusqu'à elle. La majorité de leurs échanges se faisaient par messagerie ou à distance de leurs bureaux respectifs. Elle leva poliment la tête pour le dévisager, lui signifiant qu'il avait toute son attention. Il n'en était pas sûr, mais il perçut une once de culpabilité chez elle – probablement celle de l'avoir fait attendre. Sacrée Tsunemori.
- Ginoza-san ? L'interrogea-t-elle de sa voix claire, tranchant avec l'immobilité maladroite dont il faisait preuve. Que puis-je faire pour vous ?
Ce dernier réalisa avec stupeur qu'hormis les affaires liées au travail, il n'avait jamais pris l'initiative de discuter personnellement avec elle. Il ne savait pas comment la faire s'ouvrir à lui, encore moins la réconforter. Il grimaça.
Ils n'étaient pas proches, en tout cas pas de cette façon. Tout ce qu'ils avaient vécu ensemble ces dernières années avait resserré un lien fort entre eux, transformant complètement la dynamique de leur relation. Cette dernière demeurait néanmoins très cordiale et professionnelle. Il avait pu être assez abject avec elle lors de leur rencontre, persistant ensuite durant l'affaire Makishima. Il avait été trop absorbé par ses propres problèmes - notamment son stress qui lui échappait complètement - pour lui prêter réellement attention. Ce ne fut que lorsqu'il perdit pied, forçant l'inspectrice à prendre le relais, qu'il prit finalement conscience de sa valeur.
Dès lors Ginoza avait développé pour elle un profond respect, voire une admiration devant sa grandeur d'esprit. Akane Tsunemori demeurait une femme déterminée, accomplie et d'une humanité altruiste si rare de nos jours. Elle l'inspirait, à présent. Voire davantage. Il ignorait si elle en avait conscience.
Cette dernière le fixait toujours, les traits fins de son visage s'adoucissant à mesure que le temps passait. Comme pour l'encourager à parler.
Même au bout de sa peine immense, elle restait animée par cette force surnaturelle la prédisposant à se rendre disponible et agréable à tout ce que l'on pouvait attendre d'elle. Il ignorait d'où elle pouvait tirer cette bonté infinie. Faire passer les autres avant elle, peu importe sa situation. Il en resta bouche bée.
Ginoza s'estimait chanceux et fortement reconnaissant d'avoir lui-même fait l'expérience de son impressionnante générosité. Après la perte de son père et sa descente aux enfers, elle l'avait soutenu durant les deux mois de sa stabilisation. De sa propre initiative Tsunemori venait régulièrement lui rendre visite au centre de réhabilitation. L'inspectrice étant assez douée pour faire la conversation, il ne se souvenait plus de leur contenu - le plus souvent des banalités apparentes auxquelles il répondait machinalement à l'époque. Cela n'avait l'air de rien, il n'avait l'air de rien, mais elle avait fortement compté pour lui. Ne serait-ce que pour lui rappeler qu'il n'était pas seul. Que malgré l'explosion de son coefficient criminel elle le considérait toujours comme auparavant, comme un être humain à part entière.
Grâce à ses attentions il put se reprendre en main. Après quelques semaines seulement, sa teinte réussit à se stabiliser. Dans la foulée Sybille lui fit parvenir son jugement de le nommer exécuteur, captant immédiatement son évolution psychologique à travers les scans. Lorsqu'il souhaita lui annoncer la bonne nouvelle, il n'eut pas besoin d'ouvrir la bouche pour qu'elle le rassure. Devinant probablement son inquiétude informulée, elle lui réaffirma son support inconditionnel pour son retour à la Sécurité Publique. Elle semblait heureuse de le retrouver à ses côtés, son enthousiasme presque contagieux. Il n'avait pu réprimer un sourire franc derrière la vitre. Un de ses premiers depuis ce qu'il lui semblait une éternité.
Ginoza aurait donné n'importe quoi pour lui retourner un jour cette faveur qu'elle lui avait accordé. Celle d'avoir été là quand il en avait eu le plus besoin. Aujourd'hui semblait être l'occasion, mais il se sentait démuni.
Tsunemori avait dû percevoir sa gêne, toussotant doucement pour meubler le silence installé. Il reprit conscience de son environnement et plus particulièrement de la situation dans laquelle il s'était empêtré. N'arrivant pas à trouver les mots, Ginoza se sentit découragé pendant quelques secondes.
Ses yeux verts se plongèrent dans les siens. Elle semblait troublée par son attitude. Pensive, Tsunemori se demandait sûrement comment elle pourrait l'aider dans son problème visiblement épineux. Elle était à mille lieux de s'imaginer qu'il luttait pour réfléchir exactement à la même chose pour elle. Pour la sortir de sa peine. La verbalisation de ses propres émotions était loin d'être le domaine d'expertise de Ginoza. Tenter ainsi de faire sortir l'inspectrice de sa réserve était inconscient de sa part. Il lui fallait manifester sa résolution autrement.
S'il ne pouvait lui remonter le moral par les mots, alors ses actions parleraient pour lui.
- Rien. Il s'agit actuellement de l'inverse. Je venais vérifier si je ne pouvais pas faire quelque chose pour vous, Inspecteur Tsunemori.
Perplexe, elle ne s'attendait pas à cette réponse. Ses réflexes reprirent rapidement le dessus. Professionnelle, elle se lança posément dans le constat administratif de leur situation actuelle. Evidemment, pour elle son offre de support ne pouvait concerner que le travail.
- Ecoutez … il ne me reste que ce dernier rapport à relire et les enquêtes en cours sont sous contrôle. Votre proposition est très appréciée, Ginoza-san. Je ne vois cependant rien à vous confier de plus que vous ne faites déjà.
Ginoza manqua de se décourager de nouveau. Devant son silence qu'elle interpréta de façon erronée, Tsunemori acheva son laïus en lui rappelant calmement qu'il fournissait comme toujours un excellent travail et qu'il n'avait pas à s'en inquiéter.
Son élan de protection envers les autres demeurait aussi frustrant qu'attendrissant. Cela n'allait pas se révéler simple de contourner ses réticences pour réussir à atteindre le fond de sa peine, mais une idée germa dans l'esprit de Ginoza. Elle n'était pas la seule à pouvoir être têtue pour le bien d'autrui. Lui également.
A présent qu'il avait consciemment accepté son statut de criminel latent, il n'avait plus rien à craindre de la couleur de sa teinte. Il ignorait encore par quel mystère elle maintenait la sienne claire - malgré sa négligence absolue de son propre bien-être. L'ancien inspecteur était à présent dans une position de suivre les risques qu'elle prenait. Voire de les encaisser à sa place.
Le fardeau évident qu'elle portait seule depuis quelques temps n'était plus sain. Il ne l'avait jamais été. Dorénavant il l'allègerait pour elle.
Ginoza avait fait le choix de devenir un exécuteur de la Sécurité Publique. Bien qu'il ne supportait que récemment cette désignation, il était temps qu'il prenne sa part de responsabilité. Ce n'était pas à elle de le protéger mais bien l'inverse. Il s'était réveillé à présent. Que ce soit par besoin, devoir d'ainé, amour propre ou quelque chose de plus profond, il l'épargnerait de toute cette noirceur. Elle pourrait continuer à sauver la société si c'est ce qu'elle souhaitait, peu lui importait tant qu'elle irait mieux. Il la couvrirait. Il serait son bouclier. Peut-être qu'ainsi préservé, le moral de Tsunemori reviendrait. Il ignorait les causes de son profond abattement, mais au moins il traiterait les symptômes qui lui étaient visibles.
Telle était sa résolution.
- Je vous en remercie, finit-il par lâcher après cet énième silence, ce qui détendit légèrement les traits de l'inspectrice. N'oubliez pas que mon rôle a changé. Vous pouvez maintenant compter sur moi pour le remplir.
Ginoza ne lui laissa pas le loisir de répondre ni de méditer devant lui sur ses mots. Il prit rapidement congé d'un signe de tête cordial avant d'aller se rasseoir.
Tsunemori ignorait sans doute qu'il pesait chacun de ses mots. Il allait bientôt lui démontrer.
NB : ou comment Ginoza ne capte pas que ses silences à rallonge ne choquent pas plus que ça notre petite Akane ... elle est patiente, n'empêche.
