Correction : Nanthana14


La Chasse

Chap 3 : Le récit de Théo

Viggo était un bon gars et il essaya de distraire Will sur le chemin de la forêt. Ils avaient pris la voiture de Storm, le meilleur ami de ce dernier, et ils étaient cinq entassés dedans : Storm au volant, Marwin côté passager, Will, Viggo et Théo à l'arrière. L'ancien profiler avait expliqué à ses collègues ce qui s'était passé sur le parking, et Théo, le meilleur ami de Lucas, avait proposé de les accompagner à la chasse. Le grand barbu n 'avait pas prévu la sortie et n'avait pas son arme avec lui, mais ce n'était pas important. Il pourrait coacher Will, à qui on avait prêté un fusil, tout en prenant le temps de lui expliquer plus en détails la réaction de Lucas, et les événements qui avaient eu lieus avant son arrivée. Il aurait pu éviter le sujet, mais il voyait que Will s'en voulait vraiment de ce qui s'était passé dans le bar, alors il commença ses explications tandis qu'ils s'enfonçaient dans les bois, à deux, les autres s'éloignant de leur côté. Will était curieux d'en apprendre plus, tout en pensant distraitement que ses collègues et Théo étaient un peu insouciants de lui confier une arme, alors qu'il venait de menacer quelqu'un avec, quelques instants plus tôt. Certes, il avait eu une raison, et non, il ne présentait pas un danger, mais ils n'étaient pas prudents. Il se concentra néanmoins bien vite sur le récit de Théo.

Lucas avait vécu une vraie descente aux enfers. Il avait divorcé, avait dû changé de boulot et s'était retrouvé auxiliaire au jardin d'enfants. Le boulot lui plaisait bien et les gosses l'adoraient : tout aurait pu très bien se passer pour lui si Clara, la fille de Théo, ne l'avait pas accusé de lui avoir montré son sexe. La petite fille ne l'avait pas confronté directement : elle en avait parlé à la directrice, et Lucas n'avait jamais su quels mots elle avait exactement employés. Il avait été écarté tout de suite, et sa relation naissante avec Nadja, qui travaillait elle aussi au jardin d'enfants, avait été chamboulée. Tout le monde l'avait cru coupable, ce qui était compréhensible, et il avait commencé à être la cible de comportements de plus en plus agressifs. On avait tué sa chienne, Fanny, et il avait été battu en allant simplement faire ses courses. Il avait aussi failli perdre la garde de son fils adolescent, Marcus. Personne ne lui avait vraiment laissé la chance de s'expliquer ou de poser des questions. Personne n'avait écouté Clara non plus, lorsqu'elle avait tenté de revenir sur ce qu'elle avait dit. Le soir de Noël, Lucas avait craqué à l'Eglise et avait tenté de convaincre Théo de son innocence une énième fois, avant d'être jeté dehors. Après que Clara ait à nouveau confirmé qu'il ne lui avait rien fait du tout, Théo était aller voir Lucas pour lui apporter une assiette du repas de fêtes. Doucement, ils avaient commencés à se reparler, et l'affaire s'était tassée. Les poursuites contre Lucas avait été abandonnées, mais il n'y aurait jamais de vrai retour en arrière. Même si la petite le disait innocent, il restait la question que tous se posaient : pourquoi, au départ, aurait-elle menti ?

Ce pourquoi sans réponse faisait de Lucas un type éternellement suspicieux. Un homme qui ne pourrait jamais retrouver de travail au contact des enfants, un homme qu'on surveillerait toujours du coin de l'œil, s'il se trouvait proche d'eux. C'était une situation détestable, à laquelle Théo aurait aimé faire quelque chose, mais il se posait aussi cette fameuse question : pourquoi Clara avait-elle menti ? Théo avait longuement réfléchi à tout ça, mais à part avec sa femme, il n'en avait pas vraiment discuté. C'était un sujet difficile et il s'était contenté de résumer les choses pour Will. Le policier, attentif et à l'écoute, parvint cependant à le mettre en confiance et Théo se livra davantage, petit à petit entre deux conseils sur comment abattre telle ou telle espèce d'oiseau à coup sûr.

― Votre fille, qu'est-ce qu'elle répond lorsqu'on lui demande pourquoi elle a inventé cette histoire ?

― Elle dit que c'était des bêtises, rien de plus. Si on pousse le questionnement plus loin, elle dit qu'elle ne se souvient pas. C'est pour ça qu'on a pensé qu'il s'était vraiment passé quelque chose...vous savez ce truc...

― L'amnésie traumatique. Oui, je comprends votre réaction. Vous étiez vraiment dans une situation compliquée.

― Oui, voilà, c'était pas facile pour moi, pour nous. Vous imaginez, votre propre fille qui vous dit ça...C'est normal de croire son enfant plutôt que son meilleur ami. En plus, elle n'avait jamais menti, avant toute cette histoire.

― Et maintenant, qu'est-ce que vous croyez vraiment, au fond de vous ?

― Je ne pense pas qu'il lui ai fait du mal...C'est pas son genre, à Lucas, mais ça ne veut rien dire. Il y a un tas d'histoires comme ça, où les gens ont l'air parfaitement normaux et pourtant, ils sont bel et bien coupables. Il y a même des parents qui font ça à leurs propres gosses. Vous avez dû en voir, des histoires de ce genre...

― Oui, malheureusement.

― Et vous avez vécu ça aussi. Avec ce dingue, là, Lecter. Vous lui faisiez confiance.

Will retint un soupir. Il n'avait toujours pas envie de parler d'Hannibal, mais il ne pouvait pas demander à cet homme de se livrer sans faire l'effort d'en faire de même, un minimum. Il ne releva pas qu'Hannibal était tout sauf « un dingue », ce n'était pas le moment.

― C'était mon ami, oui. Mon psychiatre aussi. Je lui confiais pratiquement tout. Il paraissait on ne peut plus normal. C'était un médecin, très poli, sympathique...il inspirait confiance. Tout le monde est tombé dans le panneau.

― Et il vous a trahi. Alors vous comprenez pourquoi j'ai autant douté pour Lucas.

― Qu'est-ce qui vous a fait changé d'avis ?

― Clara. Elle l'aime vraiment bien. S'il lui avait fait peur, ou mal...Elle aurait eu mille occasions de nous le dire. Et si elle avait oublié, est-ce que la proximité avec lui ne devrait pas lui rappeler des choses, ou la mettre mal à l'aise ? Elle lui demande de la porter quand elle le voit. Elle lui passe les bras autour du cou pour dire bonjour, elle n'a pas l'attitude d'un gosse qui s'est fait agressé mais...

― Mais vous ne serez jamais sûr à cent pour cent.

― Et vous, en tant qu'ancien profiler, vous en pensez quoi ? Je sais que vous n'avez pas tous les éléments, mais vous pourriez les avoir. On se connaît tous ici. J'aimerais que vous lisiez le dossier, s'il-vous-plaît.

Will évita de dire qu'il travaillait plutôt sur les meurtres, en tant que profiler. Théo avait l'air de le voir comme une espèce de super flic et il ne voulait ni le décevoir ni lui donner de faux espoirs.

― Vous savez que j'arriverai probablement aux mêmes conclusions qu'actuellement ?

― Sans doute, sans doute. Mais ça me ferait plaisir quand même, que vous y jetiez un œil. J'ai besoin de ce petit espoir...qu'on pourrait, un jour, avoir une putain de certitude sur cette affaire.

― D'accord. Je vais le faire.

Personne, à part ses collègues, n'en saurait rien, et ça ne pouvait pas faire de mal. Et qui sait, peut-être qu'il mettrait le doigt sur quelque chose.

― Merci Will. Vous êtes un chic type.

Théo lui donna une tape sur l'épaule, puis s'immobilisa. A quelques mètres d'eux, un grand cerf s'arrêta pour boire au ruisseau. C'était l'occasion parfaite pour Will de se faire une place dans le club des chasseurs.