Correction : Nanthana 14


La chasse

Chapitre 4 : De nouvelles informations.

Le cerf se tenait à une distance idéale. Will n'avait qu'à appuyer sur la détente et pourtant, il restait là, immobile. Ce n'était pas le fait de tuer un animal de cette espèce qui le rebutait : il était pêcheur, et il ne pensait pas que la vie du cerf valait plus que celle d'un poisson. Ce n'était pas non plus l'acte en lui même. Il était en paix avec sa conscience tant qu'il mangeait le fruit de sa chasse ou de sa pêche, et qu'il faisait tout son possible pour éviter à l'animal des souffrances inutiles. Sur ce point, il ressemblait à Hobbs, le premier tueur qu'il avait rencontré lorsque Jack l'avait engagé comme « agent très spécial ». Hobbs utilisait absolument tout chez les animaux qu'il tuait : cornes, os, peau, viande...et il en faisait de même avec ses victimes.

Pour semer la confusion, Hannibal avait imité Hobbs, mais en mettant les victimes en scène de façon bien moins discrète, avec une cruauté manifeste. Will eut une sorte de flash alors qu'il se trouvait toujours aux côtés de Théo, revoyant Cassie Boyle empalée sur les bois d'une tête de cerf décapitée, le thorax ouvert et les poumons manquants. Peu de temps après ces événements, Will avait tué Hobbs par nécessité, mais avait avoué à Hannibal qu'il avait pris du plaisir à le faire. Il s'était senti fort, et il avait associé inconsciemment ce sentiment de toute puissance à l'image du cerf. Après ces événements et à cause de sa grande imagination, il avait vu l'animal se promener sur plusieurs scènes de crime, représentant ici sa propre envie de tuer, là, un avertissement, ou encore la présence ou la possibilité qu'Hannibal soit en fait le meurtrier.

Peu à peu, il avait également associé Hannibal au Wendigo, une créature cannibale au corps famélique et à la tête surmontée de bois de cervidé, et toutes ses images s'étaient superposées dans son esprit. Aujourd'hui, il voyait Hannibal Lecter à la place de l'animal qu'il était supposé abattre, et il se refusait à le tuer, une seconde fois. Il ne sortit de son état second que lorsque Théo posa sa main sur son épaule, alors que le cerf était déjà loin.

― Ça arrive, lui dit Théo.

― Ce n'est pas ça...enfin, je...ça m'a rappelé des souvenirs pas très agréables, se justifia Will.

Il savait que si les autres chasseurs l'apprenaient, il passerait pour un type trop sensible et potentiellement trop différent d'eux. Il n'avait pas la patience nécessaire pour endurer d'éventuelles taquineries à ce sujet, mais Théo le rassura :

― Je ne leur dirais rien. Et puis, on a chopé un gros piaf, on ne s'en sort pas si mal.

― C'est vrai. On pourrait peut-être rejoindre les gars ?

― Ouaip, il va être l'heure de toute façon. Je suis content d'avoir passé un moment avec vous.

― On pourrait peut-être se tutoyer ?

― On pourrait oui. C'est une bonne idée. T'es un mec bien, Will. Enfin, je te l'ai déjà dit, mais...ça fait jamais de mal de l'entendre, hein ? Va pas croire que j'te drague, dit Théo en souriant.

Ce n'était qu'une plaisanterie, mais Will y répondit par un sourire forcé. C'était le genre d'humour dont il se passait bien, parce que trop souvent utilisé comme une excuse à ceux qui tiennent des propos discriminatoires. Il ne connaissait pas encore assez Théo pour savoir s'il en faisait partie, mais il avait envie de croire que c'était plus de l'ignorance de sa part qu'autre chose. Il avait l'air d'être un bon gars, honnête.

Lorsqu'ils rejoignirent le groupe, Marwin demanda comment Will s'en était tiré, et Théo répondit

― Il est meilleur que toi en tout cas !

Viggo taquina un peu Marwin, et Storm se vanta de ses propres résultats. Ils se rendirent ensuite au relais de chasse, pour déplumer et préparer les oiseaux, personne n'ayant rien tué d'autre. L'entente entre le petit groupe d'hommes se renforça et Will ressentit le changement lorsqu'il retourna au travail.

Théo avait parlé à ses collègues et le dossier concernant Clara lui fut remis sans que personne, pas même le chef de service, n'y trouve rien à redire. L'ancien professeur de criminologie le lut avec attention, obtenant le témoignage écrit de Grethe, la directrice du jardin d'enfants, et avec celui-ci, les mots exacts de Clara. La petite avait dit détester Lucas, qu'il était « bête, pas beau et qu'il avait un zizi en plus ». La directrice écrivait dans son témoignage qu'elle avait répondu que c'était le cas de tous les garçons, pas encore alarmée par le récit de l'enfant, mais que Clara avait alors ajouté que le zizi de Lucas était tout le temps tout raide, comme un bâton. Elle avait aussi ajouté que l'adulte lui avait donné un cadeau, un cœur en perle, mais qu'elle n'en voulait pas, puis elle avait enchaîné sur un autre sujet comme si de rien n'était.

Pour Will, il était plus que probable que Clara ait réellement vu quelque chose, mais pas forcément Lucas. Il se demandait s'il était possible qu'elle ait pu accuser le mauvais homme, confuse, et s'interrogeait aussi sur son soudain revirement. Clara aimait Lucas, tout le monde y compris son père le disait, pourtant ce jour-là, elle avait dit le détester. Pour en savoir plus, Will consulta le rapport du pédopsychiatre qui avait entendu la petite fille et grimaça. Les questions étaient orientées et répétées, l'homme convaincu de la culpabilité de l'auxiliaire. L'ancien profiler aurait mis sa main au feu que Clara avait dit exactement ce que ce dernier avait voulu entendre pour avoir la paix. Pire encore, le soit-disant professionnel ne lui avait posé aucune des questions qu'il lui aurait personnellement posées, dans sa situation. Un gros soupir lui échappa : l'affaire était complexe, et il pourrait difficilement en savoir plus sans interroger les témoins, ce qui risquait de nuire à Lucas. Il était dans la merde jusqu'au cou et il s'y était fourré tout seul en acceptant la requête de Théo.

Bientôt, et même si ça l'inquiétait, il eut une occasion en or d'observer les principaux intéressés : l'anniversaire d'Agnès, la mère de Clara.

A la petite fête, il y avait tous les amis du couple, dont Lucas. Will s'excusa à nouveau auprès de ce dernier, qui fit l'effort de lui parler un peu. Le policier avait su se faire accepter au sein de la petite communauté et était perçu comme réservé, mais gentil et travailleur. Il faisait son possible pour paraître sous son meilleur jour, se montrant disponible et à l'écoute. Par moment, il se trouvait même un peu manipulateur. Il songeait parfois qu'Hannibal avait dû déteindre sur lui, puis se mettait en colère contre lui-même de penser une chose pareille. Il avait traversé des moments extrêmement difficiles et s'il devait manipuler un peu son monde pour avoir la paix, il ne le faisait pas par malveillance, mais bien pour se protéger.

Une chose était sûre, son comportement portait ses fruits : c'était sans doute sa bonne réputation qui avait convaincu Lucas de lui parler à nouveau. Ils évoquèrent la chasse, Will espérant qu'il ferait partie de la prochaine sortie, mais Lucas semblait réticent. Storm s'ajouta à la conversation, expliquant que cela faisait des mois que leur ami ne s'était pas joint à eux, ce qui éveilla bien sûr l'intérêt de Will. Lucas évoquait de la fatigue due à son nouvel emploi de coursier, mais l'empathe se doutait bien que ce n'était pas la véritable raison. Il évoqua son hobby favori, la pêche, que personne ne semblait trop apprécier parmi ses nouveaux amis, et demanda à Lucas si ça l'intéresserait de l'accompagner, un de ces jours. Il avait du matériel à lui prêter, et il y avait une rivière large qui passait pratiquement derrière chez lui. Le quarantenaire hésita puis refusa poliment. Clara venait de sortir de sa chambre pour saluer tout le monde, et elle réclamait que ce dernier la porte. Elle avait maintenant 8 ans, et semblait à l'aise, tout comme Lucas. Agnès les surveillait discrètement du coin de l'œil, tout en discutant avec une amie.