Wow. Wow. Je poste une suite avec deux semaines d'intervalles. Serais-je vraiment en plein progrès?

Je dois dire cependant que je suis très vite devenue satisfaite de cette suite. Je m'y suis vraiment donné à cœur joie, notamment à la fin!

C'est donc la première partie du final (si on oublie l'épilogue), et la bataille commence... En surface comme à l'intérieur. C'est un chapitre beaucoup plus long que d'habitude (en fait, deux fois plus long d'après le compteur de mots de ) et il se peut que la deuxième partie soit tout aussi longue.

Bonne lecture à vous o/

Disclaimer: Jérémie et son équipe, ainsi que XANA, Lyoko et Kadic ne m'appartiennent évidemment pas, tout le mérite revient à leurs créateurs.


Solar Building se dressait de toute sa puissance devant les Lyoko-Guerriers, sa surface glacée gelant de son ombre ce qui l'environnait. Les vitres teintées de noir avaient l'aspect d'une muraille de ténèbres infranchissable, dérobant de sombres secrets à la face d'un monde ne demandant que l'ignorance. L'eau verdâtre isolant la tour semblait vouloir repousser ses assaillants... Car c'était bien ainsi que se sentait Jérémie: un chevalier à l'aventure s'apprêtant à passer dans le château-fort ennemi, dans un Autre Monde à conquérir... Plus il s'en approchait, plus il se sentait vaciller. Il se tourna vers ses camarades, tous aussi concentrés sur ce qui allait arriver, les yeux fixes sur le monstre immobile. Il tâcha de dissimuler ses mains tremblantes dans l'ample veste bleu nuit que Nicolas lui avait donnée, chargée de couteaux et de fumigènes. "Sers-t-en uniquement si tu penses pouvoir le faire, et ne rate pas ton coup". Il refusa de penser à cette éventualité. Comment pourrait-il frapper un homme, surtout si c'était lui...

Non. Non, ce n'était pas lui. Il ne devait pas raisonner ainsi. Il se défendrait si ça pouvait le sauver. Voila.

- Nous approchons" Annonça Elisabeth à ses jeunes troupes en posant sa main sur le Weregun accroché à sa ceinture. "Souvenez-vous, au mieux essayez de viser le symbole d'œil qui doit se trouver sur eux. Sur tous les monstres. A priori, nous ne les avons pas tous rencontrés, alors gardez ce détail en mémoire. Vous allez sans doute rencontrer des monstres humanoïdes, ou des êtres humains possédés. Ne vous arrêtez pas à ça. Tout ce qui vous menace est un ennemi. Notre but est de vider le bâtiment au maximum, mais si les lieutenants de Belpois se montrent, n'essayez pas de jouer les héros. Contentez-vous du menu fretin, ça aura au moins le mérite de nous laissez le champ libre".

Elle se tourna vers les Lyoko-Guerriers: "Quant à vous, vous nous aiderez, Nicolas et moi, à nous débarrasser de vos jumeaux maléfiques. Vous saurez sans doute vous y prendre avec eux... Mais faites en sorte que la réciproque, probablement vraie, ne vous handicape pas. Sachez que vous n'aurez sans doute pas la garde de Solar Building avec des outils de jardinage. Ceux que vous avez croisé, nous en savons au moins qu'ils sont programmés pour s'éteindre au moindre choc, histoire de sonner l'alerte auprès de soldats plus compétents... Qui nous attendent là où nous allons. Belpois va mettre le paquet, alors utilisez nos armes sans hésiter. Jérémie, on te laisse les négociations. Parlemente autant que tu veux, mais si la situation devient ingérable, je règle le problème. C'est compris?"

Le génie hocha gravement la tête, se gardant bien d'être fébrile. Tenter de négocier un arrêt des hostilités avec son alter paraissait être une bonne idée deux heures auparavant, mais... Mais comment faisait-on cela?

La camionnette s'arrêta à quelques mètres du pont reliant la tour insulaire à la ville. Les XANANTIS se redressèrent, s'échauffèrent une ultime fois, l'expression aussi tendue qu'à la veille d'un important examen. Les Lyoko-Guerriers les suivirent en tâtonnant leurs poches pleines de petites armes, ainsi que les fourreaux des pistolets qu'on leur avait prêté. "Vous apprendrez sur le tas, mais sachez au moins la tenir avec des muscles détendus, sinon ça va faire mal". Aelita en particulier n'était pas rassuré. En combat, elle avait toujours été plus magicienne que lutteuse... Jérémie le remarqua et passa une main protectrice sur la sienne.

- Ca va aller" Murmura-t-il doucement. Un petit sourire lui répondit. Bon. Il n'y avait plus qu'à espérer qu'il ne se trompait pas.

- Y a toute une légion de monstres à l'entrée" Soupira Nicolas en serrant son fusil. "C'était à prévoir, cela dit. Le lever de rideau va être sportif".

En effet, une vingtaine de Krabes allaient et venaient sur le pont, sondant avec une effroyable précision les rues alentours. Ils paraissaient bien plus redoutables que feu leurs amis gardiens de prison... Ce qui ne fut pas pour rassurer Jérémie. La première fois, ils s'en étaient sortis rapidement, sans trop de cérémonies ni de réflexion, mais là, le niveau montait. Etre moyens ne serait pas suffisant. Respire, Jérémie. Inspire, expire. Ils pouvaient le faire.

- Les fumigènes sont inefficaces sur eux" Rappela Ulrich, l'adrénaline montant crescendo. "S'ils sont comme chez nous, ce sont des machines, alors ce n'est pas la fumée qui les dérangera..."

- Donc il faut les tuer pour de bon" Compléta Elisabeth. "Il n'empêche que l'idéal serait de les avoir à distance. Ne donnons pas aux sbires de Belpois une bonne raison d'envoyer des renforts, et gardons nos forces pour le reste. Que tous ceux qui savent bien viser se mettent en joue. Et rappelez-vous, l'œil stylisé au mieux. Les autres, préparez vous à courir vers l'entrée et à tirer si nécessaire ".

Quelques jeunes XANANTIS, ainsi que Nicolas et Elisabeth, se mirent en place, l'arme solidement tenue et le regard concentré. Odd, habitué aux visées grâce à Lyoko, en fit autant. Il y avait, par chance, un homme pour un Krabe. Sauf raté, cela allait aller vite.

La main de la chef se leva. Le cœur de Jérémie s'accéléra. Ses jambes étaient à la fois raides et flageolantes. Il avait soudain peur de ne plus savoir comment courir...

Puis la main s'abattit.

Les coups de feu partirent dans un concert chaotique et assourdissant. Les Krabes tombèrent brutalement, rejetant pour toute âme des éclairs funèbres. La troupe fonça devant elle, évitant les cadavres électroniques et leurs derniers sursauts de vie. Les genoux de Jérémie se pliaient d'eux-même, ses pieds le réceptionnaient sans qu'il n'y pensât. Son esprit ne répondait plus, il n'était que réflexes. A côté de lui, ses amis le dépassaient en regardant frénétiquement autour d'eux. Mais ils étaient bien entourés, des XANANTIS prêts à tuer ce qui se présenterait.

Finalement, ils parvinrent à l'entrée de Solar Building. Tous cherchèrent la proximité du mur en reprenant leur souffle.

- Ca s'est bien passé..." Murmura Odd sans chercher à dissimuler une certaine fierté.

- Te laisse pas berner. Ils nous ont probablement vus arriver. Ils veulent juste nous attirer à l'intérieur, où ils cachent leurs vrais guerriers. Ou pire, eux" Objecta Nicolas. "Y a une revanche qu'ils désirent prendre, personnellement".

- Cela m'attristerait de leur arracher ce plaisir." Ironisa Elisabeth en crispant ses doits sur le Weregun. "Mais ne bavardons pas. Jérémie, tu seras escorté jusqu'à ce qu'on trouve Belpois, ou au moins son bureau. Ne te mets pas en danger, tu ne seras jamais seul. Les autres, c'est parti!"

Sans attendre d'accord, Elisabeth compléta son ordre d'un signe vers un jeune homme armé d'un bazooka. Il se plaça devant l'immense porte en acier et tira plusieurs coups. La porte finit par céder, invitant dans un grincement infernal les rebelles sur le champ de bataille. Un hall spectaculaire se présentait à eux, faits de murs d'acier noir mais aveuglant de lumière grâce à de nombreux spots immaculés. Le dallage, également blanc, était d'un lisse parfait et d'une propreté absolue, il était même possible de s'y mirer. Au fond, deux grands escaliers tout autant impersonnels menaient vers un étage sombre, échappant à la vue des arrivants par des portes aussi accueillantes que la gueule d'un monstre de légende. Au centre, un imposant ascenseur avait desserré ses lèvres glaciales.

Des colonnes de Kankrelats s'en échappaient, rangés dans une discipline militaire. Leur œil stylisé brillait d'un éclat de menace que n'eurent le temps de parer les XANANTIS. D'un coup, plusieurs tirs fusèrent, touchant deux jeunes rebelles qui allèrent heurter le mur dans un effroyable bruit de cassure. Les autres se jetèrent où ils purent, les yeux rivés sur leurs adversaires et les canons prêts à tonner. Un vacarme assourdissant emplit aussitôt le hall, déboussolant totalement Jérémie qui essaya tant bien que mal de se raccrocher à ses amis, à peine plus à l'aise. Odd se mouvait aussi vite qu'il le pouvait, sautant à gauche et à droite, accroupi, debout, tirant occasionnellement et touchant au hasard de ce qui passait sous son nez. Rapidement, l'affrontement tourna à la mêlée et les humains durent utiliser leurs crosses, rendant la lutte plus accessible à un Ulrich de plus en plus déchaîné. Des cris éclatèrent partout dans le hall, se fracassant contre les murs aussi violemment que les monstres au sol, volant, s'effondrant, dans des éclairs et des râles déchirant l'espace. Les surfaces tremblaient sous les balles perdues et les tirs malavisés, les griffes des Kankrelats crissaient au sol et laissaient des plaies superficielles mais effrayantes sur la surface. L'étourdissement gagna Jérémie. Il évita tant bien que mal quelques tirs frôlant sa nuque, son oreille, son nez, son torse, mais les morsures fantômes s'immisçaient en lui alors qu'il tentait de réfléchir. Il avait sorti un couteau de sa veste, mais son bras pendait lourdement à ses côtés, entêté à ne pas participer. Il devait penser avant de frapper. Seule une voix dans sa tête répétait en boucle la même chose, en tentant de couvrir le chaotique concert qui lui pulvérisait les oreilles.

Est-ce bien le moment pour une telle chose, génie? Ne reste pas là alors que tu es en pleine guerre! Réagis!

Soudain, il sentit une pression derrière lui. Il se retourna et fit face à un Kankrelat, qui remarqua également sa présence. Aussitôt, l'œil brilla d'une lueur malsaine et l'énergie s'accumula en lui. Le cerveau de Jérémie frisa. Le monde arrêta son concert infernal et sa danse mortelle. Il n'y avait plus rien dans son esprit, juste la voix lui hurlant de lever sa foutue arme et de frapper. Sans trop en être conscient, sa main se dressa entre lui et la menace, serrant le couteau avec une force qu'il ne se connaissait pas, et s'abattit à une vitesse folle sur la pupille étincelante. Ses muscles étaient soudain devenus légers, naturellement attirés vers la cible. Seul l'instinct réfléchissait, le cerveau ne tournait que pour activer les mouvements de Jérémie. Un cri incontrôlé de libération lui cassa la gorge alors que le monstre fauché grogna et s'effondra à ses pieds. La chute sembla se passer au ralenti alors que la vague d'énergie qui avait si brutalement parcouru le jeune homme s'apaisa. Il resta immobile moins d'une seconde, durant laquelle il réalisa ce qu'il avait fait. Il se battait vraiment. De tout son être, sans se soucier de savoir si un retour vers le passé le sauverait d'une maladresse. Il avait senti sa vie en danger plus que jamais. Une décharge d'adrénaline circula dans ses veines et le secoua. Était-ce donc cela que l'on ressentait quand on combattait? Aussitôt, il récupéra son arme et se tourna vers un autre Kankrelat, prêt à lui tirer dessus, et il l'acheva avec plus d'assurance. Pris dans le feu de l'action, il n'entendait et ne voyait même plus le chaos. Tout lui était normal.

Il continua jusqu'à ne plus percevoir autour de lui que des bruits de bottes et de respirations saccadées. Son propre souffle était si puissant qu'il lui bouchait les oreilles. Il cligna des yeux en tentant de calmer son cœur survolté. Autour de lui, les cadavres des monstres jonchaient le sol, pattes en l'air et tripes électroniques perçant la peau artificielle. Parfois, le corps d'un XANANTI se perdait entre eux. Quatre avaient les yeux fermés, ou vides, et une petite auréole rouge comme décoration. La réalité de la chose heurta Jérémie, et il vacilla vers eux. Ils n'étaient pas... Nicolas l'arrêta alors qu'il allait s'accroupir devant une jeune femme, cheveux à la garçonne et bruns, un petit visage rond et tranquille, les doigts encore emmêlés contre la détente de son arme.

- Il n'y a rien à faire" Affirma le XANANTI en posant deux doigts contre sa gorge. Nous n'avons pas le temps. Il faut monter avant qu'une autre légion n'arrive. On ne peut se permettre de faire du sur-place"

Jérémie se vit hocher lentement la tête, puis se releva. Ne pas y penser, ne pas y penser.

Les troupes alliées se fendirent un chemin entre les Kankrelats à terre. Les Lyoko-Guerriers les suivirent jusqu'à l'escalier. Ils parvinrent à la grande porte les séparant du premier niveau. Nicolas la défonça sans difficulté et ouvrit la voie vers une immense cage d'escalier. Sur le côté, une porte frémissante menaçait de sauter de ses gonds. Le groupe s'était à peine mis sur ses gardes que la patte d'un Kankrelat entrouvrit la porte. Le sang des XANANTIS ne fit qu'un tour. Les Lyoko-Guerriers se préparèrent à la rencontre, mais Elisabeth s'interposa.

- Je veux cinq hommes prêts à assurer nos arrières! Les autres, on continue à monter! Inutile de nous épuiser à chaque étage!"

Aussitôt, une poignée de soldats mirent leurs armes en joue et tâchèrent d'occuper tout l'escalier. Ulrich sembla cependant hésiter.

- On ne va pas les laisser..."

Elisabeth lui serra le bras avec force, ses pupilles fixées dans les siennes dans une expression dure: "Ils ont l'habitude, mais vous nettement moins. Vous devez rester en vie, alors on limite vos affrontements. Vous voulez arriver jusqu'au centre de commandement oui ou non?"

Le jeune homme resta quelques instants sonné par la réponse intraitable de la combattante, puis approuva. Il la laissa même le pousser en avant et retrouva ses camarades, déjà à l'étage suivant. A nouveau, un groupe d'ennemis allait foncer sur eux, et à nouveau quelques XANANTIS restèrent sur place pour gérer la situation. Les nouveaux tirs et cris se joignirent à ceux, plus faibles, de l'étage inférieur, couvrant presque le bruit de la course ascensionnelle.

La progression devint interminable, constituée d'une succession d'escaliers indissociables et épuisants, jusqu'au sixième niveau. Le sommet des marches menait à une porte d'acier coulissante, impressionnante par le silence qu'elle dégageait. L'insonorisation était si performante qu'on ne pouvait deviner ce qui se passait de l'autre côté. Petit à petit, les combats qu'ils avaient délaissés s'étaient faits moins enragé, et Jérémie put apprécier le calme écrasant qui l'étouffa soudain. Un saut vers l'inconnu... Encore un. Il se tourna vers Elisabeth, surpris qu'elle n'ait pas déjà donné l'ordre d'avancer. Il l'aperçut manipuler subrepticement le Weregun et en ôter quelque chose. Le détecteur de chaleur corporelle... Le génie se sentit de moins en moins à l'aise, mais ne dit rien. La troupe se tendit en l'attendant.

- Quelque chose m'inquiète... Nous n'avons pas encore croisé vos alters. Les étages que nous avons passé sont certes ceux de la scientifique, mais je m'attendais à au moins l'un d'eux..."

- Tu penses qu'ils sont derrière?" Murmura Yumi, la voix un peu trop aigu pour paraitre détachée.

Elisabeth ne répondit rien. Son regard acéré par la tension et l'impatience se suffisaient à eux seuls. "Quoi qu'il en soit, Jérémie, continue à monter si tu le peux. Nous ne sommes clairement pas au sommet. Mais si nous devons rester sur place et que tu es seul, ne t'arrête pas tant que tu n'as pas Belpois en face de toi. On finira par te rejoindre".

Jérémie approuva sans trop y croire. Progresser seul? Un programme des moins rassurants... Surtout que c'était un total changement de programme. Quelle idée se baladait dans la tête d'Elisabeth...?

Il déglutit, les jambes douloureuses, les poumons brûlants, le cœur au bord du vide. Il serra encore son poignard jusqu'à ne plus sentir ses doigts. Son autre main chercha machinalement les autres armes qu'il portait. Jamais la sensation de porter sur lui des objets dangereux n'avait été aussi douce.

Un XANANTI brandit son énorme bazooka et pointa la porte. Le groupe se pencha en avant, comme avant de se jeter dans le vide. Le coup partit, aussi retentissant une boulet de canon. Les murs s'ébranlèrent en même temps que les muscles de chacun. Ils foncèrent vers ce qui les attendait.

Une salle immense, constituée d'escaliers en fer suspendus montant à gauche, à droite, dans un tourbillon immobile et glacial de gris. Des câbles pendaient ça et là, grinçant en solitaires et s'élevant vers un plafond à peine visible. Au fond de la pièce, un ascenseur doté d'un immense boitier vocal, d'une tablette sur laquelle la forme d'une main avait été creusée et de plusieurs touches numériques. Il régnait dans l'air un froid de mort, comme si nul corps n'était jamais venu réchauffer ce lieu. Jérémie se sentit comme sous terre, dans les entrailles du monde, et l'ascenseur était le seul moyen de remonter à la surface... Mais tout ce système de sécurité... Il songea sans y réfléchir que les boitiers devaient répondre à son alter, sans doute. Il les observa, troublé, quand soudain des pas se firent entendre au-dessus d'eux. Des pas humains. Puis une voix aigue, qu'il connaissait trop bien.

- En voila des manières d'entrer chez les gens! Au moins on ne vous rate pas!"

Une silhouette fine, petite, adolescente. Des cheveux blonds frôlant de maigres épaules, rendues plus carrées par un large manteau violet. Des yeux arrogants et pétillants. Jérémie sentit Odd retenir son souffle près de lui et manquer de vaciller en devenant dangereusement pâle.

L'alter Odd Della Robia était au sommet d'un des escaliers suspendus, les coudes posés nonchalamment sur la rambarde et les jambes croisés dans une attitude décontractée. Il tenait entre ses doigts une laisse, au bout de laquelle s'excitait un gigantesque chat violet, réplique exacte du monstre qu'Ulrich et Elisabeth avaient affronté devant le collège... Si ce n'était ses crocs bien plus aiguisés, ses pattes bien plus imposantes, et une aura de destruction bien plus évidente. L'alter remarqua l'attention portée à son "chat" et rit.

- Vous l'aimez? C'est la dernière version, tout juste sortie par les scientifiques... Une chance qu'ils ne s'arrêtent jamais de plancher sur nos Favoris. S'il avait fallu tout recommencer, il y en aurait eu pour des jours. N'empêche, ce n'était pas très gentil, ce que vous avez fait à mon bébé...Vous conviendrez avec moi qu'il est normal que son petit frère réclame justice, n'est ce pas?"

Nicolas bondit, comme piqué par les paroles du jeune homme. "Ne parle pas de justice quand tu t'entoures d'assassins! La prochaine que tu croiseras te condamnera, oui!"

Il allait attaquer, mais Jérémie l'arrêta. "Non!"

Le combattant se tourna vers lui, surpris. Le génie s'expliqua en voyant une inquiétante pointe de méfiance grandir dans ses yeux. "Je n'essaie pas de le défendre, mais... Mais rappelez-vous, il est peut-être manipulé! C'est peut-être XANA qui parle par sa bouche, alors ne lui faites rien!"

Il vit Odd - son ami- garder les pupilles rivées sur son double, à la fois désarçonné et curieux. Ses poings faiblement crispés tremblaient, et ses jambes semblaient hésiter entre le lâcher ou l'emmener vers l'alter. Ce dernier parut un peu étonné par le discours de Jérémie, mais se reprit vite et lui sourit doucement. "Alors, t'es aussi le chef, chez toi... Ca ne m'étonne pas que le patron veuille te voir. Pour sûr, tu lui ressembles... Au fait, ravi de faire ta connaissance, autre-moi!" Il salua son double d'un geste enjoué de la main. Tellement Odd. Et ça ne facilitait pas les choses. Cependant Jérémie eut une idée. Il avait sans doute devant lui le plus enclin à discuter, s'il était un tant soit peu similaire au Odd qu'il connaissait, il fallait donc en profiter. Il s'avança et essaya de paraître le plus ferme et calme possible.

- Je désire une entrevue avec ton chef. Nous ne vous ferons rien, et si le vrai Odd peut m'entendre, qu'il sache que nous allons le libérer!"

Un silence régna, durant lequel l'alter Odd dévisagea Jérémie, comme s'il ne comprenait pas vraiment. Puis il lui adressa un petit rire étincelant, et pointa l'ascenseur du pouce.

- Le boss t'attend aussi. Tu y vas, mais seul. Moi, je vous garde ici. Inutile de vous dire que toute tentative d'assaut est vouée d'avance à l'échec, hum..." Il caressa son Favori avec tendresse. "Oh, et t'inquiète pour tes amis, ils vont rester entiers. On a pour ordre de ne pas abîmer la miss aux cheveux roses, et ça me ferait bizarre de me battre contre moi-même, alors..."

Il adressa un clin d'œil à Aelita, qui fut autant troublée que les autres par la déclaration du jeune homme. Elle, en particulier, devait être protégée? Quels projets nourrissait Belpois? Jérémie attendit une éventuelle suite aux paroles de l'alter, mais rien ne vint d'autre que des coups d'œil invitants. Le génie déglutit, serra et desserra les poings plusieurs fois, puis jaugea ses camarades. Yumi leva le menton vers l'autre Odd.

- On ne le laisse pas seul, à la merci de XANA!"

- XANA? Ce virus immatériel? Vous avez un curieux sens des priorité... Qu'importe, vous ne venez pas, point barre. Et si vous refusez d'entendre raison, vous resterez par la force".

- Essaie donc pour voir!" Rugirent Nicolas et Ulrich d'une même voix. Une fois encore, ce fut Jérémie qui les arrêta.

"Restez ici, et essayez de me rejoindre par les escaliers à la première occasion... Autant éviter d'affronter ce monstre-là. De plus, on ne sait pas où sont les autres, mais ils ne doivent pas être bien loin. Je survivrai en vous attendant, ne vous en faites pas".

Yumi secoua la tête. "Pas question, Jérémie. Et s'il y avait un truc trop puissant pour toi là-haut?"

Le chef sourit. "Je ne vais que rencontrer un double hanté par XANA. Ca s'est déjà vu, je pense pouvoir m'en sortir". Il ajouta une petite tape, qu'il espéra rassurante et ferme, jeta un dernier regard vers l'alter Odd tout occupé à observer la scène comme s'il s'agissait d'une pièce de théâtre intéressante, et enfin se dirigea vers l'ascenseur. Il sentit tout le poids du monde sur ses épaules et se crut sur le point de défaillir à chaque pas le rapprochant de l'inéluctable, mais enfin la lourde porte était à sa portée. Ses yeux dansèrent entre la paume gravée dans le boitier et la sienne. Doucement, il les fit s'emboîter. Le contact froid de l'objet contre sa peau le fit frémir. Il fut pris par une soudaine peur, aussi irrationnelle que poignante, qu'il ne pourrait jamais se décoller du mécanisme. Il se sentait englouti. Seul un petit "bip!" et le boitier virant au vert le sauva de ses pensées. Bon, première étape réussie. Il se concentra ensuite sur les touches numériques.

- J'ignore quel code utiliser..." Lança-t-il à l'alter Odd, sursautant un peu bêtement quand le boitier de reconnaissance vocale réagit à son tour. L'alter rit de bon cœur et sortit un papier de sa poche, dont il dicta le contenu:

- 1974-01100100-01101111-01110111-01101110... Il s'est quand même sacrément compliqué la tâche... Le lot des génies, j'imagine".

Jérémie suivit avec peine le rythme pourtant lent de l'alter, redoutant de confondre un 1 et un 0 dans la course, mais finalement le boitier vira au vert et termina de déverrouiller la porte. l'ascenseur ouvrit sa gueule dans un bruit de lourde machine et acheva son râle dans un fracas retentissant. A moins que ce ne soit l'esprit de Jérémie qui n'entendait plus que cela. Il respira à plein poumons, tâcha d'apaiser son cerveau bouillonnant torturant ses tempes, et entra. La voix aigue de l'alter lui parvint depuis l'extérieur:

- Oh, et appuie sur la touche -2!"

- Le bureau de Belpois n'est pas au sommet?" S'étonna Elisabeth avec méfiance.

- Bien sûr que si, mais le niveau 1 est le sommet, miss... Ce n'est pas là qu'il garde XANA, ce serait trop facile..." Le ricanement qui acheva la phrase secoua le génie, mais il n'en laissa rien paraître. Il fit un signe à ses camarades.

- Fais bien attention à toi!" S'exclama Aelita en lui rendant son salut. Le cœur de Jérémie s'allégea un peu, juste assez pour lui donner le courage d'appuyer sur la touche. La gueule se referma sur lui sans attendre. Il ne s'était jamais vraiment demandé ce que ça faisait d'être avalé par un dragon, mais cela devait ressembler à ça.

L'ascenseur s'ébranla et entraîna son passager vers le haut. Le ronronnement sinistre du monstre replongea Jérémie dans ses pensées. Qu'allait-il rencontrer? Lui? Un autre? La question ne le quittait pas depuis son arrivée dans ce monde, mais elle lui avait rarement semblé aussi importante avant. Comment parlait-on à soi-même? Comment convainquait-on son propre reflet de s'écouter? Tout était tellement étrange, et plus il s'approchait du ciel, moins il se sentait prêt. Il avait l'impression que tout son être frissonnait, pourtant il ne faisait pas froid... Le surmenage, sans doute. Il n'avait pas l'habitude. Et quoi qu'il en fût, un signal sonore le prévenant de l'interruption de l'ascenseur le coupa dans ses idées. Il n'avait plus le temps de réfléchir. Il allait juste devoir faire de son mieux. Il leva le menton en réprimant un vertige alors qu'il pénétra dans le bureau de Solar Building.

Par bien des aspects, c'était une pièce comme il aurait pu en concevoir. Pas de fenêtres, juste des néons en guise de lumière. Du blanc, neutre, simple, efficace. Des écrans par dizaines, tous de tailles différentes, agressant les pupilles sans ménagement tout en affichant des images de l'intérieur du bâtiment, des rues environnantes et des quartiers plus lointains. Il remarqua particulièrement le plus gros des ordinateurs, l'œil stylisé de XANA l'occupant fièrement. Il ne s'était jamais senti autant en danger en le voyant.

Mais le pire était ce siège en cuir brun, juste devant l'œil, d'où dépassaient deux bras installés sur les accoudoirs. Deux manches noires, patiemment posées, ne chassant ni n'invitant. Son double...? Rien qu'en étant près de lui, il ressentit les même symptômes que Yumi. Sa vision s'embruma, son crâne se durcit, son cœur rata quelques battements. Jérémie prit sur lui pour se calmer, ignora le malaise qui crispait ses muscles. Il se surprit à trouver en lui suffisamment de maîtrise pour y parvenir. Une fois assez convaincu du résultat, il passa ses mains derrière son dos dans l'espoir de paraître détendu et contrôlé. Il s'avança sans quitter des yeux les écrans et s'arrêta à côté du siège, luttant pour ne pas dévisager l'homme. Malgré tout, il perçut que l'autre non plus ne le regardait pas, concentré sur les images de surveillances. Un silence s'installa pendant quelques secondes, puis Jérémie entendit une voix - sa voix- commencer la partie.

- C'est si ennuyeux de devoir parler aux autres".

Finalement, Jérémie se tourna vers son interlocuteur. Il fut finalement assez heureux d'avoir été habitué aux doubles qu'il croisait depuis le début, car il ne fut pas aussi choqué qu'il ne s'y était préparé en reconnaissant ses traits dans ceux de l'autre. A peine avait-il le visage plus tiré, plus dur. La seule différence notable était sa tenue: un costume noir composé d'un simple pantalon, d'une chemise immaculée, d'une cravate noire et d'une veste noire. Le tout lui donnait bien quelques années de plus. Définitivement comme cela que Jérémie s'imaginait, quand il était enfant et seul avec son intelligence et ses espoirs. Il cilla un peu. L'autre le découvrit à son tour. Le génie fit de son mieux pour ne pas rougir tandis que les pupilles de l'alter le sondait dans les moindres détails, questionnant, marquant, commentant. Au bout d'un moment, il éclata de rire et se leva pour faire face à Jérémie, qui rougit pour de bon.

- Alors c'est ça, le poids des autres... Un petit garçon sage, timide, tout juste bon à lever la main quand on lui demande, et à parler quand on le lui a autorisé... C'est ça, d'être quelqu'un parmi tous?"

Jérémie se mordit la lèvre, poignardé par ce qu'il entendait. XANA. C'était XANA. Ca ne pouvait, ça ne pouvait...

- Je t'ai entendu parler à mon subalterne, tout à l'heure... Moi, sous le contrôle de XANA?" L'alter tourna autour de Jérémie, scrutant la moindre de ses réactions. "Un vrai garçonnet, bercé d'illusions... J'étais comme ça, quand j'étais petit. Je me répétais sans cesse qu'il est logiquement impossible qu'un monstre se trouve sous mon lit, alors que la fenêtre et la porte sont fermées, que je n'ai entendu aucun bruit et que j'ai vérifié sous le lit avant d'y monter... Je me répétais qu'il était physiquement impossible que l'ombre au mur soit celle d'une sorcière, car on ne peut faire voler un balai, et quand bien même le poids d'une femme l'empêcherait de décoller... Bref, j'ai passé mon enfance à me répéter que les monstres n'existaient pas. Comme toi maintenant, n'est ce pas?"

Jérémie tâcha d'ignorer le fait qu'il venait de se faire détailler son enfance par son propre reflet et articula du mieux qu'il pût:

- Je sais que tu n'es pas moi. Je sais que tu n'es pas toi. Tu es contrôlé, et si tu m'entends, tiens bon, je peux essayer de te sortir de là..."

L'alter fondit sur lui sans préavis. Il se pencha sur le jeune homme en exorbitant exagérément ses yeux, un sourire narquois aux lèvres.

- Regarde-moi!"

Jérémie recula, mais s'exécuta. Il plongea dans les orbes bleues, les siennes en moins enfantines. Il chercha quelque chose, n'importe quoi, qui lui permettrait de déceler l'ombre de XANA. Mais rien. C'était des yeux irrémédiablement, désespérément, définitivement humains. L'air se bloqua dans sa gorge. Comment XANA pouvait-il posséder quelqu'un sans laisser sa trace? Jamais il n'avait vu ça...

L'alter avait dû remarquer son trouble, car il se rapprocha encore. "Non, non. Ne cherche pas une jolie fable à te raconter. Vois les faits. Regarde-les en face, alors qu'ils t'écrasent, alors qu'ils t'enserrent. Sens-les te dominer, sens-les te gagner, car eux ne peuvent changer. Ils n'ont pas besoin d'être raisonnés. Ils sont, quoi qu'il arrive".

Le génie fut comme hypnotisé par ces paroles. Si directes, si mesquines, si réelles. Ses sourcils vibrèrent, ses muscles se tendirent alors que l'autre ne le quittait pas du regard.

Non. Non. Il était possédé. L'autre était possédé. Il ne pouvait pas être humain! Il ne pouvait être comme lui! Il ne pouvait pas coller à ce point à ses craintes...

Au bout d'une éternité, l'alter s'écarta, un sourire satisfait collé au visage. Jérémie revint à lui d'un coup sec. Il souffla profondément, comme après une trop longue apnée. Il finit par reprendre le contrôle de ses pensées. Quoi que fut cet autre... Peu importait. Il devait lui parler, le convaincre d'arrêter, de le laisser annihiler XANA. Mais à nouveau, l'alter prit les devants.

- Tu viens négocier, n'Est-ce pas? Tu viens me dire que ce que je fais n'est pas bien, qu'il faudrait que je renonce, que je fais du mal aux gens... Mais n'as-tu donc rien observé? Tout est calme, tout est tranquille, tout est grand, plus grand que la plus grande ambition! J'en ai rêvé, de ce monde, et je sais que toi aussi. J'ai juste eu le cran de faire ce que je voulais faire. Imposer ma marque au monde, lui montrer ce que c'est que la vraie intelligence, celle qui saisit dans une main de fer les ignorants et les tient à l'écart d'un monde qu'ils ne devraient même pas fouler! Ils ne savent rien, ils se complaisent dans leur dangereuse imbécilité, ils encrassent le monde et s'engraissent sans réfléchir! Ils sont tout juste bons à rester entre quatre murs, à avoir peur, à être victimes de leur bêtise! Quelle folie leur a donné la vie, hein? Nous deux, on en sait plus... Nous deux, on a tellement plus qu'eux, tellement plus à offrir... C'est ce que j'ai fait. Toi, tu en as rêvé, la nuit, après une autre journée d'école passée la tête dans la cuvette des toilettes, le slip tiré en arrière ou la table d'écolier raturée de dessins insultants... Tu as aussi voulu leur faire payer, n'est ce pas?"

- Je... Non, je ne..."

- Oh si, tu l'as voulu. C'est le lot des génies. C'est le sort qui nous a été jeté, notre malédiction. Mais comme les choses sont bien faites... La naissance nous donne une intelligence capable de tous les écraser et le temps des raisons de le faire. C'est beau, n'est ce pas, la nature? Elle a tout fait pour que mon monde existe. Elle a érigé la haine pour armer les êtres supérieurs. Toi aussi, tu l'as pensé. Je sens en toi le même potentiel que le mien".

L'alter ferma les yeux et leva la tête. Il semblait parti dans une autre dimension, bien loin de tout cauchemar. Il respirait la félicité. Jérémie lutta pour ne pas s'évanouir. Cette chose, devant lui... Non, elle avait tort.

Tu crois?

Oui.

Menteur.

Il fallait abréger cette discussion. Elle allait le rendre fou.

- Ecoute, peut-être, peut-être qu'une fois, il y a longtemps, j'y ai pensé... Mais à qui n'Est-ce arrivé? Tu dois comprendre, ce que tu as fait... C'est trop. Tu peux n'avoir aucune estime pour l'humanité, mais reconnais que personne ne mérite de vivre dans un tel monde. Tu dois stopper cette folie maintenant".

Belpois rouvrit les yeux doucement. Puis, calmement, comme s'il expliquait la mort à un petit enfant, il parla.

- On dit que voir son double est un mauvais présage. Ceux qui croisent leur reflet au coin d'une rue peuvent être sûrs qu'un mal s'abattra sur eux. Ils ne peuvent échapper à la fatalité qui a pris leur forme. Car cet autre, c'est eux; et aussi sûrement qu'on ne peut se fuir, on ne peut fuir ce qui doit être. Mais qui peut dire ce qu'il est, du pauvre homme condamné à l'ombre menaçante?"

La respiration de Jérémie s'affola à nouveau. Non. Rester calme. "C'est évident. Regarde autour de toi, il n'y a que destruction et désolation! Je doute que c'est ce que tu aie voulu..."

Belpois rit. "Serait-il possible que tu te connaisses si peu? Oh, non, je ne le crois pas".

- Je ne suis pas toi! Je n'ai rien à voir avec une telle... Folie!" Jérémie perdait pied. Mais il commençait à s'en fiche. IL N'ETAIT PAS CA!

- Oh? Moi, ce que je vois, c'est ce que j'aurais pu être. Oui... Je reconnais là tout l'idéal du monde, l'envie de faire la juste chose... Tu es moi avant que je ne comprenne que tout ça ne sert à rien, que les gens ne se feront jamais une raison... Tu es moi. Le petit Saint de mon esprit. Et je suis toi. Le Diable qui viendra un jour tout ravager".


*Révélation terrible pour Jérémie: fait*

C'est fou comme, vraiment, cette fin m'a éclatée.

Le chapitre suivant verra le retour des scènes d'action et la fin de l'affrontement Jérémie/Jérémie *mode schizophrénie on*

On se voit la prochaine fois, qui pourrait bien être tout aussi rapide que cette fois! *y croit fort*

A plus tout le monde! o/