Bonjour !
Ce chapitre aura été long. Très long à faire. Au delà de petits soucis et de vacances prises, niveau scénario je place beaucoup en lui. Il va faire basculer pas mal de choses, bousculer les personnages... A part que tout Mondes Alternés s'en retrouvera changé après ça, peu à dire, je vous laisse donc rapidement constater, en espérant que ça vous plaise !
J'en profite aussi pour dire bienvenue à OfInkAndFeather, Aelig, Novashiro (merci pour ton commentaire très touchant !) et Anyd, j'espère que vous ne regretterez pas de vous être installés par ici o/
Sur ce, bonne lecture !
Disclaimer : Jérémie et son équipe, ainsi que XANA, Lyoko et Kadik ne m'appartiennent évidemment pas, tout le mérite revient aux créateurs. Verso et ses personnages sont toutefois de mon fait.
L'air s'agitait autour de l'homme-vigie, alors qu'il appuyait ses mains au bord de l'autel soutenant le corps immobile. Un grondement sourd, comme le souffle d'un colosse épuisé, balaya la voix de l'être, jusqu'alors occupée à tenir compagnie au silence de l'autre. Pour beaucoup, cela aurait été source de panique et de questionnement. Et sans doute que celui qui, devant lui, ne pouvait ni voir, ni parler ni se mouvoir, était terrorisé. Mais lui savait. Lui s'y attendait, avec la patience d'un prédateur affamé et camouflé dans les hautes herbes. Il l'avait prédit, avait tenté de prévenir, mais ses paroles, écrasées aux yeux des autres par son visage et son nom, n'avaient eu que peu de portée. Ou tout du moins pas celle qui aurait pu changer les choses. Peu importait, c'était bien ainsi. Pour la réussite de son plan, les évènements ne pouvaient avoir mieux tourné. Et il venait de se prouver à lui-même que peu importait les conséquences de ses désirs, il n'en verserait pas une larme. Ses lèvres n'avaient même pas eu l'altruisme déplacé de trembler.
Satisfait, il posa ses mains de chaque côté du visage fermé, tout juste troublé par de subtiles rides et des sourcils châtains froncés. Un petit sourire étira lentement ses traits. Il le sentait bien, tant de sentiments négatifs se bousculaient dans ce corps adolescent sans vie, à tel point que son incapacité à se contrôler était une bénédiction pour lui. Il aurait assez à faire avec tout ce qui le traverserait, quand il reprendrait le plein usage de sa personne. Il ferait tomber des trombes de haine sur ses anciens alliés quand son heure viendrait. Et lui n'aurait qu'à observer la déchéance de ceux qui avaient tenté de le déstabiliser. Etre simplement l'ombre qui empêcheraient les yeux agonisants d'apercevoir le soleil.
Sans un mot d'adieu, il se détourna de l'autel et abandonna le corps perdu entre deux mondes. Campé sur deux pieds conquérants, ses mains dans son dos il se dressa devant une porte immense, clignotant d'un rouge vermillon désespéré en lançant des cris distordus. Mais cette fois-ci, il n'y plongerait pas. Il ne serait pas même spectateur. Il était attendu ailleurs. Dans son ancien Royaume.
Ca n'allait plus être très long.
Dès l'instant où il l'entendit, Odd crut qu'un paquebot venait de s'encastrer dans la surface du monde. Un son assourdissant, faisant tout vibrer, du visible à l'invisible, secouant des parties de son corps dont il ne soupçonnait l'existence auparavant, produisant un râle qu'il n'avait jamais entendu et que sans doute il n'aurait plus jamais l'occasion d'entendre à nouveau. La déflagration le fit voler dans les airs, si vite et violemment qu'il en oublia les lois de la gravité. Devant lui, un kaléidoscope de couleurs agressives et rapides. Tout autour, le vide, poignant et pulvérisant, crachant sa vanité contre la peau virtuelle. Trop d'informations et surtout, pas les capacités de les comprendre. Tout allait trop vite.
La seconde suivante, il frappa durement le sol de ses jambes. Ses bras désarticulés tombèrent en désordre près de ses pupilles. Sa vue encombrée n'essaya même pas de surmonter l'obstacle. Figé à terre. Immobilisé. Paralysé. Statufié.
Soudain, une poigne violente le saisit par la nuque et le sépara de la surface. La panique palpable entre les doigts le fit décoller si vite qu'il crut que ses yeux n'avaient pu suivre. Un petit cri étranglé malaxa sa gorge. Et contre la plante de ses pieds, le sol vibrait toujours.
Mais la chose la plus intrigante était que la chose qui le tenait tremblait et déviait sans cesse.
- Bon sang, mais ressaisis-toi, faut pas rester là !"
Un peu secoué par la forte voix, Odd tenta tant bien que mal de reprendre ses esprits. Les yeux encore incertains, il vit une forme familière couvrir des dizaines d'éclats argentés. Ils étaient tous repoussés avec vigueur et précision, mais plus les secondes s'égrenaient, plus ils s'approchaient.
Il paniqua à son tour. Incapable de saisir ce qui se déroulait, il s'écarta brutalement et atterrit sur ses coudes. Il fut aussitôt attaqué par la vision d'une Asali accroupie et tendue, agitant sa lance en guise de bouclier contre des armes de toute sorte jaillissant d'un mur évanescent. Celles des murs de la Tour. Le sol quant à lui était pris de soubresauts tels qu'il gondolait à vue d'oeil. Enfin, le plafond montait et descendait dans un rythme irrégulier. On eut dit que le lieu se retournait contre ses visiteurs. Qu'il devenait fou.
- Qu'est-ce qui se passe ?" S'écria Odd sans oser quitter des yeux le ballet menaçant.
- Il faut qu'on quitte la Tour..."
BLAM !
Avant de pouvoir le comprendre, Asali et Odd se trouvèrent projetés dans les airs. Ils filèrent, au beau milieu d'un tas de débris virtuels et de lumière enflammée, avant de déraper au sol sur une distance interminable. Le garçon roula, roula, roula, le sol heurtant ses côtes, ses bras, son crâne, ses jambes, dans un ordre chaotique, brouillant ses sens et l'empêchant de s'y retrouver... Il en sentait presque son esprit se cogner contre sa peau...
Un soudain crissement lui tordit les tympans. L'instant d'après, quelque chose l'agrippa et arrêta net sa course incontrôlée. Son poignet le lança atrocement, attiré par le mouvement mais retenu par son providentiel sauveur. Il retomba lourdement face contre terre et lâcha un cri étouffé. Sa paume à côté des tempes s'accrochait désespérément au sol virtuel, comme par crainte de repartir. Mais un vague coup d'oeil vers son autre main révéla la raison de son arrêt : Asali le tenait fermement, à demi-accroupie et sa lance plantée devant elle. Elle... Avait réussi à s'en servir pour se ralentir ? Odd ne put s'empêcher de se sentir impressionné... Même dans la panique, cette femme était d'une logique... Martiale. Autour d'eux, les armes autrefois dangereuses s'écrasèrent alentours, sans grâce ni légèreté, telles des enclumes de plomb. Une nuée de coups de tonnerre en résultèrent. Mais ce n'était pas pire que le paysage nouveau de Verso.
Devant lui, la Tour où ils se trouvaient quelques instants auparavant n'était plus qu'un tourbillon de flammes, crachant des braises partout alentours, les plus lointains se perdant dans l'horizon. Le ciel était noir, des lettres et des chiffres bleu électriques défilaient frénétiquement, incompréhensibles, désordonnés, dénués de langage ou de cohérence. Le sol quand à lui se para d'un rouge perçant et se mit à clignoter frénétiquement, projetant une lumière de panique contre les jambes déjà tremblantes des deux êtres.
- Par la Reine Eli..." Murmura Asali en se redressant.
- Ce serait une attaque de XANA ?"
- Non... Ca... Ca c'est un dysfonctionnement général... C'est le Coeur qui panique !"
- Le Coeur ? Mais... Mais les autres... Ils voulaient y aller..."
- Oh, qu'ont-ils fait ?"
D'un coup, la Gardienne se précipita en avant, esquivant un immense débris fonçant à sa rencontre. Electrocuté par la soudaine activité, Odd la suivit sans réfléchir.
- Où on va ?" Tenta-t-il, davantage par réflexe que par réel intérêt. N'importe où était meilleur qu'au milieu du chaos.
- A Proelys ! Il nous faut une interface de contrôle tout de suite !"
- Et les autres ?"
- Si jamais ils sont au niveau du Coeur, on prend le risque d'arriver sur une zone sinistrée. Nous n'aiderons personne en nous autodétruisant !"
Asali évita de justesse un arbre. Ils ne devaient pas être loin de Peerasinisma... Au fil de l'avancée, la combattante accéléra encore et encore. Toute sa puissance était propulsée en avant. Plus le duo progressait, plus les projectiles se faisaient agités et massifs... Les lèvres d'Asali dessinèrent dans l'air une parole inaudible. Elle avait peur, c'était évident.
Odd ne put que la rejoindre quand il dût se jeter au sol. Une masse informe allait violemment à sa rencontre, secouant frénétiquement d'étranges branches. Mais... La chose gémissait. Le jeune homme refusa d'en tirer des conclusions, ça ne pouvait être ce qu'il croyait... Tout comme la petite cité, ravagée par une tornade trouant le sol et envoyant voler des corps terrifiés dans un infernal spectacle. Il fallait aller en avant. Il fallait rejoindre Proelys. Et surtout ignorer l'horreur grandissante qui l'emprisonnait dans ses ronces.
La course continua, enfonçant davantage dans le déni le fuyard, jusqu'à ce qu'il perdît de vue Asali. Cette dernière venait de fusionner avec une sorte de tuyau vermillon fumant et bouillonnant, ballonné en tout sens comme si d'énormes poings s'acharnaient de l'intérieur contre les parois. Il fallut un temps à Odd pour qu'il comprit qu'il s'agissait bien d'une Tour. Il eut un mouvement de recul. Comment avait fait la Gardienne pour ne pas être effrayée... ?
Essayant tant bien que mal de calmer sa répulsion, le jeune homme força ses jambes à avancer et il se laissa littéralement tomber en avant, la matière étrange du phare l'enveloppant. Une lumière éblouissante l'envahit, mais il n'eut la force de fermer les yeux. Dans la précipitation, il n'anticipa même pas son atterrissage et chuta face contre terre sur la plateforme d'accueil. Il sursauta de peur alors qu'un vertige le prit : il n'y avait pas de plateforme ! Ou tout du moins était-elle invisible. Non... Elle sautait. Comme un film sur une VHS exsangue. Des barres blanches ébruitées barraient un support sombre et glauque. Un crissement lancinant faisait vibrer l'air et griffaient l'audition à vif du jeune homme. Il tenta de se relever, malgré le vertige qui toquait à la porte de sa folie. Ses jambes parvinrent à se redresser, mais son buste fut plié sur la droite et prit un angle droit. Il avait déjà vu ça avant... Lorsqu'un bug troublait un de ses jeux... Il ne savait plus ce qui était un mur ou un sol, son bras gauche se colla à ses côtés et se raidit. Le droit pendit inutilement, à la parallèle des jambes. Quant à son corps tout entier... Son image sautait, envoyant et extirpant l'adolescent dans d'éphémères ténèbres. Il aurait voulu gémir, mais jamais la vivacité du phénomène ne lui en laissa le temps... Il fallait qu'il avançât, qu'il trouvât Asali...
Péniblement, il posa un pied devant l'autre. Un vertige le prit et il tourna sur le côté au lieu d'aller en avant. Pour autant il ne trébuchait pas... C'était tout juste s'il avait encore le sens de l'orientation le plus basique... Dès qu'il tentait une direction, il était envoyé vers une autre... Comme si les commandes avaient été corrompues... Comment faire confiance à la logique, alors...
- Oh, j'espère qu'il n'est pas trop tard..." Lança une voix devant lui. Entre deux soubresauts oculaires, Odd parvint à repérer le visage inquiet de la Gardienne, elle-même noyée dans d'étranges rectangles rouges. Il n'y avait plus de profondeur dans la Tour... Juste deux dimensions confuses et unicolores, faisant sursauter l'image de la jeune femme, animée d'involontaires mouvements. Et en fond, une sorte d'alerte commença à sonner, stridente et suraiguë. On eut dit l'ultime râle d'un coeur agonisant...
- On... On fait quoi ? Où est le panneau de contrôle ?"
- Je... Je n'ai pas la moindre idée de sa localisation, je ne vois plus rien..."
Soudain, une distorsion troubla la sonnerie. Juste devant les deux êtres, brisant le voile rouge du décor aplati, les Thalaam venaient d'apparaitre.
- Qu'est-ce que...
La seconde suivante, un choc, violent comme un éclair, traversa Odd. Avant de fermer les yeux, il crut qu'une force mystérieuse le traînait vers sa tombe.
Aelita n'agonisait pas. Ce n'était pas la mort qui s'accrochait à elle pour la disputer à l'étreinte de la vie. Ce n'était pas le néant qui s'approchait pour l'avaler. Son corps ne lâchait pas, son esprit ne s'effaçait pas. Au contraire. Tout était démultiplié. Et troublé par ce tonitruant son d'orgue résonnant dans sa bouche. Quelque chose qui ressemblait fort à du sang salé en échappait, gémissant comme mille cités de génocide. Tout Verso hurlait entre ses lèvres. Son enveloppe se déchargeait complètement de leur présence, non sans l'égratigner au passage. Si elle n'était pas aussi assaillie par son propre Enfer, sans doute serait-elle terrifiée à cette idée.
Dans sa tête, un chant berçait sa folie ascendante. Mais elle n'en saisit que de vagues murmures enfantins, sortis d'un siècle lointain et insouciant, parasité par des crissements de violons hystériques. Elle ne comprenait pas. Mais n'avait pas les moyens d'essayer de comprendre.
- Aelita !"
Quelque chose la frappa soudain. Une masse, droit dans son ventre. La faisant chuter en avant. Son buste se cogna contre le sol, lançant une impulsion d'énergie en elle, la forçant à cracher encore plus d'hurlements. Mais cela eut le mérite de transpercer sa transe. Le choc fut si inattendu, et sa position si peu naturelle, que ses chevilles tentèrent d'y résister et furent prises de microspasmes pendant quelques secondes. Mais très vite, la force la prit par les aisselles et la souleva.
- Reine Eli, il faut que nous quittions le désert, ou on va finir aspirés..."
- Aelita, tu m'entends ? Jérémie, que s'est-il passé ?"
- Que faites-vous là ?"
- Pas le temps, il faut passer par le portail, allez !"
Les appels atteignirent la conscience d'Aelita, sans qu'elle put cependant mettre un nom sur chacun d'eux. Brutalement, elle fut entraînée sur le côté alors que ses pieds glissaient au sol. La dernière chose qu'elle vit avant de quitter le sanguin désert fut les jambes de Dancy, alors que le reste de son corps était avalé par le cyclone sortant de l'ancienne entrée vers le Coeur...
Puis le calme. Le silence. L'impression que le souffle de la souffrance avait été repoussé. Ne laissant qu'un épuisant vide. Oh, le sol tremblait toujours, et une sonnerie étrange sonnait dans les airs, mais rien de comparable... Quelque chose en elle s'était apaisé, pourtant ses esprits n'étaient toujours pas revenus... Elle sentit les fantômes de perles de sueur contre ses tempes, souvenirs de réactions humaines impossibles à Verso... Tentative de sa conscience de se libérer, fût-ce par l'illusion... A moins qu'elle devînt folle...
- Déesse, si vous pouvez répondre, faites-le sans attendre. Nous n'avons pas le temps de nous réinitialiser.
- Euh... Je...
- Bon, très bien, vous m'entendez et êtes consciente. Continuez comme ça"
Suivant le conseil, Aelita s'appliqua à ignorer les sensations inexplicables qui subsistaient et s'attela à la description interne de son environnement. Distraction fort courte, car dès que se vue revint à la normale, elle ne vit qu'un tressautant ensemble monochrome, rouge carmin exactement. Et aucune indication spatiale pour l'aider. Aucun élément, artefact, meuble ou quoi que ce fût d'autre, à part ses camarades. Jérémie à ses côtés, guettant le moindre tremblement et aidant une Biggy secouée à se redresser. Et Jenny, équilibrant son immense tête sur son trop maigre cou. Mais le plus remarquable fut Eli, déjà debout comme une colonne, lançant des regards paniqués autour d'elle.
- Où...
- Bon sang, n'y a-t-il personne ? S'écria Jenny. Où sont les Gardiennes ?
- Pourvu que rien ne leur soit arrivé... balbutia Eli en se précipitant vers le couloir. Le groupe s'empressa de la suivre, sans trop comprendre.
- Où sommes nous ? Tenta Jérémie en soutenant tant bien que mal un Aelita encore sonnée et incapable de marcher.
- A Proelys. C'est là que mène mon portail d'urgence... répondit Biggy. Dancy gardait le portail vers le Coeur, et Jenny vers Staam. Mais Majesté...
- Il nous faut l'Interface centrale ! Elle enregistre tout ! On doit pouvoir trouver Asali, ou même d'autres ! Et si on comprend ce qui se passe, on devrait pouvoir entrevoir une solution !
- Vous croyez que la mémoire marche encore ? s'étonna Jérémie en avançant à sans regarder.
- Tant que la mienne fonctionne encore comme avant, sa source n'est pas atteinte !"
Dans un roulement de tambours pédestres, le groupe bascula dans la salle des Interfaces. Aelita la reconnut immédiatement : identique à celle qui l'a vue faire ses premiers pas dans Verso... Les tuyaux grimpaient partout tel du lierre artificiel et irradié, les murs étaient étouffés derrière des écrans fins comme des lames de boucher, les images transmises étincelaient comme des marques sur le marbre. Tout respirait l'absence de vie. Visuellement, c'était bien l'endroit qui avait débarqué la jeune femme... Mais c'aurait été pour elle comme voir un amour lors d'une veillée funèbre. La seule chose qui clignotait avec vigueur, comme des bougies de feu azur, c'était un ensemble de cinq Thalaam, toujours aussi inattendues et pourtant étrangement à leur place... Deux d'entre elles étaient encore ouvertes. Les autres avaient revêtu leur couvercle opaque sur lequel couraient des données à la chaîne. L'une d'elle était dotée de l'image d'une silhouette se remplissant d'une lumière violette... Comme un écran de chargement. Et cette forme ressemblait trop à celle d'Odd au goût d'Aelita. Un électrochoc la secoua
- Il est dedans, Jérémie ! s'écria-t-elle en se précipitant sur la tombe. Elle essaya tant bien que mal de l'ouvrir, parcourant le cylindre à la recherche d'un cadenas, d'une aspérité, de quoi que ce fut qui lui permit de libérer son ami, mais tout était si lisse que c'était à se demander si le couvercle s'était un jour soulevé. Jérémie, paralysé, la regarda faire, tentant de rassembler les dernières informations et d'en tirer un début de conclusion. Les Thalaam venaient de se mettre sur leur chemin sans qu'on ne les avaient appelées... Odd était déjà dans l'une d'elle, et elle lisait ses informations comme le faisaient les machines dans l'Usine avant virtualisation... Etait-il seulement encore à Verso ? Qui l'avait mis là ? Et pourquoi ? A moins que...
Non. On ne pouvait leur dire de faire ça, pas alors qu'on avait encore besoin d'eux, que tout n'était pas encore sur une bonne fin, que...
- Qu'est-ce que... Que font-elles là... ? balbutia Aelita, une pique d'agacement pointant dans sa voix alors qu'elle avait cessé ses recherches.
- Elles ont dû percevoir la détresse de Verso et ont voulu se mettre à l'abri, s'avança Biggy en s'approchant des cylindres."
Eli, prise dans l'adrénaline de l'urgence, ignora superbement les Thalaam et se dirigea vers l'interface centrale. Ses mains et ses yeux fouillèrent dans les données, s'accordant avec une croissante frustration. Sa chevelure volait, entraînée par ses mouvements, et sa nuque parut s'étirer.
- Je... Je ne trouve pas Asali ! Et je perd de plus en plus d'informations avec le temps... OH NON !"
Jérémie se précipita aux côtés de la Reine. S'il n'avait pas été encore sonné, il s'en serait évanoui.
Tout allait trop vite, beaucoup trop vite. Les codes s'effaçaient à une vitesse vertigineuse, et dès qu'Eli essayait de prendre le contrôle manuel, l'interface affichait une erreur, refusant de stopper sa funeste entreprise. Comme si quelqu'un d'autre était passé Maître... Avec une sorte d'ironie sombre, les deux seules applications encore accessibles étaient "CONSCIENCE" et "THALAAM"
... Eli ne pouvait désormais qu'endormir ses administrées ? Etait-ce un dernier message de la part du Coeur, un dernier cadeau visant à rendre les choses plus faciles ? Mais alors... C'était vraiment irrécupérable ? Eli s'immobilisa, sa bouche vibra alors qu'elle semblait fouiller les moindres recoins de son esprit à la recherche d'une idée salvatrice. La tension monta encore d'un cran alors qu'elle redressa sa tête, manquant de la basculer en arrière.
- Les Thalaam... Si elles peuvent encore se maîtriser, elles peuvent peut-être nous apprendre des choses ! S'exclama Eli.
Aussitôt, les Sages foncèrent vers les tombes. Jérémie arrêta Aelita avant qu'elle n'arrivât à lire l'Interface. La situation n'était pas à la diplomatie, mais il ne voulait pas être troublé par le chagrin qui allait envahir sa princesse. Il devait garder les idées claires. Du moins, il essaya de le voir ainsi. Il singea une grimace confiante et suivit le mouvement, espérant qu'Aelita en ferait autant. Par chance, elle ne se méfia pas.
Mais quand l'activité des Thalaam fut à portée des yeux de l'oursonne, cette dernière réprima un cri de surprise.
- Ces données... Je ne les ai jamais vues ! Je ne comprend pas...
Aussitôt, Jérémie et Aelita s'approchèrent et se penchèrent sur les couvercles. A leur propre étonnement, ils comprenaient cette langue... Bien que depuis tout ce temps dans le monde virtuel, ils ne l'avaient pas encore entendue ou lue.
Au beau milieu des lignes de code, brillant par sa présence et possédant l'éclat des pupilles d'une sirène, des "TRANSFERT", "ASSIMILATION", "MATERIALISATION" et un intriguant "CODE : ANTEMEN". Même si le nom n'évoquait rien aux deux adolescents, le sens les frappa soudainement, comme un instinct, une logique incontestable.
C'était une destination. Leur prochaine étape. Mais... Non, pas maintenant, pas alors qu'un monde avait besoin d'eux...
Mais pouvaient-ils encore quelque chose ? Aelita avait encore une étoile d'espoir dans ses yeux, trahie par la chance qu'on lui offrait. Mais le ciel de Jérémie était celui d'un jour où tout apparait trop clair. Pas la place d'avoir un astre ou quoi que ce fût.
Au-dehors, un sifflement brutal perça les murs et les tympans du petit groupe abrité. Eli sursauta et observa la surface protectrice, comme si elle pouvait voir au travers son monde s'effondrer. Son esprit continuait à courir, mais il semblait être parvenu à un désert sans fin car une expression de pure terreur grandit au coin de ses yeux. Jenny avait dû sentir son désarroi, car elle posa une main sur son bras, forçant à l'immobilité sans oser regarder sa souveraine. Elle cherchait nettement moins à réfléchir, mais s'efforçait à contenir l'évidente panique qui l'empêchait de parler. Biggy quant à elle avait le regard vitreux, déjà un peu lointain, mais elle semblait s'accrocher pour rester alerte. Elle attendait une réponse de Jérémie ou Aelita. Ses oreilles, tremblantes, étaient dédiées à tout ce qui n'était pas le reste du monde.
- Je... On dirait une localisation. La Voix a dû nous ouvrir le passage...
- La Voix ? coupa Biggy rapidement, sautant presque à la gorge du génie.
- Le commanditaire de notre mission... Au fond, votre XANA doit être détruit, alors...
- Mais nous n'avons pas l'Apsidia ! Objecta Aelita, comme si cet élément était le plus déterminant de l'Univers à ce moment-là. Nous n'avons pas totalement réussi !
- Mais le plus important est fait. Et... Elle l'a peut-être..."
Jérémie passa sa main sur une des Thalaam. Il aurait voulu prendre son temps pour évaluer toutes les options, mais les hurlements de Verso sonnaient de plus en plus comme un chronomètre implacable. La solution lui paraissait évidente, mais... Mais il ne voulait pas qu'elle fût aussi simple. Ils n'avaient pas réussi, ils n'avaient aucune assurance que la relique n'était pas tombée en de mauvaises mains, et si une solution ne leur venait pas rapidement, ils allaient se retrouver avec l'extinction d'un monde sur le dos...
... Mais en restant sur place, ne risquaient-ils pas la destruction de toutes les vies ? N'était-ce pas leur mission, d'éviter ça ? S'ils restaient à Verso et rataient, pourrait-il supporter d'avoir comme dernière pensée celle d'un Univers anéanti par sa faute ?
- On ne sait même pas ce que c'est, "Antemen"... Et pourquoi La Voix n'essaie pas de joindre, hein ? Pourquoi elle nous laisse comme ça ? Insista Aelita. On doit faire confiance à un mot, c'est ça ?
- Ulrich..."
L'assistance tourna le regard vers Jérémie. L'air hébété, il semblait se retenir d'exulter, et pourtant ses mains tremblaient contre ses cuisses tandis que ses sourcils maintenaient ses paupières grandes ouvertes dans une expression de pure nervosité.
- Quoi, Ulrich ?
- Il n'est jamais venu sur Verso... Il n'est même pas là... De ce que j'ai compris, le processus a bloqué pour lui, c'est ça ?
- Oui, une anomalie m'a empêché de le mener à nous, rappela Eli sans comprendre.
- Non, attend, ça ne veut rien dire, c'est peut-être Belpois qui a créé ça... lança Aelita, peu encline à encourager Jérémie. Mais ce dernier reprit le fil de sa pensée :
- S'il avait eu le pouvoir de manipuler les Thalaam, pourquoi ne pas nous avoir tous bloqués, ou les avoir rendues hors-service ? Il est ma part sombre, Aelita, et je... Je ne me vois pas mettre au point un plan dans la demi-mesure pour me débarrasser d'ennemis. L'autre solution, c'est que ça soit une porte qu'on nous a laissée ouverte... Que ce soit la Voix... Au fond, elle n'est même pas là pour nous guider, tu l'as dit toi-même... Et s'il était arrivé quelque chose et qu'elle n'ait pas eu le temps de nous prévenir, juste de nous éviter de mourir ? Elle nous indique le chemin vers le monde suivant ! Là où se trouve Ulrich depuis le début ! Dans ce qui se trouve entre un monde et un autre quand on les rallie !
- C'est complètement dingue... Qu'est-ce qui te dit qu'un tel lieu existe ?
- On ne peut pas être nulle part... Comme une transmission de données, il y a peut-être une sorte de serveur où La Voix nous dépose, et ensuite le monde nous récupère, ou que sais-je, un monde qui assure le relais entre tous les autres, comme un boulevard ou un chemin.. Ulrich est peut-être dans cet espace intermédiaire depuis le début, vu qu'il a bien quitté Solar Building mais n'est pas pour autant dans Verso !
- Attend, tu me dis qu'il est perdu dans une sorte de Mer Numérique ? Et tu voudrais qu'on y fonce aussi ? Et comment se fait-il qu'on ne soit pas happés dans plusieurs mondes à la fois, qu'est-ce qui détermine notre destination ? C'est insensé comme fonctionnement !
- Je n'en sais rien, mais... Il doit y avoir moyen de vérifier si Ulrich est bien quelque part...
Comme un fou se jette sur l'ombre de sa terreur, Jérémie se précipita sur la Thalaam encore close. Parcourant des doigts et des yeux la surface couverte de données, il tenta tant bien que mal d'en déchiffrer les moindres secrets. Son agitation était si pitoyable et désespérée qu'elle convainquit Eli de se tenir coite, les yeux pratiquement éjectés de leurs orbites. Aelita était pendue à ses lèvres, espérant qu'il trouvât la solution pour préserver leurs proches et les inconnus de la fin. Il était doué pour ça, avait-elle toujours pensé. Il allait y arriver. Il fallait qu'il y arrivât.
Mais ce qu'il annonça, au fond d'elle, ne put que la glacer.
- La dernière activité de la Thalaam indique "CODE : ANTEMEN" et c'est tout, quand les nôtres ont continué par "RECHERCHE", "TRANSLATION", "CODE : VERSO", et "ASSIMILATION"... On est bien passé par ce monde, mais ensuite on est arrivés ici... Et Ulrich, donc... Il y est bien... Il est ailleurs... Et Odd est déjà lancé, il est déjà dans l'autre portail, il est déjà à l'étape "TRANSLATION", il est en train de partir... ... Il avait compris, Aelita ! Il n'aurait pas plongé là-dedans sans être sûr que ça ne le condamnerait pas ! Ca prouve bien que nous devons aller vers cet autre monde ! Si je réussis à trouver ses coordonnées, on peut le rejoindre et fuir avant que...
- Avant que quoi ?
Jérémie, pris dans son élan, se jeta sur Aelita et la prit par les épaules.
- Avant qu'on ne meure ! On peut se sauver, Aelita !
- Ca ne va pas ?"
Coup de lame net. Les yeux du génie se fixèrent sur ceux de la jeune femme, son corps se paralysa. Il sembla un temps chercher dans les pupilles roses ce qu'elle n'avait pas compris.
- On... On est pas perdus, et peut-être qu'ailleurs, on trouvera une solution...
- Non. On a pas le temps, tu l'as dis de toi-même. Si on sauve Verso, et on va le sauver, c'est maintenant ! Et Yumi, elle n'est pas sortie du Coeur !
- Oui, Aelita, on a pas le temps, on...
- Ca n'a jamais été un argument pour toi avant.. Tu as toujours voulu essayé, et je suis sûre qu'on peut...
- Tu as vu toutes les données perdues ? Celles qui se perdent ? Ce n'est pas le Supercalculateur, ici, Aelita, il faudrait que je prenne le contrôle du Coeur, et il est...
- On ne peut pas les abandonner !
- On ne peut pas rester non plus. Si on meurt ici, XANA gagne. Un moyen nous attend peut-être quelque part...
- Mais..."
Soudain, la jeune femme s'immobilisa. Raide comme une porte sortie de ses gonds, elle s'effondra dans les bras du chef. Toute vie lui avait échappée, et ses membres ne semblaient pouvoir se diriger encore. Hébété, Jérémie eut tout juste le temps de la récupérer, tout en dévisageant la Reine Eli et sa main tendue vers Aelita. Derrière elle, Biggy et Jenny rendaient son regard au jeune homme telle une partie de tennis avec une balle enflammée.
- Pourquoi...
- Allez vous-en. Vous en avez assez fait.
- Mais... Et vous ?
- Nous n'aurions pas dû vous faire confiance, c'est un fait. Nous allons devoir assumer, à présent. Mais vous, vous avez une mission. Faites en sorte que ce qui vient ne soit pas en vain, au moins pour vous."
Jérémie aurait juré sentir une boule se former dans sa gorge. Incapable d'avoir une pensée plus claire que celle d'une fuite, et ne voulant surtout pas juger avec son surmoi dans un tel instant, il hocha la tête et porta Aelita jusqu'à une Thalaam. Délicatement, il l'y déposa, attardant une main dans sas cheveux. Il n'en sentit pas même un seul.
- Qu'est-ce que je vais bien pouvoir lui dire... soupira-t-il en serrant davantage le bord de la tombe.
- La vérité. N'encombrez pas son esprit avec de faux espoirs, ça vous a déjà assez coûté."
Sur ces paroles, Biggy referma la Thalaam. Elle resta un moment immobile, ses grosses pattes immaculées soutenant tout le poids de son sombre regard.
- Mais je vous en supplie, ne nous oubliez pas, et saisissez la moindre occasion de nous sauver. Ramenez-nous."
- Je... Je ne veux pas abandonner, promit le génie en essayant de toutes ses forces d'y croire."
Il voulait y croire, honnêtement, plus que tout. Il voulait qu'une solution existât, quelque part, dans un autre monde. Pour Verso. Pour Yumi.
Au dehors, les cris des Versaliennes se faisaient de plus en plus entendre. La barrière séparant la Tour et son monde s'affaiblissait alors que l'aiguille du temps de Verso attaquait son dernier cercle.
- Ne... Ne les laissez pas souffrir. Effacez leur conscience aussi vite que possible... supplia Jérémie.
- Faites-nous confiance, nous n'allons pas offrir à ce monde une fin d'agonie. Mais partez, plus vous restez, plus nous perdons du temps."
La lumière apocalyptique raya la surface tremblante de la Tour. Le sol grondait du plus profond de ses entrailles. Inconscient de ses jambes qui vacillaient, Jérémie fit valser ses doigts sur l'écran de la Thalaam d'Aelita. Il tenta de percer le brouillard de sa vision pour reconnaître les chiffres et les lettres, et de contrôler les spasmes de sa main pour ne pas confondre les manoeuvres. Il était dans un état étrange, un pilote automatique qui s'évertuait à le mener vers une transe vide. Ne pas penser à ce qu'il faisait, ne pas raisonner, utiliser juste les connexions nerveuses pour diriger son corps. Tu es une machine, Jérémie, si tu penses être autre chose en cet instant, tu hésiteras et tu mourras.
Un vrombissement s'éleva faiblement entre les coups de tonnerre d'une Verso en chute libre. La dernière tombe disponible, grande ouverte, se parait déjà d'une lumière puissante. Toujours sans réfléchir, poussé par une vitesse qu'il ne se connaissait pas, le génie se dirigea vers le portail cylindrique. Le temps d'y basculer, et il aperçut la Reine Eli, tournée vers lui dans une vertigineuse contre-plongée, sa silhouette se découpant dans l'ombre, sa voix chantant une mélodie déchirante dans un écho mystique, presser la commande d'effacement de conscience de Verso. Sur son visage, il crut voir le même regard qu'avait Aelita quand ils avaient évoqué, un jour, la possibilité d'éteindre Lyoko. Une autre lumière, plus étincelante et tranchante, envahit l'espace et l'étouffa. Même à la dernière seconde, Jérémie ne put déterminer laquelle l'avait étreint.
A la place, il sentit une parodie d'oeil démoniaque l'observer en riant.
Belpois marchait dans les ruines de la Seconde Aile du Royaume de XANA, la désolation sifflant contre les surfaces autrefois baignées de couleurs et de luxe. Les toits n'étaient qu'un vague souvenir et laissaient à ciel ouvert les restes agonisants de l'ancien monde. Si les bases subsistaient telles des mains de cadavres sortant de leur tombe à la lumière d'acier jauni de la pleine Lune, rien ne laissait supposer une future reconstruction. Pas une âme n'errait dans le territoire hormis l'ancien dictateur. Les yeux fermés et la tête en arrière, il savourait le silence. Loin de la course et de la mission. Loin de ses ennemis. Loin de lui-même. Loin de XANA, occupé en d'autres latitudes et désormais désintéressé par sa propre victoire. Ne restait que le goût de la future victoire dans la bouche, aux notes de poussière et de fer.
Furtivement, l'image de Solar Building décapitée lui vint, avec moins d'amertume qu'autrefois. Mis à terre et abattu sans procès ni jugement qu'il n'aurait de toute façon jamais accepté, le maître de la Cité Grise voyait déjà se dessiner les contours de son trône. Il se l'est promis, il l'a juste quitté pour un temps, celui d'écraser les prétentieux d'un autre monde qui pensaient valoir mieux que lui et d'imposer à l'humanité sa propre vanité. Ils pouvaient bien rire, ses anciens administrés, ou pleurer leurs morts en maudissant celui qui avait régné sans partage sur eux. Il reviendrait et saurait encore plus durcir le ton. Personne ne lui prendrait plus jamais sa superbe. Il parcourrait tous les Mondes Alternés de l'Infini pour exterminer chaque alter de sa personne s'il le fallait. Mais jamais plus on ne l'humilierait. Jamais plus. Et le jour où il pourrait le murmurer à l'oreille de ce petit Jérémie, avant de le mettre à genoux pour toujours, se rapprochait toujours plus. Il lui frôlait les doigts avec timidité, mais il n'était plus qu'un rêve sans visage.
Soudain, quelque chose devant Belpois l'interrompit. Une sorte de souffle, balayant celui de la mort, tranchant sa présence opaque. Un coup de couteau dans la rêverie et le coeur. Il chercha d'abord à l'ignorer, songeant à une hallucination ou un jeu d'optique, mais reprit son chemin légèrement moins assuré.
Ce ne fut que lorsque la chose se précisa qu'il s'arrêta pour de bon. Une forme avec deux jambes bien ancrées au sol, droite comme un i et entière, hurlant d'existence malgré son apparence vaporeuse. Devant lui, barrant sa route sans bouger. Une seule certitude : le poids de son regard pesait sur Belpois. Il pouvait le sentir, appuyant sur sa face et le forçant à l'immobilité. Crispé, les bras tendus et l'esprit interrompu, il plissa les yeux et tenta de mieux discerner l'intrus dans l'ombre. Qui que ce fut, il ne le provoquerait pas très longtemps...
Sauf qu'en un instant, l'explosion dans son ventre lui dit comprendre que ce n'était pas n'importe quel intrus. Il l'avait déjà vue, par dessus l'autel. Elle était déjà là, pendant une seconde. Il n'avait pas pensé la revoir. Il n'aurait pas pensé qu'elle était vraiment. Qu'elle reviendrait. Qu'elle insisterait à s'incruster dans sa vie.
Et pourtant.
Elle était là, devant lui. Encore. Son image brouillée, elle le fixait avec son regard polaire, son corps émanant une aura glaciale. Tout le reste de son corps était trop vague pour qu'il pût la décrire. Elle était comme le souvenir d'un rêve... Ou un fantôme perdu dans la poussière...
- Tu me suis depuis quelques temps. Que me veux-tu ?" Lança Belpois, encore à peu près sûr de lui. Mais pour toute réponse, la jeune femme redressa l'échine et le toisa. Un stress soudain monta dans l'esprit de l'alter. Pour qui se prenait-elle ? Elle voulait l'impressionner ?
- Répond, bon sang ! Tu viens à moi, tu dois vouloir quelque chose, non ? Alors parle !"
- Qui es-tu ?" Demanda-t-elle alors, d'une voix calme et ferme, légère et tranchante comme le vent du Nord. Elle venait pour savoir qui il était ? Belpois ricana. Il allait la remettre à sa place, cette impudente...
- On me nomme Belpois, ancien Maître incontesté et incontestable de mon monde. J'ai en moi le pouvoir de vaincre la mort, et j'aspire à retrouver mon trône. Par tous les moyens. Rien ne me fera reculer"
Il attendit, guettant sur le visage de la femme un signe de surprise ou de respect. Mais elle ne broncha pas, gardant ses billes de glace rivées sur son vis-à-vis.
- Tu es sourde ? Quelqu'un se présente à toi de cette façon, et ça ne t'inspire rien ? Peux-tu prétendre à mieux ?"
La jeune femme laissa encore passer quelques secondes, puis s'avança enfin, l'échine haute et les bras se balançant légèrement. A chacun de ses pas, Belpois pouvait presque entendre des mailloches frapper de toutes leurs forces sur des caisses, maniées par la Fatalité elle-même. A moins que ce ne fut les palpitations qui secouaient sa cage thoracique... Mais il n'aimait pas ce qu'elle provoquait en lui. Cette curiosité maladive, cette envie de l'approcher, de la réduire en poussière pour disséquer tous ses secrets, des mystères dont il se savait concerné mais qu'on s'échinait à conserver éloigné de lui... Mais il savait qu'il la pleurerait. Comme on pleure la chute d'une statue historique. Elle le faisait flancher, le rendait hésitant et incertain. Pour un peu, elle serait à même de le battre définitivement.
Et pourtant, il ne savait rien d'elle. Il n'avait même pas son visage à redessiner dans sa tête, encore et encore, en espérant pouvoir y comprendre quelque chose. Et jamais son aura n'avait effleuré son être avant. Il ne savait rien d'elle, c'était la seule certitude qu'il possédait.
Tandis que lui, s'offrait tout entier à elle, sans le vouloir ni pouvoir l'empêcher.
Le temps de retenir un feulement de frustration et de surprise, il sentit son menton se poser sur son épaule. Il était toujours incapable de bouger tandis qu'elle se collait à lui, prenant ses bras dans ses mains et l'approchant.
- Non. Tu te trompes. Tu n'es rien de tout ça. Mais aucune des réponses que tu aurais pu me donner n'aurait été exacte"
Belpois retroussa ses narines, comme réellement frappé. Que...
- Tu aurais cherché à te définir, et j'aurais tout refusé. Car vois-tu, on ne peut réellement être que ce qu'on a gagné. On ne peut se vanter que de ce qui nous appartient. Et toi, tu n'as jamais rien obtenu de toi-même. Ce n'est pas toi qui a choisi d'être un maître sans pitié. Et tu ne peux mourir parce que tu n'es pas vivant. Tu existes, certes, mais tu n'es pas vivant. Tu renais quand celui qui vit et te sert de source t'appelle. Tant qu'il a besoin de toi, tu seras. Tant qu'il aura besoin qu'un autre que lui soit cruel, tu seras la chose la plus terrible qu'il puisse imaginer. Tu es parce que lui doit évoluer. Mais toi, toi, jamais tu ne seras autre chose. En cela tu n'es rien"
Non... Non, elle essayait de le déstabiliser, elle... Elle avait tort, elle se trompait, elle se moquait de lui, quelque chose, mais...
Et pourtant... Pourtant, cette colère constante, cette sensation de ne devoir arriver qu'à cette finalité... Cette impression tenace de destinée... Et même son immortalité... Le fait que même après sa renaissance, il était revenu à ses ennemis... Et si... Non... Et si...
Mais sans se soucier du trouble qu'elle semait en lui, la jeune femme prit sa main et glissa le bout de son index le long des lignes. Un petit soupir traversa ses lèvres. Tremblant, Belpois suivit son regard et regarda sa propre paume. Pour la première fois, il crut regarder la main d'un autre. Lointaine, étrangère, méconnaissable. Tout juste la sentait-il encore.
Et, avec la voix exsangue des fantômes qui se lassent de leur errance, elle conclut:
- Tu n'es rien d'autre qu'un désir inventé par l'esprit trop faible d'un adolescent en danger. Tu crois réellement que tu viens à lui par ta volonté ? Tu te trompes. Ton vouloir obéit à ses besoins. Ton libre arbitre est un leurre"
Rien au monde n'aurait pu davantage heurter Belpois. Le souffle court, les pupilles presque éjectées des yeux, il cessa définitivement de sentir sa main. Mais un vide soudain l'avala, et il ne put comprendre plus sur lui-même. Il était un gouffre sans fin. Sans un mot pour le définir. Plus mort que la Mort elle-même.
Balbutiant, râlant, il parvint à prononcer, sans savoir vraiment ce qu'il cherchait par là :
- ... Je veux savoir qui tu es. Tout de suite. Dis-le moi"
Elle releva les yeux vers lui. Il parvint enfin à distinguer ses iris perçantes et magnifiques, baignées de tristesse et d'usure. Elle touchait au délire pur et précieux. Et aussitôt, tout ce qu'elle venait de dire prit une valeur de vérité absolue. Elle ne mentait pas. En quelques phrases, elle avait arraché à Belpois tout ce qu'il croyait posséder, et pourtant il ne lui en voulait pas. Non, il la voulait, elle.
Mais juste avant qu'elle ne s'éloigne et retourne à l'invisibilité, protégée par la poussière, elle répondit :
- Plus personne ne pourra à nouveau dormir"
Et voila, c'est ainsi que se conclue cette saison 2, j'espère qu'elle vous a plu !
Je vous retrouve très vite pour la saison 3 (je ferai au mieux, promis !), et vous souhaite de bonnes vacances, en vous remerciant d'être toujours là après deux saisons et deux ans d'existence de Mondes Alternés !
Bisous à vous, et à très vite !
