Bouh !
Eh oui, non Mondes Alternés n'est pas morte, mille millions de mille sabords ! Elle a certes souffert d'un manque de temps, de motivation ou d'inspiration, a dû être maniée et remaniée, triturée et tordue, réécrite depuis son début (ce qu'il va falloir que je poste d'ailleurs) mais la revoilà mesdames et messieurs ! Et cette fois-ci, ce sera jusqu'au bout, jusqu'au dernier chapitre !
Tu m'entends Master, tu ne m'en empêchera pas cette fois, HAHAHA !
Hem.
Nous nous retrouvons donc pour le démarrage de la saison 3. Elle a été longue à faire venir, c'est le moins que je puisse dire. Compliquée, aussi. Elle aura nécessité un remaniement complet, un redécoupage des scènes et des saisons, mais il reste, en général, la saison qui m'a le plus inspirée niveau écriture ces derniers temps. Elle s'est intervertie avec ce qu'au dû être la saison 3 telle que je la voyais il y a un an, mais finalement, ces deux mondes vont s'enchaîner différemment. La première saison 3 aurait été trop courte, avec trop peu à dire, même si l'ambiance me plaisait. Elle n'est pas abandonnée cela dit, et ce monde pourra tout de même arriver sur la scène ! Simplement, je ne voyais vraiment pas comment l'aborder comme une saison à part entière.
Sur ce, je vous souhaite une bonne lecture, et bon retour par ici !
Disclaimer : Code Lyoko, les lieux et personnages qui y sont rattachés appartiennent à leurs auteurs, et leur création n'est pas mienne, à l'inverse évidemment des mondes et personnages propres à Mondes Alternés.
Il leva les yeux vers elle. Brillante... Intrigante et brillante. Il fallait qu'il la déchiffre...
Il se leva et se redressa à côté de l'inconnue. Les deux égarés attendaient que le vide vînt à eux. Et alors qu'il lécha leurs chevilles, la jeune femme ferma les yeux et sourit étrangement. Avec une sorte d'appréhension.
- Cela dit, personne n'a jamais prouvé que les Mondes Alternés étaient une science exacte...
Tout autour, les immeubles, rougis par le soleil de l'aube, s'effondraient.
Elle respira longuement l'air familier des rues en travaux, chargées de poussière. Aussi toxique que cela devait être, elle reconnaissait volontiers que ça lui avait manqué. Des échafaudages poussaient partout autour de gouffres , des cordons jaunes empêchant qu'on y furète. Celui devant elle n'était pas là quand elle était partie... Mais ça ne lui faisait plus vraiment quoi que ce soit. Depuis le premier effondrement de terrain, il s'était passé plusieurs mois, elle commençait à avoir l'habitude. Toute son enfance paisible et somme toute des plus banales semblaient lui chatouiller les poumons et lui réchauffer le coeur, tout en enflammant sa gorge. Mais qu'importe, son corps était encore engourdi sous l'effet du décalage spatial, et bien que son apparence n'avait pris que tout au plus six mois, elle se sentait centenaire. Ses jambes étaient faibles, ses oreilles sifflaient par-dessus le coutumier son d'éboulement qui s'était installé dans ses tympans et sa tête s'échinait à réclamer une nuit de sommeil en pleine fin de matinée. Autant dire que l'irritation qui la faisait tousser avait au moins l'avantage de varier. Fort heureusement, si tout se passait bien, son dernier voyage serait réellement le dernier pour le moment du moins, il n'y avait pas lieu d'être pessimiste à ce sujet. Comme prévu, elle avait déposé le colis chez elle, ce dernier bien trop secoué pour protester ou poser des questions. Il s'était contenté de s'effondrer sur un canapé. Elle aurait donc la paix jusqu'au soir, au bas mot et s'il est plus résistant que ce qu'il en avait l'air. Juste le temps de boucler la dernière partie du premier acte, en somme. Pour une fois dans sa vie, tout était merveilleusement dans les temps.
Elle secoua ses épaules et reprit son chemin d'un pas d'acier et s'engouffra dans le bâtiment qui lui faisait de l'ombre, un sac sur ses épaules. Le panneau étincelant qui ornait la façade hurlait dans une typographie datée :
Garde-Anciens
Une nouvelle chance pour tout le monde !
Dans un coin de l'immense hall d'entrée de fer beige, elle repéra un guichet en faux bois, rutilant et suspendu au plafond par un système d'imposantes poulies. La jeune femme l'avait déjà vu à l'oeuvre, à neuf heures, midi, seize heures et vingt-et-une heures. Sans la moindre seconde de retard, la machine remontait le guichet vers le plafond, y restait immobile hors de la vue des visiteurs pendant exactement dix minutes, puis redescendait avec un nouveau guichetier, presque identique au précédent, à quelques détails près comme une moustache taillée différemment, ou deux centimètres en moins… Sans doute une grande fratrie, songeait-elle. Ce jour-là, il avait deux centimètres en plus que lui qui les avaient en moins (elle se promit de réfléchir là-dessus plus tard), et la moustache partait en boucle parfaitement ronde de chaque côté. Du reste, il était comme les autres, raide comme un stylo dans son porte-plume et endimanché comme un premier Lundi de travail. Long nez, long menton, cheveux en brosse et épaules en angles. Il écrivait avec une application bureaucratique sur un registre en parchemin dont le début tombait en accordéon sur le sol devant le guichet.
- Bonjour, tenta la jeune femme en se penchant à la recherche du regard du guichetier. Ce dernier ne lui accorda pas même un frémissement de moustache.
- Hm-bonjour ? Peu concluant à nouveau. Elle crut même voir l'écriture de l'homme s'accélérer. Elle soupira avec impatience et, d'un geste bien rodé, tira du pied le parchemin. Il s'écrasa en un petit tas désolant, la fin du mot «dividende » se perdant sur le bureau. Le guichetier annôna vaguement, puis aperçut la jeune femme. Son regard s'illumina. Il appuya sur un bouton qui lança aussitôt une petite musique guillerette à trois notes.
- Une cliente, soyez la bienvenue ! Que puis-je pour vous ? Chantonna-t-il tel un jingle radiophonique. Ladite cliente soupira à nouveau.
- Je vous en prie, je viens cinq fois par jour…
- Oh vraiment ? Permettez que je consulte le registre ! Continua-t-il sans se décontenancer, se penchant sur le bureau avec concentration.
Après un troisième soupir, la jeune femme ramassa le parchemin et le plaqua sous le regard du guichetier en pointant une ligne. Les yeux du bureaucrate passèrent de lampion de fêtes à étoiles de ciel d'été.
- Annda, Annda, Annda ! Bien sûr ! Cela fait si longtemps que je ne vous avais vue, hier déjà !
D'un air entendu, la jeune femme glissa deux tickets de transports verts non-poinçonnés sur le registre. L'homme ne pouvait sans doute être plus réjoui sans exploser instantanément.
- Il a déménagé au 3-Sérénité. C'est que des hommes sont venus, vous savez. Oh, rien d'inhabituel, mais il s'est senti incommodé, chuchota sur le ton du secret le guichetier en sortant un jeton carré bleu roi.
Annda hocha la tête et prit le jeton. Elle se dirigea alors vers la sortie du hall, débouchant sur une cour largement dominée par un gigantesque carrousel d'or et d'ivoire, monté en escalier. Annda glissa le jeton dans la bouche d'un cheval de parade rutilant de peinture vernie et monta en amazone. Aussitôt, le manège se mit en branle, les pièces du manège tournèrent et s'élevèrent en colimaçon. Le cheval passa un puis deux étages, puis s'arrêta à une porte du troisième étage et s'avança vers un marchepied blanc sculpté en forme de nuage. Une fois la jeune femme descendue du cheval, le carrousel fit demi-tour et les pièces retournèrent à leur place. Elle inspira longuement, sa migraine post-voyage spatio-temporel réclamant son futur dû. Elle sentait déjà l'odeur des centaines d'ingrédients pharmaceutiques qui embaumaient les résidences, comme si ces espaces avaient leur propre oxygène, leurs propres lois et écosystèmes.
Elle reprit sa marche, le regard tourné vers les étiquettes nominales des portes, suivant soigneusement la ligne verte au centre du couloir. A côté d'elle, des chariots de plateau-repas circulaient d'eux-même en tanguant doucement, ajoutant aux senteurs médicales des effluves de bouillon oxygéné en plastique. Cette manie de faire des économies sur l'alimentation donnait l'étrange image d'une installation précise et rutilante, courant dans un bâtiment désinfecté et lisse, soutenant avec nonchalance une flaque chimique. Elle rata de peu une nausée quand enfin, elle trouva le nom convoité. Elle ricana en constatant que ce vieux excentrique a choisi la seule porte gratifiée d'une poignée capricieuse. Elle força en grognant, prenant appui sur son pied, et enfin réussit à entrer.
Le vieil homme attendait, patiemment installé sur son bureau de ferraille vernie, incrusté dans un mur blanc d'ivoire, appuyé contre le dossier de sa chaise où il était assis à l'envers, dictant d'une voix éraillée à un jeune secrétaire. Le jeune homme, à peine plus âgé qu'Annda, avait les yeux clairs et les cheveux colorés d'un vert commençant à passer, dévoilaient des cheveux châtain terne. Malgré son travail laborieux, il gardait un inattaquable sourire, riant de temps à autres aux paroles du vieillard, ses pieds battant dans le vide au rythme du tic-tac d'une horloge à cadran poussiéreuse. Ce dernier leva le regard en apercevant la jeune femme. Aussitôt, elle sortit une paire de gants de son sac et le jeta sur les genoux du jeune homme, qui tiqua.
— Oh, te voila ! Comment ça s'est passé ? Chantonna-t-il en sortant un paquet de biscuits du sac.
— Long, et difficile. Mais derrière moi, répondit-elle en se laissant tomber sur le lit à baldaquin doté d'un rideau transparent, suspendu à une armature assortie au bureau. Elle enfila les gantsen plastique en les claquant consciencieusement contre ses poignets.
Le vieillard eut un sourire doux alors que le garçon s'extasiait sur les courses rapportées par la jeune femme. Il tenait un sachet de chips goût barbecue comme s'il eut s'agit d'une relique sacrée.
— Oh, alors ils en avaient vraiment ! C'est fantastique, ces choses sont de "pures merveilles apéritives", de ce que j'ai lu !
Et aussitôt, il entreprit de croquer avec enthousiasme dans lesdites merveilles. Annda regarda sa montre en fronçant les sourcils.
— On a que deux minutes de battement. Après, il va falloir filer, si vos calcules sont exacts. Vous avez fini vos notes ?
— Nous avons bien travaillé, avec Valdim. Je pense qu'il y a tout ce qu'il faut savoir.
La jeune femme hocha la tête et se dirigea vers le bureau, prit l'épaisse liasse de papiers qui y était soigneusement empilée, vérifiant chaque numéro de pages. Rien ne manquait, tout était en bon ordre. Satisfaite, elle sortit de son sac une couverture de livre en cuir et y glissa le manuscrit avant de le fixer avec deux ficelles et de le passer à Valdim, qui le glissa dans le paquet de chips qu'il venait de terminer avec contentement, et le fourra dans le sac au milieu des victuailles étrangères. Plus qu'une minute. Annda prit le réveil à cadran et une des chaises et se posta près de la porte tandis que Valdim jeta le sac sur son dos en sautillant sur place, un sourire expectatif sur les lèvres. Le vieillard, quant à lui, se redressa et s'empara de sa canne, étrangement épaisse. Il la toqua trois fois au sol elle se déplia alors et se changea en une trottinette grise métallique. Il y monta, prenant lourdement appui sur le guidon. Trente secondes. Le crissement d'un groupe de plateau-repas se fit entendre. Il fallait juste attendre qu'ils passent… Dès qu'ils auraient tourné dans l'angle, à l'instant où leur cri se ferait inaudible… Annda posa sa main sur la poignée, y cala son épaule, tenant fermement la chaise de son autre main. Valdim s'était replié, prêt à bondir.
Puis, silence.
Annda inspira et ouvrit la porte d'un coup sec. Le jeune homme sortit rapidement, suivi par le vieillard. Alors qu'il s'approcha de la porte, un clignotement rouge envahit le couloir alors qu'un voyant blanc s'alluma au-dessus de l'encadrure. Deux lourds panneaux en fer apparurent de chaque côté de la porte, glissant tels deux colosses sur le chemin de la trottinette. Annda se précipita et envoya la chaise vers le voyant blanc. Il éclata en mille morceaux. Elle ramassa alors le meuble et le jeta contre le lit. Les rideaux se déchirèrent et un pied en métal cabossa l'armature. Mais surtout, les lourds battants de la porte s'arrêtèrent net, laissant filer le vieil homme. Annda le suivit et aussitôt, le trio se précipita vers la plateforme du carrousel. Il attendait déjà, prêt à rattraper les fuyards. Annda sauta sur le cheval alors que Valdim s'engouffra dans un carosse en entrainant avec lui le vieil homme. La jeune femme se redressa et visa la porte vitrée du hall du bâtiment avec le réveil. Elle éclata en mille morceaux, donnant le signal pour l'ascenseur de redescendre. L'ensemble s'ébranla, d'une allure bien trop lente au goût de la jeune femme, qui entendait déjà les roues des véhicules de gardes traverser les couloirs du rez-de-chaussée. Elle aperçut, derrière son comptoir, le guichetier s'appliquer comme jamais sur son parchemin, ignorant obstinément le vacarme alentours, seul son bras droit était anormalement tendu derrière le comptoir. Le trio n'attendit pas que leurs supports eût touché terre pour bondir vers le hall, alors que le service d'ordre faisaient craquer les graviers de la cour, à l'opposé d'eux. Ils se glissèrent à toute vitesse dans l'ouverture béante de la porte vitrée, la lourde porte de sécurité bloquée dans une position semi-ouverte. Annda fouilla ses poches, laissant Valdim et le vieillard foncer devant eux, et plaqua sur le comptoir trois autres tickets de transports. Aussitôt, le guichetier sortit son bras de derrière le comptoir. Le hall trembla sous le hurlement des portes reprenant leur procédure. Des tirs claquèrent l'air dans le bâtiment, creusant le mur de l'entrée, courant près des oreilles et des jambes des fuyards pendant quelques secondes. Le volet de fer de l'entrée principale s'abattait plus rapidement… Annda se jeta au sol et se glissa dans son impulsion sous le panneau, tout juste assez rapide pour sentir l'asphalte brûlant contre le cuir de sa veste et la paume de ses mains. Elle souffla de soulagement alors que la couperet frappa le sol devant son nez. Elle se redressa prestement et rejoignit les deux hommes, au coin de la rue. L'alerte passerait vite dans la ville, et probablement que dans la panique, les citoyens participeraient tout autant aux recherches. Il fallait donc se couper de la civilisation au plus vite.
La course fut difficile, une trottinette sur des pavés n'étant ni rapide ni discrète, mais le vieillard était bien incapable de courir. Le groupe dût s'arrêter plusieurs fois, attendant haletant dans l'ombre d'une enseigne qu'un groupe de gardes citadins passèrent à côté d'eux, ou encore entrer dans un hall d'immeuble à la faveur d'un habitant négligeant de refermer de lui-même la porte. Durant tout ce temps, Valdim semblait aux anges, et Annda regardait partout autour d'elle, repérant monuments ou arrêts de transports pour s'y repérer. Plus le temps avançait, plus ils risquaient d'être exposés et devaient changer leur itinéraire en conséquence. Elle commençait sérieusement à redouter qu'ils se fussent perdus…
Après s'être cachés sous l'escalier d'une passerelle, elle put enfin souffler. Le bâtiment convoité était à l'autre bout de la rue, isolée des habitations mais coincée dans la masse des restaurants et autres boutiques. Rares étaient les façades qui cherchaient à imiter la pierre, créant une étrange continuité avec les pavés. Encore plus désaccordé, les portes résolument modernes, dans un acier discret mais éclatant au soleil. Il y avait trois étages, tout en hauteur, surmonté d'un toit en pointe comme s'il s'agissait d'un panneau de direction, indiquant à tout ami égaré qu'ils furent enfin à destination. Annda l'indiqua au vieillard et Valdim, et après avoir inspiré calmement, ils foncèrent vers l'entrée. La jeune femme manqua de défoncer la porte sous l'excitation, introduisant violemment le code et se jetant dans le couloir d'entrée, suivie de près par un Valdim exultant, riant de bon coeur. Leur protégé, lui, était essouflé. Il prit appui contre le mur en rabattant d'un coup de main habitué sa trottinette. Il toussa en tentant un sourire.
— Oh, ça faisait si longtemps que je n'avais pas fait ce genre de tour…
— Ne vous y habituez pas. Le plus gros de la mission, à partir de maintenant, ne consistera pas en beaucoup de voyages.
— Quel dommage, j'aurais bien aimé voir cette dimension… Souffla Valdim en se dirigeant vers les escaliers en bout de couloir. Il eut tout de même de quoi se consoler, en remarquant les marches d'ancienne facture. Il siffla des remarques ébahies sur le miracle que constituaient une telle conservation, puis s'arrêta devant une immense bibliothèque, encastrée dans le mur de gauche. Le vieillard sourit doucement en reconnaissant l'étagère, caressant doucement la structure en bois doré. Les livres avaient tous l'air d'un autre temps, les couvertures plastifiées pour protéger le papier taché par endroits reluisait étrangement. Ils portaient des noms, des mots, des signatures alignées à la perfection, de toutes les couleurs, de toutes les polices. Annda et Valdim restèrent en arrière, la première attentive aux mouvements du vieillard, le second fasciné par la collection d'antiquités. Puis, soudain, le vieillard arrêta sa main sur un livre sans titre ni nom, juste une série de formes, croisées, entrelacées gravées sur une tranche en cuir épais. Il appuya fermement, enfonçant le volume. Aussitôt, un bruit sourd ébranla le couloir et la bibliothèque se changea en porte, s'écartant pour dévoiler aux visiteurs une pièce plongée dans la pénombre. Seules de-ci de-là, des néons bleu nuit et des voyants oranges comme suspendus dans l'air. Annda huma le parfum de chaleur qui se dégagea. Des années qu'elle n'avait pas pu la sentir…
Valdim était aux anges, bondissant presque sur place. « C'est fantastique ! Et ça, ça se faisait souvent, d'où vous venez ? »
Le vieillard eut un petit rire. « Je ne pense pas que toutes les maisons en étaient dotées, non. Mais c'était le genre de chose qu'on voyait souvent dans les livres et les films. Et j'ai toujours trouvé ça… Classe »
Un sourire sur les lèvres, il invita ses jeunes amis à entrer, puis les suivit. Il claqua dans ses mains une fois, allumant une lumière blanche dans la pièce alors qu'Annda referma la bibliothèque sur eux.
La L&D Transports Company faisait partie de ses groupes que l'on aimait mettre en avant, en la cité de Parade. Pourtant, elle n'avait rien d'exceptionnel, dans la catégorie des petits miracles. Quoi de plus déjà-vu qu'un homme ayant judicieusement placé ses capitaux, s'étant fait des bons amis dans la haute sphère scientifique et a trouvé le moyen de combiner les deux ? Seulement il y avait une différence dont rares se souviennent. Avant lui, personne ne bougeait réellement. Le monde, autrefois vaste, avait perdu de ses couleurs alors qu'on en avait achevé l'exploration et l'explication, provoquant un ennui sans précédent. Les sociétés avaient alors bêtement amélioré leurs services et augmenté les tarifs pour pallier à leurs dépenses toujours plus vertigineuses, et ne se retrouvèrent qu'avec des avantages minimes alors que la population ne voulût plus engloutir son salaire de l'année dans deux pauvres jours de paradis en placebo. Puis il est arrivé, comme un sauveur, voyant dans l'ordre de la nature et les besoins de chacun une solution idéale. Tout n'était pas encore visité, au fond…
Le bruit sourd d'une plateforme gronda près des vitres géantes du bureau de Polzmann Levawki. D'un âge indéterminable, le regard d'un aigle et la silhouette d'un tigre, il se balançait avec satisfaction sur sa chaise, laissant éclaté un ricanement tranchant à chaque fois que la navette se faisait entendre. Sans regarder, il pouvait discerner la foule attendre en rangs devant la barrière, certains en costumes, d'autres en guenilles. Une population du quotidien, qui assurément n'avait pas eu à attendre longtemps avant de s'accoutumer à leur nouveau style de vie, à tel point que le monde d'avant n'était qu'une vague notion enseignée aux jeunes générations, pour la forme. Mais plus personne n'avait eu à la vivre. Comme le temps s'était vite écoulé…!
Trois hommes et deux femmes en file indienne entrèrent dans son bureau alors qu'il ricanait encore, la plateforme se repliant bruyamment. Le premier tenait une valise blanche rayée d'une croix rouge le second une tasse de thé et une plaquette de pilules, le troisième d'une seringue, d'un cathéter et d'une poche pleine d'un liquide rouge. Les deux femmes portaient une table sur roues munie d'un ordinateur. Ils étaient tous cinq habillés au plus neutre possible, veste et pantalon large d'un gris accordé avec l'aspect métallique de la pièce. Même le bureau restait dans ces tons, la seule note de couleur étant Levawki lui-même, vêtu d'un rouge éclatant. Sans attendre, ce dernier retira le veston de son costume, ouvrit deux boutons de sa chemise et abaissa le dossier de sa chaise, fermant les yeux avec confiance alors que le premier homme ouvrit la valise et en sortit un nécessaire de désinfection. Une fois la peau de sa nuque rendue poisseuse par le liquide jaunâtre de la bétadine, le second homme posa la tasse de thé dans la main de Levawski, qui sirota tranquillement en attendant que le troisième homme ne remplît la seringue et ne l'enfonçât dans la chair de son patron. Il frissonna en sentant l'aiguille, mais son sourire s'agrandit, laissant apparaître aux commissures de ses lèvres des molaires blanches comme la lune. Il s'assoupit paisiblement. Une des deux femmes plaça les patches sur les tempes de l'homme, qu'elle relia à l'ordinateur et, d'un ton plat, clama :
— Code XANA.
Aussitôt, une série de décharges fit bondir l'homme. On pouvait presque l'entendre ricaner dans son coma, alors qu'un œil rouge stylisé, encadré par des cercles et continuant à leur base sur trois branches, apparut sur le fond noir de l'écran. Il semblait pulser au rythme des décharges, brillant davantage à chaque seconde. Le quintet se tint en retrait, têtes basses et silencieux à un point religieux, n'osant regarder ailleurs que leur pieds.
Seule une des deux femmes avait l'oeil plus vivant. Les cheveux longs et blonds tirés en arrière, une mèche rose saumon pointant quelques cheveux de derrière sa nuque et de grandes lunettes carrées vissées sur son nez, elle avait le bras droit tendu derrière son dos, les muscles de son avant-bras en pleine action, comme si ses doigts s'agitaient… Sous sa veste, elle dissimulait un téléphone portable, un modèle qu'on ne voyait plus depuis de nombreuses décennies, à en juger par le fruit qui lui servait de symbole. On lui avait déjà dit comment cela s'appelait, mais impossible pour elle de retenir ce mot plus de deux minutes. Et peu importait, car l'avantage de cette petite machine ne résidait pas dans son packaging. Non, le principal atout d'un objet de technologie dont on croit savoir qu'il n'existe plus, c'est que personne ne déploiera d'efforts ou de moyens pour le pister. Et dans ce monde, la jeune femme ne connaissait qu'un homme encore capable de comprendre le fonctionnement de ce modèle antique. Son destinataire.
Un sourire de confiance retenu avec patience, elle envoya un concis :
"10 minutes"
Le vieillard tapait avec une dextérité naturelle, reproduisant de tête des formules dont le sens lui échappaient un peu mais dont il était capable de comprendre l'importance. Les souvenirs ne lui faisaient pas encore défaut, bien qu'il eut longtemps voulu croire à un délire. Ce n'était que lorsqu'il avait entendu le nom de son ancien patron, du temps où il avait la jeunesse et l'innocence de travailler dans les sphères du progrès commercial, qu'il avait compris que ce qu'il sentait au fond de lui était vrai. Et ces lignes de code, ces chiffres et ces lettres à la logique absconse pour lui réclamait qu'il les mît en usage. Elles avaient encore une mission à accomplir et l'avaient choisi comme transmetteur.
Il tapait vigoureusement pendant que Valdim, en fond, faisait bondir un ancien cellulaire dans sa main. Cette chose était lourde dans sa main, et claquait à chaque contact avec la chair. De quoi l'amuser pendant au moins une journée. Annda, elle, s'était trouvé un pouf un peu usé, où elle s'était enfoncée et achevait d'apaiser sa migraine. Elle somnolait, bercée par les efforts du vieillard et le jeu de Valdim, encouragée par la faible luminosité et la chaleur qui émanait de la machine en labeur. Une mèche bouclée couleur de terre dansait doucement contre son nez, au rythme de sa respiration.
Soudain, le téléphone de Valdim vrombit. Il le rattrapa adroitement, surpris mais pas décontenancé. Annda ouvrit un œil interrogatif.
— Dites, m'sieur, je dois faire quoi ?
— Bouton en haut à droite, glisse vers la droite et ouvre la notification qui est arrivée.
Annda se leva et s'approcha de Valdim. Ce dernier s'exclama en se redressant :
— Vite, il est temps ! Vous avez bientôt fini ?
— Oui, mon jeune ami, plus qu'une validation et nous devrions enfin en avoir fini avec cette étape…
Le vieil homme fixa l'écran en accélérant la cadence, les yeux s'écarquillant légèrement alors qu'il sentait le but s'approcher. Devant lui, l'encadrure de quatre des cinq lourdes portes devant lui commençant à s'illuminer. Il entrouvrit la bouche alors que Valdim et Annda le fixaient, tendus et pendus à ses actions. Il se courba légèrement, son coeur battant à tout rompre, de toute la puissance qu'il avait encore… Il y était presque, bon sang, sa mémoire en ébullition enchaînait les souvenirs avec frénésie, il pouvait presque voir les caractères se dédoubler et danser devant ses yeux, ses doigts valsant sur les touches, sûrs d'eux, guidés par son passé… Il allait y arriver, il allait accomplir l'exploit qu'il avait attendu toute sa vie…
Soudain, une fenêtre bleue s'afficha. De toute la force de son anticipation, le vieil homme fracassa la touche Enter avec son index, clamant « Vas-y, fais-le ! » en réponse à la question muette du programme. Aussitôt, les portes illuminées se mirent à siffler, tremblant légèrement, redoublant de lumière, respirant comme une première fois sur Terre. Le vieillard se leva, chancelant, s'approchant des portes, rejoint par Annda et Valdim, l'air happés par les convulsions des portes…
Puis, enfin, après une longue éternité, elles s'ouvrirent. A travers la poussière et la fumée, l'odeur d'incendie des machines essoufflées et le râle d'épuisement des portes coulissantes, apparurent quatre formes. Quatre silhouettes, prostrées, lâches comme au sortir d'un coma, calmes comme des poupées de vinyle. Annda s'avança alors vers l'une d'elle, toussotant en passant dans le nuage grisâtre, puis posa deux doigts sur un poignet qui se détachait vers la lumière. Derrière elle, le vieil homme et Valdim se penchèrent comme au bord d'un précipice, appréhensifs.
La jeune femme se retourna et, d'un fin sourire, hocha la tête. Ils avaient réussi. Le vieillard la fixa, sursauta légèrement, puis se mit à rire. D'un rire franc, libéré, exubérant. Il applaudit d'un même mouvement en se penchant en arrière, tandis que Valdim brandit son poing en l'air en signe de victoire. La jeune femme quant à elle se retourna vers la silhouette devant elle qui commençait à s'agiter. Alors que la poussière se dissipait, elle repéra quelque chose de brillant près de son visage. Des lunettes. Elle les ramassa et les posa sur les yeux de leur propriétaire, repoussant au passage une mèche blonde.
Et voila donc pour cette reprise ! En espérant que ça vous a plu ! Les vieilles habitudes reprenant, n'hésitez pas à commenter, et je vous dis à très vite pour l'épisode 2, bye ! o/
