Bonjour,
voila la suite ! Attention, les TW que j'ai mentionné dans le chapitre précédent prennent effet ici.
Purple Haze sur le parvis de San Giorgio Maggiore
Chapitre 1. 1998 - Bucciarati (2)
Une nuit, peu après avoir découvert la terrible capacité de Purple Haze, Fugo fit un cauchemar. Il se réveilla en sueur, le cœur battant, et la panique le submergea. Il avait déjà fait des cauchemars avant. Il avait déjà vécu de purs cauchemars, merde. Personne n'avait jamais été là pour l'écouter ou le réconforter, les fois où il avait tenté de raconter, il l'avait toujours amèrement regretté. Ses parents… Quand il en avait parlé à ses parents… C'était plus sûr de rester seul. Il ne mourrait pas de panique, il ne mourrait pas de mal-être, mais Fugo pensait qu'il pouvait mourir de chagrin s'il se tournait vers Bucciarati et que celui-ci l'ignorait. Alors autant se gérer tout seul. C'était qu'un cauchemar, c'était pas réel. Il pouvait passer grignoter un truc dans la cuisine et retourner se coucher, ça passerait. Ça passait toujours. Comment il pourrait avoir peur d'un cauchemar, quand sa vie entière en était un ?
Il sortit pour aller se prendre un verre d'eau dans la cuisine. Il était tremblant mais ça allait passer. Il avait déjà été dans de pires états.
Il cligna des yeux quand il se rendit compte qu'il n'était pas dans la cuisine. Il était devant la porte de la chambre de Bucciarati. Depuis combien de temps il poireautait là sans s'en rendre compte ? Et qu'est-ce qu'il espérait ? Il était trois heures du matin, il n'allait pas réveiller son chef pour un cauchemar de bébé. Il n'en avait pas besoin. Il n'en avait pas besoin, non, et il n'allait certainement pas se mettre à chialer maintenant comme un idiot, comme un faible, debout en pleine nuit devant la porte d'un type qu'il connaissait à peine. Fugo reprends-toi ! t'es libre, t'es fort, tu as déjà tué. Et t'es presque un adulte, t'as bientôt 14 ans ! Ne montre pas à Bucciarati à quel point tu es pathétique. Ça gâcherait tout. Ta vie est pas si mal en ce moment, ne détruit pas ça en en demandant trop.
Mais Fugo restait devant la porte sans se décider à bouger. Est-ce que vraiment Bucciarati le jetterait, ou lui ferait du mal s'il montrait une faiblesse ? Depuis qu'ils vivaient ensemble, le jeune homme n'avait fait que l'inciter à s'ouvrir, ce qui avait eu sur Fugo l'effet inverse, ça le rendait encore plus méfiant. Mais il n'arrivait pas à s'enlever de la tête la nuit qu'il avait passé dans sa chambre derrière cette porte, quand Purple Haze avait utilisé le virus pour la première fois. Il était terrifié, partiellement immobilisé par Sticky Fingers qui avait découpé son Stand, allongé dans une chambre à la merci d'un inconnu (Bucciarati n'était plus tout à fait un inconnu, mais Fugo pensait mieux connaitre le professeur Barbabietola qu'il ne connaissait Bucciarati et pourtant…), et s'il sortait, si Bucciarati s'en prenait à lui et que par miracle Fugo arrivait à fuir cette chambre, ce serait pour se retrouver nez à nez avec Purple Haze, cet immonde reflet de lui-même, qui ne semblait exister que pour lui faire la peau. Et il ne s'était rien passé. Pendant ces longues heures, Bucciarati s'était efforcé de le calmer, de le faire se sentir en sécurité derrière la porte. Il était resté sur la chaise de bureau toute la nuit, loin de son lit, ne s'approchant que pour lui donner de l'eau où l'installer mieux contre l'oreiller, avec l'air triste. Il avait essayé de lui changer les idées en discutant de petites choses, Fugo se rappelait en être arrivé à lui expliquer dans les détails le dernier livre qu'il avait lu, Les fondements de la métaphysique des mœurs de Kant, dans un état presque dissociatif. C'était… c'était horrible, mais Fugo avait été rassuré. C'était peut-être la première fois de toute sa vie qu'il avait été rassuré par quelqu'un.
Maintenant, devant la porte, un cauchemar oppressant son cœur, du désespoir pulsant sous ses paupières, il en voulait encore.
Il frappa.
La seconde d'après, il se souvint de l'heure qu'il était. Il se souvint du salon d'été de son manoir, ses parents chacun sur un fauteuil Grand Siècle, et lui debout en face d'eux qui rassemblait son courage pour leur raconter, pour parler clairement et distinctement comme ils aimaient, et ne surtout pas se mettre à pleurer parce que ça les agacerait et ils n'écouteraient plus. Il se souvint du soulagement quand les mots étaient sortis presque sans bégaiement, et du regard indifférent auquel ses yeux d'enfant plein d'espoir s'étaient heurtés. Il ne voulait pas revoir cette indifférence sur le visage de Bucciarati. Pour rien au monde. Il ne pourrait pas le supporter. Il ne fallait pas qu'il lui en parle, le jeu n'en valait pas la chandelle.
Il allait se sauver, mais à ce moment-là, la porte s'ouvrit sur le jeune leader. Bucciarati portait un T-shirt XXL, un bas de jogging, les cheveux un peu ébouriffés. Fugo ne l'avait jamais vu autrement qu'absolument chic, cheveux lisses, costume impeccable, décolleté ostentatoire, maintien royal. Il ne l'aurait pas reconnu si le jeune homme n'avait pas le même regard attentif sur son visage endormi.
- Fugo ? Qu'est-ce que tu fais là ?
Fugo se sentit soudain incroyablement stupide.
- Je… euh… je…
Bucciarati attendit patiemment, se frotta les yeux et jeta un rapide coup d'œil vers son lit où il semblait pressé de retourner. Fugo s'en voulut de l'avoir réveillé pour rien, et il n'arriva pas à lui mentir par-dessus.
- J'ai fait un cauchemar, annonça-t-il piteusement.
Si Bucciarati s'en foutait, c'était pas grave, décida Fugo. C'était même normal. Bucciarati était son chef, pas sa famille, ce n'était pas son problème. S'il claquait la porte au nez de Fugo, ce n'était pas la fin du monde, et même, Fugo l'aurait bien mérité. Il lui ferait des excuses le lendemain pour l'avoir réveillé et ils n'en parlerait plus. Aucun problème. Fugo aurait juste un peu honte, mais il avait supporté pire.
Pourtant, son cœur s'était serré d'angoisse, et quand Bucciarati, avec toujours la même expression endormie mais attentive s'était reculé non pas pour claquer la porte mais pour le laisser entrer, c'était déjà presque trop pour lui. Il entra sans réfléchir, et Bucciarati lui dit de s'asseoir, alors il s'assit sur le lit comme la dernière fois. Et comme la dernière fois, Bucciarati s'installa à son bureau. Ça n'aurait pas dérangé Fugo s'il était venu avec lui sur le lit. Mais il n'osa pas le dire.
- Tu veux me raconter ? demanda Bucciarati en voyant que Fugo était perdu dans ses pensées et ne disait rien.
Fugo pâlit. Raconter ? Raconter quoi ?
- L'université ? demanda-t-il d'une voix minuscule.
Bucciarati fronça les sourcils.
- Je pensais à ton cauchemar, mais tu peux me parler de l'université si tu veux.
Ah oui, le cauchemar. Fugo était trop stupide d'avoir réveillé Bucciarati pour une si petite chose. Mais parler de ce qui s'était passé à l'université, là, comme ça ?
Bucciarati bailla et Fugo paniqua un peu. Il l'avait réveillé, s'était assis sur son lit et maintenant il gardait le silence. Il lui faisait perdre son temps. Alors il décida, même s'il se sentait ridicule, de raconter son cauchemar. Il lui faudrait des heures de préparation mentale s'il se décidait à parler de l'université.
- J'ai juste rêvé que… j'étais avec mon prof de droit international et, euh… Purple Haze l'attaquait, en fait c'est moi qui lui ordonnait de l'attaquer, je lui disais d'utiliser le virus. Mais celui qui était dissous, c'était moi.
Fugo ajouta nerveusement :
- Voilà c'est tout.
Fugo qui hurlait de terreur alors que sa chair fondait, et en face de lui, entouré de fumée violette, Professeur Barbabietola qui le fixait avec des yeux avides, la bave aux lèvres. Sa silhouette imposante se confondait avec celle de Purple Haze. Il poussait des grognements, ces grognements que Fugo avait encore dans la tête.
Il frissonna et se serra contre lui-même. Chut. Chut, crétin, tu vas pas te remettre à pleurer devant Bucciarati, c'est déjà arrivé une fois, ça suffit maintenant. Il va en avoir marre de toi.
L'adolescent risqua un coup d'œil craintif vers son leader. Celui-ci le dévisageait.
- Je peux m'asseoir sur le lit avec toi ?
- Bien sûr. C'est ta chambre.
Bucciarati le rejoignit, toujours à une petite distance qui rassurait Fugo autant qu'il aurait voulu la faire disparaitre.
- Ce prof de droit… Pourquoi tu voulais que Purple Haze l'attaque ?
Bucciarati savait que Fugo avait été viré de l'université pour avoir agressé un professeur avec une encyclopédie de 4kg, L'adolescent lui avait dit. En plus, c'était paru dans la presse. Sous cette question innocente à propos d'un simple cauchemar, Bucciarati essayait d'en apprendre plus.
Ça aurait été facile pour Fugo d'esquiver avec un « C'était qu'un rêve, il y a pas forcément de sens » mais décidément, il était incapable de mentir à Bucciarati.
- C'est un connard, expliqua-t-il simplement.
Le leader n'insista pas. Il ne dit rien, se contentant d'être là. Il n'allait pas le prendre dans ses bras où lui dire des paroles réconfortantes, ce n'était pas un parent. Pourtant, rien qu'en restant là, en ayant ouvert sa porte, il avait déjà fait tellement plus que les deux parents de Fugo réunis cumulés sur treize ans.
Fugo ajouta :
- Je pense que… Il mérite de mourir plus que ces types de Secondigliano que Purple Haze a… Je pense que si Purple Haze a tué ces gens, c'est parce que je voudrais tuer ce prof. Ça avait rien à voir avec eux. Tu… tu crois que c'est possible ?
Bucciarati répondit lentement :
- Oui Fugo, à mon avis c'est possible.
- Ah.
Fugo resta encore silencieux. Il se demandait comment il allait s'en sortir, si la condition pour contrôler son Stand était qu'il arrête de vouloir la mort de son prof de droit. Il n'y arriverait jamais.
- Tu sais, dit Bucciarati d'un ton neutre. Si tu veux tuer cet homme, rien t'en empêche. Si tu as besoin que je t'aide à le piéger ou autre chose, où même que je le fasse pour toi, t'as qu'à demander.
Fugo eut une inspiration choquée. Tuer Barbabietola ? Avec préméditation ? Est-ce que Bucciarati savait ce qui s'était passé ? De ce que Fugo avait vu en travaillant à ses côtés, le jeune gangster était quelqu'un de plutôt juste, qui n'aimait pas tuer inutilement. Et là, il serait prêt à tuer un civil juste parce que Fugo ne l'aimait pas ? C'était si… en quelque sorte, c'était si gentil. Fugo se rapprocha de lui sans même s'en rendre compte. Bucciarati compris le message et ouvrit les bras.
- Je sais pas, murmura Fugo dans l'épaule de son leader. Là comme ça… peut-être un jour… Mais je pense pas que ça servirait à quelque chose.
Même s'il le tuait, il voudrait toujours le tuer.
- Comme tu veux, répondit Bucciarati en décrivant des cercles distraits sur son dos. Si tu changes d'avis je suis là.
- Merci Bucciarati.
Fugo aurait voulu dire tellement plus que ça.
- Il faut qu'on dorme maintenant, Fugo. Demain on se lève tôt.
- Bien sûr. Désolé.
Il était bien, contre Bucciarati, mais il ne pouvait pas abuser plus de son temps. Juste quand il allait le lâcher, Bucciarati lui demanda à brûle-pourpoint :
- Tu veux dormir là ?
Fugo se redressa, surpris :
- Je peux ?
- Si tu veux. Ça me dérange pas.
Fugo hésita mais pour la forme. Parce qu'il avait peur de passer pour un bébé, pas parce qu'il avait peur de Bucciarati. Son leader ne lui ferait jamais de mal, il en était sûr. Et aussi, il semblait un peu préoccupé, il semblait avoir envie que Fugo reste. Alors Fugo hocha la tête en rougissant et partit chercher son oreiller. Il avait conscience qu'il était en train de trop s'attacher, peut-être de devenir trop dépendant de ce gangster de 17 ans, et que c'était une mauvaise chose. Mais il s'en fichait complètement. Bucciarati l'écoutait sans être intrusif, il le respectait. Il pourrait tuer pour lui. Fugo n'avait jamais rencontré quelqu'un comme ça, digne de confiance.
Bucciarati était conscient qu'il dépassait les limites qu'il aurait dû s'autoriser avec le petit. Un chef de gang ne se laisse pas réveiller en pleine nuit comme ça, il n'écoute pas les cauchemars de ses hommes, il ne les laisse certainement pas dormir dans son lit. S'il était trop doux avec ses subordonnés, il ne se ferait pas respecter.
Mais Fugo… Comment lui fermer la porte, il avait l'air si malheureux. Ça faisait un mois et demi maintenant qu'ils vivaient ensemble, et l'adolescent était si méfiant, enfermé dans son petit monde fait d'obscurs souvenirs, de haine de lui-même et de fumée violette. Bucciarati avait été surpris et ému qu'il ose venir le réveiller pour un cauchemar, pour quelque chose d'aussi enfantin. C'était un progrès. Il n'aurait pas eu le cœur de le repousser.
En observant le visage endormi de sa recrue, Bucciarati se dit qu'il avait pris la bonne décision, en dépassant un peu son rôle de supérieur avec lui. Il n'avait pas besoin d'asseoir son autorité sur Fugo, il lui obéissait déjà fidèlement. Sa confiance, par contre, la complicité que Bucciarati voudrait, elle était plus dure à gagner. L'adolescent se repliait dans sa chambre pendant tout son temps libre, il lui parlait avec cette politesse calibrée, impersonnelle, il reculait d'un bond lorsqu'il était surpris et d'une seconde à l'autre son regard se chargeait de violence et de besoin de repousser. Bucciarati avait souvent pensé qu'il n'arriverait pas à gagner la confiance de Fugo. Et pourtant le voilà, endormi dans son lit, roulé en boule sous sa couette, le visage tourné vers lui.
Il écarta une mèche blanche qui tombait sur son visage. Qu'est-ce qui était arrivé à cet ado, son ado pour qu'il soit si méfiant ? Qu'avait fait ce prof de fac qui le hantait encore ? Bucciarati avait bien une idée, une idée terrible qui expliquerait pourquoi Fugo avait attaqué cet homme avec une encyclopédie de 4kg, l'emprise que le professeur avait visiblement encore sur lui aujourd'hui, ainsi que pourquoi Fugo ne faisait confiance à personne, sa haine de lui-même et tout ce qui n'allait pas chez Purple Haze. Mais il ne voulait pas y penser. Fugo avait treize ans, bon sang.
Bucciarati trembla de colère en imaginant celui qui lui avait fait du mal, qui l'avait traumatisé au point que son Stand soit une abomination meurtrière incontrôlable. Qu'il soit maudit. Et les parents de Fugo, qui exhibaient leur fils comme un bibelot décoratif de luxe, qui l'avaient collé dans une université alors qu'il n'avait clairement pas la maturité nécessaire, et c'était normal : ce pauvre gosse avait l'âge d'être au collège. Bucciarati voulait tellement le garder avec lui à l'abri, le voir grandir et prendre confiance, lui donner l'amour et la sécurité dont on avait besoin à cet âge et dont il avait été privé toute sa vie. Ce gosse réveillait un instinct paternel, pas du tout professionnel. C'était probablement une erreur, il était peut-être un mauvais chef, mais merde. Ils n'étaient que tous les deux, il pouvait bien se comporter en parent avec Fugo s'il en avait besoin.
Si Bucciarati avait plus d'hommes, il aurait peut-être agi différemment, mais ils étaient juste tous les deux, ils vivaient ensemble, Fugo l'accompagnait tous les dimanches quand il allait nettoyer la tombe de son père, ils étaient amis avant d'être collègues, et c'était dur de gagner l'amitié de Fugo, bien plus que de gagner son obéissance. Alors Bucciarati pouvait se permettre, rien que ce soir, de se laisser attendrir. Les choses se remettraient en place quand il agrandirait son équipe. Il allait recruter des membres qui aimeraient Fugo et le protègeraient, et Fugo s'ouvirait et aurait de nouveaux repères.
Pour le moment, l'ado avait besoin de soutien, pas d'autorité, alors Bucciarati lui donnerait du soutien. Lui aussi avait besoin de Fugo, pas pour son intelligence ni pour faire la paperasse, pas non plus pour la puissance hallucinante de son Stand, mais parce qu'il remplissait la maison vide, tout simplement. Parce que maintenant, Bucciarati avait quelqu'un dans Passione à qui il pouvait se fier. Quelqu'un qui le voyait comme le leader qu'il souhaitait devenir. Et aussi parce que malgré sa méfiance, sa morosité et ses angoisses, ce gosse était un amour. Son Stand dégueu ne changerait pas ça.
Bucciarati et Fugo revenaient du restaurant quand ce type leur tomba dessus. La rue habituellement fréquentée se vida au premier éclat, les Napolitains avaient l'habitude. Les gangsters restèrent seuls avec leur ennemi, un assassin qui en voulait à Polpo et comptait leur tirer des informations. Il possédait un Stand très agressif, The Real Slim Shady, qui avait la capacité de se dédoubler en une multitude de lui-même à chaque fois qu'il se faisait attaquer.
Bucciarati était encerclé et la situation était tendue. Le manieur était hors de portée, et les dizaines de Slim Shady qui s'agglutinaient autour de lui l'empêchaient de voir Fugo. Il ne pensait pas pouvoir gagner. Il aurait pu ouvrir un passage dans le sol pour fuir par les égouts, mais il ne voulait pas abandonner son partenaire.
- Fugo ! cria-t-il en dézippant autant de Slim Shady qu'il pouvait pour essayer d'apercevoir la tignasse blanche de l'adolescent. Essaie de me rejoindre ! J'ai un plan !
Dans le chaos, il n'entendit aucune réponse. Est-ce que Fugo avait fui ? Est-ce qu'il était mort ? Non, pensa Bucciarati. Non, non, non. Pas comme ça.
Juste quand il commençait à désespérer, l'énorme silhouette voutée de Purple Haze se matérialisa devant lui. Bucciarati en oublia de se battre. Fugo refusait d'utiliser son Stand depuis ce qui s'était passé à Secondigliano. Le monstre regardait Bucciarati fixement, indifférent aux Slim Shady qui se jetaient sur lui. Bucciarati entendit la voix lointaine de son coéquipier crier avec désespoir :
- Purple Haze ! Éloigne Bucciarati !
Avant que Bucciarati n'ait put comprendre ce qui se passait, ils se sentit soulevé du sol. Le Stand de Fugo pris son élan et le lança de toute ses forces hors de la mêlée. Bucciarati atterrit à plusieurs mètres, Sticky Fingers le réceptionna et il roula au sol. Il vit, à une petite distance, Fugo qui essayait de se rapprocher de lui en boitant. Quand Bucciarati reporta ses yeux vers The Real Slim Shady, à l'endroit où il se trouvait une seconde plus tôt, il ne vit qu'un nuage de brume violette. Toutes les manifestations de Slim Shady étaient en train de tordre en se liquéfiant. Fugo s'effondra à côté du leader.
- Est-ce que ça va ? Tu n'as pas touché la fumée ? S'il te plait, Bucciarati, dis-moi que tu n'as pas touché la fumée !
Bucciarati lui attrapa ses deux mains qui tremblaient :
- Je vais bien, Fugo. C'est grâce à toi. Tu m'as sauvé, et tu as réduit l'ennemi en poussière. Je suis fier de toi.
Ce combat impossible, l'utilisation de Purple Haze et même la mort atroce du manieur qui, où qu'il soit planqué, était en train d'agoniser avec son Stand, tout ça valait le coup aux yeux de Bucciarati, parce qu'alors apparut sur les lèvres de Fugo son tout premier sourire. Timide, hésitant, mais un tout petit peu heureux. Le temps s'arrêta.
Il se remit en marche quand Purple Haze attrapa Fugo par les cheveux et le traina sans pitié sur le béton, vers la zone où The Real Slim Shady mourait.
- Lâche-moi, putain ! criait Fugo en vain.
Bucciarati allait envoyer Sticky Fingers comme d'habitude, mais avant, sans trop de raison, il s'écria :
- Lâche-le, Purple Haze !
Et le Stand obéit. C'était tellement inattendu que Bucciarati cru à un hasard. Fugo revenait vers lui en rampant et Purple Haze s'apprêta à l'immobiliser en lui marchant dessus, alors le leader cria :
- Recule !
Purple Haze regarda Bucciarati longuement, sans bouger, comme s'il réfléchissait. Bucciarati eut le temps de rejoindre Fugo et de l'aider à se relever, l'éloigner du monstre. Lentement, Purple Haze recula de deux pas.
- Il t'obéit, s'exclama Fugo incrédule. Comment tu fais ça ?
Bucciarati avait déjà donné des ordres au Stand de Fugo par le passé, sous le coup de la panique. Ça n'avait jamais servi à rien. Mais aujourd'hui, Purple Haze obéissait. Ça défiait toute logique, un Stand n'obéit qu'à son manieur, c'est la règle. Mais Purple Haze n'obéissait pas à son manieur, alors peut-être qu'il était une exception.
Après avoir reculé docilement, la créature se mit à gronder en tendant un long bras menaçant vers Fugo.
- Fais-le disparaitre ! demanda Fugo à son leader.
- Disparais ! ordonna Bucciarati.
Le Stand restait là. Bucciarati tenta encore :
- Arrête de gronder !
Purple Haze mit quelques secondes à se décider, mais il finit par se taire. Bucciarati jeta un coup d'œil à Fugo. L'adolescent semblait à la fois vexé et ébloui.
Ils tentèrent de lui donner encore quelques ordres pour tester. Purple Haze ignorait toujours son manieur, mais à chaque ordre de Bucciarati, il s'exécutait. En revanche, seul Fugo avait le pouvoir de le rappeler, ce qu'il finit par réussir à faire bien plus facilement, alors que le Stand se tenait immobile.
Ils firent d'autres essais les jours suivants, et la tendance se confirma : Purple Haze obéissait à Bucciarati. Qu'est-ce que ça voulait dire ? Enfin, c'était une bonne chose, Fugo n'était plus en danger, et il avait un peu moins peur d'appeler son Stand avec son leader à ses côtés.
Polpo n'avait pas trouvé d'explication. Il avait voulu tenter de donner des ordres à Purple Haze lui-même, et ça avait été désastreux. Si Bucciarati n'était pas intervenu pour calmer la créature, Polpo et Fugo seraient sans doute morts tous les deux. Cet échec était un soulagement pour Bucciarati : si Polpo avait été capable de contrôler Purple Haze, nul doute qu'il lui aurait arraché Fugo pour en faire sa marionnette tueuse.
C'était le soir et ils regardaient la télé. Ils terminaient de plus en plus souvent leurs journées devant la télé ensemble, à regarder les émissions musicales où les feuilletons du mardi soir, ce qui passait. Au début Fugo ramenait une chaise de la cuisine et se posait dessus, tout raide. Bucciarati ne disait rien. Puis Fugo avait commencé à s'asseoir avec lui sur le canapé, tout au bord les premières fois. Maintenant, il s'installait assez proche pour que les deux puissent partager une couverture les jours de sale temps. Bucciarati le laissait toujours faire, se rapprocher à son rythme. Il avait complètement abandonné l'idée d'avoir une relation professionnelle avec Fugo. Voilà ce qui se passe quand on travaille avec des enfants. Il étendit son bras sur le dossier du canapé, et Fugo, prudemment et l'air de rien, se blottit un peu contre lui. Il le faisait de plus en plus souvent, mais avec toujours la même hésitation que la première fois.
Bucciarati sentait que l'adolescent avait quelque chose à lui dire. Il attendit. À la coupure pub, Fugo lui murmura :
- Je pense que… en fait, je pense que je sais pourquoi Purple Haze t'obéit.
- Ah oui ?
Bucciarati pensait savoir aussi.
- C'est parce que… À mon avis, c'est parce que, euh… je te fais confiance. Je crois.
Bucciarati regarda Fugo rougir beaucoup trop pour une déclaration qui aurait dû être simple et banale, si Fugo avait eu une vie normale.
- Oh Fugo, je suis touché. Merci de me faire confiance. Je te promets que je ferais de mon mieux pour être à la hauteur.
- T'as pas besoin d'être à la hauteur de quoi que ce soit, ni de me faire de promesse. Comme t'es, c'est bien.
Ne sachant que répondre, Bucciarati lui tapota les cheveux. Fugo passa un bras autour de lui pour se serrer plus fort.
Trivia: 1. la chanson "The real Slim Shady" est sortie en 2000 et ce chapitre se passe en 1998... zut T.T.
2. Barbabietola : ça veut dire bettrave. Comme dans la partie 5 tous les persos ont des noms de bouffe, j'ai réfléchi à un aliment dégueu, et quoi de plus dégeu que la bettrave ? C'est tout suintant et mou, sucré mais de la façon la plus dégueulasse, et on nous force à en manger. En plus c'est violet, comme Purple Haze, la boucle est bouclée ! (et si vous aimez les bettraves, je suis désolée j'ai démoli votre légume préféré complètement gratuitement xD)
