Purple Haze sur le parvis de San Giorgio Maggiore
Chapitre 2 - 1999. Abbacchio (1)
Bucciarati avait fait promettre à Fugo qu'il ferait un effort pour s'entendre avec Abbacchio. Il avait aussi fait promettre à Abbacchio d'être sobre quand il lui présenterait l'ado, mais il était moins sûr que cette promesse-là soit respectée. Peu importe. Quand Abbacchio aurait officiellement rejoint l'équipe, Bucciarati le ferait se calmer sur la boisson.
Il y a un an, Bucciarati était moins sûr de lui, il avait peur de manquer d'autorité sur ses hommes. Aujourd'hui il était plus confiant. Il avait Fugo qui l'admirait et qui lui était dévoué. Ça lui donnait confiance. Et il savait que Fugo ne laisserait personne remettre en cause son autorité.
Première bonne nouvelle : Abbacchio était réellement sobre. Si Fugo se conduisait poliment, ça pouvait bien se passer. Bucciarati s'attendait au pire, mais il était pourtant de bonne humeur et impatient de les voir se rencontrer. Il conduisit l'ex-policier chez lui où Fugo les attendait.
L'adolescent lisait un livre sur le canapé. À leur arrivée, il se leva prestement.
- Fugo, je te présente Abbacchio. Abbacchio, voilà mon bras droit, Fugo.
- Salut, grogna Abbacchio les mains dans les poches.
- Bonjour, répondit Fugo en regardant par terre.
Il n'avait pas son attitude défiante de quand il rencontrait les candidats de Polpo. C'était sans doute bon signe.
- Abbacchio va passer le test de Polpo demain. S'il le réussit, il nous rejoindra.
- Bonne chance, murmura Fugo de mauvaise grâce.
- Bucciarati, demanda alors Abbacchio. Qu'est-ce que tu fous avec un gosse ? Pourquoi il est pas à l'école ?
- Fugo à déjà fini le lycée, se dépêcha d'expliquer Bucciarati avant que Fugo ne se fâche.
- Mais t'as quel âge ?
- Quatorze ans, répondit Fugo. J'ai sauté des classes.
Bucciarati appréciait l'effort que Fugo faisait pour rester civil.
- Quatorze ans, répéta rêveusement Abbacchio. À cet âge là…
Il s'interrompit. Il regarda l'adolescent d'un peu plus près.
- On s'est pas déjà vus ? demanda-t-il.
Fugo leva enfin les yeux, intrigué. Bucciarati était surpris aussi. Il le fut encore plus quand il vit son ado pâlir d'un coup, sa bouche s'ouvrir avec stupeur alors qu'un souvenir lui revenait.
- Bucciarati, si tu as besoin de moi, je serais dans ma chambre.
Fugo disparut sans autre explication. Bucciarati soupira.
- Bon, ça aurait pu se passez plus mal. Vous vous connaissez ?
- Je sais pas, répondit Abbacchio. Sa tête me dit vaguement un truc. Mais bon, tous les gamins se ressemblent.
Bucciarati aurait voulu aller voir Fugo dans sa chambre, savoir pourquoi il s'était sauvé comme ça, mais l'adolescent s'était enfermé à clé, chose qu'il ne faisait plus depuis les premières semaines de leur colocation. Le leader aurait pu entrer quand même avec Sticky Fingers, mais ça lui semblait intrusif, et il devait s'occuper de son invité.
Enfermé dans sa chambre, Fugo pris de profondes respirations. Il ne l'avait pas reconnu tout de suite, cet Abbacchio, mais quand il y avait fait un petit peu plus attention… Les cheveux étaient plus longs qu'à l'époque, mais ces yeux glacials, ce rouge à lèvres, il les avait déjà vus en effet, sous une casquette de policier, dans l'angle d'une pièce, près de la porte. La salle d'interrogatoire, les trois jours de garde à vue. Abbacchio savait tout de lui. Et il avait entendu la pire version. Au moins… après ces interrogatoires interminables, Fugo avait fini par retirer ses accusations. S'il se souvenait de lui, Abbacchio penserait juste qu'il était un menteur, pas que… pas que, merde ! Il n'avait pas menti ! Et si Abbacchio le racontait à Bucciarati ? Cette fausse version qui était sortie de l'interrogatoire et que Fugo avait fini par signer car il avait beau connaître ses droits et le code pénal par cœur, il n'avait pas été foutu de les mettre en pratique quand il avait passé trois jours sans dormir, que personne ne le croyait, que ses parents voulaient à tout prix éviter un scandale, et qu'il était tellement, tellement stupide.
Résultat, Bucciarati était en ce moment même en train d'offrir l'apéro à un homme qui avait tenu entre ses mains une déclaration signée comme quoi Fugo aurait fait des avances à son prof de droit international pour lui soutirer les réponses d'un examen.
Ce n'était pas vraiment contre Abbacchio, et Fugo n'avait aucune envie de refaire une crise de nerfs devant Bucciarati, mais l'instant d'après, il regarda autour de lui et sa chambre était dévastée. Le bureau était renversé, le matelas par terre, le miroir brisé. Il avait une main pleine de sang. Purple Haze le tenait par le cou et l'étranglait contre le mur. Il allait s'évanouir. Il parvint juste à rassembler sa voix une seconde pour appeler faiblement :
- Bucciarati…
Abbacchio se sentait beaucoup trop sobre pour ces conneries. Pourquoi il avait accepté de venir, déjà ? Ah oui, parce qu'il n'avait rien d'autre à faire, rien à perdre, et que ce gangster habillé comme un top model était beaucoup trop déterminé à le ramener chez lui. Ces derniers temps, Bucciarati apparaissait toujours au coin d'une rue, soi-disant par hasard. Il avait réussi à le trainer quelques fois boire un verre ou au restaurant. Abbacchio aurait pu croire qu'il se faisait draguer, mais même complètement torché il lui restait toujours assez de lucidité pour savoir que c'était impossible que ce mec canon puisse être attiré par l'épave qu'il était devenu. Un flic pourri. Un lâche, qui avait vendu sa dignité et la vie de son partenaire pour quelques 10 000 lires italiennes qu'il avait sûrement dépensé en pinard.
Non, son instinct lui disait plutôt que le beau gangster essayait de lui tendre un piège. Peut-être que quand il était flic il avait bien fait son taf au moins une fois et envoyé en taule un de ses potes de gang ? Bucciarati essayait probablement de l'attirer chez lui pour se venger, le droguer et le torturer puis passer son cadavre à la moulinette et le faire disparaitre dans des conserves de nourriture pour chien. C'est ce que faisait Passione.
Du coup, il avait accepté. Allez chercher la logique. Il s'était dit qu'il se passerait quelque chose, au moins. Un peu d'aventure. Tout plutôt que ce miasme dans lequel il errait, les jours et les bouteilles qui passent sans qu'il n'arrive plus à les différencier, la culpabilité, la solitude, la honte. Peut-être que ce serait fun de se faire torturer et humilier. Il était curieux de voir le sourire sadique de Bucciarati. Quitte à crever un jour prochain, plutôt mourir de la main d'un mafieux canon que d'un coma éthylique sur un bout de trottoir comme une merde de chien. Au moins, il y aurait un truc intéressant à raconter sur sa vie minable.
Au départ, les choses se déroulaient dans ce sens. Bucciarati l'avait conduit hors de Naples, dans un village minuscule dont il n'avait jamais entendu parler alors qu'il avait vécu dans la région toute sa vie. L'endroit parfait pour séquestrer et torturer un ex-flic corrompu.
Et puis tout avait pris un tour improbable. La maison, déjà, c'était pas un squat pourri mais une jolie maisonnette plain-pied avec un petit jardin devant, des volets bleus, un paillasson avec écrit « Bienvenue », Abbacchio avait l'impression d'entrer dans la quatrième dimension. Puis il s'était retrouvé nez à nez avec un gamin nerveux comme tout qui n'osait pas le regarder dans les yeux. Il se souvenait que Bucciarati lui parlait tout le temps d'un ado, mais il avait jamais trop écouté, les gosses ça l'intéressait pas. Maintenant, il se demandait si le but de Bucciarati n'était pas réellement de l'embaucher comme il lui avait dit.
Dans sa chambre, le mioche faisait un boucan pas possible en bougeant les meubles.
- N'y fais pas attention, lui dit Bucciarati tranquillement. Fugo est un enfant compliqué, il a vécu des choses difficiles. Mais quand on a la chance de le connaitre, il est adorable, et c'est un allié très efficace.
Fugo… il avait cru reconnaitre le gamin mais ce nom ne lui disait rien. Bucciarati lui servit un verre de rouge et se mit à discuter comme il faisait depuis leur rencontre, agréable et charmant mais expert dans l'art de soutirer des informations l'air de rien. Abbacchio connaissait les ficelles. Il jouait le jeu, curieux de voir où ça allait mener. Il avait remarqué que Bucciarati n'était pas comme d'habitude. Il était distrait, ses yeux et sa voix étaient tournés vers Abbacchio, mais ses oreilles étaient pour la porte fermée. Aussi, quand on entendit un faible « Bucciarati… », pas plus haut qu'un couinement de souris, Bucciarati était déjà devant la porte avant même qu'Abbacchio n'entende la dernière syllabe.
C'est là que les choses passèrent de improbables à surréalistes.
Après avoir essayé sans succès de tourner la poignée, Bucciarati fit un grand geste en travers de la porte, et celle-ci se retrouva ouverte en deux en diagonale, traversée d'une faille qui débordait sur une partie du mur. Ça y est, pensa Abbacchio, c'est la fin. Il a drogué le vin et je commence à avoir des hallucinations. Je vais me réveiller attaché à une table et recouvert de film plastique.
Bucciarati était en train d'enjamber la porte pour traverser par la faille, et Abbacchio s'approcha pour jeter un coup d'œil de l'autre côté.
La pièce était sans-dessus-dessous. Quant au mioche, il était contre un mur, en suspension comme s'il avait été accroché à un portemanteau. Sauf qu'il n'y avait aucun portemanteau, pas plus que de tronçonneuse pour expliquer le trou dans la porte. Le gosse donnait des coups de pieds dans le vide, son visage était rouge, il n'arrivait pas à respirer. Une crise de panique ? C'est vrai qu'il y a de quoi paniquer, quand on flotte à vingt centimètres au-dessus du sol. Abbacchio fut tenté d'entrer le décrocher et pratiquer les premiers secours, ça faisait un bail mais il avait pris sa formation au sérieux à l'époque. Mais Bucciarati l'arrêta d'un geste, l'empêchant de franchir la porte. Il regardait Fugo mais comme sans le voir.
- Purple Haze, dit-il. Stop.
Le môme tomba par terre comme par magie. Il se tenait la gorge et se mit à tousser et tousser, entre deux inspirations désespérées. Bucciarati continuait de fixer le mur, alors que le gamin crachait ses poumons par terre en jetant lui aussi des coups d'œil au mur. Une bonne minute passa, et soudain toute la tension de la pièce sembla redescendre d'un coup. Fugo s'effondra complètement jusqu'à s'allonger par terre, et Bucciarati se précipita sur lui.
- Ça va ?
Abbacchio remarqua alors que l'adolescent avait des marques de doigts autour de son cou, du sang sur les mains, et un bleu qui enflait sur sa pommette. Tout ça n'était pas là avant. Est-ce qu'il s'était fait ça tout seul ? Qu'est-ce que c'était encore que ce taré ?
- Abbacchio, lui ordonna Bucciarati. Retourne dans le salon, j'arrive.
Abbacchio avait trop de questions pour repartir comme ça.
- Il y a un putain de trou dans la porte, remarqua-t-il platement.
- Tu comprendras tout quand tu auras passé le test de demain.
Bucciarati dit quelques mots réconfortants à Fugo, et en voyant qu'Abbacchio restait là à les fixer, il exigea :
- Il y a une trousse la pharmacie dans la salle de bains. Va me la chercher.
Cette fois, Abbacchio s'exécuta. Il trouva la trousse dans un placard, et alors qu'il allait traverser la putain de faille dans la porte pour la donner au gangster, le sale mioche que Bucciarati auscultait s'écria :
- Je veux pas de lui dans ma chambre !
- Comme si j'avais envie de mettre les pieds dans la chambre d'un ado, répliqua Abbacchio vexé.
Bucciarati lâcha son gamin pour venir prendre la trousse de soins que Abbacchio lui tendait à travers la faille. Il le remercia et lui répéta de l'attendre dans le salon, puis comme ça d'un coup, la faille dans la porte disparut. Abbacchio toucha le bois : il était intact. Trop bizarre. Abbacchio retourna dans le salon, perplexe. Il en fallait plus qu'un trou dans une porte pour l'impressionner, mais il devait bien avouer qu'il n'avait pas été aussi intéressé par quoi que ce soit depuis bien longtemps. Qu'est-ce qui se passait dans cette baraque ? À quel genre de substances tournait Bucciarati ? Et ce gosse qui se blessait tout seul ? Ces yeux rouges, choqués et en colère, où est-ce qu'il les avait déjà vus ?
Moody Blues était un Stand silencieux et intéressant. Et puis il était beau, gris et rose, un visage sans affreuse bouche, harmonieux. Fugo était dégouté. Pourquoi cet ex-flic corrompu (Fugo avait fini par apprendre qu'Abbacchio s'était fait virer pour corruption, ça lui donnait des envies de meurtre. Si Abbacchio n'avait pas été un flic pourri, peut-être que…), pourquoi ce poivrot dépressif avait un Stand aussi joli alors que Fugo se tapait Puple Haze ? Est-ce qu'il était à ce point une pire personne que Abbacchio ? Ça en disait long.
Et sa capacité. Moody Blues n'avait pas de virus tueur ni de technique de combat vicieuse, non. Il était capable de voir le passé.
- Si tu essayes de voir mon passé je te tue, avait menacé Fugo dès qu'il avait su.
Bucciarati était dans la cuisine, et Abbacchio envahissait le salon, avec ses grandes jambes. L'homme avait ricané. Avec le temps, Fugo avait compris qu'Abbacchio ne se souvenait pas de lui. C'était au moins ça. Il ne faudrait pas que la mémoire lui revienne, mais avec toutes les bouteilles de rouge qu'il s'enfilait, les chances étaient faibles.
- Ça marche pas comme ça, gamin, lui avait rétorqué l'ex-flic. Moody Blues révèle le passé depuis des lieux, pas dans la tête. Pour fouiner dans ton passé il faudrait que j'aille dans des lieux où t'as été. Et crois-moi, j'en ai rien à foutre de ta vie.
Depuis des lieux ?
- C'est quoi l'intérêt ? siffla Fugo méchamment. Déjà que ton Stand sert à rien en combat, si en plus faut que tu te déplaces pour t'en servir…
Abbacchio plissa les yeux, presque avec amusement.
- J'ai pas besoin d'un Stand pour me battre. Et le tien, on en parle ? Je l'ai toujours pas vu, ton « Purple Haze ». Tu l'as pas sorti avant-hier quand on se battait et que tu te planquais derrière Bucciarati.
- Tais-toi ! hurla Fugo. Je t'interdis de parler de Purple Haze !
Abbacchio se resservit un verre en ricanant. Fugo était trop facile à énerver, le mioche le détestait avec tellement de force, ça faisait plaisir à voir. Abbacchio était quand même curieux de ce fameux Purple Haze. Depuis qu'il avait passé le test de Polpo, deux semaines plus tôt, il pouvait voir les Stands. Bucciarati lui avait présenté Sticky Fingers, mais Fugo n'avait pas voulu lui montrer Purple Haze, et étonnamment Bucciarati avait laissé l'ado faire son caprice.
- Purple Haze est dangereux, lui avait-il expliqué. Fugo ne le contrôle pas bien.
Abbacchio se rappelait le jour où il avait rencontré Fugo, les marques de strangulation qui étaient apparues toutes seules, le morveux qui flottait en l'air contre le mur de sa chambre. Fugo se faisait bolosser par son propre Stand, et il venait lui dire que voir le passé était une capacité pourrie. Ça le faisait rire. Même si au fond, le microbe n'avait pas tort. Voir le passé. Tu parles d'une ironie. Tout ce que voulait Abbacchio, c'était oublier. Enfin, pas besoin de Stand pour ça, il avait son meilleur ami, le Lacryma Christi rouge.
Fugo lui arracha soudain la bouteille des mains.
- Bucciarati veut que t'arrêtes de boire, s'indigna-t-il.
Au fond, Abbacchio avait un peu de peine pour le microbe. Il avait Bucciarati pour lui tout seul, et maintenant il devait le partager. Abbacchio avait l'impression d'être un beau-père détesté par l'ado en crise de sa nouvelle conquête. Les tournants que prennent la vie, parfois.
- Bucciarati est ta mère, pas la mienne, répliqua Abbacchio en voulant reprendre la bouteille.
Ce petit merdeux de Fugo ne voulait pas lâcher, et Abbacchio lui attrapa le poignet avec l'intention de lui tordre pour le faire lâcher prise. Mais il n'eut pas besoin d'aller jusque-là : à peine il l'avait touché que le mioche cria. Pas un cri de colère, en tout cas pas seulement. Plutôt un cri de surprise et de peur. Abbacchio le lâcha tout de suite, surpris aussi. La bouteille était dans ses mains, Fugo l'avait lâchée et avait reculé. Bucciarati jaillit hors de la cuisine en entendant son bébé crier.
- J'ai rien fait ! Se justifia Abbacchio comme un gamin. Je lui ai juste attrapé le bras pour qu'il me rende ma bouteille !
Bucciarati le jaugea froidement, puis se tourna vers le petit :
- Ça va, Fugo ?
- Oui, bredouilla l'adolescent. Je m'y attendais pas c'est tout.
Il se grattait le bras, là ou Abbacchio l'avait touché. Distraitement, il releva sa manche en passant sa main dessous, révélant la peau de son avant-bras, rouge et pleine de croutes. De l'eczéma ? Non… on aurait dit des écorchures. Abbacchio bondit :
- Je te jure que c'est pas moi qui lui ait fait ça, Bucciarati ! Je l'ai à peine touché !
Le leader l'ignorait. Il regardait Fugo d'un air atterré. Le gamin, gêné, rabattit sa manche.
- Il arrête pas de boire, se justifia à son tour piteusement Fugo. Alors que tu lui as dit d'arrêter !
- Fayot et balance, commenta Abbacchio. Il est parfait ce gosse.
Bucciarati se planta devant lui. Le gangster était tout en charme, mais parfois Abbacchio le trouvait terrifiant.
- Comporte-toi en adulte, Abbacchio. Et le touche plus.
Abbacchio n'osa pas répliquer que c'était Fugo qui avait commencé. Bucciarati lui arracha le Lacryma Christi des mains et l'emporta avec lui dans la cuisine, Fugo sur les talons. Qu'est-ce que le gosse s'était fait au bras ? C'était comme les bleus qui apparaissaient de nulle part, son nez qui saignait sans raison, les marques de doigts encore sur son cou. Purple Haze ? Il était bon à interner ce gamin, il était un danger pour lui-même.
Fugo le détestait, il le détestait, bon Dieu il le détestait tellement. Abbacchio avait son appart à Naples, pourtant un soir sur deux il débarquait chez eux bourré, il passait son temps à décuver sur le canapé, et Bucciarati le laissait faire. Pire : Bucciarati était content. Ça révoltait Fugo. Moody Blues ne servait à rien en combat, et pourtant Bucciarati l'adorait. Fugo savait pourquoi. C'était parce que le leader avait eu peur qu'Abbacchio se retrouve avec un Stand aussi affreux que Purple Haze. Il était soulagé.
Fugo sortit se calmer les nerfs. Il alla à Naples avec la Vespa que Bucciarati lui avait offert pour ses quatorze ans. Pour les 18 ans du leader, Fugo lui avait offert une pauvre entrée au musée qui l'avait sans doute fait mourir d'ennui, et Bucciarati, lui, il lui avait payé un scooter. Fugo avait honte.
Il se gara devant le collège du rione Sanità. C'était l'heure de sortie, la rue se remplissait de jeunes du même âge que lui mais d'un monde absurdement lointain. Dans une vie parallèle, Fugo aurait pu être en train de sortir du collège lui aussi, avec un goûter dans son sac à dos.
Dans la foule d'élèves, Fugo repéra une tignasse noire emmêlée dans un bandana, un ado qui marchait seul en trainant les pieds. Il appela :
- Narancia !
Le collégien leva les yeux et son visage s'illumina. Le cœur de Fugo s'allégea un peu.
- Fugo ! Ça fait trop longtemps !
Narancia sauta sur la Vespa sans demander son avis au propriétaire. C'était une habitude. Quand il avait le temps, Fugo passait le chercher après les cours et il l'emmenait manger une glace, jouer au babyfoot où trainer sur les quais, c'était Narancia qui décidait. Est-ce qu'ils étaient amis ? Fugo n'arrivait pas à savoir, il n'avait jamais eu d'amis. Il espérait.
Il avait rencontré Narancia quelques mois plus tôt. Le malheureux était en train de chercher à manger dans les poubelles d'une arrière-cour. Il sentait la mort et la maladie. Fugo n'était pas bien non plus ce jour-là. Il avait des idées noires, et la vue de Narancia dans sa poubelle lui avait rappelé l'époque où il avait vécu ça, lui aussi. Alors il l'avait amené à Bucciarati.
Bucciarati avait payé les soins médicaux, et Narancia avait pu guérir de son œil infecté. Il était resté longtemps à l'hôpital, Fugo et son leader passaient le voir de temps en temps. Bucciarati lui avait fait promettre de retourner chez son père quand il serait guéri, et de reprendre l'école. Le dernier jour de son hospitalisation, Narancia avait pleuré. Il avait pleuré parce qu'il pensait qu'il ne reverrait plus jamais Fugo. Pas Bucciarati, Fugo. Celui-ci était resté stupéfait, sans savoir comment réagir. Puis pour que Narancia arrête de pleurer, il lui avait proposé de passer le voir après les cours. Et depuis… il continuait à venir quand il pouvait, il ne savait pas trop pourquoi. Peut-être parce qu'il était inquiet pour le garçon, Narancia avait des difficultés à l'école. Il avait décroché en CE2 et on l'avait arbitrairement collé en sixième, sans doute parce que personne n'en avait rien à foutre. Il avait du mal à suivre, il était le plus nul de sa classe, alors qu'il avait quinze ans et dépassait tous les petits sixièmes d'une tête. Fugo savait ce que c'était d'avoir des années d'écart avec le reste de sa classe. On se sentait seul et pas en sécurité.
Peut-être aussi que si Fugo continuait à trainer avec Narancia, c'était parce que la manière dont le visage du garçon s'éclairait quand il le voyait l'attendre lui faisait du bien.
Narancia voulait conduire la Vespa. Fugo se cramponna à lui en priant pour sa vie. Le collégien riait aux éclats. Ils traversèrent les rues étroites de Sanità, terrifiant les touristes et énervant les grand-mères. Puis ils allèrent dans leur café préféré, celui qui avait un babyfoot, en garant le scooter n'importe où. Fugo pensa que Narancia ferait un bien meilleur gangster que lui. Il savait que le garçon mourait d'envie de lâcher l'école une fois pour toutes et de rejoindre Passione. Bucciarati avait dû l'engueuler salement pour le dissuader. Il était trop jeune. Il avait un père. Il fallait qu'il retourne à l'école. Intérieurement, Fugo était un peu flatté, parce qu'il était plus jeune que Narancia et pourtant Bucciarati avait voulu de lui. Mais peut-être que le leader ne voulait juste pas répéter la même erreur ? En tout cas, Narancia ne digérerait pas d'avoir été rejeté :
- De toute façon j'apprends rien au collège. Tout le monde me traite comme un débile. Qu'est-ce qu'on s'en fout des maths et de la géographie, c'est pas ça la vie. Fugo ? hé, Fugo, tu m'écoutes ou pas ?
- Hm ?
Fugo se demandait à quoi ressemblerait le Stand de Narancia, s'il en avait un. Il serait super cool, c'était sûr. Si une pourriture comme Abbacchio avait un Stand stylé, quelqu'un de chaleureux et solaire comme Narancia aurait forcément le meilleur Stand.
- Qu'est-ce qui t'arrives, aujourd'hui ? demanda Narancia en levant une seconde les yeux du babyfoot. T'es bizarre.
- Désolé.
Narancia soupira, et Fugo eut peur de l'ennuyer alors il se dépêcha d'ajouter :
- C'est le nouveau, Abbacchio. Il est… il est tout le temps chez nous, comme si le canapé lui appartenait, il vampirise Bucciarati. Il laisse son linge sale chez nous, il est insupportable.
Il m'a pas cru. Il était flic et il m'a laissé signer une fausse déclaration.
Il ne pouvait pas dire ça à Narancia, pas plus que parler du sentiment d'injustice qui lui serrait le cœur quand il voyait Moody Blues, mais il pouvait se plaindre du comportement d'Abbacchio au quotidien. Maintenant que les valves étaient ouvertes, il se rendait compte comme c'était libérateur de parler, de dire du mal de ce parasite qui lui volait sa place, morceau par morceau, qui lui prenait Bucciarati. Il s'arrêta quand il se rendit compte qu'il faisait des gestes un peu trop brusques, qu'il avait haussé un peu trop la voix, et que Narancia avait arrêté de jouer et le regardait avec de grands yeux. Il essaya de se reprendre :
- Enfin bon. C'est Bucciarati qui décide. J'imagine qu'il sait ce qu'il fait.
Objectivement, Abbacchio était plus utile que lui. Et moins dégueu. À la place de Bucciarati, Fugo aurait sûrement aussi préféré Abbacchio.
Voyant que Fugo avait fini sa tirade, Narancia déclara pensivement :
- Il a l'air marrant.
Fugo manqua d'envoyer valser le baby à l'autre bout de la pièce.
- PARDON ?
D'un coup, il ne voyait plus rien. Si même Narancia préférait Abbacchio, alors qu'il ne le connaissait même pas… comment c'était possible ? est-ce qu'ils n'étaient pas presque amis ? Fugo essaya de respirer. Si Purple Haze apparaissait maintenant…
Inconscient de son soudain pic de rage, Narancia ajouta :
- Je veux dire, c'est sûr que ça doit être relou pour toi, mais depuis qu'on se connait Fugo, t'es toujours là à me demander comment ça se passe au collège, et comment ça se passe à la maison, et si je m'en sors avec mes devoirs, et si j'ai besoin de rien…
- Et alors ? s'impatienta Fugo.
- Et ben, tu me racontes jamais rien. Je crois que c'est la première fois que tu me parles d'un truc de ta vie. Je sais pas, je trouve ça cool. Ça me donne l'impression qu'on est amis, t'as vu, que je suis pas juste, euh… une œuvre de charité. L'amitié ça va dans les deux sens.
Fugo ouvrit la bouche, horrifié. Une œuvre de charité ? C'est comme ça que Narancia pensait qu'il le voyait ? Et lui qui croyait construire une amitié, il était nul à ce point ?
- T'es pas une œuvre de charité, rougit Fugo. C'est juste que... j'ai rien d'intéressant à raconter sur moi. Les affaires de Passione sont secrètes et de toute façon c'est pas très intéressant.
- Alors je suis content que t'aies un nouveau collègue relou qui te donne des sujets de conversation. En plus je pense que t'es trop accroché à Bucciarati, c'est pas sain. Alors dit moi : tu lui lave ses slips sales à Abbacchio, ou tu les laisses trainer ?
Fugo était un peu secoué, il ne s'attendait pas à des réflexions aussi fines de la part de Narancia. L'amitié, ça va dans les deux sens. Il faudrait qu'il s'en rappelle.
- Je trie pour pas les laver, bougonna-t-il. Bucciarati m'a engueulé.
Narancia rigola. Fugo aurait dû s'énerver que Narancia critique sa relation avec Bucciarati. Qu'est-ce qu'il savait d'eux ? Bucciatati était sa famille, il l'avait dit lui-même, c'était normal qu'ils comptent l'un pour l'autre. Mais Narancia riait toujours, les yeux brillants, et c'était si rare que Fugo arrive à faire rire quelqu'un, il avait envie de savourer ça.
