Purple Haze sur le parvis de San Giorgio Maggiore
Chapitre 2 - 1999. Abbacchio (2)
Ils étaient sur une plage, en pleine nuit, ils n'avaient nulle part où s'abriter des blocs de béton qui tombaient du ciel. System of a Down avait la capacité de créer des petites plateformes qui tenaient quelques secondes en suspension dans les airs avant de chuter lourdement. Dès qu'une plateforme se fracassait contre le sol, une autre se créait dans le ciel. Le manieur, un électron libre qui devait être éliminé, volait au-dessus d'eux en riant, sautant d'une plateforme à l'autre sans jamais toucher terre.
Aucun des trois ne pouvait l'atteindre. Sticky Fingers, Purple Haze et Moody Blues n'étaient pas faits pour combattre à distance. Abbacchio avait un flingue, mais l'ennemi sautillait comme un acrobate entre les balles. Bucciarati nota dans un coin de sa tête qu'il devait de toute urgence recruter quelqu'un qui sache se battre à distance.
- Abbacchio ! Ne t'éloigne pas !
L'ancien flic exécuta une roulade frimeuse pour éviter un bloc qui tombait, puis revint auprès de Bucciarati et Fugo. Le leader aurait été attendri s'il n'était pas en plein combat. Il n'y a pas de quoi se la péter quand on tire comme une bille, Abbacchio.
Fugo au moins restait sagement collé à lui. Bucciarati découpait les blocs de béton à coup de fermeture éclair juste avant qu'ils ne les écrasent. Tant que le trio restait groupé il avait le temps. System of a Down était trop rapide pour que Bucciarati puisse découper plusieurs blocs à la fois.
- Ça sert à rien, lui criait Fugo. On pourra pas le battre tant qu'on pourra pas l'atteindre. On doit se replier et réfléchir à un plan.
- Nous replier où, petit génie ? s'énerva Abbacchio. Il nous poursuit depuis tout à l'heure, c'est lui qui nous a acculés ici.
- Tais-toi et vise juste ! T'étais flic, t'as bien dû apprendre à utiliser un pistolet correctement ?
- Sur des cibles terrestres oui ! Pas sur un putain d'acrobate de cirque. Et toi, à quoi tu sers exactement, à part te plaindre ?
- Vous commencez pas ! les coupa Bucciarati. C'est pas le moment. Fugo, trouve un plan pendant que je vous protège. Abbacchio, combien il te reste de munitions ?
Trouver un plan. Fugo essaya de réfléchir mais les mots d'Abbacchio s'étaient insinués dans sa tête. À quoi tu sers ? Purple Haze était inutile dans la situation. Il l'était dans la plupart des situations. Moody Blues était inutile aussi, mais au moins Abbacchio pouvait tirer, même s'il ne touchait pas la cible il lui mettait la pression et la maintenait dans une posture défensive. Fugo était aussi inutile que son Stand, en plus il gênait Bucciarati qui devait le protéger. Trouver un plan… Il fallait qu'ils se rapprochent du manieur. À quoi pourrait servir Purple Haze ?
Une idée germa. Si Purple Haze sautait sur une plateforme en train de chuter, il aurait assez de détente pour frapper du poing le dessous de la plateforme sur laquelle était le manieur de SOAD. Ça libérerait le virus, et quand la plateforme commencerait à chuter, le manieur serait contaminé et mourrait.
Le timing allait être serré, et il fallait bien calculer la distance. Le prochain bloc sur lequel l'ennemi allait sauter serait probablement celui-ci, à 60°, alors il fallait que le bloc qui servirait de tremplin tombe assez proche. Fugo évalua la distance, l'angle, il appela Purple Haze et plongea.
- Fugo qu'est-ce que tu fous ? hurla Bucciarati.
System of a Down le repéra et déplaça un bloc pile au-dessus de lui. C'était le bon endroit. Fugo n'avait plus qu'à l'éviter au dernier moment, en même temps que Purple Haze sauterait dessus… Mais le béton tombait vite, et Fugo avait le mauvais réflexe de se figer quand les choses arrivaient trop vite. Purple Haze s'élança vers le ciel, Bucciarati poussa Abbacchio loin de lui de toutes ses forces, Sticky Finger ouvrit en deux le bloc de béton qui allait écraser Fugo, et la seconde d'après, un autre bloc tombait sur Bucciarati, l'écrasant.
- Bucciarati ! hurla Fugo.
Le virus se répandait au-dessus d'eux tous. L'ennemi avait réussi à éviter la fumée, mais déstabilisé par le nuage et par le Stand effrayant, il resta une seconde à réfléchir, ce fut suffisant pour qu'il se fasse frôler par une balle. Ça lui fit peur, apparemment car il battit en retraite, en leur promettant qu'ils se reverraient.
Aidés de leurs Stands, Fugo et Abbacchio soulevèrent le bloc de béton qui écrasait Bucciarati. Est-ce qu'ils pouvaient le bouger ? Est-ce qu'il ne fallait pas mieux aller chercher les secours ? En prenant le pouls du leader, Abbacchio criait à Fugo des insultes, il lui criait que tout était de sa faute, si seulement il s'était pas éloigné sans prévenir. Fugo n'écoutait rien, il paniquait en criant le nom de la seule personne à s'être jamais souciée de lui, quand il se prit une claque monumentale qui le projeta sur le sable. Il crut d'abord que c'était Abbacchio qui l'avait frappé, mais Abbacchio était assis par terre, Bucciarati dans les bras, et il fixait Purple Haze d'un air médusé. Il avait même cessé de crier.
Fugo roula sur le côté pour éviter Purple Haze.
- Va t'en putain ! C'est pas le moment !
Il le frappa à son tour, puis gémit de douleur. Le Stand répliqua.
- Mais qu'est-ce que tu fous ? lui cria Abbacchio.
L'ex-policier voulait engueuler Fugo, ils devaient amener Bucciarati à l'hôpital sans perdre de temps, mais quelque chose n'allait pas dans ce spectacle. Pourquoi Fugo se faisait attaquer par son propre Stand ? Pourquoi il n'était pas capable de l'arrêter ? Bucciarati gémit dans ses bras.
- Abbacchio… arrête-les.
Il était sonné et plein de sang. Peut-être une commotion cérébrale. Peut-être la cage thoracique enfoncée, sa respiration était bizarre.
- Je veux bien, mais comment je fais ? Bucciarati ! Bucciarati reste avec moi ! on va t'emmener à l'hôpital. Fugo ! Rappelle ton Stand et viens m'aider !
Le monstre ne laissait pas de répit au gamin.
- Dis-lui de se calmer, lui cria Fugo. Moi il m'écoute pas.
Comme si Abbacchio pouvait commander cette chose. Il essaya quand même.
- Barre-toi, le Stand ! Purple Haze, bouge plus !
Le monstre l'ignora, évidemment. Mais quand Bucciarati rassembla ses dernières forces pour lui crier un désespéré « Stop », ça fonctionna. La bête se calma, laissant son manieur au sol.
- T'as intérêt à pouvoir marcher, gronda Abbacchio. Je ferais pas un deuxième voyage pour te ramener à la voiture. Bucciarati part à l'hôpital maintenant.
Fugo se leva péniblement et fit disparaitre son Stand. Abbacchio partait déjà, emportant le leader. L'adolescent se traina à sa suite. Bucciarati, que Abbacchio portait dans ses bras, fit un sourire à son ado :
- C'était bien joué, Fugo, mais la prochaine fois tu préviens avant. On est une équipe.
Après ça, il perdit connaissance.
Bucciarati n'était pas en danger, mais il en avait pour au moins trois semaines d'hôpital. Fugo pleurait tellement qu'il avait fallu le faire sortir de la chambre. Dans le couloir, une infirmière l'avait kidnappé pour s'occuper de ses blessures. Bucciarati restait seul avec Abbacchio.
- Pourquoi tu l'engueules pas ? lui demanda l'ex-policer entre ses dents.
- Il en a pas besoin. Regarde comme il s'en veut déjà.
- Quand même ! C'est à cause de lui si t'es dans cet état. T'aurais pu mourir !
Une fois de plus, Bucciarati se demanda avec effroi ce que deviendrait Fugo s'il mourrait.
- Mais je vais bien. En plus, son idée était plutôt bonne, il a presque réussi.
- Résultat l'ennemi nous a échappé et System of a Down peut revenir nous attaquer n'importe quand.
- On s'occupera de ça quand je serai sorti. D'ici là… Est-ce que tu pourrais t'installer chez moi quelques temps ? Je veux pas laisser Fugo tout seul pendant trois semaines, je le connais, il va manger n'importe quoi.
Et toi aussi, se retint-il d'ajouter. Bucciarati le gardait pour lui, mais il était aussi inquiet de laisser Abbacchio livré à lui-même pendant trois semaines que Fugo. L'un cloitré dans sa chambre avec Purple Haze, l'autre errant dans les rues avec sa bouteille de rouge.
- Tu m'as pris pour un baby sitter ?
Ça fit rire le jeune leader, et Abbacchio sourit vaguement en retour.
- Je pense pas que le mioche appréciera, ajouta-t-il.
- C'est pas lui qui décide.
Abbacchio soupira. Bucciarati savait qu'il n'oserait pas refuser.
- Allez Abbacchio. Tu passes déjà la moitié de ta vie dans ma maison, ça te changera pas beaucoup.
- Oui mais d'habitude t'es là ! T'as pas peur qu'on s'entretue, lui et moi ?
- Je compte sur toi pour te comporter en adulte.
- Ben merde.
Bucciarati rit encore.
- Et puis, ne le prend pas mal, mais je préfère que Fugo te tape dessus plutôt qu'il se tape sur lui-même. T'as vu son Stand, de quoi il est capable.
Abbacchio avait beau détester le gamin, il ne pouvait que comprendre.
- Pourquoi il est comme ça ? demanda-t-il à Bucciarati. Purple Haze. Comment un Stand peut se retourner contre son manieur ?
Le visage du leader se ferma. Un voile sombre lui passa dans les yeux.
- Si je savais…
Comme de juste, Fugo péta les plombs quand Abbacchio débarqua dans le salon avec son grand sac de voyage.
- Qu'est-ce que tu fous là ?
- Ordre du boss, s'énerva Abbacchio à son tour. Tu crois que ça me fait plaisir de te baby-sitter ? Si t'es pas d'accord, va te plaindre à Bucciarati.
Fugo l'avait pris au mot, il avait appelé Bucciarati pour se plaindre, puis il l'avait rappelé une deuxième fois quand il apprit qu'Abbacchio comptait dormir dans la chambre du leader.
- Mais qu'est-ce que ça peut te foutre, l'endroit où je pionce ? s'emportait Abbacchio. Bucciarati est pas là, et puis c'est lui qui m'a dit de prendre sa chambre. Tu me verras moins si que si je dors sur le canapé.
- Rentre chez toi ! s'énervait sauvagement, presque désespérément Fugo.
Misère, pensa Abbacchio en fouillant les placards à la recherche de son Lacryma Christi que Bucciarati avait sûrement planqué quelque part. Ces trois semaines vont être épiques.
Fugo regardait Abbacchio aligner les bouteilles vides le long du canapé avec des envies de meurtre. Ça faisait trois jours qu'ils cohabitaient, qu'Abbacchio monopolisait le canapé et la télé, dormait dans le lit de Bucciarati, et ne foutait rien, ni la cuisine, ni le linge. Il n'aérait même pas. Et quand Fugo téléphonait au leader pour se plaindre, celui-ci s'en foutait :
- Faîtes un effort tous les deux. Voyez ça comme une punition, toi pour avoir agi en solo contre System of a Down, et Abbachio pour ne pas savoir tirer. Maintenant, arrête de m'appeler pour rien, Fugo, il faut que je me repose si je veux pouvoir sortir dans trois semaines.
Bucciarati disait ça avec un peu d'amusement dans la voix, ça mettait Fugo hors de lui. La situation n'avait rien de drôle. C'était un enfer. Abbacchio ne cessait de lui répéter que c'était sa faute si Bucciarati avait été écrasé par une plateforme. Comme si Fugo n'était pas au courant. La scène s'était ajoutée à la longue liste de ses cauchemars, de ses hontes. Pourquoi il avait foncé sans réfléchir ? Ça lui ressemblait pas. C'était à cause d'Abbacchio qui lui avait dit qu'il servait à rien. Il avait voulu prouver à ce sale flic qu'il était plus utile que lui. Résultat, Bucciarati avait failli perdre la vie par sa faute.
Fugo avait faim, mais les placards et le frigo étaient vides. Il alla dans le salon pour engueuler Abbacchio qui avait tout bouffé, et il le trouva devant la télé en train de manger des pâtes. Ça sentait bon.
- Elle est où la casserole ? demanda l'ado.
C'était leur premier échange de la journée.
- Dans l'évier.
- Tu t'es fait à manger que pour toi ?
- Je suis pas ta putain de nourrice. Je ferais à manger pour deux quand tu feras des lessives pour deux.
Fugo avait peur qu'un beau matin, Purple Haze apparaisse et tue Abbacchio. Il le voulait si fort. Bucciarati ne lui pardonnerait jamais.
La cohabitation était d'autant plus difficile qu'ils ne sortaient pas. Le manieur ennemi était toujours en liberté dans la nature. System of a Down serait trop désavantagé s'il attaquait en intérieur, ils n'avaient rien à craindre et Bucciarati à l'hôpital non plus. Mais dehors, il pouvait leur tomber dessus à tout moment, les avoir à distance sans qu'ils ne voient rien venir. Le meilleur moyen de le battre serait de le choper par surprise, mais comment faire, quand ils n'avaient aucune idée de l'endroit où l'ennemi se planquait, aucun moyen de savoir où il avait fui ?
Aucun moyen ? Une idée s'imposa dans la tête de Fugo. Il y avait bien un moyen de trouver leur ennemi, mais pour ça, même si ça lui était insupportable, il allait lui falloir l'aide de…
- Abbacchio !
- Quoi encore ? Mais pousse-toi de devant la télé ! Putain je le hais ce mioche.
Fugo éteignit la télé et le toisa du regard.
- C'est réciproque. Maintenant écoute moi, sale loque, j'ai un plan pour qu'on retrouve le manieur de System of a Down.
- Bucciarati a dit qu'on s'occuperait de ça quand il sortirait.
- On peut le faire maintenant.
Abbacchio se redressa, intrigué.
- Et comment tu veux t'y prendre, le génie ? On sait même pas où il est.
- Moody Blues peut révéler le passé à partir d'un lieu, c'est ça ? On retourne sur la plage où on s'est battus, puis tu actives ton Stand sur le moment où il fuit. On aura qu'à le suivre. On trouve où il habite et on le descend.
Abbacchio avait envie d'envoyer chier le morveux, mais son plan était pas si bête. Il avait un peu honte de ne pas y avoir pensé lui-même, Moody Blues était son Stand. Il n'avait pas encore trop l'habitude.
- Bucciarati va pas aimer qu'on agisse dans son dos, remarqua-t-il.
- Bucciarati est pas là, et il m'a dit d'arrêter de l'appeler pour rien.
Abbacchio ricana devant l'air vexé du gamin. L'idée lui plaisait. Il avait envie de bouger, de passer à l'offensive, il n'en pouvait plus de rester ici, même si pousser le gosse à bout était plutôt marrant. En plus, il voulait se venger. Il critiquait Fugo, mais lui aussi il avait été nul contre SOAD. Peut-être qu'il remonterait dans l'estime de Bucciarati s'il lui annonçait qu'il avait réglé son compte à l'ennemi tout seul. Enfin, tout seul… le mioche avait déjà mis ses chaussures et l'attendait devant la porte avec les clés de la voiture.
- Je conduis, l'informa l'ado très sérieusement.
- C'est une blague ?
- J'ai l'air de rire ? Tu fais que boire depuis trois jours.
- Et t'as quatorze ans.
- Bucciarati m'apprends.
- Cool pour toi. Mais contrairement à lui je suis pas un moniteur d'auto-école. Je prends le volant.
Loin de lui donner les clés, Fugo croisa les bras avec défi.
- Je te laisserai pas conduire en ayant bu.
- Mais putain Fugo, c'est quoi ton problème ? Tu en rêverais, que je me prenne un platane et que je crève.
- Pas avec la voiture de Bucciarati.
Abbacchio se prit la tête dans ses mains, excédé. Quel gosse insupportable. Comment faisait Bucciarati pour ne pas l'abandonner sur une aire d'autoroute ? Du calme. On respire.
- Alors qu'est-ce qu'on fait, le génie ? On reste là à s'engueuler pendant que SOAD vit sa meilleure vie ?
- On attends que tu décuves.
- JE SUIS PAS BOURRÉ PETIT CON !
Fugo n'était pas impressionné. Abbacchio avait l'air lucide, mais les bouteilles artistiquement alignées au pied du canapé ne trompaient pas. Et Fugo voulait avoir le dernier mot. Mais l'adolescent aussi était à bout de nerfs à force de rester enfermé avec Abbacchio, et il mourrait d'envie de prendre sa revanche sur leur ennemi une fois pour toutes. Alors il proposa, avec un soupir :
- On peut prendre ma Vespa, sinon.
- Et j'imagine que c'est toi qui vas la conduire ?
- Perspicace.
Abbacchio était fatigué aussi.
- On va avoir l'air tellement débiles, un mioche qui conduit avec un adulte sur le porte bagages.
- T'avais qu'à pas boire. En plus tu portes du rouge à lèvres, me dit pas que tu te soucies du regard des autres.
- T'as vraiment réponse à tout, hein ?
- J'ai un QI de 152.
Fugo avait dit ça d'un ton plus fataliste que frimeur. Abbacchio prit une seconde pour dévisager ce gamin tellement brillant et pourtant totalement flingué. Sauter des classes et finir larbin dans la mafia. Où étaient ses parents ? Pourquoi Bucciarati l'avait écarté du droit chemin alors qu'il ne voulait pas de l'autre morveux, celui qui avait un père pourri et était en échec scolaire ? Abbacchio n'allait pas demander, c'était pas ses oignons et il ne voulait pas que Fugo pense que sa vie l'intéressait.
- Et tu me touches pas, râlait l'ado alors qu'il enfourchait le scooter. Tu te tiens à la poignée arrière.
- Tu sais, gamin, faut que t'arrêtes de croire que t'es irrésistible. Je t'assure que personne a envie de te toucher.
Fugo lui adressa un regard indéchiffrable et démarra son engin.
