Purple Haze sur le parvis de San Giorgio Maggiore


Chapitre 2 - 1999 - Abbacchio (4)

Il faisait nuit noire quand Abbacchio se réveilla. Il se sentait mal, il avait comme une boule au ventre depuis que lui et Fugo étaient rentrés de la boite de nuit, un début d'angoisse, une sensation qu'il connaissait bien. Les draps avaient l'odeur de Bucciarati et il adorait ça, sûrement plus qu'il ne devrait, mais cette nuit là ça ne suffisait pas à l'apaiser. Heureusement, Abbacchio n'était jamais seul dans les moments comme ça, où les des idées noires frappent à la porte. Il savait qu'il pouvait toujours trouver du réconfort auprès du Christ, ou plutôt de ses larmes, qu'il avait fini par dénicher planquées derrière le lave-linge. L'idée de se mettre un peu d'alcool dans le sang le motiva à se tirer des draps qui sentaient Bucciarati. Il était temps de rallonger un peu la ligne de bouteilles vides. Abbacchio avait comme grand projet de lui faire faire tout le tour du canapé. La valeur d'un homme se mesure à la grandeur de ses objectifs.

Il fut coupé dans ses intentions en traversant le salon. Fugo, qui aurait dû dormir, était là, assis sur le canapé dans ses vêtements de la veille, ses bras entourant ses jambes, menton contre genoux, les yeux grands ouverts. Il s'était pas couché ? Il était cinq heures du matin, ils étaient rentrés à trois heures, il était resté là tout ce temps à regarder le vide et à gamberger ? Purple Haze était là aussi, recroquevillé dans un coin de la pièce. Il émettait un grondement sourd en continu. Il remuait un peu, mais Abbacchio ne le voyait pas bien dans la pénombre, juste ses yeux.

Le gamin ne se tourna pas vers lui mais il dut sentir sa présence parce qu'il déplia les jambes et se redressa, reprenant la même posture d'enfant bien élevé que dans la boite de nuit. Il attendait Bucciarati, c'était flagrant. Il avait besoin de lui. Plusieurs fois, quand Abbacchio décuvait sur le canapé, il avait surpris Fugo en pleine nuit, dans son pyjama à fraises, avec son oreiller dans les bras, se faufiler dans la chambre du leader. Abbacchio se moquait de lui. « T'as pas passé l'âge de dormir avec ta mère ? » Fugo ne lui répondait jamais. Ces nuits-là, il avait toujours l'air en détresse, trop malheureux et prisonnier de ses pensées pour lui accorder de l'attention. Comme maintenant, ses yeux rouges fixés sur la porte d'entrée, un peu vitreux, un peu gonflés. Abbacchio aurait voulu réconforter le pauvre gosse mais qu'est-ce qu'il pouvait faire ? Il n'était pas Bucciarati. Le gamin le détestait et il avait bien raison, il n'avait sûrement pas envie qu'Abbacchio vienne l'emmerder.

Encore que.

Depuis qu'il s'était installé là, et en général chaque fois qu'il venait, Fugo s'enfermait dans sa chambre pour pas le voir. Pourquoi là, à cinq heures du matin, il s'était mis dans le salon si ce n'était à cause de cette sensation qu'Abbacchio lui aussi connaissait bien : ne plus supporter la solitude.

Il s'approcha avec précaution. l'ado ne bougeait pas, alors Abbacchio se risqua à poser une fesse à l'autre bout du canapé. Pas de réaction. Il était censé dire un truc là, non ? le mioche allait se demander ce qu'il foutait là, c'était pas comme s'ils étaient proches. Mais il devait dire quoi ?

À défaut, il alluma la télé. À cette heure-ci il ne passait que le téléachat. Ça irait bien.

Les minutes passèrent. Les yeux de Fugo n'étaient maintenant plus fixés sur la porte mais sur la télé. Abbacchio remarqua aussi qu'il avait abandonné sa posture de poupée sage et remonté ses jambes sur le canapé. Ils restèrent un moment à regarder la télé, le jour allait se lever bientôt. Le téléachat ne présentait que des articles à la con, une brosse à cheveux chauffante, mais qui pouvait bien utiliser ce genre de conneries ?

- On devrait acheter ça à Bucciarati, ça lui plairait.

Fugo laissa échapper un petit rire qui abasourdit Abbacchio. Il avait parlé sans trop d'espoir, mais il était content d'avoir obtenu une réaction. Le silence revint, mais pas si longtemps. Abbacchio était encore en train de savourer sa victoire quand le petit parla à nouveau :

- Il m'a pas touché, disait-il sombrement en regardant droit devant lui. Je l'aurais tué s'il m'avait touché, mais il a rien fait alors…

L'ado avait honte de pas avoir réagi. Qu'Abbacchio l'ait vu rester figé sans défense comme un petit lapin.

- Faut pas attendre qu'il soit trop tard pour te défendre, Fugo.

Dans les yeux de l'adolescent passèrent soudain une telle violence, une telle rage qu'Abbacchio eut peur. Purple Haze, qui était toujours là, grogna plus fort. Merde, se dit Abbacchio, juste quand on arrivait un peu à s'entendre. Il s'empressa d'ajouter :

- Mais bon, c'est pas comme si t'étais resté sans réagir. Tu m'as appelé. C'est bien. C'était tout ce que t'avais à faire et tu l'as fait.

Fugo sembla s'apaiser un peu, mais son regard restait dur.

- D'ailleurs, ajouta Abbacchio, je suis désolé. De pas être venu plus tôt, de t'avoir entrainé dans cette boite pourrie et de t'avoir laissé tout seul dedans.

- Je suis désolé aussi, murmura Fugo d'une voix si basse qu'Abbacchio l'entendit à peine. D'être insupportable et de te crier tout le temps après.

Il en fallait plus que ça pour attendrir Abbacchio. Vraiment. C'était un dur. Que le gamin de Bucciarati lui ouvre une petite place dans son cœur, c'était pas ça qui allait le faire fondre comme un chamallow devant le téléachat. Ah non. Il s'éclaircit la gorge :

- T'inquiètes. C'est pas comme si j'avais fait le moindre effort non plus.

Encore un silence, et Fugo se mit debout. Il fit une grimace de douleur, peut-être d'être resté trop longtemps dans la même position ? Il se tourna face à Abbacchio et lui demanda un peu timidement :

- Je vais me faire un café… Tu veux quelque chose ?

Abbacchio pensa très fort à son Lacryma Christi qui l'attendait depuis tout à l'heure. Mais Fugo avait l'air… l'ado avait l'air de lui tendre une perche, peut-être l'ombre du début d'une relation de confiance. Abbacchio serait con de laisser passer ça.

- Va pour un café. Merci gamin.

Fugo disparut dans la cuisine. Son Stand se redressa en le voyant s'éloigner, son grognement se fit plus menaçant.

- Pourquoi tu rappelles pas ton Stand ? demanda Abbacchio quand Fugo revint avec les tasses.

- J'y arrive pas.

L'ado s'assit un petit peu moins au bord du canapé que précédemment.

- Je sais que pour vous, bouger son Stand c'est comme bouger une main. Mais je sais pas, pour le rappeler, j'ai besoin de faire le vide dans ma tête, et tant qu'il est là à faire ses trucs, je peux pas.

- Au moins, aujourd'hui il t'attaque pas.

Fugo resta muet un long moment, et Abbacchio se demanda s'il avait dit une connerie, quand l'ado lui avoua :

- Il se gratte.

-… Pardon ?

- Regarde-le ! Il fait ça tout le temps. Il se salit avec sa bave et après il essaye de se nettoyer. Il s'arrache la peau.

Abbacchio se pencha par-dessus l'accoudoir pour observer la créature. Effectivement, Purple Haze avait les griffes profondément plantées dans le dos de son avant-bras.

- Pourquoi il fait ça ?

Mauvaise question, apparemment. Abbacchio retenta :

- Mais ça te fait pas mal ?

L'instant d'après, il se rappela les marques de griffures qu'il avait vu une fois. Il posa son café, attrapa le bras de Fugo et souleva la manche. L'ado se laissait faire, l'air neutre. La peau sur son bras droit était rouge, à certains endroits écorchée au sang.

- Merde Fugo ! Depuis combien de temps il fait ça ? On est là et on parle sur le canapé pendant que ce truc te scarifie ?

- C'est pas comme si je pouvais l'arrêter ! S'écria Fugo en retirant son bras.

- Bien sûr que tu peux l'arrêter ! C'est ton Stand ! c'est toi qui le contrôles avec ta volonté !

- Je le laisserais pas faire si je pouvais le contrôler, abruti !

- Tu te cherches des excuses ! Si tu le voulais vraiment, Purple Haze ne te blesserait pas ! Mais il continue parce que tu te cherches des excuses pour pas voir qu'en fait t'es juste trop faible pour… ben merde.

- Quoi ? aboya Fugo.

Abbacchio se mit soudain à rire. C'était absurde.

- Qu'est-ce qui te fait rire ? s'énerva encore l'adolescent.

- Je suis en train de te ressortir mot pour mot les même salades que Bucciarati me balance à propos de l'alcool. Comme quoi c'est que de la volonté. Et moi je lui réponds que non, tout pareil que toi, et qu'il peut pas comprendre.

- Et alors ? demanda Fugo sur ses gardes.

- Et alors, Fugo, pour pas mal de gens, ne pas boire d'alcool c'est aussi facile que de bouger une main. Mais pas pour moi.

Fugo hésita :

- T'es en train d'utiliser Purple Haze comme excuse pour être un pochetron ?

- Je suis en train de te dire que je te comprends, petit malin.

- Oh.

Abbacchio réfléchit intensément. Il avait la possibilité de s'engager là maintenant dans quelque chose d'important. Bucciarati voulait qu'il ralentisse sur l'alcool, et Abbacchio voulait de tout son cœur plaire à Bucciarati, mais clairement, c'était trop lui demander. D'un autre côté Fugo avec ses bras tous déchirés…

- Qu'est-ce que tu penserais de ça, murmura-t-il prudemment. Je… j'essaie de diminuer un peu l'alcool, et toi tu essaies de plus laisser ton Stand te martyriser.

- Je saurais même pas par où commencer, soupira Fugo.

- Moi non plus.

Le poison violet et le poison rouge. Ils se dévisagèrent. Timidement, l'ado lui tendit la main.

- Promis ?

Abbacchio la serra.

- Promis. On va devenir des hommes nouveaux. Et maintenant fais-moi disparaitre ce monstre.

Il vit Fugo fermer les yeux, se concentrer. La créature se leva, agressive. C'était trop bizarre.

- Est-ce que… tenta Fugo en reculant au fond du canapé, tu peux lui dire d'arrêter de bouger ? de se taire pour que je puisse me concentrer ?

- Pas bouger, le Stand. Pas grogner. Pas attaquer ton manieur.

Purple Haze obéit.

- Oh merde ! On dirait qu'il m'écoute ! Comment ça se fait ?

- Je sais pas, dit Fugo en rougissant. Il obéit aussi à Bucciarati. Moi il m'écoute que pendant les combats.

Après quelques minutes, Fugo parvint à rappeler son Stand.

- Bien joué, l'encouragea Abbacchio. On a plus qu'à fêter ça avec du Champomy.

L'adolescent rigola, et Abbacchio se rendit compte qu'il aimait ce son.

- Ce que je regrette, murmura l'ado, c'est qu'on saura jamais si ta ligne de bouteilles serait arrivée jusqu'au mur avant le retour de Bucciarati.

- Jusqu'au mur ? Quel intérêt de la faire aller jusqu'au mur ? Je comptais lui faire faire le tour du canapé.

- En quoi c'est plus intéressant ? contra l'ado. T'aurais fait quoi une fois le canapé encerclé ?

- J'aurais planté un drapeau. Et le canapé serait devenu une zone de non-droit.

Fugo le regardait avec de grands yeux. Abbacchio élabora :

- Tu crois que je fous rien de ma vie ? Je suis un conquérant.

Encore ce rire si attachant. Abbacchio eut envie d'ébouriffer les cheveux blancs de l'adolescent, comme il avait souvent vu faire Bucciarati. Est-ce que Fugo l'autoriserait ?

- T'as besoin de pansements, quelque chose ? se défila-t-il. Pour ton bras.

- Ah, euh… je crois pas.

- Ça doit frotter contre tes fringues, ça te gêne pas ?

- …Si. Mais c'est pas un sparadrap qui va changer quelque chose, je suis comme ça partout.

- J'ai une idée. Bouge pas.

Abbacchio alla chercher des ciseaux. Après coup, il dirait qu'il manquait trop de sommeil pour prendre des décisions avisées, mais sur le moment ça lui avait paru être une brillante idée de découper un grand trou dans la manche de Fugo.

- Voilà ! expliqua-t-il devant le regard perplexe et tout aussi privé de sommeil du gamin. Ça te gênera plus, et en plus Bucciarati et moi on pourra voir si tu fais des progrès ou si tu rechutes avec Purple Haze. Au début tu vas te sentir con mais ça va te motiver comme jamais.

Pendant un moment interminable, Fugo resta les yeux fixés sur le trou dans sa manche, le regard dénué d'expression. Abbacchio commençait à s'inquièter. Quand Fugo lui arracha les ciseaux des mains, il crut une seconde que le gosse allait le planter avec. Mais non.

- Ça sert à rien si c'est qu'un seul bras, marmonna-t-il en découpant l'autre manche.

Ça faisait sens. Mais avant qu'Abbacchio n'ait pu l'arrêter, Fugo avait découpé des trous plus hauts sur ses bras, aux cuisses et sur une large portion du ventre. Bordel, se dit Abbacchio, Bucciarati va me tuer.

La peau que Fugo avait révélée était elle aussi couverte de stries et d'écorchures. C'était à serrer le cœur. Fugo rougissait, gêné. Abbacchio ne put faire autrement que de lui sourire. Le gamin avait du courage.

- On va s'en sortir.

- J'espère.

Le téléphone sonna, les faisant sursauter tous les deux. Qui ça pouvait être, si tôt le matin ? Est-ce qu'il était arrivé quelque chose à Bucciarati ? Fugo alla décrocher. Il échangea quelques mots, prit des notes, et revint sur le canapé :

- J'ai l'adresse du type qui nous a attaqué. Il vit seul. On devrait aller le buter chez lui avant qu'il apprenne qu'on a posé des questions sur lui dans la boîte de nuit.

Ils prirent la voiture cette fois. Fugo expliqua en chemin à Abbacchio qu'il avait obtenu l'adresse grâce à un indic de Passione, un mec du nom de Murolo que personne n'avait jamais rencontré parce qu'il était paranoïaque et ne sortait jamais de chez lui, mais qui pouvait trouver toutes les infos dont on avait besoin tant qu'on allait pas contre ses intérêts personnels.

Le manieur de System of a Down, mal réveillé, avait ouvert la porte sans se méfier en entendant la sonnette. Il s'était retrouvé englouti dans un nuage violet. Il était mort sans avoir eu le temps de rien comprendre. Pas de traces. Pas de cadavre. Fugo et Abbacchio rentrèrent à la maison et passèrent la journée à dormir devant la télé.


Abbacchio n'arrêta pas de boire. Ça pouvait pas être si facile. Mais il parvenait à diminuer un petit peu. Fugo lui avait imposé des règles, et il essayait de les prendre sérieusement. Pas d'alcool avant 16h, sauf pendant le repas de midi bien sûr. Interdiction de se mettre une mine à part le samedi. Il y avait eu quelques loupés, mais Abbacchio arrivait à garder le cap.

On était samedi ce soir, c'était donc cuite autorisée. Abbacchio était allongé sur le canapé, savourant le fond de sa bouteille. Quand il la posa au sol pour prolonger la ligne, un bruit de verre le surpris. Il roula sur le côté et se pencha pour regarder par terre. Au bout de la ligne de bouteilles, il y avait un pot de confiture vide, et le pot de sauce tomate de la veille. Il éclata de rire en posant sa bouteille un peu plus loin que ce qu'il pensait. Si le mioche participait, Abbacchio allait devoir partager sa zone de non-droit.


Bucciarati ne savait pas ce qui s'était passé, mais il avait tout de suite vu que Fugo et Abbacchio s'étaient enfin rapprochés, et il en était ravi. Son cœur fondait à chaque fois qu'il voyait ses deux recrues échanger un regard complice. En revanche...

- Fugo, mais qu'est-ce qui t'es arrivé ? s'écria-t-il la première fois que l'ado vint le voir avec des trous pleins les vêtements.

Est-ce que le pauvre garçon s'était fait attaquer par un Stand ? Fugo rougit.

- C'est mon nouveau look, expliqua-t-il gêné. Est-ce que ça passe ?

- Mais… mais pourquoi ?

- Comme ça, je vois où Purple Haze me griffe, ça me permet de surveiller et à vous aussi, c'est une idée d'Abbacchio. Et aussi, c'est stylé, non ?

Bucciarati savait que Fugo avait les bras pleins d'écorchures, mais jusqu'ici il ignorait que son ventre et ses cuisses aussi. Ça faisait froid dans le dos. Fugo était nerveux, et Bucciarati ne savait vraiment pas quoi lui dire. Ce fut Abbacchio qui sauva la situation :

- J'aime bien ce look, perso. Il ressemble à une petite fraise, surtout quand il rougit comme ça.

Plutôt un champignon vénéneux, songea Bucciarati. C'était vrai que tout compte fait, ça lui allait bien. Et c'était une bonne chose de pouvoir voir à tout instant l'état de sa peau, que Fugo ne ressente pas le besoin de leur cacher. Une très bonne chose. Abbacchio avait assuré, sur ce coup-là. Bucciarati lui sourit, et Abbacchio lui répondit d'un clin d'œil. Ce fut à son tour de rougir un peu, tellement touché que l'homme qu'il avait choisi se soucie de son gamin.

Fugo passait d'un pied sur l'autre, attendant toujours le verdict de son leader.

- Ça te va bien. Tu vas faire fuir tous nos ennemis avec ce look !

Fugo sourit, un peu rassuré et aussi un peu fier. Bucciarati eut envie d'embrasser Abbacchio pour avoir mis de la fierté dans le regard du petit.


Fugo adorait son nouveau style vestimentaire. Il se regardait dans le miroir, et pour la première fois il ne détestait pas ce qu'il voyait. Il avait découpé des trous dans tous ses vêtements. Avec ce look, personne n'osait l'approcher. Il avait l'air dangereux. Il avait l'air fou. Et les griffures qui apparaissaient partout sur sa peau, elles commençaient déjà à s'effacer un peu. Fugo n'aurait jamais cru penser ça, mais finalement, la promesse qu'Abbacchio et lui avaient faite était sans doute plus facile à tenir de son côté. Abbacchio faisait des efforts, mais il buvait toujours, alors que Purple Haze avait laissé Fugo tranquille. Abbacchio y veillait. Le Stand l'écoutait maintenant comme il écoutait Bucciarati. Fugo adorait et détestait ça.

L'ancien flic l'avait autorisé à le réveiller en pleine nuit, si c'était pour neutraliser Purple Haze. C'était arrivé de nombreuses fois. Fugo se réveillait en sursaut et trouvait la bête penchée sur lui, bavant sur son visage terrifié.

- Abbacchio ! avait-il maintenant le droit de crier.

Et Abbacchio déboulait dans sa chambre, en caleçon, les cheveux devant la figure, démaquillé, il ouvrait la porte d'un coup de pied et il engueulait Purple Haze, puis il restait dans l'entrée de la chambre jusqu'à ce que le Stand disparaisse. Le lendemain, ils n'en parlaient pas. La reconnaissance de Fugo grandissait de jour en jour. Il se sentait aussi un peu coupable de le réveiller tout le temps. C'était provisoire, essayait-il de rationnaliser. Quand Bucciarati reviendra, Abbacchio retournera chez lui et pourra dormir sans être emmerdé. Fugo espérait que la solitude ne ruinerait pas les progrès qu'Abbacchio avait fait avec l'alcool, ce serait plus difficile de se tenir aux règles quand il serait seul chez lui. Est-ce que ce serait pas mieux pour lui qu'il reste ? Fugo devrait en parler avec Bucciarati. Lui dire qu'il serait d'accord, pour ce que ça valait.

Pendant ces quelques jours, il avait accepté Abbacchio dans la maison et dans sa vie. Il le voyait comme un partenaire maintenant, un allié. Il était à ça de dire qu'il l'aimait. Il avait envie de l'aimer. Mais il y avait toujours cette plaie dans son cœur, ce souvenir du flic debout devant la porte, qui le retenait. Il voulait oublier et pardonner cette histoire. Il pensait en être capable. Mais il ne pouvait pas avoir une amitié sincère avec Abbacchio si celui-ci n'avait pas conscience de ce que l'adolescent lui pardonnait. Il y aurait toujours une rancœur qui éloignerait Fugo. Aussi, parce qu'il voulait être ami avec Abbachio, il décida de lui parler. Il fallait qu'il comprenne pourquoi Abbacchio n'avait rien dit à l'époque, alors qu'il n'était pas l'homme égoïste et mauvais que Fugo pensait. Il avait besoin qu'Abbacchio croie sa version des faits, la vraie, pas celle qu'il avait signée. Il était sûr que maintenant qu'ils se connaissaient vraiment, maintenant qu'Abbacchio l'avait vu avoir peur et l'avait protégé, il le croirait. Et Fugo se sentirait un petit peu mieux.

Le problème, c'est que Fugo ne savait pas comment s'y prendre. Abbacchio n'aimait pas parler du passé, et l'adolescent n'osait pas être trop direct. Il laissait des indices, il tendait des perches, mais Abbacchio n'était pas vraiment réceptif, il était toujours occupé, devant la télé ou à lire le journal avec son casque audio sur la tête. C'était difficile de trouver le bon moment pour une conversation aussi grave.

System of a Down ayant été neutralisé, Bucciarati avait remis sa petite équipe au travail. Pendant quelques jours, Fugo et Abbacchio furent chargés de filer un politicien. Des hommes de Polpo prenaient la relève quelques heures pour qu'ils puissent dormir un peu, mais si la cible bougeait ils devaient être sur le terrain immédiatement, alors au lieu de rentrer au village de pêcheur, ils allèrent dormir chez Abbacchio qui vivait dans un studio dans le Quartier Espagnol. L'appartement était sordide et sentait le renfermé.

- Jamais t'aères ? furent les premiers mots de Fugo quand il mit les pieds dans le logement. Jamais tu sors les poubelles ?

- Jamais tu fermes ta gueule ?

En guise de lit, il n'y avait qu'un clic-clac miteux qu'ils devaient se partager. Ça ne dérangeait pas Fugo. Au moins, si Purple Haze apparaissait, Abbacchio serait juste là. Ils venaient de passer quinze heures dans la voiture, ils n'avaient pas découvert les preuves que Bucciarati attendait, et ils reprenaient la filature à l'aube. Ils dormaient avec tous leurs vêtements au cas où la cible bougeait pendant la nuit et qu'ils doivent partir en urgence.

Fugo était crevé, mais il ne trouvait pas le sommeil. Depuis qu'il avait obtenu son Stand, dormir était toujours un peu compliqué. Abbacchio était réveillé aussi, il se tournait et retournait dans son clic-clac grinçant. Par la fenêtre, que Fugo avait ouverte dès qu'il était entré, remontaient les bruits de la rue. Rien à voir avec le calme du village de Bucciarati.

Un groupe de fêtards un peu bruyant passa sous la fenêtre, et Abbacchio se leva d'un bond et alla hurler un magistral « VOS GUEULES ! » qui fit tressaillir Fugo. Il revint vers le clic-clac en pestant :

- Putain si j'étais encore flic, je te les aurais tous embarqués au poste, ces tocards. Une nuit en garde à vue ça les aurait calmés.

Ce fut un déclic pour Fugo. Il pouvait aborder le sujet de leur rencontre maintenant. Depuis des jours, il guettait une opportunité : elle était là. Dans le noir, ce serait plus facile.

- J'ai fait de la garde à vue, une fois, amorça-t-il en essayant de pas laisser trembler sa voix.

- Ah ouais ?

Abbacchio n'avait pas l'air très surpris. En même temps, Fugo était un criminel. L'adolescent continua :

- Au commissariat de la place Garibaldi.

- Tiens, c'est là que j'ai été formé. Tu t'es fait arrêter pour quoi ?

- Je… euh… j'avais frappé un prof.

- Classique. Qu'est-ce qu'il avait fait, cet enculé ?

Fugo pouvait le dire, cette fois. Il avait les phrases toutes faites sur sa langue, il les avait répétées en boucle pendant des heures… et Abbacchio y était. Ce serait rien de nouveau, il avait déjà tout entendu depuis le coin de la pièce, avec son regard indifférent. Il n'avait levé les yeux de son carnet de notes que pour regarder la signature que l'ado s'était fait arracher.

Soudain, Fugo manqua de courage. Il ne voulait pas retraverser ça.

- Bah, tu me connais, renonça-t-il, je me mets en colère sans raison des fois.

- Mmh.

Fugo allait se tourner tout au bord du clic-clac, dos à Abbachio, et essayer d'oublier cet échec, quand Abbacchio avoua, la voix un peu tremblante :

- Moi aussi j'en ai fait deux ou trois, des gardes à vue. On m'a fait passer la nuit en cellule de dégrisement y a pas si longtemps. Tous mes ex-collègues me regardaient comme si j'étais un putain de déchet… haha… c'est pas comme s'ils avaient tort.

Fugo resta immobile. Et quelque part, il était bouleversé. Abbacchio ne se rappelait plus de lui, malgré tous les indices que Fugo laissait, mais Abbacchio avait ses problèmes. Il avait son mal-être, lui aussi, Fugo n'était pas le seul à être désespéré. D'un coup, l'adolescent pardonna tout. C'est pas grave, Abbacchio, si tu m'as pas aidé à l'époque. On a changé tous les deux, on est des personnes différentes aujourd'hui. À ta place, j'aurais surement agi pareil. C'est pas grave non plus si tu m'as pas cru, et si on ne peut pas rectifier ça parce que tu ne t'en souviens pas. Tant pis. Je ferais sans. Je pense qu'on peut être amis quand même. C'est pas grave si je te pardonne et que tu le sais même pas. Ça me suffit. Je t'aime, Abbacchio. T'es pas un déchet.

Sa main trouva le bras de l'ancien flic, et il la laissa contre, sans l'attraper. Il n'osait pas faire plus. Abbacchio ne s'écarta pas. Ils s'endormirent en gardant ce tout petit contact.


Bucciarati fut autorisé à quitter l'hôpital un jour plus tôt. Il décida de faire la surprise à ses deux larbins préférés et rentra en taxi. Ça valait le coup. Il surprit Fugo et Abbacchio repliés dans leur zone de non-droit. Abbacchio était étendu de tout son long sur le canapé, un bras pendant vers le sol, l'autre par-dessus son visage, le casque sur les oreilles. Fugo était tassé contre l'accoudoir, dans le peu d'espace que lui laissaient les grandes jambes d'Abbacchio, plongé dans un livre. Il leva les yeux en entendant quelqu'un entrer, mais Abbacchio lui ne remarqua pas que le chef était de retour. Il était dans son monde, les yeux fermés et la musique sur les oreilles, il ne se redressa que quand Fugo lui donna une tape sur le genou pour l'avertir.

Bucciarati n'en revenait pas que Fugo préfère passer du temps sur le canapé avec Abbacchio qui prenait toute la place plutôt que cloitré dans sa chambre comme il faisait avant dès que le gothique mettait les pieds dans la maison. Il n'en revenait pas qu'Abbacchio daigne plier ses jambes pour laisser de la place au petit.

- Bucciarati mais qu'est-ce que tu fais là ? s'exclama Fugo. Je croyais que tu sortais seulement demain !

- Vous me manquiez trop, sourit Bucciarati.

Fugo s'était levé et avait avancé de quelques pas, mais il n'osait pas aller plus loin. Ça crevait les yeux pourtant, qu'il avait envie de serrer Bucciarati dans ses bras. Et Bucciarati, lui aussi, il aurait voulu attraper l'ado et le serrer fort, mais il n'osait pas. Il avait peur de ce qui hantait le passé de Fugo. Alors ils restaient là, indécis. Abbacchio sauva la situation :

- Et ben ? Trois semaines d'absence et tu fais même pas un câlin à ton môme ? Quelle mère indigne.

Fugo rigola timidement, et son regard croisa celui de Bucciarati. L'instant d'après, ils étaient dans les bras l'un de l'autre.

Abbacchio aurait bien voulu que Fugo lui renvoie l'ascenseur et fasse en sorte qu'il ait lui aussi droit à son câlin, mais l'ingrat s'en foutait de lui maintenant qu'il avait retrouvé sa maman. Abbacchio dût se contenter de faire une tape virile sur l'épaule de son chef. Avant qu'il ne recule, Bucciarati retint son bras.

- Et maintenant, lequel de vous deux va m'expliquer pourquoi il y a des déchets alignés tout autour de mon canapé ?