Purple Haze sur le parvis de San Giorgio Maggiore
Chapitre 3 - 2000 - Narancia (3)
Fugo avait de nouveau une chambre pour lui, il devait se réhabituer. L'avantage était qu'il n'avait plus à s'inquiéter que Mista ou Narancia ne soient tués par son Stand. L'inconvénient était que maintenant, il était de nouveau seul.
Alors quand Narancia faisait des cauchemars et qu'il venait se glisser dans son lit, Fugo ne le virait pas. Ça arrivait presque une nuit sur deux, et ça ennuyait Fugo de l'admettre mais il dormait un peu mieux quand son ami était là.
Ils avaient une relation compliquée pourtant. Avec Mista c'était simple : Fugo était sur ses gardes, il se méfiait de ce garçon décontracté au propos incohérents sur qui le malheur semblait glisser comme sur un imperméable. Il se méfiait jusqu'au jour où Mista avait repoussé Purple Haze, et Fugo s'était rendu compte qu'il ne se méfiait plus depuis longtemps. Il ne savait pas ce qu'il y avait chez Mista qui l'avait dompté aussi vite, mais les faits étaient là qu'il le veuille ou non. Il lui faisait confiance.
Narancia… Fugo n'avait pas besoin de faire le test de Purple Haze avec Narancia, il savait très bien que le monstre écouterait son ami. Mais il ne pouvait pas s'empêcher de trouver ça humiliant. Bucciarati et Abbacchio, c'était normal. Mista, passe encore. Mais Fugo mourrait de honte si Purple Haze obéissait à Narancia, qui bien qu'il soit son ainé d'un an était le bébé de la bande. Il venait d'entrer dans Passione et était déjà un meilleur manieur de Stand que Fugo. Fugo l'avait aidé, et maintenant il se sentait responsable de lui. Que Narancia le protège de Purple Haze, ça sonnait mal. Fugo n'aimait pas ça. Il ne voulait pas être la seule personne du gang à ne pas être foutu de faire obéir Purple Haze alors que c'était son propre Stand.
- Faut que tu prennes confiance en toi Fragolino,lui disait Mista. Si Purple Haze obéit aux gens en qui t'as confiance, ait confiance en toi et ça marchera.
Plus facile à dire qu'à faire. Tout le monde n'était pas Mista.
Narancia avait été autorisé à rester dans le Bucci Gang à plusieurs conditions : il devait aller manger chez son père une fois par semaine, et il devait terminer le collège. Il râlait un peu, mais il n'osait pas désobéir à Bucciarati. Il allait voir son père le dimanche en trainant les pieds, et pour le collège il avait demandé de l'aide à Fugo qui l'avait inscrit à un cours par correspondance, et l'aidait avec les exercices. Enfin, il essayait, mais ça tournait mal presque à chaque fois. Fugo s'énervait, Narancia s'ennuyait, aucun des deux n'avait la patience et ils finissaient presque toujours par se battre.
Fugo s'excusait après coup, et il avait l'air sincère. Il lui donnait toujours les plus grosses parts de gâteau, les petits cœurs de la salade. Ça voulait dire quelque chose, non ? Narancia savait que Fugo ne faisait pas exprès de perdre son calme, qu'il détestait ça et s'en voulait plus que quiconque, alors il le pardonnait sans problème, c'est ce que font les amis.
Mais quand Fugo lui interdisait de parler à son Stand, c'était sciemment. Et ça, Narancia ne comprenait pas. Il se sentait méprisé, mis de côté, et il voulait encore plus calmer le Stand pour voir si oui ou non Fugo le voyait comme un ami, s'il le respectait comme il l'avait toujours cru, ou s'il n'était que son défouloir comme lui disaient les spectateurs de leurs disputes. Si Fugo faisait semblant d'être son pote alors qu'en fait il se foutait de lui, comme son aniki à l'époque.
Alors il allait dormir dans la chambre de Fugo en espérant qu'un jour, Purple Haze se manifeste quand Fugo dormirait encore, comme c'était arrivé une fois, et que Narancia pourrait lui parler sans que son ami le sache. Le problème était que Narancia s'endormait avant Fugo, et quand Purple Haze le réveillait, il réveillait aussi son manieur d'une claque ou en l'empoignant. Dans ces cas là, Narancia devait docilement aller chercher Mista et attendre dans une autre pièce que la créature ait disparu.
Fugo détestait se disputer avec Narancia à cause des études, mais il ne parvenait tout simplement pas à rester calme. Il le savait, pourtant, que Narancia faisait de son mieux, qu'il travaillait dur, tout le temps. Son ami avait des soucis d'hyperactivité et c'était difficile pour lui de rester là assis à une table, c'était difficile de rattraper le retard qu'il avait pris en lâchant l'école en CE2, et pourtant il persévérait, par respect pour Bucciarati. Et Fugo l'encourageait avec des coups et des insultes. Tu parles d'un ami.
- Je suis désolé Narancia. Pardon de m'être encore énervé. Tu as fait des progrès énormes ces dernières semaines. J'ai juste… perdu patience. Encore. Excuse-moi.
Narancia était toujours frappé d'à quel point Fugo se sentait coupable après leurs disputes. Il n'était pourtant pas le seul en faute. Certes, il s'énervait pour rien, mais Narancia aimait bien attiser le feu. Ça lui faisait une pause dans les exercices, et il savait qu'après la tornade Fugo redeviendrait calme et gentil avec lui. Le voir désolé comme ça lui faisait toujours un peu de peine.
- C'est pas grave, Fugo. C'est moi qui mets trop de temps à comprendre. Merci de toujours m'aider.
- Je sais pas pourquoi tu me supportes. Je suis le pire ami.
Okay, Fugo était dans une mauvaise journée. Ça lui arrivait des fois. Narancia voulut lui remonter le moral :
- Oh t'as de la marge. Mon ex meilleur ami, il s'est arrangé pour que je me fasse piéger à sa place et m'a fait passer un an en taule. Tes engueulades à côté c'est rien.
Fugo ramassait pensivement les feuilles qui avaient volé partout. Narancia ne parlait jamais de son année en détention juvénile. Quand Fugo était en garde à vue, le commissaire lui avait raconté les pires horreurs sur cet endroit, sans doute pour le faire craquer. Depuis, il y avait cette question que Fugo se posait, peut-être que lui et Narancia étaient pareils. Peut-être qu'ils avaient traversé les mêmes horreurs. Fugo espérait de tout cœur que non, mais si… après tout ce temps, s'il n'était pas seul… ils pourraient s'entraider. Il décida de demander :
- Dis, Narancia, c'était comment la détention juvénile ?
- Vraiment pourri. La bouffe était dégueu, pas de musique après 18 heures, on s'emmerde à mourir. Personne en a rien à foutre de toi. Puis y avait de ces tarés… Je me suis fait quelques potes, remarque. Et c'est là que j'ai découvert 2pac. C'était les seuls trucs bien, tout le reste était à chier. N'y vas jamais. Pourquoi tu me demandes ça ?
- Je me demandais si… est-ce que… nan, laisse tomber.
Narancia se pencha un peu trop près de lui, avec ses grands yeux intrigués. Il prit des mains de Fugo les feuilles qu'il était en train de plier et tordre nerveusement.
- Si, dis-moi.
Fugo n'était plus si sûr de vouloir savoir. Narancia avait l'air d'aller bien. Mais il ne savait pas comment esquiver ces yeux violets qui attendaient une réponse.
- Est-ce que t'as pas subi… est-ce que là-bas il y avait pas du… ah… des violences sexuelles ? du harcèlement ? Il parait que c'est fréquent, et euh… c'est une question indiscrète, désolé. Je voulais juste que tu saches que si t'avais besoin d'en parler… enfin, excuse-moi.
Il se prit la tête dans les mains. Il serait devenu fou si on lui avait posé la question comme ça.
Passé la surprise, Narancia sembla hésiter entre éclater de rire et se mettre en colère. Il fit un mélange des deux :
- Fugo. Est-ce que j'ai l'air d'être une putain de victime ? Je suis peut-être pas grand ni baraqué, mais je sais me défendre, tu crois quoi ? Que je me serais laissé faire comme une merde ? Y en a un qui a voulu essayer, une fois, il a passé deux mois à l'infirmerie !
Bien sûr, pensa Fugo. Qu'est-ce qu'il espérait ? Narancia était bien plus fort que lui. Et c'était une bonne chose. C'était mille fois mieux comme ça, même si le cœur de Fugo s'était serré à lui faire mal. Narancia ne savait pas, sinon il se serait exprimé autrement. Il ne pensait pas que Fugo était une merde faible qui méritait ce qui lui était arrivé, c'était juste qu'il ne savait pas, et ça aussi c'était une bonne chose.
- De quoi vous parlez ? demanda Mista en qui entrait dans le salon.
- Rien de spécial, fit Narancia. Juste Fugo qui se demande si je me suis pas fait violer en prison.
- Raah, me parlez pas de viol. Ça me dégoute.
Ça rappelait à Mista cette femme dans la voiture, son expression désespérée. Il essayait d'oublier les images mais elles ne voulaient pas partir, évidemment. Mais Fugo ignorait ça, et le dégoût de Mista, il essaya de ne pas le prendre pour lui, de ne pas se dire que si Mista savait, il serait dégoûté par lui. Il n'y arrivait pas très bien. Ce que venait de dire Narancia l'avait fragilisé, il interprétait tout de la façon qui pouvait lui faire le plus de mal. Il se leva.
- Je vais lire dans ma chambre.
- Et mes devoirs ?
- On reprendra demain. T'as bien travaillé, Narancia.
Narancia était un peu surpris, mais plutôt content de faire une pause.
- Okay. Cool. Mista : toi, moi, Tomb Raider III ?
Fugo se réfugia dans sa chambre et essaya de tout son cœur de ne penser à rien.
Il était midi, les autres l'appelaient pour qu'il vienne manger, et Fugo restait là à fixer son reflet dans le miroir sur le placard de sa chambre. Il avait déconné. Sa peau était écorchée vive de partout. Il avait retourné son placard à la recherche d'un pantalon ou d'un pull qui aurait échappé à son coup de ciseaux, mais il savait qu'il n'en trouverait pas. Il avait pris soin de tous les découper, parce qu'il savait qu'il n'aurait pas la volonté de résister à Purple Haze s'il avait un moyen de se cacher. Sauf qu'à l'époque où il avait fait ça, il n'y avait qu'Abbacchio et Bucciarati. Narancia et Mista ne savaient pas que Fugo se blessait à travers son Stand. Qu'est-ce qu'ils allaient penser ? Qu'il était bizarre, malsain et faible. Depuis leur discussion sur la détention juvénile, Fugo avait des idées noires dans la tête. Ça expliquait sans doute l'état de sa peau.
La journée d'hier avait aggravé son mal-être. Ce combat contre Barbie Girl, The Final Countdown et Paint it black. C'était un bordel indescriptible. Le pistolet de Mista, ainsi que ses bras avaient été transformés en plastique. Ils étaient englués dans du goudron de pin. Aerosmith, qui était déjà en plastique et n'avait donc rien à craindre de Barbie Girl, était le seul encore capable de bouger. Il empêchait les ennemis de venir les cueillir dans leur flaque de goudron, mais quand le compte à rebours de The Final Countdown arriverait à zéro, la zone serait aspirée par un vortex de néant, et eux avec. Les ennemis n'avaient qu'à attendre en se protégeant des rafales du petit avion.
- Utilise Purple Haze ! avait ordonné Bucciarati à Fugo.
L'adolescent avait obéi sans discuter. La situation lui avait paru optimale, les ennemis étaient loin. Il avait oublié que Mista et Narancia n'avaient encore jamais vu le virus à l'œuvre. Quel effet ça leur avait fait ! Mista n'en finissait plus de faire des signes de croix en scandant les pires obscénités. Narancia avait vomi et un peu pleuré. Voir les corps dissouts par Purple Haze, entendre leurs cris, sentir l'odeur… Fugo oubliait à chaque fois à quel point son Stand était ignoble. Il était obligé d'oublier, parce qu'il était censé vivre avec cette chose, ce putain de virus, c'était lui. Mais l'horreur dans les yeux de ses deux meilleurs amis, il savait qu'il ne l'oublierait pas.
Ils avaient repris le chemin de la voiture, mais Mista ne les avait pas suivis.
- Attendez, je… faut que je… Ouais. Je dois aller à l'église. M'attendez pas. Narancia, viens avec moi.
Narancia, avait levé vers lui sa tête barbouillée de larmes. Ils étaient partis tous les deux, encore couverts de goudron, laver leur âme dans l'église la plus proche. Fugo s'était senti un peu trahi. Il était si malsain que rien que pour l'avoir vu Mista ressentait le besoin de se purifier. Et pourquoi il emmenait Narancia ? C'était pas Fugo qui avait le plus besoin de salut ? Il se moquait éperdument de la religion, mais que Mista pour qui ça comptait le laisse devant la porte alors qu'il emmenait Narancia, ça le faisait se sentir définitivement maudit. Rejeté même par la charité chrétienne. Les idées noires tournaient et tournaient, elles collaient à sa peau comme le goudron de Paint it Black, et celles-là, il n'avait pas réussi à les nettoyer sous le karcher de la station-service.
Narancia n'était pas venu dormir avec lui cette nuit là, et Purple Haze au lieu d'attaquer Fugo s'en était pris à lui-même. Fugo n'avait pas eu le courage d'aller chercher Mista, qui l'avait évité toute la soirée (ou bien était-ce Fugo qui l'évitait ?) ni qui que ce soit d'autre. Il avait laissé Purple Haze le déchirer toute la nuit. Il avait promis à Abbacchio de ne plus faire ça, mais merde, pendant un an il avait été irréprochable alors qu'Abbacchio se cuitait régulièrement. Leur promesse était bidon. Fugo était seul avec Purple Haze, et ces griffures qui apparaissaient les unes par-dessus les autres, c'était tout ce qu'il y avait de réel.
Et le voilà, le lendemain devant son miroir avec ses habits à trous qui ne pouvaient pas cacher le désastre. S'il descendait comme ça, Bucciarati et Abbacchio sauraient qu'il allait mal, et ils pourraient l'aider, l'empêcher d'entrer dans un cercle d'automutilation. Mais il avait déjà suffisamment traumatisé Narancia et Mista, il ne pouvait pas les mettre face à ça. Déjà qu'ils le trouvaient faible et dégueu… ah non… parce qu'ils savaient pas. Fugo ricana en revoyant leurs visages horrifiés, et en se disant qu'ils n'avaient même pas vu le plus sale de lui.
Profitant que tout le monde était en bas, il se faufila dans la chambre de Mista. Le tireur faisait deux tailles de plus que lui, Fugo serait à l'aise au moins. Les fringues de Narancia auraient été un peu trop serrés, surtout que Narancia s'habillait ultra moulant avec des habits pas très couvrants qu'il dénichait aux rayons filles. Pas que Mista soit mieux. Il y avait tout un zoo dans sa garde-robe. Le Bucci gang avait un vrai souci avec la mode. Le pire c'est que tout leur fric partait dedans. Combien il avait coûté, ce crop-top léopard ? Ils essayaient tous d'imiter Bucciarati, mais aucun n'avait son bon goût. Résultat, Fugo se retrouva attifé d'un énorme sweat tout poilu avec des taches de vache et un pantalon à damiers rouge et vert, ce qu'il avait trouvé de plus sobre. Il descendit dans la cuisine avec un nœud au ventre.
- Ah bah quand même, l'accueillit Abbacchio en l'entendant pousser la porte.
Narancia recracha le contenu de son verre d'eau en le voyant entrer.
- Alléluia ! s'exclama Mista. Fragolino s'est rhabillé ! On est un jour spécial ? C'est la première fois que je te vois avec des habits normaux !
- Normaux ?! hurla Narancia.
- Ben oui normaux. Tu leur reproche quoi ? C'est mes fringues. D'ailleurs, Fugo, si tu me piques mes fringues il va falloir que tu arrêtes de pleurer quand je t'emprunte ta crème qui sent trop bon.
- Quoi il te laisse lui piquer sa crème ? Moi il me tue si je le fais !
- T'avais qu'à t'habiller plus classe.
Fugo s'assit en essayant le plus possible de passer inaperçu. Mais il ne pouvait pas échapper au regard perçant de Bucciarati. Il avait pensé à une excuse : Je fais une réaction allergique,devait-il dire si on lui posait des questions. Surement à cause du goudron de pin.C'était un mensonge solide. Ça me gratte un peu mais ça va. Ça devrait être parti d'ici deux semaines.Mais il n'y arriva pas. Il ne pouvait pas mentir à Bucciarati, pas quand le leader le regardait comme ça, pas après tout ce que lui et Abbacchio l'avaient aidé à traverser. Ils étaient pas allés laver leur âme à l'église, eux. Ils étaient restés avec lui. Fugo ne pouvait pas les tromper.
- On peut parler ? leur demanda-t-il.
Sa voix était si fragile que Mista et Narancia arrêtèrent leur discussion pour le regarder. Bucciarati se leva.
- Viens.
Il emmena Fugo dans la salle de bains et le fit asseoir sur le rebord de la baignoire.
- Enlève-moi ce pull.
L'adolescent obéit. Bucciarati se retrouva face au carnage. Sans faire de commentaire, le visage indéchiffrable, le leader ouvrit les placards à la recherche de la trousse à pharmacie. On frappa à la porte.
- C'est Abbacchio. Je peux entrer ?
Bucciarati regarda Fugo, qui hocha la tête. Abbacchio entra et ferma à clé derrière lui.
- Merde, gamin, dit-il en voyant Fugo.
Il allait ajouter quelque chose, mais ne le fit pas.
- Je voulais pas vous le cacher, expliqua Fugo. Mais Mista et Narancia… Déjà que Purple Haze les a traumatisés, je voulais pas…
- Pourquoi tu nous a pas appelés ?
La voix prévenante de Bucciarati lui fit monter les larmes aux yeux.
- Je sais pas.
Le visage horrifié de ses amis. L'église. L'odeur et les hurlements des ennemis en décomposition. Mista qui veut plus entendre parler de viol tellement ça le dégoute. Narancia qui méprise les merdes qui savent pas se défendre. Il avait débordé.
- Je suis désolé.
Il voulait que Bucciarati le prenne dans ses bras, mais c'était impossible, écorché comme il était.
Le leader était sans voix. Fugo avait l'air d'aller mieux, dernièrement. Qu'est-ce qui s'était passé ? Est-ce que ce serait sans fin ? Comment il pouvait l'aider ?
- Je sais pas quoi faire, dit encore l'adolescent. Je veux pas qu'ils me voient comme ça, ça va les inquiéter…
Il n'osait pas dire qu'il avait peur de leur rejet.
- …Mais si je garde ces habits jusqu'à ce que ça se voit plus… je… peut-être que je le ferais encore.
- Pardon ?
Fugo ne répéta pas. Bucciarati ne comprenait peut-être pas, mais Abbacchio oui. À cet instant, tout ce que Fugo souhaitait c'était d'être seul, d'appeler Purple Haze et de laisser le champ libre au monstre pour qu'il le détruise encore un petit peu plus.
- Alors il va falloir que tu leur montre, dit Bucciarati en mettant du désinfectant sur les plus grosses plaies. Si c'est ce qu'il faut pour que tu recommences pas.
- Oui mais si à cause de ça ils me trouvent…
- S'ils te trouvent comment, Fugo ?
Dégueu.
- Faible.
Bucciarati sourit.
- Tu n'as rien de faible. Et s'ils pensent que t'es faible, ils auront qu'à te protéger.
- C'est moi qui devrais les protéger, pas l'inverse ! Je suis là depuis deux ans de plus qu'eux ! Bon, Mista d'accord, mais Narancia…
- Narancia peut et doit te protéger aussi. On est une équipe. On se protège tous les uns les autres, non ? Comme hier, quand tu nous as sauvés.
Fugo revit les visages épouvantés de ses amis devant Purple Haze. Il frissonna.
- Je sais pas si je pourrais. Ils vont à l'église et tout. Je voudrais pas… haha… je voudrais pas pervertir leur âme avec tout ce qui va pas chez moi.
Abbacchio ricana :
- T'en fais pas pour cette histoire d'église. C'est sûr qu'ils y seraient pas allés s'ils avaient pas vu l'attaque de Purple Haze… parce qu'ils seraient morts, ces p'tits cons.
- Tu peux toujours retourner une ou deux semaines dans l'ancienne maison, le temps que les cicatrices partent, avec moi ou Abbacchio. Mais est-ce que c'est vraiment ce que tu veux ? Tu les penses vraiment incapables de comprendre ? Tu leur fais pas confiance ?
-Si, je crois.
- Alors explique leur. Laisse-leur une chance de savoir qui tu es.
Fugo hocha la tête. Bucciarati avait raison. Il ne voulait pas aller se cacher dans l'ancienne maison dès qu'il craquait, il voulait rester avec les siens, encore plus dans ces moments-là.
L'après-midi, Bucciarati et Abbacchio sortirent. Fugo se disait que c'était sans doute pour le laisser parler calmement avec Mista et Narancia. Il décida de ne pas laisser passer cette occasion. Il portait toujours l'affreux sweat vache, il sentait comme Mista, ça avait quelque chose de réconfortant. Ça lui donnait un peu de courage.
Il trouva ses amis sur le canapé. Mista lisait un livre et Narancia zappait entre trois émissions. Fugo s'assit entre l'accoudoir et Narancia.
- Yo, lui dit Mista sans lever les yeux.
- Fugo aide moi, j'arrive pas à me décider ! le foot, les clips, ou la suite du téléfilm débile de la dernière fois ?
- Il faut que je vous parle de quelque chose, leur dit Fugo.
Sa voix inquiète fit poser son livre à Mista, et Narancia coupa le son de la télé. Devant leurs regards attentifs, Fugo n'arriva pas à trouver ses mots. Alors il souleva le sweat vache de Mista pour leur révéler un bout de son ventre.
Les deux eurent un cri de surprise. Mista se rapprocha.
- Qui t'as fait ça ? gronda-t-il.
- C'est Purple Haze.
- Quoi ? Pourquoi t'es pas venu me chercher ?
- Et comment ça se fait qu'on ait rien entendu ?
Fugo laissa retomber le sweat. Il essayait d'avoir l'air indifférent et décontracté, mais il ne trompait personne malgré ses efforts :
- Il m'a pas attaqué. En fait, des fois il se gratte, pour se nettoyer la peau, et euh… ça me griffe. C'est pas la première fois. Avant que vous soyez dans l'équipe, ça arrivait tout le temps. Et donc, si je découpe des trous dans mes habits, c'est pour me motiver à pas le laisser faire et à aller chercher quelqu'un. Mais hier soir, je sais pas… j'étais tellement fatigué que je l'ai pas arrêté.
Mista fronça les sourcils.
- Tu veux dire que t'es resté toute la nuit allongé dans ton lit à rien faire pendant que ton putain de Stand était en train de… t'automutiler ? Mec, c'est tellement malsain, qu'est-ce qui t'a pris ?
C'était le mot que Fugo ne voulait pas entendre. Les larmes lui montèrent aux yeux. Ça fit paniquer Mista.
- Oh non non non non, Fragolino, pleure pas ! Je suis désolé, je voulais pas dire ça !
Il se penchait sur le plus jeune, mais il n'osait pas le toucher de peur de lui faire mal, il ne savait pas jusqu'où s'étendait les plaies. Narancia ne se posait pas autant de questions. Il attira Fugo contre lui protectivement. Fugo cacha sa tête contre son épaule.
- C'est toi qui es malsain, avec tes Sex Pistols, répliqua Narancia.
- Hé ! c'était une erreur et tu le sais !
Un minuscule éclat de rire échappa à Fugo. Contre lui, Narancia ressentit une bouffée de fierté et d'amour. Mista tapota prudemment l'épaule de Fugo.
- Je suis désolé, mec. Je voulais pas te faire pleurer. C'est bien que tu nous parles de ça. Tu me fais un sourire ? S'il te plait ?
Fugo fit de son mieux pour lui obéir. Quand Mista lui parlait comme ça, il ne pouvait pas lui résister. Un peu calmé, il essaya de leur expliquer.
- Je sais bien que je dois pas faire ça, et je le fais presque plus. Mais quand Purple Haze s'en prend à moi, des fois ça me rassure, parce que ce Stand est tellement horrible et dégueu, je me dis que s'il me déteste c'est qu'on est différents, vous voyez ce que je veux dire ? On est pas la même personne, on est pas pareils, sinon il m'attaquerait pas. Pendant le combat d'hier… d'ailleurs, désolé pour ça. Je crois que j'avais envie de me rappeler que j'étais pas lui, après ce combat.
Que c'était pas moi que vous avez regardé avec autant de peur et de dégoût.
Narancia qui le tenait toujours dans ses bras le secoua un peu pour qu'il le regarde.
- Fugo, Purple Haze nous a sauvé la vie, hier. Et c'était putain d'incroyable, t'as descendu les trois ennemis d'un seul coup, en 30 secondes c'était plié ! Alors oui ça m'a un peu fait flipper sur le coup, mais je suis grave content de savoir qu'on a Purple Haze dans notre équipe ! Il est incroyable ! Comme toi.
Fugo rougit et Narancia jubila. Les cadavres qui se décomposaient sous ses yeux ? quelle importance, c'était leurs ennemis. Il n'y penserait plus, si ça faisait de la peine à Fugo.
Le sourire de Mista se crispa un petit peu. Lui avait plus de mal avec Purple Haze et sa manière sale de tuer des gens. Mais en aucun cas il ne blâmait Fugo pour ça. Et Narancia avait raison : le plus jeune leur avait sauvé la vie, malgré sa répugnance à utiliser son Stand. Il eut envie de le réconforter :
- Tu peux garder mes fringues aussi longtemps que tu veux.
- Nan, répondit Fugo en secouant la tête. C'est aussi pour ça que je vous en parle. Demain je remets mes habits normaux, je suis obligé, sinon je vais recommencer je le sais. Mais c'est pas beau à voir, je voulais pas vous faire peur ou vous mettre mal à l'aise.
- Bof, fit Narancia. Ça peut pas être pire que te voir avec les fringues de Mista. C'est quoi ce truc en moumoute de vache, sérieux ?
- C'est du cashmere ! s'indigna Mista. Si tu savais le prix que ça m'a couté !
- Parce qu'en plus tu payes cher pour porter ces horreurs ?
- Qu'est-ce que tu veux, les habits pour adultes ça coute plus cher que le rayon fille 8-12 ans du supermarché.
- 8-12 ans ! rugit Narancia. Je vais dans le 12-15 ans !
Fugo éclata de rire. Il ne pouvait pas s'en empêcher. Le stress qui retombait, le fait d'être avec ces deux idiots là, si bien, si à sa place, ça le submergeait. Narancia le serra un peu plus fort.
- Merde, remarqua Mista. Je sais pas si on te l'a déjà dit, mais t'es juste trop beau quand tu rigoles.
Fugo arrêta de rire et devint tout rouge. Personne ne lui avait jamais dit ça.
- Hé Mista, fit Narancia nerveusement. Ça fait un peu gay de dire des trucs comme ça.
- Et alors, répondit Mista en haussant les épaules. C'est pas la vérité ? Regarde-le !
Ce fut au tour de Narancia de rougir. Il ne pouvait pas regarder Fugo car celui-ci se cachait maintenant le visage. Mais il le savait bien, il n'avait pas besoin de le regarder pour le savoir. Qu'il rigole ou qu'il pleure, ou qu'il soit en colère, qu'il ait la peau plus striée que le pantalon zèbre de Mista ou qu'il l'attrape par le poignet pour le tirer loin des poubelles, Fugo était juste trop beau. À l'intérieur, aussi. Alors fuck Purple Haze. Et si Fugo ne lui faisait pas confiance pour diriger son Stand, Narancia ne lui en voulait pas. Son ami lui faisait confiance pour l'écouter et le rassurer, il le laissait le serrer dans ses bras. C'était bien plus précieux. Fugo n'avait rien besoin de lui prouver.
Le froid s'était installé sur Naples, on était à quelques jours de Noël. Narancia était surexcité. Il allait avoir un vrai Noël, entouré de gens qui l'aimaient. Ce serait la première fois depuis qu'il avait perdu sa mère. Il voulait faire les choses en grand.
Il avait profité d'un après-midi libre pour aller au centre commercial avec Fugo, faire leurs achats de Noël. Il avait déjà trouvé ce qu'il prendrait pour son meilleur ami : des boucles d'oreilles en forme de fraises qu'il avait repéré deux mois plus tôt. Fugo lui avait dit une fois qu'il avait envie de se faire percer les oreilles. Ce serait l'occasion. Narancia fonça les acheter discrètement pendant que Fugo faisait la queue dans une librairie. Rouges comme ses yeux. Il allait être irrésistible.
Au bout de quatre heures dans la galerie marchande blindée de monde, des sacs plein les bras et complètement épuisés, ils finirent par s'asseoir par terre dans une allée un peu moins fréquentée. Fugo râlait qu'il détestait les fêtes, le monde, les touristes, le consumérisme de la société moderne, et Narancia se disait qu'il était en train de passer un moment super, jusqu'à ce que Fugo renverse un de ses sacs avec un mouvement un peu trop brusque, et que le double album anthologique de 2pac glisse au sol. Le cœur de Narancia bondit. Où Fugo l'avait trouvé ? ça faisait des mois qu'il le cherchait partout.
- Merde ! gueula Fugo en ramassant et cachant de CD.
Un coup d'œil à Narancia lui apprit qu'il avait tout vu.
- Évidemment, il fallait que ce soit ton cadeau qui sorte ! Et évidemment tu l'as vu. Arrête de sourire comme ça, putain ! je vais aller l'échanger.
Narancia avait effectivement un sourire jusqu'aux oreilles.
- Surtout pas ! Pitié ! Je vais oublier, promis ! Noël est dans trois jours de toute façon, c'est pas si grave.
Fugo n'avait pas l'air convaincu, et toujours aussi énervé. Narancia eut une idée :
- Puisque j'ai vu mon cadeau, tu veux que je te montre le tien ? Personne le saura, ce sera un secret.
Fugo hésita, mais il était tenté. Narancia sortit le petit boitier de sa poche et lui tendit. Les lumières clignotantes des décorations de Noël de la galerie coloraient le visage de Fugo, mais elle ne masquèrent pas la manière dont il rougit quand il vit les boucles d'oreilles. Il se tourna vers Narancia, et ses yeux brillaient :
- J'ai même pas les oreilles percées.
- Tu sais ce qu'il te reste à faire.
Fugo avait l'air perdu, il bafouillait. C'était trop facile. Il suffisait de trouver un truc en forme de fraise et Fragolino était content.
- Elles sont superbes. Merci, Narancia.
- Tu me remerciera quand je te les donnerai, répliqua Narancia en reprenant la boite.
- Je dis pas ça que pour que le cadeau.
Intrigué, Narancia leva les yeux. Fugo regardait maintenant droit devant lui.
- Merci pour à peu près tout. Merci d'être là, d'exister, de continuer à me supporter alors que je m'énerve tout le temps.
Ils avaient déjà eu cette discussion plein de fois. Pour une raison que Narancia ne comprenait pas, Fugo ne s'estimait pas assez bien pour lui. C'était absurde. Tu m'as sauvé la vie,avait-il envie de lui crier. Si je suis là et que j'existe, c'est grâce à toi. C'est moi qui devrais te remercier ! Au lieu de ça, il répondit :
- Tu sais que j'adore quand on s'engueule, au moins t'es toi-même. Et puis moi... je peux te gérer quand tu t'énerves, tu sais, je sais faire, et... et c'est important pour moi, puisque je suis le seul qui peut pas te protéger de Purple Haze comme les autres. Au moins je... je suis quelque chose. Alors t'inquiètes.
Il avait voulu parler d'un ton joyeux, pour détendre l'atmosphère, mais il s'était petit à petit empêtré dans des émotions bizarres. Fugo ne répondit rien et resta pensif un moment. Soudain, Purple Haze apparut devant eux. Narancia sursauta et regarda Fugo, effrayé. Mais Fugo était calme. C'était lui qui avait appelé son Stand. Il fit un sourire bref à Narancia.
- Vas-y. Donne lui un ordre.
Le cœur de Narancia se mit à battre un peu plus fort. Après tout ce temps, il avait renoncé à tester Fugo comme ça. Il n'en avait pas besoin, il savait que son ami l'aimait et lui faisait confiance. Mais avoir en face de lui Purple Haze, dans une galerie commerciale pleine de monde, soit la pire situation possible pour Fugo, ça lui donnait un sentiment encore plus fort. Fugo se remettait tout entier entre ses mains.
- T'es sûr ? bredouilla Narancia.
- Je suis sûr. Vas-y avant qu'il m'attaque. Tu vas voir s'il t'obéit.
Le Stand commençait à grogner méchamment.
- Reste calme, tenta Narancia d'une voix un peu tremblante.
La créature obéit.
- Tu vois, lui dit doucement Fugo. Je voulais pas te laisser le commander parce que je voulais pas être le seul boulet à pas en être capable, mais j'ai toujours su qu'il t'obéirait, même avant Mista. Mais finalement, je pense que ça me dérange pas que… que t'aies du pouvoir sur lui. C'est rassurant.
- Je... je peux lui donner d'autres ordres ? Demanda Narancia fasciné.
- Tu peux, accepta Fugo. Eclate-toi.
Narancia réfléchit. Fugo regardait par terre, il savait que son ami allait tenter de faire faire à Purple Haze quelque chose de drôle, et il n'avait pas envie de voir ça. Effectivement, c'était la première chose qui était passée par la tête de Narancia. Purple Haze, fais la Torture Dance ! Ce serait marrant à voir et peut-être que ça arracherait un sourire à Fugo. Il ouvrit la bouche pour donner l'ordre, mais les yeux fixés sur l'étrange créature, Narancia eut soudain une meilleure idée. D'une voix un peu tremblante, il ordonna au Stand :
- Sois gentil avec Fugo.
L'intéressé leva des yeux surpris. Purple Haze s'approcha de son manieur et s'accroupit lentement devant lui. Fugo se colla au mur et saisit la main de Narancia. Il faisait confiance à son ami, okay, mais avoir le visage du monstre aussi proche du sien le terrifiait toujours. Il parvint pourtant à rester immobile. Purple Haze leva la main et Fugo ferma les yeux. Il sentit alors un poids sur sa tête. Léger. Purple Haze lui tapotait le sommet du crâne comme le faisaient Bucciarati, Abbacchio, Mista, comme ils le faisaient tous. Affectueusement et maladroitement. Les yeux de Fugo se remplirent de larmes.
- Putain, se justifia-t-il en serrant la main de Narancia. C'est la première fois qu'il m'attaque pas.
Narancia passa un bras autour de lui.
- On va le faire t'aimer, tu vas voir. À nous tous, on va lui montrer comment t'es génial, et c'est sûr qu'un jour il t'aimera. Et tu l'aimeras.
Fugo sanglotait la tête dans ses bras, serré contre Narancia, par terre dans la galerie commerciale alors que Purple Haze continuait de lui ébouriffer les cheveux presque avec curiosité. Alors c'est ça que ça fait, de ne pas se détester ? Fugo pourrait s'y habituer.
Chapitre 3 – Narancia - Fin
