Purple Haze sur le Parvis de San Giorgio Maggiore
Chapitre 5 - 2001 – Giorno
Fugo se réveilla dans une chambre qu'il ne reconnaissait pas, seul. Il espéra de tout son cœur qu'il avait rêvé les derniers événements. Bucciarati qui l'abandonnait… ou plutôt lui qui abandonnait Bucciarati et le gang. C'était trop abominable pour être réel.
Mais alors pourquoi il était seul ? Ce n'était pas la première fois qu'il perdait conscience et se réveillait dans un hôpital inconnu, mais il y avait toujours quelqu'un à ses côtés d'habitude, parfois même ils étaient tous là. Ils faisaient en sorte de ne jamais laisser l'un d'entre eux se réveiller seul, dans un lieu inconnu, sans savoir ce qui s'était passé, parce que c'était un sentiment trop angoissant.
Fugo avait mal, il ne pouvait pas bouger, des parties de son corps étaient plâtrées. Alors il attendit, il attendit qu'un de ses amis entre, mais personne ne vint, à part une infirmière qui lui apprit qu'il était à l'hôpital de Venise, qu'on l'avait trouvé en train de faire une crise de panique sur l'île de San Giorgio Maggiore, et Fugo comprit que ce n'était pas un cauchemar. C'était pire.
Il dut rester un mois à l'hôpital. Ça aurait pu être moins long si Purple Haze n'apparaissait pas toutes les nuits pour lui faire payer sa mauvaise décision. Fugo ne dormait plus, à part quand l'hôpital le mettait sous sédatifs. Il était rongé par l'angoisse. Pourquoi ils ne lui donnaient pas de nouvelles ? Parce qu'ils ignoraient qu'il était ici ? Ou bien est-ce qu'en refusant de les suivre sur le bateau il avait réellement été viré de l'équipe ? Pour toujours ? Ça lui semblait inconcevable. Il avait une place, auprès d'eux, ce n'était pas facile tous les jours mais ils s'aimaient. Non ? Fugo faisait partie de leur tout. Est-ce qu'en refusant de trahir Passione avec eux avait balayé ça ? Il n'avait pas eu une seconde pour réfléchir, sa décision ne pouvait pas avoir des conséquences aussi terribles.
Et s'ils étaient tous morts ? pensait Fugo quand Purple Haze lui appuyait ses mains sur le visage pour l'empêcher de crier. S'ils étaient tous morts comme Fugo leur avait hurlé que ça finirait ? Vous allez quand même pas faire ça… Abbacchio ! Mista! C'est du suicide ! Merde, s'il pouvait reprendre ses mots. S'il pouvait reprendre sa décision. Parce que s'ils étaient tous morts, Fugo aurait dû être avec eux. Pourquoi il tenait à la vie ? Sa vie ne valait rien sans eux, le Bucci gang était la seule chose bien qui lui soit jamais arrivée. Qu'est-ce qui lui avait pris de refuser de les suivre parce que c'était trop risqué ? Enfin, il n'avait pas imaginé qu'ils partiraient comme ça. Ils auraient dû se disputer, comme ils faisaient toujours. Si c'était pas le moment, ils pouvaient toujours aller tous ensemble à l'hôtel et en parler au calme. Tout s'était joué tellement vite. Comme quand Fugo était enfant. Et il était resté planté là comme un con, et maintenant il essayait de comprendre après coup, mais c'était trop tard, et tout ce qu'il comprenait c'était ses erreurs, sa connerie.
Au bout d'une semaine, n'y tenant plus, il essaya de leur téléphoner. Il voulait savoir s'ils allaient tous bien, ça le tuait. Allez, décrochez, suppliait-il en écoutant la tonalité. Allez Narancia, décroche. Dis-moi que tu vas bien et que tu me pardonneras.
- Famille Bucciarati. Laissez un message.
Le bip du répondeur le prit de court. Ça allait trop vite encore une fois, il n'avait rien préparé. Il ne valait rien quand il n'était pas préparé.
- Allo… bafouilla-t-il n'importe comment. C'est Fugo. J'appelle juste pour savoir si vous allez bien. Je… euh… Tout s'est passé tellement vite là-bas que… j'espère que je vous ai pas trop… déçus. Si c'est encore possible, je… j'aimerais bien revenir avec vous. Enfin je comprends si vous voulez pas. Je suis désolé. J'appelais juste pour savoir si vous allez bien. Là je suis à l'hôpi… euh… je sais pas où vous en êtes de votre côté. Vous me manquez. Prenez soin de vous.
Il raccrocha précipitamment, en se disant qu'il avait encore été nul. Il aurait dû demander des nouvelles de Trish, au moins. Il aurait voulu leur dire où il était, leur laisser un numéro, mais ça lui avait paru dangereux. S'ils avaient trahi Passione, ils étaient des cibles, et Fugo pouvait en être une aussi, même s'il ne faisait plus partie du groupe.
Oh seigneur, il ne faisait plus partie du groupe.
Il finit par revenir à Naples, Purple Haze sur les épaules. Il ne savait pas quoi faire alors il loua une petite chambre au dernier étage d'un immeuble du Quartier Espagnol, pas loin de l'ancien appart d'Abbacchio. Il n'osait pas rentrer chez eux. Pas après sa trahison. Dans les rues, il rasait les murs de peur d'être vu par son ancienne famille, et pourtant il aurait tout donné pour les revoir, s'assurer qu'ils aillent bien.
Il allait rôder sous les fenêtres de leur appart, parfois. Elles étaient toujours éteintes. Ça le torturait. Et si… et si…
Ils avaient trahi Passione, et maintenant les lumières dans leur appart étaient toujours éteintes.
Il alla sonner à la porte, un jour. Un peu ivre, la peau en sang, il avait ramené un gâteau aux fraises, les préférés de Mista, pour se faire pardonner. C'était minable, mais ça faisait des semaines qu'il ne dormait pas, il n'avait pas les idées claires. Il était resté une demi-heure devant la porte, mort de peur. Il n'entendait aucun bruit. Qu'est-ce que foutaient Mista et Narancia, eux qui étaient si bruyants d'habitude ?
Personne n'avait ouvert. Il laissa le gâteau devant la porte. Quand il revint trois jours plus tard, la boîte était toujours là. Fugo essaya de se convaincre que c'était normal, pas inquiétant. Aucun gangster ne serait assez stupide pour manger un gâteau laissé devant sa porte. Mais en le ramassant pour aller le jeter à la poubelle, ses mains tremblaient d'effroi.
Il essaya d'entrer, un jour. Après tout, il avait les clés. Il fallait qu'il sache. Ou plutôt, il fallait qu'il se force à voir en face la vérité qu'il connaissait déjà. L'appartement avait été vidé. Tout était parti sauf les affaires de Fugo qui étaient toujours là, laissées derrière comme lui. Il partit sans rien prendre, sans toucher à rien, et il laissa ses clés dans la boite aux lettres.
Quoi qu'il se soit passé après leur séparation, ça avait été assez grave pour que son ancienne équipe vide les lieux. La bonne nouvelle, c'était qu'en toute logique, il en restait au moins un de vivant, celui qui avait vidé l'appartement en laissant les affaires de Fugo. Quel soulagement.
Les jours défilaient.
Dans la rue où vivait Fugo, il y avait un piano qui prenait la poussière au fond d'un bar PMU. Il le voyait tous les jours en passant. Un soir, il entra. Il avait l'impression qu'il allait mourir, qu'il allait mourir noyé en plein air. Il alla droit vers le piano sans parler à personne et il se mit à jouer si longtemps, pendant des heures, jusqu'à la fermeture. Purple Haze disparut pour la première fois depuis son retour à Naples. Fugo avait tellement sommeil. Le monstre revint quand le patron du PMU le mit dehors en lui disant :
- Tu peux jouer du piano petit, mais la prochaine fois tu consommes.
Il alla trainer près du Libeccio. Le restaurant chic était fréquenté par beaucoup de mafieux, peut-être que là-bas il pourrait apprendre ce qui s'était passé en avril. Il ne voulait pas que les serveurs le reconnaissent, alors il trainait devant, ses cheveux blancs trop voyants cachés sous une capuche. Il ne découpait plus de trous dans ses vêtements : sa peau était le champ d'une bataille qu'il était en train de perdre, mais plus personne n'était là pour s'en soucier, même pas lui. Alors autant tout cacher sous des manches longues plus discrètes. Anonyme, il suivait les gangsters qui sortaient du Libeccio en essayant d'écouter leurs conversations. Ça ne pris pas longtemps avant qu'il n'ait des nouvelles, Passione était sur toutes les lèvres :
- Tu sais ce qui se passe, toi, avec Passione ? Putain j'arrive plus à trouver de la came nulle part.
- T'es pas au courant ? Ils ont liquidé tous leurs fournisseurs et ils ont interdit de faire circuler des drogues sur leur territoire. Apparemment ils ont un nouveau boss qui veut pas en entendre parler.
- Sérieux ? C'est quoi ce boss, Passione va couler sans l'argent de la came.
Fugo écoutait et essayait de résoudre le puzzle. Un nouveau boss ? Alors ils avaient battu l'ancien ? Il osait à peine y croire. Mais un nouveau boss qui mettait fin au trafic de drogues, ça ne pouvait être que Bucciarati. Il avait donc réussi. Incroyable. Quel… quel homme, putain. Bucciarati était trop fort. Le soulagement réchauffa Fugo, ça faisait si longtemps qu'il était gelé. Mais ça ne dura pas. Il entendit :
- Personne sait rien sur ce nouveau boss. C'était pas quelqu'un de Passione, il est sorti de nulle part, et en à peine une semaine il a buté l'ancien boss, le Bucci Gang et la Squadra. Tous morts. J'ai un pote qui connait quelqu'un qui a été dans sa villa, il m'a dit qu'il avait genre 15 ans et qu'il parlait avec une tortue.
- Encore un taré !
Les deux rirent.
- Le Bucci Gang c'est bien ceux qui venaient manger ici tout le temps ? Alors c'est pour ça qu'on les voit plus ? C'est moche quand même, il y avait que des gosses dans leur équipe.
- Ouais, puis Bucciarati était cool. Il a aidé ma grand-mère quand son assurance a essayé de l'arnaquer.
Fugo n'entendit pas la suite parce que les deux s'étaient trop éloignés, et que ses jambes l'avaient lâché. C'est pas possible, se répétait-il. C'est que des rumeurs, ça peut pas être vrai. Giorno ferait pas ça.
Mais tout ce qu'il entendait allait dans ce sens. Le Bucci Gang et la Squadra avaient été décimés en une semaine, et Passione était maintenant entre les mains d'un garçon de 15 ans beau comme un ange et qui parlait avec une tortue. Au cas où Fugo aurait encore un doute, le nom fut même prononcé deux ou trois fois : Don Giovanna.
Don Giovanna était le nouveau boss et la famille de Fugo, toute la famille que Fugo avait abandonnée était morte sauf Coco Jumbo la putain de tortue.
Il passa la nuit dehors, assis par terre devant le PMU. Quand le patron ouvrit à l'aube, il se jeta dedans, sur le piano, parce qu'il ne savait pas quoi faire d'autre. Tout s'était effondré, il lui restait que ces notes de musique, si elles s'arrêtaient c'était la fin.
Purple Haze ne disparut pas cette fois. Fugo joua de l'ouverture à la fermeture sans interruption, les mains du monstre serrées autour de son cou, ne laissant passer que le plus petit filet d'air, et sa bave, les larmes et la morve de Fugo coulaient sur le piano mais il ne pouvait pas arrêter de jouer sinon il allait se retrouver face au vide. Il voulait se mettre en colère mais il n'avait plus personne. Plus personne.
Le patron lui tapa sur l'épaule et Fugo hurla, bondit, il était à ça de le tuer, mais l'homme ne pouvait pas voir le Stand, juste un gamin complètement fou, il n'eut pas peur.
- Je ferme, petit. Euh… Est-ce que tu me comprends ?
Fugo se frotta les yeux, sorti de transe.
- Ma femme a mis des bruschette de côté pour toi. T'as rien avalé de la journée. Tu veux une canette de perrier ? un coca ?
Fugo retrouva assez ses esprits pour bredouiller :
- Non merci, Monsieur. Je n'ai as faim.
- C'est la maison qui offre.
- Je vous dit que j'ai pas faim !
Le patron leva les mains.
- Okay, terreur, pas la peine de hurler. Tiens, c'est à toi.
Il prit sur le comptoir une corbeille en osier qu'il tendit à Fugo. Elle était pleine de pièces et de quelques billets. Un petit panneau avait été planté dessus. « Pour la musique ». Fugo le reçut dans ses mains tremblantes. Qu'est-ce qu'il allait faire de ça ?
- C'est tes pourboires, expliqua le patron. Ça a plu aux habitués d'avoir un peu de musique. T'as même attiré du monde.
- Je… j'en veux pas.
- Qu'est-ce que tu veux que ça me fasse ? Ça t'appartient.
Fugo se dit qu'il allait le dépenser en Lacryma Christi et se souler, comme Abbacchio. Les larmes lui revinrent.
- Petit, soupira le patron. Je sais pas d'où tu sors, où sont tes parents, pourquoi t'es pas à l'école…
Fugo commença à battre en retraite.
- …Et je vais pas m'en mêler. Ça me regarde pas. Mais si tu cherches un travail, on peut se mettre d'accord sur une base de salaire fixe, en plus des pourboires. J'ai triplé ma recette aujourd'hui.
- Je…
- Réfléchis-y. Tu peux revenir utiliser ce piano autant que tu veux, en dehors des matchs de foot. Mais va dormir, s'il te plait, tu fais peine à voir.
Il prit le travail. C'était ça ou rester seul chez lui, seul dans les rues, avec Purple Haze qu'il n'arrivait pas à rappeler. Il rentrait le soir le plus tard possible, et il restait là sur son matelas pourri à se laisser lacérer la peau, il s'endormait une heure ou deux, puis c'était le jour et il n'avait pas la force de se lever mais il ne pouvait pas se rendormir non plus. Ça lui arrivait de somnoler à son piano. On le laissait tranquille. Il se réveillait toujours en sursaut, déboussolé et terrifié comme s'il avait 13 ans.
- Rentre chez toi, lui disait le patron. Va dormir un peu.
Il disait ça mais il ne le virait jamais. Le patron était un brave type, il avait dû comprendre que chez lui c'était pire. Tous les clients du PMU étaient là parce que chez eux c'était pire. C'était vraiment un endroit pour Fugo. C'est sans doute pour ça qu'on supportait son piano joué à l'arrache en dormant à moitié. Abbacchio aurait eu sa place aussi dans cet endroit. Peut-être même que c'était là qu'il se cuitait avant de rencontrer Bucciarati. Fugo essayait de devenir alcoolique comme lui, mais il n'y arrivait pas, trop d'alcool l'écœurait. Il avait commencé une ligne de bouteilles le long de son matelas mais elle ne grandissait pas assez vite. Un jour, pris d'une colère subite, il avait tout cassé. Les débris de verre étaient encore là.
Malgré les rumeurs qu'il avait entendues, et malgré le fait qu'ils étaient introuvables, Fugo avait par moment des accès de foi délirants, où il lui était impossible de croire qu'ils soient tous morts. Don Giovanna n'était pas le Giorno qu'il avait connu. Ils s'étaient tous planqués quelque part, et un jour ils reviendraient chercher Fugo. Ils le pardonneraient et le consoleraient. Ils ne le laisseraient plus seul.
Il repensait à leurs moments heureux dans l'ancienne maison. Pas l'appartement vide auquel Fugo ne voulait plus jamais penser, mais la petite maison du village de Bucciarati, ou ils avaient vécu entassés à cinq. La tombe du père de Bucciarati que plus personne ne devait venir arroser. Un jour qu'il avait trouvé un peu de force, Fugo ressentit le besoin de se rendre là-bas. Peut-être que l'ancienne maison n'avait pas été vidée, elle. Don Giovanna n'y avait jamais vécu, il ne connaissait pas son existence. Ils y avaient laissé des affaires, des meubles, plein de souvenirs… Fugo pourrait peut-être s'installer là-bas ? Il deviendrait pêcheur, il entretiendrait la tombe du père de son leader en attendant qu'il revienne. Peut-être que là-bas il retrouverait un peu de chaleur, cette maison l'avait déjà sauvé une fois. Peut-être… ah… peut-être qu'ils y étaient déjà, tous en vie, et qu'ils l'attendaient.
Sa Vespa était toujours là où il l'avait laissée : sur le parking de leur appartement, entre la voiture de sport de Bucciarati, le monospace et la moto de Mista. Mais ces trois-là avaient été enlevés, il ne restait que la Vespa, preuve que Narancia était mort, parce que s'il était vivant il lui aurait piqué c'était sûr. Fugo laissa la Vespa là où elle était et partit au village en bus.
Tout le monde le connaissait dans le village. Il se planqua sous sa capuche et ses lunettes de soleil. Il avait trop peur qu'on vienne lui demander des nouvelles de son leader, Bucciarati était tellement aimé ici.
Il faisait un temps superbe et Fugo devait avoir l'air louche avec son sweat à capuche noir. Il passa le petit portail de la maison (ils ne le fermaient jamais à clé), le paillasson avec écrit « Bienvenue ». Merde, il allait pas avoir le courage. Il recula, fit quelques pas dans le petit jardin. Il y avait des habits qui séchaient sur le fil à linge. Des vêtements de fille. Le cœur de Fugo fit un bond. Ça pouvait être à Narancia, est-ce qu'il était dans la maison ? C'était plus probable que ces jupes et hauts serrés soient à Narancia que l'idée que n'importe lequel d'entre eux ait réussi à ramener une fille ici. L'idée le fit presque sourire. Narancia…
Un soutien-gorge, c'était un peu bizarre quand même, mais Fugo ne releva pas. Pas avant de l'avoir vue.
La porte de la maison s'était ouverte et Fugo entendit un genre de musique pop que personne dans le groupe n'écoutait.
- Éloigne-toi de mes sous-vêtements, sale pervers, avant que je m'énerve !
Elle tenait un flingue. Ça ressemblait au flingue d'Abbacchio, et elle le tenait avec la même nonchalance que Mista. Fugo vit tout de suite qu'elle ne le reconnaissait pas. La capuche, les lunettes noires, il devait vraiment avoir l'air d'un pervers. Lui par contre, il reconnut immédiatement cette tignasse rose, cette moue boudeuse. Trish. Trish était vivante et elle habitait dans la maison de Bucciarati.
L'importance de l'information le glaça. Pas une seule fois depuis qu'il était rentré à Naples, Fugo n'avait pensé à Trish. Ce qu'elle était devenue, qu'elle soit vivante ou morte, il ne s'était pas posé la question. Il y avait d'autres personnes plus importantes qui accaparaient sa tête. Mais Trish était en vie, et elle lui pointait le pistolet d'Abbacchio dessus en lui disant :
- Barre-toi de chez moi avant que j'appelle les flics.
Chez moi. Chez moi. Fugo détala, pas parce qu'il avait peur d'elle mais parce qu'il était en train de paniquer et qu'il avait besoin de faire un tri dans les informations qu'il avait. Si Trish était en vie… Si Trish était en vie et que le boss de Passione était mort… alors ils avaient réussi. Pourtant ils n'étaient pas revenus. Ça n'avait pas de sens. Fugo avait envie de retourner voir Trish pour lui poser mille questions, qu'est-ce qu'elle foutait là, où étaient les autres, comment elle connaissait l'existence de cette maison ? Mais il ne le fit pas. Pourquoi Trish lui parlerait ? Il était celui qui avait abandonné les siens parce qu'ils voulaient la sauver. Il l'aurait laissée mourir. Trish lui aurait surement tiré dessus, si elle l'avait reconnu.
Trois vieilles commères regardaient les gens passer depuis leur banc sur la place de l'église. Du plus loin que Fugo se souvienne, elles avaient toujours été là.
- Excusez-moi, alla leur demander Fugo. Cette fille qui vit dans la maison de Bucciarati…
- La petite Trish ? fit la première commère. Elle est charmante, n'est-ce pas ? Mais attention, jeune homme, elle a son caractère.
- Elle veut faire carrière dans la chanson. Elle a rencontré une maison de disques pas plus tard que…
- On ne l'avait jamais vue par ici, mais Bruno – paix à son âme – lui a légué sa maison. Vous auriez vu la petite pleurer aux funérailles, un déchirement.
- Si jeunes. Ils étaient sûrement secrètement fiancés. Je vous avais bien dit que Bruno ne fréquentait pas les hommes.
- Mais la fille du cousin de la voisine de mon frère l'a vue embrasser ce grand punk qui a été enterré près de lui.
- Mesdames, ne médisons pas sur les morts. Mais toi, qui es-tu, jeune homme ? Tu me dis quelque chose.
Fugo était déjà parti. En mode automatique, il était retourné à l'arrêt de bus, attendant d'être chez lui pour éclater en sanglots, appeler Purple Haze et se bousiller. Bucciarati. Funérailles. Bucciarati. Funérailles. Abbacchio. Enterré près de lui.
Il n'alla pas nettoyer la tombe du père de son leader comme il avait prévu. Il n'irait plus jamais. Il ne voulait pas voir les noms sur les tombes voisines.
Il récapitula : Bucciarati avait légué sa maison à Trish avant de mourir. Giorno Giovanna était devenu le nouveau boss. Ils avaient réussi leur coup d'état contre toute attente, mais ils étaient tous morts sauf Trish et Giorno. Ce même Giorno qui était soupçonné d'avoir tué Lucas Larme-à-l'œil, qui était le dernier à avoir vu Polpo en vie (Fugo ne croyait pas une seconde que Polpo puisse s'être suicidé. Personne ne le croyait), et qui avait convaincu Bucciarati de le faire intégrer l'équipe sans jamais qu'il leur explique pourquoi.
Giorno qui était ambitieux, plus qu'eux tous. Il avait un rêve et il leur avait bien fait comprendre qu'il était prêt à tous les sacrifices pour le réaliser. Et il y était parvenu, comprenait Fugo avec horreur. Giorno était entré dans leur vie, et une semaine plus tard ils mourraient tous et Giorno réalisait l'impossible. C'était… ça glaçait le sang de Fugo. Il avait fait confiance au nouveau. Il l'avait admiré. Giorno aurait pu contrôler Purple Haze sans aucun problème. Est-ce que Fugo ne s'était pas fait manipuler ? Abbacchio ne cessait de leur dire que le nouveau était un manipulateur, qu'il leur cachait ses réelles intentions. Et s'il avait eu raison ? Il disait à Bucciarati que le nouveau les mènerait tous à leur perte, et c'était bien ce qui s'était passé.
Fugo se rappelait comme Giorno lui avait paru bizarre, à San Giorgio Maggiore. Il voulait rencontrer le boss comme si c'était lui le leader de l'équipe. Quand Bucciarati leur avait annoncé qu'il comptait trahir Passione, Giorno se tenait en retrait, sans rien dire, comme s'il était déjà au courant. Comme si c'était son idée et que Bucciarati ne faisait que la transmettre. Giorno était celui qui avait décidé de trahir Passione. Il était surement entré dans Passione pour les trahir, emportant avec lui les vies de tous ceux qui avaient croisé son chemin.
Il avait marché sur leurs cadavres pour atteindre le trône. Avec sa politesse réservée et ses stratégies d'évitement, il s'était servi du gang de Bucciarati pour atteindre le sommet. Il y était parvenu, et si Fugo n'avait pas été aussi intelligent, cette maudite intelligence qui avait fait de sa vie un enfer dès l'instant où ses 152 de QI avaient été révélés, s'il avait eu un cerveau normal, Fugo serait mort avec les siens et son cadavre aurait été une marche de plus dans l'escalier que Giorno se construisait vers la gloire. Il ne se serait pas retrouvé seul survivant, avec son intelligence et sa lâcheté.
Pour la première fois depuis des mois, un désir germa dans sa poitrine meurtrie. Il voulait les venger. Il n'avait plus rien à faire de sa vie à part les venger. Ils étaient morts, ils ne pouvaient plus le pardonner ni le reprendre avec eux, mais s'il les vengeait, il redeviendrait des leurs. Il était trop lucide pour espérer une seule seconde avoir une chance de battre Giorno et son Stand incroyable, mais s'il mourait de la main de Don Giovanna en essayant d'apporter la paix dans le cœur de sa famille, il trouverait sa place. Ses mains couraient sur le piano et elles couraient sur sa peau à vif alors qu'il échafaudait un plan. Ce n'était pas trop difficile, Fugo avait toujours été celui qui organisait les missions.
Il avait contacté ce type louche, l'espion solitaire Cannolo Murolo, en se faisant passer pour un capo du nouveau boss. Murolo faisait profil bas depuis la passation de pouvoir, il avait peur pour sa vie. Il avait gobé le baratin menaçant de Fugo et lui avait donné les informations qu'il demandait, croyant se racheter une conduite auprès de Don Giovanna. Fugo utilisa ces infos pour arranger un rendez-vous avec le boss, en se faisant cette fois passer pour un membre du clan Savastano, une mafia parallèle dépourvue de Stands mais bourrée de fric, qui d'après Murolo préoccupait Passione. Il promettait des informations cruciales à condition que le boss vienne seul. Fugo se doutait bien que Giorno n'était pas assez stupide pour lui obéir, il aurait surement des snipers planqués partout, mais il s'en foutait. Tout ce dont il avait besoin, c'était d'une seconde seul avec Giorno pour pouvoir lui pointer son couteau sous la gorge avant que Gold Experience ne lui fasse la peau. Et ensuite… la paix. Retrouver sa famille dans l'au-delà et prier pour qu'ils le pardonnent.
Il faisait les cent pas sous la pluie, dans l'arrière-cour abandonnée qu'il avait choisi comme point de rendez-vous. Il avait miraculeusement réussi à rappeler Purple Haze, ça éviterait qu'il ne se dévoile trop vite. De toute manière, le monstre était inutile face à Giorno, la seule personne au monde à avoir affronté le virus et à avoir survécu. Le seul à être immunisé. Comme Fugo avait pu l'aimer pour ça ! Giorno Giovanna était plus fort que Purple Haze. Rien que pour ça, une part de Fugo pensait encore qu'il ne méritait pas de mourir, alors qu'il l'attendait pour le combattre.
Des pas dans l'allée. Fugo se retourna et le nouveau boss de Passione était en face de lui. Il resta quelques secondes à le fixer bêtement. Il n'avait pas vu Giorno depuis des mois, depuis cette maudite île de San Giorgio Maggiore. Depuis tout ce temps, les rumeurs qu'il avait entendues, les morts… Giorno Giovanna était devenu dans sa tête une espèce de monstre insensible, cruel. Mais le Giorno qu'il avait en face de lui était presque le même que six mois plus tôt, avec ses joues de bébé, ses boucles blondes et ses beaux yeux verts qui semblaient irradier même sous la pluie dans une ruelle glauque. Giorno avait le même âge que lui. Il était poli et calme, il cherchait toujours à calmer le jeu quand le Bucci Gang se disputait trop. Le nouveau boss de Passione avait le visage du Giorno qui était ami avec les grenouilles, celui qui l'avait sauvé à Pompéi. Pas celui qui avait mené toute son équipe à sa perte pour ensuite grimper sur le trône.
Et pourtant, c'était bien la même personne. Ça fit encore plus peur à Fugo. Ses amis avaient été utilisés comme des pions et sacrifiés par ce garçon à l'air si innocent. Ça rendait ça encore pire. Tués par un mec qui n'était même pas foncièrement mauvais. Tu marches sur des morts, Beauté. Un poème que Fugo avait appris il y a tellement longtemps lui revint. Le Destin charmé suis tes jupons comme un chien.
- Je suis là, fit le boss. À propos des Savastano…
Que Giorno soit immunisé contre Purple Haze n'était pas un problème. Fugo lui-même ne l'était pas, si Purple Haze cassait une capsule, Giorno vivrait et Fugo mourrait, ce qui était le meilleur scénario. Fugo pourrait toujours dire à quiconque demanderait des comptes à son cadavre dissout qu'il avait oublié ce détail. Non, si Fugo ne sortit pas Purple Haze contre Giorno, c'était parce que même après tout ce temps, il était certain que son ennemi n'aurait qu'un mot à dire pour que le monstre se couche à ses pieds.
Alors il se rua sur lui avec un couteau.
Sa capuche était tombée dans l'action, et il vit les yeux de Giorno s'agrandir lorsqu'il le reconnut. Une seconde après, Fugo était tout contre lui, une main empoignant le col de son manteau, l'autre appuyant la lame contre sa jugulaire.
Giorno, parfaitement immobile, le dévisageait. Le regard de Fugo se posait partout sauf sur le sien. Le couteau était appuyé contre le cou du nouveau boss mais celui-ci semblait y faire à peine attention. Fugo, lui, était tout tremblant. Il se passa cinq interminables secondes avant que Fugo ne craque et murmure :
- Qu'est-ce que t'attends pour transformer le couteau en putain de grenouille, Giovanna ?
- Fugo…
La tristesse dans la voix de Giorno, sa compassion lui étaient intolérables. Sa main tremblait si fort que le couteau griffa le cou de son ennemi sans que celui-ci ne lâche la moindre grimace. Fugo n'arrivait pas à pousser sa main plus loin. Le corps de Giorno était chaud et lui avait si froid. Pourquoi il ne se défendait pas ?
- Tu... tu crois que je vais pas le faire ? bégaya-t-il presque avec hystérie. Tu crois que j'irais pas jusqu'au bout ?
Giorno resta silencieux. Il se passa encore de longues secondes avant qu'il ne daigne transformer l'arme pointée sur lui, et quand il le fit, ce n'était pas parce qu'il avait peur, mais plutôt comme un geste de conciliation, comme s'il voulait faire plaisir à la pauvre créature pathétique qui se donnait tant de mal pour menacer sa vie. La lame se changea en une branche de lierre qui alla s'emmêler entre les doigts de Fugo, l'empêchant d'utiliser cette main pour étrangler le jeune boss.
Fugo respirait lourdement. Et maintenant ? Allez Giorno, que Gold Experience en finisse avec moi. Je suis prêt.
Mais Giorno ne semblait pas décidé à mettre fin à ses souffrances. De sa voix douce qui rendait Fugo fou de désespoir, il lui demanda :
- Pourquoi tu veux me tuer, Fugo ?
Il jouait les innocents ? Pff. Don Giovanna était doué pour ça.
- T'as sacrifié tous mes amis…
La voix de Fugo se brisa, l'empêchant d'en dire plus. Sans sa main qui agrippait le col de Giorno de toutes ses forces, il aurait pu s'effondrer. Le regard de son ennemi s'emplit alors d'une peine si limpide que Fugo en resta stupéfait. Le boss ne le contredit pas.
Fugo s'apprêtait à le secouer, exiger quelque chose, qu'il s'explique, ou bien qu'il passe à l'action, mais le bruit familier d'un pistolet qui s'enclenche l'arrêta.
- Éloigne-toi du boss tout de suite Fugo, gronda une voix qu'il connaissait bien. Ou je te vide mon chargeur dans la tête.
Fugo se tourna lentement, le cœur sur le point d'exploser. À l'entrée de la ruelle se tenait, braquant son flingue sur lui et sans la moindre lueur d'affection dans le regard, Guido Mista.
Alors il était vivant. Fugo lâcha Giorno et recula d'un ou deux pas en titubant, sans oser détacher ses yeux du gouffre noir qu'étaient ceux de son ancien ami. Il avait peur que la vision disparaisse. Il s'approcha de lui sans prêter la moindre attention à l'arme à feu qui le suivait.
- Mis…
Brusquement, l'amour pris le pas sur la raison, Fugo écarta le flingue et se rua dans ses bras. Mista vivant. C'était un rêve, ça devait l'être. Mais son odeur qui enivrait Fugo avait l'air bien réelle, sa chaleur, ses bras solides qui ne s'étaient pas refermés sur lui mais Fugo s'en moquait. Il sentait le pouls de son ami dans le cou contre lequel il avait collé son front. Tout chez Mista était si puissant de vie ! L'esprit de Fugo tournait Mista Mista Mista. Il était au paradis. Il ne sentait plus le froid. Il avait l'impression de n'avoir jamais connu un bonheur aussi grand. Tout ça le submergea, et il se mit à sangloter, en se plongeant dans son odeur, en répétant son nom en boucle dans sa tête. C'était trop beau pour être réel.
Passé la surprise, et peut-être un dernier vestige d'affection, Mista arracha Fugo de lui. C'était difficile, car il l'agrippait comme un nouveau-né. Mista dut lui frapper la tempe avec la crosse de son arme pour l'étourdir, puis il l'envoya valser au sol.
Ce n'est pas en rêve, en déduisit seulement Fugo. La douleur est réelle. Mista est réel. Il se redressa en position assise. Il jugea inutile de se relever, il était déjà trempé par la pluie, et ce serait trop demander à ses jambes de le porter maintenant. De toute manière, son chemin s'arrêtait ici, aux pieds de Mista.
- Je te croyais mort, parvint-il à dire en sanglotant et en riant.
Tout l'enfer de ces six mois de solitude était fini. Ça n'avait même pas été réel, c'était Mista qui l'était. Mista vivant. Fugo s'était trompé, il avait mal interprété les informations. Il n'était pas si intelligent, Dieu merci. Dieu merci.
- Ça veut dire que les autres… Si tu es vivant, peut-être que les autres sont…
Le regard de Giorno se fit plus doux. Celui de Mista se durcit.
- Morts, Fugo. Les autres sont morts. Il reste que Giorno et moi.
Giorno et moi. Mista et le nouveau boss de Passione étaient maintenant côte à côte, et Fugo par terre en face. Les survivants de l'équipe de Bucciarati étaient Giorno et Mista, pas Fugo qui les avait abandonnés. Ils le regardaient d'un seul bloc, une équipe, et Fugo était l'intrus. Ce qu'il pouvait comprendre, après tout, il venait d'essayer de tuer l'un d'eux.
Toujours au sol, il appuya son dos contre une poubelle en attendant qu'ils décident de son sort. Il ressentait trop d'émotion pour pouvoir penser clairement. Il n'avait même pas envie d'essayer. Que Giorno et Mista le tuent, qu'ils l'emmènent avec eux ou le laissent pourrir là, rien n'avait d'importance. Mista était en vie, et Bucciarati, Abbacchio et Narancia ne l'étaient plus. Fugo ne savait plus quel sens avait le flot de larmes qui sortait de ses yeux, ni le rire intarissable qui fuyait sa bouche. Il se demanda même s'il n'était pas en train de faire une crise nerveuse, là, par terre sous la pluie, aux pieds des deux seules personnes encore en vie dans ce monde qu'il ait jamais aimé.
- On peut pas l'emmener, Giorno, criait Mista. Il a essayé de te tuer !
- Tu veux l'abandonner ici comme ça ? Il ne va pas bien, regarde-le, il ne tient même pas debout.
- Et alors ? Il nous a lâchés à Venise. On lui doit rien. Il a fait son choix.
- Mista.
Ils s'engueulèrent. Fugo suivait ça distraitement. Le nom de Bucciarati fut prononcé plusieurs fois par l'un et par l'autre. Bucciarati serait peut-être encore en vie si… Mais Bucciarati aurait voulu que… Fugo se sentait déconnecté de tout ça. Ils parlaient de Bucciarati comme s'ils le connaissaient, alors que Fugo le connaissait mieux qu'eux tous. Il avait été sa première recrue, pendant longtemps ils avaient été juste tous les deux. C'est vrai qu'il avait été absent à sa mort, contrairement à Mista et Giorno. Il avait été le seul absent. Mais ça n'effaçait pas tout ce qu'ils avaient vécu, si ?
Mista s'approcha de lui et lui donna un léger coup de pied pour avoir son attention.
- Allez debout, Fugo. Et arrête de chialer ça me fout la rage. Tu viens avec nous.
Fugo essaya vaguement d'obéir mais il ne savait plus comment son corps fonctionnait.
- J'en reviens pas que tu sois vivant, parvint-il seulement à répéter.
Mista soupira et le tira par le bras pour le faire se lever.
- Ouais ben c'est pas grâce à toi. Tu peux remercier Giorno pour ça, plutôt qu'essayer de le tuer.
Fugo regarda en direction de Giorno, il le voyait à peine tellement Mista qui le tirait rudement par le bras occupait toute sa tête.
- Désolé, hasarda-t-il malgré tout.
- C'est rien, répondit Giorno avec un sourire triste. Je comprends.
Ils sortirent de la cour et se dirigèrent vers la voiture, Mista trainant à moitié un Fugo délirant. En réalité, Fugo aurait pu marcher tout seul. Mais la poigne de Mista sur lui, agressive et impatiente, peut-être un peu dégoutée, douloureuse sur son corps écorché vif, mais indéniablement vivante, Fugo était prêt à abandonner toute dignité pour qu'elle dure un peu plus longtemps.
Le clan Savastano : C'est le nom du clan de mafieux napolitains dans la série Gomorra. Haha, je fais des crossovers.
"Tu marches sur des morts, Beauté, (dont tu te moques)" - Hymne à la Beauté, de Baudelaire. Il est historiquement prouvé que Baudelaire a écrit ce poème en pensant à Giorno Giovanna.
