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« Veux-tu que je te dise ce qu'est vraiment mon univers,

Ne t'en fais pas bonhomme, il y a toujours quelque chose de travers,

Regarde ton papa, il ne fait pas toujours ce qu'il faut,

Et je te vois penser mon papa est un peu dingo,

Le coca j'adore, ça me donne de toutes nouvelles dents,

T'en as de l'imagination, tu m'étonnes mon bonhomme,

Tu sais ton papa est un as de l'enseignement,

Mais toutes mes leçons, tu les effaces d'un coup de gomme. »

Mon Bonhomme, Scala & Kolacny Brothers

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1. Matthew. La cuisine.

C'est seulement il y a quelques jours que Papa se tenait encore là, sifflotant quelque chose ou chantonnant de vieilles chansons françaises, revenu de son travail à sa pâtisserie et préparant le repas pour toute leur petite famille, de la farine ou quoique ce soit plein les mains. Il aimait ce qu'il faisait, c'était clair. Francis avait toujours été un chef par passion, et aimait plus que tout voir les airs satisfaits de ses petits garçons, et aussi celui de son Arthur quand il ramassait les assiettes vidées et pratiquement léchées sur la table pour les nettoyer. Matthew adorait l'aider et apprendre à cuisiner, et surtout passer du temps avec son père. À la fin, il était plus grand que lui d'un peu moins d'un pouce, et c'était lui qui s'étirait pour aller chercher les choses en hauteur.

Papa aimait lui apprendre comment faire et lui raconter des histoires en même temps, l'histoire d'Arthur et lui, et commérait gaiement sur comment était son père avant, quel punk il était, comment ses cheveux étaient teints en vert, en rouge, ses ongles tout noirs et quel talent il avait à ce temps-là pour la guitare. Matthew n'a jamais cessé de regarder son père avec de grands yeux, attendant le prochain repas, collation ou quoique ce soit pour savoir la suite de ces grandes histoires. À la fin, Francis semblait manquer de souffle de plus en plus souvent, se reprenait en même phrase et regardait Arthur dans le salon d'un air nostalgique.

Peut-être qu'il était trop stupide pour remarquer avant la fin que son papa avait quelque chose de plus grave qu'un coup de vieux, que se retenir sur les chaises et les meubles ou contre leur père, tout chétif qu'il est, parce que ses jambes le lâchait, maintenant. Il aurait aussi dû remarquer comment Arthur semblait vieillir plus vite aussi, ses traits sérieux se fondant dans cette expression blanche, vide. Celle qu'il faisait maintenant aussi, levant parfois les yeux vers la porte en se demandant si Alfred reviendra, parce qu'il est un idiot et il a peur. Il manque horriblement quelque chose, les deux présences qui donnaient un air plein de vie à cette maison ne sont pas là. Papa ne manquait jamais de chanter quelque chose en français, de faire fâcher leur père ou de faire les pires blagues.

Tout est trop tranquille, et tout a l'air terne, comme les premiers instants d'un mauvais rêve ou les premières pages d'un mauvais livre.

Le temps semble s'être arrêté, et le monde, inconscient, a continué de tourner. Il est assis là, le dos contre la cuisinière, et regarde la cuisine. Le monde autour duquel son papa gravitait, le monde qui est vide, maintenant. Il se sent comme dans la copie d'une peinture vide. Son monde est terni, et le reste de la vie semble aller trop vite pour lui. Comment la Terre fait-elle pour tourner encore ? Comment le monde fait-il pour exister quand la lumière est éteinte ?

Il n'a pas envie de grandir. Il se recroqueville, voulant être petit, voulant être le petit être que son papa prenait dans ses bras, le regardant avec amour, zieutant Arthur, mort de fatigue sur le canapé, plaçant un doigt sur ses lèvres. Un secret. Il sortait une boîte de biscuits, en donnant quelques uns à lui et Alfred.

Le monde a perdu ses couleurs, et n'a plus qu'un refuge : la cuisine, et un pot de biscuits.