5- Bien sûr
C'est un sujet quelque peu tabou au départ, mais Jack rêve de piloter le Tardis depuis qu'il y a mis les pieds.
Le vaisseau est trop beau, trop grand, trop extraordinaire pour qu'il n'envisage pas l'idée.
Malheureusement, il lui faut se contenter d'admirer.
Ses mains le brûlent alors qu'il regarde faire le Docteur, ses doigts se pliant d'eux-mêmes en même temps qu'il l'observe, analysant et retenant tous ses gestes, tentant d'en comprendre le sens pour mieux s'en souvenir, admirant sans aucune retenue l'efficacité du plus âgé.
Des vaisseaux, il en a piloté des centaines, mais aucun ne peut s'apparenter à celui-ci.
Le Tardis est une merveille, et Jack ne se prive pas de le clamer.
Il rêve de la piloter, et damnit, s'il n'est pas frustré !
Pour le moment, cependant, il doit se contenter d'observer.
Son cœur fait des bonds alors qu'il regarde le Docteur danser autour de la console, tournant et pivotant et glissant et vraiment, Jack n'est qu'un homme faible.
Ce n'est pas sa faute si le Docteur est si beau à regarder, bien sûr.
Le Docteur, qui ne le laisse pas toucher à la console, pilote possessif et protecteur qu'il est. Mais Jack ne le blâme pas, il comprend, lui aussi a eu une relation spéciale avec chacun de ses vaisseaux. Le lien entre un pilote et son navire est unique, et celui entre le Docteur et le Tardis dépasse clairement l'entendement.
Il n'est pas jaloux, non.
Il aimerait simplement tellement pouvoir le piloter, lui aussi.
Un jour, peut-être.
En attendant, il se contente de s'asseoir sur les marches et de regarder – en toute amitié, bien sûr.
Bien sûr.
-Jack ? Venez m'aider.
Le jeune homme sursaute, et relève les yeux du roman que Rose lui a prêté – une édition originale d'Harry Potter, extraordinaire.
Le Docteur le fixe, son expression partagée comme d'habitude entre exaspération et amusement.
-Doc ?
Ce dernier indique la console.
-Vous bavez dessus depuis votre arrivée. Venez m'aider.
La mâchoire du capitaine tombe au sol.
L'instant d'après, il se relève précipitamment, et court à moitié vers son ami amusé.
-Bien sûr ! Ses yeux brillent d'excitation. Qu'est-ce que vous avez besoin que je fasse ? Dites-moi tout !
-Appuyez sur ce bouton, le bleu, non, pas celui-là, celui en bas, à coté de la manette violette, voilà, oui, très bien, et tirez le levier en même temps, doucement, très bien, voilà, ne lâchez pas...
Ce ne sont que des petites choses au départ : appuyer sur tel bouton, tourner celui-là, pousser tel levier.. Des choses simples, mais qui laissent Jack aux anges.
Il n'est pas stupide, il sait que le Docteur le teste.
Il doit passer l'examen, cependant, car le Seigneur du temps continue de lui demander son aide. Mieux, plus le temps passe, et plus il lui apprend, lui enseignant lentement mais surement à piloter son précieux vaisseau.
À chaque fois, Jack accourt, ses prunelles bleues brillant de bonheur, un 'bien sûr' rivé aux lèvres.
Le Docteur roule des yeux, mais finit toujours par sourire, même si ce n'est qu'une ombre.
Jack le prend comme une autre victoire.
Et si son cœur bat la chamade alors qu'il se tient aux cotés du Seigneur du temps, ce n'est pas sa faute, bien sûr.
-Jack. Venez ici.
Directif, comme toujours, mais le capitaine en a pris l'habitude, depuis le temps. Ce n'est pas comme si cela le dérange, il sait que derrière cette apparence d'ours grognon mal léché se cache un homme aux grands cœurs. Il faut simplement aller le chercher, et à ce petit jeu, Jack est un des meilleurs, bien sûr.
Bien sûr.
Souriant, il se dirige vers la rambarde, et se penche par dessus l'escalier, en direction des moteurs. Le Docteur le fixe, ses énormes lunettes sur le front, un marteau dans une main et son tournevis sonique dans l'autre.
-Doc ?
-J'ai dit, ici. Vous êtes limité ou vous avez pris un coup sur la tête sur Pandora IV ?
Le capitaine roule des yeux, amusé, avant de descendre l'escalier en sautillant, les mains dans ses poches.
-Tant d'amour, ironise-t-il. Qu'est-ce que votre seigneurie désire, dites-moi ?
Le Docteur le fixe d'un air hautain, avant de froncer les sourcils.
-De l'aide, bien sûr. Pourquoi est-ce que je vous appellerais, sinon ? Pour bailler aux corneilles ? Vous savez très bien le faire tout seul, ça, ironise-t-il, mais ses yeux pétillants démentent l'acidité de ses mots.
Jack hausse élégamment un sourcil, à moitié perché sur la rambarde de l'escalier.
-De l'aide ? Pour ?
-Rassilon, qu'il est lent.. Les moteurs, bien sûr, le fixe le Seigneur du temps, exaspéré.
Une nouvelle fois, les yeux de Jack se font ronds comme des billes, avant qu'il ne balbutie :
-D.. Doc ?
-Bougez-vous, je n'ai pas que ça à faire, réplique l'autre, avant de lui tourner le dos et s'accroupir de nouveau face aux moteurs.
La mâchoire de son compagnon se referme d'elle-même. L'instant d'après, il descend la fin des escaliers comme un dératé, et s'accroupit à coté du Seigneur du temps, le corps vibrant d'excitation. Son mentor ne lui lance même pas un regard lorsqu'il lui lance une série de chiffons, une lampe et de l'huile.
-Les tuyaux ont besoin d'un nettoyage. Au travail.
Les yeux de Jack se mettent à briller.
-Bien sûr, murmure-t-il, un sourire immense aux lèvres, avant de se glisser avec enthousiasme sur le dos dans le maigre espace, la lampe entre les lèvres et les chiffons et huile à la main.
Certains appelleraient cela dégradant.
Pour le capitaine, qui a passé son temps dans des dizaines de vaisseaux depuis son adolescence, et appris à prendre soin de chacun d'eux dans les moindres détails, c'est un précieux cadeau, qu'il n'est pas prêt de lâcher.
Une preuve de confiance silencieuse, de la part de celui qui est devenu, bien trop rapidement, bien davantage qu'un simple camarade de voyage.
Le Docteur est son ami, et son mentor.
Et puis un jour, sans que Jack ne sache trop comment, il devient davantage.
C'est un quelque chose de silencieux, qu'aucun d'eux n'ose réellement évoquer. Pour deux hommes matures et sûrs d'eux-mêmes, c'en est presque absurde, mais le sujet demeure silencieux, la pudeur et les doutes se mêlant aux démons du passé pour les empêcher de s'exprimer.
Cela n'empêche pas ce quelque chose de réellement exister.
Les mots ne sont pas toujours nécessaires pour communiquer.
Les regards, les mains qui se frôlent, les sourires sont tout autant de manières d'échanger.
Autour d'eux, personne n'est dupe, bien sûr, Rose la première. La jeune femme ne cesse de se plaindre et les taquiner sur le flirt intensif, mais eux se contentent de sourire, les clins d'œil taquins de Jack rencontrant les sourires feutrés du Docteur.
Le cœur de Jack est tombé pour le Docteur, il est fichu, il le sait, bien sûr, mais il s'en moque, il est trop heureux, il sait que tout cela se terminera un jour, bien sûr, tout se termine toujours, mais il en compte bien en profiter au maximum, évidemment.
Le Docteur aimerait se leurrer, mais ce serait hypocrite, et si inutile.
Pourquoi perdre du temps et de l'énergie à nier ce qui est évident ?
Jack, Jack lui est devenu indispensable.
Cela devrait être effrayant, terrifiant. Le faire fuir, s'enfuir, à toutes jambes, sans jamais se retourner, sans regret.
Cela l'est, le Docteur ne peut pas le nier.
Mais c'est aussi .. Apaisant.
Jack lui apporte une joie de vivre à laquelle il ne s'attendait pas, et dans laquelle il s'est jeté à corps perdu, s'y abreuvant à grandes gorgées désespérées. Il est à la fois différent et semblable de Rose, bien sûr, mais il ne les compare pas, ce n'est pas l'objectif, ses deux compagnons lui sont tous aussi importants, chacun à leur façon.
Au lieu de s'interroger, et se torturer, il préfère profiter du moment présent.
Il n'est pas stupide, ni naïf, il sait que tout cela disparaitra un jour, bien sûr.
Tout finit toujours par disparaître, c'est l'histoire de sa vie.
C'est bien pour cela qu'il en profite au maximum, tant que c'est encore possible, bien sûr.
Bien sûr.
Ce n'est pas autre chose qu'un flirt.
Bien sûr.
Aucun réel sentiment de sa part, simplement un jeu, pour s'amuser, se détendre, oublier.
Bien sûr.
Jack ne lui fait aucun effet.
Bien sûr.
Bien sûr.
Lorsqu'ils finissent par se tomber pour la première fois dans les bras de l'autre sous les moteurs, aucun d'eux n'est vraiment surpris, au fond.
A moins, peut-être, que cela ait pris autant de temps.
Du temps, ils en ont plein, bien sûr.
Bien sûr.
